Book: La France des Lumi



La France des Lumi

Table des Matières

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DU MÊME AUTEUR

Dédicace

INTRODUCTION



PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER - La connaissance de la France

CONNAÎTRE LE ROYAUME

LA CARTE ET LE TERRITOIRE : L'ESPACE À CONNAÎTRE

CONNAÎTRE LES PEUPLES

CHAPITRE II - Maîtrise de l'espace

LA ROUTE ET L'EAU : UNE POLITIQUE DES COMMUNICATIONS

STABILITÉ, MOBILITÉ, ACTION

CHAPITRE III - Le temps et l'histoire

LE TEMPS DES HOMMES

LE TEMPS DES HISTORIENS

CHAPITRE IV - Les deux Frances : le royaume paysan et le royaume marchand

LE ROYAUME PAYSAN. LES STRUCTURES DE LA STABILITÉ

L'OUVERTURE POSSIBLE

CHAPITRE V - Le royaume de l'échange : culture du privilège et culture négociante

ESSOR DU COMMERCE, STRUCTURES DU CHANGEMENT

CULTURE NÉGOCIANTE, CULTURE DES NÉGOCIANTS

CHAPITRE VI - La ville, creuset du changement

POIDS, TRAMES, POPULATIONS

VILLES ET VILLES : DES FONCTIONS À LA CULTURE

LES PRATIQUES URBAINES DE L'IMPRIMÉ

POUVOIRS URBAINS, COHÉSIONS ET CONFLITS

CHAPITRE VII - Le royaume réglé : Paris et les provinces

PARIS-VERSAILLES : LA MONARCHIE CENTRALISÉE

DU CENTRE A LA PÉRIPHÉRIE : DES CORPS A LA FONCTION

PROVINCIAUX ET PROVINCES



DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE VIII - Le roi et les sujets

La monarchie entre deux âges: Montesquieu

Le roi, les sujets, les éléments d'une relation

La part du roi, de Louis XV à Louis XVI

La société de cour et sa mise en cause

Le crépuscule des rois thaumaturges

Expressions du culte : le Te Deum

La monarchie et son culte en représentation

Le portrait du roi et la figuration équestre

Absolutisme et Lumières

Académisme politique, opinion et critique

Lire et croire

CHAPITRE IX - Le roi et les peuples

L'IMPÔT OU LE DON

DE LA GLOIRE À LA PAIX

JUSTICE, SÉCURITÉ. ASSISTANCE

CHAPITRE X - La fin des révoltes

LE PEUPLE ET SES REPRÉSENTATIONS

LE PEUPLE ET SES REPRÉSENTANTS

PROTESTATIONS POPULAIRES ET ÉCONOMIE MORALE

CHAPITRE XI - Dieu, le roi, les Églises

PUISSANCE DE L'ÉGLISE : CONSCIENCE DE POUVOIR ET CONSCIENCE D'EXCLUSION

LE JANSÉNISME ET LE DÉCLIN DU BIEN COMMUN

LUMIÈRES ET CATHOLICISME : RELIGION ET SOCIÉTÉ

PÉDAGOGIE DE L'ÉGLISE : LIMITES DE L'APOLOGÉTIQUE

CHAPITRE XII - Élites et noblesses

ORDRES ET PRIVILÈGES : LA RÉALITÉ DE L'IMAGINAIRE

NOBLESSES ET LIBERTÉS

NOBLESSES ET RICHESSES, NOBLESSE ET ÉLITE

CHAPITRE XIII - L'espace public

DE L'ÉDUCATION À LA SOCIABILITÉ

DE LA SOCIABILITÉ CULTURELLE À LA CULTURE POLITIQUE NOUVELLE

CHAPITRE XIV - Crises de l'État, crises de la société

LES RUPTURES DE LA RÉGENCE

LES COURS ET LE ROI

LE ROI ET L'OPINION



TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE XV - La vie triomphante

LE TRIOMPHE DE LA VIE

LE TRIOMPHE SUR LA NATURE

L'ESPOIR DANS LA SCIENCE

CHAPITRE XVI - Les libertés des individus

FAMILLE, AUTORITÉ, INDIVIDU

LE PROFIT AFFIRMÉ, L'INDIVIDU LIBÉRÉ

LIBERTÉ ET ÉGALITÉ : DES IDÉES AUX MANIFESTATIONS

CHAPITRE XVII - Consommations et apparences

PROGRÈS DE LA CONSOMMATION

LA POLÉMIQUE SUR LE LUXE ET LA CONSOMMATION

L'ENCYCLOPÉDIE : CONSOMMATION ET TECHNIQUE

CHAPITRE XVIII - Désacralisation, laïcisation, illuminisme

CRISES DES RELIGIONS, NOUVEL ESPRIT RELIGIEUX

BONHEUR, ÉNERGIE, INQUIÉTUDE

LES AUTRES LUMIÈRES , UNE AUTRE SOCIÉTÉ

CHAPITRE XIX - Matérialisation de l'intelligence, abstraction des choses

CONSOMMATION DES RICHESSES, MODÈLES DE CONSOMMATION

LES HORIZONS DU BON GOÛT GASTRONOMIQUE

DES CONSOMMATIONS AUX OBJETS, DES OBJETS AU DÉCOR

CHAPITRE XX - Paris, capitale des Lumières

VOLUME, ESPACE, TEMPS PARISIENS

L'ENRACINEMENT ET L'IDENTITÉ

BROUILLAGE ET INTERFÉRENCES, POLITIQUE ET CULTURE

Notes bibliographiques


© Librairie Arthème Fayard, 1993.


978-2-213-65081-4



DU MÊME AUTEUR

Le Siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux (1680-1789), Mouton, 1978, rééd. 1989.

Le Peuple de Paris. Essai sur la culture populaire au XVIIIesiècle, Aubier-Montaigne, 1981.

Jacques-Louis Ménétra, Journal de ma vie, Montalba, 1982.

Les Français et l'Ancien Régime, tome I : La Société et l'État ; tome II : Cultures et sociétés, Armand Colin, 1984 (en collaboration avec Pierre Goubert).

Les Républicains des Lettres, gens de culture et Lumières au XVIIIesiècle, Fayard, 1988.

La Culture des apparences, Fayard, 1989.


Ouvrage publié avec le concours


du Centre National des Lettres



À Fanette



INTRODUCTION

« Les cadavres des rois de France fournissent de bonnes frontières chronologiques» disait plaisamment Pierre Goubert. Mais la remarque va bien au-delà de la recherche des historiens, désireux de trouver quelque cohésion dans le temps qu'ils étudient. La mort des monarques interroge toute la société. Dans la vie politique du temps, elle est un moment où s'effectue le bilan des règnes et où se mesurent les possibilités du renouveau. En relire le récit permet de comprendre le rapport politique ancien et la façon dont il se transforme dans la France des Lumières : au-delà de l'événement, c'est la crise d'une société qui se dessine.

Entendons d'abord Saint-Simon. Le récit qu'il donne de la mort de Louis XIV se situe au terme d'une longue période d'anxiété. L'année 1715 est une année exceptionnelle, celle qui fournit le plus grand nombre de pages dans les Mémoires1. L'événement est attendu, patiemment et impatiemment, son éclat obscurcit le ciel, celui de la cour et celui du royaume :


« Le samedi 31 août, la nuit et la journée furent détestables ; il n'y eut que de rares et de courts instants de connaissance. La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède du fin abbé de Saint-Aignan, que la duchesse du Maine avait envoyé proposer, qui était un excellent remède pour la petite vérole. Les médecins consentaient à tout parce qu'il n'y avait plus d'espérance. Vers onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita des prières d'une voix si forte qu'elle se faisait entendre à travers celles du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit : " Ce sont là les dernières grâces de l'Église. " Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois : "

Nunc et in hora mortis

" puis dit : " ô mon Dieu, venez à mon aide ; hâtez-vous de me secourir ! " Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit sans connaissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1

er

septembre 1715 à huit heures un quart du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-deuxième année de son règne. »


Après ce récit, brièvement suivi d'un rappel biographique soulignant la longueur du règne, il faut attendre quatre cents pages pour lire, en un éclair, la relation du transfert de la dépouille du roi à Saint-Denis et des obsèques, réduites « à la plus grande simplicité pour éviter la dépense, l'embarras, la longueur des cérémonies ».

Ce texte suscite plusieurs remarques. La première est qu'en lui-même, pépite extraite de sa gangue somptueuse, il ne suffit pas à comprendre la philosophie de l'histoire et du temps qui guide la narration de l'année 1715. Toutefois, à lui seul, il met en évidence l'essentiel : la mort du souverain est une mort publique, aux yeux de tous, conforme à des pratiques encore générales, c'est une mort exemplaire car soumise aux lois de l'Église, acceptée, vécue en chrétien. Le roi donne encore au royaume le sens d'une histoire docile aux décrets de la Providence. L'épisode est le dernier acte d'une montée vers les fins dernières ; l'écriture, scandée par des expressions comme « jamais », « la dernière fois », continuellement répétées, crée un climat de cérémonie funèbre. Par là même, elle fixe l'attention sur l'objectif décisif pour la collectivité, le royaume, les peuples, dont l'avenir et la fortune dépendent directement de cette disparition. Le mémorialiste rend compte pour tous de la force mystique et matérielle de ce passage à l'éternité; une conception ancienne, chrétienne, absolue, du pouvoir est ici totalement reconnue et en même temps interrogée. L'avenir sera juge.

Quand le pouvoir passe entre les mains du jeune Louis XV qui s'enrhume au balcon de Versailles, le mémorialiste crée une tradition, celle du bilan du règne ; surtout, il instaure la référence à l'état des esprits comme premier appel à la justice d'une opinion encore à naître. On connaît, dans le même texte, le passage fameux : « Louis XIV ne fut regretté que de ses valets inférieurs, de peu d'autres gens et des gens de l'affaire de la Constitution (entendons l'Église la plus orthodoxe et anti-janséniste) »... La cour joue la comédie des bons usages. Paris respire dans l'espoir « de quelques libertés », il n'est pas le seul : « les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie, les parlements se flattèrent de se trouver affranchis, le peuple ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu avec un éclat scandaleux d'une délivrance dont ses plus ardents désirs ne doutaient plus ». Ainsi se joue définitivement la portée d'un récit qui est le pivot d'une histoire d'exception, où se révèle ce que cachent pieusement, en temps ordinaire, l'hagiographie et le travail de la mémoire. Ici sont rassemblées l'expérience du monde, la vision d'un temps cyclique conforme à la pensée religieuse de Saint-Simon, la conception tragique de l'histoire humaine, mêlée à une image intemporelle où « tout est cercle et période » ; la mort, qui parle toujours d'éternité, prélude cependant à l'avènement d'une époque nouvelle.

Le témoignage de Saint-Simon qui a quarante ans en 1715, qui va mourir en pleine fermentation des nouveaux âges, qui est un homme du XVIIe siècle, un acteur déçu de la vie publique, nous livre certes une vision du monde ancien, mais il a « débrouillé l'énigme fastueuse de Louis XIV », dira Montesquieu ; ce faisant, Saint-Simon lègue à l'historien le moyen de comprendre un point de départ : le symbole éclatant de la puissance, au moment même où elle commence à se fracturer sous la pression de forces multiples.

La mort de Louis XV, soixante années plus tard à peine, est moins somptueuse. L'abbé de Véri qui connaît la cour autant que le petit duc de Saint-Simon, qui a de l'audience et une forte capacité d'observation, est un économiste libre et éclairé, mais il n'a pas le talent sulfureux et le style du grand mémorialiste2. Il va quand même à l'essentiel, car lui aussi inscrit la mort du roi dans un récit plus large, avec la volonté de replacer la fin d'un règne non plus à l'horizon d'une éternité, de renvoyer à un absolu « miroir de vérité », mais bien de replacer la personne des rois dans l'accomplissement d'un progrès, au-delà des épisodes d'un règne ou des hauts faits d'un monarque : « Buffon, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau survivent encore à Louis XV », écrit-il. La mort annoncée du roi, comme auparavant, fait ressortir l'incertitude de l'avenir et autorise, plus que jamais, le bilan d'une action.


« Le contraste de sa mort avec le danger qu'il courut à sa maladie de Metz en 1744 est une leçon bien frappante pour les souverains. Un de ceux qui ont été chargés de faire son oraison funèbre a dit que les peuples n'ont pas le droit de désobéir mais qu'ils ont celui de se taire lorsqu'ils sont mal gouvernés. Jamais ce silence n'a été plus grand dans les Églises. Partout les prières des quarante heures furent indiquées dans le cours de sa maladie et partout les temples furent déserts. Les provinces et la capitale n'eurent pourtant qu'un même sentiment... »


Les pages qui suivent donnent de la mort de Louis XV une version qu'on peut comparer avec celle laissée par l'abbé Mandoux, son confesseur, ou par le jeune duc de Liancourt. Au centre de tous les récits se place le problème des sacrements reçus par le mourant ; la vertu relative du roi et le triomphe de la religion chrétienne s'y affirment avec plus ou moins de force. Véri, qui rapporte les confidences de Bordeu et du duc d'Aiguillon, réduit la tranquillité d'âme du roi, recevant les sacrements, à l'insensibilité du malade accablé par la petite vérole. Dans l'agonie qui s'installe entre le samedi 30 avril et le mardi 10 mai 1774, deux faits sont mis en relief, l'histoire de l'extrême-onction et l'expulsion de Mme du Barry. L'événement physique l'emporte sur toutes les considérations politiques et le climat d'ambiguïté et d'incertitude quant à la religion du monarque, incontestée sans doute, mais, chose étonnamment neuve, pouvant faire l'objet de discussion, y est mis en valeur. L'abbé de Véri ne donne pas le récit des derniers instants, il préfère fournir une description plus ample des réactions provoquées par la disparition du monarque :


« Le corps du roi, mort le mardi 10 mai, fut tellement corrompu par la nature du mal, qu'il fallut l'enterrer au plus tôt. Il fut porté sans pompe à Saint-Denis le jeudi suivant et mis dans le caveau. Il n'emporta les regrets de qui que ce soit comme souverain ; il les emporta de quelques-uns de ses alentours comme bon maître. Son service personnel était en effet très doux : on lui doit même la justice d'avoir acquis la vertu de contenir la colère à laquelle il était enclin par nature. Les églises désertes pendant les prières indiquées, dans le cours de sa maladie, furent le prélude de l'indifférence sur sa mort. Le mot d'indifférence n'est pas exact. La très grande majorité des courtisans et des peuples en eut de la joie. Cependant la perspective d'un enfant-roi dans sa vingtième année auquel on n'avait découvert aucun trait de capacité pour le gouvernement, devait donner de l'inquiétude. »


On retiendra de ce texte non pas la vérité positive, le témoin rapporte des on-dit et fait circuler des lieux communs mensongers – ainsi de la corruption du corps –, mais l'inflexion significative par rapport aux Mémoires de Saint-Simon. Louis est-il encore l'Etat totalement ? Et l'on exige de son successeur des capacités qu'il n'a peut-être pas ! Une étape est franchie dans la conception du rapport de la monarchie et des sujets. En même temps que la représentation royale passe d'une figuration complexe, symbolique, à une image plus simple, la raréfaction des rituels, l'appauvrissement même des récits qui rendent compte de la mort du roi, réduits à la critique ou au stéréotype, montrent les faces diverses d'un procès de désacralisation.

A partir de quand les Français cessèrent-ils de croire à l'impénétrabilité des mystères du pouvoir? Il est plus important de comprendre l'ensemble des processus qui ont permis la mise en place d'une culture politique qui perfuse dans toute la société. Le roi est mort, vive le roi encore, mais avec la disparition de Louis XV dans l'impopularité, on a pu entrevoir ce que contiennent d'ambiguïté des expressions différentes d'un même événement où se joue une étape décisive pour le pouvoir comme pour le peuple. L'absolutisme est une sorte de religion, disait M. Bloch, qui peut se définir comme l'union consubstantielle du roi et du royaume pour le bien commun ; les morts attendues des monarques montrent comment se dénouent des façons de penser cette union, et, principalement, comment s'érode par la critique sa valeur sacrale.

Ces deux instantanés d'un moment décisif expriment les choix qui constituent le projet intellectuel de ce livre. Il s'agit pour moi, mais comment serais-je isolé et à l'écart de ma discipline, de comprendre les différents niveaux de la réalité historique vécus de façon diverse par les hommes du XVIIIe siècle, et ce faisant de montrer en comparant différents points de vue, habituellement séparés par les historiens, ce que nous pouvons saisir et interpréter de la France du XVIIIe siècle.

Pour cela, il faut admettre quelques principes dont le premier est qu'en dépit de l'accumulation des études, on peut encore douter des certitudes généralement admises. La recherche d'une cohérence, de la puissance créatrice d'un temps, le temps des Lumières, doit tenir compte de l'élargissement vertigineux des questionnements, ainsi que de la conscience de la seule véritable certitude : il ne nous sera jamais possible de connaître, comme eux, ce que les hommes du passé ont vécu3. Le métier de l'historien trouve son intérêt dans la connaissance des limites que lui dicte son problème principal : comment peut-on comprendre le changement, sans préjuger de ce qui est déjà arrivé et de ce que l'on connaît maintenant sur l'avenir d'un monde qui, lui, ne pouvait que l'ignorer ? Nous ne devons pas sacrifier à l'idole de la téléologie, c'est-à-dire écrire l'histoire d'un temps à la lumière de son aboutissement4. Analyser les possibilités de transformation de la France du XVIIIe siècle ne doit pas exactement revenir à interroger les causes ou les origines de la Révolution, et ainsi à réétablir un lien de cause à effet entre des ordres de faits et d'événements totalement différents, cela pour la raison seule de l'antériorité chronologique des uns par rapport aux autres5.

Si notre regard fédérateur scrute le changement, c'est aussi pour essayer de voir comment il fut rendu possible dans un monde qui se voulait stable, inchangé, cohérent, en vertu de principes ancestraux et de valeurs séculaires : le culte d'un Dieu, le pouvoir d'un roi et le règne des moeurs chrétiennes. En d'autres termes, est-il possible de confronter les forces et les tensions d'une société inégalitaire, holiste, pour reprendre l'expression de Louis Dumont, dominée par les principes de l'économie morale du « chacun à sa place », avec celles d'un monde nouveau, qui émerge peu à peu en son sein même, le monde des Lumières, de l'économie individuelle, des nouvelles libertés, de la mobilité des hommes et des choses6 ? Peut-on comparer le monde d'autrefois, et, fût-ce partiellement, le nôtre? Il importe en ce cas de rester fidèle à la leçon donnée au XIXe siècle par Karl Marx, dans un grand texte, Contribution à la critique de l'Économie politique (1859).


« Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives et matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne les problèmes de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. »


De l'option métaphysique matérialiste, dont on ne discutera pas ici, retenons l'invitation à comprendre simultanément ce qui rassemble et ce qui différencie, voyons comment fonctionne dans le XVIIIe siècle français l'imbrication des relations humaines et sociales, la relation nécessairement historicisable du rapport de la liberté et de la dépendance, de l'indépendance individuelle et des déterminismes sociaux.

Une seconde option méthodologique consistera à mettre en valeur moins la succession mécaniste illustrée par la métaphore bien connue « de la cave au grenier » que l'étude d'interactions complexes. Ainsi, l'on passera d'une histoire du social à une histoire plus large, où la culture tisse, au même titre que les liens ou les heurts sociaux, un monde où s'entrecroisent réalités et représentations7. L'histoire de la France des Lumières devient celle de la manière dont hommes et milieux se sont diversement approprié structures mentales et valeurs culturelles, dans une permanente confrontation des horizons économiques et sociaux, point d'ancrage de leur existence même. Il s'agit donc moins d'étudier les idées et les comportements comme « reflet » ou rationalisation des intérêts sociaux, que d'en percevoir la valeur intrinsèque et les articulations qui les placent au confluent des discours, des textes et des pratiques. Ainsi l'analyse des faits de culture, entendus au sens large, permettra peut-être d'unifier ce qui relève de la constitution des opinions, de leurs manifestations dans un espace culturel neuf, et ce qui relève des horizons de diffusion et de réception. Il faut admettre que toute appropriation reste un acte libre, et que dans le domaine des échanges culturels, les textes sont porteurs de sens divers, multiples, susceptibles d'interprétations contradictoires. On ne tentera jamais de gommer les contradictions, on les considèrera plutôt comme un enrichissement des connaissances. Enfin, il faudra comprendre les liaisons toujours possibles entre les faits de la culture intellectuelle et ceux de la culture matérielle. Un même processus est à l'œuvre dans tous les aspects de la réalité et de la vie : la connaissance et le savoir organisent la réalité, et les pratiques du réel s'inscrivent dans la pensée et la réflexion empirique ou savante.

Des incertitudes aux questions, il résulte un choix final : la démarche suivie tentera d'être fidèle à la logique de trois grands thèmes. Le premier étudie l'espace et le temps, dans leurs rapports avec les rôles sociaux et l'action des pouvoirs : il s'agit de montrer comment perceptions et conceptions, usages et pratiques expriment une construction possiblement homogène pour les hommes du XVIIIe siècle, et, pour nous, autorisent le bilan des connaissances. Le second point aborde les relations instaurées entre l'Etat monarchique, les sujets et les corps ; au-delà de « l'esprit des institutions », il s'agira de comprendre à travers l'action politique et administrative, les conflits, les crises et les protestations, le fonctionnement de l'absolutisme éclairé, les moyens et les formes de la continuité autrefois soulignée par A. de Tocqueville de l'Ancien Régime à la Révolution. Le troisième point met l'accent sur les changements et les rapports nouveaux qui s'instaurent dans le champ des valeurs fondamentales ; on y tentera la relecture des relations entre l'essentiel, le biologique, la production, la civilisation matérielle d'un temps qui a cru au bonheur, autrement dit ce qui constitue les Lumières pour tous.

Ce livre n'aurait pas été ce qu'il est sans l'appui d'amis nombreux. Je placerai au premier rang Jean-Claude Perrot, et je lui offre ce mémorial de nos communes discussions. Je remercie vivement Philippe Minard et Dominique Margairaz, toujours prompts à éveiller mes curiosités ou à relancer les débats ; Alain Guéry et Dominique Julia, pour leur aide jamais démentie. Enfin je ne veux pas oublier Aline Fernandez et l'IHMC, Agnès Fontaine, Olivier Grussi, premier lecteur attentif, et toute l'équipe des éditions Fayard, sans oublier Julie Groleau.






PREMIÈRE PARTIE



Temps, espaces, pouvoirs. La connaissance de la France



CHAPITRE PREMIER


La connaissance de la France

Les historiens français redécouvrent, dit-on, le politique et son histoire. On peut en douter, car il y a toujours eu une tradition de l'histoire politique. Elle a été pérenne et active, en dépit des changements de paradigme, et l'anecdotique l'y dispute au passionnant. Le XVIIIe siècle français se prête tout particulièrement à l'exercice, puisqu'une série de grands ministres, Dubois, Choiseul, Fleury, Sartine, Necker, Calonne, ont retenu l'attention des rédacteurs de biographies. Le Law et le Turgot de l'ubiquiste Edgar Faure méritent plus qu'un coup de chapeau : ce sont des ouvrages sérieusement documentés et médités, dont l'originalité est de confronter l'histoire des acteurs politiques à celle des conjonctures diverses qui sont leur théâtre. Une histoire de la culture politique s'y dévoile qui montre à la fois le jeu des institutions et des hommes, des idées et des idéologies, des représentations et des pratiques. Une histoire des pouvoirs se dessine ainsi à l'horizon de nos recherches, pour mettre au jour les caractéristiques d'un âge « préconstitutionnel », où les constitutions coutumières, les lois fondamentales existent de façon implicite mais sans être rassemblées en corps homogènes, où l'on déduit plus les constitutions des institutions que l'inverse8.

L'Angleterre sert de référence bienheureuse aux philosophes parce qu'elle présente, avec sa Grande Charte et sa Déclaration des droits, un exemple de pays à constitution définie et, par tradition, les pouvoirs y sont précisés dans des textes où se lisent aisément les rapports de la nation et de l'État, la relation des peuples au souverain. Voltaire et Montesquieu, et tous les traducteurs de la féconde production politique anglaise du XVIIe au XVIIIe siècle, l'enseignent à la France. Certes, ce transfert repose partiellement sur une équivoque; ni le libéralisme aristocratique du président de Montesquieu, ni la lutte pour une alliance des Lumières libérales et d'un absolutisme éclairé – ce n'est pas le despotisme – que propose Voltaire, n'ont grand-chose à voir avec le libéralisme britannique théorique et avec les réalités pratiques de l'Angleterre des Hanovre. Il n'en reste pas moins que les philosophes y puisent exemples, attestations et tout ce qu'il faut pour offrir un modèle à un public sensible à la mise en scène des nouveaux idéaux – liberté d'opinion, de religion, de conscience. « Liberty and property, c'est le cri anglais [...], c'est le cri de la nature », s'enthousiasme le philosophe de Ferney, qui s'intéresse plus aux libertés civiles qu'aux libertés politiques, à l'action concrète mais limitée pour des réformes administratives qu'à la mise en cause des traditions constitutionnelles non écrites9. Il construit la civilisation par l'action.

Ce fonctionnement des institutions et des principes, des actes et des réflexions met en jeu le rapport des sujets et des princes, des peuples et des gouvernants. C'est une histoire longue où, de la monarchie à la république, les sources de la souveraineté, la justification des pouvoirs se déplacent en même temps que se cristallisent une sensibilité et une identité, d'abord – mais pas seulement – parmi les élites qui gèrent, dirigent et réfléchissent. Tocqueville a su expliquer ce mouvement lent et pluriséculaire « qui est la source lointaine des événements10 ». Ce qu'il faut tenter de voir ici, c'est comment ces rapports politiques s'inscrivent dans une conjoncture de connaissances, comment, sur la trame d'équilibres économiques et sociaux qui structurent le paysage du royaume et organisent la vie ordinaire des Français, ils dynamisent ou freinent la réflexion.

On conçoit que la connaissance indispensable à l'action des gouvernants et des dominants ait pu produire les archives, la masse documentaire qui s'accroît de façon quasi illimitée durant le XVIIIe siècle, les textes inédits, manuscrits ou publiés qui circulent dans le corps social et vont trouver écho dans la perception contemporaine et dans ses fictions. Ce jeu de miroirs et de reflets nous incite à croire à la force de notre entendement, mais nous conduit surtout à nous interroger sur les limites de notre discernement. La France du XVIIIe siècle y est bien inscrite, mais il importe de réfléchir à la manière dont les contemporains, par leurs « façons de faire », par leur mode de connaissance des choses et des hommes, nous permettent de les comprendre et de distinguer ce qu'il y a d'authentique dans la forme particulière dont ils pensaient les catégories de la perception et du discernement savant : l'espace, le temps, l'histoire. Ce sont là des objets historiques concrets, l'objet général même d'une conviction qui inscrit un destin dans un sol11.

Cet approfondissement permet de mieux situer la naissance d'un art de décrire et de classer sur lequel nous vivons encore profondément. La science et l'administration se confortent alors pour connaître mieux les hommes, leur milieu, leurs besoins. Cette dynamique met en évidence des résistances et des craintes ; elle souligne dans la modernité des Lumières des inégalités de partage culturel, des manières de concevoir et de justifier les rôles des uns et des autres dans la société, des nécessités et des routines. Le désir d'apprendre et de comprendre qui anime tant de témoignages et de discussions n'est pas réservé aux élites, il mobilise également quantité de petites gens pratiques et réalistes. C'est une façon de voir les Français, mais aussi les Françaises, car cet éveil, dont témoignent les autobiographies populaires, se joue sans conteste dans la sphère familiale et domestique, le groupe d'existence.

Montesquieu, dans ses Pensées, rappelle « que les États sont gouvernés par cinq choses différentes : par la religion, par les maximes générales du gouvernement, par les lois particulières, par les mœurs et par les manières. Ces choses ont toutes un rapport mutuel les unes aux autres. Si vous en changez une, les autres ne suivent que lentement ; ce qui met partout une espèce de dissonance. » C'est l'histoire de ces dissonances qu'il faut entendre pour comprendre « comment se forme un esprit général et ce qui en résulte12 », ainsi que le reformulera plus clairement L'Esprit des lois avant 1743, en rajoutant au catalogue des interrogations « le climat et l'exemple des choses passées 13 ».


CONNAÎTRE LE ROYAUME

On ne peut parler, en dépit de toute volonté unifiante, d'une connaisance unique du royaume. En premier lieu, parce qu'elle est trop complexe, parce qu'elle intéresse un trop grand nombre de problèmes et de sujets, du matériel au spirituel, de l'empirique au théorique, du pratique ordinaire à la gestion. Pour rendre compte de cette imbrication, nous suivrons le cheminement des perceptions et des usages, de leur figuration, quand sont toujours confondus la France, être collectif et héritage historique, l'espace du royaume, cadre et objet de l'analyse même, contenant et contenu, le territoire, agencement construit par les siècles et maintenu par la volonté du prince, défini et fermé par les frontières14. A ce premier emboîtement nous en confronterons un autre, car la connaissance du royaume est hiérarchisée par les conditions sociales et culturelles qui déterminent les besoins et l'accès à l'information. De bas en haut de la société française, cette nécessité de savoir et de reconnaissance de soi-même n'est pas la même ; la vision change, car l'ouverture à l'extérieur et aux autres varie à l'extrême. La chance de l'historien, c'est peut-être qu'au XVIIIe siècle « la France » est stabilisée : elle va s'accroître de la Lorraine en 1766– au terme d'un échange diplomatique imaginé vingt ans plus tôt (1738) et dans une perspective politique d'achèvement du royaume initiée un siècle auparavant – puis de la Corse en 1768, dans le cadre d'une politique de présence méditerranéenne et de surveillance constante d'une île devenue depuis longtemps une poudrière incontrôlée.

L'article de l'Encyclopédie que le chevalier de Jaucourt consacre à la « France » peut faire prendre conscience de la manière dont s'entrecroisent les questions autour de la nature et des usages de l'espace :


« (Géographie),

grand royaume de l'Europe, borné au nord par les Pays-Bas, à l'est par l'Allemagne, la Suisse et la Savoie ; au sud par la mer Méditerranée et par les Pyrénées, à l'ouest par l'Océan. »



Dans le registre du constat, le polygraphe qualifie d'abord une unité politique dans le cadre où elle s'est construite, au centre d'un monde caractérisé tant par des entités géographiques naturelles – mer, océan, montagne – que par des êtres historiques doués d'unité matérielle. Suivent alors quatre paragraphes d'intérêt différent. Le premier pose une question essentielle : quelle est la mesure du royaume, son étendue, sa surface ? Jaucourt répond en citant Cassini : « La France, d'orient en occident, du nord au sud, a 400 lieues carrées. » On aura noté l'erreur et l'approximation dans la multiplication : il s'agit évidemment de 48400 lieues carrées, valeur obtenue par le carré de 220 lieues, moyenne des distances relevées entre les frontières, soit pour nous 957 874 kilomètres carrés, Lorraine comprise mais Corse non incluse. Cette petite erreur d'impression introduit à un ensemble de questions sur le pourquoi et le comment du calcul de la superficie régnicole. On y lira une politique de la connaissance spatiale, un exemple de rencontre entre la science et l'administration, la gestion du territoire et l'état d'un moyen d'analyse avec ses instruments, ses acteurs, ses modes de diffusion15.

Jaucourt poursuit son article par une brève description de géographie spontanée et administrative :


« Dans cette étendue l'air y est pur et sain, sous un ciel presque partout tempéré [...]. Elle a de hautes montagnes, de belles rivières. Son pays fertile et délicieux abonde en sel, grains, légumes, fruits, vins, mines, etc. »




Nous sommes là dans le registre de la géographie des « délices » et des stéréotypes, que renforce l'évocation rapide des institutions religieuses et judiciaires : Jaucourt feuillette son almanach. Il passe enfin à l'histoire, où se lit le destin même de la France :


« L'histoire de ce royaume nous fait voir la puissance des rois de France se former, mourir deux fois, renaître de même, languir ensuite pendant plusieurs siècles ; mais, prenant insensiblement des forces, s'accroître de toutes parts et monter au plus haut point ; semblable à ces fleuves qui dans leurs cours perdent leurs eaux, ou se cachent sous terre puis reparaissent de nouveau, grossis par les rivières qui s'y jettent, et entraînent avec rapidité tout ce qui s'oppose à leur passage. »


L'image géologique et hydraulique unifie les bégaiements d'une histoire pluriséculaire, identifie la formation du royaume et de l'espace français à un mouvement naturel qui, des Capétiens aux Bourbons, a entraîné dans sa dynamique les populations rassemblées dans une même histoire. Celle-ci est une libération, celle des peuples délivrés de la tyrannie des seigneurs par l'action des monarques, celle du royaume affranchi de la sujétion matérielle par l'action de l'absolutisme. C'est une France riche et colbertienne qui est ainsi louée et proposée en modèle, avec ses « immenses richesses », mais aussi avec ses inégalités, « le laboureur accablé de sa pauvreté, la propagation de l'espèce menacée ». Bref, de la définition d'apparence rigoureuse – mais erronée – on est passé à une idée mythique du progrès liée aux destinées et à la fortune de la monarchie, et on arrive à un programme pour remédier aux maux de « la nation française, nation flexible, qui murmure le plus aisément, qui obéit le mieux, et qui oublie le plus tôt ses malheurs ». C'est là un mouvement essentiel de la conscience du temps, exprimé dans les lieux communs et la rhétorique de l'appel aux réformes.

Pour l'administration royale comme pour les encyclopédistes, la modernisation de l'État, l'amélioration des ressources empruntent un itinéraire obligé : il faut connaître pour agir, connaître le royaume, connaître les peuples, évaluer – pour accroître – les hommes et les ressources. Mais ce jeu de la connaissance ne s'effectue pas sans interférences de tous ordres : celles qui dépendent de l'état et de la nature des moyens d'investigation (que sont la géographie et la statistique au XVIIIe siècle ?), celles qui proviennent des acteurs et celles qui résultent du vouloir des hommes sur le terrain même.


LA CARTE ET LE TERRITOIRE : L'ESPACE À CONNAÎTRE

La connaissance du royaume est une connaissance abstraite et elle fait peu de place encore à la découverte spontanée du tourisme, même si le voyage intérieur se développe et s'organise. Le nombre des récits de voyageurs dans le royaume s'accroît : Boucher de La Richarderie, qui ne recense pas tout, en compte une vingtaine pour le XVIIe siècle, et plus de 150 pour le XVIIIe, majoritairement publiés après 1750. Le témoignage individuel gagne du terrain, son sens et son organisation se complexifient, mais il reste en arrière-plan d'une prise de connaissance où la géographie et la cartographie sont encore les principaux instruments de l'évaluation des espaces. L'emprise de l'État s'affirme à travers ces moyens.


Le voyage du roi

Cette emprise n'est plus le fait du déplacement du monarque lui-même. Depuis Louis XIV, les changements fréquents de résidence du roi et des organes du pouvoir se sont organisés de façon spécifique, ils ont leur rythme saisonnier lié aux pratiques de la chasse et à l'économie des demeures royales, mais tout le monde ne suit pas ; de plus en plus, les organes centraux de l'administration fonctionnent entre Versailles et Paris. Dans la capitale, l'implantation des grands services et la mobilisation administrative des grands hôtels seigneuriaux constituent un trait de la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'amplitude des déplacements royaux se réduit aux alentours de Paris. Surtout, la pratique d'un voyage organisé selon un trajet unique et destiné à exprimer un projet politique, à manifester l'union du monarque et de son royaume, a disparu. Les rois de France ne voyagent plus avec ce déploiement qui lançait sur les routes la cour, la famille royale, les familiers, les troupes, les valets, les commis, pour compenser par la mobilité la faiblesse du réseau administratif, la tension fragilisante que créaient l'éloignement du pouvoir et de ses agents, l'insuffisance des communications et l'enclavement des peuples. Le voyage du roi impliquait découverte visuelle, sensible du royaume, contrôle des institutions, manifestation dans les cérémonies d'entrée d'une symbolique de puissance. Le XVIIe siècle a vu s'éroder la mobilité royale, le XVIIIe la voit se limiter à des objectifs déterminés et précis. Le pouvoir se sédentarise et ne court plus les routes, parce que la trame de son fonctionnement est désormais solidement tissée, parce que tout se joue sur la scène de Versailles au détriment des spectacles locaux, parce que tout s'immobilise autour du Soleil absolutiste16.

Ce n'est pas que Louis XV et Louis XVI ne se soient déplacés, c'est que le sens de leur mobilité a changé. A travers les départs réguliers pour Marly, Fontainebleau ou Compiègne se lit la vie ordinaire de la cour avec ses occasions de fêtes plus réservées et plus élitistes que le grand caravansérail versaillais. Ce n'est que très épisodiquement qu'on peut retrouver les caractères de l'ancienne mobilité, quand le roi, en se montrant aux peuples, affirmait son autorité et, simultanément, souscrivait à un échange contractuel implicite17 ; en se faisant connaître, le roi reconnaissait et donnait l'occasion aux corps et aux communautés, aux villes et aux pouvoirs locaux, de se manifester dans leurs droits et privilèges. Les données de la connaissance restaient liées au contact direct, celui des personnes, celui des paysages. Deux moments permettent au monarque de rejouer le vieux scénario : le voyage du sacre et le voyage de guerre.

De Versailles à Reims, le parcours est bref, mais il suffit pour instaurer le rapport festif qui rassemble les peuples et le roi. Le 16 octobre 1722, Louis XV quitte son palais, et gagne Paris où la foule l'acclame. Le portrait du roi se construit dans le spectacle : le jeune monarque est beau comme l'amour, il retrouve dans la joie les Parisiens toujours jaloux de Versailles, la solennité du cortège proclame l'avenir du règne. Une relation étrange, physique et sensible, s'établit ici et sur les routes entre Louis XV, déjà bien-aimé, et les Français. Elle se dénouera par la suite, dans un mouvement inversé qui consacrera la nouvelle culture politique et l'érosion de l'autorité sacrale.

On traverse Dammartin-en-Goële, Villers-Cotterêts, Soissons ; là, le 20 octobre, le jeune roi monte au sommet de la cathédrale et trouve la vue si belle qu'il ordonne qu'on lui en lève le plan18. Le roi cartographe, l'élève de l'abbé de Longuerue et de Guillaume Delisle, se révèle dans l'anecdote. Il montre à la tête de l'État l'intérêt pour une manière croisée de connaître : la carte est un instrument de pouvoir et l'apprentissage des calculs et des levées introduit à l'art de la guerre et de la fortification. Louis XV, par son éducation, révèle un besoin social. Le roi et la noblesse, par le dessin, la géométrie et l'astronomie, s'initient à la stratégie et à la tactique, mais en même temps ils s'affirment ingénieurs et architectes, c'est-à-dire qu'ils unifient ce que le siècle va séparer dans l'affirmation même de sa maîtrise de l'espace19, quand le projet singulier et esthétique de l'architecte s'oppose à celui – utilitaire, volontariste et visant à un aménagement global – de l'ingénieur. Les fastes de Reims, les cérémonies qui durent du 22 au 29 octobre achèvent la première phase d'un périple dont le joyeux retour culmine le 8 novembre à Saint-Denis : le roi y rend hommage à la dynastie tout entière. Le 9, il retraverse Paris ; le 10, il regagne Versailles.

Il faut attendre 1744 pour rencontrer un autre exemple de ces retrouvailles du peuple et du roi dans la mobilité. Cette fois, c'est la guerre qui l'impose et le désir de Louis XV de chausser les bottes de ses ancêtres guerriers. Étrange déplacement, soigneusement préparé : la reine et le dauphin ainsi que l'essentiel de la cour sont écartés, les affaires des Conseils réglées et les commandements répartis. Le roi rejoint l'armée de Flandres en trois jours : le 7 mai, il est à Condé, le 8 au Quesnoy, le 12 à Lille. Il inspecte et évalue ses forces, et sa conduite vis-à-vis des populations et de l'armée l'a rendu très populaire. En juillet, il gagne la Lorraine et s'installe à Metz. La maladie met fin au voyage en même temps qu'elle provoque une crise interne à la cour dont l'enjeu est la morale du roi et son respect public de la religion. Mme de Châteauroux en fait les frais, chassée de Metz sous les quolibets. La popularité du roi y fut portée au zénith, mais l'on peut s'interroger sur la rencontre énigmatique de manifestations à la fois critiques (les mœurs du roi sont soumises à examen) et laudatives (Louis le Bien-Aimé ne fut jamais plus aimé qu'alors).

Après 1744, Louis XV bougea peu. Louis XVI l'imita. Il fit toutefois le voyage du sacre, qui comptait beaucoup pour lui-même et pour la jeune Marie-Antoinette. Turgot avait songé à le faire célébrer à Paris, mais la tradition l'a emporté. L'itinéraire, l'organisation des réjouissances et le cérémonial des entrées et de l'accueil – ainsi à Châlons et à Reims – n'innovent pas. La ville sainte de la royauté est décorée selon les principes symboliques qui exaltent les vertus du souverain et visualisent les espérances des peuples. Le carrosse royal passe sous le portique de l' « heureuse économie du royaume ». Le luxe et le spectaculaire sont mobilisés pour rendre le souvenir du voyage et des fêtes inoubliables aux acteurs et aux spectateurs, pour concrétiser les rêves et les attentes du souverain et de tous. La connaissance du royaume fonde ici une ambiguïté essentielle, puisqu'elle masque – davantage qu'elle ne révèle – tes problèmes et l'écart croissant entre la vision des cercles dirigeants et les exigences critiques de l'opinion. Un bref voyage en Normandie pour inaugurer les grands travaux militaires de Cherbourg joue dans le règne de Louis XVI le rôle de l'épisode guerrier. On n'y lira pas plus clairement la lucidité du monarque, sans doute trompé par sa propre attente de l'affection de ses sujets et exalté par le défi américain. Ce n'est pas un retour au territoire, car avant la Révolution la maîtrise de l'espace est relayée entre Versailles, Paris et les provinces par des équipements, des réseaux et des institutions qui imposent partout la présence du souverain. « Il faut faire l'économie du voyage20


Géographes et cartographes : l'évolution d'un savoir

L'enseignement d'une connaissance abstraite de l'espace fait partie intégrante de la formation et de l'instruction du jeune roi. Louis XV a conservé de ces premiers apprentissages le goût pour la géographie et la volonté de protéger les initiatives cartographiques de l'Académie des sciences. Louis XVI est l'élève de Philippe Buache qui fournit, pour l'illustre apprenti, « huit cartes manuscrites et les explications de chaque carte », lesquelles explications s'étalent sur 20 à 30 pages in-4°. L'intitulé des documents expliqués donne une idée de la diversité des sujets traités et de la façon dont s'élabore la connaissance du monde pour un jeune souverain, voire pour d'autres sujets de rang élevé : vue du globe terrestre, première mappemonde avec l'indication des termes de géographie, deuxième mappemonde pour l'histoire des premiers patriarches, troisième mappemonde de géographie astronomique et mathématique, premier hémisphère habité par les différents animaux, carte des premières peuplades, carte des pays et villes pour l'histoire sainte, carte générale pour l'histoire des patriarches. Quand Louis XVI a sept ans, il écrit couramment et a acquis les bases d'une connaissance générale de l'espace, à la fois physique, naturelle, historique et religieuse. L'histoire sert donc à tout, et la géographie aussi. Philippe Buache, l'un des grands savants du temps en ce domaine, est le gendre de Delisle, le maître de Louis XV. Il fournit aux précepteurs du dauphin et du comte de Provence tous les éléments d'une institution géographique enregistrant à la fois les principes anciens et l'évolution de la discipline.

Après la géographie générale descriptive et des notions sur la formation du monde, les enfants royaux découvrent progressivement l'étude régionale – l'Europe et ses royaumes, l'Allemagne, l'Italie, la France –, avec des explications sur les climats, l'organisation politique, l'économie, les productions, le passé historique et monumental. A cette fin, Buache a confectionné, pour les appliquer sur un canevas de carte au trait, de véritable puzzles géographiques dont la reconstitution fixe dans la mémoire du jeune prince les leçons apprises, les divisions administratives et politiques. Le roi a appris son métier : Buache lui a inculqué une véritable passion – moins connue que son amour de la mécanique – pour l'hydrographie, la marine, les explorations. Louis XVI sait se servir de la plume et du pinceau, du sextant et de la chaîne, du graphomètre et de la pinule, qui sont les outils du cartographe, comme il sait lire et s'intéresser aux œuvres importantes du temps. On saisit là, au sommet, dans le modèle de l'Instruction du prince, l'écho des intérêts du siècle pour une pédagogie rénovée. Avec l'histoire, discipline clef de l'apprentissage de l'art du gouvernement, la géographie concrète, du traité aux pratiques, mêlant sérieux et amusement, enseigne la maîtrise de l'espace (les forces politiques et militaires s'y déploient) et l'ouverture au monde. L'opposition qui marque si profondément le monde de la géographie entre les hommes de cabinet et les voyageurs, entre les auteurs de manuels et de cartes et les découvreurs de terres nouvelles, les observateurs de la réalité, s'atténue quelque peu dans la pratique. Le voyageur sait cartographier et le cartographe, s'il ne voyage pas toujours – mais beaucoup le font –, ignore de moins en moins les voyages.

Le pivot de la recherche, en ce domaine qui lie étroitement la description du monde au mouvement scientifique plus général, est l'Académie royale des sciences. Pour l'État monarchique, elle forme, comme en d'autres champs intellectuels, les experts indispensables. Depuis la fondation, encouragée par Louis XIV, Colbert et ses successeurs, une œuvre considérable a été entreprise. Elle se continue tout le XVIIIe siècle, mettant en valeur trois traits majeurs : la confirmation de l'observation astronomique liée à la découverte de l'espace qu'illustrait le travail de J.-D. Cassini ; le renforcement du rôle des observations tant pour la correction des repères et des positions astronomiques que pour la description des conditions naturelles et humaines (pas de géographie de cabinet sans informations recueillies par les missions de la société et envoyées après rassemblement par le réseau des correspondants qui couvre tous les hémisphères) ; enfin, l'absence de coupure nette entre les recherches des historiens et celles des géographes. L'Académie des inscriptions et celle des sciences se complètent, la géographie ancienne confine à la géographie moderne, et les deux sociétés échangent leurs membres honoraires, leurs membres ordinaires et leurs correspondants. Jusqu'en 1743, l'abbé Bignon imprime l'impulsion à l'ensemble des institutions savantes dont il a, par délégation du chancelier, son oncle Louis de Pontchartrain, la responsabilité. La rencontre des voyageurs et des géographes sédentaires se fait dans les académies, dans les lectures du public cultivé épris de récits de voyage, dans les besoins de l'administration de la marine et des colonies. Si elle ne débouche pas toujours sur une conceptualisation nouvelle, elle contribue infiniment à mobiliser les élites intellectuelles peu à peu converties à une géographie positive et philosophique.

Dans un premier temps, jusqu'au tournant des années 1760-1770, l'accent est mis sur la transformation de l'héritage des géographes humanistes. La connaissance du globe repose désormais sur des observations nombreuses et solides, les expéditions ont fixé la figure de la Terre, les cartographes ont abandonné les fantaisies qui encombraient encore la carte du monde21. De surcroît, des efforts de systématisation ont entrepris d'unifier les résultats des observations, que facilitent les besoins de l'expansion coloniale. Là où la domination française est forte – le pourtour de la Méditerranée, les Indes orientales et occidentales, à un moindre titre le Canada–, les voyages se sont multipliés. La littérature a suivi, portée par l'attente du public, car la lecture de voyages « plaît à tout le monde et si on s'en sert ordinairement comme d'un amusement, les personnes habiles s'en servent pour la géographie, pour l'histoire, pour le commerce », rappelle l'abbé Lenglet-Dufresnoy dans sa Méthode pour étudier la géographie, éditée quatre fois de 1715 à 1768. Aucune partie du monde n'échappe à cette curiosité qui, on le sait, anime le rêve d'exotisme et la fascination imaginaire, utopique et réelle pour les terres lointaines, en même temps que la réflexion sur les origines de l'homme en société ou sur celles du monde physique.

Buffon, dans sa Théorie de la Terre (1749), s'est attaqué à l'explication du chaos et a pris position entre plutoniens (partisans du feu central comme facteur dominant de l'orogénie) et neptuniens (qui privilégient le rôle de l'eau et de l'océan primitif). Buffon s'en prend ainsi aux Écritures, interroge le Déluge, bouleverse la chronologie. C'est un neptunien réformé, c'est-à-dire sans esprit de système. Le travail des eaux, la stratigraphie (mise au point depuis le XVIIe siècle par Stenon) permettent seuls de comprendre la répartition des continents, l'inégalité des reliefs. Le succès de Buffon repose déjà sur une sensibilité que l'on retrouve à l'œuvre dans les Époques de la nature (1778) : la Terre est un organisme vivant, dont les éléments s'interpénètrent et où l'évolution n'est pas encore totalement distinguée d'une révolution encore conforme à la vision cyclique des choses. Cette façon de voir devient un élément de la culture du temps. Buffon l'enrichit par les questions qu'il pose, de même que l'œuvre de Buache, dans son essai de « géographie physique » (1752), propose une géométrie de la formation des reliefs où l'orographie est devinée d'après l'hydrographie, le relief organisé par l'action des bassins fluviaux – non sans une certaine exagération qui le pousse à créer des chaînes de montagnes là où il n'y en a pas pour prouver la rectitude de l'hydrographie ; ainsi entre la Loire et la Seine à travers la Beauce. Mais, dans ces erreurs mêmes, il a excité les curiosités au-delà des principes jusqu'alors admis. A l'ancienne géographie érudite qui ne connaît que des limites politiques et historiques, Buache oppose une « géographie naturelle » fondée sur la déduction, une topographie géométrique reposant sur des principes simples. Il a ainsi ouvert un débat dans lequel se sont engouffrés les minéralogistes qui, avec Guettard, vont abandonner l'explication déductive pour induire de l'observation géologique la nature des reliefs, tout comme les voyageurs qui partout, en France et dans les quatre parties du monde, vont dans leurs descriptions contredire les conjectures de Buache. Bref, au midi du siècle, l'intérêt pour la géographie se tasse moins – comme le pense N. Broc – qu'il ne se déplace. Il y a moins rupture que continuité : la géographie positive et abstraite cède partiellement du terrain, mais celui-ci est largement occupé par les spéculations de tous ordres liées tant aux découvertes lointaines qu'à la vogue de l'examen naturel du local. Les élites cultivées communient dans un encyclopédisme géographique qui a précédé l'Encyclopédie et qui anime les recherches de tous genres qui suivent sa publication.



Premier indice : la transformation et la vogue des manuels et de la littérature de vulgarisation. A la géographie humaniste des Délices, Délices de la France, Délices de l'Italie qui subordonnent l'étude de l'espace aux érudits découpages culturels historiques, succèdent des ouvrages caractérisés par la volonté de méthode, c'est-à-dire le souci d'interroger, de comprendre en classifiant : la Méthode abrégée de Le François (1722), la Nouvelle Méthode pour enseigner la géographie dédiée à M. le Dauphin (1732), et surtout toutes les publications du père Buffier, professeur au collège Louis-le-Grand, qui survivent largement à sa mort. Toutes ces publications témoignent d'abord de l'ardeur vulgarisante qui anime auteur et public : elle associe l'usage de procédés attrayants à l'élargissement de l'intérêt, elle fait appel à la mémoire visuelle par la carte, à la mémoire mécanique par le questionnaire et par la liste qu'il faut retenir par coeur. C'est à travers ces procédures souvent anciennes, mais mises à jour et modernisées – par un effort comparable à celui accompli dans le domaine de la chronologie historique – que l'on fait entrer l'espace dans les nomenclatures et les classements. Il faut ôter à la géographie sa « sécheresse rebutante » et ses « épines scientifiques », la rendre séduisante et accessible. Ce faisant, professeurs de collège et maîtres de pension participent à leur façon à l'effort taxinomique du siècle.

Second indice : le succès des grands classiques de la géographie descriptive. Ainsi la Méthode pour étudier la géographie de Lenglet-Dufresnoy, publiée en quatre volumes dès 1715-1718 et rééditée en 1736,1742,1768. Érudit, polygraphe, un peu espion 22, c'est un touche-à-tout qui s'approprie et remodèle tous les matériaux. Sa méthode est encyclopédique, avec des réflexions sur la nature et l'utilité de la géographie, des bibliographies, des cartes, un abrégé de la sphère, une géographie ancienne, une « géographie des enfants » et la description méthodique des continents23. Le propos est de localiser, délimiter, subdiviser, énumérer et, dans le cadre de la nomenclature, caractériser par le géographique qui s'élargit du climat au relief, de la population aux productions. En classant, le savant, l'enquêteur jette de l'ordre dans la confusion.

Avec un succès public analogue, Piganiol de La Force et sa Description de la France, publiée en 1715, constamment rééditée jusqu'aux années 1750 et doublée d'un abrégé pour les voyageurs, le Nouveau Voyage de la France, rassemble une masse de connaissances qu'organise la vertu de l'itinéraire à travers les provinces. L'entreprise fut une réussite, en dépit des difficultés.


« Une description exacte de la France qui se fasse lire avec plaisir n'est pas une entreprise aisée; il faut posséder tout le détail d'un grand royaume, d'une manière assez sûre pour n'avoir rien à craindre de la censure d'un nombre infini de lecteurs, qui, parfaitement instruits, chacun en particulier, de ce qui regarde le canton qu'ils habitent, forment tout ensemble un corps de critiques redoutables à l'écrivain le plus exact. »



Trois caractères expliquent sans doute le bonheur éditorial de Piganiol. D'abord, sa richesse d'informations qui fait de l'œuvre une mine : il puise aux sources administratives et fait ainsi entrer dans le capital culturel de l'honnête homme le souci économique et statistique. Ensuite, Piganiol sait utiliser avec vie et force les ressources de la nomenclature descriptive ; un pittoresque documentaire caractérise chaque province où les productions sont longuement rappelées. Enfin, en contrepoint, se dessine une image de la France faite d'équilibre, où les forces productives, le commerce, les forges ne sont pas négligées. Piganiol œuvre au changement par l'extension du savoir.

On peut relire dans une perspective analogue le travail des académies de province. Dès avant 1750, une trentaine de sociétés stables ont commencé à mobiliser la science pour la compréhension et l'aménagement du milieu. Communications privées et surtout dissertations de concours font, dans le domaine du rapport à l'espace, l'objet de l'observation et de l'expérience. L'essentiel, ici, est de noter le lien fécond qui s'instaure dans les recherches entre le local et les problèmes généraux qui sont posés par les amateurs provinciaux. On sait ce que Montesquieu doit aux discussions de l'académie de Bordeaux et Rousseau au concours de Dijon. Retenons là encore la volonté de constituer de vastes corpus documentaires où entrent les données des sciences de la nature (climat, géologie, physique de la Terre) et celles de l'observation agronomique, économique et de plus en plus sociale.

A la géographie des manuels, des descriptions à succès et des recherches académiques, on devrait ajouter celle des dictionnaires et des répertoires. L'Encyclopédie, de la première édition aux remaniements des suivantes, y tient sa place : elle participe à la volonté de comprendre les différences plutôt que les identités, en même temps qu'elle joue avec délectation du dépaysement, voire de l'exotisme, comme révélateur de soi et des préjugés à combattre. Simultanément, cet intérêt rejoint le « dessein de savoir » qui pousse gouvernants et gouvernements à multiplier les enquêtes. Les nouveaux regards sur le monde qui caractérisent le dernier tiers du siècle procèdent de cet accord. Ils élargissent la curiosité de l'élite cultivée aux dimensions du monde, tout en la mobilisant sur l'Europe et le royaume. L'utilitarisme des descriptions est incontestable et anime naturalistes, économistes, agronomes, voyageurs et observateurs. Faujas de Saint-Fond, découvreur des Alpes, Alléon Dulac, explorateur du Beaujolais, Legrand d'Aussy, enquêteur en Auvergne : peu de provinces échappent à l'enquête, où les divisions naturelles commencent à s'étendre aux spatialisations humaines.

Alors s'engage le procès du déterminisme que posent aux contemporains les questions de population et de ressources, et que conduisent par exemple Rousseau et Buffon dans le Contrat et dans les Époques de la nature, Ramond, le découvreur des Pyrénées, et Volney, l'analyste du Moyen-Orient, le voyageur américain, l'auteur des Ruines. Ce procès résulte d'une réflexion qui rassemble l'espace proche et les pays lointains, les causes naturelles et humaines, la philosophie métamorphosée en politique de progrès. L'homme découvre que les civilisations sont mortelles (Montesquieu en a fait la démonstration pour Rome, Volney pour l'Orient), mais en même temps il veut croire que son action sur la nature – d'où la nécessité de la connaissance – lui ouvre les voies de l'avenir pour le progrès. Maîtres de techniques de plus en plus efficaces, affinant les procédures des savoirs utiles, gouvernants et savants, professionnels et amateurs affirment une croyance positive dans l'évolution du rapport à l'espace.

Le problème est moins de comprendre la géographie, science de ce rapport, en fonction de son aboutissement épistémologique du XXe ou du XIXe siècle, que dans la relation qu'elle entretient avec l'univers de pensée des Lumières. En ce sens, elle ne se sépare pas de l'apparition de nouveaux concepts, de nouvelles méthodes de pensée venues d'ailleurs et réappropriées par les géographes du temps. De même, elle ne s'interrompt pas avec la rupture politique et son évolution se poursuit avec les mêmes questionnaires, et quelquefois avec les mêmes hommes, dans l'œuvre des statisticiens qualitatifs de l'époque napoléonienne. Quand les enquêteurs des préfets battent la campagne pour mettre la France en chiffres et en tableaux, ils brûlent de vérifier l' « état des lieux » après la tourmente révolutionnaire, et en même temps, soucieux de renseigner à la fois le pouvoir et l'opinion, ils retrouvent les procédés et les limites de l'information prérévolutionnaire : la description, l'observation détournée, le pittoresque du local et le désordre des coutumes, les certitudes de la nature et l'incertitude des traditions. Bref, dans l'articulation des pratiques sociales, politiques et cognitives, des Lumières aux révolutions se lit la trajectoire conjointe des origines de l'administration moderne et des analyses sociales24.


CONNAÎTRE LES PEUPLES

Dans la curiosité géographique pour l'espace et ses hétérogénéités, nous pouvons voir aujourd'hui l'un des traits de l' « esprit du temps ». On aura à définir plus précisément ce que l'on entend par là le moment venu. Pour l'instant, retrouvons dans le rapport à l'espace une manifestation d'un mouvement plus général qui enracine les spéculations du XVIIIe siècle dans le passé même de la monarchie. La tradition dont il faut démêler l'écheveau est double.

D'une part, elle associe savoir et action dans la représentation de l'espace : connaître le royaume, c'est en dresser la carte et – au terme d'une procédure analogue à celle des classifications de la botanique, de la minéralogie et bientôt de la chimie transformée par Lavoisier – disposer d'un instrument, non seulement d'un miroir où contempler le royaume dans son étendue, sa mesure et sa diversité, mais aussi d'un moyen d'action. La géographie, ça sert à faire la guerre, disait-on il y a peu, et plus encore la cartographie qui enregistre les conflits et aide à les préparer. On voit là à quel point on ne peut séparer l'interrogation des outils – la carte et ses discours – de la manière dont ils ont été conçus et pour quelle finalité.

D'autre part, l'ambition de savoir vise non seulement le contenant et ses limites, ainsi que ses diversités, mais également une façon d'agir. Aux données de la classification qui assigne aux objets une place dans un cadre logique et rationnel, la carte ajoute une dimension spatiale dont la fonction est de rendre homogène une emprise, celle du souverain sur le royaume. Son usage ne peut donc se distinguer de celui de l'enquête : la superficie du territoire importe à la mesure de la puissance, puissance des hommes, calcul des ressources, évaluation de leur rapport. Les notions de densité et de moyenne apparaissent alors pour établir à la fois les indices du pouvoir et les bases de la politique réformatrice à conduire. « Au moment où, à côté de la notion de richesse source de puissance pour les princes, prenait place désormais la notion de richesse source de bien-être pour les sujets 25 », la relation dialectique qui unit force du souverain et capacités des citoyens, service des uns et responsabilité de l'autre, les travaux se multiplient pour constituer ce capital de connaissances nécessaires. De Vauban, continuellement lu, à Lavoisier dont la Richesse territoriale peut faire figure de bilan terminal (édité en 1791, le livre est bien sûr le résultat d'un long travail antérieur) 26, une tradition s'est forgée, avec ses lieux, ses agents, ses pratiques. Son histoire reste à faire, mais on peut en esquisser les points forts. Enfin, il n'est pas inutile de comparer ces ensembles qu'anime la volonté du siècle d'homogénéiser le temps et l'espace par le savoir avec quelques limites inscrites simultanément, inséparablement, dans les réalités et les représentations.


Les cartes de France, l'espace français

On a vu que la géographie, science des lieux, devenait peu à peu interprétation du local, et que dans cette transformation se lisait l'écart entre la géographie de position et la lecture concrète, active des savants de tous ordres. De ce fait, l'hypothèque cartographique pèse très lourdement sur la tradition de la lecture de l'espace, et cela d'autant plus que l'entreprise de représentation est indissociable de l'affirmation du pouvoir monarchique. D. Nordman l'a démontré après le R.P. de Dainville, mais il manque pour le XVIIIe siècle l'équivalent du travail de M. Pastoureau, historienne de la dynastie des Sanson (1630-1730) et de l'édition des atlas. Trois traits majeurs apparaissent dans la relecture de ces travaux : la mise en place d'un ensemble de professionnels de la cartographie; la hiérarchie des tâches cartographiques; l'importance de la levée de la carte de France de Cassini comme révélateur des espoirs, des tensions et des résistances qui caractérisent l'entreprise.

Les professionnels de la géographie, anciens cosmographes, nouveaux cartographes, se retrouvent pour illustrer la montée des qualifications intellectuelles et la division du travail qui s'instaure dans ce domaine sans totalement s'imposer. Au sommet figurent les géographes du roi : les Sanson, Duval, Delisle, Buache. Apparus au XVIIe siècle, ils sont directement au service du monarque et de ses bureaux. Avec les Sanson, dont la dynastie et la dynamique familiale symbolisent la montée de la charge, sa reconnaissance et la définition de ses tâches, la fonction est devenue sédentaire et essentiellement civile ; elle s'accompagne d'une très forte activité éditoriale de cartes et d'atlas. Les Sanson et leurs successeurs – Pierre Duval, neveu du fondateur Nicolas Sanson, son beau-frère le père Placide, Alexis Jaillot, puis les arrière-neveux de Sanson, Robert, Gilles, Didier de Vaugondy – exploitent l'héritage du règne de Louis XIV à la Révolution ; ils reproduisent les travaux traditionnels. Louis XV, en nommant premier géographe du roi Guillaume Delisle son maître, contribue à rénover la fonction et à la moderniser en tenant compte des travaux effectués et des résultats obtenus à l'Académie des sciences. Buache, neveu de Delisle, poursuivra en ce sens et jouera auprès des autorités le rôle d'expert, consulté aussi bien sur les inondations parisiennes que sur l'avenir des colonies ; de même d'Anville et Buache de Neuville.

A la base apparaissent, mal connus mais essentiels, les arpenteurs, leveurs de terriers et de plans, feudistes, que l'on utilise pour remembrer les domaines et établir la liste des droits. C'est encore le domaine royal et l'administration qui donnent l'exemple avec les arpenteurs-géographes du roi, charge occupée durant tout le siècle par la famille Matis, et surtout les agents des maîtrises des eaux et forêts. Leur nécessité s'est imposée avec les grandes réformes forestières de Colbert – la bonne réformation dépend de la fidélité de l'arpenteur – et, depuis, la monarchie a veillé soigneusement à l'application des ordonnances régissant le bornage et la levée des plans. Deux types d'arpenteurs sont chargés des avenues des bois royaux : ceux qui sont rattachés au grand maître des eaux et forêts, ceux qui relèvent d'une maîtrise particulière. Leurs fonctions se recoupent ; elles visent principalement lors des visites à établir l'assiette des ventes, et à vérifier par le récolement le respect de l'exploitation. Un lien existe entre les travaux de routine – marquer les coupes, relever les erreurs – et, ce qui est plus exceptionnel, l'établissement d'un plan général, mais cette représentation nécessaire, qui va donner lieu aux magnifiques cartes forestières, est plus souvent assumée par des spécialistes rattachés au grand maître que par les arpenteurs forestiers.

L'infrastructure administrative se met progressivement en place : à Avallon, le premier arpenteur est un marchand de bois, nommé en 1715 – c'est un officier ; en 1723, on lui adjoint un deuxième officier, en 1766 un troisième. Le recours à l'arpentage et aux officiers peut varier selon les maîtrises et ce n'est qu'après 1750 que la situation s'améliore partout. Le nombre des agents s'accroît, ainsi que leur compétence ; à Nevers, pour la période de 1730-1790, on compte 25 enregistrements de commission. Derrière cette montée en puissance et l'accélération des levées de plan se profilent des questions économiques et sociales majeures : la crainte de la disette de bois que suscite la croissance urbaine, l'exaspération des relations entre seigneurs et communautés paysannes. Le renforcement des exigences intellectuelles se lit dans une œuvre largement perfectionnée. Du croquis sommaire aux plans soignés et colorés, des plans aux cartes à plus grande échelle, indispensables pour les grands massifs, on voit la technique de représentation s'affiner, la géométrie topographique s'imposer, non sans valorisation esthétique. C'est sans doute le résultat de ce mouvement général d'intérêt (auquel Louis XV et Louis XVI participent personnellement) qui se traduit dans la diffusion d'ouvrages de formation : Géométrie de l'arpenteur de Doyon (1767), Manuel de Ginet (1770-1783), Science de l'arpenteur (1766-1802), Art de lever les plans de Dupain de Montesson. On saisit comment les plans de tous ordres ont pu se multiplier – Babeuf pensait que les deux tiers des seigneuries du royaume avaient été « cartées » au XVIIIe siècle – et atteindre à une perfection technique jamais égalée jusque-là27.

Entre ces deux extrêmes qui communiquent par les réseaux de l'information administrative et de la formation théorique, on connaît mieux les échelons intermédiaires. De bas en haut domine certainement la formation pratique sur le tas, dans le cadre de l'étude des mathématiques et du dessin. Dans l'armée, c'est sur le terrain que se forme le jeune topographe, avec au mieux des bribes théoriques glanées au collège. On voit s'organiser l'enseignement en fonction de la montée des exigences – celles de l'équipement, de l'économie, de la guerre, de l'administration des provinces. A la fin des années 1740, Trudaine crée le Bureau topographique de l'École des Ponts et Chaussées, fondée sous la Régence. Cette classe de géographie est d'abord une école de cartographie. En 1748, l'École du génie de Mézières reçoit, dans ses instructions, mission d'initier les futurs officiers à l'usage de la planchette, de la boussole et de l'aquarelle. Le plan nivelé qui évalue les hauteurs par rapport au point culminant n'est pas sans rapport avec la « géométrie dans l'espace » que Monge va perfectionner. Il s'incarne dans le chef-d'œuvre de l'Atlas des places fortes. Enfin, les ingénieurs-géographes du roi pour les camps et pour les armées formées dans les campagnes sont dotés d'un centre de perfectionnement à Versailles même. A tous les niveaux et partout, la route, le canal, la ville, la manufacture appellent la topographie. Cassini doit former ses ingénieurs ; les assemblées provinciales, les gouverneurs – en Guyenne, en Rouergue – mettent en campagne les leveurs de plans. Le dialogue avec les géographes sédentaires peut s'instaurer plus richement.

Dans le fourmillement des entreprises, on a entrevu la hiérarchie des usages et des fonctions de la carte manuscrite et imprimée. Sur le terrain forestier, propriété, elle est un instrument de défense et de protection : elle rend compte avec précision d'un bien. L'évolution des plans domaniaux et parcellaires, qu'a étudiée M. Bloch28, associe d'ailleurs la liste, celle des biens, celle des censitaires –, le registre et la carte. Les équilibres économiques et les rapports sociaux en dépendent, et ce qu'on a appelé la « réaction féodale », étalée du XVIIe siècle à la Révolution, reprise et corrigée, n'est qu'une remise en ordre des uns et des autres pour assurer une gestion plus rigoureuse des domaines et pour adapter l'espace dans ses représentations au temps qui passe : les mutations du sol doivent être enregistrées. En même temps, la diffusion des méthodes savantes ne permet plus l'à-peu-près. La mise en carte suppose parfois la mise en ordre du territoire et celle-ci apparaît dans des plans plus précis, plus étendus, plus complexes. Ils feront foi en cas de procès ; pour tous, ils concrétisent l'existence des limites, entre biens privés, entre paroisses, entre seigneuries, entre exploitations, entre types de culture et de terrain. C'est comme si le siècle voulait prouver qu'il ne redoutait pas l'anathème de Rousseau contre tout bornage, posé aux origines de l'inégalité : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile [...]. Gardez-vous de suivre cet imposteur. » La cartographie des biens s'inscrit contre une telle analyse et joue son rôle dans la montée de l' « individualisme possessif ». Elle n'est pas sans relation avec le procès constant qui oppose les partisans et les adversaires de l'errance et de la mobilité, avec la discussion sur le développement économique, voire le débat sur le luxe. Du parcellaire privé aux plans d'intendance prévus par Turgot et partiellement réalisés en Auvergne, en Limousin, en Ile-de-France, la carte fixe le rapport des individus à l'espace par la possession et le droit. Aux origines des cadastres – la Savoie, étrangère, s'en dote dès 1728 –, ces relevés font également partie de la réflexion sur la réforme égalitaire des impositions. Dans le royaume, les temps ne sont pas encore prêts pour cela29.

D'autres usages seraient à suivre pour comprendre la vitalité créatrice du mouvement cartographique des Lumières. A l'armée, dans l'exécution des mouvements, dans la préparation des attaques et des sièges, les ingénieurs du roi30, aux côtés des spécialistes topographes, mieux formés à l'École de Mézières par les leçons « descriptives », ont tenu un rôle essentiel tant dans l'approfondissement de la topographie (nivellement et défilement) que dans la cartographie militaire et civile. Mézières est un bureau d'études, et l'état-major des places fortes fournit le réseau d'informations. Les cartes militaires ont leurs impératifs : révéler le relief, préciser les obstacles naturels, indiquer les passages et fournir des renseignements sur les ressources ; mathématiques, géographie, statistique, voire économie, trouvent là un point de ralliement dont l'importance reste à mesurer.

Dans les villes, l'action du cartographe est décisive. De toutes origines, des Ponts ou de l'armée, ils connaissent une mobilisation que dicte la genèse de la cité moderne31. Ingénieurs, dessinateurs, conducteurs de travaux sont dans le camp de l'ouverture, associés contre l'échevinage qui défend – sans succès – la tradition avec l'Église et, à un moindre titre, l'armée. L'aménagement urbain, avec ses percées, ses élargissements et ses entreprises monumentales, appelle la carte, le plan, le croquis, l'analyse du parcellaire, la levée d'un matériel immense qu'accompagne une documentation abondante, répartie dans d'innombrables dossiers, éparpillée dans tous les dépôts d'archives. Pour Caen, du XVIIe siècle à la Révolution, c'est presque 700 cartes, plans et dessins qui racontent l'odyssée visuelle de la ville : une cinquantaine à peine datent d'avant 1715, les quatre cinquièmes sont de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les archives enregistrent ici la montée des conjonctures urbaines : l'enjeu des aménageurs, le goût et la formation améliorés du public.

M. Pastoureau et D. Nordman ont montré comment tout un matériel scientifique et utilitaire a fait l'objet d'une diffusion vulgarisée. La vogue de la carte, qui s'étale dans la peinture depuis Vermeer, est portée par le développement d'un genre éditorial, l'atlas. Il vise des publics élargis et répond à des fonctions diverses. Il regroupe les documents dans un cadre universel ou, de plus en plus, national. Les Sanson, les Jaillot, les Defer, les Duval s'en font une spécialité. Pour les riches amateurs, ils produisent de somptueux volumes vulgarisant une documentation officielle dans une présentation rationnelle et unifiée, en privilégiant les deux aspects attendus par le public : la cartographie des limites administratives, la géographie historique. Les grands éditeurs du XVIIIe siècle – Jaillot, Desnos qui rachète le fonds des Jaillot – généralisent l'usage des « cartes de poste » et de l'Indicateur fidèle pour les voyageurs. La géographie parie de plus en plus sur la mobilité des hommes, en même temps qu'elle aide à les fixer. Son public va s'élargissant, depuis le roi et les princes, en passant par les militaires, les parlementaires et les professionnels de la géographie qui se doivent de faire collection. Par le collège et par l'école, qui se dotent des atlas et des portatifs adaptés, toute une pédagogie de l'espace se vulgarise. Elle va dans le sens de la raison – songeons au numérotage des maisons et à la fixation des noms de rue dans les villes32 –, elle parle pour la relation dans les pratiques des acquis de la science et des besoins de rationalité.

Au sommet de ces entreprises, l'idée d'une cartographie de la France, unifiée et centralisée, systématique et donnant la vraie mesuré du royaume, a fait son chemin de Colbert à Orry. C'est une affaire politique – l'État la contrôle – et scientifique : l'Académie des sciences en a pour partie la responsabilité, car la représentation moderne exige une mesure rigoureuse et l'intervention des experts. La mise en place – repérage des cotes d'altitude, mesures de la méridienne, triangulation générale du territoire – dure trois quarts de siècle ; quatorze ans sont nécessaires pour établir le réseau des triangles indispensables aux levées. En 1744, c'est fait, et Cassini III peut publier partiellement une première carte au 1/886 000. La suite relève d'une curieuse association entre l'initiative publique et l'organisation privée. Cassini a l'appui du roi et la subvention du Contrôle général, mais « il fonde une compagnie par actions qui bénéficie de l'engouement de la cour ainsi que de celui plus durable du monde savant ; il en subira donc les aléas33 ». Ce monument régalien sera inachevé à la Révolution, malgré le travail de l'équipe – une vingtaine d'ingénieurs recrutés et formés, lancés dans toute la France. Outre les problèmes financiers, l'entreprise s'était rapidement heurtée à deux obstacles : celui du soutien réel des autorités provinciales qui, un peu partout, animaient des entreprises concurrentes, comme en Languedoc ; celui des usages réels autorisés par la carte.

Cassini pensait disperser ses 2500 exemplaires de tirage (prévu en 1756) entre trois publics : le roi, ses sujets et la clientèle locale. Pour le premier, il était « avantageux et nécessaire de connaître les pays sous sa domination » ; pour le deuxième, il était « utile de bien savoir la position des lieux où leur intérêt pouvait les conduire » ; pour les représentants du troisième cercle, évalués pour chaque feuille à 500 (pour les 182 feuilles prévues, on a l'échelle d'une diffusion de l'ordre de 100000 personnes, ce qui n'est pas mince et sans doute exagéré), Cassini estime qu'ils seront « curieux d'avoir la carte de leur territoire et des environs ». Les ventes ne répondent pas à l'attente et ne cessent de baisser entre 1760 et 1765 ; les profits n'ont pas été à la hauteur des prévisions. L'armée, dépossédée d'un instrument, obtient du gouvernement révolutionnaire la confiscation de la carte et, par suite, le retour au monopole et au secret de l'information topographique34. La France avait sa carte unifiée, mais celle-ci, conforme aux exigences géométriques, ne convenait que partiellement aux besoins des utilisateurs majoritaires, car elle retardait quant à l' « expression du terrain », le détail des routes et des reliefs. L'opposition des militaires a pu se conjuguer à la méfiance déclarée des provinciaux à l'égard d'un objet qui ne répondait pas totalement à leurs intérêts. Au total, dans l'aventure de Cassini, on peut voir toute une série de déplacements et de besoins, qui caractérisent la société du XVIIIe siècle, ainsi que la tension entre le privé et le public pour une entreprise d'intérêt général, entre Paris et la province, entre l'armée et les civils, entre les géomètres et les topographes.


De la carte à l'enquête, de l'enquête au classement

La carte permet la mesure et la localisation. Elle nous introduit à la façon dont les espaces sont conçus, s'organisent et s'emboîtent. Dans son élaboration, elle a atteint au XVIIIe siècle deux limites. D'abord, elle ne peut encore penser l'espace en réseau et donc le représenter comme un système de relations à une échelle nationale, unifiée ; c'est ce que traduisent les lectures des routes de poste, qui correspondent à une vision parcellisée de l'espace, sans idée de hiérarchie ni de complémentarité fonctionnelle. Ensuite, la cartographie des Lumières franchit difficilement le pas entre la représentation du contenu et celle du contenant. Les cartes de production ou les découpages thématiques sont très rares. La carte retarde sur la statistique qualitative et quantitative, qui accumule depuis longtemps les données nécessaires à cette connaissance de l'espace. Celle-ci est portée depuis Colbert par la volonté du gouvernement de mieux être informé du fonctionnement de l'administration et de mieux ajuster les ressources et les contrôles. Le modèle, qui survit au XVIIIe siècle tant il a marqué la tradition intellectuelle et administrative française, est réalisé dans l'enquête des intendants.

L'entreprise est emblématique de la pratique monarchique : elle vise à instruire l'héritier du royaume pour un procès d'éducation où la responsabilité, le bonheur de tous, la grandeur du royaume sont en cause. Il s'agit d'apprendre le futur royaume, car, comme le dit Fénelon, « un roi ignorant toutes ces choses n'est qu'un demi-roi : son ignorance le met hors d'état de redresser ce qui est de travers, lui fait plus de mal que la corruption des hommes qui gouvernent sous lui35 ». Connaître le présent exige un tableau descriptif général, par lequel le prince pourra percevoir l' « état du royaume » : qualité des terres, nombre des hommes, aptitudes au travail, mœurs, professions, équilibre des corps. L'enquête est le miroir du royaume par la manière dont elle est diligentée – du prince aux intendants, du centre à la périphérie –, par les catégories qui l'organisent, par les préoccupations fiscales et mercantilistes qui la guident. Elle en révèle la conjoncture à un moment précis et difficile : la décennie des crises, 1690-1700, où hommes d'État et réformateurs s'interrogent sur la misère des populations, l'avenir de l'économie et du commerce, les conséquences des guerres et des troubles religieux. Elle accompagne des initiatives d'avenir : la mise en place de la capitation après 169536.

Ce grand texte du XVIIe siècle continue à influencer les hommes du XVIIIe et à être utilisé par les historiens. S'il dépend beaucoup de la personnalité des intendants qui ont répondu, il n'en révèle pas moins un état de la culture des gouvernants confrontés aux difficultés du gouvernement. Son schéma d'organisation en témoigne clairement. Le questionnaire et les réponses, dans leur diversité, restent fidèles à la même conception descriptive : les auteurs suivent, après un court rappel de l'histoire et une rapide évaluation topographique, la route des institutions – ecclésiastiques, militaires, judiciaires, financières – et le chemin de l'évaluation des ressources fiscales, saisies dans l'aptitude des provinces au commerce, à la manufacture. L'enquête mesure les limites de l'action du roi et, dans un État encore hétérogène, les capacités d'unification. Connaître l'état présent du royaume, c'est appréhender le corps politique, et à un moindre degré le corps social, à partir des fonctionnements administratifs et économiques. C'est aussi dresser un portrait des sujets à partir de leur état de civilisation et de développement, jugé à l'aune de la société de cour et mesuré à la dimension utilitaire ; ainsi s'opposent une France rude et sauvage (les Bretons ivrognes, les Méridionaux paresseux et grossiers) et une France civilisée (les Angevins doux et propres aux lettres), un royaume laborieux, industrieux, voire prospère, et un royaume sans énergie, indolent, peu développé. L'efficacité de la grille classificatoire repose sur la conviction que le stéréotype traduit en clair un caractère « naturel », une donnée immuable, nécessaire à connaître mais impossible à modifier37. «Des sujets nombreux, laborieux, soumis; un royaume prospère et bien administré : voilà pour l'heure, bien plus que la variété des mœurs, des croyances ou des dialectes, ce qui intéresse le monarque et préoccupe ses officiers38. »

Cette tradition qui enferme l'enquête dans un ressort administratif perdurera jusqu'à la fin de l'Ancien Régime et au-delà avec la Statistique départementale. Dans le débat sur la connaissance où s'affrontent description et comptage, l'influence du tableau des intendants de Louis XIV a été décisive. Opposant à l'abstraction mathématique la fidélité d'une copie d'après nature, la monographie localisée peut tout accueillir pour mettre en relation les éléments composites permettant aux représentants du roi d'agir, des conditions naturelles aux conditions sociales. Le lieu est défini par l'agencement changeant de ces divers éléments. Ce mode d'approche correspond bien à l'état d'une administration dépourvue de personnels d'enquête et qui ne peut compter que sur les informations données par les subdélégués, les curés, les receveurs de taille, les inspecteurs des manufactures, les ingénieurs des Ponts et Chaussées, mais aussi, et de plus en plus, les milieux privés, grands propriétaires et négociants sollicités à travers les sociétés royales d'agronomie ou les consulats ; après 1750, les médecins auront un rôle déterminant. Ainsi, le contenu de la statistique descriptive – qu'illustrent les enquêtes de 1730, 1745, 1764, lancées par les contrôleurs généraux qui se succèdent d'Orry à L'Averdy, comme celle des intendants, au moment de leur prise en charge – obéit moins à la logique du savoir qu'à la compétition qui anime les divers départements ministériels et les agents locaux.

L'intérêt de l'État rencontre la montée culturelle de la société des Lumières que rassemblent académies, sociétés d'agriculture, chambres de lecture, loges et salons philosophiques. Ces élites que réunit la reconnaissance de leur pouvoir culturel ont en partage le bagage du collège, le message encyclopédique qui livre à la fois un vocabulaire et un cadre de classement, celui du Tableau des connaissances de d'Alembert, une croyance indéfectible en l'idée que le pouvoir politique veut entendre la raison et s'informer pour se réformer. Ils en sont les conseillers légitimes et ils fondent en même temps la justification des sciences de l'homme pour l'homme dans un mixte hétérogène. S'y rencontrent l'hygiéniste, le géographe, le médecin, l'administrateur, l'économiste. Pour eux, comprendre les relations sociales, c'est raisonner par analogie à l'exemple des auteurs d' « histoire naturelle » qui ont tant de fois rassemblé les académiciens. C'est ce qu'exprime bien le géographe Darluc, que cite Nordman :


« L'histoire naturelle d'une province qui n'aurait pour objet que la simple énumération de ses fossiles, celle de son climat et de ses productions, ne pourrait servir tout au plus qu'à servir la curiosité. Celle qui lierait au contraire toutes ces différentes parties entre elles et tâcherait d'en tirer des inductions relatives à l'espèce humaine, et les rapporterait autant qu'il est possible à l'utilité publique, serait beaucoup plus précieuse

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... »


Somme de connaissances où les faits parlent d'eux-mêmes, où l'induction permet de connaître toutes leurs déterminations et d'en imaginer la genèse et le système, les statistiques descriptives, très influencées aussi par L'Esprit des lois, s'inscrivent dans le même ensemble conceptuel que le dictionnaire, la topographie agronomique – dont l'un des modèles est le récit d'Arthur Young – et le voyage pittoresque. Elles ne se situent pas dans la même direction que d'autres types d'enquêtes qui, en rassemblant les données nécessaires à l'administration du royaume, visent à dégager des moyennes, des constantes, des régularités arithmétiques, bref à homogénéiser et à abstraire, à aller du particulier au général et non l'inverse. Ce second courant, qui prend ses leçons dans l' « arithmétique politique » anglaise et non pas comme le premier dans la « science camérale » germanique, se développe surtout après 1750. Il a hérité des pratiques du XVIIe siècle, des initiatives de Vauban et des sources des contrôleurs généraux ou d'autres grands services administratifs comme la librairie de Bignon, afin de connaître par des procédures régulières le tableau de la population, celui des subsistances, l'état d'un secteur de l'industrie, l'évolution des prix ou des trafics. Ainsi, de Louis XIV à Louis XVI, s'accumule un matériel statistique et documentaire organisé selon une périodicité variable (l'année, le semestre, le mois) ou provoqué par le besoin de faire le point à un moment donné sur un problème isolé tel que l'imprimerie, le papier, les mines, les forges, les tanneries ou les productions agricoles.

Ces pratiques comptables régulières débouchent sur deux attitudes caractéristiques. D'abord, elles entretiennent une relation constante et spécifique entre les administrations locales et le gouvernement. Leur étude met ainsi toujours en valeur l'écart entre les intérêts politiques et les préoccupations économiques et sociales des unes et de l'autre. Ensuite, elle fondent solidement l'idée d'une possibilité d'action à partir de l'information statistique, de la prévision à l'agir. Dans le domaine des subsistances, dans celui des dénombrements de population, dans celui de la criminalité qu'illustre l'enquête Montyon entre 1775 et 1786, il est clair qu'il n'est plus seulement question d'enregistrer pour savoir et répartir, mais que l'on a entre les mains les moyens de répondre, par la connaissance des faits sociaux, aux urgences du court terme comme aux finalités du long terme.

Par des canaux divers, les résultats de l'enquête sont en même temps passés du secret réservé au pouvoir et à ses agents, où règnent encore la circulation du manuscrit et les pesanteurs de la copie – répétitive, mais lente et coûteuse –, au domaine du public. La grande enquête des intendants est ainsi connue par une masse imposante de textes successifs plus ou moins retouchés, et en tout cas conservés dans les services centraux – pour comparaison – et locaux, voire collectionnés par les grands serviteurs de l'État, M. d'Argenson ou le duc de Croÿ par exemple. Assez vite, après 1727, des extraits en paraissent ou sont utilisés. Boulainvilliers, dans l'État de la France, est ici représentatif de cet état de la diffusion : on en connaît une douzaine de copies dispersées à travers la France. L'édition première est anglaise et posthume. Elle fonde une tradition de critique politique. Dictionnaires et ouvrages de polygraphes en reprennent des éléments incomplets. Ainsi le secret administratif et la volonté plus ou moins heureuse de connaître entretiennent-ils une relation dont le résultat est de maintenir à l'horizon des savoirs, bien souvent sans recul, des informations rassemblées cinquante ou soixante ans plus tôt. C'est le cas du Grand Dictionnaire du commerce de Savary, édité en 1723, réédité après, plagié souvent : il diffuse des faits collectés entre 1695 et 1715. A la fin de l'Ancien Régime, les archives s'ouvrent progressivement aux enquêteurs. Necker donne l'exemple avec le Compte rendu de l'état du royaume, autorisant par là l'élargissement du débat politique grâce à l'intérêt de l'opinion.

Pour les savants, pour les connaisseurs des faits sociaux, l'enjeu est de taille, même si les résultats ne se mesurent que plus tard. Il s'agit de rompre l'isolement qui privait les arithméticiens de données et les poussait sur les voies du calcul et de la logique formelle : cela paraît en clair dans l'histoire des dénombrements de population, où se dénoue lentement le mariage de la fiscalité et de la démographie. Il s'agit de rendre aux administrateurs les langages et les outils conceptuels propres à assurer une bonne collecte, et qui leur manquaient plus ou moins. Ainsi s'instaure un « âge d'or » fugitif, « celui de l'intelligence et du pouvoir qui dépasse les sciences économiques et humaines40 ». La France est alors moins insaisissable.


Administrer et classer

Il reste à souligner deux choses qui s'inscrivent au cœur des relations instaurées par la science nouvelle et ses pratiques. D'une part, on y retrouve une nécessité de classement qui gagne tous les domaines : c'est le triomphe du « catalogue de la vie41 ». D'autre part, il existe un immense domaine d'incertitude entre les gestes et les perceptions quotidiennes et les savoirs et les réflexions : une frontière où se concrétisent les perceptions et les usages de l'espace ordinaire.

Par ses enquêtes, ses relevés et ses comptes, l'administration propage une manière de voir, une technique de gestion dont la logique est celle du recensement, inséparable d'un classement. La connaissance de la matière imposable, des volumes de population, des crimes ou des maladies implique nécessairement les taxinomies ; les états et les revenus, les âges et les sexes, les délits et les peines, les nosologies et les remèdes apparaissent comme des catégories qui révèlent en même temps un état des faits et la vision qui en organise la connaissance. On gardera ce constat présent à l'esprit pour comprendre des phénomènes aussi divers qu'un registre de capitation, un catalogue de bibliothèque ou un procès-verbal de visite paroissiale. Pour l'historien, il n'y a jamais de photographie neutre et sans appel, mais le moyen de saisir ce qui guide le classificateur, la légitimation des découpages et les effets qu'elle peut entraîner. L'attitude s'impose en médecine où l'on ne peut pas soigner ce qu'on ignore, ce qui conduit au recensement, et donc à nommer ; en ordonnant la taxinomie des maladies, on prépare le changement. C'est ce qui rassemble les médecins de la Société royale de médecine après 1776, qui quadrille le territoire par des « topographies médicales » ordonnées ; le but est d'améliorer la santé collective, celle du corps et celle de l'esprit. La connaissance prélude aux transformations 42.

Un lien unit donc la science administrative et celle de la nature. Dans les deux domaines, il importe de trouver l'essentiel, de sélectionner selon des critères qui fonctionnent, de comprendre ce qui relie le visible et l'invisible, le dedans et le dehors, en bref d'établir un diagnostic. Pour cela, la science caméraliste comme la botanique et la médecine, la chimie ou la minéralogie élaborent des lexiques qui autorisent traduction et déduction des propriétés, qui énoncent une évolution. La nature entière devient objet de code, et la taxinomie un instrument de progrès. Elle permet les bilans et capte tout ce qui s'échappe, désormais rétabli en ordre dans les colonnes des tableaux. « Avec elle et à travers elle se joue le destin de la société. » Qu'elle soit de plantes, de livres ou d'objets, la collection n'entretient pas seulement les sensibilités soumises à la profusion et à ses mystères, à l'esthétique du spectacle et à la joie de posséder ; elle implique à long terme la maîtrise de la nature et des objets, elle unit la culture matérielle et la culture intellectuelle. « L'ordre naturel est comme la pierre philosophale des chimistes », écrira Antoine Laurent de Jussieu43. L'un dans l'autre, l'annexion du vivant par le catalogue transformera le monde ; il agit sur la production et l'économie végétale et animale, il renouvelle les marchés et interroge les gouvernants. On conçoit qu'il y a là un lien fort qui apparaît à la fin du XVIIIe siècle dans trois domaines majeurs : la botanique, la systématique animale, la nosologie.

L'importance des jardins, des flores et des herbiers est la base même d'une civilisation végétale et naturelle. Les techniques d'inspiration forestière ne seront relayées que plus tard par les procédés nés avec la chimie de la houille et des fossiles. L'énergie des animaux compte au premier chef pour animer tout le système de production et de circulation. Ce sont les traits caractéristiques de la phase « éotechnique » du complexe technologique où, sans rupture avec le passé, le changement se fait par accroissement successif des connaissances et des procédés. Il s'accélère dans la phase suivante, quand s'amorce la « révolution » des industries, la crise environnementale. Jusque-là, le bois, la forêt dominent les métiers; le blé, l'agronomie et ses réflexions, l'histoire des récoltes et des moissons dominent la pensée gestionnaire. Les grandes manufactures dépendent des champs et des végétaux, des pâturages et des moutons, des plantes tinctoriales. Tous les agronomes, tous les chimistes écrivent sur ces sujets et sur leurs applications pratiques. L'État encourage voyageurs et expérimentateurs. Comme l'a montré F. Dagognet, c'est un moment privilégié où la science du langage bénéficie de l'apport des techniques : « Aussi éloignée d'elle-même que l'art du potager ou de l'horticulture, la botanique modélisée par son abondance passe du stade empirique à un niveau résolument déductif. Science scripturaire. C'est en effet le terme désignant la plante qui lance cette aventure, autorise ce saut. Le nom ne représente plus le végétal, il l'annonce et surtout le remplace. Qui connaît l'appellation exacte, sorte de talisman, peut aussitôt savoir la chose, tout ce qui s'y rattache. Telle est l'intersection réussie37. » Le travail des Adanson, des Jussieu, des Linné, des Tournefort, et à une plus mince échelle d'un Rousseau dont les Lettres diffusent le goût de la botanique dans les cercles de l'élite, permet de nommer et de déduire. Il autorise plus d'efficacité en maints domaines.

Le classement des animaux, avec Vicq d'Azir, Cuvier, Bourgelat, plus tard Geoffroy Saint-Hilaire, fait entrer définitivement l'animal dans la civilisation et sa connaissance vise à l'utilité dans le même sens que la botanique. De la nosologie à la clinique, la médecine suit l'impulsion : le catalogue et les procédés du néo-hippocratisme révèlent les plaies du corps social – ainsi dans l'enquête de Tenon (1788) sur les hôpitaux de Paris – et laissent espérer qu'on en trouvera les remèdes dans une science méthodique de l'arrangement, de la séparation, par l'enseignement de la terminologie. Une relation existe entre toutes ces manières de connaître et d'agir. Elle active les données d'un sensualisme qui organise la connaissance dans la priorité donnée aux sens et plus particulièrement à la vue, et à la mobilisation pour une classification raisonnée du monde, pour une cartographie rationnelle des vivants. Ainsi l'intelligence administrative rejoint-elle les desseins des sciences, les aspirations sociales, les diagnostics et les questions des hommes de savoir.



CHAPITRE II


Maîtrise de l'espace

Notre temps a maîtrisé l'espace : l'espace proche où nos déplacements ne souffrent plus d'obstacle, l'espace lointain où le temps ne se mesure plus. Le monde est à notre porte. En revanche, la France et les Français du XVIIIe siècle vivaient la distance comme une difficulté ordinaire et comme une perte : l'accroissement des coûts humains et monétaires, la transmission lente des ordres, des nouvelles, de l'information. L'espace crée dans les relations humaines d'autrefois des phénomènes de congestion dont il faut prendre conscience. L'époque tout entière va se rassembler pour atteindre une fluidité indispensable au développement imaginé et concrétisé de la société humaine.

Du foyer élémentaire au pays, du pays à la province, de la province au royaume, l'espace est au centre des réflexions des économistes, opposant, comme presque partout, les tenants du mercantilisme et ceux d'une nouvelle économie (physiocrates, libéraux). Dès le XVIIe siècle la notion de circuit économique, l'un des concepts centraux de l'analyse, est connu et discuté44, et les descriptions se spatialisent. C'est que, face à l'évolution commencée dans le domaine commercial et manufacturier, les processus de circulation dessinent les possibilités des marchés. La route, le canal et la rivière, les équipements maritimes et portuaires sont les instruments d'une politique de communication qui est indispensable à la réalisation d'un marché national.

Là aussi, l'Angleterre donne l'exemple avec ses chances naturelles qui ouvrent partout sur la mer les mornes vallées industrielles et charbonnières, l'Angleterre où un cabotage intense met en relation Londres et d'innombrables ports, où les rivières aménagées (1600 kilomètres de voies navigables en 1750) portent des produits lourds à moindre coût, où les canaux font l'objet de fructueuses spéculations et où l'investissement routier constitue un sujet d'intérêt local, privé, financé par du capital foncier, agraire, industriel, marchand, dont le succès est national. Bref, c'est une véritable révolution des transports. Révolution qui avance autrement en France : on en retiendra ici les éléments principaux qui permettent de voir sur quelles infrastructures, sur quels aménagements va se construire la vision d'un royaume qui lutte contre l'enclavement.

Il faut comprendre à quel point l'enclavement constitue un obstacle à toute croissance. Celle-ci ne se réduisant pas à la seule économie, la circulation n'est pas réductible à la seule mesure des flux de marchandises et de produits, matières premières et objets fabriqués. Le « commerce » a une double acception : d'une part, intérieur et extérieur, il est l'élément moteur de la formation des marchés et du développement des activités manufacturières qu'il induit (la relation ne change de sens qu'au XIXe siècle) ; d'autre part, au sens le plus général, il est l'animateur d'une relation réciproque entre les hommes, un facteur clef de la sociabilité. L'Encyclopédie nous le rappelle, sous la plume de Véron de Forbonnais45 :


« La Providence infinie, dont la nature est l'ouvrage, a voulu, par la variété qu'elle y répand, mettre les hommes dans la dépendance les uns des autres ; l'Être suprême a formé les liens afin de porter les peuples à conserver la paix entre eux et à s'aimer, et afin de réunir le tribut de leurs louanges, en leur manifestant son amour et sa grandeur par la connaissance des merveilles dont il a rempli l'univers. C'est ainsi que les vues et les passions humaines rentrent dans l'ordre inaltérable des décrets éternels. Cette dépendance réciproque des hommes par la variété des denrées qu'ils peuvent se fournir s'étend sur des besoins réels ou sur des besoins d'opinion. »



Dans un style peu éloigné de celui de l'abbé Pluche et du Spectacle de la nature, avec un finalisme propice à réconcilier l'ordre divin et l'ordre marchand, l'auteur des Éléments du commerce (1754) et des Observations sur l'esprit des lois (1753) exprime bien l'importance de l'élément social et culturel dans la pensée de ceux qui défendent le fonctionnement libéral du système économique, le rôle de la « circulation naturelle ». De Montesquieu à Condillac, le « doux commerce », le commerce civilisateur, se charge dans son sens économique d'une connotation qui évoque la « civilité », une conduite policée, et une participation utile à la vie en société. Ce sens que Marx tournera en dérision dans son exposé de l'accumulation primitive du capital46 se situe au terme de la circulation et de l'ouverture, du désenclavement et de l'expansion qui lie le local à l'économie du monde.

Dans les conditions matérielles de la communication peuvent alors se lire les indices de transformations plus étendues, jusqu'au domaine de l'intelligence et des idées. Il faudra donc confronter à la matérialité des acquis et des progrès les éléments d'une culture de la mobilité où s'affrontent les façons de nouer les différentes relations humaines. En un temps où les « philosophies », celles des philosophes et celles des gens qui agissent, s'efforcent d'enraciner les hommes – avec un domicile, un état civil, des papiers contrôlables –, il faut saisir la rencontre des facteurs de la stabilité et du mouvement. Au terme du parcours, essentiel par sa force sociale nouvelle, on retrouve la figure de ceux qui ont aménagé le nouvel espace et les nouveaux réseaux, les constructeurs et les artisans de la circulation, les architectes et les ingénieurs. Un conflit les oppose qui traduit la lutte entre deux principes d'aménagement, deux lectures de l'espace : celui et celle d'un savoir esthétique et d'une culture comme expression collective privilégiée d'une conscience collective, de l' « esprit », que Montesquieu attribue aux diverses nations, en bref l'idéal classique où « l'utilité n'est pas la convenance » ; celui et celle d'une volonté démiurgique, qui s'incarne dans une réalité territoriale nouvelle et un projet global. En bout de chaîne, les conceptions économiques de l'espace sont bouleversées.


LA ROUTE ET L'EAU : UNE POLITIQUE DES COMMUNICATIONS

A l'avènement de Louis XV, l'organisation rationnelle de l'espace français figure déjà dans les cadres de pensée des gouvernants. Depuis Colbert, les contrôleurs généraux, les intendants, à un moindre degré les responsables locaux de la voirie, les trésoriers de France – qui semblent quelque peu en retard –, ont éprouvé le besoin de penser la circulation de façon globale afin d'améliorer les échanges intérieurs et extérieurs du royaume. Les routes sont classées selon leur intérêt économique et les premiers calculs de rentabilité occupent les techniciens47. « Au sein d'un monde encore régi par la coutume se fait jour l'idée d'un espace qualifié par la circulation des hommes, des idées, des marchandises, couverts d'équipements qui se répondent à distance. En venant unifier la représentation cartographique, les premières campagnes de triangulation préparent indirectement la disparition des particularismes locaux. Leur juxtaposition anarchique devra céder la place au territoire moderne, mesurable et pensable en termes aussi bien techniques qu'économiques. » A l'aube des Lumières, cet idéal contraste avec le constat de la médiocrité des moyens48.

La route du premier XVIIIe siècle ressemble plus aux pistes des pays en voie de développement qu'à nos modernes nationales. Presque partout c'est une route naturelle, non construite, sauf autour de Paris, qu'il faut ravitailler et dont l'étoile de grands chemins a enraciné les réseaux en dépit de toute délocalisation, y compris vers les frontières, principalement au Nord-Est. Chaque utilisateur peut améliorer son déplacement en fonction des contraintes naturelles. Étroite, capricieuse, la route serpente dans les fonds de vallée quand ils s'y prêtent ou sur les crêtes au moindre accident de relief. Dense en plaine, elle se réduit à l'essentiel en montagne ou dans les zones isolées de l'Ouest. Son aménagement dépend de l'accord qui se crée entre les besoins et les ressources, entre les possibilités locales, toujours médiocres, et l'impulsion venue d'en haut. L'idée d'un réseau n'existe pas encore, car elle suppose qu'on pense la hiérarchie des liaisons ; elle sera longue à se développer49. Aussi la route est-elle aisément concurrencée par la voie d'eau, même si les difficultés et les obstacles y sont analogues : faute d'aménagement, les contraintes de la nature pénalisent tout déplacement. Dans cette opposition s'inscrivent à la fois une relation qui va se préciser, celle de la route au fleuve pour une interdépendance dans l'indépendance, et une visée qui va devenir obsédante : comment faire participer les artères de circulation à la vie même d'un territoire qu'elles ne font le plus souvent que traverser? C'est le problème qu'avec assez peu d'objectivité Arthur Young pose à la veille de la Révolution, dès son premier voyage, alors que les comptages des ingénieurs démentent l'hypothèse :


« 9-10-11 octobre 1788. Retourné par Beauvais et Pontoise et entré à Paris pour la quatrième fois, je me confirmais dans mon idée que les routes menant à cette capitale étaient désertes en comparaison avec celles de Londres. Par quels moyens des relations s'établissent-elles avec la campagne ? Les Français sont donc le peuple le plus sédentaire de la terre, si, lorsqu'ils sont à un endroit, ils y restent sans avoir l'idée de se rendre dans un autre, ou bien les Anglais sont le peuple le plus remuant et trouvent plus de plaisir à courir d'un lieu dans un autre que de demeurer en repos pour jouir de la vie. »


On voit là comment l'économie met en cause circulation et psychologie des peuples, en bref la culture50.


La route : des moyens aux fins, de l'impulsion aux techniques

Depuis longtemps la route est affaire de l'État. L'œuvre d'organisation colbertienne a été poursuivie. Dès 1713, le statut des divers techniciens recrutés dans les provinces est unifié ; on compte un ingénieur par généralité, plus une dizaine d'inspecteurs généraux. Une hiérarchie se dessine. C'est la Régence qui donne le coup d'envoi à une impulsion définitive. En 1716, le corps est organisé ; il subsiste encore.

Désormais, la France des généralités est soumise à l'autorité d'un inspecteur général, d'un premier ingénieur et de vingt et un ingénieurs ; trois inspecteurs assurent la liaison des services. Toutefois, jusqu'à la Révolution, les pays d'États ne seront pas contrôlés, ce qui, en Bourgogne, en Languedoc, en Bretagne et en Provence, a entraîné une concurrence non négligeable mais peu facile à gérer. La route est un mode d'affirmation de la revendication d'autonomie face à l'extension du pouvoir royal et, depuis 1716, du Contrôle général, maître des finances et animateur des programmes routiers.

Une seconde étape est franchie en 1728 avec la création du Bureau des dessinateurs et la nomination de Trudaine comme intendant en 1743. La formation des ingénieurs est un bon exemple de l'œuvre économique, technique et pédagogique de l'administration française éclairée. Trudaine (1703-1769), parlementaire, intendant, grand serviteur de l'État, converti à l'idée du progrès scientifique, y associe dès 1747 un homme dont le rôle va être encore plus important : Perronet (1708-1794). Fils d'un cadet des gardes suisses, il n'a pu suivre la carrière du corps des fortifications, faute de fortune. Il travaille pour la Ville de Paris à l'architecture des quais et entre dans l'administration des routes en 1735. Après 1747, c'est lui plus encore que Trudaine qui va diriger les réformes routières. Mathématicien, architecte, collaborateur de l'Encyclopédie, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie d'architecture, c'est un très grand commis, empirique et prudent, au courant des découvertes savantes, mais plus homme de l'art que vrai savant.

L'action de Perronet va s'exercer dans deux directions principales. D'abord, développer la formation de l'ingénieur en lui donnant des leçons de mécanique, d'hydraulique, de calcul et de dessin. Cette volonté s'incarne dans les concours de projets, où le dessin et la géométrie règnent en maîtres51. C'est la première fois qu'on se préoccupe d'apporter une réponse adaptée et spécifique aux besoins et aux fonctions d'un corps d'ingénieurs régulièrement appointé : l'École du génie de Mézières, rivale de celle des Ponts, n'est créée qu'en 1748. L'action de Perronet est également décisive par la création de l'Assemblée des Ponts et Chaussées; ainsi, en 1747, la politique routière est discutée, les décisions techniques prises et mandatées. Un budget en accroissement régulier permet de passer des intentions à la réalisation : vers 1700, la moyenne des dépenses s'élève à moins d'un million de livres ; en 1740, elle frôle les 5 millions ; en 1786, elle atteint 9 millions, soit au moins 200 % d'augmentation52.

La politique routière des Lumières va tenter de répondre aux difficultés qui régnaient sur toute l'infrastructure routière de l'âge classique. A l'irrégularité succède la régularité ; à la discontinuité des itinéraires, la continuité et la fin des ruptures de charge. Le programme qui se discute dans les réunions, s'épanouit dans les projets et se réalise peu à peu sur le terrain incarne une volonté de maîtriser la nature et de permettre les progrès de la circulation, donc le désenclavement.

Cette œuvre est soutenue par une activité réglementaire dont on retiendra les principes. Dès 1720 sont définies la largeur des routes et la hiérarchie des voies : la route royale a 60 pieds (19,40 mètres), le grand chemin 48, les chemins royaux 36, les traverses 30. Définir des normes permet de spécifier les priorités et d'organiser les travaux. En même temps, la réflexion des ingénieurs, pour fixer la chaussée, pour que la circulation échappe aux aléas saisonniers, à la boue, au péril des ravinements, se porte sur les techniques de l'empierrement et du pavage, sur la nécessité fondamentale de l'entretien afin qu'en toute saison la route sèche et « ferrée » autorise le déplacement des hommes et des véhicules. De ce grand moment technique se distingue l'œuvre de Pierre Marie Jérôme Trésaguet, collaborateur de Turgot dans les années limougeaudes vers 1760, dont le Mémoire sur la construction et l'entretien des chemins de 1775 devient la bible des ingénieurs. Il résout deux problèmes essentiels : cuirasser économiquement la route par un empierrement soigné, aminci, de cailloutis aplanis à la masse, de sorte que les voitures ne déchaussent plus les pavés et n'approfondissent pas les ornières ; entretenir régulièrement les chemins par la mise en place d'un corps de cantonniers réparant minutieusement les dégâts périodiques.

Si le système Trésaguet se diffuse lentement – il s'impose surtout après 1787 –, il marque une étape importante. Désormais la route est appréhendée comme une entreprise organisée et systématique, comme un élément d'un processus technique où d'autres éléments interviennent pour la recherche du moindre coût, l'économie pour l'économie, l'accélération des vitesses. Cette dimension va mettre en branle la réflexion des carrossiers et des techniciens sur les moyens du roulage, la modernisation des voitures par l'élargissement des jantes, l'allège-ment des suspensions, la vulgarisation des techniques du menage, l'affirmation d'un idéal privé lisible dans les rééditions du Parfait Cocher. Toute une civilisation prend la route.


La route, l'économie, les Lumières

Ce mouvement général met en valeur plusieurs fonctions. La route royale, avec ses tracés rectifiés, ses ouvrages d'art, ses ponts – la réflexion en ce domaine est aussi importante qu'en ce qui concerne les tracés et la couverture –, conserve un caractère monumental 53. Elle inscrit le pouvoir dans le paysage. Sa fonction militaire et stratégique organise la centralisation et l'étoilement du réseau à partir de Paris et vers les frontières ; les étapes militaires sur les chemins carrossables, voire sur de longs raccourcis transversaux, disciplinent le mouvement des troupes.

En même temps le contrôle du territoire progresse. Le chevalier de Pommereul écrit dans l'Encyclopédie méthodique : « Les chemins sont à l'État ce que les veines sont dans le corps humain. » La métaphore de l'organisme met l'accent sur l'interpénétration des façons de voir – celle du médecin et de l'anatomiste, celle de l'économiste et de l'ingénieur. Les grandes routes diffusent les lois, la civilisation, le commerce. L'autorité royale les maintient en état grâce aux relais de poste qui rythment les services réguliers des courriers, des voyageurs, des cavaliers et des voitures. Leur implantation, leur densité mettent en valeur les besoins, plus nombreux autour de Paris et dans les zones de rupture, avant les montagnes ; par exemple, ils autorisent des rotations plus rapides des hommes et des chevaux qu'ils accueillent et nourrissent. Si l'on en comptait moins de 800 vers 1700, on en recense 1426 en 1788 – un toutes les postes et demie ou toutes les deux postes (13-17 kilomètres) selon les itinéraires. L'Indicateur fidèle, que publie régulièrement Desnos, permet de calculer sa route. Le maître de poste et l'aubergiste, personnages vivants et types littéraires depuis longtemps, contribuent à leur façon à l'ouverture du royaume, sur lui-même et sur l'extérieur.

Enfin, la route apparaît comme le multiplicateur essentiel des activités les plus diverses. Elle stimule l'information économique et politique, en même temps qu'elle accélère la circulation monétaire et financière. L'or et le papier sont attirés par une route sûre, nettoyée de ses brigands : elle fait baisser les taux d'intérêt. Pour les commerçants et les manufacturiers, l'amélioration du roulage favorise la demande urbaine et le grand commerce ; elle conduit à la réflexion politique et économique sur l'abolition des obstacles que constituent les péages privés – question sur laquelle une commission royale travaille dès 1725 en multipliant les suppressions. Mais en même temps que la route accroît les échanges et autorise les spéculations, sa présence, et son absence, introduisent des inégalités que l'opinion éclairée et les populations discutent. Avec un réseau de 6000 lieues (26000 kilomètres), le royaume peut apparaître comme un modèle de l'espace maîtrisé. Le débat porte sur deux aspects : l'inégalité de la desserte nuit à l'égalité de la circulation que réclame l'opinion des producteurs et des consommateurs ; la route et son coût font ressortir les conflits sociaux.

L'effort des ingénieurs a favorisé les grands axes, mais sur toutes les voies secondaires plane souvent l'incertitude des temps anciens. Les économistes, Cantillon, Galiani, perçoivent les effets pervers de la circulation améliorée sans une véritable planification hiérarchisée, en réseau. La logique des lignes complémentaires et distinctes, réalisées au coup par coup, l'emporte sur celle de l'interconnexion et de la solidarité des tronçons. La représentation globale du réseau par l'administration n'aboutit pas aux réalisations. En raisonnant en termes de flux, de circulation, d'artères, l'imaginaire technique qui puise sa force dans l'analogie médicale, anatomique et hydraulique construit les éléments d'une politique à plus long terme. Avant la Révolution, on observe une politique encore partielle, mais dont les effets sont visibles : ils accroissent les différences régionales (pour le ravitaillement de Paris, la montée accrue de la monoculture céréalière) ; ils régissent, par le mécanisme des prix, les rapports entre les foires, et multiplient donc les échanges locaux qui permettent la division sociale et géographique de la production, à terme le règne des échanges ; ils ouvrent au bétail le chemin des villes et ainsi modifient les consommations alimentaires ; enfin, valorisant la terre et les productions qui s'y associent dans le cadre de la proto-industrialisation, les grands axes sont essentiels à l'évolution profonde de la civilisation matérielle. Les nouvelles routes et le roulage amélioré homogénéisent le marché pour une part importante et fondent les différents éléments du système social et économique en une totalité. La route et la carte unifient le territoire. « Grâce à l'aménagement, la mosaïque des pays caractéristique de l'Ancien Régime devra un jour céder la place à un espace plus homogène, qualifié au moyen d'équipements et de flux économiques54. »

Posant en chaîne des exigences de transformation, la route se retrouve au centre du débat politique et administratif ; elle est au cœur des expériences dans les assemblées provinciales où la décentralisation est mise à l'épreuve entre 1787 et 1789, comme dans les pays d'États où les initiatives ont parfois été plus rapides que dans les pays d'élections – ainsi en Languedoc où Mme de La Tour du Pin découvre dans la berline de son oncle, l'archevêque Dillon, la beauté des routes méridionales. La route est au centre de l'apprentissage des conflits sociaux. Autour d'elle s'affrontent d'abord les propriétaires et l'administration dont les tracés insultent d'une certaine façon la croyance physiocratique et, au-delà, la foi dans la terre comme source de toutes richesses et valeurs qu'on doit économiser ; ensuite, avec plus de force et de retentissement, les paysans et les ingénieurs, les communautés rurales et les pouvoirs royaux, l'intendant, le trésorier de France, qui ne partagent pas le même point de vue sur la corvée, instituée dans les intendances pour construire et entretenir le réseau.

La corvée est une réponse aux besoins du financement de la politique routière. A la solution à l'anglaise de la dépense réglée par les utilisateurs – par le péage et le turnpike –, l'administration royale a préféré la solution fiscale. L'enjeu est financier, économique et politique. Pour le contrôleur général Orry qui s'inspire des idées de l'abbé de Saint-Pierre, la corvée mobilise facilement les taillables, même si son application varie d'une généralité à l'autre ; le travail à la tâche quelques journées par an évite d'accroître les impôts et permet d'accélérer les constructions favorables aux riverains. C'est donc un expédient qui permet d'économiser le rare numéraire et d'épargner le maigre bas de laine paysan. La corvée équivaut, en 1789, à 20 millions de livres selon Necker, et, pour tous les administrateurs, c'est le juste prix du désenclavement.

Aux yeux des populations, la corvée est très impopulaire parce qu'elle est inégalement ressentie et parce qu'elle exige des mobilisations laborieuses partielles, une dizaine de jours par an, qui nuisent aux travaux productifs. L'enjeu se déplace alors, car les économistes et les philosophes vont faire de la corvée le symbole de l'arbitraire et de la permanence des pratiques féodales. Guillaume Grivel, dans l'article « Corvée » de la Méthodique, souligne cette étrange analogie entre les servitudes archaïques médiévales et les grands travaux routiers. Les corvées engendrent des phénomènes de résistance passive dès les années 1760, qui voient s'accélérer les prises de position pour ou contre. Du côté des adversaires, les parlementaires de Normandie, de Toulouse et de Bordeaux, les physiocrates, l'Ami des hommes, le marquis de Mirabeau, Dupont de Nemours : ils dénoncent la fiscalisation masquée et la production pénalisée. Du côté des partisans, les ingénieurs, Perronet en tête, Viallet, l'ami de Diderot, Duclos en 1762, mais aussi Bourgelat, l'un des bras droits de Bertin.

Au total, ce sont deux conceptions du rapport au politique qui s'affrontent, et cela pour la maîtrise de l'espace et le développement ; l'administration des Ponts et Chaussées fait les frais de tous les mécontentements. Ceux-ci se calment avec peine en dépit de la politique de réforme, étudiée localement par les intendants et généralisée par Turgot en 1776, puis par Necker et ses successeurs. La fiscalisation remplace donc la corvée, avec toutefois des accommodements pour les privilégiés, l'Église, les propriétaires nobles. Mais la France n'a pas entendu la leçon d'Adam Smith (1776) : le commerce ne paie pas la route. Le chevalier de Pommereul expose dans la Méthodique (1781, 1787) les justifications des choix français : ils sont conformes à l'idée d'une centralisation égalitaire et d'une répartition des charges où régions riches et pauvres sont solidaires. La coopération réciproque et l'impôt, en argent après l'abolition de 1787, seront les bases de l'aménagement à la française55.

Dans les conflits, une dernière dimension s'est dessinée. Avec la corvée et le calcul de l'emploi du travail de masse, des exigences ergonomiques se sont faites jour qui n'ont plus rien à voir avec les gestes du travail d'antan, dans le cadre corporatif. Malgré les variables géographiques, la nature du travail est partout la même et l'ingénieur peut en prévoir les rythmes et les cadences. Le marché du travail trouve ici l'une des sources de son uniformisation, non sans paradoxe puisque celle-ci se fait sous l'égide de l'administration bien plus que sous l'impulsion de l'entrepreneur. La figure de l'ingénieur et sa culture imposent à la société un choix d'avenir.


Le fleuve et le port

Dans le débat politique et économique sur l'aménagement, la rivière, le fleuve et le canal tiennent leur partie, mais avec une moindre agitation. C'est que, d'une part, un usage constant et ancien mobilise les batelleries fluviales et les flottes de cabotage pour le ravitaillement des grands centres et les liaisons les plus variées : « Sans la Seine, l'Oise, la Marne, l'Yonne, Paris ne mangerait, ne boirait, ni même ne se chaufferait à son aise56. » C'est que, d'autre part, les innovations administratives ont été moins sollicitées, en dépit des projets lancés dès l'époque de Colbert. La voie d'eau, les « chemins qui marchent », sont avantageux pour tous les transports lourds et, à un moindre degré, pour la circulation des marchandises légères et des voyageurs. Un mulet de bât porte un quintal métrique ; une charrette tirée par deux ou trois chevaux fragiles et coûteux, deux ou trois quintaux. Or on sait depuis Vauban qu'un bateau de grandeur raisonnable avec six hommes et halé par quatre chevaux transporte autant que quatre cents chevaux.

Les conditions économiques du succès de la voie d'eau sont bien mises en valeur sur la Loire. Les prix des bateaux connaissent une très forte hausse durant tout le siècle, et les mariniers qui s'emploient au voyage ou à l'année sont des favorisés du salariat57 : quand un bouvier touche 40 livres par an, le batelier empoche pour un voyage de durée moyenne, de Moulins à Paris par exemple, 54 livres vers 1780. La rivière anime l'embauche, crée des emplois, donne de l'ouvrage à des professions nombreuses : constructeurs, tonneliers, portefaix. Les coûts de fret sont à son avantage, même si la navigation demeure lente et peu fiable : l'été, les basses eaux arrêtent le trafic et ferment les canaux ; l'hiver, le gel et les crues ralentissent des voyages toujours périlleux. Surtout, le temps ne compte pas, et reste l'impondérable qui pèse sur les cargaisons. De Tours à Orléans, il faut cinq jours si tout va bien, mais si le vent est défavorable, les bateaux encalminés mettent cinq ou six fois plus de temps. Bref, l'avantage des batelleries se calcule au coup par coup sur les volumes et sur les frets. Les roulages les concurrencent moins qu'ils ne les suppléent. 8000 kilomètres de rivières navigables et près de 1000 kilomètres de canaux aménagés donnent à la France un équipement naturel et artificiel important, mais qui se développe moins que le réseau routier qui souvent double le fleuve. Le cabotage lui aussi conserve son attrait, en dépit des aléas saisonniers ou guerriers. Quesnay en fait l'éloge dans l'Encyclopédie58 : 2700 kilomètres de côtes, l'exemple anglais, les bas prix, l'existence d'une trame de petits ports et de places marchandes importantes sont pour lui des facteurs de maîtrise et d'ouverture de l'économie.

Ni les techniques de navigation et de construction, ni les entreprises des aménageurs ne connaissent l'entraînement dynamique provoqué par l'amélioration routière. Les grandes constructions ont été lancées et achevées avant 1725, et il faut attendre la fin des années 1760 et 1780 pour voir quelques projets aboutir : le canal du Nord, le canal de Franche-Comté. Sur le papier et dans les cartons des administrations provinciales, les initiatives ne manquent pas. La Lande, membre de l'Académie, s'en est fait l'écho en 1778 dans son Traité des canaux de navigation. Les élèves de Perronet élaborent plans et devis de canaux, d'écluses et de digues, surtout après 1781. Leur réflexion s'inscrit dans une grande tradition culturelle, celle du « temps de l'eau rare » et de l' « architecture hydraulique 59 ». Mêlant la tradition militaire et mécanicienne, l'art de l'ingénieur repose ici moins sur le calcul mathématique que sur la géométrie des proportions ; le statut du technicien demeure imprégné par celui de l'artiste détenteur des vrais principes. L'ouvrage de Belidor peut apparaître comme la somme dernière de cette attitude. D'Aviler écrit dans son Dictionnaire (1755) :


« L'architecture hydraulique a pour objet principal l'art de bâtir dans l'eau et d'en rendre l'usage plus commode, (...J la construction des ponts, chaussées, quais, digues, écluses, moulins [...]. On y traite encore du cours naturel et artificiel de l'eau, tant pour rendre les eaux navigables, que pour les conduire aux endroits où elles sont nécessaires. »



La maîtrise de l'eau conduit des aménagements aux machines. Elle est encore directement liée à tous les objectifs de l'architecture – les monuments, les jardins, la poliorcétique –, mais elle débouche de plus en plus sur la maîtrise de l'énergie, pour les transports comme pour la géographie manufacturière. C'est un univers de gestes, de machines où le rapport des sciences et des techniques unit depuis la Renaissance les procédés de construction et la réflexion sur l'aménagement. Belidor propose l'apogée de l'hydraulique de Vitruve, et son avenir est moins dans la maîtrise de l'espace que dans la transformation du rapport à la consommation de l'eau60.

Pour l'ingénieur des Ponts, c'est l'introduction de l'analyse mathématique qui ruine les maximes traditionnelles. Les travaux d'Antoine Gaspard de Prony ou de Pierre Simon Girard vont dans ce sens. L'écoulement, le profil des canaux, le tracé des conduites doivent se calculer selon des formules conformes aux principes d'une hydrodynamique appliquée. La fin du XVIIIe siècle va voir la crise de l'art vitruvien déboucher sur des équilibres nouveaux qui apparaissent dans le dessin des ponts comme dans les grands projets de canaux. La maîtrise de l'espace, le combat pour la revanche du bâti sur l'eau 61, sont en grande partie liés à l'urbanisation et aux problèmes qu'elle engendre pour le ravitaillement en eau et en subsistances, pour la construction, pour la lutte contre les traîtrises aquatiques qu'on voit se développer dans la réalisation des ports, des quais et des écluses 62. A l'instar de la route, l'entreprise hydraulique est conçue comme un processus qui exige la mesure des volumes d'eau et des forces à répartir, ainsi que des vitesses à dompter. Elle pousse à quantifier le progrès technique et à rationaliser le travail des chantiers.

Il reste que la place de l'eau, celle des rivières tranquilles et contrôlées (les inondations – heureusement rares – sont la providence des géographes et des hydrauliciens par les observations exceptionnelles qu'elles permettent), celle des canaux et des aménagements portuaires, dans la civilisation des Lumières françaises, débouche sur une double image des rapports à la nature. L'une met en valeur les traditions, l'expérience acquise dans la fréquentation séculaire d'un milieu. L'autre parle du triomphe de l'échange et du progrès de l'entreprise. La première se lit dans l'histoire sociale des populations fluviales sur la Seine, le Rhône, la Loire, la Garonne, la Dordogne : un monde actif vit au rythme des saisons et dépend de la vélocité, de l'humeur du fleuve. Le fleuve ne peut être seulement une voie de communication, c'est un territoire d'existence qui assure le travail et la subsistance. Il alimente les moulins à nef, permet le rouissage du chanvre, fournit aux pêcheurs leur moisson aquatique, entraîne les trains de bois et les chalands porteurs de pierres, de foins, de marchandises, de blés, de charbon. Il collecte les trafics régionaux, relie l'océan et ses horizons exotiques aux pays d'amont, mais avec lenteur et non sans que les populations riveraines en paient le prix. Partout sur les rives des grands axes, ces populations sont sollicitées par le dynamisme de l'échange. Une hiérarchie s'y établit entre les sédentaires et les gyrovagues, et parmi ceux-ci entre les négociants maîtres du trafic, les transporteurs et les bateliers qui ont tous un pied dans l'eau, un pied sur terre.

La rivière est un carrefour de besoins et de productions, un lieu de rencontre des intérêts de l'économie agricole, artisanale, négociante, un territoire où s'inscrivent à la fois l'empreinte féodale du péage ou des divers droits, et la dynamique de l'échange. Les populations fluviales vivent simultanément plusieurs conjonctures : celle des grands commerces, celle des vieux enracinements éotechniques, celle des conquêtes administratives qui contrôlent et aménagent – et en même temps balaient les archaïsmes –, mais font payer aux riverains le prix du progrès : à partir de 1780, les gens de rivière sont soumis au « régime des classes », ce qu'ils supportent mal63.

Le port fluvial et le port maritime symbolisent l'esprit d'expansion et la maîtrise des eaux. Dans la conception des ingénieurs qui voient les ports de commerce rattachés à leur département, ils deviennent les pôles d'un développement privilégié. A Nantes, Bordeaux, Marseille, et à un moindre titre à Lorient, au Havre, à La Rochelle, à Dunkerque, des programmes d'urbanisme concrétisent un idéal d'aménagement traduisant à la fois le pouvoir civilisateur du commerce et les besoins des nouvelles sociabilités; quais et bourses, théâtres et monuments publics, dans une fièvre plus générale de constructions privées, voire de spéculations foncières, incarnent les ambitions et les rêves d'une nouvelle cité. En même temps, « de la construction navale à l'édification des bassins, des jetées et des formes de radoub, les ports concentrent les activités technologiques les plus avancées64 ». De ce fait, les ingénieurs élaborent une série de réflexions sur la rationalisation possible de l'ensemble des opérations – chantiers de marine ou stockage des marchandises – et, par des projets grandioses, rêvent de réorganiser ports, sites et travaux. C'est, dans l'action projective, la réconciliation d'un idéal esthétique, d'une dynamique économique et d'une vision philosophique où la technique n'aliène pas le progrès.

Dans le même sens parlent les Ports de France de Vernet. Avignon-nais très tôt reconnu internationalement après un long séjour italien de 1738 à 1753, Claude Joseph Vernet, fils d'un architecte décorateur, est par ses marines, ses paysages urbains lumineux et largement ouverts, ses vues de campagnes et de sites pittoresques (le mot n'existe pas encore), l'un des tenants de la nouvelle conception de la nature civilisée. C'est, comme l'exprime l'abbé Goujenos à propos du Salon de 1748, le lieu le plus susceptible d'action et de variété, le plus propice à immobiliser les jeux incertains de la lumière. « Physicien » habile scrutateur de la nature, dont il sait épier les moments les plus singuliers65, Vernet doit à son succès et à l'admiration de l'entourage du marquis de Marigny, nouveau contrôleur des Bâtiments du roi – Cochin, le graveur ; l'abbé Leblanc, théoricien de l'esthétique ; Soufflot, l'architecte –, de recevoir la série de grands tableaux des ports en commande. C'est un geste décisif de l'affirmation du patronage pour exalter le commerce, son urbanité et son urbanisme, et pour promouvoir une peinture sérieuse. Le programme suit l'itinéraire des ports importants ou pittoresques : Toulon, Marseille, Bandol, Sète, Antibes, Bordeaux, Bayonne, La Rochelle, Rochefort, Dieppe. Partout Vernet résout avec virtuosité le problème posé par la mise en page des activités, par la « prise de vue » des sites et des monuments. Chaque veduta est une réussite parce qu'elle s'attache à cadrer les activités, les acteurs, les navires dans des perspectives horizontales qui se prêtent aux déploiements des architectures et aux jeux contrastés de la lumière. Le ciel, élément dominant, la précision topographique et réaliste aboutissent à une extraordinaire réconciliation de l'art et de la nature. Les quinze ports terminés, les études préparatoires, résultat d'un travail de dix ans, de ville en ville, expriment la rencontre de l'esthétique naturaliste dont Diderot se fait l'apôtre – « Tout est vrai, on le sent », écrit-il en 1767 – et du dessein civilisateur du « doux commerce » que promeut la monarchie des techniciens, des admirateurs. La marine et le commerce y proclament la gloire du royaume, le rêve de sa prospérité.


STABILITÉ, MOBILITÉ, ACTION

Les enjeux de la maîtrise de l'espace sont multiples, et l'on aurait tort de n'en voir que la portée économique. Certes, ils la postulent et l'induisent, comme on le voit dans l'accélération des vitesses et la baisse des coûts. Nouvelles et marchandises circulent plus vite et moins cher, voyageurs de tout poil également. En 1789, avec des étapes journalières de 90 kilomètres, roulant jour et nuit, les diligences mettent Lyon à 5 jours de la capitale, Marseille à 9 jours, toutes les grandes villes à moins de 15 jours. Partout les limites de l'espace semblent reculer, à partir de Paris comme à partir des capitales provinciales, Toulouse, Lyon, Rouen, Bordeaux, Rennes. Les marchandises suivent : en 1715, il faut 20 jours pour expédier un ballot de Lyon à Paris ; il n'en faut plus que 15 en 1787. Mais sur d'autres trajets les gains sont plus médiocres, et selon P. Léon les tarifs du transport bougent peu, avec des variations régionales importantes. La France, ici, retarde sur l'Angleterre dans la compétition économique qui met aux prises les deux puissances. Cette situation entretient le cloisonnement, et l'on peut se demander si elle ne traduit pas mieux la réalité des choses et le mode de vie général que la vision dynamique, idéale et parfois utopique qui anime les aménageurs. Poser cette question, c'est en ce qui concerne les hommes et leurs déplacements, changer d'échelle d'interrogation, en même temps que chercher à savoir quelle place la mobilité et l'ouverture tiennent dans la culture du temps.


Les obstacles à la circulation

Les obstacles à la circulation ne sont pas seulement d'ordre matériel, ils ne dépendent pas seulement de l'état des infrastructures ; ils tiennent aussi à toute une organisation des relations humaines, à une perception de l'espace, à une vision de la mobilité qui restent déterminantes alors même qu'un changement s'amorce. On peut ainsi mesurer des résistances au décloisonnement au moment même où l'on en voit décliner quelque peu la force. Elles relèvent de trois ordres : de l'esprit de frontière, qui à la fois réunit et sépare; de l'esprit de clocher ; de l'esprit du voyage, c'est-à-dire d'un équilibre de motivations entre libertés et contraintes.

Au XVIIIe siècle, il y a des « frontières chaudes » et des « frontières froides », mais au terme de la forte avancée du Grand Siècle les frontières se stabilisent, et se transforment en « limites66 ». On peut en suivre le processus dans les ajustements pacifiques et les régularisations qui caractérisent la frontière des Pays-Bas autrichiens : après le traité des Pyrénées, on y dénombre 350 terres contentieuses ; en 1789, il n'y a plus que quelques enclaves disputées. Là où c'est possible, on débat de l'idée d'une limite naturelle – fleuve ou ligne de crête. Dans cette mesure, et surtout quand elle est surveillée par les militaires accrochés à la ligne de défense, la frontière sépare. Le contrôle des communications inspire la stratégie défensive de la « frontière de fer » ; il suppose toujours un échelonnement des dispositifs défensifs, où les fermetures douanières vont redoubler les bouclages militaires. C'est la tâche des jeunes fermiers généraux, tels Helvétius en 1738 et plus tard Lavoisier, d'aller sur place inspecter dans de longues et instructives tournées le réseau des points d'appui et des bureaux de surveillance. Aux confins des Pays-Bas et de la principauté de Liège, la frontière associe l'épaisseur d'une zone aux mailles desserrées, de Vouziers à Rethel, à la densification aux points critiques, sur la Meuse, vers Sedan et Rocroy. La frontière douanière fonctionne encore comme une marche.

Mais la frontière rassemble sans doute plus qu'elle n'oppose, car dans les traditions anciennes on la traverse sans contrôle. La circulation y reste libre et un statut de tolérance caractérise les frontaliers (le mot connaît un emploi usuel vers 1785). C'est donc la conjoncture des tensions entre les États qui rythme les phases de fermeture ou d'ouverture. La frontière devient alors un lieu privilégié pour observer les relations avec l'étranger. En suivant P. Sahlins sur les limites entre la France et les Pyrénées, deux faits apparaissent clairement67.

D'une part, le passage à l'âge moderne, au XVIIIe siècle, d'une frontière-zone, imprécise, à la linéarité de la limite n'est pas totalement généralisable. Entre la France et l'Espagne, la linéarité est ancienne ; elle a préexisté à l'effort des grands États, qui en jouent comme d'un instrument signalétique, symbolique et pratique pour définir leur territoire. D'autre part, la linéarité ne fait pas disparaître le caractère zonal et ne met pas fin aux relations de voisinage, aux échanges locaux, qui se font par-dessus la limite désormais plus précise. L'identité des communautés se construit de part et d'autre ; elle n'est pas imposée par l'État centralisateur, mais par l'effet de processus locaux et de relations coutumières.

Jusqu'en 1789, c'est une conception juridictionnelle et territoriale qui prévaut; après, la souveraineté se définit exclusivement par le territoire. En Cerdagne, durant le XVIIIe siècle, les rapports entre les populations et la frontière différencient, dans une même aire géographique et linguistique, de nouveaux axes de relations : on se situe par rapport à Madrid ou Barcelone du côté espagnol, par rapport à Paris ou Perpignan du côté français. Les contrastes locaux anciens, les oppositions entre les villages et les communautés dessinent un second axe des relations frontalières. Peu à peu, la frontière transforme l'identité des riverains, car l'évolution sociale et culturelle n'est pas la même de part et d'autre. Aux yeux des Cerdans catalans et espagnols, les Cerdans français bénéficient d'une prospérité qu'ils ignorent mais veulent atteindre, et la nationalité se définit progressivement en termes d'intérêts et de conflits, pour l'eau, les partages, les communaux et les usages. Chacun d'ailleurs, grâce à la pluralité linguistique, peut à tel ou tel moment se réclamer de l'identité locale ou nationale. La frontière réunit et sépare, mais surtout elle oppose à l'homogénéisation de l'espace des traditions identitaires qui peuvent déboucher sur le conflit. Ce sont ces luttes qui donnent figure à la frontière – en fait un obstacle, car pour les résoudre l'appel aux juridictions nationales est indispensable. Il y a localisation du national et nationalisation du local. Cette vision, qui donne tout son poids au rôle des riverains attachés à civiliser les relations frontalières et à bannir toute cause de litige, met en valeur les « usages ». Les Pyrénées ne séparent pas, des conventions règlent les passages, mais en même temps l'inscription des différences se fonde par des choix collectifs. La leçon intéresse le modèle même de la relation de tous à l'autorité lointaine et le fonctionnement des identités dans l'espace.

L'esprit de clocher est une autre forme d'opposition à la mobilité. Il compte sans doute presque autant dans les villes que dans les villages, car il naît des multiples liens tissés pendant l'enfance au contact des relations familiales et des voisinages de quartier. Jacques-Louis Ménétra quittant Paris pour faire son tour de France ne manque pas d'avouer : « Je partis donc de Paris par la barrière d'Enfer. Je regardais souvent en arrière et il me semblait que les passants disaient que j'avais peur d'abandonner le clocher de mon village... » Ce sentiment d'attachement est très caractéristique de la société traditionnelle, qui se conçoit organiquement comme une société stable et fixe où chacun doit être à sa place. Son idéal est l'immobilité dans l'espace et la référence au passé dans le temps. La France est ainsi constituée par l'horizon étale de 36 000 paroisses – pour reprendre les chiffres de Vauban, unité de travail –, enracinées à un terroir avec ses usages et ses solidarités ; ce sont autant de « villages immobiles » où le changement ne peut venir que de l'extérieur.

On comprend alors l'importance du débat sur l'extension de l'infrastructure des grands chemins jusqu'aux chemins ruraux. On saisit aussi à quel point cet idéal de repli sur soi, cet emboîtement d' « horizons bloqués 68 » mettent en question une évolution économique – comment concilier la novation et ses nécessités avec l'économie domestique qu'enseigne la vieille tradition des livres de ménage ? – et une vision des relations du village avec l'extérieur. Pour s'ouvrir au changement, les communautés paysannes dépendent essentiellement des intermédiaires sociaux et culturels que leurs fonctions entraînent dans une sphère plus animée : le seigneur et sa famille, le curé, quelquefois les maîtres d'école et les coqs de village dont la notabilité atteint les limites du canton parce qu'ils connaissent le grand vicaire du diocèse ou le subdélégué. C'est sur ce terrain que se jouent le rapport des communautés au pouvoir et tout un comportement vis-à-vis des forains, de l'étranger, que l'on perçoit dans les incidents arrivés devant la justice, dans les accords passés devant notaire pour résoudre les conflits et dans les observations des administrateurs69.

C'est sur ce terreau traditionnel aussi que se développe le problème de l'isolement culturel, principal obstacle à la communication. L'école de paroisse, la socialisation religieuse n'interdit pas la transmission du vieux fonds de la tradition locale70. Au village, la personnalité sociale se réalise dans les fréquentations concrètes et quotidiennes des personnes qui transmettent les valeurs et les modèles de conduite, lesquels tirent leur origine et leur légitimité de la force de l'exemple, de l'autorité du geste et de la parole, des mythes et des contes. La mobilité ouvre à d'autres horizons et porte vers d'autres valeurs, celles de l'ailleurs et de la différence par rapport à l'ici et au maintenant. Dans cette transformation, la ville offre aux ruraux le filtre de ses mouvements et de ses lumières. C'est déjà de la mobilité visible dans le nombre des hommes ; dans l'expérience d'un espace organisé différemment, divisé, contaminé par la division sociale du travail et par l'échange. Entendez le petit Rétif et sa stupéfaction lorsqu'il découvre Paris pour la première fois :


« Nous découvrîmes un immense amas de maisons surmonté par un nuage de vapeur. Je demandais à mon père ce que c'était. C'est Paris. C'est une grande ville, on ne la saurait voir tout entière d'ici. Ho! que Paris est grand ! Mon père, il est aussi grand que de Vermanton à Sacy, et de Sacy à Joux ! Oui pour le moins. Ho ! que de monde ! Il y en a tant que personne ne s'y connaît, même dans le voisinage, même dans sa propre maison... »




La capitale, les villes échappent donc aux bornages familiers et ne correspondent plus à l'échelle des déplacements ordinaires. Dans la société paysanne, l'expérience de la mobilité existe cependant sur le fond de stabilité globale. Elle dépend à la fois d'occasions diverses, habituelles, totalement intégrées dans l'organisation de la vie rurale, mais aussi de circonstances exceptionnelles, voire d'accidents liés à la conjoncture politique ou religieuse. Les guerres et les persécutions ont en effet perpétuellement jeté les déracinés sur les routes ; elles sont heureusement à l'étiage au XVIIIe siècle. Pour comprendre ces mécanismes, les historiens démographes préfèrent parler de « migrations » et les étudient à travers les actes les plus divers : registres paroissiaux qui permettent l'étude sérielle des mouvements à partir des mariages, livres d'entrées des hôpitaux, actes notariés de tout genre, archives judiciaires, registres de passeports, listes de contrôles. Tous aident à saisir comment se constituent des flux, des axes de déplacement, des volumes de population modèles, avec leurs rythmes saisonniers ou plus étalés. Nous ne voulons pas ici refaire une histoire de la migration, mais simplement suggérer à quel point la compréhension du mouvement est indispensable à la vision de l'espace.


Mouvements courts et mobilité longue

Par commodité, on distingue entre les mouvements saisonniers, pluriannuels et viagers, mais on voit bien que ces divisions incorporent à la fois de la distance et du temps, et qu'en outre elles n'enregistrent pas les « mobilités d'habitude » qui sont autant d'apprentissages différents et qui peuvent conduire à des ruptures plus prolongées. Le travail paysan lui-même implique une mobilité quotidienne dont l'amplitude peut varier selon nombre de facteurs : l'étendue des terroirs, le rapport de la propriété et de l'exploitation, l'équilibre des finages et des saltus, les pratiques d'élevage. La campagne apparaît alors comme un espace de mouvements constants, très dépendants des saisons, très fortement guidés par la mosaïque foncière des voies d'accès. C'est l'horizon du chemin rural qui conduit jour après jour le paysan à son labeur et qui permet de comprendre le terroir moins comme la juxtaposition d'éléments divers – le milieu physique, l'implantation des façons culturales, ainsi en pays de vignoble la coexistence nécessaire du blé et de la vigne, le parcellaire où s'inscrit l'effort quotidien – que comme des sous-ensembles spatiaux réunis par une relation. « En découpant l'espace, les paysanneries anciennes réduites à leurs seules forces décomposaient leurs tâches, rythmant l'effort de répits où à l'extrémité du champ ou de la vigne on goûte à la fois la détente des muscles et le plaisir de contempler un labeur achevé, tout proche et ramassé dans les limites que l'œil peut clairement discerner. " En voir le bout ", expression rurale et populaire toute chargée de stimulations qui incitent à un dernier effort pour terminer son œuvre comme le cheval qui sent l'écurie, autre expression témoin de cette psychologie de l'étape71. »

Terroirs et chemins, qui matérialisent du travail et du déplacement, structurent une syntaxe foncière. La desserte y est capitale, car elle conditionne la capacité d'exploitation et la possibilité de rejoindre son champ, d'y conduire attelage, voiture, bétail sans rencontrer d'obstacle et sans léser par le passage le capital foncier. Socialement, le droit de passage, servitude pesante, peut engendrer tensions et conflits, mais il postule plus souvent l'accord, diversement réglé selon qu'on a affaire à des espaces de grandes cultures (ainsi les plaines de la France du Nord) soumis aux contraintes collectives ou à des régions d'individualisme agraire comme les vignobles. En Beaujolais, l'étude de la desserte montre bien comment peut s'organiser le déplacement quotidien du paysan et du vigneron : les herbages sont reliés directement au réseau principal, les bois exceptionnellement, les terres et les vignes avec plus ou moins de densité, le plus accessible étant toujours le plus quotidien.

La ville et ses travailleurs n'échappent pas à cette mobilité restreinte. On peut le voir dans l'autobiographie de Ménétra où l'on perçoit l'évolution selon le cycle de vie. Aux dimensions du quartier – réduites entre Saint-Germain-l'Auxerrois et la Seine –, qui limitent les déplacements de la jeunesse de la maison à l'école et de l'école aux jeux, s'oppose le Paris plus vaste de l'adolescence et de l'âge adulte où l'apprenti et le compagnon passent de boutique en boutique, d'oncle en oncle, de maître en maître, pour le travail. Les loisirs accélèrent et élargissent les déplacements : courir les maîtres, courir les filles caractérise un état qui ne se stabilise qu'avec le mariage. Alors l'espace se rétrécit, en même temps que la mobilité devient plus centrale, moins périphérique. Les archives judiciaires livrent un même spectacle, une semblable agitation. Les trois quarts des voleurs d'aliments, de vêtements, parcourent quotidiennement de longues distances afin de trouver leur butin. Instabilité, mobilité, discontinuité caractérisent ces vies populaires. La notion de nécessité est alors essentielle dans la relation entre le présent et le futur où une stabilité retrouvée et un travail assuré seraient réconciliés72. Bouger pour se nourrir et pour se loger fait partie intégrante de la vie populaire.

Ce mouvement n'est pas vécu comme du « temps perdu », mais intégré dans la vie même. Il peut varier à l'infini, comme l'a perçu Sébastien Mercier qui en a montré les variantes sociales : la vitesse réservée aux riches, la lenteur régulière des travailleurs, le goût unificateur de la promenade. Il met en évidence des cercles successifs d'attraction et de répulsion qui, à partir du foyer familial, organisent usages et pratiques de l'espace. La maison, de l'humble chaumière à l'appartement du riche, correspond au premier cercle, celui du foyer, du feu, du connu et du rassurant. Au-delà, la cohésion se distend et la connaissance se fait plus complexe, plus difficile. Le tissu de relations s'étend à la communauté villageoise, au pays. A chaque moment, il y a une opposition entre l'inconnu et le connu, l'étranger et le familier. Dans l'élargissement de l'espace se produit un changement de nature dans les rapports sociaux : à la liberté spontanée plus ou moins réussie, au compromis des caractères se substituent la règle, la surveillance, la coutume, – celles de l'institution (l'Église, la fabrique), celles de l'autorité (le bailli, le seigneur); bref, à l'influence se substitue le pouvoir. Même les relations économiques se modifient, puisque la gratuité cède la place aux comptes. Le cercle familial, qui dans les campagnes identifie la famille étroite ou plus ou moins élargie avec l'exploitation, l'unité sociale – voire fiscale – avec l'unité de production, reste semblable dans la majorité des milieux urbains, où la « chaleur du foyer » est un élément de la vie populaire ; il en va ainsi à Paris73 au XVIIIe siècle. Ce cadre fondamental que peut briser l'incertitude de la vie, la démographie ancienne, est un facteur de discontinuité essentielle dans le rapport des générations, et les pesanteurs socio-économiques de la « vie fragile », en ville sans doute plus que dans les campagnes, demeurent le point d'observation à partir duquel deux tensions majeures sont sources d'un nécessaire élargissement de l'espace : la relation matrimoniale et la relation économique.

La constitution de la famille, le choix du conjoint se font selon des normes et selon des possibilités. Dans la carte du Tendre villageoise, le démographe ne peut lire que les contraintes : celles du nombre d'habitants, celles des rapports sociaux des familles avec leurs exigences quant à la consolidation des lignages et aux transmissions des patrimoines. Ainsi, dans une paroisse de 400 à 500 habitants, à 80 ou 100 baptêmes, le choix ne peut s'exercer que sur 20 à 25 garçons, et un peu plus de filles; et comme les exigences sociales rétrécissent les possibilités du cœur et du corps, le champ se réduit, sur trois ou quatre années, à moins de 75 propositions. Même si dans le milieu rural on se marie massivement avec qui on a grandi, les effectifs dictent le rayon matrimonial des anxiétés. C'est un cercle réservé à moins du tiers, plus étroit encore quand les considérations de fortune et d'estime sociale se font plus fortes. C'est dans cet espace prénuptial que se déplacent les bandes de jeunes faisant la cour aux filles des villages voisins pour les fêtes et les vogues, les bals qui tournent parfois en batterie.

L'autobiographie du tisserand Simon nous en restitue le climat dans le Maine. Le récit des fiançailles occupe les trois quarts du texte ; on y voit très bien comment se partagent l'influence des parents et la liberté des jeunes gens. Louis Simon et Anne Champeau les vivent, sous la plume du premier, de façon très différente : pour elle, dans le registre de la passion immédiate, du coup de foudre; pour lui, dans un itinéraire progressif et à travers un rituel de fréquentations très précis, où la violence n'est pas exclue. L'espace de l'idylle se dessine entre les maisons des familles, l'auberge, le cimetière qui voit les rendez-vous des amoureux, les assemblées de jeunes en fête, les cabarets et les métairies dans un rayon de 5 à 10 kilomètres. Le drame qui manque de faire rater ces amours rustiques en opposant les rivaux a lieu sur le « grand chemin ».

Si l'on change d'échelle d'observation pour passer du foyer au pays, on peut souligner les régulations de ces mobilités. En Vendômois, entre Perche et Beauce, près de 3 000 actes de mariage dépouillés par J. Vassort l'autorisent avec précision : 35 % des mariés et seulement 8 % des filles n'habitent pas la paroisse au moment où ils convolent. Ils viennent rarement de loin dans le cercle des paroisses limitrophes, mais une analyse des recensements montre une typologie plus assurée des différentes formes de mobilité perçues dans la relation matrimoniale. On y voit d'abord une mobilité de grand rayon d'action, de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de kilomètres : 10 % des hommes sont nés en dehors du Vendômois, 4 à 5 % loin des limites qui cerneront à la Révolution les départements voisins, soit à plus de 20 à 50 lieues ; chez les femmes, ces proportions s'abaissent à moins de 4 et 1 %. La géographie de cette mobilité est dictée par les activités et la position sociale : 27 % des notables, 69 % des militaires, 20 à 26 % dans le monde artisanal et salarial, moins de 10 % chez tous les ruraux. C'est une migration de main-d'œuvre venue des bocages de l'Ouest et qui donne aux exploitations leur quantité indispensable de journaliers; une migration spécialisée dans son origine, celle de l'armée, des maçons, des « praticiens », des hommes de loi, des enseignants – une « mobilité éclairée », dont la définition est d'abord socio-culturelle. De l'Ouest viennent les forestiers, du Massif central les maçons, du Nord-Est et du Sud-Ouest les notables et les élèves de l'École militaire. Le mariage stabilise tout le monde.

L'échange interparoissial montre des déplacements plus proches, organisés dans les limites des cantons, et plus uniformément répartis dans l'ensemble de la population : ils concernent 34 % des hommes, 30 % des femmes, et toutes les catégories sociales dépassent 40 %, sauf les militaires, les vignerons et les ouvriers du textile; les populations non agricoles ne sont cette fois guère plus mobiles que les autres. D'un sexe à l'autre, l'espace parcouru est le même : les mouvements s'orientent massivement d'ouest en est, en suivant la vallée du Loir, et de nord-ouest en sud-est, du Perche à la Beauce. La multitude de petits déplacements locaux dictés par la relation matrimoniale rejoint les grandes directions de l'échange pour le travail et l'économie. Cette mobilité va encore se densifier si l'on considère les échanges à partir de la paroisse et des paroisses proches : le taux d'endogamie est très fort – 65 % pour les hommes, 90 % pour les femmes –, mais les recensements montrent que plus de 50 % des résidents ne sont pas nés dans la paroisse où ils déclarent habiter, et cette mobilité intercommunale est aussi plus uniformément répartie entre les sexes. Plus le mouvement est de faible amplitude, plus les femmes bougent, et de surcroît ce mouvement varie au fil de l'existence pour tout le monde. Il correspond à une mobilité juvénile et s'achève à 25 ans chez la femme, à 30 ans chez l'homme, par la fixation du mariage.

Le Vendômois n'est pas la France, mais son étude révèle une société plus largement mobile qu'on ne l'a décrite : le mouvement est une composante principale de la vie sociale, pour ceux qui se déplacent comme pour ceux qui restent stables. Avant de revenir sur les conséquences d'autres mouvements de plus grande constante, tels ceux qui servent à alimenter les villes, regardons une autre dimension du phénomène : celle qui relève des inégalités économiques et de l'échange74.

L'expérience de l'ailleurs peut s'acquérir à travers des mobilités diverses, où l'on voit d'une certaine manière le privilège des privilégiés – gens de rang, de culture, de fortune, gens des villes. Mais la vie de relation peut se nourrir de plusieurs inégalités, plus ou moins actives, pour contraindre au mouvement et à la rupture. Franchir les limites du village peut d'abord, dans l'organisation banale de l'échange du marché et de la foire, être une activité sans problème. Partir et revenir peut correspondre à l'existence des mouvements saisonniers ou pluriannuels de la vie des communautés rurales. On connaît l'interrogation des économistes du XVIIIe siècle sur les lieux de l'échange, depuis Cantillon jusqu'à Turgot : elle dirige la réflexion sur la différenciation de l'espace, sur le rôle de la ville.

Turgot, dans l'Encyclopédie, a proposé une définition de la foire et du marché qui renvoie aux mécanismes de la mobilité. Le marché s'inscrit dans une aire naturelle, restreinte, organisée par la proximité, la connaissance des consommateurs et des producteurs, celle des besoins des uns et des autres. L'intérêt d'un déplacement indispensable en compense largement les coûts. La police du marché, le contrôle des prix et des circulations, absolument nécessaires, sont une composante de la culture politique et sociale des consommateurs. C'est leur présence qui exige la transparence et cette exigence entraîne la répétition des déplacements, multiplie les occasions d'ouverture.

Les foires, elles, apparaissent aux yeux des économistes comme des créations plus artificielles, dépendant du privilège accordé par les autorités et reposant sur des exceptions, des franchises, donc relevant d'une économie de la circulation contrôlée, réglementée. Pour Turgot, elles doivent disparaître par le libre jeu de la concurrence. Si, en fait, elles restent attractives en dépit des transformations, c'est qu'à La Guibray, près de Caen, à Beaucaire, voire à Paris et à Saint-Denis, elles accrochent encore les trafics lointains à de solides points d'appui régionaux de redistribution et qu'elles jouent dans les circuits économiques un rôle différent. Celui-ci tend toutefois à reculer devant l'organisation du marché à partir de pôles urbains permanents, d'où les négociants ont plus de facilité pour commercer en droiture avec les manufacturiers. Les grandes villes sont polyvalentes, les centres intermédiaires se spécialisent. Une attraction se substitue à une autre.

Cependant, jusqu'à la Révolution, dont les statistiques sont précieuses pour mesurer les choses antérieurement, toute une mobilité se bâtit sur la fréquentation et l'observation du marché et de la foire75: dans près de 9000 agglomérations, on recense quelque 16000 journées de foire et près de 160000 de marché, calcul effectué d'après leur fréquence hebdomadaire. C'est une géographie de la France économique qui apparaît avec la France des marchés – France du Nord et de l'Ouest, France des axes fluviaux très denses en rencontres, qui existent partout ailleurs mais à un rythme moindre – et avec la France des foires, de l'Ouest au Sud-Ouest, du Centre à la Bourgogne et au Sud-Est. On y repère la taille des villes (au-dessus de 2000 habitants, 20 % des foires seulement, 30 % des marchés) et la carte des communications, bien que la fréquence puisse compenser les faiblesses du réseau. Surtout, on y lit des échelles de rayonnement et de mobilité où se conjuguent besoins et capacités des consommateurs, offre et demande.

Les grandes foires polyvalentes sont au sommet du royaume de l'échange, et elles attirent par leur spectacle toute une population qu'approvisionnent les commerçants de toutes sortes, de plus en plus indirectement. La foire vitrine du commerce est vecteur acculturant à la consommation. La foire rurale joue un rôle intermédiaire et souvent plus spécialisé, surtout pour le bétail, bovins, chevaux, mulets ; elle draine par étape – avant une redistribution large vers d'autres provinces, voire l'étranger– les produits locaux, elle accueille de plus en plus les « bagatelles », les « merceries », la vaisselle, les objets fabriqués ; surtout, elle multiplie les rôles de service, la louée des domestiques, l'approvisionnement des colporteurs, l'association avec un pèlerinage, le théâtre et les faiseurs de tours. Le calendrier des foires suit souvent celui des fêtes. Celui du marché enfin, souvent mal différencié, est caractérisé par sa fréquence; il correspond à la vente et à l'achat d'autres produits, donc à une autre mobilité. C'est le lieu de redistribution des produits frais et de nécessité – le grain, les légumes, la viande. Les paysans y ravitaillent les citadins et placent leurs trafics dans la cartographie des régions complémentaires : plaines-montagnes, aires d'attraction des villes.

Toute une sociabilité des hommes et des femmes, différente parfois, toute une stratégie des spéculations et des besoins vont se donner rendez-vous à la foire, au marché. La part du rêve et du cœur s'y exprime, bon exemple de la rencontre d'évidente matérialité avec la sensibilité, l'intelligence. Dans ces différents lieux, le sentiment d'appartenance à un lieu, à un pays est confronté à la différence et à l'ailleurs. La tension va parfois jusqu'à l'émeute qui soulève habitants, riverains et voisins contre les autorités et l'étranger spéculateur. Le marché lui-même peut devenir objet de discussion (prix des grains, comportement des vendeurs, accès), mais aussi le théâtre de l'expression politique élémentaire, car c'est un lieu d'information et de face-à-face76.

Au-delà de ces rayonnements locaux et de ces déplacements réguliers mais limités, commence une autre expérience de l'espace et de la distance. Du côté de la ville, c'est certainement le travail des compagnons urbains qui alimente la plus grande mobilité. Le tour de France, moins déterminé dans ses rythmes et dans sa durée que dans ses buts, rassemble ainsi sur le trimard une part considérable de la classe d'âge des moins de 27-30 ans issue des cités. Il correspond à une organisation à la fois technique et économique ; il permet de confronter les usages professionnels, d'améliorer les procédés, en même temps qu'il garantit du travail à un groupe de jeunes hommes. C'est pourquoi l'on y découvre une sociabilité spécifique, celle d'une fraternité que renforcent les rites et les pratiques symboliques, et toutes les tensions qui opposent stabilité, contrôle et mouvement. Jacques-Louis Ménétra pour les compagnons parisiens, les ouvriers des ateliers typographiques vus dans les enquêtes de la librairie ou dans les papiers de la Société typographique de Neuchâtel témoignent tous de la mobilité sur un marché d'emploi, mais aussi du désir qui les anime de voir autre chose – l'idée d'une « liberté profitable ».

Dans les campagnes, il existe des « remues d'hommes » plus considérables en volume et beaucoup plus dévoreuses d'espace. Ces mouvements77 sont inscrits dans la vie des campagnes profondes. Ils sont permis par les rythmes de la vie agricole, le chômage d'après récoltes ou la récolte elle-même qui exige abondance de main-d'œuvre, l'hiver sans travail. Ils dépendent du rapport des ressources et de la population, donc du besoin ou non d'un complément plus ou moins important. La pauvreté naturelle, la ponction fiscale, la croissance démographique cumulent leurs exigences pour lancer sur la route les montagnards vers les plaines, les désoccupés vers le travail. C'est ce qui apparaît dans la descente régulière des maçons de la Marche vers Paris ou le pourtour du Massif central : 6 000 par an vers 1700, 15 000 vers 1789, des adultes solides pour la plupart78. Ces mouvements vont rarement au-delà des frontières, bien qu'ils atteignent souvent l'Espagne et l'Italie. Ils sont modulés suivant la distance ; l'éloignement compromet le retour, mais pour une majorité celui-ci se fait régulièrement.


L'usage de l'espace ne peut se mesurer sans prendre constamment en compte un rapport au départ, au pays, que favorise la plus ou moins grande organisation du déplacement. A Paris, Auvergnats et Limousins forment des communautés cohérentes, contrôlant certains métiers à certains niveaux – les porteurs d'eau, les maçons –, acceptant les tâches rebutantes, mais revenant de façon régulière au pays et vivant dans l'espoir d'un retour de promotion : c'est une « mobilité de maintien », l'univers d'origine n'est pas refusé. C'est le cas aussi des innombrables colporteurs qui des Alpes, des Pyrénées ou du Massif central conservent dans leurs errances l'attachement nécessaire au pays natal79. Tous ces mouvements et bien d'autres peuvent conduire à la rupture et au départ définitif ; le migrant s'installe ailleurs. La vie change.

C'est cette migration qui peuple les villes pendant tout le XVIIIe siècle, compensant leur déficit de population et accompagnant leur accroissement. Bordeaux devient ainsi une grande capitale régionale, passant de 45000 habitants sous le règne de Louis XIV à plus de 100000 sous Louis XVI, essor dû à l'attraction économique et alimenté par un flot croissant d'émigrés – plus de 35 000 y sont décédés de 1737 à 179180. Ce sont majoritairement des hommes, célibataires, venus pour un temps, car la ville ne retient pas toujours. Ils proviennent presque tous d'un large Sud-Ouest, pour un tiers de moins de 40 kilomètres. On a là une mobilité de nécessité et de liberté à la fois, car ce ne sont pas forcément la misère et l'inculture qui poussent le migrant vers la ville. A Caen, le mouvement migratoire révèle l'importance même du poids de la cité quant à son attraction. De 38 % de migrants recensés au XVIIe siècle, on passe à 51 % à la fin du XVIIIe. Désormais, le mouvement affecte tous les groupes de la population (à l'instar de l'observation faite en Vendômois) et traduit une amplitude que l'on retrouve partout : Lyon, Paris, Nancy, Strasbourg, Rouen. On peut penser qu'il se greffe sur des motivations autonomes, et plus particulièrement sur l'image d'un rêve urbain que restituent les grandes œuvres littéraires : Marivaux vers 1740, Rousseau vers 1760, Rétif dans les années 1780. La ville attire les audacieux, proposant un autre rapport à la mobilité et à l'espace que la vieille société rurale dans laquelle elle puise ses forces démographiques et le travail nécessaire à sa croissance 81.

Ces différents constats permettent de conclure provisoirement sur les mouvements qui se logent désormais au cœur de la vie sociale. Ils définissent des géographies de la mobilité par leurs caractéristiques spatiales et selon de grandes tendances. L'échantillon vendômois témoigne aussi bien des « remues d'hommes » qui prennent leur origine dans les zones montagneuses que de mouvements plus massifs qui se développent de l'ouest vers l'est, des bocages aux grandes plaines du Bassin parisien, et sans doute plus largement à l'appel de Paris. On retrouve cette attraction dans la délinquance et la criminalité. Ainsi, en 1788, dans une sanglante affaire, les témoins déclarent au bailliage que « les assassins étaient au nombre de trente et qu'ils venaient de Bretagne » : réel ou imaginé, c'est le caractère plausible du mouvement qui compte. Il s'insère dans l'agitation frontalière qui sépare l'Ouest du nord au sud, propice à la contrebande, au faux-saunage, aux fuites nocturnes des chauffeurs de Beauce. Les mouvements inverses, d'est en ouest, sont plus rares. Tous, en tout cas, soulignent la différence entre l'isolement et la concentration de l'habitat – la dispersion éloigne, le groupement attire – ainsi qu'entre les grands types d'occupation et de densité, les différents modes de culture : entre les « bleds » et la vigne, le bocage et les maigres pâtis se créent des capillarités précises. Les pays stables sur le plan du mouvement des hommes qui bougent peu sont des pays ouverts à l'échange ; les habitants des bourgades stabilisées par les travaux proto-industriels et les circuits commerciaux ont une stabilité plus forte. Toute mobilité doit donc être rapportée à des situations sociales complexes pour mesurer le gradient entre le subi et le choisi. Dans une société globalement enracinée, la possibilité de l'aventure et de l'espoir existe82.

Toutefois, la connaissance des déplacements révèle un écart permanent avec la manière dont l'espace peut être perçu et pensé. Les deux ensembles ne coïncident pas. D'une part, parce que l'espace parcouru à longue distance est le fait d'une minorité qui entretient avec les sédentaires une relation ambiguë de méfiance et de curiosité : ils peuvent ainsi ouvrir à d'autres horizons le monde rural stable dans ses profondeurs, tout comme « une minorité de lisants peut permettre l'acculturation au moins relative d'une majorité d'analphabètes ». D'autre part, parce que les mouvements de faible amplitude, les déplacements locaux irriguent en fait des zones bien plus larges que la paroisse et le pays : ils transmettent ainsi des informations d'origines diverses.

Illustrons cela par un exemple. Un fermier de Lancé, Pierre Bordier, a tenu son journal des années durant, et la confrontation de ce texte avec les actes de la pratique permet de voir l'imbrication de trois horizons principaux. Le premier est celui de la vie familiale, élargi au-delà des limites paroissiales puisque la carte des relations de parenté s'étale sur 3 ou 4 lieues, de Lancé à Crucherny et à Saint-Amand, vers la Beauce pour les hommes, et de Longpré à Saint-Cyr-du-Gault, vers la Gâtine pour les femmes. Le deuxième est celui des terres, des achats, des baux que l'on passe devant notaire : sur une vingtaine, les deux tiers sont établis à Lancé et à Vendôme ; les autres, éparpillés comme les rapports de lignage. Le dernier enfin, grâce aux écrits du laboureur, met en valeur les marchés : c'est Vendôme qui l'emporte, et à l'occasion Montoire, Herbault, Château-Renault, qui sont tous à égale distance de la ferme. Bordier a pu tout au plus – et rarement – aller jusqu'à Blois, à 7 lieues de là. Dans sa fréquence, dans son ampleur, cette mobilité livre en vrac l'information incontrôlée, la nouvelle lointaine, la rumeur qui est si fondamentale. La vision de l'espace se construit entre l'espace proche, physiquement maîtrisable, et l'espace lointain, où la vision ne fait que se perdre. Les directions les plus éloignées ne sont qu'approximatives.


Circulation et contrôle

Le XVIIIe siècle se caractérise par la confrontation de deux phénomènes : d'une part, la circulation s'accélère partout et pour un plus grand nombre ; d'autre part, les procédures et les dispositifs de contrôle de la mobilité se mettent en place. L'espace est mieux connu grâce à la carte et à la description locale ; en ce sens, il devient plus abstrait. Mais la nouvelle approche perfuse lentement dans l'ensemble de la population: elle est réservée à l'élite des collèges et reste étrangère aux masses. On se gardera bien d'opposer ici deux approches de l'espace : une vision populaire enracinée dans le concret, une vision de notables dotée d'autres instruments culturels; l'une majoritaire, l'autre minoritaire. C'est un clivage d'évidence, mais il n'est pas assuré que les privilégiés de la culture aient tous adopté vite les nouvelles lectures. Ce qui importe, c'est la manière dont on aborde une région et l'on doit distinguer une approche intérieure et un regard étranger, extérieur qui traverse le monde des notables. Ceux-ci, en revanche, apprennent à gérer l'espace d'une autre façon et, par là, révèlent ce qui oppose au plus profond le stable et l'instable.

Le siècle des Lumières s'inscrit au terme d'une respiration plus ample. Il se situe à une étape de la civilisation propice à la fixation des instables et au contrôle des mouvements. Cette lutte contre le vagabondage est d'abord le fait d'une mutation administrative urbaine commencée au XVIe siècle et accélérée, non sans problèmes, par le « grand renfermement » de la fin du XVIIe siècle. Cette histoire recoupe – et parfois se confond avec – celle des pauvres et de la répression de l'assistance, dont le point d'appui majeur, les hôpitaux généraux, sert à enfermer par précaution sociale, à mettre au travail et à évangéliser mendiants valides et gens sans aveu, vagabonds et criminels promis aux galères. L'administration royale et la police urbaine, les Églises catholiques et réformées, en donnant à l'exclusion de nouvelles colorations – puisqu'elles la pensent sur le plan social, médical et moral comme une menace qu'on peut retrancher –, proposent à l'ensemble des populations le rejet de l'image traditionnelle, religieuse en son fondement, qui voit dans le pauvre et le vagabond, à l'image du Christ, un autre soi-même qu'il faut légitimement accueillir. A tous les niveaux de la société, la vieille tradition d'hospitalité se déchire : on devra un jour en mesurer la portée dans les consciences collectives.

Dans les campagnes, le même mouvement existe mais prend une tournure décisive dans la mesure où les règlements répressifs, jusque-là le fait de décisions locales, presque toujours prises par les échevinages, deviennent une action de l'État à l'échelle du royaume. Dès 1724, une déclaration royale généralise des textes antérieurs de portée limitée et instaure un Bureau général de correspondance dont le but est de rassembler à Paris la totalité de l'information collectée en province, les registres des institutions d'enfermement. A partir de là, l'action monarchique a suivi deux voies nécessaires à la lutte contre mendicité et vagabondage confondus : d'une part, dans une série d'enquêtes qui relèvent de cette connaissance améliorée des peuples, en 1724, 1753, 1764, encore avec Turgot en 1774, elle a évalué les moyens et les coûts pour éteindre la mendicité ; d'autre part, en prenant des arrêts nouveaux, elle a adapté le texte de 1724 pour une meilleure application, notamment en ouvrant après 1764 les dépôts de mendicité que Turgot sera contraint de conserver à la suite des troubles de 1776. La police a désormais les moyens de son contrôle.

Sur les routes, ce contrôle incombe aux compagnies de maréchaussée, réorganisées après 1720, dans chaque généralité. Les brigades, par des tournées régulières, ont assuré en dépit de faibles effectifs (quelque milliers d'hommes pour l'ensemble du royaume) la « police des grands chemins ». On peut recenser dans son activité à la fois le monde social de l'errance et les traits qui le structurent. Deux faits s'imposent. Les frontières entre le vagabondage toléré, la délinquance et les mouvements acceptés – car dictés par les nécessités et les habitudes de l'économie – sont ténues et se recoupent. Le zèle des gendarmes s'en ressent et le filtre du contrôle ne retient pas toujours ceux qu'il faudrait arrêter ; de surcroît, le fichier central parisien n'a pas fonctionné avec les résultats attendus, et les récidives sont irrépressibles. En même temps, l'action des brigades met en valeur les nœuds centraux de la circulation, les zones d'attraction active, la régularité de la présence des vagabonds sur les grandes routes royales, autour de Paris, autour de Lyon, aux foires et aux fêtes – où l'on procède à de nombreuses arrestations –, dans les auberges et les cabarets des banlieues. Si l'on confronte l'accroissement des flux de circulation et la cartographie des lieux de contrôle, on conçoit l'irrégularité et, somme toute, l'inefficacité de la lutte pour une police qui a mieux à faire avec les vrais criminels.

Surtout, l'attitude de la maréchaussée ne peut se séparer de celle des populations rurales83. On trouve rarement de traces de révoltes des paysans contre les gendarmes, alors qu'on en rencontre encore quelquefois dans la première moitié du XVIIIe siècle en ville contre les archers de la police. Ce qui importe, c'est que l'errance et la mendicité apparaissent comme normales à la paysannerie, que les crises peuvent encore jeter sur les routes, ou qui voit une partie de ses fils y courir après des ressources temporaires. La mendicité n'est pas rejetée, pourvu qu'elle soit connue et identifiée. En revanche, si le vagabond est inconnu, l'attitude paysanne change. On craint son « insolence », on le dénonce sans raison et, plus encore, quand il menace ou agit. Vols, chapardages, incendies de granges ou de récoltes alimentent les plaintes et les peurs, et celles-ci jouent contre les libertés de la mobilité. Ainsi le siècle tout entier se situe-t-il sur une ligne de partage entre les forces de désenclavement et celles de la clôture, mais avec une très forte ambiguïté des unes et des autres.

L'effort de la société, le rôle de l'État par ses enquêtes et son action, les aspirations d'une partie de l'élite sociale, principalement urbaine, penchent du côté de l'ouverture. Mais, en même temps, ils mobilisent des forces qui localisent et contrôlent les flux qui doivent animer le développement. Entre stabilité et mobilité se joue une guerre dont l'enjeu est peut-être une meilleure définition des libertés concrètes par l'action de contraintes acceptées. Il est certain que les législations mises en application au siècle des Lumières imposent la fixation : un état civil mieux tenu, une domiciliation mieux contrôlée, la pratique des certificats et l'usage des diverses formes de passeports, propices à la surveillance des déambulations. Partout recule le désordre, et à Paris la police rêve de fichiers qui assureront le contrôle efficace d'un peuple accru aux mouvements accrus ; ainsi l'inspecteur Guillauté, collaborateur de l'Encyclopédie, dans son Mémoire sur la réformation de la police en France. Au bout du compte, ce que l'on veut faire régner par la vigilance, c'est la vertu pour le bonheur et la prospérité. La réflexion sur la police rejoint la philosophie de la maîtrise de l'espace, l'affrontement entre les représentations de la nature et celles de la civilisation urbaine. Et il n'est pas indifférent de rencontrer, opposés sur ce clivage décisif, des protagonistes d'autres conflits : Voltaire contre Rousseau, les économistes contre les philosophes chrétiens. La guerre contre la propriété et le luxe, la dénonciation des futilités citadines, rejoignent l'éloge de l'errance et la vision d'une histoire mythique de l'homme dénaturé84. On en retrouve une autre version portée par l'aménagement urbain et les luttes locales qu'il engendre.

Parmi les adversaires du changement figurent les militaires, qui défendent les citadelles et les remparts – par exemple à Caen dans le combat pour sauver les fortifications ; l'Eglise, qui, sans unanimité, soutient son patrimoine de symboles contre l'aggiornamento urbain et renâcle contre les menaces que l'intendant et les tenants du changement font peser sur le patrimoine des couvents; les peuples aussi, appuyés ici par le clergé des paroisses quand on touche à ses morts pour chasser les cimetières de la cité ; l'échevinage enfin, partisan de l'ordre contre le mouvement, hostile aux nouveautés administratives, à l'intendance oppressive, et qui se réclame des libertés de tradition.

Face à cette coalition hétérogène, inefficace à long terme mais efficace dans sa guérilla financière et la défense momentanée de ses privilèges, on trouve les aménageurs. Ils ne sont pas plus homogènes socialement, mais la dynamisation active de l'économie les rassemble. On y compte, réunis par l'intérêt et une vision culturelle plus large, les milieux de l'intendance, les cercles des économistes locaux qu'on retrouve à l'académie, laquelle regroupe les principales catégories qui cimentent dans tout le royaume la République des lettres, les médecins, les avocats, les administrateurs, quelques entrepreneurs, quelques clercs éclairés, le monde du bâtiment et plus que tout le négoce et le commerce maritime, enfin les ingénieurs, animateurs des projets, renforcés dans leur esprit de corps par la lutte.

Deux horizons culturels s'opposent ainsi sur l'ouverture : l'un tourné à la fois vers le grand large et le royaume décloisonné, puisant ses exemples à Paris ; l'autre attaché aux traditions, voire aux privilèges, d'une société de rentiers et de corps, et dont l'attitude s'apparente à celle des parlementaires en lutte contre l'État monarchique réformateur : partisan du local, méfiant à l'égard de la mobilité et de la circulation85. De ce fait même, l'enjeu dépasse la mutation urbaine qu'il révèle. Il met en valeur le triomphe des intérêts particuliers et l'antagonisme des groupes culturels et professionnels dans l'entreprise de transformation du royaume. Il souligne l'activité démiurgique des nouveaux maîtres de l'espace, les ingénieurs, dont le discours triomphant exalte les possiblités du progrès face aux obstacles récurrents des populations, des préjugés, des éléments naturels ou des pesanteurs de la production. « L'optimisme des ingénieurs semble alors indiquer que la portée de leur action réside dans ce perpétuel inachèvement, dans cette poursuite d'un état final qui toujours se dérobe. On peut se demander si cette situation n'anticipe pas déjà sur les incertitudes du siècle suivant86. »

En substituant à la conception monumentale de l'aménagement – lue dans la théorie architecturale classique et dominante jusqu'au midi du XVIIIe siècle – la mise en action de l'efficacité technique et la spécialisation, le triomphe des aménageurs, dans l'esprit et les réalisations qui le concrétisent, se révèle un changement de société. A une vision stable, ordonnée, correspondant à la hiérarchie des conditions et s'incarnant dans la souveraineté absolue – société d'ordres et de compromis fondée sur la séparation, le cloisonnement, la négociation –, succède un monde mobile, instable, quelque peu désordonné, où les conflits d'intérêt et d'utilité sont arbitrés par les experts. Ceux-ci se font l'écho des espoirs des citoyens réconciliés par la « volonté générale ». Réassemblant unanimement théorie et pratique, ils peuvent, par leurs projets, chercher à contrôler les flux, les mouvements, les processus de production. Ainsi la maîtrise de l'espace, entre technique et administration, a-t-elle orienté durablement le développement et toute la civilisation française. Le rêve d'une « monarchie économique » que l'on trouve dans L'Esprit des lois, entre autres grands textes, n'est pas seulement porté par la dynamique de l'entrepreneur, du marchand, du banquier, mais aussi par l'exaltation de l'ingénieur et de l'administrateur. Hommes de classification, de spécialisation, de calcul, leur regard se concentre quand il s'agit de régulariser et d'ordonner les circulations des hommes et des ressources – bref, de maîtriser l'espace87.



CHAPITRE III


Le temps et l'histoire

Qu'il existe une liaison entre la maîtrise de l'espace et celle du temps est déjà implicite dans l'histoire des tentatives pour connaître et améliorer les circulations, pour contrôler les mobilités. Dans les milieux lettrés du XVIIIe siècle, on savait que, depuis Aristote, on mesure le temps à l'aide du mouvement : la chronométrie, en référant le temps à l'espace par un mouvement approprié, en autorise la mesure. Les savants et les techniciens du siècle des Lumières vont spéculer longtemps sur cette conception. C'est que, dans la mathématisation du monde commencée aux XVIe et XVIIe siècles avec l'énoncé des lois de Kepler, Galilée et Newton, la dynamique a défini le temps comme mesurable au moyen d'une formule universelle tenant compte des longueurs, des forces et des masses, considérées elles aussi comme directement mesurables.

Ce tournant des sciences marque diversement la vie des hommes. Pour les savants, il fonde la chronométrie classique qu'inaugure Huyghens avec son Horologium oscillatorium, édité en 1673, et les spéculations sur le rapport entre le temps terrestre et le temps céleste. C'est la sphère des académies. Pour les hommes ordinaires, entre le savant et l'homme de la rue ou des champs, combien d'intermédiaires de tous niveaux culturels ? Les principes comptent peut-être moins que l'effet qu'entraîne leur vulgarisation progressive, parce qu'ils provoquent des changements d'attitude à l'égard des temps vécus, et des recherches techniques qu'impulsent les besoins de l'administration, de l'économie, de l'armée et de la marine. Les cultures du temps sont devenues à ce titre fondamentales pour l'historien, autant que les grandes chronosophies, les philosophies du temps et donc du devenir des hommes. L'imbrication des temporalités est un principe de compréhension essentielle du XVIIIe siècle.

La temporalité définit le quotidien, comme la philosophie du temps – le rapport entre le passé, le présent, l'avenir – définit l'histoire. Entre les deux dimensions, d'invisibles courants circulent qui alimentent les sensibilités et les discussions quand se signalent des ruptures majeures. De ce point de vue, le siècle des Lumières se situe dans un entre-deux : les pratiques ordinaires du temps ont commencé à évoluer depuis plusieurs siècles, mais l'on continue à vivre selon des dimensions qui relèvent de plusieurs ordres de références, cosmiques, religieuses et marchandes principalement. En même temps, la conception de l'histoire bascule, à la fois parce qu'elle est interrogée dans ses fondements mêmes et parce qu'elle se trouve modifiée dans ses pratiques.

Relisons les dictionnaires. Pour les jésuites de Trévoux, l'histoire est un récit fait avec art, la description des choses par narration, celle des faits les plus mémorables et des actions les plus célèbres ; elle se dit de la description des choses naturelles et le meilleur exemple en est encore l'Histoire naturelle de Pline ; elle est définie par sa matière – naturelle, sacrée ou civile – ou par sa forme, simple comme les tables chronologiques ou les fastes, figurée et mêlée comme celle des historiens. La coupure principale est ainsi tracée entre l'histoire-récit, que définit sa matière vraie, et l'histoire-fable, fabuleuse ou romanesque. Cette ambiguïté recouvre, F. Furet l'a démontré88, celle que prouve l'analyse du champ sémantique de tous les titres comportant le mot « histoire » saisis dans les registres de demandes de privilèges. Il y a dans la pensée classique un cheminement entre l'histoire de la nature et celle des événements humains, qu'on observe dans l'optique de la chronologie et de la succession, et dans celle de l'espace et de l'extension. Il existe une hiérarchie entre les manières du discours historique, et entre les matières : l'histoire sacrée constitue la référence prioritaire, fondatrice ; l'histoire civile permet de connaître l'évolution des institutions, des mœurs, des connaissances ; l'histoire personnelle, celle des individus; l'histoire singulière, celle des événements. Au total, l'histoire permet de vérifier le poids du passé sur le présent ; son devenir est un « futur passé » qu'oriente le fondement sacral de la civilisation89.

Ouvrons l'Encyclopédie. C'est Voltaire qui parle, et avec lui bascule le paysage mental90. L'histoire, c'est le récit des faits donnés pour vrais, au contraire de la fable qui est le récit des faits donnés pour faux. Il y a l'histoire des opinions, recueil des erreurs humaines ; l'histoire des arts, qui est la plus utile au développement de la civilisation, du progrès. Voltaire historien rejette l'histoire sacrée du côté des « matières respectables » qu'il vaut mieux ne pas toucher, façon de laïciser le champ de la durée historique et de permettre une histoire des préjugés, au nom d'une épistémologie du vrai qui écarte la compilation des opinions. L'histoire naturelle, elle, est renvoyée au domaine des physiciens, au nom d'une épistémologie de la connaissance qui sépare culture et nature. Dans le champ de l'histoire restent les arts, l'ensemble des techniques et des connaissances, et les événements « dépouillés de tout présupposé transcendantal ». A partir de là, la classification du monde peut devenir l'histoire de l'homme. Voltaire incorpore définitivement l'histoire à la modernité, parce qu'il la fonde sur la définition du connaissable par la preuve, parce qu'il l'organise selon les ruptures sur lesquelles nous vivons encore. L'histoire est redéfinie par son sens chronologique laïcisé – le futur est ce que les hommes en feront – et par les conditions de sa vérité.

Si l'on mesure le fossé conceptuel qui sépare l'une et l'autre définition, on aura compris que dans leur contemporanéité se loge la transformation d'un rapport au temps, sans conteste lui aussi plus laïcisé et plus rationalisé dans ses pratiques, tandis que subsiste pour tous l'emboîtement, plus ou moins régulier, de plusieurs conceptions de l'histoire qui n'apparaissent pas forcément en toute clarté antagonistes. L'encyclopédiste Jaucourt définit ainsi l'adjectif « historique » :


« Qui appartient à l'Histoire. Il s'oppose à fabuleux. On dit les temps historiques, les temps fabuleux. On dit encore un ouvrage historique ; la peinture historique est celle qui représente un fait réel, une action prise de l'Histoire, ou même plus généralement une action qui se passe entre des hommes; que cette action soit réelle ou qu'elle soit d'imagination, il n'importe. »



Le passage du champ du discours historien au champ de la peinture ne manque pas d'intérêt, et l'on doit y regarder d'un peu plus près dans cette approche des manières de lire l'usure du temps. Ici, il montre la fragilité de la définition de l'histoire par la seule constitution de sa vérité : l'utilité va élargir les possibilités et la nécessité de l'usage. Face à une réalité qui se transforme, dans la perception du temps, dans la finalité que l'on accorde à l'écoulement de la durée individuelle et collective, réalité cyclique, linéaire et évolutive se mêlent. Des cultures pratiques aux représentations du temps, les différents aspects s'articulent dans l'intelligence et la mémoire des hommes du XVIIIe siècle.


LE TEMPS DES HOMMES

L'anthropologie nous a enseigné à lire la quotidienneté du temps des hommes. La temporalité se définit par trois contrastes que l'on peut retrouver dans l'étude des civilisations les plus différentes, mais qu'il faut spécifier dans la mesure où l'on sait désormais que le temps lui-même a une histoire.

Première opposition : la répétition contre l'événement. Le temps ordinaire est celui des cycles et de leur régularité, où dans la monotonie tranquille se répartit le partage stable des travaux et des jours. De cette première acception découle l'idée que l'on peut caractériser un temps (l'Ancien Régime), une période (le XVIIIe siècle), une civilisation (les Lumières) par la manière dont le temps est géré, mais il convient d'ores et déjà de dire qu'il n'est pas simple de calculer des budgets-temps, non plus que d'évaluer des budgets individuels ou familiaux. Dans l'étude de ce que représente la vie quotidienne et sa sécurisation contre l'inattendu et l'inhabituel, on se méfiera des indices rassemblés pour qualifier l'évolution par un progrès, par une rationalité : mieux vaut comprendre des logiques poreuses.

La temporalité de tous les jours, c'est également l'opposition de la rupture et de la répétition. En traçant une frontière entre l'ordre et le désordre, entre ce qui est réglé et ce qui n'est pas réglementé, on voit comment le temps est fait de ces espaces de monotonie que ravivent les ruptures – c'est, dans la société moderne, la fonction de la fête et des loisirs. Pour la société des Lumières, il y a là une question fondamentale, car dans le contraste entre la libération du loisir et du festif au labeur se jouent à nouveau l'action du contrôle social et les possibilités du changement, plus particulièrement économique. En bref, les différents rythmes du temps, ceux du travail et ceux du repos, sont centraux pour comprendre les modalités de l'évolution culturelle.

Enfin, et c'est la troisième opposition à retenir, il faut s'interroger sur ce qui dresse le quotidien contre le temps lui-même. Dès le XVIIIe siècle, et non sans héritage, existent dans le corps social des dispositifs pour gérer le temps des hommes, soit en affirmant par la maîtrise des gestes le contrôle du changement, soit en masquant par la routine les effets de l'action. L'expérience humaine recouvre à toute époque des usages multiples que tiraillent deux conceptions dont l'exposition conceptuelle encadre le XVIIIe siècle : celle du « devenir universel » proposée par Newton, idée d'un temps absolu, qui coule uniformément sans relation avec l'extérieur, selon un modèle à la fois mathématique et mythophysique (Dieu reste le maître du temps) ; celle du temps pensé comme « milieu de tous les changements » présentée par Kant, théorie subjective et métaphysique. Entre les deux conceptions, la construction du sens même de la notion de temps révèle aux yeux des philosophes l'entrelacs des facteurs de la connaissance. Pascal estimait, avec saint Augustin, qu'il était inutile, voire impossible, de définir le temps : « Le temps est de cette sorte. Qui le pourra définir ? et pourquoi l'entreprendre puisque tous les hommes conçoivent ce qu'on veut dire en parlant du temps, sans qu'on le désigne davantage91? »

Reste à l'historien de la culture la possibilité, ou l'impossibilité, de s'interroger sur les appropriations individuelles et collectives du temps. On retrouve alors des temps superposés, comme on découvre des espaces accumulés 92. Selon les lieux et les niveaux culturels, avec des rythmes variables, plusieurs perceptions du temps s'imbriquent, avec leurs comportements caractéristiques, leur mode varié de rapport à la nature et à la culture, soit principalement deux axiologies – celle du temps cosmique et naturel, celle du temps réglé et des horloges –, mais, entre les deux, pas de solution de continuité.


Temps du cosmos, temps de la nature

L'architecture temporelle des Français du XVIIIe siècle incorpore un premier complexe temporel. Dans cette saisie des sensibilités, une difficulté est à noter : l'appréhension du temps, son acquisition telle que l'enseignent les psychologues de la connaissance comme Piaget, commence avec l'enfance – avant même la conscience du moi –, s'organise avec le langage et la mémoire, se conforte dans l'expérience du monde, dans la connaissance des choses et des êtres. L'historien possède peu d'occasions d'éclairer cette constitution de l'expérience intime, individuelle, interne. En revanche, il est mieux armé pour parler de l'expérience collective qui structure l'expérience des individus, même si ceux-ci ne la vivent pas au même rythme et selon les mêmes modalités personnelles et familiales. Ainsi l'organisation du calendrier met-elle en relation des mouvements à la fois autonomes et inscrits dans l'interdépendance qui relève de l'observation astronomique, savante et utilitaire, et de l'intervention religieuse, voire politique. Au village, ce calendrier est diversement parcouru; à la ville, davantage encore. La France du XVIIIe siècle mesure le temps selon deux héritages : celui d'une vieille relation à la nature et celui des logiques des Églises.

Dans une société que domine la vie rurale, le temps est d'abord celui des saisons et des jours. Le calendrier des activités et des apprentissages est réglé par le retour périodique des saisons et des travaux qui les caractérisent. Dans la mémoire des hommes, cette répétitivité entraîne l'accrochage du souvenir sur les bornes, mauvaises ou bonnes, qui marquent le chemin parcouru. Les années de misère qui frappent au cœur le règne de Louis XIV laissent ainsi leur empreinte bien au-delà de la mort du monarque : c'est le souvenir de l'horreur qui selon Vauban a réduit la dixième partie du peuple à la mendicité, des hécatombes successives où la France perd des millions de personnes (1,5 million en 1693-1694, 800000 et plus en 1709-1711), qui hante la mémoire des plus âgés jusqu'aux années 1750-1760. Quand la misère décuple, quand la terre manque à fournir la subsistance aux hommes par suite du dérèglement des saisons, c'est toute la nature, et Dieu avec, qui est mise en cause 93. On verra que cette pression, en s'atténuant au XVIIIe siècle, rend plus fluide la mesure du souvenir. Dans son journal, Bordier le Vendômois94 étalonne le temps non pas selon des références à des unités de mesure abstraites, mais en fonction de l'expérience vécue et de l'enchaînement de séries d'opérations concrètes. Les saisons renvoient simultanément à l'organisation du temps par le calendrier et à la succession des travaux agricoles : Pierre Bordier parle de l'« août des blés », de l' « août des avoines ». Plus généralement, leur rythme affecte celui de la liturgie et des traditions.

La sensibilité au temps, sa mesure primitive, est liée à la force qu'exerce la nature médiatisée par les processus du travail familier et les multiples tâches domestiques. Comme d'autres documents, le journal de Bordier nous fait entrer dans la ronde des heures agropastorales. La journée de travail se développe toute l'année entre « soleil levé » et « soleil couché », en ville également, ce qui raccourcit les salaires hivernaux payés à la journée ou à la tâche. L'année s'organise entre une saison brève mais dense – quatre mois de la Saint-Jean à la Toussaint, temps d'explosion active mais courte, celui des travaux et des transactions – et près de huit mois de temps étiré, d'attente. Ces deux périodes d'inégale durée sont perçues comme d'égale importance. En même temps, l'opposition entre saison ralentie (ou morte saison) et saison vive est atténuée par l'incorporation des principaux repères du calendrier religieux.

Dans ces deux domaines, Pierre Bordier note presque tout, le banal et ce qui est marquant. De 1748 à 1767, soit près de vingt années d'observations, il inscrit la variété des façons agricoles, des « couvrailles », d'octobre – quand on a fumé, labouré, semé les « bleds » – aux moissons de l'août, aux battages et aux mises en grange. Le printemps marque un moment de renouveau bref et intense des rotations et du travail, avec les labourages de mars pour les céréales rapides et les avoines. En juin, ce sont les fenaisons ; en octobre, les vendanges et les glandées. Le tempo des saisons fixe les grands cadres de la vie en Vendômois, comme ailleurs l'activité des marins est soumise au rythme des marées et à leur déferlement hivernaux. Chaque jour, les heures scandent les mouvements de l'homme dans un monde chiche de lumière où l'opposition des nuits et des jours trace une frontière aux multiples significations. Le comput des transactions que tient Bordier met en valeur l'importance des foires, de l'embauche saisonnière de la main-d'oeuvre – avec les louées domestiques à la Saint-Jean, pour l'année, et en juillet des « scyeux » (les « scieurs de blé ») pour la récolte –, enfin des loyers et des baux, de l'entrée en jouissance des fermes à la Toussaint.

Les autres scansions du temps viennent du calendrier de l'Église. Celui-ci impose le rythme hebdomadaire, le repos du dimanche, les mariages du lundi, le Mardi gras, à la veille du carême, qui interdit pendant de longues semaines les unions. La messe est partout l'occasion d'un rassemblement de la communauté le dimanche et aux fêtes carillonnées. Les fortes têtes désertent l'office pour le cabaret, qu'aucune autorité ne réussit à clore. On y délibère des intérêts de tous, on y échange les nouvelles. Avec les marchés et les foires, les assemblées dominicales sont des moments d'intenses relations sociales et individuelles, de négoces variés et d'information. C'est le calendrier des grandes fêtes (Pâques, Pentecôte, Toussaint, Noël, majoritairement présents) qui fournit les repères temporels familiers. Le même choix hiérarchise la fréquence des notations dans le journal de Bordier et dans celui de François Lattron, vigneron de Naveil, mais des variables se font jour - attachement spécifique à une dévotion, prescription professionnelle – qui ne sont pas équivalentes pour le laboureur et le vigneron. Certaines apparitions ou disparitions peuvent attester la différence de sensibilité ou la proximité de la ville, mais dans les deux emplois les notations festives sont concentrées principalement dans le premier semestre de l'année (67 et 54 %) : les mois où se préparent les récoltes sont les plus prolixes, céréaliers et vignerons vivent dans l'attente, le présent est pour eux toujours porteur d'un futur incertain, car c'est du ciel que dépendent les résultats du travail.

Deux conséquences découlent de cette organisation du temps enracinée dans les rythmes de la nature et les célébrations liturgiques. D'une part, elle dicte encore fortement les répartitions saisonnières des mariages, des baptêmes et des sépultures; l'apogée printanier des naissances et leur étiage d'automne sont pratiquement symétriques du mouvement de la mortalité saisonnière. La saison de la vie et celle de la mort se juxtaposent. Si les mariages sont plus libres, ils n'échappent pas à la triple contrainte des nécessités agricoles, des traditions et croyances populaires, et des prescriptions de l'Église : les quatre mois de janvier-février et de juin-juillet en rassemblent les deux tiers. D'autre part, à côté des grandes amplitudes biologiques, les paysans, et les citadins à un moindre titre sans doute, scandent les saisons par des célébrations plus ou moins intégrées par l'Église qui les a combattues. Ces célébrations soulignent le solstice d'hiver avec les rites des brandons, des « trefou », des bûches, ainsi que le cycle du Carême et celui de la Saint-Jean ; elles se raréfient ensuite.

Ainsi est-ce le cycle annuel qui s'impose le plus fortement à la société tout entière. C'est par rapport à lui que s'organisent la mémorisation – que l'on songe au rôle tenu par les anniversaires – et l'inégale densité de la vie. Seul le temps mesuré par le travail concurrence dans un découpage des rythmes de la vie cette grande scansion saisonnière. En labourant son « journal », le paysan montre une compréhension concrète immédiate ; la tâche relève de la nécessité observée, elle dicte le respect de la tradition ancestrale.

De surcroît, elle entraîne une moindre séparation du travail et de la vie sociale ; elle compose, dans la dépendance du temps, une liberté à laquelle tous sont attachés et qui est un enjeu du siècle. Peut-on laisser le temps se gaspiller? A cette question, les hommes d'Église, les administrateurs, les propriétaires, les économistes proposent des réponses différentes, mais toutes sensibles au scandale du « chômage populaire », au mauvais usage des fêtes, donc du temps. Multiplier la fête, allonger la détente, c'est en outre profaner un temps qui doit bannir tout ce qui n'est pas sacré. Écoutons le curé de Faye, dans le diocèse de La Rochelle :


« Le dimanche, dans l'octave du patron de la paroisse qui est Saint-Vivien, il se fait une assemblée à la porte et au-devant d'un cabaret du bourg, où il se commet plusieurs insolences, excès, ivrogneries, avec querelles et jurements, et avec si peu de soin de solenniser le saint jour qu'il ne se rend aucune personne de la paroisse à vespres

95

... ».


La fête est au centre des conflits culturels et religieux sur le temps. Sa répression s'inscrit dans les préoccupations de l'élite dirigeante, qui rêve à la fois de régler les comportements dans un sens profitable aux mœurs, à la production, et de créer des fêtes, occasions de célébrer les nouvelles valeurs. Quand le temps devient de l'argent, la force de travail perdue – celle de la jeunesse principalement – devient une valeur reconnue. Innombrables à citer, les œuvres des hommes des Lumières qui vont en ce sens: Montesquieu, Voltaire, le marquis de Turbilly, Faiguet de Villeneuve, Chomel, Rouillé d'Orfeuil. L'Ami des hommes, plus nuancé, prend la défense des fêtes, «aiguillon du travail » et institution divine ». L'Encyclopédie, les académies (celle de La Rochelle), les Sociétés d'agriculture sont contre l'oisiveté. Il est toutefois moins que certain que la police des fêtes ait triomphé des habitudes. « Les bacheliers du Centre-Ouest n'ont jamais tant dansé que dans les dernières années de l'Ancien Régime », a pu conclure leur historienne 96.

On aurait d'ailleurs tort de croire à une sorte de front de classe dominants-dominés sur les conceptions du temps, du travail et du loisir. C'est que la prégnance du quotidien, la culture matérielle des uns et des autres – même si elle ne s'exprime pas de la même façon   conservent des enracinements communs qui pourraient donner lieu à des réflexions profitables. L'ordre du temps des élites n'est pas indifférent aux accidents de la nature, mais leur pouvoir en dépend autrement, et l'on comprend ici tout l'intérêt qui peut mobiliser d'un même côté seigneur, curés, policiers contre la fête. Le contrôle de la finitude du temps est un problème politique autant qu'économique, religieux autant que laïque ; tout est mêlé ici. Le soleil, la liturgie, le calendrier politique se conjuguent pour organiser le temps collectif et, au XVIIIe siècle, les élites dirigeantes qui rêvent de contrôler les loisirs du peuple et de mettre sur pied des manifestations plus élaborées pour inciter au travail et à la vertu ne sont pas dans un autre univers que la majorité des dominés.

Dans le culte rural, agreste, qu'expriment les « fêtes des rosières », les distributions de couronnes aux vieillards ou aux jeunes méritants, dans ces grandes retrouvailles avec la nature qu'on impute à Rousseau et à Marmontel, on peut lire aussi la permanence d'un univers où l'églogue et la pastorale, les nostalgies arcadiennes n'ont jamais disparu. Elles disent autrement le rapport au monde et méritent un temps d'intérêt. La poésie de la nature a en commun avec l'almanach cet attachement à l'ordre éternel du temps.


Les saisons des poètes

Le « poème de la nature » traverse victorieusement les Temps modernes et se poser la question de savoir si sa résurgence active après 1769 constitue une naissance ou une renaissance revient à souligner la présence de cet intérêt culturel majeur, en dépit des changements formels et des colorations variées qu'il emprunte de l'âge baroque aux Lumières97. Son succès auprès des cœurs sensibles est lié à deux permanences : celle de la poésie descriptive et didactique qui, n'en déplaise à Boileau, conserve ses amateurs et intéresse petits et grands auteurs, La Fontaine ou le père Rapin qu'on lit encore dans les collèges du XVIIIe siècle; celle de la grande tradition antique de Virgile, Lucrèce, Hésiode. Un fonds gréco-latin de modèles, de traductions, d'imitations entretient le feu sacré des imitateurs des Géorgiques, et peut nourrir la réflexion philosophique, cohérente, organisée quand il reprend les images et les questions du De natura rerum. Virgile est l'exemple inimitable des écoliers et des académiciens de province, Lucrèce inspire le cardinal de Polignac et l'athée Sylvain Maréchal, Ovide suscite des générations d'imitateurs en français, plus rarement en latin. L'impulsion des littératures étrangères, Haller et Gessner pour l'Allemagne, Young et Thomson pour l'Angleterre, donne aux lyriques des colorations de mode où s'entendent sans doute autrement l'effet intense des sciences naturelles et peu à peu la découverte du pittoresque (le mot est anglais et lié à la peinture du paysage). D'épopées théologiques comme celle du négociant Dulart à l'académie de Marseille – De la grandeur de Dieu dans les merveilles de la nature (1751, cinq rééditions connues !) : 7000 vers, bon poids – en poèmes mondains mais chargés d'intentions apologétiques comme la Religion vengée du cardinal de Bernis – que Voltaire appelait « Babet la Bouquetière » –, on succombe sous le nombre des vers qui font place à la présence de la nature, au rythme des saisons, à la scansion des travaux et des jours, aux métaphores des bois et des eaux. « Le naturalisme s'installe au sein du didactisme et l'irradie » : c'est une vertu qui rattache tout un univers social à un sens persistant du terroir.

La muse française a stimulé les talents les plus divers pour reprendre, innover, nuancer ces façons de chanter et de peindre l'art du temps, car l'analyse intéresse autant les poètes que les peintres. Watelet en témoigne dans L'Art de peindre et Joseph Vernet dans ses Quatre Saisons. La mue décisive du lyrisme qui postule une invention vraie plus qu'une imitation rebouillie se dessine dans les années 1750 : le Discours sur l'inégalité est de 1753, l'article « Génie » de Saint-Lambert dans l'Encyclopédie de 1757, Helvétius mûrit entre 1740 et 1771 son grand poème Sur le bonheur, et Saint-Lambert les Saisons où se conjuguent les nouvelles harmoniques.

Le cycle saisonnier, qu'on retrouve de la peinture à la musique (Vivaldi, 1725 ; Haydn, 1801), est un trait constant de la poésie du temps. Bernis s'y risque vers 1748 avec les Quatre Parties du jour et les Quatre Saisons, mais c'est certainement le marquis de Saint-Lambert, rival heureux de Voltaire auprès de la tendre Émilie, Mme du Châtelet, qui par son ambition intellectuelle est le plus important. Il innove en matière de poétique, car à la tradition des genres il substitue la revendication de la manière et se réclame moins du didactisme descriptif que d'un art naturaliste, chargé d'un hommage à l'amour de la nature lié à l'homme tout entier. Les Saisons de Saint-Lambert, c'est le temps de tous vu par un philosophe, exalté par un moraliste – « pour le soulagement des campagnes », pour une politique du retour à la nature et au château – et chanté par un vrai poète. Ainsi l'Automne célèbre-t-il les vendanges et la chasse au cerf, mais il nous faut ici entrer dans le jeu et accepter de nous laisser séduire par une musique qui n'est plus tout à fait la nôtre :


Il vient [l'automne] environné de paisibles nuages,


il voit du haut du ciel le pourpre des raisins,


et l'ambre et l'incarnat des fruits de nos jardins.


De coteaux en coteaux la vendange annoncée


rappelle le tumulte et la joie insensée ;


J'entends de loin les cris du peuple fortuné


qui court, le thyrse en main de pampres couronné.


Favoris de Bacchus, ministres de Pomone


Célébrez avec moi les charmes de l'automne


l'année à son déclin recouvre sa beauté...



Au-delà des indispensables références culturelles, on peut sentir ici ce culte de la nature et du temps qui fait le succès du « poème-tableau ». C'est lui qui porte au sommet de la réputation intellectuelle et académique l'abbé Delille, exemple type du poète sorti du collège et grandi par les académies de province (il est couronné à Marseille) ; sa traduction des Géorgiques connut en France et en Europe un succès inoubliable. Après 1769, les Fastes de Lemierre, les Mois de Roucher – poèmes tous parus en 1779 et qui illustrent bien le nouveau genre des descriptions-épopées des saisons et du temps –, plus tard les Plaisirs de la vie champêtre, l'Homme des champs de l'abbé Delille, les Jardins de 1782, sont des textes à suivre et à relire, car ils révèlent la manière dont les poètes peuvent puiser au fonds littéraire commun et, plaidant pour un renouveau des mœurs, rencontrer à la fois les préoccupations des chantres de l'agronomie et le calendrier des humbles. « Les images trouvées par les hommes évoluent lentement », disait Bachelard ; ici, on lit comment la discontinuité du calendrier organise une vision diversement appropriée de l'homme dans la nature et de l'ordre du temps.


Temps de l'échange et de l'horloge

Il peut sembler paradoxal d'exalter le lyrisme à l'âge de la raison : ce serait oublier notre logique de l'imbrication diversifiée des notions et des choses. On peut préférer les vendanges de Rousseau - dans la Nouvelle Héloïse, à Clarens – aux récoltes de Saint-Lambert ou de l'abbé Delille, c'est affaire de goût, mais l'histoire nous contraint ici à comprendre les succès d'autrefois autant que ceux que l'évolution du goût a pu construire ou ratifier. Bref, l'exaltation descriptive n'a pas à être condamnée au nom du mouvement des idées; elle a de plus le très grand mérite de mettre en valeur comment en un même moment on peut se référer à plusieurs systèmes de pensée et de comportement. Car toute réflexion sur le temps aboutit à la constatation ambiguë que l'homme du XVIIIe siècle, à l'apogée de la seconde modernité, n'a pas rompu les amarres avec les vieilles chronosophies – aristotélicienne et augustinienne, pour opposer ici deux attitudes différant par rapport à la médiation temporelle – qui associent sans combat changement et stabilité, permanence et variation. L'impact du temps même de l'Église, celui des villes et des marchands, progressivement la conquête de l'exactitude raisonnée, le temps des horloges et des montres, révèlent simultanément comment à la structure cyclique des saisons et des jours se superposent la linéarité et une tendance triomphante vers la quantification du temps98.

Le compendium de Pierre Bordier, les innombrables livres de raison publiés ou inédits que l'on peut lire montrent la prégnance du temps de l'Église et la force ordinaire d'un temps à la fois structuré par le retour des fêtes et organisé par un irréversible progrès dont le point de départ est l'incarnation et l'avènement, le jugement. Ainsi la réflexion des clercs et des lettrés a-t-elle peu à peu fondé la possibilité d'une histoire, d'une chronologie, en rupture avec l'augustinisme qui tenait à la répétition des cycles. L'enseignement du catéchisme, la pratique des fidèles, la diffusion des dévotions pour sanctifier la vie et la mort autorisent à des degrés divers l'intériorisation de ces attitudes dans l'existence des individus. Depuis le XIVe siècle, la théologie et le sens profane, accélérés par les réformations, consacrent la valeur précieuse de la vie et du temps comme nécessités du salut. Toute la pédagogie chrétienne vise à unir l'histoire sacrée et la vie des individus, et la liturgie est conçue pour faire participer ceux-ci à celle-là. Le temps de chaque âme est aussi celui de l'humanité. C'est le sens profond des notations quotidiennes et répétées des célébrations et de la sanctification des heures. Si le calme des cloîtres et des monastères y est plus propice que le siècle et ses mondanités, ceux-ci en sont imprégnés. Songeons, dans le silence des campagnes comme dans le bruissement des villes, au rôle des cloches et à la manière dont elles accompagnent les heures du jour et les actes importants de la vie, dont elles scandent les joies et les peines de tous aussi bien que les grands désastres ou les manifestations de l'allégresse des communautés, du royaume. C'est un langage dont nous avons perdu la clef, mais qui contribuait à la valorisation du temps.

Des pressions se sont exercées, sinon pour remettre totalement en cause ces vieux symboles, du moins pour en modifier l'écho. On sait comment le monde de l'échange, celui des circuits monétaires et de la transmission des informations et des nouvelles, celui du crédit-spéculation sur le rapport de l'argent et de la durée, ont imposé peu à peu aux villes, à un moindre degré ou plus lentement aux campagnes, une transformation du temps social99. Le monde de l'immédiateté recule devant les nécessités de la régularité, et donc de la quantification du temps. Qui sait ne pas perdre de temps est désormais le maître. Les nouvelles exigences triomphent dans l'analyse du travail, qu'il faut fixer simultanément dans sa mobilité et dans sa durée par le contrôle de la main-d'œuvre salariale. C'est là une source permanente de conflits entre les maîtres et les compagnons, les employeurs et les employés, les administrateurs et les administrés. C'est un des aspects de l'histoire d'une humanité en passe de vaincre l'irrégularité, et l'effort sur ce terrain des hommes du XVIIIe siècle est identique à celui qui les anime pour contrôler dans le domaine des idées nombre d'hommes, volume de production, flux de circulation par le transfert de la physique à l'économie100. On sait aussi, comme le montre l'étude des instruments élémentaires de l'observation, voire de l'invention (chiffres arabes, quantités numériques, moyennes, tableaux, etc.), que les usages ont précédé la théorie. Le temps réfléchi pour un service progressif de l'humanité est, comme l'arithmétique, une métaphore travaillée par la société. Ce décalage est visible sur le plan de la philosophie entre la fin du XVIIe siècle newtonien et les débuts du XXe siècle einsteinien. Entre-temps, les hommes ont vécu dans la propagation lente des innovations : le calendrier relève du sacré (même la Révolution se cassera les dents sur sa réforme), l'organisation de la journée relève du profane, et peu à peu, au-delà101.

Le triomphe de l'exactitude relève, lui, de la multiplication technologique. Les moyens de la mesure se perfectionnent, mais ils ne se déconsidèrent pas tous au même rythme : les hommes du XVIIIe siècle, continuent de regarder leur cadran solaire, de retourner leur sablier et de graisser les rouages d'antiques clepsydres ; ils voient toujours filer le temps à la lueur des bougies qui fument, à la lente mobilité des astres. La vraie conquête, c'est le succès de l'horloge mécanique et de la montre, qui permettent de visualiser le temps en dépit des contingences (ciel nuageux, sommeil, inattention). Ils sont en rapport avec l'idée savante que le monde, l'univers, comme l'organisme humain, peuvent s'expliquer, se comprendre en termes de mécanique. La visualisation du temps dans l'horloge mécanique n'est qu'un aspect de la visualisation des mouvements astronomiques, et la métaphore si courante de Dieu « Grand Horloger » est unifiante selon cette conception de la rationalité. Les métaphores de l'horloge cosmique sont applicables à tous les domaines de la réflexion – la liberté de l'homme, les rouages de la société. Il n'est pas exclu que la familiarité concrète croissante des montres, fait de civilisation matérielle, ait alors engendré « une influence en retour du concret sur les nuances du théorique 102 ». C'est que l'horloge, machina machinarum, est la plus autonome des machines; c'est la machine qui fonctionne seule en régulation interne. Elle se prête donc à justifier les lois autonomes de l'univers comme la chiquenaude initiale du Grand Horloger, si riche dans la pensée d'un monde fasciné par l'artisanat comme par l'automatisme. Elle est, réelle ou cosmique, dans les poches ou dans le discours, un organe de régularité et un facteur d'harmonie. Pour les lecteurs de Newton, c'est un prototype réussi de l'explication généralisée du monde ; pour l'homme de la rue, c'est un instrument docile de sa maîtrise du mouvement, de l'espace, voire des apparences.

Les pouvoirs de l'horloge et de la montre, dont on ne peut ici retracer les étapes techniques 103, se sont accrus du fait de l'accumulation des découvertes, et de leur diffusion. Acquises sont celles de l'échappement (entre le XVe et le XVIIe siècle), essentiel car c'est son mécanisme qui permet le découpage mathématique de l'heure ; celles du pendule et du ressort qui, à la fin du XVIIe siècle, avec les travaux de Huyghens puis de Coster, réduisent l'inexactitude à quelques secondes. Le XVIIIe siècle perfectionne tout cela sous l'impulsion des Académies, à Paris et à Londres, et des marines : il faut résoudre le problème des longitudes. A la fin du siècle, toutes les innovations ont été assimilées : le temps est quantifiable. Il est la propriété de l'homme et non plus de Dieu, bien que l'Église n'en soit que plus sensible à sa maîtrise. Il faudra étudier un jour, à travers la littérature de la pacotille dévotieuse, comment elle a contribué à nourrir la discontinuité organisée du temps. Livres d'heures et de prières, manuels de retraites, arts de mourir proposent une sagesse du temps que la voie laïque des choses peut à son tour emprunter.

Dans ce changement qui fait passer la maîtrise du temps des mains des vieux sacristains et des gouverneurs de ville à celles de tous, l'action du marché et de l'organisation économique se révèle décisive. Les horlogers, entre France, Angleterre, Hollande et Suisse, sont fils du capitalisme commercial. Décisifs aussi, l'impulsion des communications, la régularisation progressive des transports et le progrès des véhicules. Désormais, l'horaire des diligences est affiché, publié et lu ; mais il tend surtout à être respecté. N'oublions pas cependant que chaque pays, quelquefois chaque ville, conserve son heure et que la journée démarre à des heures différentes selon les lieux. L'unification nationale du temps se fera au XIXe siècle. Jusque-là, on règle sa montre en fonction d'irréguliers fuseaux horaires. Déterminante encore, l'action des armées et des marines pour synchroniser le mouvement des troupes et des flottes. La montre permet d'échapper à la pagaille des aubes incertaines et à la confusion, elle autorise les coordinations et les combinaisons, elle est indispensable pour les opérations des nouvelles armes comme l'artillerie. C'est partout un instrument de discipline, ainsi qu'on le perçoit en Angleterre dans la réglementation du travail. La montre est partout où il faut gérer, partout où il faut contrôler. Une brillante industrie et des commerçants habiles, de la Suisse – pensons au père de Rousseau – à l'Angleterre – mère patrie du chronomètre, chef-d'œuvre de Harrison – et à la France de Bréguet, répondent à la demande croissante.

Mais celle-ci ne se réduit pas à une consommation rationnelle : elle est également un fait de mode et de distinction. Si l'on note dans l'univers des salariés de Paris comme dans les inventaires la montée des horloges et des montres, c'est que le souci pratique peut se cacher derrière – voire se concilier avec – le soin décoratif. L'horloge est ornementale, utile et pratique ; la montre est un instrument et un bijou. C'est pourquoi leurs apparences comptent autant que leur précision, sinon beaucoup plus. Elles indiquent l'appartenance à un monde cultivé, réglé ; dans les campagnes, elles désignent le notable. Partout, il est intéressant de les retrouver dans la pacotille des colporteurs avec les lunettes, le livre, l'image, les rubans, comme des outils de la transformation des personnalités et du monde. A Paris, les prostituées des bordels que fréquente Jacques-Louis Ménétra raffolent des montres des voyageurs de commerce suisses, et les cochers de fiacre portent des montres anglaises. L'industrie française, comme le déplore Berthoud en 1786, a cédé le terrain aux Suisses et aux Anglais qui travaillent pour les « meilleurs vendeurs de Paris », mais le style français de montre triomphe. La haute société consomme les produits luxueux de Bréguet dans l'Europe entière, tandis que les modèles utilitaires et meilleur marché viennent de Londres ou de Genève. Des foyers de la production et du trafic, ils gagnent les limites du monde connu.


Le fait décisif, ce n'est pas que l'horloge partout répandue soit une machine à mesurer le temps ; c'est que, désormais, elle le fabrique. Citons ici l'un des penseurs les plus importants sur ce sujet, E. Jünger :


« Cette assertion semble aller à l'encontre de l'idéalisme, qui a démontré d'une manière convaincante que le temps est l'une des formes de la représentation humaine. Mais cette représentation est relative aux peuples et aux époques et elle détermine, outre la technique de la mesure même, et plus généralement, la valeur qu'on lui attribue. Car on peut encore percevoir le temps de tout autre manière qu'en le mesurant. Si l'homme en tant que moi pratique, pour reprendre la formule de Kant, conçoit un nouveau temps du monde, il reçoit en tant que moi théorique la petite monnaie de son temps. Le lieu d'où lui revient cet écho est l'horloge prise en son sens le plus vaste. »


Le XVIIIe siècle voit naître là une souveraineté.


LE TEMPS DES HISTORIENS

L'histoire du temps perçu a montré les complexités de l'architecture temporelle où temps individuels, religieux, sociaux, collectifs s'imbriquent, alors que l'on constate le progrès croissant des moyens et des impératifs de régularité et de contrôle. Elle ne se sépare pas d'une interrogation sur le temps lui-même, qui devient alors matière première de l'historien. Or, tandis que l'on voit cette inflexion des usages gagner du terrain, on peut souligner des transformations majeures, si l'on regarde du côté des historiens et des manières de lire l'histoire. L'histoire des historiens bouge profondément au XVIIIe siècle, parce que le mouvement d'une pensée politique qui change dans ses références ne peut s'inscrire que dans l'histoire. C'est aussi que le siècle est un grand consommateur de livres d'histoire. Ecclésiastique ou profane, profuse dans ses disciplines annexes, accrue par l'apport de la géographie et des voyages que les classifications du temps lui annexent dans les catalogues comme sur les rayons des bibliothèques, l'histoire occupe une place non négligeable dans l'inventaire des productions proposées au contrôle de la librairie : environ 10 % des 1700 titres recensés en 1723-1727, encore 10 % vers 1750-1754, et près de 18 % vers 1788, cela pour les permissions publiques ; elle est plus stable dans les permissions tacites étudiées de 1750 à 1784, avec environ 10-15 %.

Bref, dans les statistiques probables de la production, l'histoire ne joue pas un rôle majeur – elle est loin derrière les belles-lettres et les sciences et arts –, mais c'est une catégorie essentielle du savoir, comme le confirme la diffusion des journaux. Avec 30 % des titres de comptes rendus dans les Mémoires de Trévoux et 23 % dans le Journal des savants au début du siècle (1715-1719), on peut voir en elle une discipline majeure pour le public des lettrés. Elle est partout majoritairement profane et diversement ouverte aux intérêts du temps, car l'évolution des contenus de chaque catégorie composant le matériel analysé varie beaucoup selon les observations. Si par exemple l'histoire séculière est constamment stable, voire en hausse, dans les registres de la Chancellerie, elle décline chez les jésuites de Trévoux, signe certainement d'un repli sur une valeur refuge : l'érudition et l'histoire ancienne. Retenons de cette évaluation l'existence d'une consommation, d'une demande, derrière laquelle se cachent des intérêts multiples qui vont de la formation du collégien à l'intérêt du citoyen. Dans leurs lectures, certains milieux sont plus que d'autres attirés par l'histoire, telle la noblesse dont les bibliothèques parisiennes et provinciales sont pleines à craquer de livres historiques104. Turgot, parmi les 5000 livres de ses bibliothèques, en a plus de 1200 d'histoire. La noblesse de Paris qui lit s'intéresse surtout au passé, et particulièrement au passé du royaume (40 % des titres). En Bretagne, en Languedoc, en Franche-Comté comme en Provence, chez les parlementaires comme dans l'épée, l'histoire oscille entre le quart et plus du tiers des inventaires, et elle gagne du terrain avec le temps.

Mais entre l'histoire des historiens et celle des lecteurs, il existe bien des décalages qui sont révélateurs tant de la façon dont les hommes du XVIIIe siècle sentent le passé que de la manière dont ils se représentent le temps. Deux exemples peuvent illustrer ce propos : l'étude de la vision historique chez deux provinciaux ; la place que l'histoire peut occuper dans l'almanach, production type de large diffusion nourrie et porteuse des grandes visions cycliques et mythiques de la temporalité. Ces exemples soulignent par comparaison l'espace réduit que le « système des connaissances humaines », rédigé pour l'Encyclopédie réserve à l'histoire. C'est un moyen de retrouver dans le domaine intellectuel les cheminements de la production aux consommations des ruptures majeures de la critique et des institutions aux capitalisations décisives d'un siècle qui voit définitivement l'histoire apprendre à raisonner et à douter de ses certitudes.


Vision du temps, vision de l'histoire

Pierre Bordier, comme d'autres auteurs de journaux, a consigné les menus faits de la vie rurale dans son compendium et dans son journal sur une période allant de 1741 à 1781. Par rapport à l'ensemble des textes de même nature, il offre une supériorité : le temps y est placé au centre de la réflexion, le temps cyclique y est interrogé par l'événement 105. Plus particulièrement dans son journal, il montre une capacité originale à s'intéresser au temps qui passe et à la mémoire qui en conserve le souvenir. Ce paysan qui chaque année récapitule les caractéristiques majeures de la vie agraire où il baigne rencontre sur la route de son cheminement intellectuel un texte qu'il recopie in extenso et auquel il va se référer : les Prophéties perpétuelles (dont une édition de 1743 chez Prault prouve la diffusion récente), attribuées à Pitagoras, Joseph le Juste et Daniel le Prophète, exemple type des lectures générales et succès d'édition populaire. Le texte se propose de donner une théorie des retours cycliques des années se reproduisant à l'identique tous les vingt-huit ans. Pour Bordier, il y a là désormais une clef de lecture du réel par laquelle peuvent se comprendre tant le cycle des générations (vingt-huit ans, c'est l'âge au mariage moyen) que celui des accidents agraires. Le paysan vérifie les prophètes aussi bien avec le retour de la rouille des blés qu'avec les pluies exceptionnelles, et si la périodicité ne se confirme pas toujours, il ne renonce jamais à s'y reporter pour saisir les révolutions du monde.

À côté de cette première construction temporelle, il met peu à peu en relation la suite des saisons répétées et l'événement isolé, comme si l'histoire qui l'intéressait se déroulait simultanément sur deux plans : celui de la lenteur et des retours insistants, celui des oscillations brèves et nerveuses. L'événement renvoie Bordier en même temps au local et au monde entier par ce qu'il a d'exceptionnel, de caractère accidentel et subi. Son journal retrouve la pratique des clercs qui, entre les relevés officiels, annotent leurs registres paroissiaux de remarques semblables : le grand hiver de 1709, la guerre, le sacre. Les événements retenus constituent l'histoire mémorable du chroniqueur rural : il peut y voir les écarts à la normale – ainsi des prix ou des récoltes – comme la suite des fastes et des faits qui ponctuent la vie du royaume. On y retrouve la force de la représentation temporelle norme-accident et aussi la conception de l'histoire qui s'imposent dans le système d'information auquel Bordier a accès : les prédications, les proclamations royales, les gazettes égarées dans les auberges. Par leur nature, les faits rapportés s'intègrent dans la vision cyclique puisqu'ils illustrent les événements biologiques de la dynastie ou les grandes fêtes religieuses (jubilés, année sainte). Dans la vision qu'a Bordier du temps et de l'histoire, l'inertie l'emporte sur les ruptures 106.

Si l'on compare cette attitude avec celle de l'abbé Michel Simon, savant auteur de l'Histoire de Vendôme et de ses environs, né et mort à Vendôme (1712-1782), qui illustre une vision citadine, cléricale et érudite, on note les différences et les traits communs. Curé, puis chanoine de la collégiale Saint-Georges, bénéficier confortable, l'abbé Simon exprime les intérêts des classes notables et moyennes qui ailleurs peuplent les académies. C'est un homme de goût – il a des tableaux–, ainsi qu'un homme de science et d'observation ; sa bibliothèque, principalement théologique et juridique, fait large place aux livres d'histoire (27 %). C'est un amateur des classiques plus que des Lumières, et un augustinien.

Son projet d'histoire locale pouvait se réclamer de bien des tentatives analogues, même s'il n'a pas été intégré aux réseaux des recherches érudites. Il meurt d'ailleurs sans avoir édité son texte, qui peut en l'état constituer pour nous un modèle de compilation historique. Son souci de méthode, de vérification et de critique est incontestable, mais il évoque aussi une vision historique datée. Consacrée pour l'essentiel à l'analyse du rôle des comtes, des ducs et des abbés qui ont illustré la région, son étude met surtout en valeur le rôle des institutions médiévales, le comté et l'abbaye. Le rôle des premiers se dégage dans l'affirmation contre l'extérieur et, en fonction des initiatives de tel ou tel personnage, juge à travers leurs actions bonnes ou mauvaises. Le rôle des secondes est, au-delà de multiples avatars, essentiellement vu comme le lieu d'un retour cyclique à la volonté des fondateurs, périodiquement et définitivement confirmée après le XVIe siècle. Le ton et le récit changent avec les Temps modernes qui voient l'intégration de la vision locale à l'histoire du royaume, l'éloge du dernier des ducs, Louis III de Vendôme, et les références imposées à l'œuvre des rois Bourbons.

Par rapport à Bordier, cette histoire est à la fois encore plus localisée et certainement beaucoup plus fixée par la chronologie des institutions. C'est l'histoire vue d'en haut, et principalement du destin des comtes et des ducs qui fonctionne selon la grille des valeurs morales et religieuses, révélateur de la façon dont l'abbé Simon juge l'action des hommes en son temps. Peu d'explications interviennent pour rendre compte des événements majeurs. C'est que ceux-ci sont rapportés à une conception du temps. Le temps du chanoine est un temps stable, répétitif, avec un commencement réitéré dans les divers registres de l'événement fondateur : fondation de l'abbaye, du comté, du duché, rattachement du duché au royaume (1712). En même temps il est altéré par des cycles qui s'établissent à partir du calcul des générations, celle des biographies notables, c'est la modalité normale de l'écoulement du temps. Ainsi peuvent se concilier les permanences et les changements, les progrès que constatent le savant ou le moraliste. L'histoire de l'abbé Simon est celle d'une stabilité profonde à peine interrogée sur un grand millénaire. Il n'est pas loin de comprendre le temps comme son voisin le laboureur, puisqu'il privilégie comme lui la permanence par rapport à l'évolution, le cycle par rapport au changement. On saisit là une double question majeure : comment l'histoire du siècle des Lumières a-t-elle pu intégrer une vision nouvelle du changement, puis la diffuser? Les frontières et les hiérarchies socioculturelles admises sont, sous cet angle, peu rigoureuses ; l'almanach va en révéler un autre aspect.


Les almanachs et l'histoire

L'almanach a retenu l'attention des historiens de la « culture populaire N depuis Ch. Nisard au XIXe siècle et R. Mandrou il y a trente ans. On est moins sûr aujourd'hui de la certitude des frontières qui du XVIIe au XVIIIe siècle se sont déplacées parmi les publics de cette littérature de large diffusion qui court la ville et les champs et se retrouve partout. L'almanach en ses multiples formules est de ce point de vue révélateur. De surcroît, il permet de retrouver la question posée initialement à l'entrecroisement des moyens de connaissance et de leur divulgation sociale.

Le rôle de l'almanach est d'abord de diffuser le temps de l'Église, celui de l'agriculture, celui de la santé, avec les fêtes, les saisons, les lunaisons qui influencent les corps. Il véhicule toute une appréhension de la vie, par ses âges, et de l'histoire avec des chronologies plus ou moins développées. Son but est le décompte du temps, et dans toutes les versions le calendrier occupe la place centrale. Avec l'Almanach ou pronostication des laboureurs, l'Almanach des bergers, le Messager boiteux ou l'Almanach liégeois, le Mathieu Laensberg, on voit aisément que l'on se situe dans une conception cosmique et cyclique du temps; l'influence des astres se prête à l'évocation astrologique des caractères et des tempéraments comme à la prédiction, le temps du présent est inséparable des probables révolutions de l'avenir.

Cependant, le XVIIIe siècle voit l'almanach évoluer dans deux directions. D'une part, une liaison s'instaure entre la généralisation de sa diffusion dans toutes les classes sociales et sa précision et sa spécialisation. D'autre part, de prophétique l'almanach devient historique et participe ainsi à ces changements culturels profonds que l'on rencontre chez Bordier et l'abbé Simon. Le succès de la formule est simultanément national et provincial ; à l'exemple de l'Almanach royal, on voit se généraliser les almanachs, calendriers et annuaires adaptés à des situations provinciales, urbaines, voire catégorielles (les chasseurs, les amateurs de poésie, la mode, les femmes). Cette transformation date principalement de la première moitié du XVIIIe siècle mais s'accélère après 1750. La bibliographie des almanachs, des annuaires administratifs et militaires107, recense avant 1700 une centaine de titres; vers 1750, plus de 300; sous le règne de Louis XVI, elle comptabilise à peu près 300 numéros de plus. Calendrier historique de la cour, Etrenne de la province, État royal pur, Étrennes militaires, ecclésiastiques, curieuses : il y a désormais à la disposition de tous un matériel qui permet de débrouiller la complexité administrative – c'est un usage rendu indispensable par la croissance urbaine et économique – tout en conservant le rôle d'éclaireur du temps, mais réduit à l'essentiel, et en répondant à des demandes multipliées d'informations en tout genre.

Du Compost des bergers à l'annuaire qui révèle le quadrillage des connaissances, il y a une lente transition. Ainsi, à Toulouse, au début du siècle, on publie encore l'Almanach de Milan, « véritable almanach universel [...] par le grand prêcheur de Chiaravalle où sont contenues les observations sur ladite année avec les remarques qu'on a fait des prédications qui sont arrivées au pied de la lettre ». On reste dans l'univers culturel des cosmogonies populaires : le dévoilement de l'avenir témoigne de la conception d'une histoire cyclique. Jusqu'en 1750, l'Almanach très curieux pour la ville de Toulouse perpétue cette tradition, mais il subit la concurrence du Calendrier de la cour du parlement. Décisives sans doute dans cette mutation sont deux imitations, celle de l'Almanach royal, best-seller de la librairie parisienne, et celle de l'Ordo ecclesiasticus, car l'on y voit une identique recension de personnels, une présentation de l'organisation annuelle des sessions sur le modèle du calendrier diocésain des offices et des fêtes. Souci profane et préoccupations sociales s'entremêlent ici pour conduire à un découpage comparable du temps et de l'espace, à une exposition classifiée du monde urbain. Après 1750, la formule de l'annuaire se précise dans l'Almanach historique et chronologique de Languedoc. L'utilité, l'inventaire l'emportent. Tout le monde y trouve ce qu'il a besoin de savoir : la date des foires, l'adresse d'un huissier, d'un négociant ou d'un syndic de métier. Livre de petit format, livre d'usage quotidien, les habitudes exigent la coexistence de plusieurs formules de vente comme de publication : on peut, pour 15 sols, acheter le Calendrier seul, comme on peut aussi se procurer chez le libraire le Messager boiteux pour 6 sols ; avec 1 livre et 10 sols, on a la version complète. L'annuaire-almanach et l'almanach-annuaire montrent l'imbrication des usages anciens du temps et du nouvel utilitarisme.

Parallèlement à ce rapport nouveau à l'espace et à la consommation, l'almanach enregistre discrètement la montée de l'histoire. On peut la suivre dans l'almanach le plus représentatif des formules cosmologiques et cycliques : le Messager boiteux, connu dès le XVIIe siècle dans ses éditions bâloises et alsaciennes, puis au XVIIIe dans d'innombrables publications en Suisse et en France. Il est vendu partout, comme son principal concurrent le Mathieu Laensberg, liégeois, dont il s'est quelque peu démarqué dans sa forme matérielle et dans ses buts éditoriaux. L'importance accordée au calendrier le situe dans la tradition, avec les vieux éléments du Compost (24 pages, soit un tiers du livret dans l'édition de 1770) et quelques pages consacrées aux figures du corps humain et aux rubriques astrologiques qui traduisent encore la communauté ; mais, surtout, le Messager boiteux se veut de plus en plus « historique ». Y aurait-il alors une version « populaire » de l'histoire, si l'on veut bien lire ce mot dans son sens le plus imprécis ?

Ce qui frappe, c'est la présence en coexistence – et non par un récit – des événements. Bordier faisait de même : il notait les accidents et les écarts, mais sans que son information lui permette d'atteindre une exhaustivité à laquelle peut prétendre l'éditeur de l'almanach. Le Messager boiteux nous livre ainsi quatre registres de chronique : la vie des grands, avec les fastes, les fêtes, les cérémonies (10-15 % du texte entre 1764 et 1789) ; les événements politiques, avec les guerres et les traités, l'histoire des peuples et des grands hommes (18 %) ; l'actualité, avec les techniques, les recettes, les remèdes, les inventions (5 %) ; la chronique juridique, avec les lois, les édits (2 % à peine), et massivement le monde des faits divers, catastrophes naturelles, monstres, femmes fécondes, grossesses prolongées, crimes et actes de vertu (plus de 60 %). On voit comment se construit une vision centrée sur l'actualité du hors-quotidien et organisée principalement dans l'espace européen, et surtout dans le royaume, même si les effets d'exotisme ont aussi une place. L'important, c'est que l'almanach offre une information déjà placée dans le recul et l'éloignement, une « histoire spontanée du temps présent ». Pour cela, il puise aux sources habituelles : les gazettes, les journaux, mais aussi les « occasionnels » et les « canards », sans qu'on puisse très précisément attribuer des origines claires aux faits rapportés. Simplement, l'almanach a trié ce que la gazette a livré sur le vif, ou presque. La cohérence de l'ensemble est moins à chercher dans la rhétorique du récit historique – qui n'est pas donné par une relation construite – que dans la permanence des thèmes traités108.

La guerre fournit une première brassée de faits. Elle épargne davantage le royaume, mais elle n'a pas disparu des inquiétudes fondamentales. Elle est le fond même d'une histoire qui songe à instruire les peuples comme le prince. C'est le grand jeu de la politique du monde qui s'y dévoile, en même temps que les belles actions et les mauvais rôles : la guerre est le théâtre des passions, châtiment cyclique des hommes et déjà objet de critique, car le malheur des hommes révolte les âmes sensibles comme les cœurs populaires. Les princes, maîtres de la guerre, occupent une place comparable : ils font l'histoire. « Bénissons le ciel de voir aujourd'hui la paix rendue à l'Europe gouvernée par des princes doux, éclairés et équitables », écrit le Messager boiteux de 1760. Actes et faits de princes mettent en valeur la diffusion de l' « imposant appareil » de la représentation royale avec les cérémonies et les fêtes. Mais l'occasion est aussi donnée de dresser le portrait du bon ou du mauvais prince, et par-là d'exprimer l'attente des sujets. Heureux les princes pacifiques et bienfaisants, mais les matamores et les rois de guerre, qu'incarne bien Frédéric II, sont condamnés. Ainsi se glisse dans l'almanach un soupçon, encore très moral, de critique des actions politiques qui caractérise l'ensemble de l'histoire des individus.

Celle-ci est du ressort du fait divers, du beau crime et de la larme à l'œil : le brigand et les belles amours contrariées, les belles morts instructives pour tous, les beaux supplices et les bons vieillards révérés constituent la peinture très conservatrice du monde qui domine l'almanach. Il n'en incorpore pas moins bien des leçons du temps : s'il véhicule encore « préjugés » et « superstitions » que dénoncent les gens éclairés, il fait place aux indices du changement, au désenclavement des cultures. Il loue les inventions motrices, les remèdes prometteurs, les découvertes savantes, les préceptes de l'hygiène démographique, l'inoculation. L'almanach accueille les Lumières, un zeste de tolérance religieuse et de critique des institutions judiciaires : le Messager boiteux condamne la torture et l'esclavage (1787, 1789). Il banalise les idées en même temps qu'il enregistre leur large diffusion.

Le Messager boiteux range l'histoire à la frontière entre le temps qui passe et le temps passé; il organise les faits rassemblés dans une chronologie plus ou moins précise et confrontée chaque année aux dates clefs de l'histoire. Histoire qui reste approximative, par opposition à l'évocation traditionnelle du calendrier ou des faits chronologiques essentiels : « Depuis la naissance de Mon Seigneur Jésus-Christ nous comptons 1787 ans, depuis la création du monde 5 736 ans, depuis le déluge 4080 [...] depuis l'invention de l'art de l'imprimerie à Strasbourg par Jean Gutenberg 847 ans [...] depuis Charlemagne 973 ans [...] depuis l'alliance des États-Unis d'Amérique 12 ans. » A l'exception de la dernière date évoquée, l'ensemble ne bouge pas le siècle durant ; les autres faits sont majoritairement dynastiques et politiques, à la fois sacrés et profanes. Cette chronologie n'a rien en soi de populaire : c'est le matériau simplifié de l'histoire savante, et de surcroît un matériau remis en question, ainsi pour ce qui concerne l'histoire sainte. Si elle évoque l'histoire, elle n'est pas en rapport direct avec la relation historique, qui demeure inscrite dans les limites de la perception annuelle.

L'almanach évolue peu, mais il incorpore progressivement un discours historique plus complexe par le travail de la critique en créant la « mémoire du présent », une vision anticipée du futur sur le présent qui devient passé mémorable digne de célébration109. Le Messager boiteux est désormais attendu sur des terrains temporels où la tradition peut être contestée, donnant ainsi une vision nouvelle de l'histoire politique ou des représentations sociales, comme celle des peuples. Fidèle à la fois à une vision cyclique du temps et à une représentation linéaire pédagogiquement morale de l'histoire, il sensibilise à la vie publique le monde élargi de ses lecteurs. L'histoire qu'il adapte concilie l'information immédiate, la leçon pour l'avenir, l'expérience du présent et l'utilité. Comme le compendium de Bordier, comme l'Histoire de Vendôme de l'abbé Simon, l'almanach montre les possibilités indécises du changement sans rupture. On conçoit que ces trois types de pratiques traversent lentement les plages calmes et les phases tourmentées des siècles. C'est qu'ils donnent corps à des pédagogies sociales différenciées où chacun peut puiser à sa guise, selon ses moyens et ses besoins, dans la mémoire et la coutume.


Histoire, mémoire et coutume

Il y a en commun entre les traditions et les pratiques du temps et les discours de l'histoire de constants échanges : le temps linéaire de l'Église, temps d'une évolution progressive et irréversible, s'accommode de la lecture répétitive et cyclique de l'histoire de la nature et des actions humaines ; le temps linéaire et cumulatif des philosophes, des lettrés et des savants peut admettre une évolution régressive, ceux-ci invoquant alors la corruption du goût, la dégradation des mœurs, la perversion de la religion, la décadence politique, l'éloignement de la nature 110. C'est ce qui oppose les Modernes aux Anciens en une querelle qui survit au Grand Roi. L'évolution qui caractérise ces attitudes au XVIIIe siècle se nourrit d'arguments divers qui justifient parfois les comportements les plus contraires. Ce qui importe, c'est de comprendre l'extension de cette vision linéaire par rapport aux anciennes traditions et de saisir comment elle nourrit une vision philosophique large par la promotion du progrès. Il faut avant tout retrouver la complexité des pratiques dans ce qui dessinait alors le « territoire de l'historien », c'est-à-dire à la fois des institutions et des acteurs, des choix qui mettent en valeur le lien unissant l'histoire telle qu'elle s'écrit pour l'Église et pour le roi, avant de devenir autrement partie prenante du patrimoine des philosophes. L'historiographie habituelle, centrée sur les œuvres mais négligeant les institutions sociales, a encore une fois mis l'accent sur les certitudes, mais trop laissé dans l'ombre les débats et les compromis.

Deux grands protagonistes se partagent les faveurs de Clio, de l'âge classique aux Lumières et s'accommodent d'une conception commune : l'Église et la royauté. Pour l'une et l'autre, l'histoire reste utilitaire : c'est la sage conseillère des princes, de Bossuet à Mably, du Discours sur l'histoire universelle au Projet d'étude de l'histoire dédié au prince de Parme ; au-delà de la sagesse politique, elle révèle la nature de l'homme. Alors l'étude du passé vise à confirmer les vues du moraliste et l'apologétique. La vision de toute une partie de l'opinion reste totalement imprégnée par le catéchisme des images historiques mises par Bossuet au service de la théologie, pour la sauvegarde de la stabilité et d'un monde voulu par Dieu, contre le changement. La rationalité de l'histoire ne relève que des desseins de Dieu, même si des causalités naturelles et humaines lient entre eux les événements de ce monde. C'est une histoire à laquelle il manque peut-être malgré tout l'essentiel, c'est-à-dire le sens du temps et de l'évolution111.

Ce que Bossuet et ses imitateurs mettent au service de leurs idées religieuses, d'autres, à la demande expresse ou non de la monarchie, le placent dans la confirmation d'une politique ou plus largement encore dans l'approbation d'un destin collectif, celui du royaume de France confié à ses rois Bourbons. L'histoire servante de la politique est mobilisée pour justifier telle ou telle attitude, tel ou tel choix. Ainsi le problème de la Constitution oppose-t-il deux systèmes originaux et riches d'avenir : la thèse romaniste de l'abbé Dubost et la thèse germaniste de Boulainvilliers. De ce fait, les discussions sur l'histoire de France font partie de ce qu'il y a de plus vivant dans la culture du XVIIIe siècle, parce qu'elles sont enracinées dans la poussée de la société civile vers le pouvoir, et très tôt s'engagent dans la recherche d'une légitimité112. Le problème posé est celui de l'usurpation du pouvoir par la monarchie absolutiste. C'est un débat authentique, même s'il projette dans le passé les questions du présent et si les protagonistes tordent quelque peu le cou aux témoignages pour justifier leurs positions. Montesquieu, dans L'Esprit des lois, n'échappe pas à la controverse : il lui consacre trois livres qui, replacés dans l'ensemble, traduisent un dessein plus général encore, susceptible à plus long terme de tirer l'histoire de l'utilitarisme, pour y rechercher les « lois » qui sont à l'œuvre dans les pratiques de gouvernement comme dans les coutumes.

On aurait donc tort de créer une frontière artificielle entre l'histoire des philosophes et celle des serviteurs des causes religieuses et royales. L'idée de renvoyer dos à dos l'histoire des érudits et celle des littérateurs est tout aussi imprécise : elle juge à l'aune de l'histoire positiviste le travail des uns et des autres sans considérer les différences de public et d'instances de reconnaissance dans la perspective d'une communauté d'intérêt culturel qui peut accorder aux pratiques de l'histoire des usages différents113. Ce qu'exprime au sommet de l'intelligence Montesquieu et ce à quoi s'appliquent plus besogneuse-ment d'innombrables savants et plus encore d'amateurs dans leurs cabinets, c'est qu'en élaborant les matériaux de l'historien on a une autre voie que celle des théodicées pour dominer la mutation et comprendre le changement. Le siècle des Lumières croit à l'histoire, parce que ses intellectuels ont dégagé des faits des logiques historiques inscrites dans la nature des choses pour pouvoir penser contre la contingence et dominer l'événement, tant au niveau des causes générales que des causes particulières. Dire que l'histoire pâtit de fins qui lui sont étrangères, c'est ne pas reconnaître que, entre les différents domaines où fonctionnent les recherches des historiens, il existe un lien puissant et tout aussi moteur que le rationalisme : celui de l'érudition et de la critique philologique. Le constat s'impose à qui veut comprendre le destin de l'histoire des Lumières autrement que par référence à l'épistémologie du XIXe siècle.

L'historien du XVIIIe siècle cherche d'abord à instruire et, comme le veut la tradition rhétorique, il a besoin de plaire pour convaincre. La force du préjugé littéraire entretient le succès de pratiques qui nous étonnent, mais qui ont valeur pédagogique et apparentent l'historien à l'orateur, l'histoire à l'éloquence. C'est ce que préconise l'érudit Lenglet-Dufresnoy dans sa Méthode pour étudier l'histoire, publiée en 1713 mais constamment rééditée :


« De quelle manière veut-on que l'on écrive l'histoire, si ce n'est pas avec cette éloquence mâle et cette élévation qui ne doit point trouver sa place dans des mémoires particulières, mais seulement lorsqu'il faut décrire les actions d'un peuple qui a brillé par la grandeur et par la dignité

114

? »


Est-on jamais sorti totalement de cette vision des choses ? On peut en douter. Ni la constance du préjugé rhétorique ni l'utilité ne doivent masquer l'hétérogénéité des pratiques : celle du pédagogue de collège – songeons à Rollin et à son best-seller l'Histoire ancienne – celle des historiographes hâtifs – songeons à l'abbé de Vertot qui voyait dans les archives d' « inutiles paperasses et dont chacun connaît encore la réponse à celui qui voulait lui fournir des détails inédits sur le siège de Rhodes : « Mon siège est fait » ; songeons à Voltaire et à Montesquieu qui, de façons différentes, ont contribué à la rencontre de la philosophie et de l'histoire, donc au progrès de l'analyse et de l'explication. Avec d'autres auteurs, ce sont des historiens, mais tous ne raisonnent pas de la même manière et ne visent pas les mêmes fins. Mais ce qui les unit n'est-il pas aussi important que ce qui les éloigne, c'est-à-dire la fascination d'une époque pour essayer d'appliquer à la domination du savoir et du temps une même volonté de cumulation et de systématisation ? Étudiant la presse dans toutes ses traces, gazette, feuille, journal littéraire, donc l'écriture du présent par excellence, ce que l'on découvre pour une année choisie, 1734, c'est la prégnance de la référence à l'histoire, sa qualité de moyen de connaissance, sa capacité de renouvellement attestée par la critique des méthodes, des objectifs et des classements. « Le triomphe de l'histoire est celui de l'esprit moderne en tant que conscience aiguë du temps et de l'évolution115 . »


Les institutions de l'histoire critique

La mutation de la méthode historique s'est jouée quelque peu avant le XVIIIe siècle. Elle est incontestablement associée au partage religieux qui a déchiré l'Europe et à la « crise de la conscience ». L'érudition catholique était condamnée à l'histoire, comme la science protestante à l'herméneutique scripturaire. L'agressivité critique de Pierre Bayle, figure emblématique des débats du tout premier XVIIIe siècle, est à comprendre dans ce contexte et à situer par rapport à la grande multiplication des connaissances et des pensées qui caractérise les années postérieures116. La volonté de saisir la rationalisation de l'histoire ne doit pas masquer l'énorme travail qui s'accomplit dans ses institutions, dont l'étude est peut-être le seul moyen de redécouvrir une composante culturelle majeure. Dans cette perspective, quatre cercles sont à distinguer, bien qu'ils ne fonctionnent jamais de façon totalement isolée : les congrégations religieuses, et plus particulièrement l'œuvre bénédictine ; l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; les serviteurs du roi, historiographes ou employés du Cabinet des chartes ; les sociétés savantes provinciales. Une étude plus fine mettrait en valeur les correspondances réelles établies entre ces divers réseaux, les recoupements ainsi que les variantes ; il s'agit tout au plus ici d'approcher le fonctionnement d'une communauté, et non pas de restituer une théorie de l'histoire improbablement unifiée.

Les travaux et les méthodes des mauristes définissent un premier ensemble où le processus de production des archives repose sur les principes de la Diplomatique (1681) mis en œuvre par dom Mabillon. De cette première génération – Mabillon est mort en 1710 – à la Révolution, l'œuvre bénédictine est portée par le réseau des grandes abbayes, et plus particulièrement par l'impulsion que Saint-Germain-des-Prés donne aux recherches. Trois entreprises se sont à la fois succédé et croisées dans la dynamique mauriste : l'une se voue à l'histoire de l'ordre et à l'ensemble des sciences ecclésiastiques, de la patristique à la liturgie ; l'autre, avec dom Montfaucon et dom Tarrisse, consacre l'avènement des études historiques de la France avec son Histoire littéraire, son histoire ecclésiastique (la Gallia Christiana), ses histoires provinciales (Languedoc, Bretagne, Bourgogne) ; le recueil des historiens des Gaules, la publication de textes innombrables insèrent finalement le travail des bénédictins dans les débats du temps, par exemple sur la conception des origines ou sur la place à donner aux études antiques.

L'ampleur de l'œuvre engrangée met en valeur trois principes importants pour la connaissance des pratiques culturelles. D'abord, elle repose sur la nécessité d'une formation des professionnels, longue, exigeant des apprentissages techniques et méthodologiques complexes. C'est elle qui permet le travail de tri et d'authentihcation, la collecte des manuscrits, leur copie. Cette action rencontre la politique royale, et son dynamisme est inséparable du sens que lui confère le destin de la monarchie et de l'Église. En second lieu, l'entreprise bénédictine fonctionne en réseau de sociabilité; elle s'appuie sur la correspondance, le voyage, la rencontre. Elle témoigne d'une vitalité des congrégations régulières qui ne se dément pas117. Enfin, par ses options épistémologiques, l'entreprise des bénédictins s'apparente totalement aux innovations que l'on découvre ailleurs, par exemple dans les sciences de la nature ou dans les efforts pour contrôler et comprendre l'espace. La collation triée des sources, le travail de la critique reposent sur l'observation, la mise en ordre par comparaison, le classement et la taxinomie. Ainsi se voit consacrée la supériorité de l'écriture sur la parole et du public sur le privé. Un ordre préexistant a été recomposé pour le travail documentaire. L'antiquaire et l'archiviste sont, dans leur domaine, acteurs d'une coupure décisive : avec Mabillon, ils disposent d'un instrument de théorie matérialisée pour découvrir la vérité qui ne relève pas seulement du progrès de la raison mathématique118.

Entre le réseau bénédictin et l'Académie des inscriptions, le commerce social et épistolaire tisse des liens nombreux. D'une certaine manière, l'Académie fondée par Colbert prend le relais de l'activité mauriste quand celle-ci ralentit quelque peu ou connaît avec le jansénisme une crise, partiellement résolue par le transfert des responsabilités au Cabinet des chartes. Créée pour illustrer par les inscriptions et les médailles la « gloire du roi », la « Petite Académie » est devenue sous la tutelle de l'abbé Bignon un centre moteur où toutes les disciplines sont représentées : archéologie, épigraphie, paléographie, histoire ancienne et moderne, histoire de l'orientalisme. Une quarantaine de membres, hiérarchisés par leur fonction et leur notoriété, comme dans tous les cénacles académiques, y travaillent sous contrôle. En échange, la monarchie leur garantit rétributions et places dans ses administrations. Tout ce qui compte en matière d'érudition a fini par s'y retrouver : Nicolas Fréret, Antoine Galland, l'abbé Jean-Jacques Barthélemy – qui publie à la veille de 1789 le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce dans le milieu du IVesiècle –, Bourguignon, Bougainville – l'abbé, pas le marin –, Foncemagne et La Curne de Sainte-Palaye. C'est un milieu de professionnels au recrutement social très équilibré, ouvert aux talents du tiers état et du clergé, et dont la force provient du service de la monarchie.

L'Académie est le lieu du développement de la critique érudite, de la constitution des bases de l'archéologie et de toutes les sciences auxiliaires de l'histoire, en même temps que du redéploiement des études antiques et orientalistes par les communications et les concours. Compagnie d'Ancien Régime, elle a mis l'enquête au service de l'histoire et de l'État, sans aller jusqu'à représenter dans son champ, au même titre que l'Académie des sciences pour l'expertise ou l'Académie française pour le langage, la structure unique de référence du monde intellectuel érudit. Elle impose l'idée-programme que l'étude de l'Antiquité classique peut être l'organon d'une érudition de service et le creuset nécessaire à l'histoire de France, dont elle ne vient pas à bout. Ni vase clos des érudits marginalisés hostiles aux Lumières, ni cénacle conservateur méfiant envers toute hétérodoxie, l'Académie a su accueillir – non sans modération, il est vrai – les individus et les questions qui incarnent les Lumières : Caylus, de Brosses, Duclos, Pastoret. Surtout, elle s'est montrée très sensible à la défense de l'interprétation aristocratique des Lumières jusqu'à son ouverture libérale. Le cercle Boulainvilliers et celui des parlementaires se retrouvent là sur un catalogue de valeurs intellectuelles essentielles : contre la vision rhétorique de l'histoire, pour la critique, pour l'enquête raisonnée et le classement des questions, pour l'émancipation des préjugés, pour la promotion du talent et des mérites.

Au total, l'Académie construit une sphère de liberté, aux audaces intellectuelles réelles mais tempérées par prudence pratique et tactique. Comme l'a montré L. Gossman, elle n'est pas loin de l'opposition parlementaire dans sa critique de l'absolutisme, mais elle ne peut suivre les philosophes dans leurs choix les plus radicaux. En d'autres termes, l'un des aspects de la marginalisation de l'Académie, c'est l'absence d'un choix idéologique décisif et la conciliation avec la vision traditionnelle de la nature et de l'histoire. Les non-conformistes de l'érudition sont toujours en porte à faux, à l'exemple de La Curne de Sainte-Palaye, illustration de l'érudition critique fondatrice de l'histoire médiévale mais incapable de voir autre chose dans la société que l'ordre ancien respectueux de la loi et de la hiérarchie traditionnelle. Ainsi, pour les érudits, l'histoire est-elle une fin en elle-même, tandis que pour les philosophes comme pour la monarchie elle justifie une action pour un progrès. C'est le libéralisme de la non-intervention.

L'écho de cette double marginalisation – celle des bénédictins et des clercs empêtrés dans les querelles théologiques, celle des érudits distants à l'égard des philosophies du progrès – s'entend dans la constitution du troisième cercle : le Cabinet des chartes. Son aventure illustre parfaitement le mouvement qui développe les recherches historiques dans une visée administrative et réglementée. Les fondements juridiques et historiques de l'État monarchique conditionnent et impulsent toute l'entreprise confiée à l'un des adversaires les plus réputés des philosophes, J.-N. Moreau. Cet avocat nourri de culture classique, lié aux d'Aguesseau et auteur de la fameuse satire sur Les Cacouacs, hérite d'une mission multiple : gérer le dépôt d'archives installé à l'ombre du Contrôle général des finances en 1759, mettre sur pied un programme d'investigation pour centraliser tous les documents dispersés jusque-là et nécessaires à l'administration, et au-delà, comme on peut le lire dans le programme de 1762, développer un « dépôt de droit public et d'histoire ». « Les découvertes de l'historien doivent s'unir au raisonnement du jurisconsulte, et tous les deux doivent se prêter un mutuel secours. » Ainsi le pouvoir pourra-t-il retrouver tous les éclaircissements nécessaires à son affirmation, déboucher sur la pratique et régler les contestations.

L'activité archivistique et administrative du dépôt des chartes est considérable. L'enquête mobilise une forte partie du réseau des bénédictins, des académiciens parisiens mais aussi provinciaux. A travers toutes les institutions, des bibliothèques aux chartriers des paroisses, elle ramasse des milliers de copies dans toutes les provinces ; 40000 figurent encore au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, mais beaucoup viennent de l'étranger. Un budget, des salariés, un comité de direction – la Conférence des chartes – où se rencontrent administrateurs (Bertin, Paulmy, d'Aguesseau) et érudits, un programme de publication placent encore sous le signe de la professionnalisation et de l'expertise la rencontre de l'histoire et de la politique. L'action centralisatrice des actes et des codes doit venir au secours d'une politique de réformes juridiques que Bertin présente à Louis XVI dès 1774 : l'histoire savante et érudite doit appuyer la quête de légitimité dont la monarchie a de plus en plus besoin, dans l'idée de retrouver les origines et les principes. En 1778, le « Comité d'histoire et de droit public» reçoit mission de codifier l'ensemble afin que puissent se dessiner les cadres d'une Constitution. Il est sans doute trop tard pour que l'État se réforme, mais l'œuvre du Cabinet des chartes et de son directeur montre l'ambiguïté de tout jugement porté sur l'histoire des Lumières: cette institution qui a travaillé à la définition des tâches et des méthodes, à la construction d'une expertise, ne pouvait pas rompre son association avec l'État et sa politique juridique, alors même que l'idée de fonder un droit plus équitable non par l'histoire mais par la raison avait gagné dans l'esprit public119.

Une contradiction analogue s'impose dans l'ultime cercle des historiens, celui des académiciens provinciaux. Les sociétés provinciales ont fait une large place à l'histoire qui se range pour eux, dès les origines, parmi les sciences humaines au sens où l'entendait Furetière, et sans que ce goût pour le passé se distingue immédiatement de la rhétorique et de la pédagogie. Plusieurs facteurs permettent aux activités historiques de se développer largement. En premier lieu, la conscience provinciale, par opposition à Paris, s'affirme toujours à partir de l'évocation du passé. En second lieu, la vision académique adhère spontanément l'idéal de progrès et de réformes qui anime d'un même pas hommes de Lumières et administrateurs; l'histoire gardienne du passé devient alors maîtresse de l'avenir et autorise la mesure des transformations de l'esprit humain. Elle doit alors enseigner une manière de penser et de vivre qui est déjà accession à l'indépendance, promotion d'une nouvelle cléricature. Fondée sur la réconciliation des antagonismes sociaux et sur l'intériorisation des valeurs de la sociabilité aristocratique, elle garantit la liberté; bourgeoise, elle permet de penser le changement. Alors l'histoire s'installe partout dans le catalogue des activités, avec des sociétés plus riches en ce domaine, Toulouse, Besançon, Dijon, Marseille, Nîmes, Lyon, qu'illustrent quelques concours réputés. Les parlementaires et la robe érudite y jouent un rôle certain, qui n'étonnera pas. S'il faut citer un seul exemple sur plusieurs centaines, je désignerai François Droz, conseiller au parlement de Besançon et correspondant des bénédictins et du Cabinet des chartes ; c'est l'animateur d'une activité intense qui n'a pu se développer en profondeur et partout que grâce à l'accord général.

Ce qui compte, enfin, c'est le rôle et le statut que l'on prête à l'histoire. Celle-ci garde tout d'abord la fonction d'octroyer la « capacité de gouverner à ceux à qui la naissance en donne le droit » ; en même temps qu'elle justifie les privilèges des élites dirigeantes, elle va accroître les libertés de tous face à l'État et, ainsi, devenir « l'école du vrai citoyen ». C'est pourquoi elle est majoritairement provinciale et profane, c'est pourquoi elle se place au service des Lumières. Provincialiste, elle élargit l'étude du passé à celle des coutumes et des mœurs, et l'histoire des néo-Immortels provinciaux réconcilie Mabillon et Voltaire. Du premier, elle a le souci de l'inventaire critique, des chronologies vérifiées ; du second, elle conçoit ses ambitions au service d'une vision de l'humanité conforme à la conception d'un temps linéaire et progressif :


« Les malheurs communs ou la prospérité publique, l'accroissement ou la décadence des empires, prennent pour ainsi dire des nuances différentes dans les provinces diverses qui composent les grands états parce que les climats, les moeurs, les usages et mille autres causes physiques et morales y produisent des variétés sensibles. Ces traits échappent souvent à des yeux désintéressés ; on les chercherait vainement dans les histoires générales. Mais celui qui s'est fait par devoir une étude sérieuse du territoire et du génie national les découvre toujours dans les mémoires originaux qu'il consulte avec réflexion et dans les monuments qui ne subsistent que pour lui seul. »



On a vu, à travers les différentes modernités du dispositif de l'histoire, la difficulté d'opposer terme à terme l'érudition et la raison, les érudits et les philosophes. S'ils ne sont pas toujours sur des positions analogues, ils s'intègrent dans une même vague de pratiques culturelles. I. O. Wade120 avait raison de souligner l'importance de la rencontre de Senones quand, pour écrire l'Essai sur les moeurs (1756), Voltaire va puiser ses références dans la bibliothèque de dom Calmet. L'épisode marque les filiations profondes et le débat irrésolu. A l'ordre de la raison raisonnante, Voltaire oppose les réalités empiriques de l'histoire, mais celle-ci est conçue comme l'histoire de l'esprit humain, et tout l'effort d'historien du philosophe de Ferney parle en ce sens, de l'Histoire de Charles XII (1732) au Siècle de Louis XIV (1739-1751) et du Précis du règne de Louis XV (1751) jusqu'à l'Histoire de Pierre le Grand (1763) 121

Conçue comme histoire de la civilisation, l'histoire voltairienne ouvre la voie aux tentatives qui montrent la logique du développement des facultés humaines caché derrière les aléas et les crimes de l'histoire ; elle permet la réflexion de Turgot (Tableau philosophique des progrès de l'esprit humain, 1750) et celle de Condorcet (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1794). Au total, l'histoire ne nous enseigne peut-être qu'une seule loi, c'est que l'homme accroît sa raison et sa liberté dans le flux du temps, et ainsi sa capacité à transcender le passé122.



CHAPITRE IV


Les deux Frances : le royaume paysan et le royaume marchand

L'effort de connaissance fait pour dominer l'hétérogénéité de l'espace et des populations, l'intense développement des moyens d'une maîtrise des espaces, et la diversité des manières de penser et d'unifier le temps, tout cela montre que les Français du XVIIIe siècle vivaient dans des étendues culturelles contrastées et mêlées. Une majorité d'entre eux connaissait des frontières étroitement circonscrites et ne s'insérait dans le réseau des relations plus larges qu'en fonction d'une circulation des marchandises et des hommes, des ordres et des informations qui dépendait d'une organisation des transports, de l'infrastructure administrative, d'une capacité à la mobilité et à l'ouverture. L'univers des campagnes apparaît alors, dans les limites d'un monde plein fixé depuis le XIVe siècle123, essentiellement dépendant de sa dimension spatiale. Les géographes nous enseignent aussi que les villages y sont des points fixes, dont les relations sont principalement conditionnées par la distance qui les sépare, c'est-à-dire la dimension linéaire124. Quant aux ressources naturelles et aux échanges qui en dépendent, ils varient selon une troisième dimension relative à l'offre et à la demande, aux capacités et aux besoins courants, qui est une dimension qualitative. Ce sont ces trois dimensions qui forment le contexte de la vie paysanne, à la fois comme rapport à la terre et comme mode de rapports entre les hommes.

Cette sphère, dont les origines féodales laissent encore des traces profondes dans la linéarité des rapports sociaux, des paysans aux seigneurs, des seigneurs inféodés aux suzerains en survivance, plus ou moins soucieux de faire respecter leurs droits, a été depuis le XVIe siècle réorganisée et conquise par la monarchie administrative. L'État territorial des Bourbons reposant sur la force des peuples, les administrateurs royaux sont obsédés par la connaissance et la maîtrise du territoire où l'impôt croît et peut se rassembler aisément, où l'armée peut et doit trouver aisément ses soldats. L'expansion urbaine, la trame des bourgs et des villes sont, dans cette perspective, intégrées par le modèle administratif et militaire, fiscal et bureaucratique qui associe la circulation des hommes et des valeurs sous forme d'argent et de service. L'action de la monarchie a ainsi fourni un premier espace de débouchés pour les excédents de la production en même temps qu'une source de revenus monétaires. Un processus d'intégration territoriale est donc à l'œuvre qui rapproche à sa façon la diversité des économies paysannes : le « royaume paysan », le « royaume profond » est non seulement l'objet privilégié de l'histoire agraire, mais il peut aussi devenir le lieu de l'interrogation nécessaire d'un théâtre de l'affrontement stabilité-changement.

Simultanément, une autre société a organisé d'autres structures de relations et entraîné la vie et la culture des Français vers d'autres horizons. C'est la société née de l'échange et des développements du commerce, celle des grands ports et celle des grandes cités de l'entreprise et du négoce. Villes maritimes ou capitales négociantes de l'intérieur participent à un réseau de communication et d'information tout différent. L'accès aux espaces maritimes méditerranéens et atlantiques, les liaisons intérieures entretenues par les réseaux d'affaires, le roulage des marchandises et la propagation des nouvelles constituent un axe majeur du développement économique, celui du secteur commercial, mais ils dessinent également un autre espace de la dynamique culturelle. A la France profonde que les intendants éclairés tentent de rendre plus efficace par une action plus rigoureuse, et plus vigoureuse, d'améliorations et de réformes, s'oppose une « autre France » plus ouverte, plus mobile, avec sinon sa culture propre, du moins son type de communications et de relations intensément enracinées dans le système social dépendant du commerce.

A s'en tenir à l'exposition de ce contraste, on ne donnerait qu'un tableau rigide et sans nuance de la réalité sociale et culturelle française du XVIIIe siècle. Bien d'autres clivages – la religion, les sphères de sociabilité – sont à prendre en compte, même s'ils viennent quelquefois à l'appui de la confrontation, éthique protestante et modèle catholique de l'économie chrétienne par exemple. Il faut considérer ce contraste comme un moyen d'analyse qui a l'avantage de mettre en lumière plusieurs problèmes.

Le premier problème est celui de l'interférence des différents modes d'organisation sociale dans les structures mêmes de la vieille société rurale comme dans celle de la – relativement – jeune cité commerçante. L'un des enjeux autour desquels se joue la rencontre est la politique économique. On peut y percevoir la façon dont les deux systèmes étaient visibles l'un à l'autre. Faute d'étude, on sait moins comment les acteurs pouvaient se penser les uns les autres et l'on doit donc se contenter de quelques tests où mesurer les affrontements et les rencontres. Ainsi l'examen des « deux rêves du commerce », où l'on retrouve le partage des milieux d'affaires entre le vieux monde des privilèges – expression sociale du royaume profond arbitré par l'État – et la logique de la liberté d'entreprendre – manifestation d'un laisser-faire qui sert trop facilement à caractériser, depuis le premier livre du Capital, l' « échange nu », la sphère de la circulation des marchandises, le « véritable éden des droits naturels de l'homme et du citoyen. Ce qui y règne seul, c'est liberté, égalité, propriété et Bentham125. » Il s'agit de remettre au jour le rapport du monde des intérêts à la société ancienne 126. On retrouve aussi, dans cette perspective, la question de la « trahison bourgeoise », autrefois posée dans un autre contexte par F. Braudel, et que l'on retient pour résoudre le phénomène majeur de la mobilité sociale ascendante, difficile à mesurer selon les procédures de l'historien. Des familles négociantes à la noblesse, le flux s'est-il jamais interrompu depuis que se confrontent les deux sociétés et que les pouvoirs royaux, par le jeu de l'office vénal, l'ont soigneusement entretenu et arbitré ?

Un second problème se manifeste ensuite, celui de l'apparition dans le jeu social d'un troisième larron que l'avenir va porter au premier rang : l'industriel. Le développement de son action dépend pour une grande part de l'accumulation du capital commercial et de son réinvestissement, mais également de la force de commandement que longtemps encore (jusqu'à la seconde moitié du XlXe siècle au moins) le négociant exerce sur les productions industrielles essentielles : que l'on songe aux textiles. Mais les réponses de l'industrie au commerce dépendent étroitement de l'action du royaume profond : celle des administrateurs et du système des privilèges, celle des acteurs de l'entreprise – ainsi des nobles industriels –, celle de l'investissement primaire très souvent soumis au capital foncier et celle de la main-d'œuvre paysanne mobilisée dans les réseaux de la manufacture proto-industrielle. Les interfaces sont multiples entre les deux sociétés, les deux économies, les deux cultures, dans l'espace rural comme dans l'espace urbain ; elles permettent de saisir comment les valeurs d'usage ont perdu la bataille contre les valeurs d'échange, et comment la modernité des Lumières se comprend dans le passage d'un État stationnaire à la société du mouvement127.


LE ROYAUME PAYSAN. LES STRUCTURES DE LA STABILITÉ

Les grandes révolutions se font aussi dans le silence, et peut-être à l'insu de tous. La France d'aujourd'hui, qui entre en 1993 dans le marché unique européen, connaît l'ultime péripétie d'un mouvement majeur de son histoire auquel les Lumières ont donné un petit coup de pouce : le vieux pays rural est devenu patrie urbaine, et ce sans espoir de retour. L'antique rapport des forces qui équilibrait au XVIIIe siècle la population des campagnes et celle des villes s'est, au terme d'une lente transformation, irrémédiablement renversé : il y avait autrefois 80 % de ruraux et 20 % de citadins, sans chicaner sur les nuances de tous ordres ; c'est aujourd'hui l'inverse, et plus encore dans la population active. Un vieux système de civilisation est en train de disparaître. Comprendre le début de cette transformation est un de nos devoirs. L'homo rusticus du XVIIIe siècle n'a pas vécu la « révolution agricole », qui n'a existé que comme un modèle d'explication analogique afin d'unifier les diverses facettes du changement commencé avant 1750, accéléré ensuite et lentement poursuivi, sur plusieurs générations, jusqu'au XXe siècle, âge de la « seconde Révolution française », quand disparaissent les paysanneries128. Ce qu'il s'agit donc de comprendre, c'est comment dans une société stable les transformations lentes sont possibles et comment elles introduisent les éléments d'un équilibre différent, non plus statique mais fait de continuels déséquilibres129 ; en bref, les logiques de fonctionnement de la société paysanne.

Contraintes et traditions pèsent sur les productions fondamentales et sur toute la société paysanne : c'est un premier volet qu'il faut voir, car l'Ancien Régime économique ne se dissout pas avec le XVIIIe siècle. En même temps, la ruralité pose alors tant de problèmes qu'on ne peut pas ne pas tenter d'en regarder les divers visages où le passé commence à être disputé par la modernité. Enfin, les changements que l'on perçoit jusqu'au village, cellule vivante du royaume, doivent être interrogés : entre désir du mouvement et possibilité des transformations, les réalisations dépendent en effet de facteurs multiples. On y saisit la rencontre des cultures, car la volonté de modifier la réalité qui anime les classes cultivées et dominantes, et qui les conduit à concevoir le bonheur rural à l'image des tableaux brossés par les artistes ou par les poètes, se heurte aux exigences du réel. Une partie des hommes des Lumières délèguent les bergers pour vivre à leur place leurs besoins et leurs rêves de bonheur, mais les exigences formelles masquent les représentations, quelles que soient notre documentation et notre lecture. Le fabuliste Florian, dans son Essai sur la pastorale qu'il place en tête de son roman Estelle, édité en 1788, fait sentir cette difficulté :


« Un berger qui s'étrangle à la porte de sa bergerie n'est point un spectacle pastoral, parce que dans la vie des bergers on ne doit point connaître les degrés des passions qui mènent à de tels emportements... Ceux-ci ont leur langue à part. On ne l'entend point hors des vallons

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. »


Ancienneté, permanence, lenteur, définissent ce « langage à part » de la société rurale tout entière, mais ces caractères apparaissent aussi bien dans la fixité des paysages et des contraintes qu'ils expriment que dans les comportements matériels dépendants de la terre. L'ordre ancien des sociétés pèse autant sur la culture paysanne que les disciplines exigées par la maîtrise encore inexperte de la nature. Intéressante à cet égard, la chevauchée d'un voyageur comme Young dont l'attention se concentre à la fois sur les objets de l'agriculture susceptibles de fortifier sa foi dans l'avance agronomique anglaise, et sur les usages et les mœurs qui révèlent nos retards réels ou vrais, et qu'il rapporte toujours à la pression des habitudes et des usages. Les paysanneries n'échappent pas à ces facteurs où la géographie et l'histoire se conjuguent, selon des proportions variables. Le cavalier Young a laissé sur ce point une cartographie qui dicte encore nos regards et qui met en valeur les articulations majeures de l'organisation spatiale. Rappelons-en les contrastes principaux.

Dans la France du Nord et du Nord-Est dominent les gros villages rassemblés autour de leur clocher ainsi que les champs laniérés et ouverts. Là, les paysans héritent de la nécessaire culture des céréales, stable, qui entraîne la permanence des grandes soles et les contraintes collectives, les rotations contrôlées et l'usage limité des troupeaux. Dans les terrains les plus riches, le cheval est le maître, il désigne le laboureur aisé comme autrefois le seigneur. Hors des grands domaines forestiers – ceux du roi, des princes et des seigneurs –, des lambeaux de bois fournissent aux communautés combustible, outillage, pâturage et quelquefois refuge. Dans cette zone fortement individualisée, seuls les sols cristallins, granitiques et médiocres échappent à cette tyrannie ; ils peuvent constituer la « frontière » des défricheurs, car ils exigent attelages nombreux, train de culture puissant, et donc de l'argent à investir. On les trouve dans les terres humides du Bray comme dans les sables de Sologne. Là, les villages s'organisent autrement et les terroirs sont plus irréguliers. Descendant vers le sud, Young ne passe pas brutalement de ces premiers paysages à d'autres plus couverts, à l'habitat plus lâche, qui caractérisent le Midi et les terres occidentales. Partout il y a de petites Beauces, de mini-Champagnes et des écarts plus ou moins parfaits dans la concentration. Toutefois, ce qu'il rencontre de plus en plus dans son avancée à travers le Limousin et dans sa remontée vers la Bretagne, c'est le terroir des enclos maigres ou touffus, c'est le hameau dispersé dans les paroisses les plus vastes de France, c'est l'habitat groupé tardif et, à l'exception des zones de montagnes où les servitudes collectives sont fortes, une moindre prégnance des usages. Les historiens de la Bretagne et du Midi nous ont appris à repérer dans ces civilisations – où dominent moins l'ager et les blés, ce « mal nécessaire 131 », que le saltus et les landes, les bois, les herbages, le bétail et l'élevage – non plus une zone d'inéluctable misère, mais un vaste secteur où l'intelligence pratique et la capacité organisatrice des paysans ont pu se développer, et ainsi échapper tant au Sud qu'à l'Ouest aux maux les plus graves qui immobilisent les villages après chaque phase de mortalité dans une récession passagère, prix de l'équilibre bienfaisant de la médiocrité.

Pour le commun des paysans, ces cadres fondamentaux de la vie sont reçus comme immuables et peu susceptibles de modifications. Là se joue donc la possibilité de faire bouger les techniques et les productions, la possibilité d'échapper au seuil de suffisance familiale et à la dépendance, la possibilité de moins craindre les crises. Là se bâtit le terrain où peut se faire entendre l'appel au développement et la façon de combler un retard. Or, dans les transformations du XVIIIe siècle, la pesanteur du système de culture freine considérablement la dynamique du progrès. Dans les grandes zones céréalières, c'est la mise en valeur des terroirs en blé confrontée à la pression démographique et à la peur des disettes qui l'emporte et explique la faible rentabilité culturale, faute d'engrais (2-2,5 pour 1). Les obstacles juridiques et fiscaux, l'absence de capitaux puisque la rente foncière est rarement réinvestie, le retard technique et matériel interdisent toute révolution. Comment se passer de vaine pâture et de jachère ? Dans les cantons plus pauvres et en même temps plus équilibrés, à l'Ouest comme au Sud, les caractères rudimentaires de l'exploitation n'autorisent guère les changements susceptibles dans l'immédiat de remettre en cause les stabilités conquises sur les forces de la nature et de la société.

Ainsi la France offre-t-elle aux capacités des innovateurs un terrain difficile. L'on comprend pourquoi la carte de la « faculté des peuples » telle que l'esquissent les résultats de l'enquête Orry (1745) – où une approche très superficielle des niveaux de vie oppose une France du Nord et de l'Est déjà aisée, plus ouverte et plus évoluée économiquement, à une France de l'Ouest et du Sud, pauvre et fermée au progrès – va se retrouver dans d'innombrables cartes jusqu'au XIXe siècle : celle des analphabétismes, celle des contrastes morphologiques. Au contraste de la France paysanne et de la France commerçante, il faut en superposer un second, que le XVIIIe siècle voit bouger partiellement : celui de la France développée et de la France en voie de développement. Entre les « deux Frances », la frontière se déplace légèrement, mais sans révolution; le destin des individus s'y joue incidemment entre des contraintes dont on ne maîtrise ni l'histoire ni les procès techniques, et les libertés de multiples acteurs engagés dans l'aventure des transformations, donc du mouvement, de la circulation et de la communication.

On saisit ici l'importance des trois dimensions qui spatialement définissent la ruralité. Le village unité agricole, les villageois paysans dépendent étroitement de la terre disponible et celle-ci dépend elle-même, pour sa mise en valeur, de la distance. Une fois atteints les seuils de rentabilité des sols et des déplacements, l'efficacité diminue et le développement est limité par la densité du peuplement. Comme on ne peut sortir de ces limites, la solution ne peut être que la division du travail et la spécialisation pour accroître la production. Dans ce dispositif, le réseau des « bourgs-marchés » animant la circulation des échanges et des services est décisif ; au-delà, la ville est pour le paysan moins accessible, et la redistribution étroitement dépendante des capacités de transport. De même, la mobilité géographique, qui n'est guère restreinte par la distance en soi ou par les difficultés naturelles qui gênent les transports, est fortement entravée par les contraintes économiques et sociales. Le village français du XVIIIe siècle enregistre cette disposition plus ou moins forte à la mobilité tant dans son aptitude au développement que dans le respect de la hiérarchie sociale. Là se jouent les limites de l'autarcie et le développement en marge par la spécialisation et quelques spéculations plus rentables : la montée des vignobles de qualité, la sécurité vivrière du châtaignier par exemple. Là aussi se sont enclenchés des phénomènes fondamentaux du XVIIIe siècle comme la domestication totale des forêts dont l'exploitation est un espace de rationalité – les besoins de la marine et des villes obligent – ou la diffusion de nouvelles plantes : le maïs qui conquiert l'ensemble du Languedoc et le Sud-Ouest, les légumineuses, la pomme de terre après 1770. Le processus de transformation s'amorce et son élément moteur reste l'utilisation nouvelle de la jachère, où s'introduisirent de façon dérobée les cultures nouvelles – pois, fèves, haricots, navets, betteraves – et les plantes fourragères qui promeuvent l'élevage par la mise en herbe. Partout, le « village immobile » semble quelque peu touché par le souffle de l'innovation, mais celle-ci ne remet pas totalement en cause le poids des comportements et le respect des hiérarchies sociales qui pèsent sur elle et en freinent l'expansion.


La terre et le respect

Quelles sont les conséquences de cette relative autarcie de la société paysanne du XVIIIe siècle, alors que les collectivités locales vivent plus ou moins « comme des pommes de terre dans un sac », pour reprendre l'image célèbre de K. Marx132? Le changement ne peut s'introduire que par la bande et l'innovation ne peut venir que de l'extérieur, car tout concourt à la stabilité de l'ensemble : le fonctionnement de la communauté où chacun connaît tout le monde, les rapports sociaux plus personnels que fonctionnels, le prestige de l'échelle socio-économique dominée par des non-paysans133. « Dans un tel système social, l'individu n'a pas à s'adapter à des situations neuves, ni de décisions à prendre ; il n'a pas non plus à s'exprimer ni à se dévoiler aux autres qui le connaissent sous tous ses aspects. Il a donc tendance à rester fidèle à lui-même et à l'image que les autres ont de lui. La manifestation ou l'expression de sentiments et d'opinions personnels ne sont pas encouragés par le code de valeurs et de normes. » Cette logique sociale met bien en évidence l'imbrication des transformations matérielles et de l'évolution mentale.

La morale de l'économie paysanne est domestique. Pour qu'elle accueille des valeurs nouvelles, elle doit s'ouvrir : tant qu'il n'y a pas de villes agressives, attractives, il n'y a pas de paysans. Les heurts sont particulièrement visibles sur trois fronts : les rapports à la terre, les relations au travail, les rapports de prestige et à la société des notables. « Tenir la terre » est le vieux rêve de la paysannerie qui vit dans l'horizon concret de l'héritage transmis avec ses particularités physiques, sa qualité, son exposition, ses difficultés d'accès. Par l'apprentissage et le travail, partout le paysan est le créateur du champ et du sol. La terre a donc une valeur éminente, symboliquement dominante pour toute la société, mais renforcée dans les villages par l'exigence de la culture, du travail repris saison après saison, expérience plus que théorie. Les analogies entre la terre et la femme, les lectures sexuelles de la fécondité, la valorisation des qualités féminines du sol, montrent dans un autre registre la force de ce lien fondamental : terre, domaine, héritage, exploitation peuvent être synonymes sans forcément coïncider. Voilà bien le capital essentiel, la seule valeur, la seule richesse sûre 134.

L'évolution de la propriété paysanne au XVIIIe siècle est donc absolument capitale. Il est banal de dire que la France est déjà pays de petits propriétaires, mais plus important de rappeler qu'il y a peu de propriété totale (les alleux ne représentent que 10 % du terroir national), et que les paysans qui peuvent léguer, vendre, louer, donner la terre n'en sont jamais maîtres absolus. La sujétion seigneuriale existe partout et la conquête de l'indépendance des censitaires est toujours grevée par l'éminence des seigneurs. Les documents fiscaux, les compoix et les plans terriers ont permis de mesurer approximativement le poids total de la propriété propre de la paysannerie : sans doute près de la moitié de la terre qu'elle cultive lui appartient, mais avec une très grande diversité régionale – beaucoup moins dans l'Ouest (13 % dans les Mauges), moins dans le bassin de Paris ainsi que dans le Nord et l'Est (20-30 %), plus dans le Midi et les montagnes. Toutefois, à l'intérieur de ce monde existe toute une échelle de propriétés, donc toute une hiérarchie du rapport à l'exploitation. C'est dans cette plus ou moins grande disponibilité que se jouent le rapport au travail et à l'indépendance familiale, le rapport au poids varié de la sujétion seigneuriale.

Les différents droits, les cens faciles à supporter mais qui n'ont rien perdu de leur signification – chaque changement de seigneur le rappelle à tous au temps des « aveux et dénombrements » –, les lods et ventes, les champarts qui grèvent la récolte plus que la propriété, ne s'appliquent nulle part uniformément. L'ensemble du prélèvement seigneurial diversifie la mosaïque des pays, autant sinon plus que les coutumes ; plus ou moins durement ressenti, il pèse partout, quoique non sans complexité, sur le développement. Les pays à seigneurie faible ou dégradée peuvent rejoindre ceux à seigneurie oppressive, l'ensemble méridional ainsi que la France de l'Ouest et du Centre-Ouest, dans une passivité de comportement et un essor mitigé qui réussit à peine à éponger le croît démographique135. Des pays aux seigneurs agressifs comme la Bourgogne s'agitent et protestent contre les spéculations de ces concurrents économiques. La réaction seigneuriale, commencée partout sans doute dès le XVIIe siècle, devient un facteur déterminant quand la prospérité des nouveaux seigneurs s'accroît grâce à une exploitation plus raisonnée des domaines et des « réserves », et grâce à la surveillance des droits. Lorsque la seigneurie est modernisée comme dans les plaines du Bassin parisien, les droits seigneuriaux sont surtout les monopoles économiques et fermiers, et les redevances symboliques; ils sont moins pressants, mais souvent contestés. En bref, la France est traversée d'innombrables courants activistes : le mouvement de la réaction paysanne à la réaction seigneuriale traduit autrement une lutte pluriséculaire pour la possession du sol, un effort constant pour assurer la survie de l'exploitation, donc celle de la cellule familiale que ne garantissent pas toujours les contrats de fermage et de métayage, sauf au sommet de la société paysanne.

L'horloge et la montre gagnent lentement les campagnes, diffusées par les notables, et transforment peu à peu la représentation traditionnelle où le calendrier, comme disait Mauss, est le « code des qualités du temps », où les anciens almanachs découpent l'année en périodes propices et fonctionnelles, signalent les jours fastes et néfastes. Le temps est rapporté à l'activité, à son produit, à sa durée – ainsi la mesure du travail des journaliers et des domestiques, à la journée ou à l'année : le salaire de l'homme loué à l'année équivaut à celui qui s'embauche de la Saint-Jean à la Toussaint. Le travail de la terre est la mesure de la vie comme il est celle de l'espace, l'étalon des mesures de surface, l'échelle de la répartition des tâches. Entre le temps du travail et celui du loisir, il règne une incertitude comparable dans la société paysanne ancienne à celle qui existe entre la production et la consommation, l'activité productive et le loisir familial productif. On conçoit que, pour les ruraux, le travail soit plus affaire de morale que de rationalité. Celle-ci n'apparaît que dans la comptabilité des entreprises physiocratiques, et avec l'intention de vérifier la théorie de l'exploitation rentable et l'accroissement du produit net par la grande culture136.


Des travaux aux jours

La terre et ses travaux sont conditions des pratiques et des représentations de tous, car ils marquent le quotidien et le devenir. La succession des générations est l'échéance d'une bonne gestion, la transmission d'un patrimoine, la garantie d'une survie : « Le paysan vaut sa terre, elle est sa vie137. » Dans ces successions infinies, l'ordre éternel des champs est fait d'un éternel retour des choses 138 et tout changement apparaît comme une rupture, une création d'instabilité dans l'organisation de la famille. On connaît les spéculations faites autour des modèles de famille. La localisation géographique et sa comparaison avec d'autres indices soulignent la coïncidence entre zone de familles élargies – Midi, Ouest, Alsace – et moindre développement, entre région de familles nucléaires et engagement précoce dans la modernité 139. Au XVIIIe siècle comme aujourd'hui le passé agresse le présent ; au-delà des reconstitutions fragiles à interpréter on voit apparaître le changement, la mobilité sociale et l'ouverture familiale conditionnée par les coutumes. Le mariage paysan, où se partagent intérêt, inclination, arrangement social, contraintes parentales et choix privés selon des modalités qui ne sont pas conformes aux nôtres, était peut-être principalement l'acte de reprise d'une exploitation ou de création d'une nouvelle entreprise. Les lendemains de noce voient se distribuer les rôles conjugaux et le travail pour le pain quotidien, et ceux-ci sont répartis par rapport à la continuité plus que par rapport au changement, peu facile à imaginer.

C'est dans le travail sous l'autorité du père que se transmettent les apprentissages ; là, savoir-faire et manière de vivre sont une même expérience. C'est un savoir des choses et des êtres qui distingue le laboureur du domestique de culture; c'est l'aptitude à sortir de l'horizon immédiat, à spéculer et sur le temps et sur les quantités, qui fait le paysan habile qui sait vendre – et acheter – dans les foires et les marchés. La capacité d'information est alors primordiale : elle montre des possibilités de choix qui n'interviennent qu'assez peu dans la majorité des exploitations. L'autarcie impossible – il y a toujours un minimum de biens qu'on ne peut produire – et le marché, qui crée des besoins, dictent l'économie domestique ; c'est la fidélité qui l'emporte, ce qui est stable, car la vraie richesse n'est pas dans la circulation mais dans les prés, les labours, le domaine qu'il faut arrondir. Cette « aliénation », rappelle J.-C. Perrot, n'est pas moins prégnante que celle définie par Marx140, car elle immobilise le village. Dans le contexte de l'économie stable, deux facteurs deviennent déterminants, qui jouent plus ou moins de bas en haut de l'échelle sociale : l'idéal économique de la famille, le respect des hiérarchies lié à la terre, donc l'attraction du domaine de la stabilité bien au-delà de l'économie.

Dans le cadre d'une économie du quotidien, les livres de raison et les premières réflexions agronomiques – Olivier de Serres et Liébault, réédités jusqu'au XVIIIe siècle – proposent le ménage comme modèle de conduite : le ménage des choses et les choses du ménage y sont confondus. Ils présentent à la société un même modèle foncièrement aristocratique, placé sous l'autorité du père producteur et responsable de l'unité sociale. La vie rurale est donc mise sous le signe d'une double autorité instrumentale, quant au travail entre propriétaire foncier et les diverses mains-d'œuvre, et quant à la responsabilité du pater familias qui se doit de subvenir aux besoins de tous. Cette relation qui s'étend des êtres aux choses, par l'attachement souligné aux réalités matérielles du patrimoine, induit donc des rapports spécifiques qui ne relèvent ni totalement des rapports de production ni entièrement des rapports seigneuriaux ou féodaux. Elle promeut le chef de ménage dans l'unité de sa double compétence, promouvoir les activités et promouvoir l'entretien de la famille, pour une finalité claire : maintenir et si possible accroître le patrimoine, ensemble de biens et de personnes associés. « Tout homme de bien », proclame Henri de Forbin, baron d'Oppède, « est obligé de conserver son patrimoine tant qu'il peut à ses enfants et il est nécessaire de leur laisser cet exemple. » On est au cœur de l'économie ancienne, quand celle des subsistances coïncide avec des rapports individuels et sociaux. Le père de famille conserve, il accumule le comptant, et pour cela règle l'épargne, refuse l'hypothèque. A ses côtés, la ménagère est promue par son rôle que met en valeur le mouvement éducatif, surtout au XVIIIe siècle, après Fénelon, mais aussi maintenue dans sa dépendance. Dans ce contexte, la promotion de l'innovation suppose la conversion des acteurs : il s'agit de faire rencontrer le royaume paysan et le royaume marchand. C'est là ce dont rêve le grand Turgot.

Frein supplémentaire à la transformation des représentations et des comportements, le respect séculaire de la division sociale repose sur le prestige de la terre. « Elle donne aux familles leur nom, leur titre ou blason, elle symbolise leur substance et leur pérennité. Elle supporte et vivifie un assemblage complexe de fiefs et de seigneuries qui fonde l'échelle des distinctions sociales jusqu'à la personne du roi, ultime propriétaire tréfoncier du royaume. Les physiocrates l'inscrivaient à la base d'une constitution politique rénovée141... » C'est le fond de la structure sociale des villages et le fait matériel qui trace les frontières toujours indécises entre les groupes sociaux : seigneurs nobles, bourgeois ou clercs, présents plus qu'on ne l'a dit, en tout cas bien représentés par leurs officiers et leurs agents ; notables plus intégrés à la vie villageoise, prieurs, baillis, notaires, procureurs fiscaux, marchands, laboureurs et commerçants, qui tous gèrent biens fonciers et mobiliers ; fermiers ou métayers, partiellement propriétaires, dont le sort dépendant varie beaucoup selon les capacités à mobiliser train de culture et cheptels ; artisans un pied dans la terre et un autre dans la transformation, indispensables à l'économie d'équilibre ; enfin la masse des journaliers, des domestiques, renvoyés aux confins des villages comme de la hiérarchie, mobiles et contraints, et les plus sensibles aux aléas. Sur tous règnent en même temps une stratification rigide, des niveaux de fortune accusés, des genres de vie différenciés, une aire de mobilité sociale et géographique réduite, mais ces inégalités interviennent à la fois activement, d'une manière irrégulière – elles entretiennent l'effervescence, le conflit, la protestation – et d'une manière passive : « Il régnait une intériorisation collective de la hiérarchie et des privilèges, faite d'une soumission acquise et passée dans la tradition. » C'est cette pesanteur, diversement perçue et vécue dans l'hétérogène identité française faite de contrastes multiples, qui caractérise le rapport principal de la ruralité à la culture.


Ruralité et culture

Comment pouvait se faire la révolution agricole dans cet état de chose ? Contre les paysans partiellement, de l'extérieur, par la pression de forces économiques – l'économie de marché –, sociales – les échanges et la mobilité –, culturelles – l'effort d'innombrables pédagogies. Il faut comprendre ces différents facteurs de progrès par rapport à un double mouvement, celui qui anime la perception de la ruralité comme le théâtre principal de tous les changements, celui qui dessine la frontière entre la culture stable des communautés villageoises et la culture réformée, rénovée des villes et de leurs satellites ruraux, les notables.

La poursuite des préjugés et des superstitions est, en agronomie comme en religion, associée et solidaire. Car ici il s'agit moins de décerveler les peuples à travers un projet, qui ne fut jamais conscient et réfléchi, de déculturation par l'Église et par l'État, que d' « inventer l'homme moderne »142. Entre les deux optiques, il y a plus qu'un changement de vocabulaire, il y a le passage d'une compréhension abrupte à l'analyse des processus complexes. Cette capacité, ou incapacité, rurale au changement, on doit la mesurer non seulement dans le discours lettré, surévalué, surpuissant, mais aussi dans l'auscultation patiente des comportements matériels et intellectuels inséparés. C'est sans doute le seul moyen de comprendre la coexistence de la cohésion, du conformisme et l'apparition dans la mentalité paysanne des indices de conversion faiblement diffusés. L'analyse par Y. Castan des sacs de procès toulousains le montrait bien143. Dans les conflits, on pressent la difficulté du mouvement parce que les biens ne sont pas plus faciles à produire et à acquérir au XVIIIe siècle qu'avant, parce que la complexité des relations sociales et des rapports entre les individus résulte pour une part de cette atmosphère de stagnation. La société urbaine elle-même n'y échappe pas totalement, bien que différente dans ses habitudes de relations familières et ses horizons. En grande partie, elle reste engluée dans ses formes d'esprit profondément liées au terroir, son exploitation des campagnes ne fait que l'encourager en ce sens.


Pour rompre le conformisme, il faut d'autres forces; c'est à les dénombrer que s'emploient les économistes, et c'est pour les susciter que s'activent les accusateurs des préjugés populaires. Dans l'un et l'autre cas, le travail de la connaissance révèle simultanément les lignes de force de la société et des comportements, et les dynamismes qui y sont à l'œuvre.


L'OUVERTURE POSSIBLE

On comprendra mieux cette proposition en considérant deux exemples. Le premier descend des sommets de l'intelligence aux réalités concrètes ; il propose, à partir de l'analyse physiocratique, un modèle de lecture de la société. Le second évoque, autour de la sagesse populaire, la rencontre des cultures qui est en elle-même un programme : comment concilier l'éducation et la nature.


L'espoir physiocratique

Lire les physiocrates est une nécessité pour qui s'intéresse au XVIIIe siècle, parce qu'on y retrouve une conception de l'ordre naturel et de l'ordre humain dont la finalité peut apparaître double. Expression d'un monde de propriétaires fonciers où les figures du propriétaire et du noble sont confondues, elle aspire à arrêter le temps, elle accorde peu de poids à l'histoire – aux absurdités de laquelle la physiocratie oppose la régularité des choses –, en même temps qu'elle songe à la transformer. L'abbé Baudeau, l'un des membres les plus éminents de la « secte », dans son Introduction à la philosophie économique, a mis en lumière cette mission pédagogique qui rassemble le souverain, ses mandataires et les propriétaires fonciers, et qui vise les deux autres classes de la société : la « classe stérile » des industriels et des commerçants, et la « classe productrice » des agriculteurs et des exploitants. C'est un « art social » qui répond à trois fonctions : l'instruction – qui doit être assurée par les ministres du culte –, l'administration et la sécurité. Souveraineté, noblesse et propriété sont ainsi indissolublement liées et la pédagogie physiocratique doit enseigner essentiellement une nouvelle « morale économique » ; c'est « la connaissance fondamentale qui devrait diriger l'instruction universelle ». Derrière les mots il est facile de lire le droit naturel de la propriété, l'ordre immuable qui est la raison universelle, une vision utilitaire au service des intérêts pratiques de la propriété foncière, un effort pour adapter, non sans risque, la société des privilégiés à l'économie de la circulation et au changement social144. Point de vue que corrobore le rôle d'une minorité agissante dans l'appareil d'État, qui a tenté de convertir les classes dirigeantes et de créer un climat favorable à ses thèses, voire de s'emparer des leviers de commande avant et après Turgot et son ministère.

Mais, principalement, l'analyse physiocratique présente l'avantage de montrer comment l'ordre des champs et celui de la ville et du commerce s'opposent sur tout, et comment dans le miroir offert de deux économies superposées se lit l'hypothèse d'une réconciliation des cultures comme gage de la transformation. On doit à H. Lüthy dans sa Banque protestante145 d'avoir mis en valeur la force du Tableau économique de Quesnay pour rendre compte de cet enjeu :


« L'économie (entendez l'agriculture), c'est le champ de blé ou l'oliveraie dont les fruits mûrissent sous le soleil, et où Dieu est présent comme le donateur de tout bien, distribuant sa part au cultivateur, au seigneur, au clerc d'après sa justice qui n'est pas celle du

do ut des

(je donne pour que tu donnes) ; car le cultivateur même n'a pas fait le fruit, il a seulement servi comme humble agent à l'accomplissement du miracle des moissons, et n'en est pas le propriétaire seul. La chrématistique (entendez le commerce, l'échange), c'est le marché où s'affrontent les vendeurs et l'acheteur anonymes qui ne communiquent que par l'intermédiaire de signes abstraits, où les biens ne sont que des marchandises passant de main en main qui ne sont représentatives que des sommes d'argent qu'elles ont coûtées et qu'elles rapporteront, où rien ne pousse si ce n'est le profit des intermédiaires, et où Dieu n'est plus présent, tout au plus qu'à travers les tables de la loi : un code de morale et d'honnêteté commerciale, la règle d'équité impersonnelle

146

. »


La vraie morale et le bonheur tranquille sont depuis toujours du côté de la terre et de la nature ; les passions et l'instabilité, du côté des villes, du commerce et de la culture. Le conflit est au centre de l'affrontement idéologique et politique, au centre de la crise de l'Ancien Régime. Il fait éclater au grand jour la trame même du fonctionnement de la société.

Le Tableau de Quesnay147 met en valeur la hiérarchie réelle aux yeux des physiocrates, celle qui conditionne l'évolution. Au sommet, la « classe des propriétaires » est l'Ancien Régime lui-même, dans ses ordres constitués, le roi, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie rentière, officière, tous les tenants du « produit net », c'est-à-dire du revenu agricole. Leurs dépenses règlent tous les mouvements de l'économie. En bas, le docteur Quesnay distingue les laboureurs, les agriculteurs, membres de la « classe productrice », et les commerçants, négociants, industriels, artisans, de la « classe stérile », qui gagnent leur subsistance par leurs ouvrages et leurs services, et non pas par le produit foncier, seule source de richesse pour la « secte ». La cohérence du Tableau consiste à unir production, circulation et consommation dans un processus dépendant étroitement de la conception unique de la richesse : la terre. Toutes les autres richesses en dérivent et c'est la mobilisation du « produit net » qui entretient la circulation et le commerce. La grande consommation populaire de produits importés et fabriqués n'est pas encore développée ; elle naît en Angleterre avant de se répandre en France. Dans les campagnes et les couches inférieures de la société, artisanat et petit commerce se réduisent aux besoins de la subsistance physique, l'outillage technologique et intellectuel qu'ils mobilisent est rudimentaire ; ni l'industrie naissante ni le commerce colonial ne trouvent là leurs débouchés principaux, même si un vent d'ouverture gagne peu à peu, soufflant des villes aux campagnes et, grâce à de multiples intermédiaires, atteint les bocages et les vallées les plus enclavés, les plus reculés. Avec l'armée, la cour, la ville, la dépense du « produit net » anime tout ; en fin de compte, tout repose sur le travail des millions de sujets paysans de Louis XV et sur le prélèvement redistribué par la classe propriétaire.

Le Tableau de Quesnay met les choses à leur place et explique comment, au-delà des besoins de subsistance et de reproduction, le produit social du travail paysan couvre, par excédent, les dépenses non économiques de la société : le luxe, le prestige, l'administration et l'armée, la dévotion, les arts. Ce revenu de la souveraineté garantit l'ordre politique, et celui-ci est contraint de favoriser son accroissement car il s'en nourrit. Toute une civilisation raffinée et brillante repose sur cette clef. Prêter attention à cette rencontre permet d'éviter à l'histoire culturelle et économique, à l'histoire sociale et intellectuelle de diverger sans fin et de rendre à chacun son rôle de consommateur et de producteur. Le courant des échanges ne s'établit qu'à travers la haute société consommatrice, et l'enjeu culturel du désenclavement de la société rurale se révèle fondamental : l'avenir de l'État, l'accroissement du produit fiscal se jouent dans la crise du royaume agricole et dans la montée de la France commerçante. Le docteur Quesnay a peut-être été le dernier, avant K. Marx – qui le transpose « pour le remettre sur ses pieds » –, à essayer de concevoir une philosophie qui fait de l'État et de la société, de l'économie et de la nature un tout, dont la ruralité est le centre.


Sagesse paysanne, stabilité et croissance

Avant de mesurer autant que faire se peut les limites et les possibilités de l'ouverture, il faut mettre en évidence les points forts d'une culture paysanne partiellement imperméable à l'innovation parce que sa sagesse l'enracine hors de l'histoire et du mouvement. Les nécessités de la reproduction et de l'accroissement domestique du ménage dictent le respect de la tradition des usages. C'est celle-ci qui conditionne le maintien des façons culturales séculaires et entretient la permanence des paysages qu'égratignent de ci, de là les avancées des productions nouvelles. On connaît l'antienne : « Pour supprimer les jachères, il faut des engrais ; pour se procurer des engrais, il faut des bestiaux; enfin, pour nourrir des bestiaux, il faut des prairies soit naturelles, soit artificielles. » Tel est le cercle de l'économie rurale148. L'aune du progrès agricole c'est la jachère, et son corollaire la faiblesse du cheptel.

Mais on sait également que la tradition se heurte à l'impératif de modernité. La stupéfaction de Young découvrant un paysage rural dominé à la fois par la culture des blés et par la jachère persistante révèle le conflit, car derrière les jachères et les friches il y a autre chose que de la stérilité. La science agronomique de la fin du XVIIIe siècle s'oppose ici aux pratiques paysannes ; elle définit par un seul modèle, celui des openfields à rotation continue, la voie du progrès agricole. Or presque partout les traditions de la paysannerie ont recherché d'autres équilibres : avec le développement des systèmes sans assolement à la flamande, avec le maïs qui fait disparaître la jachère mais que le credo agronomique céréalier condamne. Enfin, comme l'a montré J. Mulliez, une grande partie du territoire agricole fait sa place à l'élevage ; dans toutes ces régions, la « jachère-préjugé » dénoncée par les agronomes n'existe pas. Face au développement la tradition rurale, l' « agriculture barbare » reste donc fidèle à des techniques d'adaptation aux conditions naturelles séculaires. C'est là qu'on trouve les rotations lentes, l'usage des engrais et des fumiers recueillis avec soin, les spéculations sur la mise en herbe des campagnes pour le lait et la viande, l'élevage du cheval qui caractérise l'ouest de la France et la frange septentrionale du Massif central. C'est ce qui distingue les zones des montagnes et des prairies d'altitude, où l'agriculture est subordonnée à l'élevage, et plus encore en Bretagne, dans le Poitou, le Maine, le Perche, la Gâtine, quand la jachère est la base de l'exploitation pour l'élevage.

La critique des agronomes montre deux choses. D'abord, comment un préjugé, la définition d'un retard, se définit par rapport à une norme – le postulat selon lequel le bon pays est le pays du grain. Ensuite, comment la tradition est faite d'une adaptation ancienne – choix de l'herbe contre le labour, de la jachère longue contre le blé – et comment elle dessine une autre voie que celle imposée par la terreur des famines et le rêve agro-policier de l'administration éclairée. Les possibilités du changement peuvent alors se lire dans les contraintes mêmes de la stabilité. Il y va de l'histoire de la prudence dans la transformation des sociétés.

On en trouvera d'autres indices dans la sagesse de l'almanach comme dans la continuité des comportements induits par la vie agricole et l'économie rurale. L'almanach n'est point réservé aux paysans, même s'il connaît dans les campagnes du XVIIIe siècle une diffusion accrue, vraisemblablement parce qu'avec ses images et ses signes astronomiques et astrologiques il constitue un média accessible même à ceux qui ne savent pas lire. C'est aussi le livre de toute une société, du haut en bas, avec ses préoccupations rurales valables pour tous, propriétaires des villes, rentiers fonciers, habitants des campagnes. L'important réside dans ce point qu'a démontré G. Bollème149 : l'almanach révèle l'obsession du temps cyclique, mais au XVIIIe siècle une lente transformation l'emporte dont on a déjà évoqué la dimension historique.

Dans les titres des almanachs colportés viennent désormais s'inscrire l'aspect utilitaire et encyclopédique, l'actualité ; ainsi une relation nouvelle vis-à-vis du quotidien s'instaure-t-elle non plus sous la forme de la prévision dévoilée mais sous celle du conseil, précis et pratique. Le contenu annoncé de l'almanach appelle de plus en plus ses lecteurs à s'interroger sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure. Comparons, autour du thème agronomique, deux titres à succès. Fin XVIIe siècle : Le Calendrier perpétuel aux bons laboureurs et almanach pour l'an de grâce mil six cent soixante et dix-huit composé par Maître Antoine Magin dit l'hermitte solitaire contenant toutes les pronostications générales et perpétuelles pour toutes les années. Commode et utile aux laboureurs, jardiniers et à toutes autres personnes, pour toutes les remarques et observations véritables qui s'y rencontrent, et par lesquelles l'on connaîtra la stérilité, cherté, avec l'abondance des blés, vins et argents, et toutes autres utilités nécessaires. La cible n'exclut personne de la ville aux champs, mais elle est atteinte par les voies de la pronostication et la promesse d'un bilan d'utilité : cocagne pour tout le monde ! Fin XVIIIe siècle : Almanach d'agriculture, nécessaire à tout laboureur fermier, cultivateur, et où l'on expose par chapitre tous les éléments de cette science et tout ce qui peut concerner les bestiaux, la culture des terres, les engrais, les labours, les semailles, les récoltes, la conservation des grains et généralement tout ce qui a rapport aux différents travaux de la campagne à Paris, Le Prieur, 1773. La cible s'est précisée, le mystère attractif de l'auteur prophétique a disparu, la visée utilitaire est patente : l'almanach est prêt à véhiculer les préceptes de l'art physiocrate et une science du bien-vivre.

Dans ses contenus, il varie moins : il est toujours porteur d'une sagesse primordiale. Mais deux évolutions sont à noter : le recul de l'astrologie, la socialisation des préceptes. Le discours astrologique était pour tous le seul moyen de dominer le lendemain, il répondait à l'attente de compréhension du monde d'un temps gouverné par la connaissance analogique et non par la science : grâce au mouvement des astres, on peut lire le destin tout tracé des individus et de la société. Au XVIIIe siècle, le discours prophétique s'est enrayé et le temps, la fertilité des terres, les accidents et les maladies se soumettent à la volonté de Dieu. L'accent se déplace sur le Dieu des pauvres, imploré pour qu'il préserve le peuple des calamités et qu'il récompense ceux qui par leur travail se montrent dignes de sa bonté. Un procès de désacralisation s'instaure dans la mesure où des inquiétudes millénaires disparaissent, au profit d'un Dieu miséricordieux – la foi y gagne –, mais qui bénit les actifs autant que les sages. Bref, une idée de Dieu s'impose qui correspond à la linéarité d'un temps ouvert au progrès, et qui permet de se consacrer librement aux choses propices à organiser le mieux-vivre des hommes, à travailler pour leur bonheur150. Être digne de la bonté de Dieu, ce sera réfléchir, observer et apprendre.

Ce premier déplacement coïncide avec l'accentuation de la morale socialisée diffusée par les almanachs. Leur discours s'apparente plus à celui des proverbes, des sentences, des préceptes, qu'à celui des longs textes pédagogiques. La leçon générale est de prudence, de soumission. Le conseil d'honorer les grands et de ne pas mépriser les pauvres se retrouve dans tous les manuels de ce genre, mais l'almanach se charge peu à peu d'une finalité plus sociale et même mondaine : proclame le Messager boiteux de 1776, fixant les traits d'un honnête homme rural, sensible aux apparences, sage dans ses choix et ses actions, non sans calcul – « Ne décidez de rien qu'après l'avoir pesé » – ni sans raison pratique – « Rendez au créateur ce que l'on doit lui rendre » ; « Réfléchissez avant que de rien entreprendre ». L'almanach retrouve ici une caractéristique fondamentale de la littérature de grande diffusion, « populaire » : répandre auprès des peuples les préceptes d'un milieu urbain et civilisé par l'imitation de la cour. La morale est avant toute chose une éducation et celle-ci transmet, confondus, les principes rudimentaires du savoir-vivre, les dictons de la sagesse des nations, les conseils d'un bien-vivre qui conforte l'expérience des riches, des heureux. Une majorité de préceptes incitent à la prudence, à l'économie, à la continence : ils enseignent la stabilité par la vertu. Ainsi le Messager boiteux de 1787, dans son calendrier des mois151 :



« Aimez sans intérêt, pardonnez sans faiblesse ; soyez soumis aux grands sans aucune bassesse ; cultivez avec soin l'amitié du prochain, et ne plaidez jamais avec aucun humain [...] prêtez de bonne grâce avec discernement ; s'il faut récompenser, faites-le largement, et de quelque façon que vous veuillez paraître, que ce soit sans excès et sans vous méconnaître [...]. Ne vous vantez de rien; gardez votre secret; c'est le plus court chemin d'être bientôt parfait »



« Août, tonnerre en ce mois signifie grande prospérité, c'est pourquoi louez Dieu pour sa grande bonté.


Septembre, purgez, saignez plus que jamais, pour tenir votre sang plus frais, conduisez sagement votre vie, vous marcherez loin de la maladie.


Octobre, buvez du vin en tempérance, font la santé de plus ferme espérance.


Décembre, louez Dieu qui tout nous donne et qui jamais ne nous abandonne. »



Ce qui compte plus encore, c'est qu'à ces innocents conseils, jamais vérifiables, toujours vérifiés, se mêlent de plus en plus des réflexions qui ouvrent les lecteurs à des préoccupations plus actives de morale sociale, voire politique, bref au changement. Une critique discrète de la société s'insinue dans les conseils anodins. Ainsi, dans le Messager boiteux de 1788, que lisons-nous en mai et juin ?


Baigner et saigner est fort bon


Et bien s'habiller avec raison.


Soyez joyeux, prenez courage,


Mais prenez garde à votre ménage.


Dans un état réglé on cherche à prévenir


les désordres, le soldat doit être conduit


par honneur et par une ambition raisonnable.


Mangez des herbes et beuvez de bons vins


Exercices modérés sont utiles et souverains.


Il faut extirper l'oisiveté pour empêcher


les vices auxquels elle donne lieu


Un homme généreux s'intéresse vivement au sort des malheureux.


Dans cet extrait on peut lire, en un mélange confus, les vertus de la « société immobile », les maximes de la « culture des apparences » qui impose un vêtement sobre, durable, conforme à l'état de chacun, la patience fondamentale qui structure les attitudes rurales dans l'« État stationnaire », et, en un éclair, un bref appel à la modification des choses, à l'utilitarisme laborieux, à la bienfaisance rentable plus qu'à la charité. Bien qu'instruit, le peuple des campagnes peut être à la fois cantonné dans une sagesse conforme à sa nature, et réveillé pour l'observation du monde qu'il se doit de connaître et d'aménager152. Les éditeurs, les auteurs, les lecteurs jouent désormais sur deux tableaux ; c'est un gage du succès de la formule ancienne remise au goût du jour. L'almanach propose une « philosophie », une science du bien-vivre, une manière de se conduire ; il la détient et il la propage. Le bonheur des humbles est possible et la résignation chancelle. Entendons le Messager boiteux de 1766 proclamer ce nouvel idéal :


« Que l'année que nous commençons et celles qui vont la suivre puissent voir la félicité et la paix remplir le cœur de tous les hommes. Nous assurons ce bonheur à l'univers, si la philosophie continue à l'éclairer et si les hommes de toutes les nations unis par les talents cultivent de plus en plus les arts et l'humanité. Voilà les prodiges que les talents et les arts ont faits, cultivons-les dans le sein de la paix ; et nous verrons de plus en plus étendre le nœud de la société et augmenter le bonheur des hommes... »



Culture, sociabilité, Lumières font ainsi leur chemin dans les campagnes. L'almanach ne se confond plus avec la transmission d'une tradition indéracinable qu'on retrouverait plus à loisir dans le domaine des proverbes, recueils de recettes pour la vie courante et le métier, évocation d'une typologie des rôles et des pratiques mais que dominent – autant qu'on puisse le saisir à partir d'un matériau qui se laisse peu facilement dater dans ses circulations par des relevés lettrés ou folkloristes – la résignation, la patience, la méfiance envers les valeurs de la mobilité et leur contrepartie, l'ironie envers les puissants, Dieu, ses saints et ses curés. « Le bailli vendange, le prévôt grappe, le procureur prend, le sergent happe, le seigneur n'a rien, s'il ne leur échappe. » Il peut être satisfaisant de voir les gros se manger entre eux, mais cela retombe toujours sur le dos des paysans153.

Face à l'almanach, les élites du XVIIIe siècle ont eu trois attitudes : le mépris, l'intérêt curieux, l'utilisation pédagogique. Par le mépris et la dénonciation des préjugés de tous ordres, l'almanach s'inscrit dans les indices d'une différence qui désigne et sépare le populaire par rapport à ce qui n'est pas lui – la littérature, la religion, l'agronomie, savantes et lettrées. Or, ce que doit comprendre l'historien, plus particulièrement au XVIIIe siècle, c'est le succès de ce découpage et comment l'almanach est un objet culturel mixte. Il peut nourrir les lectures de plusieurs publics pour des fonctions différentes, et, comme il véhicule des normes hétérogènes, il contribue à transformer par un travail d'ordre intellectuel le vécu matériel et moral du plus grand nombre de ses lecteurs. Par la curiosité lettrée, les bibliophiles s'en emparent et sa lecture s'apparente à l'initiation intéressée à la sagesse du plus grand nombre, de ceux qui possèdent la terre et dont les revenus en dépendent; ce qui n'exclut pas la simple distraction, la soif de comprendre, l'appétence imitative d'un monde qui voit dans la ruralité un lieu possible de bonheur. L'intérêt croissant de l'almanach entraîne ici sa spécialisation. Restent la pédagogie et la diffusion des valeurs anciennes et nouvelles, qui peuvent se lire aussi dans le succès de la formule : l'almanach touche les gens qui lisent peu, voire ceux qui ne savent pas lire. L'almanach modèle, le Grand Calendrier compost des bergers, est ici plus qu'un symbole : il dit avoir pour auteur un homme qui ne sait pas écrire, « le grand berger de la haute montagne ». L'auteur et le lecteur sont égaux, l'un donne à l'autre les moyens de se conduire selon la sagesse naturelle. Avec le XVIIIe siècle, ce qui change, ce sont à la fois les fins et les moyens de cette sagesse.

Réfléchir sur la possibilité du désenclavement culturel de la France des « villages immobiles » implique donc que nous prenions nos distances vis-à-vis de l'attitude hostile, compatissante ou affligée des élites cultivées, cléricales, urbaines, privilégiées. A Sennely en Sologne, dans le diocèse d'Orléans, l'application d'une ordonnance épiscopale prise en 1728 enjoint aux curés « de redoubler leurs soins pour retirer des mains des fidèles qui leur sont confiés les écrits pernicieux dont le diocèse est inondé 154 », fait révélateur de la suspicion à l'égard des livrets populaires aussi bien que de leur influence. Mais pour comprendre celle-ci et son accélération, il faut revenir aux conditions de l'ouverture réalisable – ce que l'on peut concevoir comme un chapitre lié à l'histoire de la lecture aux champs, comme une topographie des lieux où se pratiquent l'offre et l'échange des idées, mais ce que l'on peut également appréhender par le biais de la formidable passion qui déferle alors sur le royaume et tente de le convertir à l' « agronomie ». Dans l'une et l'autre perspective se joue la rencontre entre les libertés des individus, les contraintes du milieu et les frontières comportementales.


Lecture aux champs, lieux de passage

Le changement d'attitude dépend beaucoup des occasions et des circonstances ; il procède à la fois des lois du marché des imprimés – livres, journaux, occasionnels, almanachs, images –, des possibilités de l'information, écrite ou orale, mais aussi du voir-faire, donc d'une façon générale du développement et de la circulation qui résultent de la politique routière. Ce n'est pas tout à fait accidentel si les grands ministres de l'agronomie, Orry et Bertin, s'intéressent également aux routes, et si les physiocrates et ceux qu'ils influencent, comme Turgot, ont été des défenseurs acharnés de l'amélioration routière pour réduire les frais de transport et faire pénétrer les novations améliorantes, telle la charrette à deux roues, au fin fond des provinces. La route est un multiplicateur culturel, nous l'avons déjà évoqué. Un exemple ici suffira pour redonner vie à la question.

Rouvrons, avec Anne Fillon, l'autobiographie de l'étaminier Louis Simon. Le cadre de ce récit de vie est le type même de la communauté stable155. La majorité des habitants de La Fontaine, près du Mans, ont passé là toute leur vie et on les retrouve sur trois ou quatre générations dans les registres de la paroisse : les Piveron, les Le Boul, les Cosnard, les Morin, les Lefranc, les Fougery. Certaines familles remontent au XVe siècle. Dans le village, la mobilité est interne : on déménage beaucoup selon ses moyens et selon les besoins des ménages qui s'accroissent avec les enfants. Ce monde bouge, et Louis Simon a tenu la chronique de ces transformations dans l'un des chapitres de son texte qu'il intitule : « Les nouveautés arrivées pendant ma vie en France ». On note déjà l'élargissement du point de vue du terroir au royaume, mais le récit est plus intéressant encore parce qu'il lie ce changement d'échelle à l'ouverture de la route royale ; c'est elle qui va changer la vie. « J'ai vu aligner la grande route du Mans à La Flèche à travers les champs, les prés et les landes : ce fut le peuple qui fit cette route à la corvée. » « Le travail et l'effort des paysans » – « cela ruina le peuple », insiste Louis Simon – ont fait le grand chemin entre 1750 et 1762, des terrassements aux charrois (le pavé, lui, est affaire de spécialistes). Mais la dure réalité payée, les bienfaits de la route retombent sur le village : avant, pas de voiture, pas de roulage, on s'embourbe dès les pluies de septembre ; après, les rouliers desservent les métairies et les bordages pour l'essentiel – la sortie des productions, l'entrée du bois et des boissons – et pour l'accessoire. On voit arriver les « cotons » et les « cotonnades », les toiles d'orange et les indiennes, qu'on retrouve dans les inventaires ; les consommations sont bouleversées. A côté des difficultés que connaît la génération de la crise prérévolutionnaire, une meilleure qualité de vie est confirmée : du contraste – de la contradiction – naît la complication majeure de la société déchirée entre ses capacités et ses besoins.

Plus encore, ce que voit Louis Simon, c'est l'accélération rapide des nouvelles : l'écrit postal, le journal atteignent plus aisément le village. La diligence d'Angers quitte Paris le mardi à 6 heures du matin, les voyageurs dînent au Mans et couchent à Foulletourte le samedi, pour arriver à Angers le lundi vers 10 heures. Les indications de Desnos, dans L'Indicateur fidèle de 1785, sont respectées. Ce n'est pas le record de France, mais c'est un gain considérable sur le temps des voyages du XVIIe siècle. Le service et sa régularité entraînent la multiplication des auberges. A Foulletourte, l'Écu de France renaît des cendres de la Croix verte et le marquis de Broc « fait ériger une poste aux chevaux dans sa métairie de la cour avec toutes les commodités de l'hôtellerie ». Fontaine, plus à l'écart de la route, doit se contenter d'une auberge-cabaret et c'est... Louis Simon qui en est l'hôte tout en faisant trente-six métiers pour mieux vivre. Tenant le Plat d'étain en 1786, il cumule les tâches : étaminier, sacristain, percepteur, closier. Au centre du village, il en devient le syndic pour défendre une communauté qui a profondément changé depuis le début du siècle : elle s'est ouverte et a vu ses habitudes bouleversées, mais elle s'est appauvrie parce qu'une partie des propriétaires l'ont quittée et qu'un grand nombre de métayers ont une situation difficile. Louis Simon n'exagère rien quand il dit : « Ici on avait recours qu'à moi, puisque j'étais le seul qui savait écrire et qui entendait les affaires. » L'aubergiste, par de multiples services, anime la vie du village. Une deuxième auberge, le Cheval blanc, montre qu'il y a un niveau de besoins qui s'élève, en ce domaine comme en d'autres.

Bien sûr, entre ce rôle et la circulation du livre, il n'y a pas à tracer une solution de continuité imperméable. Le mouvement peut tout entraîner selon les chemins plus ou moins accessibles de la distribution, et atteindre des lieux d'où l'influence de l'imprimé rayonne selon ses propres normes d'attraction. Le livre gagne les villages par l'effort des libraires des villes, voisines ou lointaines, par l'achat direct, les jours de foire ou de marché, par la commande expédiée grâce à la poste. Tonnet, libraire de Dôle, fournit toute l'élite populaire et rurale de la région en livrets de colportage, en feuilles de dévotion. On peut trouver le livre au village dans la boutique de l'épicier et des marchands improvisés parmi les tissus, les clous et les miroirs, la poudre et les chapelets. Le cas du colporteur est plus spectaculaire et plus renommé156. Il va partout et, surtout, il associe trois aspects essentiels : la connaissance de son territoire, qui fait de lui le reporter de la rumeur, l'homme des nouvelles et des confidences ; le rôle du crédit, que garantissent les circuits liant les colporteurs à leur communauté et qui permet de satisfaire une plus large demande ; enfin, la juxtaposition du matériel imprimé avec la pacotille et les objets qui visent à transformer les apparences. Le colporteur transporte de tout et, comme toujours, il y a colporteur et colporteur : du simple « mercelot » aux « libraires forains », que de différences pour une même fonction ! Les uns proposent des chaussures, les autres des redingotes et des bottines, et, à l'instar de Noël Gilles – arrêté pour infraction aux règles de la librairie : il vend des « mauvais livres » – fréquentent les foires et les marchés des bourgs et des villes. C'est un commerce dont tout le monde s'accommode car, comme l'écrit M. de Malesherbes en 1752 :


« Le goût de la littérature est si général qu'il serait bien dur et bien difficile d'empêcher entièrement ce genre de commerce. Ce serait priver d'une grande commodité les seigneurs qui vivent sur leurs terres, les curés de campagne, et beaucoup de particuliers qui sont retirés dans les bourgs et les villages où il n'y a point de libraires. »



Voilà donc les cibles du commerce et les principaux intermédiaires culturels désignés : le presbytère, le château, la maison du notable. En ce qui concerne le presbytère, on retrouve le rôle acculturant de l'Église catholique et le fonctionnement de ses réseaux. Les collections de livres et les moyens d'information les plus considérables existant dans les campagnes se situent à l'évidence davantage à l'ombre des cloîtres, dans les monastères et les abbayes que dans les modestes maisons curiales. Mais dans l'un et l'autre cas, il y a possibilité d'accès à la lecture. C'est dans les bibliothèques de couvent et les presbytères que Jacques-Louis Ménétra façonne les éléments d'une culture qu'il va ensuite confronter à celles des autres à l'auberge ; et s'il faut la défendre, on sait le trouver – ainsi en 1758 dans les Cévennes. C'est dans la maison du curé de Montigny, près du château des Trudaine (la rencontre est symbolique !), que le compagnon vitrier perfectionne ses connaissances ; il a avec le prêtre des conversations savantes et théologiques :


« J'allais souvent sous prétexte d'avoir des livres. Un jour que je le croyais au château, je courus au presbytère. Après plusieurs bonnes raisons faites avec sa gouvernante, comme je la serrais de près il se fait entendre. Moi de courir du côté et dans le recoin de la cheminée et d'une main de me ravitailler [entendons : me réajuster] et de l'autre de tenir un livre. »




Le compagnon écrit et lit, il est éclairé. La rencontre est piquante : elle révèle la capacité de l'emprunt, les occasions à saisir, et il n'y a aucune raison de penser que les rustauds qu'il côtoie sont incapables d'en faire autant157. Le progrès de la formation des prêtres, leur rôle dans l'instruction comme dans la diffusion des nouvelles officielles et officieuses, confèrent à tout le bas clergé une place éminente dans le procès direct et indirect de l'acculturation rurale. Il est assuré que les curés ont plus de livres au XVIIIe siècle que cent ans plus tôt.

La bibliothèque des châtelains et celle des notables, sans être publiques ni ouvertes, offrent elles aussi des possibilités. La lecture est incontestablement devenue l'une des composantes de la vie à la campagne, le réseau des bibliothèques seigneuriales s'est densifié, leur contenu s'est accru et souvent diversifié. On y lit pour soi et on y lit aux autres, ainsi dans les « veillées du château » de Mme de Genlis. Il y a des châteaux érudits et d'autres incultes, des bibliothèques de bibliophiles et d'autres utilitaires. Ce qui est important, c'est qu'il peut y avoir emprunt, vol, transfert et circulation, et que la noblesse, comme le clergé, participe d'un mouvement dont l'essentiel est qu'il est porteur de transformation. C'est l'existence même du livre, des livrets, qui compte, car cette existence est ferment de nouveauté, incitation à autre chose, à une dynamique médiatisée par quantité d'intermédiaires – les régisseurs, les procureurs, les maîtres d'hôtel et les valets de chambre, les servantes et même les cochers. Par ces biais, la lecture atteint le village et la ferme.

Deux limites s'imposent à l'interprétation générale que je viens de proposer. La première est celle que pose le mouvement d'ensemble de l'acculturation par l'instruction élémentaire et les petites écoles. La réponse est à retrouver dans la formation d'un espace public où le passage de l'imprimé à la lecture, du livre au lire, s'inscrit dans une transformation plus profonde de la ville aux champs. La seconde limite est contenue dans la question de savoir quel type de lecture agit en touchant les populations rurales. Ce que l'on sait des maigres collections de livres inventoriées dans les fermes ne met pas en valeur, sauf aux plus hauts niveaux et dans les régions de développement actif – comme chez les laboureurs de l'Ile-de-France qu'étudie J.-M. Moriceau – , la présence de la littérature technique et agronomique. Il faut donc admettre les effets indirects : d'abord, la modification des habitudes par l'accès au média lui-même, l'imprimé dans tous ses états; ensuite, l'évolution autonome des contenus de certains textes largement diffusés, l'almanach, les journaux ; enfin, la valeur de l'exemple. Revenons un instant à l'auberge. Dans la liste des abonnés au Mercure, aux côtés de quelque 250 nobles domiciliés dans leur château et qui composent les deux tiers du second ordre parmi les lecteurs (400 sur près de 850 personnes), on trouve une cinquantaine de maîtres de poste – et, derrière eux, combien de lecteurs potentiels ? Ce personnage social, à la fois « fonctionnaire » et entrepreneur, homme du « royaume profond » (souvent gros fermier et éleveur de chevaux) et parfait agent de la circulation et de l'échange, lecteur et informateur, homme de l'oral et de l'écrit, est l'illustration même de ces multiples forces agissantes qui travaillent la ruralité de sa surface à sa profondeur.

Plaider les vertus d'une histoire de l'exemple pratique, de l'action conseillée ou imposée, serait un moyen de comprendre l'évolution des structures rurales, celle des pratiques vues par tous, celle des outillages perfectibles. Car ce qui caractérise l'agronomie pratique, c'est qu'elle n'est pas, comme les sciences, cantonnée dans les livres et le cabinet des savants, le laboratoire. Transformations matérielles, intellectuelles et organisation sociale se confondent. L'économie rurale est, après 1750, un creuset brûlant où se mêlent doctrines économiques, hiérarchies sociales, structures politiques, transformations technologiques, et toutes se conditionnent si intensément qu'elles ne peuvent bouger qu'ensemble 158. La diffusion de l'agronomie théorique entraîne une révolution par la révolution. Elle met en branle le remodelage des structures foncières, celui de l'espace rural, l'intrusion dans les campagnes d'une classe sinon totalement nouvelle de propriétaires, du moins d'intrus agressifs soucieux d'un « développement à l'anglaise » et de copier les gentlemen du Norfolkshire. Une interaction entre le capitalisme et la terre réactivée se dessine ; elle suscite le bousculement des prix, l'appel à la liberté du commerce, des choix fiscaux. Elle oppose Necker et Turgot, le passé et l'avenir. Le passé ou l'avenir ? Ce ne sont pas ces principes et ces batailles qui nous retiennent ici, mais comment poser la question de l'acculturation agronomique. Deux voies autorisent la réflexion, dans l'attente d'une vérification à venir : le rôle des notables, et l'explosion agronomique imprimée, elle-même agent et condition.

Les notables – prenons le mot dans le sens qui rassemble tous les intéressés propriétaires du « produit net » – n'inventent que rarement ; ils dépendent de la réflexion le plus souvent développée ailleurs, et l'on aura à revenir sur le rôle du réseau agronomique dans sa fonction stimulante de la croissance 159. Ce n'est pas sans raison que le paysan se définit par rapport à l'urbain. En règle générale, il ne peut guère innover, car le poids du système social, la rigueur de la tradition – on connaît la lenteur dont les baux peuvent enregistrer le progrès – l'en empêchent. En revanche, le propriétaire non paysan, de par sa situation en marge, jouit d'une plus forte capacité d'initiation et de diffusion expérimentale des nouveautés160. Le châtelain, le seigneur bourgeois, le propriétaire ecclésiastique vivent dans un autre horizon que leurs fermiers et leurs métayers : ils ont de l'instruction, ils ont voyagé, ils peuvent comparer. Si le propriétaire est traditionaliste, c'est par refus de changer, c'est par conservatisme. Là se pose pour le XVIIIe siècle un problème crucial, qui est celui de la résidence des propriétaires.

On a peut-être exagéré l'absentéisme imposé par la vie de cour : il faudrait le replacer dans une étude beaucoup plus acérée de la vie nobiliaire. Comme pour les évêques d'ailleurs en matière de religion, il n'est pas sûr que les absents aient toujours tort et c'est affaire de structure administrative, de représentation, d'impulsion et de dialogue. Admettons la possibilité qu'une majorité de la classe des propriétaires ait été, à temps partiel ou à temps plein, directement ou non, des « paysans ». Le cycle de la vie nobiliaire s'y prête aussi bien dans les rythmes du calendrier annuel – on fuit la ville et la cour à l'août, on est présent pour la moisson et les vendanges, la chasse rassemble les uns et les autres à l'automne – que dans les modèles d'activité et de carrière : le hobereau a été militaire, le gentilhomme de basse-cour et de guérets a été marin, administrateur, un temps citadin. Ensuite, il importe de remettre en pleine lumière le rôle du travail féminin, la continuité des responsabilités assurée au château quand le maître est absent. C'est ce que Fénelon enseigne, c'est ce que les demoiselles de Saint-Cyr apprennent et diffusent autour d'elles : la priorité de l'éducation chrétienne et la gestion du ménage. Ainsi, les notables qui vivent dans le monde extérieur, autant et parfois plus que dans le monde villageois, ont un rôle actif à jouer. Nombreux sont ceux qui sont devenus des améliorateurs.

Deux raisons poussent à leur mobilisation : leur genre de vie et leur supériorité économique. Entretenir le domaine, assurer l'avenir des enfants, tenir son rang, tout cela exige des revenus ; et vivre en ville l'hiver en accélère la redistribution. Le notable ne vit pas en autarcie ou avec de faibles surplus; l'économie de ses besoins et de ses consommations peut le pousser à la spéculation. La question est donc de mesurer son entrée dans l'économie de marché, qui n'exclut ni les nobles ni les clercs. En même temps qu'ils ont l'occasion ils ont les moyens car, détenteurs de profits agricoles accrus, ils peuvent accepter les risques de l'investissement, acheter des outillages améliorés, s'intéresser aux semences et aux engrais. Leur réussite est seule susceptible de convaincre, et certains s'y emploient, tel Duhamel du Monceau dont le Traité de la culture des terres en six volumes (1753-1761) puise dans l'expérience domaniale que lui-même et son frère Alexandre ont acquise sur leur exploitation de Denainvilliers en Gâtinais :


« Qu'on ne me soupçonne pas de regarder les ouvriers avec mépris [il parlé ici des forestiers] : nés dans les forêts et livrés au travail dès leur enfance, ils s'occupent uniquement de leur état. Non, la sueur et la poussière dont ils sont couverts ; leur peau brûlée par le soleil ou flétrie par le froid ; les haillons dont ils sont vêtus, ne me font point illusion. Je me suis entretenu avec ces bonnes gens que j'ai reconnus doués d'un bon jugement naturel et capables de réflexions justes sur leurs opérations [...] mais, renfermés dans un petit cercle d'idées, leur jugement naturel ne les met pas à portée de tirer toutes les conséquences que pourraient leur fournir leurs propres opérations

161

. »


Tirer les conséquences et convaincre par la réussite répétée, c'est à quoi s'emploient les intermédiaires de l'agronomie et leurs fermes expérimentales ; songeons encore à Lavoisier et à ses calculs appliquant aux champs les procédés du chimiste expérimentés en laboratoire, inventant une méthode pour chasser les illusions et préconisant de revivifier l'économie rurale par l'instruction.

L'expansion de l'écrit agronomique fournit la seconde variable du processus de conversion. Ce type d'écrit vise la classe éclairée et, dans la diversité de ses formules, des manuels théoriques aux périodiques les plus pratiques, il laisse imaginer les frontières de la vulgarisation qu'il faudra préciser grâce à la bibliographie de Musset-Pathay162. Un comptage des titres permet d'évaluer la production :



 avant 1500 

 26 


 1500-1599 

 111 


 1600-1649 

 55 


 1650-1699 

 91 


 1700-1749 

 96 


 1750-1799 

 1 105 


 après 1800 

 491 



 1975 


 sans date 

 159 


 Total 

 2134 


Soit, sur plus de 2000 titres, une explosion dans la seconde moitié du siècle. C'est elle qui révèle l'attractivité de la nouveauté, et elle complète autant qu'elle précède l'action de la presse spécialisée et la propagande gouvernementale visant la lecture des notables. Les publications de l'agronomie s'emballent lorsqu'on passe de la grande ambition réformatrice des années 1750 à la conquête lente et profonde qui paiera cent ans plus tard. Quand la crise menace et se développe, elle se ralentit à peine et repart hâtivement dès 1800. Bref, l'agronomie s'est vulgarisée et popularisée dans une certaine catégorie sociale et les résultats obtenus seront interrogés par les enquêteurs de l'Empire.

Il faudrait passer de cette première échelle, macro-économique, à celle des améliorateurs eux-mêmes. L'état des études l'interdit, mais il ne fait aucun doute que c'est en partie par ce chemin que l'on pourrait comprendre la localisation des essais et des erreurs, la part des résistances qu'a soulevées la remise en question de l'existence traditionnelle du plus grand nombre par l'accroissement des expériences. Le changement est lent dans les campagnes, car il est toujours vécu comme une menace pour la stabilité et la tradition. Vaincre cette crainte, tel est l'objectif de ceux qui définissent l'agriculture comme l'art par excellence. Entendons l'Ami des hommes, le marquis de Mirabeau :


« L'agriculture est non seulement de tous les arts le plus admirable, le plus nécessaire à l'État et primitif de la société, il est encore, dans la forme la plus compliquée que cette société puisse recevoir, le plus profitable et le plus rapportant : c'est le genre de travail qui rapporte le plus à l'industrie humaine avec usure ce qu'il en reçoit. L'agriculture est de tous les arts le plus sociable. Quelle noblesse, quelle généreuse hospitalité dans les mœurs de ceux qui passèrent leur vie à la tête de leurs moissonneurs et de leurs troupeaux... Je ne parle ici morale qu'autant qu'elle est relative à l'intérêt bien entendu et, à dire vrai, la morale la plus exacte en tout est partout l'intérêt le plus réel

163

. »


De cette rencontre de la tradition et de l'utilité novatrice, il faudra mesurer l'ampleur et la portée.



CHAPITRE V


Le royaume de l'échange : culture du privilège et culture négociante

Voltaire découvre l'Angleterre, Voltaire découvre le commerce. Arrivé en mai 1726 à Londres, il y séjourne jusqu'à l'automne de 1728. Ce n'est pas son premier voyage, puisqu'il est déjà allé en Hollande et à Amsterdam quatre ans plus tôt. C'est donc un observateur éveillé de la réalité économique européenne de son temps ; il a été au centre des grandes puissances commerciales. Relisons la dixième Lettre philosophique164 :


« Sur le commerce. Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté à étendre le commerce à son tour ; de là s'est formée la grandeur de l'État. C'est le commerce qui a établi peu à peu les forces navales par qui les Anglais sont les maîtres des mers. Ils ont à présent près de deux cents vaisseaux de guerre... »




La lettre commence par une espèce de révolution copernicienne économique et politique : aux idées traditionnelles des mercantilistes sur le contrôle et les droits d'entrée, elle oppose implicitement l'affirmation de la liberté commerciale comme source de la richesse des États et des citoyens. C'est la commercialité qui a fait d'une petite île « qui n'a de soi-même qu'un peu de plomb, de l'étain, de la terre à foulon et de la laine grossière », donc de peu de ressources, la puissance capable de tenir tête à Louis XIV, et sur mer et sur terre. Ce sont les marchands anglais qui peuvent, grâce à leur réseau de crédit, prêter au Prince Eugène les 50 millions nécessaires à sa campagne d'Italie :


« Après cela il délivra Turin et battit les Français et écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet : " Messieurs, j'ai reçu votre argent, et je me flatte de l'avoir employé à votre satisfaction. " »


Désormais, la guerre confine aux affaires et la liberté des États dépend de l'entregent de ces marchands :


« Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais ; et fait qu'il ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair du royaume ne dédaigne point le négoce... En France est marquis qui veut ; et quiconque arrive à Paris du fond d'une province avec de l'argent à dépenser et un nom en -ac ou en -ille peut dire : " Un homme comme moi, un homme de ma qualité ", et mépriser souverainement un négociant ; le négociant entend lui-même parler si souvent avec mépris de sa profession, qu'il est assez sot pour en rougir. Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à l'État, ou un seigneur bien poudré, qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire et contribue au bonheur du monde. »



Ici, nous sommes devant l'un de ces textes où l'on voit changer quelque chose. Voltaire sait de quoi il parle : c'est un héritier de la bonne bourgeoisie parisienne et de la dynastie du notaire Arouet ; c'est un riche, mais d'abord riche de la rente et de la spéculation ; c'est le protégé du grand quatuor vainqueur de Law, les frères Pâris dont le benjamin Duverney est « une sorte de dictateur et de maître absolu des personnes et des biens » dans les années 1720 : ce sont eux qui font la Pompadour et qui conseillent le jeune Arouet dans ses placements. Il les récompense par une Ode à la Chambre de justice qui enthousiasme l'opinion pour la « Saint-Barthélemy des traitants ». Voltaire est au centre d'un système économique, là où les forces fiscales et financières du royaume profond aboutissent et sont rediffusées par les dépenses de l'État, par l'action de la « classe stérile », par les spéculations. Son éloge sincère d'un commerce dont il s'enrichit est dicté à la fois par ses origines sociales – il vient, ne l'oublions pas, d'être bâtonné par les valets du chevalier de Rohan et embastillé quelque temps pour avoir cru que le talent effaçait les distances sociales et que le génie égalait la naissance – et par le sens de l'observation. La Lettre débouche sur un ensemble de revendications implicites liées à celle de la liberté – du commerce comme des individus. Elle met en évidence ce qui oppose et ce qui rassemble les deux sphères économiques, sociales, culturelles qui orientent l'identité française du XVIIIe siècle et qui composent deux familles d'esprit et de comportement : d'un côté, ceux qui croient que « la France peut suffire à la France », parmi lesquels Vauban et les intendants ; de l'autre, ceux qui ont compris plus subtilement l'interaction des domaines et que la circulation et le changement sont également nécessaires. Le royaume marchand et le royaume agricole s'opposent parce qu'ils correspondent à des structures sociales et à des mentalités spécifiques 165 ; mais, en même temps, depuis la formation de l'État territorial et l'organisation d'une administration royale obsédée par la puissance fiscale et le contrôle des richesses étalées dans les villes maritimes et commerçantes, la rencontre, les conflits se sont développés entre les deux sociétés. L'enjeu est le contrôle et la signification économique et culturelle de la circulation des marchandises et des hommes.

Voltaire comme Montesquieu découvrent l'Angleterre avec des yeux neufs parce qu'ils sont liés à la cité maritime et négociante ; ils tirent de cette découverte une leçon analogue – le système économique permet de comprendre la nature profonde de l'État monarchique et ce qui le rattache aux privilèges et à la noblesse – , mais des conclusions différentes : le libéralisme politique et social de Voltaire va plus loin que le respect de la constitution implicite et des corps intermédiaires de Montesquieu. Des réalités sociales aux débats d'idées, l'enjeu reste le poids du négoce et la façon dont les pratiques et les hommes s'intègrent simultanément à deux univers.


ESSOR DU COMMERCE, STRUCTURES DU CHANGEMENT

L'essor du commerce anime la France des ports, de la Manche à l'Atlantique, de l'Océan à la mer Méditerranée, mais aussi les cités marchandes continentales – Lille, Metz, Nancy, Strasbourg, Lyon – qui sont reliées à l'activité d'un capitalisme commercial européen développé des rives de la mer du Nord aux Pays-Bas, jusqu'aux riches contrées rhénanes et à l'Italie du Nord. Au centre, Paris, capitale de la finance et de la banque monarchique, joue un rôle essentiel mais en définitive mal connu. Pour F. Braudel, elle n'a pas été une métropole de l' « économie-monde », à l'instar des capitales qui ont caractérisé les déplacements spatiaux et les modes d'action du développement économique, telles Venise et Gênes autrefois, Amsterdam et Londres au XVIIIe siècle. L'exclusion de Paris de ce concert attend d'être vérifiée par une véritable histoire économique de la capitale, mais il faut d'ores et déjà rappeler combien régulièrement les convulsions économiques parisiennes ont secoué tout le royaume, et ses ports, et ses négociants, depuis le système de Law jusqu'aux décisions de Calonne au crépuscule de l'Ancien Régime. A Paris, au Conseil de commerce, dans les antichambres des financiers, dans les bureaux des compagnies, dans les hôtels des banquiers protestants et catholiques, dans les cagibis des commis du commerce, chez les grands merciers de la rue Saint-Denis, chez les grands négociants de la place des Victoires, s'est joué bien souvent le destin des affaires nationales, la négociation du crédit, la diplomatie des emprunts, où s'effectue la rencontre de l'économie paysanne et de l'économie du commerce qui précède et qui entraîne.

Si l'intervention de Paris commence à autoriser le désenclavement et à permettre la spécialisation de certaines régions agricoles – la Provence qui multiplie ses vignobles, les régions d'élevage qui peuvent abandonner la culture des céréales désormais plus régulièrement importées – , il n'en demeure pas moins que les contemporains, perçoivent la constante de cette opposition majeure entre la France profonde, l'intérieur, et les périphéries, les grands axes de circulation. Ainsi l'abbé Galiani dans ses Dialogues sur le commerce du blé (1770), texte essentiel pour voir le royaume avec les yeux d'un Italien si parisianisé qu'il comprend peut-être mieux les Français qu'eux-mêmes : « Toute la richesse de la France s'est portée sur ses frontières, toutes ses grandes villes opulentes sont sur ses bords, l'intérieur est d'une maigreur affreuse. »


Circuits commerçants, cultures commerciales

La montée du commerce se voit déjà dans les efforts routiers, qui assurent une meilleure capillarité de l'espace économique intérieur ; elle bénéficie également de l'aménagement des canaux et de l'entretien des rivières, mais il est difficile, faute de statistiques mobilisables, d'évaluer la part de la circulation intérieure et celle des importations et exportations extérieures. Les deux marchés forment un tout organique, on ne peut séparer les deux domaines, tant en ce qui concerne les produits qu'en ce qui concerne les hommes. Les fabrications métropolitaines nourrissent le trafic des blés ; le sucre et les denrées antillaises, les produits de l'Orient et des Indes commencent à atteindre les cités de la France profonde et, par les foires et les marchés, sans doute plus fréquents, les ruraux dégrossis. Les jeux de l'échange se greffent sur les structures du quotidien. De même, les agents du trafic lointain ne se désintéressent pas du commerce intérieur dont ils dépendent : à Marseille, à Bordeaux, à Nantes et à Rouen-Le Havre, ils étendent leurs regards vers l'océan, mais sans négliger la redistribution à l'intérieur des terres. Les Lyonnais dispersent leurs opérations entre la prospection du marché extérieur orienté vers le continent ou vers la mer, et celle de l'intérieur proche ou élargi jusqu'aux extrêmes limites du marché national166. Les circuits commerciaux s'interpénètrent et s'entrecroisent avec des aires d'expansion ou de rétrécissement variant selon les produits, les entreprises, les conjonctures d'ensemble ou régionales. Il y a là une différence fondamentale avec la culture rurale : les commerçants et, par enchaînement, ceux qui en dépendent, sont engagés dans des réalités géographiques et culturelles multiples ; leur espace, leurs relations ne se conçoivent que par des mouvements accrus où règnent le calcul pour le profit, les lois du prix de revient et de la rentabilité.

Marchand et négociant – la terminologie est importante puisqu'elle commence à dissocier dès la fin du XVIIe siècle à l'intérieur d'une même fonction des rôles différents – ont en commun d'être des « praticiens », des hommes de la pratique plus que de la théorie, mais dont le champ d'action mêle des réalités diverses. Leur concret n'a pas le caractère stable et immuable de celui des paysans et de l'activité rurale encore peu spéculative. L'entrepôt du grand négociant bordelais rassemble les « productions de l'univers », il sent le sucre et la cannelle, il s'encombre de multiples trésors ordinaires, toiles, objets fabriqués, produits du terroir ; c'est un monde d'odeurs et de contacts qui fascine les étrangers, un résumé sensuel des mondes divers où s'inscrivent les actions négociantes. En même temps, négociants et marchands vivent dans un complexe rationnel, formalisé, abstrait. Par l'usage de la monnaie sous toutes ses formes, dont la liberté de circulation est une nécessité, ils sont intégrés dans un circuit universel dont les moteurs sont la production du profit : engendrer de l'excédent de richesse, et non pas reproduire ; réinvestir et développer, et non pas entretenir. Le négoce repose de surcroît sur les rapports et les ordres écrits, ce qui exige une formation et des connaissances spécifiques, une éducation à part ; il est inséparable de relations réelles ou abstraites avec des « marchands indépendants », ce qui met en valeur les qualités de compromis et de négociation, ainsi que celles de l'observation et de l'analyse réfléchie de l'information libre.

Dans les villes marchandes, et au plus haut niveau, on conçoit quel degré de compétition a pu s'instaurer entre les hommes du négoce et ceux qui représentent la monarchie territoriale et administrative, sa hiérarchie et ses valeurs. Quand Quesnay s'écrie : « Le négociant est étranger dans sa patrie », il souligne cette incompatibilité, mais il oublie en même temps que depuis longtemps la cité maritime et marchande a mêlé ses intérêts à la cité monarchique. Le roi et les besoins de l'État offrent aux marchands un débouché unique à l'excédent des profits qui se gonflent avec le temps ; par la chaîne des emprunts, par celle des offices, ils deviennent créanciers de l'État, et de plus en plus attentifs à sa santé financière et fiscale. Les hommes de commerce vivent à la fois dans le monde du privilège et dans celui des libertés. Ils ont besoin d'autonomie, mais également de protection.

Cette interpénétration des cultures apparaît clairement dans deux exemples : un destin individuel, celui du marchand de Gaillac venu négocier à Bordeaux, Benoît Lacombe167 ; et une trajectoire collective, celle du monde des négociants lillois168.

Benoît Lacombe est comme bien d'autres descendu de ses montagnes vers la mer, porté par le rêve de l'enrichissement et par les réalités attractives de la croissance bordelaise. C'est le fils d'une de ces grosses villes-marchés du Sud-Ouest, Gaillac, où sa famille a fait lentement son chemin vers la classe dominante avec un grand-père artisan tonnelier puis marchand, et un père tonnelier propriétaire, marchand, négociant et consul, puis secrétaire du roi, aux portes de la noblesse. Le changement de titulature illustre la montée familiale et l'interpénétration des valeurs : le profit est moteur ; la terre patiemment rassemblée, garantie et statut ; les charges, valeurs symboliques et éminentes. Benoît Lacombe est surtout inséparable de la nébuleuse familiale qui mêle tous les réseaux : ceux du commerce et de la richesse foncière traduite en parcelles de vignes et en lopins de blés, ceux du crédit constitué avec les profits tonneliers et paysans et diffusé dans le système des prêts aux particuliers, ceux enfin de l'entrée dans la sphère des institutions publiques avec les créances et les charges de la ville et de l'État. Le fils du marchand est devenu consul, négociant, sous-fermier des greffes. Tous les secteurs sont en communication : l'argent, la terre, le commerce, le pouvoir et le savoir que donnent les études, l'administration étatique « et par-dessus tout ce qui n'a pas de prix, l'honneur 169 ». Toutes générations confondues, la famille cumule les héritages et les places, et il appartient à Benoît Lacombe de franchir une dernière étape, idéale, et qui, exemple d'échec, ne sera jamais achevée avant la Révolution.

Retenons l'essentiel de son expérience bordelaise. Le plus net est l'élargissement des horizons, d'une petite ville à la grande cité portuaire et à son réseau aux dimensions du monde, de l'Atlantique à la Baltique. A la certitude des jours et des marchés connus succède l'incertitude des échanges internationaux, la capture difficile d'un espace commercial. La correspondance de Benoît Lacombe montre dans sa régularité la pression qui s'exerce pour réaliser des profits malaisés à travers des opérations diverses, minuscules ou importantes. Au-delà des affaires essentielles, de l'honneur de la firme, du profit, la cohésion économique est obtenue par une graduation de relations et de connivences : les hommes et les familles comptent plus que les objets de l'échange et ce sont eux qui laissent espérer le succès. De l'État des années 1780, Benoît Lacombe attend moins de tracasserie, moins de contrôle ; il rêve d'un commerce libre et transparent avec le moins d'intervention possible. Il n'en attend pas moins une protection efficace en cas de besoin. Quand la révolte gronde aux Iles, quand les principes de l'exclusif sont menacés, le négociant grogne. L'État protecteur joue ici son rôle d'arbitrage. Libre-échange et protectionnisme ne se contredisent pas dans l'action individuelle ; tout est affaire d'échelle et de capacité à maîtriser le marché170. L'affaiblissement de l'État ne peut qu'être préjudiciable aux intérêts du groupe. La crise de 1788-1789 rejettera Benoît Lacombe sur la grève du royaume profond – à Gaillac, « tombeau des gens de talent ».

Du destin personnel à l'histoire d'un groupe, de l'Aquitaine aux Flandres, les « deux rêves du commerce » se trouvent confrontés aux mêmes réalités. A Lille, l'ordre économique est fondé comme ailleurs sur les corporations, mais celles-ci ont laissé se superposer à leurs pratiques – celles du privilège, du monopole, du contrôle – le réseau des libertés capitalistes. Les négociants lillois dominent l'échange et la croissance d'une manière qui laisse place au jeu des métiers et des jurandes dans la totalité des activités urbaines et rurales. Celles-ci reposent sur le travail des artisans et des boutiquiers, mais parmi ceux-ci, maîtres principalement, faisant travailler sous leur autorité les ouvriers compagnons, on rencontre les brasseurs d'affaires. Ainsi, parmi les filtiers, on distingue ceux qui gouvernent la jurande, qui assurent les débouchés et les approvisionnements de tous dans une aire commerciale élargie au-delà des frontières, et ceux qui en dépendent – le plus grand nombre des maîtres – pour leur vente, alors qu'ils s'approvisionnent sur les marchés auprès des fileuses venues surtout de la campagne. Le « corps » garde son unité : l'industrie se développe en son sein, et non pas contre lui, sous l'impulsion d'hommes qui siègent dans les institutions urbaines, comme conseillers de la chambre de commerce ou comme échevins dans la municipalité. « L'ordre d'ensemble du commerce était d'interpénétration et de jeu conjoint sur toute la palette des statuts possibles171. »

De surcroît, dans l'attente du négoce à l'égard du monopole, on trouve une série de questions qui sont fondamentales dans la crise terminale de l'Ancien Régime. La première met en avant le rôle déclinant des corps : si ceux-ci, à Paris, à Valenciennes, à Toulouse, à Caen, se ferment et promeuvent dans leur recrutement les fils des maîtres, si les difficultés financières dues à l'avidité taxatrice de la monarchie rendent précaire la situation des jurandes, il ne s'ensuit pas que l'on puisse parler d'une crise générale sous le coup de la liberté d'entreprendre. Ces traits ne caractérisent pas la totalité des rapports sociaux ; la législation du travail n'est pas du tout le verrou archaïque « que l'on décrit lorsqu'on se réfère au blocage qu'elle engendrerait par hypothèse dans une société industrielle ». D'une part, parce que la réglementation peut facilement céder le pas quand le capitalisme négociant avance ; d'autre part, parce que le système corporatif est nettement moins rigide qu'on ne l'a cru, et capable d'assimiler – du salariat au patronat, du prolétaire au capitaliste – une plus grande gamme de situations qu'on ne l'a pensé. A Caen, chaque fois que les forces productives réelles pèsent sur elles, la corporation recule, et le pouvoir économique qu'elle transmet reste bien faible comparé au pouvoir véhiculé par le capital. A Lille, le monde du profit s'accommode totalement des corps ; la crise est à venir.

La corporation permet aussi de régler assez bien le « problème des qualités ». Le secret ne règne pas dans les ateliers, mais syndics, commis, voire à Paris commissaires de police appelés en renfort, vérifient la conformité des productions aux normes de la nomenclature et cette surveillance n'engendre pas forcément la routine : elle privilégie la confiance des acheteurs dans le suivi des qualités et le respect des mesures, tandis que d'autres choix peuvent être faits en fonction d'une demande plus changeante de la clientèle. Les deux attitudes assurent les options productives et le débit des marchandises selon des principes plus complémentaires dans le cadre d'une discipline qui garantit l'aloi des productions.

Il n'est pas inintéressant de retrouver le même conflit au sein du corps même chargé par la monarchie de la réglementation et du contrôle des industries : l'Inspection des manufactures 172. Il règne au sein de cette administration colbertienne type un état d'esprit antiréglementaire, en même temps que les défenseurs de l'héritage entendent y sauvegarder règlements, privilèges, bureaux de visites et de marques, c'est-à-dire tout l'arsenal de l'encadrement et de l'intervention qui surveille le travail des corporations ou l'activité des manufactures proto-industrielles. L'enjeu du débat est évidemment de comprendre les rapports de l'État et de l'économie, ainsi que la possibilité du déblocage français, l'aptitude de son économie industrielle à adopter l'innovation. Depuis la fin du XVIIe siècle, le corps des inspecteurs a entre ses mains la politique de contrôle dont une partie des producteurs, tels les négociants de Lille, attendent garantie et sécurité. D'une part, leur présence dans les ateliers certifie la conformité aux normes ; d'autre part, ils renseignent le pouvoir royal sur l'évolution de la production. Entre les « industriels» et les autorités, ils font figure de conseillers, d'agents du développement. Installés aux points centraux de l'économie, les inspecteurs des manufactures – ils sont une cinquantaine –, dans leur discours comme dans leurs actions, sont divisés entre le désarroi de ceux qui regrettent une réglementation dure et l'appel à la liberté de ceux qui rêvent d'une libération propice à la croissance, tel Roland de La Platière, à Villefranche, près de Lyon, puis à Amiens. Jusqu'aux tentatives de réformes des années Turgot, l'incertitude de la politique économique n'a fait que s'aggraver ; après 1775, les règlements sont quasiment suspendus, mais le départ du ministre laisse l'administration sous le choc.

Une enquête lancée par Necker révèle la profondeur du malaise : la volonté de remise en ordre qu'exprime le corps, en même temps que son impossibilité pratique. La position libérale, la politique souhaitée par une partie de la classe économique et prônée par une partie des économistes, est arrivée au sommet de l'État. L'Inspection des manufactures, plutôt favorable au rétablissement des règles du jeu, entre dans le « système intermédiaire » à reculons. La culture des inspecteurs est fondée sur deux principes : pour vendre, il faut bien fabriquer, la qualité fait le débouché ; pour gagner plus, le commerce trompe le consommateur et hypothèque ainsi les débouchés et surtout l'exportation. L'administration doit faire triompher le « bien général », que ne garantit aucune loi spontanée ajustant les intérêts. Régulateur, arbitre entre le royaume des paysans et celui du commerce, l'État monarchique doit rester fidèle à son rôle. Il n'entend pas céder à l'appel de ceux qui défendent le libéralisme absolu, tel Clicquot de Blervache pour qui le goût du consommateur est le seul règlement, « le torrent qu'il faut suivre », et la vente diversifiée la seule inspection qui vaille.

Le « système intermédiaire » s'efforce de tenir les deux bouts d'une chaîne tendue à se rompre. Il distingue les marchandises textiles selon leur conformité aux normes et les laisse circuler sur deux circuits différents. C'est un compromis dont la réalisation repose en partie sur la conversion de l'Inspection à un autre comportement. Les Instructions des années 1780 mettent l'accent moins sur le contrôle que sur le conseil, moins sur le dirigisme que sur la persuasion, moins sur la répression que sur l'incitation. Dans cette attitude où se marque la réalité de l'économie manufacturière et commerçante à la veille de la Révolution, on voit qu'il ne faut pas confondre exactement corporations et réglementations, car celles-ci peuvent être justifiées – pour protéger le marché – comme celles-là peuvent être tolérées ou rejetées selon les situations locales.

On est là au centre non seulement du débat de société, puisque toucher à un élément du système peut remettre en question le système tout entier, mais aussi au cœur de la nature réelle des relations économiques telles que les montrent les exemples avancés. Les corps et les règlements ne servent pas qu'au contrôle : ils créent des espaces de solidarité, de crédit et de confiance qui mettent en valeur le terrain familial ou les stratégies matrimoniales, ils permettent d'associer les fortunes et le savoir-faire, et par là de former une communauté prospère, sauvegarde en cas de difficulté. Au-delà des patrimoines, ce sont des parentèles et des réseaux, une constellation de relations interpersonnelles qui unissent « négociants » de Lille, de Bordeaux, de Marseille ou d'ailleurs. Ils y puisent information, ressources, appuis, renommée, ouverture. Comme dit J.-P. Hirsch, « l'immersion dans le marché n'est pas tout, le succès dépend autant de la qualité des relations que du calcul ». L'intervention de l'État a eu en ce domaine un rôle spécifique qui oppose bien l'évolution française à celle de l'Angleterre173.

Outre-Manche, la progression simultanée du capitalisme agraire et du capitalisme marchand a permis l'évolution de l'économie vers la suprématie de l'échange et la division du travail ; c'est le premier grand marché où circulent sans cesse capitaux, emprunts et salaires. En France, la structure de la société – lente à bouger, ancrée au sol et rebelle au déracinement, où règne l'imbrication des droits, des tenures, des coutumes et des formes d'exploitation – fait que l'économie repose moins sur la division du travail et sur la circulation que sur la répartition hiérarchique du revenu des terres ; l'économie d'échange ne forme alors qu'un circuit accessoire alimenté par l'excédent de récoltes. A la fin du XVIIIe siècle, le commerce français est constitué aux trois quarts de transactions intérieures, des produits du cru, massivement de l'agriculture et du textile. Le développement maritime et industriel se fait en marge et, depuis Louis XIV, sous l'impulsion et le contrôle administratif. Les besoins de l'État – armée, marine, grandeur – n'ont pas cessé de dicter partiellement leurs lois à l'économie. Le colbertisme et les gouvernements postérieurs ont créé et maintenu des monopoles, exploitant des compagnies de commerce telles que la Compagnie des Indes ou dirigeant des fabrications protégées échappant peu à prou à la concurrence. L'impulsion administrative n'a-t-elle pas faussé la croissance ?


Débats d'idées, débats sociaux. Mercantilisme, physiocratie, libéralisme

Les négociants et les fabricants n'ont pas toujours été des hommes de théorie, même si l'on en rencontre un certain nombre parmi la cohorte des économistes. Dans un milieu où l'on peut recenser quelque 1800 auteurs de 1700 à 1789, marchands fabricants 86, gens d'affaires (64) et propriétaires exploitants (51) pèsent beaucoup moins que les hommes de l'administration, les militaires, les savants, les médecins et les clercs, bref le compendium des talents et des services liés à l'État et à l'Église. L'analyse des biographies révèle combien sont fragiles les critères de répartition catégorielle et combien sont plus prégnants les enracinements complexes dans des réseaux différents. Ainsi Jean Gabriel Montaudouin de La Touche, l'un des plus gros armateurs de Nantes, est-il en même temps correspondant de l'Académie des sciences et fondateur de la Société d'agriculture, de commerce et des arts de Rennes que subventionnent les États; ses affaires le font toucher à tous les horizons. Les manieurs d'argent, les spéculateurs, tels John Law, Richard Cantillon, Nicolas Barrème et surtout Joseph Pâris-Duverney, sont mis au premier plan moins par leurs écrits que par leurs actions. Ils ont des allures d'aventuriers fulgurants dans le monde de l'écriture comme dans celui de la politique. A l'inverse, où faut-il ranger les financiers compétents, les fermiers généraux buvant à tous les abreuvoirs de l'économie comme Dupin, Helvétius, Lavoisier ? C'est ici l'éclat d'une fortune reposant autant sur le profit fiscal que sur la terre et les spéculations, jointes à une active sociabilité mondaine, qui fait la réputation. Hommes d'affaires, marchands, fabricants comme Dassier, Hubert, Morainville, peuvent participer aux réflexions économiques ; leurs discours est tout aussi inséparable de l'entrecroisement de relations, de contacts, de la somme diverse d'apprentissages qu'ils ont rassemblée dans leur vie et dans leur carrière, que de leur expérience professionnelle stricto sensu.

Si la catégorie tient peu de place, c'est que d'une part l'action, l'entreprise précède pour eux la doctrine qui la légitime et la suit, et que d'autre part le message d'un groupe social peut certainement ne pas être porté en main propre, mais perfuser à travers des intermédiaires actifs – hommes de loi, hommes de talents, hommes de l'administration qui côtoient et sollicitent les différents cercles où, à partir d'une expérience médiatisée, s'élaborent les théories. Ces remarques invitent à la prudence quant à la mise sur pied d'une sociologie immédiatement utilisable pour expliquer la constitution des magasins d'idées à partir des pratiques. La politique pèse sur le commerce et l'entreprise, mais l'économie commande aussi174. Aucune vision du monde réconciliatrice des différences et traduisant en clair l'opposition des consciences bourgeoises et des esprits aristocratiques et inégalitaires n'organise simplement le champ des idées économiques par rapport aux positions sociales des acteurs qui interviennent dans le jeu. Ce qu'il faut comprendre, c'est l'accès à la « langue des principes » et par quelles procédures et quelles ruptures ces idées peuvent évoluer. « A cet égard, les textes ne sont que des bilans d'arrivée, dressés à partir des réalités perçues 175. »

Mercantilistes, physiocrates et libéraux s'opposent dans les faits et dans les doctrines comme ils se sont confrontés dans l'esprit des contemporains. C'est par une lente réaction à une attitude longtemps dominante et incontestée que se développe au midi du siècle la polémique qui divise les salons et les académies où, par cercles enchevêtrés, on retrouve les différents représentants des différentes écoles. D'Holbach, le gros baron ami de Diderot, Mme d'Épinay et Mme Geoffrin, qui sont liés à la Ferme générale, critiquent les encyclopédistes, Galiani et Condorcet, Morellet et Raynal, Turgot et le marquis de Chastellux. Dans une coloration plus économique, trois salons accueillent les uns et les autres : l'hiver à Paris, l'été à La Roche-Guyon, la duchesse de La Rochefoucault-Liancourt reçoit l'élite de la « secte » (entendez les physiocrates), Quesnay, l'abbé Baudeau, le marquis de Mirabeau, Bertin, Dupont de Nemours, plus tard Turgot et Condorcet. Plus marqué par la finance est le salon de Mme Blondel, fille d'un receveur général des finances ; sa sœur a épousé un fermier général, son fils est intendant de commerce, son mari diplomate. La comtesse d'Angivilliers de son côté, fille d'un autre fermier général, ouvre par son salon l'antichambre de l'Académie française aux économistes.

Chaque école se dispute le soutien de plumes célèbres et l'écho d'une bande de journalistes que multiplie l'essor de l'information ; chaque groupe a ses relais provinciaux et ses libraires. A travers ces divers relais se construit le public de l'économie bien au-delà des lecteurs parisiens. Dans le Journal d'agriculture, 267 personnes, auteurs et correspondants, offrent un miroir de cette diffusion sociale déformée à l'avantage de Paris : 35 % sont des provinciaux, les deux tiers résident dans la France développée du Nord et de l'Est ou dans les capitales du commerce, le quart appartient aux sociétés de pensée. Les rentiers et les entrepreneurs y sont rares, mais les privilégiés nombreux (le tiers des effectifs) ; les roturiers sont magistrats, officiers, médecins, hommes de science et de talents. On voit que cette constellation ne reproduit ni les ordres, ni les classes, ni l'action professionnelle, mais les recrutements majeurs qu'on retrouve à l'horizon des capitales provinciales et dans l'organisation de la République des lettres 176. Le constat a l'avantage de préciser la question à laquelle nous aurons à répondre et qui peut se dédoubler ainsi : quelle est la distance qui sépare les activités et les spéculations quotidiennes des négociants de l'ensemble des pratiques de culture? Y a-t-il une identité culturelle négociante ?

Entre physiocratie, mercantilisme et libéralisme, des oppositions de durée, de formes d'organisation et d'écho immédiat tracent moins des partages définitifs que l'espace des débats. Les mercantilismes de l'âge des Lumières ont derrière eux un passé, l'ampleur d'une tradition et d'une pensée confrontée à la réalité économique depuis les grands bouleversements du XVIe siècle, quand naissent l'économie moderne et les premiers économistes. Comme toute forme intellectuelle, cette pensée a varié et il y a autant de différence que de similitude entre le bullionisme fruste des premiers auteurs de la Renaissance – pour qui l'or et l'argent, le métal précieux et ses valeurs économiques et symboliques inséparables, restent la seule forme de richesse – et le calcul des arithméticiens politiques anglais que lisent les auteurs français au début du XVIIIe siècle, tels Petty ou Tucker : « L'erreur [c'est de dire] que l'argent est la richesse tandis qu'en réalité l'industrie est la richesse, et l'argent le moyen facile et rapide de faire passer le produit de cette industrie de mains en mains. » La pensée mercantiliste ne s'est jamais coulée dans le cadre d'une doctrine d'école, même si elle s'est cristallisée pleinement dans les écrits des économistes commercialistes à l'anglaise où s'affirme la volonté de favoriser l'importation des métaux précieux, la discussion sur le rôle des frontières douanières, en bref un protectionnisme prudent. Enfin, ce qui oppose fortement les mercantilismes britanniques aux libéraux, c'est la certitude que la concentration dans l'espace des hommes et des productions donne richesse et puissance. Plus encore, la dispersion sociale et géographique des auteurs ainsi que le rôle des États font du mercantilisme, jusqu'au XVIIIe siècle français, moins une école soudée qu'un ensemble de pratiques concurrentes, forgées empiriquement et discutées depuis le XVIIe siècle. Le Navigation Act et l'action législative et économique de Colbert servent sur ce plan de références empiriques 177, inséparables de l'action administrative. Le mercantilisme existe surtout par ce qui l'affronte.

La physiocratie, elle, fait rapidement figure d'école, voire de « secte », parce qu'après une période de genèse où les revendications de liberté, de croissance et de richesse agricole se retrouvent presque partout de Vauban à Boisguilbert, le regroupement des hommes autour du docteur Quesnay, collaborateur de l'Encyclopédie, protégé de la Pompadour et auteur du Tableau économique (1758), implique une espèce de ralliement doctrinal. L'école élargit alors ses ambitions théoriques, passe de la circulation des richesses à la théorie de l'impôt, que nourrit la crise financière, et aboutit à la « philosophie rurale ». Elle développe parallèlement son audience, mobilise le public par quelque scandale – tel l'emprisonnement de Mirabeau pour conflit avec la Ferme générale –, gagne influences et échos dans l'administration économique avec des hommes comme Bertin, Trudaine de Montigny et un lot d'intendants séduits qui consultent les docteurs physiocrates.

C'est au terme d'une dizaine d'années que l'école se sectarise. Elle a ses moyens d'information : la Gazette de commerce, le Journal d'agriculture, commerce et finance qu'anime Dupont, les Éphémérides du citoyen que dirige l'abbé Baudeau. Par eux et par les livres se diffuse la nouveauté intellectuelle dans l'ordre politique, avec le Despotisme de la Chine de Quesnay, L'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques de Mercier de La Rivière, ou les Réflexions sur la constitution essentielle du gouvernement de Dupont. A ce moment, on peut chercher son influence partout, car la physiocratie a ses hommes en place dans les administrations – dont, avec quelques réserves, Turgot. La secte anime la réflexion agronomique, mais en même temps ses attaques contre la « classe stérile » et le retournement d'une partie de l'opinion dans la querelle du luxe, les ambiguïtés des encyclopédistes, l'échec de l'expérience libérale, l'ont contrainte au repliement et à la défensive. Il faut ici souligner un trait : autant avec le mercantilisme on a affaire à un prisme d'opinions et de pratiques, autant avec la physiocratie on découvre la volonté de poser la doctrine comme science, fondée sur les lois naturelles, absolues, universelles, immuables. Seule une lecture à la fois sociale et intellectuelle des débats permettrait de retrouver quelquefois chez les mêmes personnages, ainsi Bertin ou Turgot, la manière dont se concilient des valeurs contradictoires 178. Ce serait passer de la doxologie à l' « archéologie du savoir179 ».

Les libéraux avancent, peut-on dire, en ordre encore plus dispersé. S'ils reçoivent en 1776 la caution de l'immense ouvrage d'A. Smith, immédiatement traduit, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, ils s'expriment bien avant. Alors que les mercantilistes sont à la fois partout et nulle part, les libéraux apparaissent dans des lieux précis d'où ils soumettent à la critique les principes sociopolitiques autant qu'économiques qui ont fait l'argumentation mercantiliste. Ils puisent leurs références dans le milieu des adversaires de la politique économique des années de crise – Vauban, Boisguilbert, Fénelon – et entretiennent des relations avec des gens de pouvoir qui se heurtent à la rénovation du système fiscal et monétaire au lendemain du Système : le contrôleur général Silhouette ; Jean Frédéric Phélypeaux de Maurepas, qui fut ministre de la Marine, membre de l'important Conseil du commerce et l'un des protecteurs de Gournay ; René Louis marquis d'Argenson, qui fut secrétaire d'État aux Affaires étrangères. Deux figures incarnent la mise en œuvre des principes libéraux : Jacques Claude Vincent de Gournay et François Véron de Forbonnais 180.

Le premier est un négociant issu d'une famille d'armateurs malouins enrichie et anoblie. Il est par cela même au cœur d'un pôle du capitalisme dont l'évolution révèle les tensions socio-économiques de la croissance. L'emporium triomphant du XVIIe siècle s'affaiblit principalement parce que l'implosion de l'élite marchande au XVIIIe siècle révélée dans la contraction des effectifs – 150 négociants vers 1710, 50 vers 1740 – foudroie son dynamisme. L'esprit d'entreprise des Malouins s'exprime désormais dans l'émigration vers les grandes places du royaume, vers les Iles, vers Cadix, et s'accompagne d'une sortie du commerce qui pousse les meilleurs et les plus riches vers la robe, l'armée, la finance, l'otium. La promotion dissocie la logique du développement et celle de la réussite sociale. Saint-Malo rentre dans le rang quand Vincent de Gournay, né en 1712, quitte la cité pour Cadix vers 1730. Revenu en France, il « pantoufle [...] dans le public », et devient l'un des principaux informateurs de Maurepas, non sans garder un pied dans les affaires. Acquéreur d'une charge d'intendant du commerce en 1751, il est l'un des animateurs du Bureau jusqu'à sa démission en 1758. C'est un grand spécialiste des échanges monétaires, facteur décisif du grand commerce ; c'est un haut fonctionnaire actif qui a agi sur la législation et qui a dû gérer les privilèges et les monopoles. C'est là qu'il a fondé son analyse de la croissance intérieure sur la population, l'emploi et le commerce, le « laissez faire, laissez passer ». C'est aussi en cherchant à convaincre dans les salons et les académies les milieux de l'administration et des sciences, ainsi à l'académie d'Amiens où l'on retrouve les têtes principales du mouvement : l'abbé Coyer, Duhamel de Monceau, Butel Dumont, le fils de Montesquieu, Montaudouin, autre négociant, Clicquot de Blervache, grand commerçant, l'abbé Carlier, l'abbé Morellet, au total un bon reflet de l'élite éclairée intégrée par les académies et les liaisons avec l'administration provinciale – l'intendant et le gouverneur de Picardie – et parisienne. La seconde figure du mouvement, Véron de Forbonnais, y participe naturellement.

Les écrits de Gournay, restés inédits, permettent de préciser les principes d'un économiste partisan à la fois de la liberté et de la régulation ; on les connaît grâce à l'analyse qu'en a faite S. Meyssonnier 181. Ceux de Véron de Forbonnais, publiés de 1754 à 1767 dans l'Encyclopédie (articles « Commerce », « Change », « Contrebande », etc.), dans les Éléments du commerce (1754), dans divers essais sur le commerce du Levant, les toiles peintes, la noblesse commerçante, dans les Principes et observations économiques (1767), ont constitué la forme achevée du libéralisme égalitaire et accéléré la diffusion des principes de l'école.

Forbonnais (1772-1800) est lui aussi un négociant, un fabricant d'une famille de manufacturiers du Mans, issue de riches drapiers. Il travaille vingt-cinq ans chez un oncle armateur à Nantes, puis tourne dans les filiales en Italie, en Espagne, en France. C'est le même horizon que celui de Gournay, et combien différent de celui des grands physiocrates – médecins comme Quesnay, lié à la cour; propriétaires comme Mirabeau, « d'origine et de tempérament féodal 182 », qui voulait empêcher les roturiers d'acheter des fiefs; et même fils d'horloger comme Dupont qui, à peine décrassé par les soins de Mirabeau et de Quesnay, se lance dans une carrière emblématique des talents d'alors, le secrétariat des grands. Forbonnais, traducteur des économistes espagnols et anglais, praticien du monde marchand, s'inscrit d'emblée dans la problématique des Lumières : comment comprendre le fonctionnement des sociétés humaines pour concourir à l'ordre social sans contrarier le cours naturel des choses? Forbonnais, déjà proche de Gournay, entre vers 1755 dans l'administration des finances. En 1756, il devient inspecteur général des Monnaies ; il reste au service de l'État.

Le mouvement n'aura jamais d'autre unité que celle d'une action administrative dispersée et confrontée aux réalités faussées de la concurrence, et de la radicalisation des prises de position de ceux qui suivent intellectuellement les principes du laissez-faire. Gournay comme Forbonnais ont conquis une stature d'hommes publics en passant de la position de négociant médiateur du lien social à celle de l'administrateur. Intellectuels du négoce, ils élaborent et diffusent leur programme dans le cadre des institutions ; ils deviennent alors médiateurs entre ceux qui gouvernent et ceux qui étudient, entre ceux qui pensent et le peuple au travail. Un véritable tournant s'est joué dans les années 1755, autour de l'échec de la réforme fiscale du vingtième lancée par Machault, défaite de l'administration devant l'opinion trompée par les parlements et le clergé, en bref les privilèges ; ensuite, autour du Discours sur l'origine de l'inégalité qui oblige les libéraux à réfléchir sur la réapparition de la morale dans l'ordre économique et politique, alors que physiocrates et partisans du laissez faire s'étaient efforcés de lui substituer la valeur de la science et de l'utilité. C'est dans ces querelles, celle de la « noblesse commerçante », celle des « toiles peintes », que s'exprime le durcissement de positions qui changeront peu des années 1760 aux années 1780 : le conflit des intérêts intellectuels et sociaux resurgira sous des manifestations diverses – tentatives de réforme et essais pragmatiques d'adaptations de Turgot à Calonne.

Du côté de la continuité, il reste la vieille confiance dans l'étatisme mercantile. L'enrichissement de l'État et celui des particuliers justifient l'organisation sociale ; le but ultime demeure une « économie de la grandeur », qui est celle de l'économie familiale étendue aux dimensions du royaume, dans la médiation du prince et de son enrichissement. C'est une vision globale du politique en même temps que de l'économique qui impose au royaume marchand les valeurs du royaume profond et le réseau de ses contrôles. Les libéraux égalitaires, eux, plaident la cause de l'ordre marchand et de l'utilité conforme aux intérêts de l'État ainsi qu'à la croissance de l'économie d'échanges. Mais celle-ci ne se confond pas totalement avec les relations économiques, avec le commerce des vendeurs et des acheteurs, car elle met en jeu des imbrications de réseaux d'alliance et de familles, des ambitions personnelles qui poussent les individus plus au profit qu'à l'honneur. C'est donc un univers de la compétition, qui ne peut être que sans limite tant pour les personnes que pour les biens. L'œuvre d'Adam Smith prouvera triomphalement la grandeur de l'ordre marchand et, dans la mesure où elle invite à rapprocher une « théorie de la richesse des nations » reposant sur le principe de la concurrence et une « théorie des sentiments moraux » fondée sur la sympathie et le rôle de spectateur impartial, elle met en évidence la complémentarité du marché et de la morale individualiste. Chez les adeptes de la philosophie écossaise, c'est la construction d'une sphère de relations intéressées qui rend possible l'existence de sentiments désintéressés, expression d'individus libres et égaux183. « Chaque homme obéit à sa propre sensation parce qu'il est libre », disait déjà Mercier de La Rivière, précédant ici Smith.

La question demeure posée de savoir comment concilier liberté, individualisme et harmonie des intérêts privés et publics. Le physiocrate, lui, loge ses principes entre les deux domaines. Il promeut comme théorie de la valeur non pas l'utilité, le travail et le capital mobilier, ainsi que le veulent Gournay ou Forbonnais, mais la terre, le capital immobilier ; non pas le numéraire transposé de la comptabilité des familles au compte des nations, comme le souhaitent les auteurs mercantilistes, et cela fût-ce par la notion de « valeur stimulante », mais dans le patrimoine foncier, seul capable de créer de la valeur. Commercialisme anglais et industrialisme français hérité de Colbert conduisent au même but par l'emploi des mêmes moyens : l'intervention et la protection. S'ils peuvent se nuancer dans la pratique – on l'a vu avec l'Inspection des manufactures – , ils n'en conservent pas moins une totalité protectrice essentielle que l'on retrouve presque toujours au sommet de l'État et bien souvent à la base, mais que refuse la physiocratie.

Ainsi peut-on entendre l'Éloge de Colbert que Jacques Necker a présenté avec succès au jugement de l'Académie française, qui le couronne solennellement le 25 août 1773. C'est son apogée philosophique et l'affirmation de la réaction à la physiocratie, dernière école de pensée réformiste qui se situe intégralement à l'intérieur de la monarchie. Dix ans avant, l'Académie avait couronné l'Éloge de Sully, rédigé par le maître des éloges académiques, Antoine Léonard Thomas, et qui était en fait une apologie déguisée de Quesnay ! En 1773, Necker défend les monopoles, la Compagnie des Indes, l'étatisme de Colbert ; il attaque violemment le titre primordial de la propriété terrienne, ce fondement de la société monarchique et physiocratique ; il loue la richesse mobilière et l'action d'un grand ministre des Finances. C'est une déclaration de candidature en même temps que l'affirmation d'un programme, d'une identification de sensibilité : comme dit la Correspondance de Grimm, « M. Necker a deviné l'âme de ce grand ministre par la sienne », et le vertueux banquier, sectateur du négoce, devient à son tour le seul capable de capter la confiance 184, c'est-à-dire d'attirer l'argent du commerce et de l'industrie, primat de l'agriculture, et le contraste des moyens – réglementer et contrôler, ou bien libérer les circulations.

L'expérience libérale est entamée depuis 1760, avec Bertin et Laverdy : les blés circulent, avant qu'une série de crises de 1764 à 1776 fassent flamber les prix et ruinent définitivement la libéralisation dans les idées. Dès 1770, Terray a renoncé à la liberté. On retrouvera en son temps le conflit du « delamarisme » et du laissez faire, parce que, dans l'expression pratique et les révoltes, il évoque l'opposition fondamentale de deux mondes. Mais celle-ci ne partage pas avec égalité les doctrines et les hommes qui les bâtissent et les défendent. Peu à peu, une symbiose nouvelle s'est en quelque sorte imposée sur laquelle, selon les moments, interventionnistes ou libéraux, physiocrates ou mercantilistes peuvent se rejoindre : c'est celle de la laïcisation de l'économique, puisqu'il appartient aux intellectuels et aux législateurs de proposer aux hommes les valeurs sociales en lesquelles ils s'investiront pour le plus grand bien de tous, sans référence à l'autorité divine. Liberté et protection ne renvoient plus au seul protectionnisme, mais à la protection des libertés par l'État arbitre ; le laissez faire de Gournay n'est pas le laissez faire des négociants. Le libéralisme, comme déjà le mercantilisme, est un éclectisme, mais de l'un à l'autre les points cardinaux de la lecture du social ont changé de sens. Si dans les débats des années 1750-1770 il se fait moins entendre que le physiocratisme dominant, c'est que Quesnay a été porteur d'une rupture suffisamment forte pour renouveler presque totalement les fondements de l'interprétation économique, et sans doute le premier, à partir de la terre, paradoxalement, à raisonner sur un système capitaliste où la problématique de la répartition et de la demande s'efface derrière celle de l'offre et de la production. Le profit seul peut désormais régler la croissance ; les riches et les pauvres entrent en lutte. Restent alors à régler les rapports de l'État et de l'économique dans une société plus instable.


CULTURE NÉGOCIANTE, CULTURE DES NÉGOCIANTS

Les hommes du profit n'ont pas totalement ignoré les débats fondamentaux et certains, on l'a vu, y ont joué un rôle premier. Toutefois, par rapport à l'ensemble de la classe culturelle reconnue, ils semblent en retrait. Nous en avons fourni par ailleurs les preuves185, qu'il est inutile de reprendre ici. Retenons les hypothèses principales avant d'envisager concrètement deux moyens de renouveler la question posée : interroger l'éducation négociante, examiner deux exemples de la rencontre des négociants et de la culture avec la comparaison de Bordeaux et de Marseille.

N'oublions pas au départ le constat majeur dressé par les historiens de l'économie. Le XVIIIe siècle a été l'âge d'or du capitalisme commercial en dépit de sa forte structure familiale et individuelle, de son aspect personnalisé, divisé et parcellaire, rarement anonyme. Sur aucune place les sociétés ne l'emportent encore sur les maisons, et tout ou presque repose sur l'autofinancement ; ce n'est que progressivement que la marchandise s'ouvre aux grands circuits du crédit. Le retard bancaire français peut expliquer cela, mais aussi le poids de l'attraction financière royale. L'aventure de la banque protestante, étudiée cas par cas par H. Lüthy, montre bien qu'il existe déjà une imbrication forte entre tous les domaines : commissions de rentes, affaires d'assurances, affaires maritimes et commerce des grains, traites et acceptations. Rappelons ce que l'abbé Morellet, recruteur et commensal du salon Necker, disait du ministre :


« M. Necker a dû sa fortune à la banque et à quelques opérations avantageuses avec la Compagnie des Indes, avant qu'il en fût directeur. Les profits de ce genre, quelque médiocre que soit l'intérêt, sont toujours considérables avec des gros capitaux; et [...] il n'y a que l'ignorance ou la méchanceté et le plus souvent l'une et l'autre qui puissent en faire un crime

186

. »



Retenons l'essor et l'élan d'un commerce qui progresse sur les places majeures – Bordeaux, Nantes, Marseille et Rouen se partagent 90 % du grand commerce atlantique – comme sur bien des petites : de 1716-1720 à 1787-1789, peut-être 400 % de croissance, soit 2-3 % par an ! C'est cette croissance qui porte aux premiers rangs de la fortune les grands capitalistes polyvalents.

Gardons également à l'esprit une croissance nuancée mais certaine des industries, surtout textiles, et des nouvelles manufactures, coton, indiennage et soieries : 1 % par an. Certes, ce n'est pas le même milieu, mais la recherche du profit unit tous les entrepreneurs, et la dépendance des débouchés de tous ordres. La vieille réalité rurale française est progressivement pénétrée par l'activité multiple des acteurs de la proto-industrialisation qui lie d'une manière originale les processus d'accumulation du capital et la mobilisation de la main-d'œuvre. Dispersés ou plus concentrés dans les « proto-fabriques », les travailleurs ruraux suivent les lois des marchés lointains et, dans la discussion des tarifs de salaires, ils peuvent en infléchir certains aspects. La culture et les horizons du négoce investissent ainsi les bocages et les garrigues. Plus encore avec la métallurgie du fer, l'un des secteurs pionniers de la culture technique du temps, la rencontre des mondes opposés se fait plus active. D'abord par la dispersion des fabriques dans le tissu campagnard et forestier, ensuite par la recherche de l'innovation où se côtoient technologues et savants – songeons à Buffon, animateur des forges de Montbard –, enfin par le rôle, absolument décisif dans ce secteur, de la noblesse terrienne : 56 % des usines appartiennent aux privilégiés qui, s'ils ne conduisent pas toujours les affaires, sont ici au contact des formules et des aléas d'un autre univers. Cette rencontre, qui est du même ordre que celle qui se produit au cœur des places fortes commerçantes entre les riches propriétaires fonciers, le monde de la rente et de l'office et les milieux du commerce, entre le royaume rural et le royaume marchand, n'a pu que modifier les visions, complexifier le rapport au social et à l'économie187. Au total, le panorama de la croissance française, quelque en puissent être les rythmes et la vulnérabilité, révèle un mode actif et dynamique d'acteurs qui jouent sur plusieurs tableaux à la fois. Or, sans être totalement exclus du mouvement culturel de leur temps, ils y tiennent une place secondaire.

Le négociant, pionnier de l'idéologie bourgeoise? Peut-être, mais la mise en place sociologique le cantonne à une situation inférieure dans presque toutes les sociétés de culture. Celles-ci confirment implicitement l'ordre des préséances sociales, elles couronnent des notables reconnus avant de choisir des capitalistes : un tiers des sociétés de culture n'ont jamais élu d'hommes d'entreprise, et les deux autres tiers ont accueilli soit des individus dynamiques mais isolés – ainsi à Toulouse, où le négoce est aspiré par et vers la noblesse –, soit de petits groupes qui bénéficient d'une appréciation collective, comme à Amiens, Bordeaux, Caen, Cherbourg, Dijon, Lyon, Marseille, Nîmes, Orléans, La Rochelle et Rouen : voilà la France de la culture marchande reconnue. Lille ne s'y retrouve pas, même si le Collège des philalèthes– qui, d'origine maçonnique, se comporte en académie – reçoit à ses débuts des négociants, lesquels s'effacent peu à peu devant les notables éclairés habituels188.

Deux choses comptent ici. En premier lieu, le négoce et l'entreprise ont trouvé place dans les cercles de la sociabilité la plus large, et principalement dans les ateliers de la franc-maçonnerie. La sociabilité maçonne est d'abord sociabilité de transfert et, aux yeux des initiés, la vraie noblesse réside dans la vertu, les sentiments, les comportements. Par l'initiation, les négociants sont au premier rang des « êtres marquants », et connaissent dans les loges une intégration sociale qui pour certains revêt l'ampleur d'une révélation spirituelle. En second lieu, rappelons nos principes, l'opposition du negotium et de l'otium pouvait-elle se dévoiler en toute clarté ? Entre les deux domaines, que de franges d'incertitude et d'obscurité à éclairer ! Idées et valeurs ne correspondent pas forcément de façon directe aux groupes sociaux et le rapport entre les unes et les autres exige débat et interrogation simultanée des pratiques et des idéologies, comme on l'a vu avec les rêves des commerçants de Lille. Il s'agit, somme toute, de comparer des systèmes qui obéissent à des règles particulières et qui ne fonctionnent pas au même rythme, et cela interdit de traduire simplement les termes de l'un en termes de l'autre. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, une partie accrue de la classe négociante bénéficie d'une accumulation de capitaux culturels et peut ainsi définir des objectifs culturels propres. Une espérance d'intégration nouvelle se manifeste qui emprunte des formes diverses : elle peut déboucher aussi bien sur le ralliement aux idéaux classiques que sur leur rejet ; elle peut infléchir l'état d'esprit dominant. Les choix se jouent dans l'éducation.


L'éducation négociante, entre spécificité et intégration

Ce qui fait le grand négociant, c'est la distinction de compétence et la qualification189 – bref, la réputation. Celle-ci se gagne par l'observation des faits et gestes les plus divers et par la possession d'un bagage intellectuel, de savoirs qui servent à cerner des profils significatifs. C'est la variété des compétences et des objets qui caractérise d'abord l'homme de profit actif. L'élargissement des aires commerciales au XVIIIe siècle s'est accompagné de l'accroissement des marchandises en nombre, et de la diversification des produits fabriqués que les conditions de production interdisent de standardiser. Le domaine de la qualité coïncide ici avec celui de l'irrégularité, et c'est ce que le jeune négociant doit découvrir dans l'apprentissage pratique. L'éventail des laines et des draps, la hiérarchie des toiles, le rapport qualité-prix. La formation s'acquiert « sur le tas », beaucoup plus que par voie livresque même si la lecture des manuels et dictionnaires de commerce s'est considérablement élargie. C'est de visu qu'on apprend à se débrouiller avec les mesures, infiniment variables dans le royaume et en Europe, et à discerner le vrai du faux. Le savoir négociant est un savoir d'observation, d'expertise, de compétences acquises dans le contact large, mais surtout dans la spécialisation géographique ou sectorielle. Un horizon choisi – les Iles, l'Orient, le Nord –, des produits déterminés – le textile, le vin –, assurent l'apprentissage réussi en même temps que la continuité et le succès des affaires. La naissance des grands crus est l'aboutissement de cette double expertise, celle du vendeur et celle de l'acheteur, et c'est cela qui se transmet : les leçons d'une connaissance et d'une vigilance qu'on met au service de la dynamique du profit.

L'hétérogénéité des objets impose la mise en œuvre de compétences diverses et le respect de la morale de l'intérêt pour fidéliser les clients. L'objectif reste toujours d'apprendre à faire de l'argent, à faire fortune, même si cela ne dépend pas seulement de l'acquisition des règles d'un art spécifique et, au-delà, de connaissances plus étendues. L'opinion commune lie sans hésiter besoin d'instruction et nécessité du commerce. Lecture, écriture, calcul sont mis à contribution à la base ; d'autres bagages intellectuels sont sans doute nécessaires pour arriver au sommet. Dans le domaine de la comptabilité, des calculs, le savoir vulgarisé suit avec quelque retard le progrès des sciences, et le maître de calcul laisse quelquefois apercevoir le professeur de mathématique. La formation doit essentiellement donner un savoir-calculer, et l'usage de nouveaux instruments comme les tables de logarithmes n'implique pas forcément une haute compétence en mathématique. C'est ce que constate Condorcet, et la finesse du négociant peut se mesurer à d'autres capacités. Celle des langues étrangères est une nécessité, et les séjours éducatifs témoignent du choix des familles.

Les pratiques, difficiles à cerner, révèlent un éventail de compétences élargi, de l'oral à l'écrit, du balbutiement au raffinement. Le seuil d'intelligibilité essentielle s'apprend dans les manuels de correspondance commerciale, avec lesquels se perfectionnent les premiers apprentissages du terrain. C'est, pour Pierre Jeannin, un trait du XVIIIe siècle : le marchand écrit mieux et use du bon ton ; il peut faire figure d'homme de qualité. La connaissance de la géographie, et donc du monde, celle du droit, ont la même finalité à la fois mondaine et professionnelle. Les savoirs ne prennent sens que dans l'action, et celle-ci met en avant des connaissances indispensables à dominer, que l'on saisit dans les manuels comme préceptes et dans les archives d'entreprises comme témoignage des pratiques. Il y a un usage spécifiquement commercial du droit aussi bien que des savoirs arithmétiques ou comptables, et le problème reste de savoir quelle est l'épaisseur de la couche sociale où se diffusent normes et méthodes. Les opérations de change, la combinatoire des tableaux d'arbitrage révèlent la hiérarchie des places et des firmes, l'engagement de l'entrepreneur plus ou moins loin de la banque et du crédit, sa participation à la percée de l'analyse, qui, on l'a vu, demeure assez discrète. Au total, au XVIIIe siècle, les savoirs se sont plus diffusés qu'affinés ; le négociant français moyen en sait à peine plus que l'homme d'affaires du XVIe ou du XVIIe siècle. Surtout, les pratiques professionnelles, l'affinement des compétences et des qualifications sont écartelés entre deux horizons : celui de l'autonomie du milieu et celui de l'appel extérieur pour une instruction plus générale.


Du comptoir au collège

Sur le premier front, l'inventaire des pratiques à partir des grands travaux consacrés aux places portuaires – Bardet pour Rouen-Le Havre, Butel pour Bordeaux, Carrière pour Marseille, Lespagnol pour Saint-Malo et Cabantous pour Dunkerque, voire Garden pour Lyon – met en valeur le rôle associé du milieu familial, du comptoir et du voyage éducatif plus ou moins prolongé. A un âge où il n'y a pas toujours distinction entre l'habitat et la profession, la maison est le lieu central du spectacle du monde. Pour le jeune homme accompagnant père et parents, oncles, cousins et employés, c'est, entre cave, grenier, entrepôts et aire de stockage, le lieu de sa vocation : elle ne réussit que s'il y a continuité. La formation pratique sur le terrain conduit souvent à l'entrée précoce dans la vie active ; comme disent les habitants de Saint-Malo, « aller au collège n'est ni utile ni commode ». L'éducation, par le commerce et pour le commerce, se fait alors par degrés, en moyenne de quinze à trente ans. Elle mobilise les « fils de famille » sur les navires, comme pilotin ou comme officier subalterne. Danican de L'Épine (1656-1734) franchit de la sorte tous les échelons, de subrécargue à armateur. A Bordeaux, les enfants vont jusqu'aux Antilles ; plus souvent, ils s'installent un temps dans les comptoirs alliés à Londres, à Amsterdam, à Hambourg. Revenus au port, les fils du négoce continuent de baigner dans la même atmosphère d'ouverture et de cosmopolitisme. Une double efficacité est ainsi acquise; techniquement, il n'y a pas de décalage entre les horizons familiers et ceux de l'action immédiate et future. On a chez soi, sous la main, les « clefs de la réussite ». Socialement, la reproduction du milieu est assurée ; le choix des enfants, prédéterminé, peut se doubler de la sélection des meilleurs pour les meilleures tâches et les risques d'évasion sont limités, là où la force du milieu reste forte. Ils viennent de l'extérieur, et alors le changement éducatif accompagne et révèle le changement social ; il enclenche de nouvelles exigences que l'enfant de négociant ne peut satisfaire qu'ailleurs, principalement au collège.

De la fin du XVIIe siècle à la Révolution, la frontière du mépris entre le collège et le commerce se réduit. Le lieu commun des belles-lettres qui détournent des affaires ne disparaît pas, mais il se concilie à l'intérieur même du monde commercial avec l'appétit de sociabilité que seule peut contenter la culture dominante. La sous-représentation des collèges dans la carte des ports traduit la force des préjugés, en même temps que l'analyse des effectifs collégiens dans les cités marchandes met en évidence la stabilité ou la stagnation de l'espérance éducative exogène. La scolarisation des fils de négociants emprunte alors des voies multiples. On va voir les enfants du négoce inscrits dans les catalogues des institutions jésuites et oratoriennes, mais leurs études se caractérisent surtout par l'accélération des cursus. A Bayonne, des quarante écoliers entrés en sixième, on ne retrouve que 10 % à la sortie. Un peu partout où l'on peut le mesurer, comme à Belley ou à Grenoble, le passage au collège est court et les fils du commerce sont plus nombreux là où les congrégations ouvrent des pensionnats et instaurent des enseignements annexes attractifs tels que l'histoire, la géographie ou les arts d'agrément, ainsi à la Trinité de Lyon190.

Simultanément, on retrouve tout ou partie des écoliers négociants et marchands au travail chez les maîtres écrivains et arithméticiens ; ils y confrontent leurs premières expériences à des savoirs plus réfléchis, y apprennent l' « écriture », les règles arithmétiques. Après 1740, on va les voir fréquenter d'innombrables pensions ouvertes dans les villes, que l'on peut recenser à travers les prospectus et les petites annonces : on en compte trois à Dunkerque, une vingtaine à Lille, cinq ou six à Bordeaux, plusieurs dizaines à Paris. Partout on y donne un enseignement en rupture partielle avec celui des humanités, ouvert aux qualifications techniques et professionnelles, aux langues, au monde. C'est pourquoi aussi le recrutement négociant va s'accroître dans les institutions d'élite comme Juilly (de 15 à 25 %) et dans les écoles « militaires » créées à Vendôme (50 %), à Pontlevoy (de 25 à 30 %), à Sorrèze. Là s'inscrivent les enfants des grands négociants français, mais aussi ceux du commerce international, anglais, irlandais, allemand, italien, espagnol. A un niveau sûrement inférieur, mais avec le même élargissement géographique et pédagogique, les frères des Écoles chrétiennes ouvrent une dizaine de pensions dont certaines, à Rouen et à Marseille, accueillent plusieurs centaines d'écoliers. Les matières du commerce font alors une apparition notable dans les classes, avec le « commerce », la « finance », les mathématiques, la géographie commerciale, voire l'architecture et l'art militaire. A Marseille, on enseigne la comptabilité, la physique appliquée, la navigation, les langues et le dessin, les armes et l'algèbre.

L'éducation est au centre de la culture négociante. Là se trace une frontière principale, celle de l'accès refusé au latin et aux humanités ; là se joue la différenciation sociale et culturelle selon les choix des familles. Le bagage culturel que l'on acquiert dans les institutions nouvelles avec plus de facilité que dans les anciens collèges confère aux enfants du négoce l'aisance qu'un trop rapide passage ne pouvait leur transmettre. Entre les exigences techniques et celles de la sociabilité se sont jouées les appropriations diverses, par la société marchande, des idéaux de la société de cour. Il est intéressant de rencontrer dans les mêmes institutions les fils de la noblesse instruits pour les armes et ceux du négoce élevés pour le commerce. A la désaffection des humanités du collège et du pédantisme qu'on leur prête, ils substituent dans un modèle aristocratique, élitiste, les avantages de l'éducation publique et ceux de l'instruction privée - bref, la quadrature du cercle ! Surtout, l'innovation pédagogique réconcilie pleinement l'expertise et les manières.


Sociabilités et cultures négociantes : Marseille et Bordeaux

Comprendre le fonctionnement global de la culture négociante exigerait une enquête et des moyens pour mieux connaître et les productions intellectuelles du milieu et les possessions intellectuelles qui caractérisent ses interventions ; ainsi du livre ou du tableau. On sait par les études de J. Quéniart sur la France urbaine de l'Ouest que l'homme du négoce et de marchandises, à Nantes, à Rouen, à Angers, à Rennes, au Mans, à Saint-Malo, lit peu, tardivement et de façon sélective. Partis partout à la fin du XVIIe siècle avec un bagage modeste et comparativement inférieur à celui des élites traditionnelles, les négociants se retrouvent après 1730-1750 au premier niveau tant pour la possession des livres que pour les acquis scolaires. On sait aussi que ce rattrapage présente des caractères originaux : la large part du métier, la place importante des sciences et des techniques ainsi que de la géographie et des voyages. Adeptes de nouvelles formes de lecture plus ouvertes, plus publiques, comme les chambres de lecture, les négociants des villes de l'Ouest apparaissent comme des pionniers de la lecture politique et économique, celle du journal. En même temps, ils investissent beaucoup dans les ouvrages de divertissement, d'évasion, dans le roman et dans le théâtre. Les bibliothèques bordelaises analysées par P. Butel livrent les mêmes leçons, qu'on souhaiterait voir vérifiées dans d'autres sites. A Lyon en tout cas, seuls les grands négociants se constituent des bibliothèques fournies dans la première moitié du XVIIIe siècle, et elles se distinguent peu de celles de l'élite nobiliaire. Après 1750, elles sont plus nombreuses et surtout plus sensibles à la fois au « goût du jour », à la discussion, voire à la science et aux connaissances pratiques191. Une double lecture se met en place, marquée du sceau de l'utilité et du divertissement. La religion n'a jamais occupé une place considérable dans ces collections, en dehors d'un minimum imposé par les conventions, sans doute parce que les origines religieuses traversent différemment le milieu, et sans doute moins par une substitution laïcisante que par l'affirmation d'un tempérament par nécessité sensible à la tolérance pratique, voire au relativisme. Ce sont donc à la fois des choix qui rejoignent partiellement ceux des élites – l'air du temps – et qui traduisent des aspirations sociales originales – la vision d'un milieu. La sociabilité bordelaise et marseillaise va éclairer plus nettement ces partages et ces processus.

Voici deux métropoles portuaires, championnes de la croissance commerciale, mais avec des traits bien spécifiques. Marseille est purement économique, même si elle n'affiche pas la froideur manchesterienne qui frappe l'observateur, en l'occurrence Grimod de La Reynière, à Lyon. Bordeaux, avec son aristocratie parlementaire et son intendance, est plus caractéristique de cette frontière de part et d'autre de laquelle se rangent les hommes du royaume foncier et les partisans de l'échange. Malgré des évolutions différentes, ces deux grands foyers de culture et de sociabilité ont en partage un rayonnement qui va bien au-delà de leurs murailles et de leur aire d'immédiat approvisionnement en hommes et en marchandises. On peut donc y saisir, derrière les conditions économiques et sociales, le double mouvement de la sociabilité traditionnelle, une figure des rapports du négoce et de l'académisme avec la sociabilité mondaine et démocratique nouvelle, celle des loges et des « musées ».

L'essor de Bordeaux est-il à rappeler ? Oui, s'il faut comprendre la spécificité de son négoce. Le commerce, qui a survécu aux aléas guerriers du règne de Louis XIV, retrouve très tôt ses élans. Les élites bordelaises restent tiraillées entre la tentation de la mer et la mentalité terrienne; le vin et les productions du cru donnent à la terre sa valeur vénale qui confère à la noblesse parlementaire et propriétaire sa place dominante. Le démarrage bordelais, soutenu par des avantages fiscaux reconnus par l'État dès 1717, se construit sur cet échange entre l'horizon terrien et l'horizon colonial. C'est, en ce domaine, le premier port français. Mais la prospérité repose aussi sur les relations européennes : Bordeaux devient une place internationale de premier rang avec un taux de croissance de 5 % par an de 1715 à 1765, puis de 3 % par an. Par l'appel migratoire et toutes les activités induites dans l'arrière-pays, Bordeaux décolle, surpassant tous les autres organismes de la région comme La Rochelle ou Bayonne.

Marseille, port dominant de la Méditerranée, connaît un essor analogue. C'est aussi une sphère protégée par les franchises colbertiennes et jouissant du coup d'accélérateur que peut donner l'autorisation de commerce sans dérogeance. Le trafic de Marseille croît à un rythme inférieur à celui de Bordeaux – de 1,6 à 2 % par an –, grâce à une expansion générale : celle du transit méditerranéen comme celle du commerce du Ponant. L'espace maritime marseillais s'est dilaté vers l'ouest, en dépit des obstacles mondialisés. Comme Bordeaux, mais à un moindre titre, il entraîne d'autres activités, attirant vers la ville les migrants des garnis. Mais, plus que la capitale aquitaine, Marseille est ville de commerce dans l'âme : le foncier ne lui importe que marginalement et il faut, pour changer d'aire sociale comme d'air à respirer, gagner l'intérieur – Aix, avec son parlement, son intendance et ses États. Dans les deux centres, les acteurs négociants jouent donc des rôles sociaux et culturels différents.

A Marseille, toute l'organisation économique met en valeur le port et le négoce, qui surpassent la manufacture et l'industrie. Parmi les 50000 habitants d'après la peste, puis les 120000 dénombrés en 1789, les négociants du grand commerce sont peu nombreux : moins de 4 %, 300 familles, 750 négociants importants payant plus de 700 livres d'impôt à la contribution patriotique. Deux traits caractérisent le groupe : son renouvellement rapide et son très fort apport extérieur, par promotion des Languedociens, des Provençaux, des Dauphinois, et par appel à l'étranger, majoritairement dans l'Europe du Nord, la Suisse et l'Italie. Le cosmopolitisme, le brassage y sont réels, accentués par l'appartenance religieuse, l'endogamie et la notoriété que fondent la réussite et la richesse. Le négociant nouveau démiurge des Lumières, c'est ce que laisse entendre un de ses fils, Guy, en 1775, à l'académie :


« Qu'on ne juge pas des hommes supérieurs et distingués de cette profession par ceux qui en sont les artisans et qui, accoutumés à suivre des détails sans cesse renaissants comme les besoins, sont condamnés à vivre dans un esprit étroit où l'ignorance les enferme. Incapables d'étendre leurs vues, d'apercevoir d'autres causes que le bonheur ou la fatalité, ils rampent, travaillent, obéissent et font, toute leur vie, un nombre nécessaire et peu honoré. Le négociant dont je parle, et dont l'état n'exclut ni la noblesse la plus ancienne, ni celle des sentiments, est celui qui, supérieur par ses vues, son génie et ses entreprises, augmente par sa fortune la richesse de l'État [...]. Tandis que ses vaisseaux chargés de nos denrées et des œuvres de nos manufactures vont chercher les productions des climats les plus divers et les plus éloignés, il a partout ses ministres qui le suivent, qui l'avertissent, qui exécutent pour lui. Les courriers portent ses ordres dans toutes les places de l'Europe. Son nom sur un papier circulant fait rouler et multiplier les fonds qu'il veut transporter ou répandre. Il ordonne, il recommande, il protège. »



Le portrait collectif proclame au sein de l'académie la gloire du capitalisme, le triomphe de l'ubiquité, le succès de la distinction sociale entre les êtres d'exécution et les êtres marquants dont l' « instinct » produit l'activité et les Lumières, comme dit Quesnay dans l'article « Grain ».

A Bordeaux, dans une population accrue de 45 000 habitants (1715) à 110000 (1790), les négociants ne pèsent guère plus : de 10 à 12 % dans les contrats de mariage, plus de 900 personnes vers 1730, plus de 1300 vers 1780, mais stricto sensu de 400 à 500 personnages importants. C'est une société plus nombreuse que la société nobiliaire, accrue par un large apport extérieur – régional et étranger – et accueillante aux hommes de l'Europe protestante. Confrontée à l'aristocratie parlementaire qui a tiré ses bénéfices de la croissance, elle joue jeu égal avec elle, et sans doute de plus en plus activement aux plus hauts niveaux de la richesse. Comme à Marseille, mais sans avoir la suprématie, les négociants bordelais animent la vie mondaine et organisent l'urbanisme, mais ils sont obligés de partager le pouvoir politique en concurrence avec le parlement, la cour des aides et l'intendance. A Bordeaux, la jurande est domestiquée par le pouvoir central, qu'elle exprime plus que le commerce. L'autorité des hommes du roi s'y affirme en permanence, comme dans le contrôle de la vie administrative et fiscale. La concurrence sociale est forte, mais la mobilité tempérée. Le négociant, dans sa confrontation avec la société traditionnelle, en est plus séparé qu'à Marseille. En Provence, en dépit de la tutelle monarchique, la ville conserve un petit souffle de la république qu'elle a été. Le monde marchand contrôle les institutions : l'administration municipale et la chambre de commerce ont joué un rôle plus actif qu'en Guyenne ; elles gèrent les affaires de la ville et celles-ci sont celles du négoce, ce qui anime les rancunes de la noblesse ancienne.

Au tournant du siècle des Lumières, les deux grandes métropoles brillent donc d'un même éclat, mais avec des cloisonnements différents. A Marseille, la culture est celle du royaume, mais en marge et avec une triple acculturation à rattraper : celle de la mise en ordre dévotieuse, celle de la langue et celle de l'intégration lente aux réseaux de l'érudition, de la science et de la librairie. Le négociant est en marge, marge dominée par la culture des comptoirs. En revanche, à Bordeaux, la ville est depuis longtemps intégrée aux réseaux du royaume, dans l'orbite parisienne, dans la sphère des échanges intellectuels, des collèges et de l'université. L'élite administrative et parlementaire domine la vie culturelle, très tôt unifiée dans le ralliement à Paris.


Vie académique et nouvelles sociabilités

La vie académique s'institutionnalise beaucoup plus vite en Guyenne qu'en Provence. Les cercles savants d'amateurs et les salons d'honnêtes lettrés se transforment à l'aube du siècle. En 1712, sous la protection du gouverneur, le duc de La Force, l'académie reçoit ses patentes. Elle concentre l'élite parlementaire – durant tout le siècle on y célébrera le culte de Montesquieu – et celle de la fortune : il faut payer 300 livres de cotisation jusqu'en 1732. A Marseille l'activité frémit et s'organise avant 1720, mais un noyau d'hommes de science, liés au négoce, se heurte à cause de son jansénisme à l'évêque Mgr de Belzunce, le héros de la peste. Marseille aura donc, à la différence de Bordeaux, une académie plus tardive (1726) et dominée par les belles-lettres : francisation oblige. Dans l'un et l'autre cas, la rupture avec la sociabilité spontanée exclut les négociants, hommes du monde; le poids des élites traditionnelles et la culture du collège excluent les négociants, hommes d'expertise. La différence vient dans le soutien de la ville : discret, voire conflictuel à Bordeaux, mais jamais refusé à Marseille. Là, on voit deux traditions politiques.

Dans leur recrutement, les deux sociétés se distinguent pareillement. Pendant le siècle, Bordeaux élit, toutes catégories confondues, 181 académiciens, parmi lesquels la noblesse parlementaire et officière domine jusqu'en 1763 ; après, elle accepte les talents. Mais tous les directeurs de l'académie ont été des nobles, et quatre négociants seulement y ont été élus ! Les Lumières bordelaises sont des Lumières aristocratiques, portées par la solidarité d'une centaine de familles, justifiées par le rôle prédominant des parlementaires, propriétaires fonciers et un peu commerçants. Montesquieu, viticulteur, y a retrouvé Melon, inspecteur général des Fermes, qui devient secrétaire de Law et dont l'Essai politique sur le commerce est une étape de la pensée libérale. A l'académie de Marseille, le recrutement est bien plus ouvert, et la noblesse n'a guère plus de représentants que la roture : 137 contre 135. Mais il s'agit d'une noblesse différente – celle des armes égale celle de l'office – et surtout, à côté des talents bourgeois – avocats, médecins, enseignants, procureurs –, le négoce a trouvé sa place: 25 % du recrutement, avec deux nobles commerçants. On y retrouve des noms fameux du commerce marseillais: Bertrand, Dulard, Guys, Seymandi, Boretli, Grosson, Louis Necker, le frère du « contrôleur général », et surtout Dominique Audibert, exemple de réussite d'un protestant, d'un gavot, d'un grand armateur engagé sur tous les fronts de la croissance. Au total, à l'académie de Marseille, le ton et l'indépendance du négoce ont gagné l'académisme. « L'esprit de commerce secoue toute gêne », écrit Audibert à l'abbé Bignon ; une présence constante des négociants transforme l'assemblée en tribunal économique et politique. A l'académie de Bordeaux, c'est par rapport aux valeurs dominantes le rôle d'une triple responsabilité qui pousse l'élite traditionnelle à entendre les préoccupations de l'économique : responsabilité de propriétaires qui valorisent leur récolte par le commerce, responsabilité d'administrateurs, responsabilité d'intellectuels à l'égard du changement culturel. A Marseille, l'expertise est en main propre ; à Bordeaux elle est différée. Dans l'un et l'autre cas, les activités sont à replacer à la fois dans le cercle en amont des alliances et des intérêts communs, d'une sociabilité plus vaste, et dans le cercle en aval des ambitions culturelles que guident les volontés de reconnaissance et d'intégration autant que les valeurs d'une culture séparée et spécifique.

La prise en charge indirecte est flagrante à Bordeaux dans le sens des intérêts communs. Montesquieu y pousse par ses propres curiosités et son succès. Il fait la leçon aux robins pour plaider la cause de la culture savante et technique qui devient indispensable au progrès du commerce et à la croissance. L'imprégnation négociante se manifeste dans deux directions : la recherche appliquée, qui fait défiler à longueur de séance les sujets sur l'horlogerie maritime, la manœuvre, la cosmographie, la météorologie, les problèmes de la traite des Noirs, les productions commercialisables et utiles ; l'utilitarisme empirique, qui mobilise la discussion théorique, l'unification du marché, la noblesse commerçante, les droits protecteurs, les systèmes économiques, l'aménagement. L'éloge et la prise en charge directe sont patents dans les travaux des Marseillais, mais surtout après 1750. Ils se traduisent dans les concours savants, et tout particulièrement dans l'acclamation rhétorique des succès du « doux commerce ». En 1777, le concours sur l'influence du commerce sur les mœurs reçoit vingt réponses : celles-ci montrent la division du milieu, tiraillé entre une description rousseauiste de la dépravation urbaine et l'éloge civilisateur. Elles en révèlent aussi l'unité, puisqu'un souffle réconciliateur le rassemble dans l'éloge tant de Sully que de Colbert, dans l'exaltation du commerce du cru par rapport au commerce international, dans le panégyrique de la Suisse et de la Hollande préférées à l'Angleterre. A la veille de la Révolution, la municipalité confie à l'académie la réflexion sur l' « éducation négociante » et l'abbé Raynal, lui, propose comme sujet de concours « l'analyse des causes de l'accroissement de son commerce et des moyens pour en assurer la prospérité ». A Bordeaux comme à Marseille, l'intégration des intérêts et des débats économiques a été une réussite, mais elle repose sur des relations sociales différentes, plus divisées en Guyenne qu'en Provence. La montée des nouvelles sociabilités s'organise dans les deux cités de façon aussi différente, mais également avec un même succès pour la classe négociante.

La franc-maçonnerie accueille les négociants ; elle est favorable à leur ouverture, à leur mobilité et à leur cosmopolitisme. Ils trouvent dans les loges un espace où leurs aspirations les plus confuses et les plus précises pour une reconnaissance sociale sont acceptées, soit par une compensation de la marginalisation de l'économique dans la société, expression du royaume profond, soit aussi parfois par une réponse à sa conscience religieuse déchirée. Cet attrait est globalement vérifié, dans les monographies régionales comme celle que G. Gayot a consacrée à Sedan et à Charleville, dans les monographies sociales comme l'analyse brillante que G. Chaussinand-Nogaret a faite du monde des financiers et des affairistes du Languedoc, et dans l'étude d'ensemble du recrutement maçonnique observé dans les villes académiques.

La franc-maçonnerie marseillaise et bordelaise confirme ces hypothèses. Dans les deux cas, l'implantation est ancienne 1732 au moins à Bordeaux, entre 1730 et 1740 à Marseille. Dans les deux cas aussi, l'influence anglaise et négociante a joué, les négociants bordelais et marseillais peuvent se retrouver affiliés à des loges anglaises ou étrangères. Dans les deux cas toujours, les milieux du commerce ont dominé le recrutement : 2000 maçons à Bordeaux, dont sans doute un tiers de marchands et de négociants ; un bon millier de maçons à Marseille, dont un bon quart relèvent du négoce, et 20 % de la marine. Dans les deux cas enfin, le négoce et la noblesse, associés et rivaux, contrôlent et limitent l'expansion maçonnique qui risque de dévaluer la distinction de l' « art royal ». Ainsi la franc-maçonnerie a-t-elle participé à l'intégration sociale du négoce et aux mélanges de valeurs de la nouvelle sociabilité.

A Marseille, les négociants triomphent à l'académie et dans les loges; ils y ont trouvé une incontestable unité. A Bordeaux, en revanche, ils se dotent d'un organisme culturel supplémentaire qui proclame, face à l'académie, leur poids culturel et mondain : le « musée ». Assemblée caractéristique de la période 1775-1789, fondée en 1783 à l'initiative d'un suppôt de l'intendance et avec l'appui d'un groupe actif de négociants, le musée de Bordeaux offre aux élites de la ville un nouveau terrain d'exploits culturels ; mais, cette fois, l'opinion peut y découvrir l'engagement de la « classe stérile », le triomphe de la société des entrepreneurs et de ses clients, avocats, ingénieurs, architectes, clercs éclairés. Bref, la société de l'ouverture qui se complaît dans la célébration poétique, la pédagogie pratique (mathématique, langues), la lecture des journaux et des revues, la discussion et les débats sur le luxe, la civilisation, la science et la musique. De l'académie au musée, outre le glissement sociologique, on doit noter le déplacement de sensibilité qui est au cœur de la culture négociante et que révèlent les discussions sur le rousseauisme, l'apologie du négoce, le mélange du culte de la nature et de l'exaltation prométhéenne de la science et du progrès.


Notre approche de la marginalité négociante par rapport aux valeurs économiques et sociales du royaume paysan a mis en valeur une double rencontre : celle des conduites et des comportements, celle des débats et des théories. Sur ces deux objets, on a pu comprendre comment se jouait un changement fondamental de valeurs, et comment se négociait l'échange intellectuel et pratique des « deux rêves du commerce ». On a pu voir aussi l'imbrication des deux sociétés, dont on doit reprendre l'analyse en changeant d'échelle. La ville moderne et sa genèse sont à considérer comme des moteurs pour la mutation de l'avenir.



CHAPITRE VI


La ville, creuset du changement

La différence et la supériorité de l'univers urbain se sont dévoilées dans la rencontre du royaume paysan et du royaume de l'échange. « La superstructure urbaine est un système perché qu'explique le monde paysan sous-jacent, condamné à le porter sur ses épaules », écrit F. Braudel192. Nul doute qu'au XVIIIe siècle il s'agit là d'une antique relation qui prend un sens nouveau, car une fois encore le neuf va naître de l'ancien : dans le tissu urbain de la France du XVIIIe siècle commencent à apparaître les traits d'une nation à la fois industrialisée et urbanisée par l'échange, en même temps que se maintiennent et se durcissent les vieilles hiérarchies, les prééminences affirmées des villes anciennes.

L'époque a légué trois critères principaux aux historiens pour définir la ville, leurs rapports tendant à se modifier avant la Révolution : l'architecture, le droit, le nombre des hommes. Jaucourt nous les rappelle une fois encore dans l'Encyclopédie193, et l'on y voit bien qu'une ville, pour l'homme des Lumières, c'est d'abord de la topographie et de l'architecture civile et militaire :


« Assemblage de plusieurs maisons disposées par rues et fermées d'une clôture commune, qui est ordinairement de murs et de fossés. Mais pour définir une ville plus exactement, c'est une enceinte fermée de murailles, qui renferme plusieurs quartiers, des rues, des places publiques et d'autres édifices. »



Ce qui fait avant tout la ville, c'est la clôture, la séparation, la limite, qui peut être physique, concrétisée dans les murs et les fossés, imposée par d'anciennes contraintes défensives, mais aussi déterminée par le droit. Et l'encyclopédiste énumère les multiples formes prises par la jurisprudence pour définir la différence urbaine, soit par la coutume, soit par le fisc. La limite concrétise ici des différences de territoire et de statut, et l'on est passé de la topographie au droit.

Ce qui définit juridiquement l'urbain, c'est à la fois le bénéfice de privilèges qui distinguent le citadin du rustique et des institutions nécessaires à l'application des règles. Ainsi le droit public va-t-il séparer relativement plusieurs sortes de cités qui auront toutes en commun de jouir avec plus ou moins d'extension de l'un ou l'autre de ces privilèges. « Les villes abonnées sont celles où la taille est fixée à une certaine somme pour chaque année... » : voilà le privilège fiscal, énorme puisqu'il autorise les cités à faire passer les impôts à la charge des plats pays ; dans la topographie, cela se traduit par les bornes et les postes de contrôle des octrois. « Villes d'arrêt, sont celles dont les bourgeois jouissent du privilège de faire arrêt sur la personne et les biens de leurs débiteurs forains sans obligation ni condamnation » : voilà le privilège économique, qui autorise – ainsi à Paris, par l'article 173 de la coutume – les hommes d'affaires urbains à effectuer des saisies qui accroissent leur emprise et garantissent leur autonomie économique. La liste des caractères privilégiés est longue : il y a les « bonnes villes », héritières des anciennes communes reconnues par le roi avec magistrats, jurés, bourgeois ; les « villes chartées », attachées à leur charte d'affranchissement ; les « villes jurées », avec leurs administrations élues et la présence de métiers jurés ; les « villes de loi », comme Lille en Flandres, avec libertés et franchises. Retenons deux caractères majeurs : d'abord, la permanence d'un droit de regard de tout ou partie des citoyens pour gérer leurs affaires, ce qui fait partout de la ville un enjeu pour l'extension du pouvoir de contrôle royal ; ensuite, la coïncidence entre la fierté des limites et la défense des privilèges fiscaux, militaires, économiques.

Dans le jeu des représentations sociales, les hommes des villes accumulent les garanties de tous ordres. Les critères juridiques et fonctionnels vont alors permettre de préciser une diversité du réel qui ne peut que renvoyer à l'extraordinaire variété du phénomène urbain dans la France traditionnelle et qui ne peut se lire qu'en déchiffrant une hiérarchie, du village au bourg, du bourg à la ville. Dans ce cheminement, ce sont des fonctions qui vont successivement caractériser l'activité des sites et de leurs habitants, en même temps qu'entre citadins et ruraux les antagonismes et les solidarités, les relations et les contrats différencient, mais également rapprochent. Si la ville joue pleinement son rôle de « transformateur », si elle contribue à diffuser les éléments d'une civilisation de l'échange, à la fois économique et culturel, c'est qu'elle n'est jamais totalement fermée sur elle-même et que dans les mentalités citadines la relation, l'imagination de l'autre font que paysans et citadins se sentent et se perçoivent comme différents. C'est la vieille antienne virgilienne qui souffle dans un sens pour donner à l'urbanité un horizon de manque et de désir : « Heureux les paysans s'ils connaissent leur richesse. » C'est la jeune et dynamique attraction des Lumières de la ville qui éveille partout des échos positifs aux perspectives de changement.

Campagnes et cités ne sont jamais séparables. Toutefois, dans les rapports des unes et des autres, quelque chose est en train de bouger : des mouvements agitent le réseau des villes, des prospérités s'affirment et des prestiges anciens reculent. Ce qui fait souvent la différence, et qui constitue pour nous un indice commode en vue de la mesurer, c'est l'accroissement de la population des villes. C'était le troisième critère fondamental, implicite dans la définition du chevalier de Jaucourt, définition novatrice parce qu'elle part de la forme architecturale, qui permet de caractériser le rassemblement des hommes, pour arriver aux fonctions. Le nombre intervient pour essayer de préciser la limite, parce que la croissance urbaine inquiète anciens administrateurs et nouveaux démographes; de Necker aux recenseurs de l'Empire napoléonien, il oscille à la base entre 1500 et 2 000 habitants de population agglomérée. La discussion autour d'un seuil n'est jamais fortuite puisqu'il s'agit ici, comme en d'autres domaines, d'apprécier la validité d'une classification à partir de laquelle se mettent en place des variables d'évolution et des écarts de répartition. L'élaboration d'un système numérique de référence pour mesurer le poids de l'urbain est donc inséparable de la manière dont les vieilles représentations de la réalité urbaine sont entrées en crise dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et de la façon dont elles cèdent plus ou moins la place à de nouvelles images plus fonctionnelles. Du poids neuf de l'urbanisation à la variation des fonctions, on tient un moyen d'interroger la modification des réalités urbaines derrière la transformation des images194.


POIDS, TRAMES, POPULATIONS

Peu de choses changent dans la carte des sites urbains au XVIIIe siècle : situations et configurations topographiques sont fixées depuis longtemps, et les dernières campagnes de construction achevées dès le XVIIe siècle, avec Versailles, modèle des villes nouvelles de l'urbanisme classique, Richelieu, utopie cardinalesque avortée, Lorient, portée par l'avenir de la Compagnie des Indes, Rochefort, Sète, que les activités maritimes dynamisent. Sur la frontière du Nord-Est et de l'Est, les villes créées par Vauban, parmi les trois cents forteresses qu'il a renforcées, végètent dans leurs murailles. Le siècle des Lumières fonde peu de villes, mais il voit se modifier des équilibres anciens, car le problème clef est, pour le destin des villes, le ravitaillement en hommes et les conditions économiques et sociales, dont se définissent les possibilités d'accueil, ce qui renvoie à la fois au mouvement et à la stabilisation : qu'est-ce qui pousse au départ, qu'est-ce qui retient, qu'est-ce qui peut changer?


Mesure des hommes, poids de l'urbain

Les chiffres de la population citadine abondent, mais ils reposent moins sur des comptages réguliers et des recensements exhaustifs que sur des évaluations. La ville refuse le dénombrement : c'est un de ses privilèges, car l'exemption fiscale dont elle jouit majoritairement, ou l'abonnement dont elle bénéficie, font planer le soupçon sur toutes les tentatives de comptage. La France urbaine n'apprend la rigueur statistique qu'avec peine, et les enquêtes administratives se heurtent à la méfiance des habitants et à l'opposition des magistrats et des notables. Ce n'est que tardivement et à travers une pluralité de desseins souvent contradictoires (militaires, administratifs, politiques, économiques) que l'évaluation des habitants se dégage de l'estimation pour aboutir au recensement. Bien que précoce – de 1791 à 1806 –, cette activité n'interdit pas un regard rétrospectif qui permet de compléter les renseignements fournis par des dénombrements insatisfaisants ou par les calculs des administrateurs démographes comme Montyon, Moheau et les arithméticiens des académies.

L'histoire de la démographie urbaine est ici inséparable de l'histoire d'un savoir qui se veut plus scientifique pour évaluer des régularités, mais qui reste au centre de la sphère sociopolitique, donc susceptible d'une infinité d'écarts195. Ainsi, dans l'œuvre de Moheau, Recherches et considérations sur la population de la France (1778), l'effort de calcul, l'usage des moyennes, des comparaisons, des classifications, débouchent à la fois sur un horizon de connaissances plus ou moins pures, et sur la réflexion pour trouver des règles de progrès collectif. « Il ne peut y avoir de machine politique bien montée, ni d'administration éclairée dans un pays où la population est inconnue. » L'avenir du royaume paysan et urbain se joue ici. Pour peser l'un et l'autre, on utilise les comptages (effectués à partir des registres paroissiaux sur les données démographiques essentielles : baptême, mariage, décès) et l'on procède à des approximations à l'aide de multiplicateurs. Les journaux économiques, les Mémoires de l'Académie des sciences publient ces chiffres auxquels recourt l'administration, par exemple lorsqu'il s'agit de convoquer les États généraux.

« Quel est le nombre des habitants des villes et des campagnes? » demande Moheau en troisième question de son enquête. Laissons ici de côté les spéculations sur l'attribution en exacte paternité des Recherches : l'auteur est-il Montyon, intendant philanthrope, ou Moheau, son secrétaire, qui l'avait suivi dans ses déplacements ? Retenons l'origine administrative du travail et les renseignements qu'il donne.


« Les habitants des villes et ceux des campagnes forment deux espèces d'hommes différentes. Les premiers sont plus industrieux et ont une existence moins malheureuse ; ceux des campagnes sont plus robustes, plus travailleurs ; ont plus de mœurs et peuplent davantage. L'agriculture répand et disperse les hommes dans les campagnes : le commerce et les arts les concentrent dans les villes [...] comme la culture exige un plus grand nombre de bras que toute autre espèce d'emploi, toutes nos provinces comptent un plus grand nombre d'habitants dans les villages que dans les villes; mais la supériorité de leur nombre est plus ou moins marquée, selon la quantité et la qualité des manufactures, la facilité et les besoins du commerce, l'abondance des richesses et l'avidité des plaisirs ; enfin il est de l'essence des villes de prendre dans les campagnes leurs recrues, et d'en pomper la population, sans qu'il y ait d'esprit de retour et que les enfants de citadins viennent repeupler les campagnes

196

. »


Voilà donc urbanité et ruralité confrontées à la fois par une définition antagoniste complexe – économique, sociale, culturelle – et par une relation d'échange qui est un enjeu dans la transformation générale. Comment mesurer un mouvement ancien, régulier et souterrain qui menace tous les équilibres ? Suivent les exemples à l'appui : les généralités de Tours, de Poitiers et d'Alençon, la Franche-Comté, la Lorraine, les généralités de Rouen et de La Rochelle, les Flandres, l'Artois. Partout, la proportion urbaine calculée sur les villes de 2500 habitants peut varier du cinquième au quart, mais ce qu'elle prouve jusque dans son inégalité, c'est l'opposition croissante des intérêts; donc « la législation doit, d'après l'inspection de la population qu'absorbent les villes, favoriser ou arrêter leur progrès, provoquer l'augmentation ou la diminution de leurs habitants197... ».

Les études démographiques ratifient le constat : vers 1725, on comptait dans les localités de plus de 2000 habitants quelque 4 millions de citadins pour moins de 24 millions de Français; vers 1789, c'est plus de 5 millions sur presque 29. Le taux d'urbanisation, dont les variables sont nombreuses selon les procédures de calcul, est passé de 15 à 20 % : en gros, un Français sur cinq est un citadin, même menu, à la veille de la Révolution. La croissance reste lente entre 1700 et 1750, au rythme de l'accroissement-rattrapage des campagnes – c'est la «revanche des sociétés de la terre et le tournant de la phase déprimée commencée au XVIIe siècle –, puis s'accélère rapidement après 1740 et jusqu'en 1770-1775, second tournant, nouveau ralentissement qui caractérise au temps de Louis XVI l'écho urbain de la crise prérévolutionnaire. Ces mouvements s'inscrivent par rapport à deux ordres de phénomènes.

D'une part, la différenciation régionale que souligne l'urbanisation des plaines et des vallées, des régions développées du Nord et de l'Est, des littoraux, ainsi que la sur-urbanisation méridionale, où l'on peut lire les déterminations de la géographie et les pesanteurs du passé. Le poids des traditions d'habitat est essentiel: la ville du Midi se distingue ainsi du reste du pays par des pratiques de sociabilité fortes. La part des différences fonctionnelles et sociales est capitale, parce qu'elles induisent des distinctions claires et des regroupements: le Bassin parisien se prolonge en Flandres, l'Alsace de l'autre côté du Rhin, les villes de Normandie vers l'Angleterre. La croissance elle-même implique une régionalisation, puisque la ville puise dans des bassins de production et de population plus ou moins élargis.

D'autre part, cette croissance est fortement différenciée - la stagnation existe à côté de l'essor. En 1720, Marseille, Toulon , Aix, Arles, Avignon sont ravagées par la peste, et leur développement reprend de façon inégale. Rouen croît lentement, comme Beauvais, Angers, Chartres ; Valenciennes, qui comptait 19000 habitants sous Louis XIV, en a peut-être 18000 sous Louis XVI; Caen progresse jusqu'en 1775, ralentit après. Mais rien ne change dans la conception même du pouvoir de la ville et d'un idéal urbain qui, ici, se concilie avec la vision profonde du royaume. Ce n'est pas la production qui est la source de la puissance citadine, mais la rente et l'administration, le pouvoir sur les ruraux que médiatisent le commerce et les impôts198. Là où la croissance est flamboyante, irrégulière ou régulière, se lisent les frémissements du changement : dans les grands, voire les petits ports, Bordeaux, Le Havre, Marseille, Nantes, Brest, Lorient, Sète; dans les cités industrielles, Saint-Étienne, Nîmes qui passe de 20000 âmes vers 1730 à 50000 en 1789; dans les grandes capitales régionales, avec plus ou moins de sagesse, comme Lyon qui dépasse 150000 habitants ; à Paris bien sûr dont le doublement n'est pas impossible – de 400 à 500000 habitants vers 1700, de 700 à 800000 sous Louis XVI. Ce qui compte au total, c'est la hiérarchie et le réseau que l'on voit s'installer selon la capacité d'accélération du moteur urbain à attirer hommes et choses.


Réseau des villes, unification des comportements

La trame urbaine et sa hiérarchie se caractérisent par une forte stabilité: les reclassements qui interviennent ne remettent pas en cause la figure générale, parce qu'elle correspond à des équilibres anciens et à un enracinement urbain dans des paysages ruraux inchangés ou presque. C'est la géographie des fonctions citadines qui en rend compte et le rapport qui s'est instauré entre les zones de développement relatif, les grands équilibres européens et régnicoles, et la localisation. Les cartes établies par Bernard Lepetit montrent le changement au nord de la ligne Nantes-Lyon ainsi que le retard dans le Midi et le Sud-Ouest, si l'on excepte les occupations portuaires. Au niveau national, trois traits se dégagent : le poids de Paris qui relativise tout, l'anémie plus ou moins marquée des capitales provinciales, l'essor des villes moyennes – on en compte 65 vers 1750, 88 en 1780, 95 en 1794. C'est l'indice généralisé, traduit dans le progrès des populations, de la densification économique et culturelle des échanges. La primauté parisienne – 7,6 % de la population urbaine vers 1750, peut-être seulement 6,5 % vers 1790 (mais l'on sous-estime beaucoup dans ces calculs les populations flottantes) – s'atténue par rapport à l'ensemble comme par rapport aux grandes capitales régionales, Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Nantes. On peut lire dans ce décalage le triomphe du royaume de l'échange sur le royaume profond, le succès des revenus du commerce et de l'industrie urbanisée par rapport à la rente foncière et aux revenus fiscaux, l'avance de l'économie d'échange sur l'économie politique paysanne et monarchique, la victoire de l'ouverture au monde sur la société terrienne enclavée 199.

Cette modification met en relation des variables dont l'unité est profondément d'ordre comportemental : la migration qui peuple la ville, les attitudes démographiques qui en découlent, la division sociale accrue qui, de l'urbain au rural, structure l'espace, organise les mouvements des hommes et des choses. La ville s'accroît, mais surtout se maintient grâce à un ravitaillement régulier en hommes et en femmes de toutes conditions. Toutefois, le bilan qui peut être fait du déficit urbain, prenant en compte le solde naturel et le solde migratoire, révèle une réalité beaucoup moins simple, des mouvements réels qui ne se font pas à sens unique et dans l'interprétation desquels vont confluer le discours global sur la cité, ville-tombeau, ville-misère. La face obscure du constat n'est pas exactement le revers de la partie brillante, parce que l'une met en avant une réalité alors que l'autre est une espérance. Le triomphe de l'urbanité se lit toujours dans cet écart entre le descriptif et le normatif, avant d'être inscrit dans les chiffres galopants de la démographie ou du développement 200. En fait, on évalue beaucoup plus facilement les entrées que les départs, les arrivées d'immigrants nouveaux – mais aussi parfois les retours – que les sorties de citadins natifs ou d'anciens immigrants. Le calcul des flux, où l'on comparera ces mouvements avec ceux des naissances et des décès (de natifs comme d'immigrants nouveaux venus où revenus), est cependant le seul moyen qu'on ait de comprendre la relation culturelle qui s'instaure entre villageois et citadins.


Bilans urbains, espoirs ruraux

A Caen, étudié par J.-C. Perrot, le calcul du solde naturel et migratoire montre alors combien la ville semble aussi vite abandonnée que gagnée : entre 1775 et 1790, quand la ville décline de 40 858 habitants à 37 795, les départs auront sextuplé les pertes par excédent des décès. En même temps, on sait qu'entre la fin du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe les caractères des mouvements migratoires ont partiellement changé. D'abord, ce sont les jeunes qui bougent tandis que les gens mariés et les personnes âgées sont stables, de même que socialement l'élément majeur du mouvement est le salariat ; on voit là la part du marché du travail et la fonction d'apprentissage à des tâches nouvelles que remplit la cité. A la fin du XVIIIe siècle, quand un recensement permet en 1798 de compter les non-autochtones – 51,8 % de la population –, on s'aperçoit que le mouvement touche d'autres catégories que le salariat et les petits paysans du bocage : il atteint toutes les catégories sociales, l'ensemble des statuts économiques, et il est désormais embrayé par des motivations autonomes. Ce sont maintenant les audacieux qui viennent chercher fortune en ville ; ils sont plus instruits, ils sont toujours majoritairement aussi jeunes, mais cette fois plus de 20 % sont entrés en ville à trente ans passés, alors qu'ils n'étaient que 6 % dans ce cas cent ans plus tôt. Surtout, tous les ans, une partie s'évade : l'animation nouvelle est principalement le fait des filles qui suivent leur époux et des enfants abandonnés, mais elle peut aussi se nourrir des départs d'autres catégories, provoqués par l'échec ou plus rarement par le succès. Retenons de cette analyse exemplaire deux conclusions provisoires. D'une part, l'essor des villes se produit quand elles savent retenir les migrants ; le fait se vérifie partout, à Rouen 201, à Bordeaux 202, à Lyon 203 et en bien d'autres lieux. D'autre part, celui qui s'en va n'est jamais tout à fait l'équivalent de celui qui arrive ; le rêve urbain ne se réalise pas toujours, mais on peut croire qu'il en reste toujours quelque chose : des savoir-faire, des manières de voir, des façons de juger. Ainsi, par ces mouvements, la ville transforme tout le reste.

On le voit bien dans un exemple plus catégoriel : l'étude des migrations limousines vers Paris, parmi le vaste ensemble des migrants parisiens. Il s'agit là d'une population imprécise et flottante, temporaire, peut-être du point de vue qui nous retient ici la plus intéressante mais aussi la plus difficile à saisir, parce que l'Ancien Régime n'a jamais réussi à l'inventorier. Dans le Paris des Lumières, les nouveaux venus côtoient des catégories modèles largement étalées sur le spectre social. L'étudiant prend place à côté des pauvres de l'hôpital, le militaire à côté du fonctionnaire, le voyageur contraint à côté du touriste de loisir, l'errant, le vagabond, le déraciné, à côté du riche. La répression sociale du vagabondage s'amplifie avec la conjoncture ainsi qu'avec les exigences de mise en ordre du territoire des villes et au-delà, mais en même temps l'incontestable croissance des chiffres renvoie à la crise des années 1770-1790 : elle fait partie de la conscience urbaine et policière qui scrute la montée des périls.

La migration plus calme et plus ordinaire des travailleurs s'inscrit dans cet ensemble surveillé204. Elle est attirée par le gradient des salaires : 25 sols par jour constituent une solde fréquente à Limoges vers 1750 ; à Paris, le même travailleur peut gagner 2 livres. Ils sont quelque 10000 vers 1750 à effectuer tous les ans le trajet, et sans doute 20000 vers 1790; le mouvement s'est accéléré au départ sous la pression des besoins, la faim de terre, et à l'arrivée par la nécessité des spécialistes. Ils ne viennent que pour quelques mois, partant en groupes et en bandes, vivant de même, peuplant les garnis des « marchands de sommeil ». Ainsi, crise des zones de départ et demande pour la construction entretiennent ces mouvements qui ne sont pas le fait de déracinés, mais reposent sur l'espérance de l'établissement et la division familiale des solidarités. Au retour de la migration parisienne, le maçon du Limousin peut régler ses impôts, rembourser les dettes de la famille, se marier, accroître son patrimoine. La petite propriété favorise le départ pour trouver des ressources temporaires et maintenir les maigres biens fonciers nécessaires à l'entretien et à la reproduction familiale.

Mais, dans le mouvement, on perçoit aussi des risques – tous ne reviennent pas – et des chances – beaucoup reviennent transformés –, et nombreux sont encore ceux qui deviennent de petits artisans sédentaires, de petits entrepreneurs. Si les capacités économiques ont changé, le passage à travers la passoire urbaine a laissé d'autres traces qu'on va mesurer dans l'évolution du goût, voire des mœurs. La mobilité qui fait que, dans les villes, un quart, un tiers peut-être d'un groupe de migrants se remet en route n'est pas la simple traduction de l'échec. L'instabilité exprime autant l'attraction de la liberté que la contrainte de la misère et du crime. L'ennui pour l'historien est que les sources sur le mouvement, produites par les dispositifs qui le cernent, parlent plus de la délinquance que de l'acculturation attendue, souhaitée, péniblement mais justement acquise. Tout se joue dans un système de relations non seulement entre un point de départ et un point d'arrivée, mais dans le réseau même du déplacement. Entre sa paroisse de la Marche ou du Limousin et Paris, entre Paris et sa paroisse, le jeune gâcheur de ciment a changé d'habitudes, il a bu d'autres vins et goûté à d'autres spectacles, il a pris pied par la ville dans le monde du mouvement, et il n'est peut-être même pas jusqu'aux principes inconscients de la « vie fragile » qui ne refermentent après dans les provinces. En transformant les mœurs et les besoins parce qu'elle ouvre à un autre univers de la consommation et des relations entre les hommes, la ville n'a pu qu'initier à la liberté ; en tout cas, à d'autres expériences que celles du « village immobile ». Les tentatives les plus discriminatoires, elles-mêmes, les renfermements et les exclusions affirmées, les séjours en hôpitaux et en maisons de force, servent à transformer les hommes. On sait combien le siècle est sensible au problème du châtiment et des peines. Dans les crises et devant la marée des sans-le-sou qui vient battre les murailles, les administrations urbaines doivent faire face à une demande désordonnée pour la vie ; leur réponse sommaire et débordée ne traduit peut-être pas toujours la volonté d'exclure, l'obsession de chasser un péril, mais le souci guidé par la philanthropie et la charité de secourir et d'intégrer. La ville est à la fois le laboratoire des secours et le nid où la misère capitalise les pauvres.

Dans cette perspective, deux expériences sont particulièrement décisives pour ceux qui viennent, repartent ou restent : l'acculturation à de nouveaux comportements démographiques et l'expérience de la division sociale, de la complexité des relations entre les hommes. Sur un terrain connu, les caractéristiques de la démographie urbaine, rappelons l'essentiel. D'abord, l'importance du célibat des hommes et des femmes, soit parce que la ville attire des jeunes avant l'âge au mariage – c'est la graine de domesticité et de main-d'œuvre non spécialisée –, soit parce que des catégories fonctionnelles comme les ecclésiastiques s'y entassent. Partout aussi l'on constate un âge au mariage tardif, 27 ans pour les filles et 29 ans pour les garçons, mais les immigrées, à Lyon en tout cas, se marient plus tardivement que les autochtones : c'est, sinon fortune faite, au moins « dot en poche » que l'on convole. Ainsi voit-on, à Nantes, à Reims, à Rouen, la prévoyance et le calcul faire leur chemin avec le siècle, les notables donnant l'exemple et épousant quelquefois les tendrons.

Pour tous, la ville multiplie l'effet contraceptif du célibat et celui du retard de l'âge au mariage. De même, elle va diffuser avec avance les techniques nouvelles du coitus interruptus, les « funestes secrets » dont s'émeuvent les confesseurs, les pessaires précaires qu'utilisent les prostituées : elles sont plus de 40000 à Paris! La vision de la vie des groupes dominants qui s'organisent pour une meilleure prévision, une éducation améliorée, deviennent l'exemple, sinon la norme. La natalité se contrôle en ville, et baisse parfois : 32,5 % à Bordeaux vers 1788, mais 39 % à Lyon plus prolifique ; de 4 à 5 enfants par famille à Rouen vers 1700, et de 3 à 4 vers 1780. Le recul suit l'échelle des fortunes et des statuts : il gagne vers le bas et rayonne au-delà des murs parce que la mobilité géographique, moins souvent la mobilité sociale, facilite le changement culturel. Comme la mortalité infantile régresse peu, comme l'abandon d'enfants s'accroît – et c'est un infanticide différé en dépit des intentions –, on perçoit là, avec d'autres signes – l'illégitimité accrue, la séparation de fait qui rompt les familles urbaines, surtout dans le peuple –, au moins à Paris, la fragilité des bilans démographiques et les probabilités d'un changement.

La ville enseigne d'autres gestes que le village : par exemple, la mise en nourrice. Si les Parisiennes, les Lyonnaises, les Rémoises ou les Rouennaises se séparent de leurs enfants–provisoirement en principe – , c'est qu'elles ne conçoivent plus la vie et le travail près de leur mari selon les normes anciennes. Le Retour de nourrice peint par Greuze et gravé par Hubert illustre l'idée pour la bourgeoisie d'une totale bonne conscience ; or 40 % des enfants des villes mis en nourrice ne reviennent jamais. Reste que le tableau veut parler de progrès et d'optimisme ; les chances des bourgeoisies urbaines symbolisent l'innovation réussie des comportements parentaux 205. La ville, qui demeure un lieu de forte mortalité pour tous, voit au XVIIIe siècle les choses changer quelque peu. D'ores et déjà, dans les mécanismes qui régissent ses bilans de population, elle offre à travers des filtres multiples les occasions de la transformation dont la plupart ne rêvaient même pas toujours en quittant leur village natal206.

A ce titre, la perception de nouveaux rapports sociaux se révèle capitale, car la ville apparaît comme un bon observatoire de la société en même temps qu'elle permet de connaître la totalité des réalités humaines. Ce que rappelle S. Mercier dans son Tableau de Paris : « Un homme [...] qui sait réfléchir n'a pas besoin de sortir de l'enceinte de ses murs... Il peut parvenir à la connaissance entière du genre humain en étudiant les individus qui fourmillent dans cette immense capitale207... » Même si l'accroissement urbain se lit également comme un accroissement d'obstacles et de dangers, la ville fait paraître les rapports sociaux aux yeux des observateurs aussi bien que de ceux qui y vivent. Comme au village, le nouveau venu redécouvre autrement les diverses échelles de valeurs qui servent aux hommes du temps à comprendre la société : les ordres bien sûr, noblesse et clergé, noblesse et roture. Progressivement d'ailleurs, c'est la complexité croissante de ces oppositions qui se précise dans le creuset urbain où les relations mettent quotidiennement en évidence la part des alliances et de la réputation, le poids du mérite et de l'argent. Les critères fiscaux, rustiques au village, plus affinés en ville, vulgarisent le rôle de la fortune comme élément du classement social ; la cité, en brassant les conditions et en étalant au grand jour les marques extérieures de la réussite dans un cadre où elles ne paraissent plus exprimer seulement la confirmation d'un ordre ancestral, change l'ordre des valeurs admises. C'est le spectacle brouillé des conditions citadines qui gagne du terrain, en même temps que sur le théâtre des fastes urbains continue à se jouer la vieille représentation de la « France processionnaire ».

La manière même dont s'organise l'espace urbain contribue à modifier la vision, puisque la ville met partout en valeur deux oppositions : celle des divisions professionnelles encore inscrites dans la dénomination des rues et dans les pratiques du travail et du loisir, celle de la stratification verticale qui réserve aux opulents les étages nobles et rejette les pauvres vers les mansardes et les sous-sols. Ainsi la rencontre des uns et des autres est-elle quotidienne : ce n'est qu'à la fin du siècle qu'apparaissent, en particulier à Paris, des phénomènes de ségrégation horizontale par quartier. Cela n'exclut pas les concentrations de migrants qui sont toujours des regroupements sociaux, mais deux choses s'imposent, puisqu'on peut douter qu'ils se fondent en totalité et rapidement dans la population : d'abord, le brassage met en péril les liens traditionnels d'allégeance, d'autres associations se créent ; ensuite, la ville ouvre à une culture nouvelle dont la qualité dépend de son dynamisme et de ses ambitions.


VILLES ET VILLES : DES FONCTIONS À LA CULTURE

Les relations différentes qui se créent dans l'espace des cités produisent, du point de vue des contacts entre les hommes, des changements dont l'importance reste à mesurer dans le contexte des psychologies individuelles comme dans les rapports collectifs : pour la première fois dans l'histoire, les vieux liens de ceux qui bénéficient de la rente sont concurrencés par les liens de ceux qui vivent du profit, du salaire. La vitesse d'adaptation à ces nouveaux contacts, leur efficacité transformatrice, la part neuve de l'urbanité ne sont pas séparables des différentes manières dont le terrain citadin est irrigué, de son organisation, de son histoire, de la façon dont il enseigne avec plus ou moins de force la déférence sociale. Le changement se joue par rapport aux capacités des cités à entrer dans le circuit de la croissance économique à partir de laquelle les comportements vont varier.

Deux modèles permettent d'élaborer une typologie susceptible d'orienter la réflexion plus que de rendre compte de l'intense diversité qui est la réalité même de la France urbaine : la « ville d'Ancien Régime », dont le fait constitutif est un fait du passé – octroi de privilèges, construction de muraille, rassemblement des rentiers notables –, et la « ville du commerce », ville du futur, ville du développement et de sa conjoncture instable. De l'un à l'autre type, il n'y a de toute évidence ni séparation ni rupture totale – la fonction urbaine impose cette continuité –, mais ce qui se produit au XVIIIe siècle, c'est la montée, avec une intensité neuve, de l'activité économique comme matrice d'une urbanité nouvelle : on peut y lire la « genèse » même de la ville moderne, avec l'exemple de Caen qu'inventa superbement, à ce sujet, J.-C. Perrot.

Ce qui se passe pour l'historien entre les deux pôles de la circulation des images et de l'organisation des réalités urbaines, c'est un double changement. C'est, en premier lieu, le déplacement du raisonnement analytique ou descriptif en termes de supériorité et de privilège, au raisonnement en termes de rôle et de fonction ; l'espace ne s'organise plus par rapport à des statuts justifiés par l'histoire, mais en relation avec des activités exercées à des degrés divers, donc créant une continuité du rural à l'urbain. C'est, en second lieu, la reconnaissance de l'instabilité : comme l'enseignerait une étude plus large de l'histoire urbaine du temps, et comme l'a évoqué l'histoire de Vendôme, ce qui compte, ce n'est plus l'événement fondateur, répété ou pas, mais c'est la variation, la croissance ou l'échec, témoignage du rôle joué et soutenu. La nouvelle image urbaine change en même temps que les fonctionnements citadins qui se pensent en termes d'économie ; des uns à l'autre, on s'en doute, la relation est dialectique 208.


Modèle continental, modèle maritime, bonnes villes

L'idéologie de la ville capitale domine la représentation des rapports de la cité au terroir et aux autres cités ; le rassemblement des élites foncières, l'exercice d'un pouvoir, l'interaction sociale font l'essence de la tradition urbaine. C'est le « modèle continental », fait du pouvoir politique, qui organise les armatures urbaines dans leur processus de développement le plus ancien. C'est lui qui, en dépit du modèle commercial maritime, continue à orienter la hiérarchie des cités et le sens de leurs relations. Trois variables inspirées par les analyses de Cantillon permettent de classer les cités par rapport à ces deux attractions : la présence des propriétaires fonciers, rentiers du sol consommant en ville leurs revenus qui renvoient à la mesure de la propriété urbaine ; celle des magistrats, ou plus généralement des agents du pouvoir ; celle des entrepreneurs et des salariés engagés dans les activités d'échange et de production qui répondent aux besoins des consommateurs. Le destin particulier de chaque ville est fait de l'inégale répartition de ces sources de revenus qui sont sources de puissance. L'analyse factorielle permet de comparer la trame des cités importantes à la nature des équipements traducteurs d'activités : du côté de la ville d'Ancien Régime, intendance, subdélégations, cours de justice, bureaux des administrations, institutions ecclésiastiques, garnisons ; du côté de la ville d'échange, institutions d'enseignement et de culture (indice de la circulation des savoirs et de l'information), poste, messageries, navigabilité fluviale et maritime, consulats et chambres de commerce, foire et implantation des types d'activité.

A partir de ces critères rassemblés pour une centaine d'agglomérations, le réseau des villes françaises qu'analyse B. Lepetit s'organise autour de l'exclusion ou de la complémentarité des fonctions, plus que par l'opposition totale du continental et du maritime. Les deux logiques vont souvent se retrouver au même niveau de population et d'activité : la plupart des vingt-huit capitales territoriales sont aussi des places marchandes locales. La configuration des variables confirme l'existence des deux modèles d'urbanité, mais l'analyse des relations montre leur interpénétration et quelquefois leur disjonction, comme à Paris et à Bordeaux pour le premier principe, comme à Marseille – qui n'a ni parlement ni intendance – pour le second. Disons également d'ores et déjà que l'activité manufacturière n'est pas un des principes actifs de la hiérarchie urbaine: c'est un moteur de spécialisation, un entraîneur de population, mais un élément dépendant, et plus particulièrement du dynamisme commercial.

Ainsi se hiérarchise le réseau : au sommet, une trentaine de métropoles du pouvoir et du commerce, toutes les grandes villes de plus de 20000 habitants, à l'exception de Poitiers, Perpignan, La Rochelle, en dessous de ce seuil. Ces quelque trente cités dominées par Paris sont partout, par la logique de leur implantation qui, à peine plus rare dans le Centre, rassemble des organismes aussi différents que Montpellier, Rouen, Toulouse, Besançon, Lille, Lyon, Strasbourg, Aix, Nancy, Orléans : c'est la constitution progressive du royaume par rattachements territoriaux et du maintien d'une trame ancienne en dépit des changements historiques, économiques et sociaux.

A la base s'étoffe le réseau d'une centaine de villes dont les caractères spécifiques sont dominés par le tertiaire : les institutions administratives, l'échange plus que la production, les équipements administratifs et culturels font ici la ville. L'administration territoriale semble tout emporter avec elle, et la différence avec le niveau des métropoles provient surtout de l'échelle des aires d'influence. Sur la carte de l'armature urbaine, cela se traduit par une inégale densité : un premier ensemble autour de Paris, de Châlons à Amiens et de Chartres à Beauvais ; un deuxième, orienté vers le sud, pénètre le Massif central par la Loire et l'Allier, ponctué par Nevers, Riom, Moulins et Clermont ; un troisième gagne le Sud-Ouest. Vers l'est, la ville d'Ancien Régime se fait rare, vers le sud également : c'est que la logique est celle des « bonnes villes et du domaine royal, des élections et non des États ; ce sont des villes relais de pouvoir où la royauté a accumulé équipements et institutions. L'originalité du XVIIIe siècle va consister à mettre en valeur, dans cet espace qui est du « temps solidifié », en même temps que la confirmation de l'ancien, la logique du changement. C'est elle qu'on a entrevue dans la montée du taux d'urbanisation et dans la répartition régionale. Le XVIIIe siècle voit la part relative de Paris décroître, assiste au triomphe des grandes métropoles plurifonctionnelles et commerçantes, et confirme simultanément le rôle des multiples petites bourgades dont le développement et la prospérité sont liés à l'État, « villes de consommateurs » qui s'opposent aux « villes de producteurs209 ».

La pesanteur de la fonction administrative est donc l'un des moteurs du développement urbain. Mais elle n'est pas entrée en concurrence avec la fonction commerçante, elle l'a même bercée dans ses balbutiements. C'est ce qui rend particulièrement difficile d'esquisser une typologie totalement satisfaisante à partir de la différenciation sociale, soit de l'ensemble démographique, soit, ce qui est plus rarement tenté, de la population active. Depuis plusieurs décennies, l'utilisation des rôles fiscaux, l'exploitation des archives notariales permettent de compter les groupes sociaux et d'évaluer plus ou moins distinctement niveaux de fortune et capacités fiscales. On ne dispose toutefois pas des éléments homogènes qu'exigerait, pour la centaine de villes caractéristiques de l'armature urbaine, la compréhension du rapport entre la structure socioprofessionnelle et le dynamisme qui contribue moins à détruire les anciens réseaux de relations entre les villes qu'à superposer de nouveaux liens et à accroître dans les organismes urbains mêmes la part de l'instabilité, celle de la mobilité, et donc la difficulté de la mesure.


Sur l'ensemble du royaume, deux types d'organisation sociale structurent le réseau urbain. Le premier est celui des villes à faible ségrégation; on peut raisonnablement penser qu'il est prédominant au bas de la hiérarchie des populations et dans la sphère de la ville administrative. Dans une cité comme Guérande ou Châteaudun, à Guingamp de Bretagne ou à Tulle, la séparation sociale existe, mais sans que les écarts soient excessifs – ni trop de trop riches, ni trop de trop pauvres – et sans qu'ils se traduisent dans une répartition géographique précise. La hiérarchie est dictée par la proximité de la notabilité, le rapport à la noblesse et aux clercs, le jeu des clientèles. Avec les villes à population croissante, à fortes différenciations sociales et économiques qu'exprime la multiplication des catégories socioprofessionnelles, les contacts géographiques comme les rapports sociaux se complexifient, les écarts se creusent. Là où règnent l'administration et la faible activité économique, là dominent les privilégiés et les bourgeoisies rentières ; ainsi Châlons-sur-Marne ou Valence, pour prendre deux exemples académiques où « l'indolence des négociants et des manufacturiers » est notoire. Là où pénètrent des bourgeoisies plus actives et plus conquérantes, les fabricants du Verlag system et des commerçants attachés à étendre la domination urbaine, les ressources s'accroissent, l'attraction de la cité augmente, la hiérarchie des notables oppose anciennes et nouvelles activités, les catégories dominées entrent dans des circuits de dépendance plus mobiles mais aussi plus contraignants puisque régis par la loi d'airain des salaires et des profits. Au sommet, et dominant toutes les catégories, les villes métropoles, têtes de tous les réseaux, juxtaposent toutes les hiérarchies d'action, ecclésiastiques, judiciaires, économiques et administratives ; et Paris, tout comme aujourd'hui, couronne l'ensemble. On retiendra quatre exemples pour illustrer cette continuité : Ussel, Angers, Caen et Lyon. Mais on en trouverait d'autres dans la production abondante de l'histoire des villes de province, des « bonnes villes » aux capitales de la croissance 210.


Ussel, Angers, Caen et Lyon : du blocage à l'ouverture

Ussel est le centre du monde pour ceux qui vivent dans ce recoin du bas Limousin. « Lo païs d'Ussé », dans son cadre de montagnes déchiqueté par les rivières, affirme son unité autour de la ville dont les liaisons s'étendent à une multitude de bourgs et de villages. Avec ses remparts branlants, ses belles églises, ses deux couvents d'ursulines et de récollets, ses maisons à un ou deux étages, ses rues étroites, ses boutiques, ses étals, ses caves-entrepôts, ses cabarets et ses auberges, c'est la Jérusalem des pasteurs et des paysans embrayés. Elle les attire hors des paroisses dans un rayon de 30 kilomètres, un jour de marche rapide sur des sentes mal régularisées ; surtout les hommes (33 % des conjoints), moins les femmes (18 %), compensent l'excédent de mortalité et les départs. La ville les retient par de multiples activités, boutiquières et artisanales : on compte 46 de ces petites entreprises dont la valeur du fonds dépasse rarement 1000 livres ; ni le commerce ni l'artisanat ne fournissent le dynamisme économique qui entretiendrait une circulation abondante, même si ce qui circule repose sur l'activité marchande. Les marchands sont des relais de la production agricole ; ils collectent grains, bestiaux, vins, cire, laine, ils importent de tout pour ceux qui peuvent acheter, les vins surtout et les produits de luxe. A Ussel règne, on l'a dit, la faiblesse de l'échange, et ce qui en fait la force attractive, c'est le rôle des artisans et des hommes de loi, la mobilité créée par la consommation des notables nobles et bourgeois.

La hiérarchie se joue sur deux plans, et d'abord sur celui de la richesse foncière : la ville contrôle 30 % des terroirs de la sénéchaussée. La répartition des cotes montre un équilibre certain entre les groupes pour les surfaces possédées, et un avantage non moins certain pour les notables – nobles et bourgeois – quant aux revenus. Les prairies font l'avantage. Sur le second plan, celui des convenances sociales, mêlant richesse foncière, revenus mobiliers et statuts, on trouve au bas de l'échelle les locataires sans maison et le plus souvent sans terres, les journaliers sans espoir d'ascension, les domestiques plus débrouillards et parfois plus favorisés ; au centre, les marchands et les artisans cotés au vingtième d'industrie entre 9 et 300 livres, les deux tiers au-dessus de 20 livres ; et, au sommet, le monde des notables, les représentants du clergé à bénéfices, les gens de robe qui vivent de la sénéchaussée, un noyau de gens à talents, médecins, chirurgiens, notaires, les onze familles de bourgeois dont les meilleurs singent les cinq familles de robe qui ne se mêlent pas à la bourgeoisie. Voilà le monde urbain de la médiocrité et de la stagnation que rien ne vient sortir de la somnolence. Avec 491 feux vers 1715, 409 vers 1775, Ussel est le type même de la « ville d'Ancien Régime », pas totalement fermée, pas rigoureusement ouverte, et que la croissance effleure à peine211.

Changeons d'échelle avec Angers. Nous retrouvons en plus lourd le même sommeil et le même parasitisme ; c'est une ville en hibernation. En 1770, on y dénombre 25 000 habitants (dont 16 879 dans les murs). Elle vit d'une relation active mais prédatrice avec une zone agricole riche et prospère ; avec la Loire et le Maine, elle peut recevoir les bateaux et les barges qui desservent d'ouest en est et du sud au nord un vaste bassin producteur. C'est une ville où, dans le cadre des seize paroisses, la mobilité externe (25 % des conjoints, 10 % des femmes) et interne est restreinte, l'ascension sociale limitée, la descension peut-être inconnue (ou invérifiable). Cela donne à la ville une légère croissance : peut-être 27 ou 30000 habitants à la Révolution, 5000 âmes de moins qu'en 1650. La capitale de l'Anjou est peu touchée par l'industrie ; les étamines, les bas, les tricots qui ont relayé les draps de l'âge classique n'en font pas une grande cité textile. Les raffineries du sucre se maintiennent grâce aux débouchés provinciaux et s'étoffent – on en compte quatre en 1789 –, mais Angers est prise en sandwich entre Nantes et Orléans. Les ardoisières sont des entreprises sans entrepreneurs qui languissent. On constate l'enlisement des tentatives de développement – celle d'un Pierre Boreau, celle des Danton Moreau, qui touchent à tous les commerces. L'argent ne manque pas, mais aux aléas de la manufacture et du commerce ces craintifs possesseurs préfèrent la sécurité immobilière, foncière, rentière. Le jugement du receveur général des finances de Tours semble justifié:


« Les habitants d'Angers préfèrent l'indolence dans laquelle ils sont élevés aux soins et au travail assidu que nécessiteraient des entreprises majeures et des spéculations hardies. Privée d'énergie [le mot est neuf], la génération actuelle végète comme a végété celle qui l'a précédée et comme végétera celle qui lui succédera. »



La société reproduit ce tableau. Pour 21567 habitants en 1769, les recenseurs de la population active montrent l'importance considérable des domestiques (25 % des 9371 personnes actives), l'émiettement des activités en petits ateliers où le textile et l'habillement dominent – même si la situation des fileurs et des fileuses est précaire –, le poids des notables, bourgeois rentiers et talentueux, petits nobles et clercs. Les impôts pèsent lourdement sur les petits et moyens imposés: 78 % des capités paient moins de 20 livres, mais supportent malgré tout près de la moitié du fardeau fiscal. La ville travaille d'abord pour elle-même, ensuite pour sa région. Le modèle dominant est celui de la vie aisée, modeste mais régulière et stable d'une bourgeoisie et d'une noblesse qui ont un pied en ville et un pied à la campagne, où elles vivent une partie de l'année et d'où elles tirent en argent et en nature une fraction appréciable de leurs revenus. Par-dessus tout cela plane l'ombre du clergé, de ses églises, de son évêché, de ses couvents, de ses monastères, de ses chanoines, de ses écoles, de ses séminaires et de son université. Angers est une cité cléricale212 dont les normes d'existence sont paisiblement tissées dans le modèle de la stabilité, du privilège ecclésiastique, de la tradition, et dont les calendriers sont principalement ceux de l'Église, rythmés par les sonneries de ses clochers et le spectacle de ses processions. Si Angers au XVIIIe siècle a une histoire, c'est celle de l'insignifiance par rapport aux changements du siècle qui se veut sous le signe de l'ouverture.

En résumé, c'est le modèle de la ville dormante moyenne, dont on pourrait trouver des dizaines d'autres exemples. Une classe d'officiers, une catégorie de propriétaires, nobles, bourgeois, clercs, y mènent une existence aisée, mais la masse de la population ne connaît qu'une vie précaire et pour le moins terne213. Il n'empêche qu'à lire les Mémoires de François-Yves Besnard 214, on y peut suivre l'acculturation d'un homme. Né en 1752, il a trente ans quand bascule le monde, à travers les parades et au contact des mœurs de cette société fermée. Ce fils d'un gros marchand fermier s'y est formé pour la cléricature, quand les mœurs étaient régulières et quand les modes changeaient peu. Angers transformait déjà les êtres au contact lentement renouvelé des choses dans un espace à peine effleuré par le vent de la croissance.

Celle-ci a touché Caen, quoique non sans détour. Au centre de campagnes fertiles, faisant vivre un artisanat abondant, ouverte sur la vie maritime par son port de gros cabotage, elle passe de 26500 habitants vers 1700 à 40858 en 1775, pour se replier ensuite. C'est un autre modèle : celui de la ville entre l'hibernation et l'ouverture. Du côté de la stabilité joue en sa faveur la domination qu'elle a imposée aux terroirs voisins pour la satisfaction de ses besoins alimentaires. Des maraîchages aux blés, de la viande aux boissons, c'est cocagne en Normandie : le pain est toujours assuré, et plus souvent qu'à son tour le superflu. Un commerce attractif draine ses différentes zones d'approvisionnement et tire ses bénéfices des marchés : le mouvement des octrois en témoigne. Au-delà du bassin démographique et des cercles concentriques des bassins alimentaires, les drogues, les épiceries, les merceries, le sucre, les cafés, les tissus des deux mondes, produits coûteux, viennent du Havre et de Rouen, alors que quantité des productions moins chères sont achetées des rives de la Loire aux confins bretons. « C'est une zone d'échange de produits industriels plus que de biens alimentaires et il n'est pas étonnant que seule y puise une demande commerciale légère urbaine, profitant du réseau du commerce du textile, d'ailleurs éprouvé par la périodicité des foires de Guibray et de Caen. N'était-il pas prévisible enfin qu'avec ces produits marginaux et composites, objets d'une demande très élastique, allait se dessiner une structure commerciale voisine, déjà, de l'économie industrielle dans laquelle la ville cesse d'être, selon la définition classique de Loesch, un centre d'achat ceint d'une aire d'offre continue, pour entrer dans un réseau délié de nœuds et d'axes d'échange215. »

Alors la ville fixée sur un bassin alimentaire peut accueillir l'industrie ; quatre vagues s'y succèdent : celle des draps de luxe, celle de la bonneterie, celle des toiles et, pour finir, celle des dentelles. Chacune à son tour passe et laisse sur le rivage son lot d'entrepreneurs divers mais presque aussitôt remplacés, car les conditions générales – celles qui attirent la main-d'oeuvre – sont là : les capitaux plus ou moins, et la conjoncture, sauf en fin de parcours, est toujours favorable. Les difficultés sont inscrites dans la structure même de la richesse agricole. Celle-ci ne fournit pas en suffisance les matières premières textiles, elle a mieux à faire avec les approvisionnements ; de son succès même elle accapare les capitaux et, pour une part, la main-d'oeuvre. Bref, si la rente foncière et la terre sont de bons profits, ils endorment216. Caen s'éveille doucement aux rythmes des initiatives, en dépit des appels à l'innovation qui viennent du milieu des économistes locaux. Leur prédilection va d'abord à la terre - ce sont des physiocrates -, mais l'aménagement qui pousse ces notables gestionnaires à l'action comme à la réflexion - ce sont des administrateurs, quelques négociants, des avocats, des ingénieurs - les conduit, à partir de l'économie rurale, moins à l'économie industrielle qu'à l'analyse de la morale économique, l'usure, le paupérisme, la philosophie économique. Les corporations n'y ralentissent pas le changement ; c'est la culture urbaine elle-même qui transmet la primauté du foncier et la méfiance pour l'aventure, la prudence et l'inaction.

La hiérarchie sociale conforte cette fidélité : y dominent les élites nobiliaires et rentières, un petit noyau actif de négociants, une bonne proportion d'artisans et de boutiquiers enrichis par la consommation locale. La population active, entre 1750 et 1760, n'atteint que 8932 personnes contre plus de 20000 inactifs, rentiers compris : la moyenne des actifs du royaume a été évaluée à près de 37 %. L'écart enregistre non seulement l'originalité urbaine caennaise (32 % d'actifs en 1792, 28 % en 1760), mais surtout la concentration de la fortune et de ses détenteurs. La coupure entre les détenteurs du capital économique et intellectuel s'est radicalisée par la progression d'un quasi-prolétariat de chambrelans et de salariés à la tâche. La ville, à peine touchée par la circulation et l'échange, a mis au travail une main-d' oeuvre enlevée à la campagne, mais « dans l'impression que seule la reproduction simple des biens était possible217 ».

Circulation et échange ont été les ferments du développement économique, comme ils président à son ouverture architecturale. A partir de là, les habitants entrent dans une autre sphère. La ville devient instrument de communication, elle informe et déforme ses utilisateurs. Elle fait éclater les conflits d'intérêts et l'antagonisme des groupes professionnels et culturels, l'accroissement de l'utilitarisme avant même que ne s'imposent les structures de l'âge industriel. De nouvelles relations démographiques se manifestent et de nouveaux rapports à l'espace, report du mariage, greffe de l'hygiène et de la médecine sur le quotidien, à Caen comme ailleurs. Ce qu'observe son historien, du changement économique à l'évolution démographique, c'est le rôle de la ville comme indispensable médiatrice culturelle.

Avec Lyon, le sommet de la pyramide urbaine est atteint : 97 000 habitants vers 1700, 146000 vers 1785, avec une accélération notable après 1750. Seul l'apport extérieur a permis cet accroissement qui puise ses ressources dans les paroisses de la généralité, plus rarement au-delà, mais qui s'opère massivement avec l'accord et sous le contrôle des autorités. Nécessité fait loi, car Lyon et sa fabrique ont besoin, pour le travail de la soie et pour la totalité des activités induites, de deux types de main-d'œuvre totalement différents: l'apprenti, qui peut un jour remplacer le maître; les filles et les femmes, qui sont indispensables aux métiers soyeux mais dont l'entrée n'est pas contrôlée. Dans le premier cas se joue l'avenir des fils de maîtres lyonnais. Il est lié à la production et à ses aléas : c'est alors que la ville est devenue capitale européenne de la soie. Son succès est celui du luxe, du renouvellement, du talent des dessinateurs, de la mode. Dans cette perspective, l'apprentissage des paysans grossiers commence tôt et s'achève tard, et c'est pourquoi, aux côtés des laboureurs et des vignerons, on trouve les gens aisés des villages, artisans, bourgeois, empressés à caser leurs fils dans les ateliers de la métropole.

Les nouveaux Lyonnais se fixent par le mariage, et, selon les professions et les statuts, avec plus ou moins d'amplitude : 40 % des ouvriers en soie sont nés fils de la ville, mais 80 % des maîtres fabricants et les trois quarts des négociants. Dans le cas des filles célibataires, la ville a attiré des servantes sans qualification qui sont menacées dans leur vie chaque année – car le métier est dangereux – et continuellement remplacées, comme le prouvent amplement les registres de l'Hôtel-Dieu. Lyon vit donc sous le signe de la mobilité et celle-ci est une réponse à la demande économique; elle est principalement portée par une volonté d'établissement, par l'espoir de troquer la misère des campagnes contre le maigre mieux-être citadin, ou par l'idée que la ville autorise plus de performance sociale. Le dernier prévôt des marchands est né d'un père dauphinois et anobli après la naissance de son fils : Louis Tolozan. Si ce cas exceptionnel est le symbole de l'ascension possible en deux générations, ce qui importe avant tout, c'est l'ampleur du mouvement, et le fait que dans presque toutes les strates sociales, avec le siècle, les Lyonnais de naissance sont inférieurs aux immigrants. Le nombre total de ces derniers, enlevés pour les quatre cinquièmes au Lyonnais, au Bugey et au Dauphiné, a pu dépasser 120000, avec les possibles départs, sans doute plus, ce qui entraîne une conséquence culturelle de taille: la coexistence de populations d'origines diverses dans la ville, dans les rues, dans les maisons.

Rue de la Barre, dans un recensement de la fin du XVIIIe siècle, on saisit cet effet melting-pot. Le cabaret situé à l'entrée de la rue est tenu par deux vignerons de Millery. La seconde boutique est celle d'un fripier dauphinois ; le propriétaire, lui, est arrivé soixante ans plus tôt du Bugey et il vit à l'entresol. D'étage en étage, on rencontre un bourgeois franc-comtois marié à une Suisse, un tourneur sur métaux du Bugey, un voiturier de Saint-Étienne, des journaliers de divers villages du Lyonnais, un coiffeur arrivé de Nevers, un ébéniste de Vesoul, un maçon auvergnat, un marchand forain de Guéret. Au cinquième étage, un ouvrier chapelier du Lyonnais, un affaneur forézien, un autre chapelier dauphinois.

Trente-six foyers, et seulement six natifs de Lyon! Le brassage qui correspond à l'appel fait de la ville capitale ce lieu de transformation où tout peut se jouer. Toutefois, la ville n'a pas redistribué les cartes avec équité. L'étude de l'impôt montre les progrès de l'opposition des quartiers pauvres et des quartiers riches, Pierre-Scize ou le Plâtre. L'analyse des capitations des sources notariales révèle l'accroissement des écarts sociaux : journaliers, domestiques, métiers féminins en forment l'assise, de 15 à 20 %, les ouvriers en soie le quart, l'artisanat le tiers; restent au sommet quelque 20 à 25 % identifiables avec les notables de la fortune et du rang, négociants, gens de robe et de talents divers, ecclésiastiques. L'imposition moyenne passe de 2 à 3 livres pour les trois premiers groupes, à 9 livres pour les artisans, à 50 livres pour la notabilité.

Dans la hiérarchie urbaine, les multiples activités sont liées à la fabrique, aux ateliers, aux boutiques et aux comptoirs; c'est socialement un groupe hautement nécessaire dans sa diversité, qui prouve à quel point la ville métropole dépend de son commerce: directement plus des deux tiers de la population, plus encore chez les actifs. En même temps, la hiérarchie sociale confirme les privilèges traditionnels : c'est la noblesse qui arrive en tête pour les revenus et pour la dépense. Tout se passe comme si elle demeurait le modèle dominant, en dépit de son origine récente et des liens qu'elle continue, par alliance ou directement, à entretenir avec le commerce. Dans une ville qui reste marchande et bourgeoise, la prospérité creuse les différences entre la minorité des riches et la masse des pauvres et des travailleurs : dans chaque métier, l'enrichissement profite aux maîtres et à ceux qui contrôlent l'ascension sociale des compagnons. Dans la fabrique, le bénéfice des marchands se fait sur la stabilité du salaire ouvrier. Le résultat de ce monopole bourgeois est que la société lyonnaise, si mobile pour son renouvellement démographique, est quasiment fermée. Autrement que dans la ville d'Ancien Régime éveillée à la croissance, comme Caen, on voit s'instaurer une économie et une société de classes. Mais ici comme ailleurs, la transformation des ruraux en citadins est l'acquis le plus essentiel218.

Concluons sur un retour à la relation ville-campagne : elle exprime autant de solidarités que de conflits ; l'exploitation du monde rural est à la fois le moteur – on ne peut rien sans elle – et le frein du développement. Les vieux liens entre villes et campagnes perdurent, ils se traduisent dans les comportements, même si les images littéraires ridiculisent traditionnellement le rustique et anoblissent le citadin. Le calendrier de la vie conserve en ville ses relations avec celui des moissons et des vendanges, en dépit des murs. Même si on renverse les enceintes, la ville pénètre tous les jours la campagne et la campagne envahit la ville; la fermeture des portes qui laisse les jeunes Rousseau passer la nuit dehors exprime encore l'inquiétude et la volonté de contrôle. L'immobilisme de la campagne est progressivement modifié par l'extension de la proto-industrie et par les mouvements du commerce, et l'existence même de la ville est fonction de la capacité productrice – agricole d'abord, industrielle ensuite – des plats pays. La ville tire son croît démographique des populations rurales, et ce n'est que dans les périodes de crise que l'on s'en plaint et que l'on bannit les errances. Mais, parallèlement, la charité et la richesse urbaines attirent les vagabonds. La ville fabrique alors simultanément l'échec et le succès; elle repousse en même temps qu'elle séduit, quand le mariage n'a pas fixé le nouvel arrivant. Là se joue l'enjeu que les économistes traduisent en termes d'attraction ou de répulsion (pull factor or push factor), là se joue la réponse en termes d'emploi et d'adaptation des conduites.

Par rapport au royaume profond, le royaume des villes est toujours économiquement marché acheteur et marché vendeur. Il contrôle une part de la propriété et se nourrit du prélèvement des revenus paysans; une part seulement, en salaire et en avance, revient à la campagne, et la ponction fiscale qu'exerce la ville réduit l'effet de la redistribution: c'est elle qui finance les équipements et les routes, mais les campagnes déboursent proportionnellement plus que les cités. La campagne et son travail ont payé le royaume du progrès. La relation ville-campagne est placée sous le double signe de l'accroissement des déséquilibres et de l'exploitation inégale d'une part, de la réduction des inégalités et du développement économique et culturel d'autre part. On ne peut négliger l'effet stimulant de la consommation urbaine qui permet de casser le cercle de la stagnation. La demande de Paris et des métropoles régionales a contribué à la transformation de l'économie rurale, à la diversification des goûts, à la diffusion d'exigences de plus en plus raffinées. Tout passe d'abord par le réseau des villes avant de toucher bourgs et villages. En ville se mettent en marche des mécanismes d'acculturation sur lesquels il faut revenir.


Données du changement urbain

Si la ville a une efficacité quant à la transformation des hommes, c'est qu'elle est un autre espace vital et culturel, et que la vie s'y organise autrement. Elle a ses dimensions propres, ses rythmes, son sens du normal et de l'anormal. La principale caractéristique est la proximité des hommes les uns par rapport aux autres et l'implication mutuelle de leurs existences. C'est pourquoi l'on retrouvera la ville au centre des manifestations d'un ensemble de sociabilités qui permettent cette entrée de chacun dans le discours de tous. Deux traits frappent particulièrement en ce qui concerne l'éloignement de la campagne et la dénaturation progressive des citadins: la ville ne vit ni aux mêmes rythmes, ni avec les mêmes rapports à la nature, au végétal, à l'animal, parce que la population s'accroît, que le bâti s'étend et que les horizons ruraux s'écartent ; plus lointains, ceux-ci peuvent se parer de couleurs chimériques et le rapport ville-campagne s'inverse, mais c'est au terme d'un mouvement qui a fait de la coupure nouvelle le signe d'un état supérieur en qualité, moins soumis que celui du campagnard aux servitudes des travaux et d'une condition sans recul. La ville est un lieu de développement, un centre nerveux où se regroupent les énergies pour la transformation du monde matériel, spirituel, intellectuel : « L'air de la ville rend libre ! » Cette vieille constatation est portée au XVIIIe siècle par une triple capitalisation : celle de l'accroissement des avantages culturels urbains, dont témoignent les pratiques de lecture ; celle du basculement dans les références lettrées d'une image de la ville ancienne, civilisatrice, à une représentation plus fonctionnelle et en même temps plus contestée ; celle enfin de la survivance de pratiques politiques municipales où peuvent se révéler de nouveaux conflits219.


LES PRATIQUES URBAINES DE L'IMPRIMÉ

On a vu le public des lecteurs s'accroître aux champs. En ville, en province comme dans la capitale, la présence du livre et les pratiques de la lecture progressent plus encore. D'abord, parce que l'avantage scolaire urbain a élargi la population ayant conquis la capacité de lire, laquelle peut, en ville plus aisément qu'au village, s'acquérir ailleurs qu'à l'école. La cité a été favorable à la formation d'un public de lecteurs virtuels, ni acheteurs de livres ni lecteurs assidus ou virtuoses, mais apprivoisés à la lecture des imprimés multiples que la ville rend plus accessibles. Trop longtemps d'ailleurs, on a restreint la lecture au seul parcours livresque et oublié les imprimés, que porte un réseau de pratiques culturelles et sociales qui leur donnent sens. Ce qui organise la circulation et l'appropriation des imprimés, accélérées au xvme siècle, c'est la tension centrale entre les gestes privés et la définition d'espaces et d'usages collectifs ; ce qui s'affirme entre les deux domaines, c'est un changement d'assiette et d'équilibre qui traverse les pratiques et oriente les représentations. Deux styles de lecture partagent les citadins : l'une individualisée, l'autre articulée sur la sociabilité familiale, laborieuse ou lettrée. Par rapport aux habitants des campagnes non seulement ceux des villes accèdent à une disponibilité plus forte, mais celle-ci les introduit dans de multiples voies qui ouvrent sur le changement.


Possession privée du livre

De nombreuses études fondées principalement sur les inventaires après décès permettent de mesurer la croissance, même si les indices utilisés ne sont pas toujours clairs. Ainsi le pourcentage d'actes comportant au moins un livre : dans les villes de l'Ouest (Angers, Brest, Caen, Le Mans, Nantes, Quimper, Rennes, Rouen, Saint-Malo), il est de 33,7 % au XVIIIe siècle; à Paris, vers 1750, il est de 22 %. Comment expliquer qu'un petit quart des Parisiens soient possesseurs d'un livre au moins, alors que les provinciaux les dépassent? On peut conclure à une pratique notariale plus négligente par suite de l'habitude, mais surtout au fait que Paris est déjà entraîné dans une culture de l'imprimé où le livre est un élément à côté d'autres – le canard, le libelle, le placard, l'affiche. La possession du livre s'est accrue, mais elle est irrégulière – dans l'Ouest, elle est au même taux en 1788 qu'en 1728 : 35 % – et varie en fonction de l'évolution qui transforme la population des villes et les modalités de l'alphabétisation. Au XVIIIe siècle, une première limite a été franchie ; au-delà, la culture imprimée a ses reculs comme ses avances.

L'inégalité qu'on constate suivant les villes et les époques caractérise aussi les conditions. A Paris, vers 1700, le taux de possession est de 13 % pour les salariés, 32 % pour les gens de robe et 26 % pour la noblesse des gentilshomrnes ; dans la seconde moitié du siècle, les scores des mêmes catégories atteignent 35, 58 et 53 %. On mesure les gains de tous et ceux du peuple. Ils se sont faits selon deux règles qui ne souffrent que peu d'exceptions : plus la moyenne économique d'une catégorie sociale est élevée, plus grand est le pourcentage de ses membres possesseurs de livres; à l'intérieur d'un même groupe, la proportion des propriétaires de livres croît avec l'importance des fortunes. A Paris, à Lyon, dans les villes de l'Ouest, ces régularités sont vérifiées et elles montrent la pénétration large du livre – vers le peuple, l'artisanat – en même temps que l'accroissement en volume des collections. Il y a plus de lecteurs, plus de livres isolés, plus de bibliothèques importantes ; le nombre des textes offerts s'étoffe, ce qui n'est pas sans effet sur la modalité de lecture elle-même.

Un autre élément de la pratique urbaine est l'infléchissement au XVIIIe siècle des traditions de lecture qui caractérisent les groupes socioculturels. Ainsi en va-t-il du clergé citadin. Entre Paris et la province les différences sont grandes, dans la taille des collections et surtout dans leur ouverture. L'uniformisation générale des lectures cléricales est portée par la pédagogie religieuse : elle est conforme à une volonté de réforme qui compose à Paris avec d'autres traditions ; le chanoine et le curé parisiens sont moins conservateurs. Le privilège nobiliaire existe aussi en ce domaine, mais il admet des infractions nombreuses, pour les moins riches, les cadets, les veuves. Ce qui domine partout ici, c'est le fort contraste entre la tradition des familles de robe et celle des familles d'épée : durant le siècle, la progression est valable pour toutes, mais elle est plus nette pour les premières, même si les secondes bénéficient d'un effet de rattrapage. La distance ne s'annule pas, qui souligne les différences de contenu par rapport aux lectures religieuses ou historiques. Les bourgeoisies lectrices, celles des talents et celles des négoces, ne sont pas moins différentes : chez les unes, le livre professionnel prévaut, mais les collections s'ouvrent de plus en plus à l'histoire, au théâtre, au roman ; chez les secondes, l'utilité rassemble les livres de commerce et d'économie, et le désir d'évasion les nouveautés romanesques et poétiques ainsi que les récits de voyage. Dans le peuple, le religieux domine, surtout quand le livre est unique, mais il y a des signes d'élargissement à Paris, à Lyon, dans l'Ouest urbain. Ce qui compte au total, c'est l'accumulation, la rencontre de styles différents et de choix variés, les habitudes induites qui donnent place et familiarité à la lecture.


Accès publics et inflexions des pratiques

Plus que dans les campagnes, le possible accès au lire ne se réduit pas à la seule possession privée : le livre lu n'est pas toujours un livre possédé et le XVIIIe siècle a vu se multiplier les institutions et les pratiques qui facilitent ces lectures de livres non détenus en propre. Les prêts et les emprunts se pratiquent entre amis et relations, souvent à travers des chaînes d'emprunteurs avides d'accéder à leur tour à tel ou tel ouvrage. En témoignent les correspondances, voire les bibliothèques elles-mêmes, quand plusieurs exemplaires peuvent faciliter les prêts. Les bibliothèques publiques se sont ouvertes plus largement. La France littéraire de 1784 en dresse le tableau, où la capitale arrive au premier rang avec dix-huit collections, religieuses surtout mais aussi laïques ; une vingtaine de cités possèdent au moins une bibliothèque publique, celle du collège comme à Lyon, celle de l'académie comme à Rouen, celle des couvents. Le processus est partout animé par l'ouverture des grandes collections religieuses – ainsi Sainte-Geneviève à Paris –, par celle des grands collectionneurs auxquels le roi a donné l'exemple et par le civisme lettré qui transmet par legs et fondations les collections privées aux institutions municipales; c'est le cas, à Lyon, des fonds Aubert, Brossette, Adamoli.

Sur ce premier réseau, destiné surtout aux lettrés, s'en greffe un second : celui des cabinets de lecture et des boutiques de libraires qui ouvrent un « cabinet littéraire ». On y peut lire sans acheter et la lecture crée des acheteurs. Enfin, partout apparaît, à l'initiative privée, surtout dans les villes commerçantes, la « chambre de lecture » qui regroupe des associés cotisant pour lire, discuter et s'informer, mais sans protocole. A la fin de l'Ancien Régime, on va les trouver presque partout aux confins des sociétés de culture. La faim de lecture, le besoin de s'instruire suscitent les initiatives, celles des loueurs de livres à la journée qui démembrent les livres à succès comme l'Héloïse, celles des loueurs de journaux et de gazettes, celles des lecteurs à haute voix des imprimés. La fièvre des créations, le mouvement lancé animent la réflexion réformatrice sur ces lectures publiques. Deux exigences s'y rencontrent : celle du contrôle d'une lecture proliférante pour le bon comme pour le pire, qui s'exprime dans l'utopie de Sébastien Mercier ; celle des projets thésaurisateurs de la bibliothèque – lieu sacré rassemblant tous les livres – qui s'énoncent dans les projets d'architectes comme Boullée. Au cœur de la ville, la bibliothèque-temple doit mettre tous les savoirs à la disposition de tous.

En même temps que l'accès au livre s'est intensifié, les pratiques urbaines s'infléchissent. Acte privé, intime, la lecture est mise en scène dans la peinture, par Fragonard, par Baudouin, par Hubert Robert, comme le signe d'un investissement intense. Le livre va accompagner le portrait et sa symbolique, et induit simultanément des transformations du lieu et des gestes qui s'inscrivent dans le confort mondain. On y voit un signe de gratuité, de frivolité qui caractérise les mœurs urbaines, alors que la lecture est chose sérieuse, implique la participation active des lecteurs, modifie leurs pensées. C'est ce qu'enseigne Rousseau à ses lecteurs, à ses lectrices, à ses correspondants. C'est pourquoi les écrivains et les artistes, Rétif ou Greuze, proposent en opposition des scènes où la parole d'un médiateur, le père de famille essentiellement rural, fait circuler le contenu pour les illettrés ou les mauvais lecteurs. Il y a là une figure inversée, communautaire et transparente, de la lecture urbaine silencieuse, individuelle, notable.

En ville, de nombreux intermédiaires font circuler une parole qui dit l'écrit : le marchand de chansons, l'afficheur qui fait entendre une première lecture d'un texte qui sera placardé pour un autre déchiffrement, les auteurs de textes séditieux qui pullulent en temps de crise politique et religieuse. Il n'est pas jusqu'aux sociétés riches et savantes qui ne fassent place aux lectures d'ensemble ou à haute voix : elles ont lieu dans le cadre familial comme dans l'assemblée académique ou amicale. Le peuple urbain lui-même accède collectivement, dans les ateliers, les garnis ou la rue, à l'écrit déchiffré en commun ; avec le temps s'accroît son bagage d'occasionnels, d'images pieuses et utilitaires, de canards, matériaux plus humbles et plus éphémères, d'almanachs ou d'étrennes. Le XVIIIe siècle a vu l'élargissement des publics, la montée des lecteurs de peu, la prolifération des institutions. Mais, à partir des villes, les imprimés circulent dans les campagnes, et la différence tend à s'atténuer. La diffusion accrue a des effets possiblement contradictoires : d'un côté, elle permet d'inculquer les nouvelles disciplines, celles de la foi, de la civilité, des métiers de l'économie ; de l'autre, elle autorise le désenclavement des esprits qui, par l'information saisie ou la fiction investie, peuvent échapper aux répétitions d'un quotidien étroit. Ce faisant, l'imprimé perd de sa valeur symbolique, alors qu'il gagne en efficacité utilitaire. Une différenciation accentuée dans les modes d'appropriation, une recherche de distinction est entraînée par la vulgarisation des objets.


Images de la ville, métaphores du changement

L'accroissement des lectures urbaines rend également sensible la transformation qui frappe les représentations de la cité, tant dans leur vulgate culturelle que dans leur acception économique. Le mécanisme de la ville, métaphore qui fonctionne dans le couple ville-campagne – où K. Marx a pu lire le destin de la société occidentale : « La division du travail à l'intérieur d'une nation entraîne d'abord la séparation du travail industriel et commercial d'une part et du travail agricole d'autre part ; et de ce fait la séparation de la ville et de la campagne et l'opposition de leurs intérêts 220 » – sépare tout autant des pratiques culturelles que des espaces et des formes du travail. Ce qui se joue au XVIIIe siècle, c'est le passage d'un discours culturel à un discours fonctionnel ; la mue des représentations et des thèmes rhétoriques montre comment l'opinion collective s'empare de la cité et de ses fonctions à travers un nouveau filet de relations et une nouvelle grille de lecture221.

La ville de l'âge classique est avant toute chose lieu de civilisation, espace où souffle l'esprit. A partir des sources littéraires (mais les administrateurs ne parlent pas un autre langage), ce qui compte dans la cité – miroir, microcosme de l'univers –, c'est la beauté des édifices, le charme de ses sociétés, l'érudition de ses savants. Depuis la Renaissance, les rhétoriques de tous ordres véhiculent cette promotion par l'urbanité, individuelle et collective ; les esprits éclairés résident dans les villes, dont ils expriment le renouvellement ; les mots « païen » et « paysan » qualifient souvent une même arriération. Toutefois, à l'unité de la vision culturelle ancienne se substitue dès la fin du XVIIe siècle une pluralité de points de vue : la ville est une histoire variée, c'est une accumulation de destins, c'est un centre économique, c'est un lieu d'éveil. Le cortège des définitions s'étoffe.

Du côté des lettrés, des savants, les thèmes recensés donnent à réfléchir sur les fonctions urbaines. Le père Charles Gabriel Porée, frère du maître de Voltaire, écrit à Caen pour les Nouvelles littéraires un Discours sur la naissance et le progrès des sciences, en 1744 ; il y souligne l'analogie entre la beauté et la symétrie de l'organisme urbain et les canons du corps humain. La ville doit avoir la « beauté de l'utile » et il importe de réfléchir à la forme, à l'aménagement de la cité pour qu'elle conserve son attraction sans entraîner d'effets corrupteurs. A la même époque, J.-J. Rousseau conçoit déjà ce qu'il exprimera dans la Nouvelle Héloïse en une même pensée qu'organisent symétriquement l'apologie de la ville modeste, proche de la nature, et la critique des capitales délétères, – Paris en tête, ruine des mœurs et de l'espèce. L'écho de cette évolution apparaît dans les concours poétiques qu'organise l'université de Caen, et dont on retrouverait d'autres exemples à l'horizon des académies. De 1666 à 1792, un bon millier de poèmes, 25 000 vers, 278 auteurs majoritairement caennais (71 %) représentent bien l'attitude des classes aisées, dont l'évolution urbaine a favorisé le regroupement. Jusqu'en 1740, Caen s'identifie à Athènes et c'est la capitale des muses ; après, de multiples thèmes organisent la poésie scolaire, le gouvernement de la cité, son programme de grands travaux, l'enrichissement de tous, les devoirs d'assistance, en même temps que s'amplifient l'éloge de la nature et la critique de la ville populeuse. La ville devient alors l'occasion d'une double concélébration : celle de la monté d'une vision organiciste et biologique qui réorganise en système les mots du langage traditionnel des métaphores corporelles appliquées à la description du monde – on lit là l'ascension des milieux médicaux –, et celle de la nature retrouvée dans le culte des élites pour fuir les problèmes nouveaux créés par la croissance urbaine, le débat à la fois moral et économique qui correspond au poids inavouable de la misère sociale. A l'horizon de Paris, les observateurs moraux, Rétif et Mercier, bons élèves de Rousseau, portent témoignage de la même diversification : tout les intéresse dans l'organisme urbain, avec la même méfiance pour la séparation activée des pauvres et des riches, avec la hantise des bas-fonds où le peuple déshumanisé perd sa qualité, avec enfin une vérité nouvelle pour l'avenir– l'arcadie paysanne est le futur de l'homme.

Il n'est pas jusqu'à la littérature de colportage qui, à sa façon, n'ait participé au débat. Une petite centaine de livrets, constamment repris par les mêmes éditeurs depuis le XVIIe siècle, organisent un corpus de représentations qui se diffusent ainsi des villes aux campagnes. La figure qui domine ces ouvrages dont les genres sont fixés – les « embarras », les « tracas », les « cris », les « misères » de groupes sociaux – est celle de la « ville spectacle » : ils montrent une ville kaléidoscope, telle que Paris ou Rouen, à travers une histoire de progrès, mais surtout à partir de multiples tableaux d'impressions. Les textes visent une pédagogie de la ville acculturante : par ses monuments, ils exaltent sa civilisation ; par ses commerces et ses trafics, son utilité. Ils donnent autant à rêver à ceux qui ne franchiront jamais la distance qui sépare le village de la cité, que de raisons d'espérer et de croire, donc de bouger, à ceux qui sont prêts à l'aventure. Le livret populaire, parce qu'il se lit partout, et plutôt dans le peuple, inscrit les valeurs de la ville dans la culture de tous à travers le jeu du vu et du cru, du faire-voir et du faire-croire, de l'imaginaire et du réel. Les expériences sociales de chacun peuvent y prendre un sens.

Mais également, de plus en plus, l'insistance sur l'embarras, l'instabilité, le blocage social, le conflit dont parlent les « misères », l'accentuation des brouillages des normes morales ou vestimentaires qu'évoquent les superbes séries des Cris de Paris222, deviennent moyen de faire rire ou réfléchir à partir des nuisances. Le discours sur la ville de la Bibliothèque bleue interroge son devenir, promeut les apprentissages, ceux des normes, mais aussi ceux des transgressions. Ce n'est pas une littérature immobile, mais un espace de modifications et de changements lents et relativisables aux conditions des lecteurs qui peuvent les saisir à travers de multiples registres, et ainsi mieux les maîtriser. La peur sociale peut s'y discerner aussi bien que les voies du rêve populaire pour un monde meilleur. A la fin du XVIIIe siècle, la lecture populaire de la ville comme les déchiffrements de l'organisation urbaine ne peuvent être que pluriels et multiples.

Dans le même sens va le glissement qui s'opère au sein de l'interprétation de l'économique urbain, fécondant l'œuvre des urbanistes et des aménageurs – fonctionnaires, médecins, ingénieurs, architectes. Le fonctionnalisme qui imprègne toutes ces disciplines et tous ces modes d'action participe d'un mouvement qui fait de la ville une catégorie à part car elle illustre la relation qui existe entre la circulation des richesses, l'accumulation des hommes, le rassemblement des consommations et le développement des villes – bref, la façon dont la ville est devenue un multiplicateur223.

Dans la ligne d'une réflexion commencée avec Cantillon (Essai sur la nature du commerce en général, 1720-1730 mais publié en 1755), poursuivie par Condillac (Le Commerce et le gouvernement considérés relativement l'un à l'autre, 1776) et portée à son apogée par A. Smith, dont la traduction est immédiate et la diffusion accrue par l'usage qu'en fait l'auteur de l'article « Ville » dans la partie « Économie politique » de l'Encyclopédie méthodique éditée par Panckoucke en 1788 : la ville résulte de la division du travail et de la propension naturelle des hommes à l'échange. Elle relève d'une théorie spatiale de la production où travail et capitaux cherchent les emplois les plus avantageux, où le champ urbain se hiérarchise selon la proportion d'accumulation, où les villes ne sont pas toutes productives à la même enseigne, où la ville de commerce s'oppose à la ville rentière. Quand les revenus l'emportent, la fainéantise prévaut ; quand ce sont les capitaux et l'investissement productif, c'est l'industrie et le développement224. Les analyses de l'économiste anglais trouvent leur écho renversé chez Condillac : cette fois, le principe de classement n'est plus la production, mais la consommation et la circulation, le lieu de l'échange et des diffusions monétaires et commerciales. S'ensuit l'intérêt pour une théorie organiciste et fonctionnelle où l'on voit les équipements faciliter les circulations. C'est en ces termes – médicalisés – que Quesnay, disciple de Boerhaave, a décrit l' « obstruction urbaine » causée par l'accumulation sans redistribution des richesses vers l'agriculture et la reproduction naturelle225.

La ville doit alors garantir un optimisme de communication pour assurer sa fonction, surtout dans le domaine du savoir et de l'économie. Le savoir moderne ne s'accommode plus de l'isolement et tout un versant de la pensée urbaine opère le transfert des communications sociales du domaine de la culture à celui de l'économie. La culture de l'imprimé prend ici un sens encore plus neuf, puisque désormais elle ne peut plus reposer sur la seule thésaurisation des connaissances puisées dans des livres, mais sur leur mise en relation : la ville doit rapprocher les savoirs, les confronter, les faire jouer entre eux. Le commerce se situe maintenant à l'articulation de deux raisonnements : dès lors que converser et se connaître relève de la sociabilité et de la culture, l'échange des labeurs et des biens peut appartenir à l'économie politique et la ville jouer son rôle d'accélérateur économique. La cité entraîne les transferts, crée de la valeur, assure la redistribution des richesses – contrairement aux physiocrates, c'est ce que plaident Cantillon et Condillac –, engendre une « révolution des manières de vivre ». Deux mouvements vont s'y rejoindre pour Condillac : l'un, provoqué par les agréments de la consommation, amplifie l'attraction urbaine et provoque à nouveau l'accroissement et la diversification de la consommation ; l'autre attire la production rurale dans la sphère de gravité urbaine et l'augmentation de la demande accélère la production agricole, la hausse des revenus et des baux que touchent les propriétaires. Un second mouvement de croissance peut alors suivre.

C'est aussi pourquoi la pensée économique urbaine va casser le schéma de l'organisation de l'espace en circonscriptions juxtaposées, isolées, établissant ses préoccupations principales aux frontières, et le remplacer par une vision spatiale. Dans le circuit économique, la variation des prix entraîne celle des productions et déclenche les cercles successifs de la mise en valeur. L'économie marche à la demande et non plus à l'offre, comme dans la tradition mercantile et dans l'économique chrétien et moral. La relation entre les cités se construit du haut en bas, selon leurs fonctions226.


POUVOIRS URBAINS, COHÉSIONS ET CONFLITS

L'administration de la ville met en valeur la rencontre des conflits et des libertés. Cette organisation, symbole même de la cité, contribue par ses pouvoirs et ses interventions à la cohésion sociale et au développement. Mais c'est un enjeu de compétition, parce que les groupes sociaux, nobles et bourgeois, se disputent le gouvernement urbain, parce que dans les conflits se définissent les choix favorables ou défavorables au développement. Là encore, une extrême variété de statuts municipaux, de types de gouvernement citadin, organise la trame urbaine. D'une façon générale, trois organismes se partagent les responsabilités : l'assemblée générale des habitants, qui rassemble de plus en plus les seules notabilités, députés de paroisses, de métiers, de corps, les conseils et le corps de ville. L'emprise du contrôle royal depuis le XVIIe siècle ne doit pas faire oublier la liberté partielle dont jouissent encore les villes. Quand, dans les années 1764-1765, le gouvernement réduit la diversité de ces institutions, il ne fait que reconnaître l'existence des traditions quasi républicaines contrôlées par les élites urbaines. L'étendue des pouvoirs urbains assure leur prestige et leur puissance : percevoir les impôts et en contrepartie défendre les privilèges fiscaux des cités, organiser les subsistances s'il le faut en taxant les paroisses du plat pays, gérer les tribunaux ordinaires, contrôler le commerce, administrer les métiers, veiller à l'urbanisme, accepter ou refuser les pauvres et les malades, surveiller l'enseignement, contrôler l'hygiène et les mœurs. Bref, la police du XVIIIe siècle répond à des exigences multiples qui trouvent leur règlement dans la tradition des Traités de police. Celui de Delamare est un modèle pour la France et pour l'Europe. C'est une forme de l'économie morale, vue du point de vue de la gestion de l'espace et des groupes.

C'est pourquoi ce sont des luttes sérieuses qui mettent aux prises les tenants de politiques contraires – souvent les privilégiés contre les dominés, mais aussi les nobles contre les bourgeois. A Caen, l'affrontement n'est pas toujours clair, parce que les groupes sociaux n'agissent pas selon les intérêts qu'on leur prête. On a vu l'enjeu du conflit dans les choix effectués en matière d'aménagement et nous y retrouvons notre propos. Le corps de ville, dominé par un maire noble gentilhomme et épaulé par six échevins dont deux nobles, deux vivant noblement et deux négociants, s'est le plus souvent opposé aux initiatives de la bourgeoisie active et des administrateurs royaux qui ont pu la soutenir. La municipalité a pu freiner l'ouverture à la circulation en défendant son patrimoine foncier, et en bénéficiant pour cela de l'appui des citadins qui l'utilisent. La ville, en favorisant de multiples usurpations de son domaine, s'assure une clientèle et entretient la pesanteur conservatrice. Contre l'intendance, contre les Ponts et Chaussées, elle part en guerre sur l'accessoire comme sur le fondamental ; d'où le conflit de la tutelle contre l'indépendance, du mouvement contre l'ordre, de l'intérêt des habitants contre le zèle des entrepreneurs. C'est dans la discussion sur les projets, et plus encore sur tout ce qui tourne autour de la fiscalité urbaine, que les oppositions se manifestent le mieux, et cela encore quand la noblesse s'est ralliée à la politique d'ouverture et de grands travaux.

Les freinages municipaux caennais ne se retrouvent pas partout au même degré. A Nantes, à Bordeaux, à Rouen, « changer la ville » rassemble les élites municipales et le négoce dans des opérations souvent banales d'entretien et de gestion, chaque fois que des intérêts spécifiques n'entrent pas en jeu. Dans le grand port normand, par exemple, la mésentente est moins évidente que la coopération. Ainsi peuvent s'édifier les politiques urbaines : construction de nouveaux quais, aménagement de halles et d'entrepôts, multiplication des percées qui renvoient le reflet de la ville moteur du changement, mais aussi création de monuments et d'équipements de prestige, promenades, places, fontaines, théâtres et concerts qui unissent les sociabilités anciennes et les nouvelles circulations.

On dispose, dans les villes de Flandre étudiées par Ph. Guignet227, de nombreux exemples qui confirment la position de la civilisation urbaine à la croisée des chemins et le rôle des oligarchies urbaines dans la gestion controversée des enjeux du développement. Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, les municipalités flamandes vivent dans une civilisation urbaine, sociopolitique, enracinée dans un modèle de pouvoir oligarchique non partagé mais répondant aux principes essentiels du populaire représenté par la sanior pars, fondée aussi sur les principes économiques du contrôle et religieux de la Contre-Réforme. Tout un dispositif d'économie sociale s'y épanouit par l'assistance et les corporations ; la compétition y est freinée. La crise de cette tradition, qui provient de l'accroissement de la tutelle centralisée et de la transformation économique, est tardive, lente, incertaine. L'esprit de tradition, de conservation, d'intervention se maintient d'autant mieux que les corps municipaux se renouvellent sans perdre de leur cohésion, que renforce la domination des groupes sociaux dont les membres vivent de revenus fonciers et de la rente, et ne doivent rien à l'échange ou à l'industrie. Le grand négoce s'est désengagé parce qu'à Lille, Valenciennes, Douai, Cambrai, la politique échevinale a en gros refusé d'accompagner les mutations manufacturières. Le cadre urbain est étroit et inadapté, même si le négociant peut en jouer à son profit.

Dans ce conflit, nous retrouvons notre interrogation de départ. Priorité de l'échange et priorité de la rente ne sont pas toujours compatibles. Les logiques nouvelles vident alors de leur substance les principes anciens de la solidarité urbaine. Les incidents éclatent et se répètent au tournant des années 1760. La France de l'immobilité, l'ordre des trois ordres sont confrontés à la force du changement par la montée de nouveaux réseaux, par la diffusion de nouvelles logiques de communication et d'information où l'imprimé sous toutes ses formes trouve sa place. Les villes ne sont pas toutes d'un côté, toutes ralliées aux logiques de solidarités et d'antagonismes nouveaux qui s'expriment au midi du siècle. La tension entre les mentalités collectives et les pratiques peut se diagnostiquer. Pour les modernes, l'outil urbain est porteur de valeurs fonctionnelles, ils choisissent le profit calculé ; pour les anciens, la sagesse est nostalgique, passéiste, pastorale et rurale. « L'apologie de la nature est de toutes les périodes d'urbanisation 228. » On le vérifie à juste titre quand la ville devient moteur du développement.



CHAPITRE VII


Le royaume réglé : Paris et les provinces

Dans l'organisation de l'espace, l'opposition de l'échange et du foncier, de la ville et de la campagne, ne suffit pas à cerner les spécificités et les mutations du XVIIIe siècle français. Une autre relation est au travail, centrale dans les débats intellectuels et le jeu des représentations littéraires, efficace dans les pratiques de gouvernement qui sont quotidiennes : le contraste province-Paris. Le président de Montesquieu, dans ses Pensées, l'illustre avec justesse en une formule expressive : « Dans la province, Paris, un pôle boréal pour vous attirer; l'intendant, un pôle austral pour vous chasser 229... » Dans ce rapport de force qui se joue entre les provinciaux – Montesquieu peut avec raison les représenter totalement – et les Parisiens – les intendants représentant localement le pouvoir royal –, c'est le rôle de la capitale qui est en cause. On devrait d'ailleurs dire : des capitales, car le problème n'est pas que français; il se pose partout en Europe, étroitement lié à la genèse de l'État moderne et au développement de ses institutions. Dans La Grandeur de la capitale, l'auteur de L'Esprit des lois développe son idée :


Une ville trop grande est extrêmement pernicieuse dans une république, les mœurs s'y corrompent toujours. Lorsque vous faites entrer un million d'hommes dans un même lieu, on n'y peut plus exercer que cette police qui donne du pain à un citoyen et qui l'empêche d'être égorgé. Mettez les hommes où est le travail, et non pas où est la volupté. Dans les États despotiques, la capitale s'agrandit nécessairement [...]. Le prince est un astre singulier : il échauffe de près et brûle de loin [...]. Dans une monarchie, la capitale peut augmenter de deux manières, ou parce que les richesses des provinces y attirent les habitants (c'est le cas où est un certain royaume maritime) ; ou parce que la pauvreté des provinces les y envoie [...]. Une monarchie qui a des règles et des lois n'est pas ruinée par la capitale. Elle peut même en tirer sa splendeur. Le prince a mille moyens pour remettre l'équilibre et ramener le peuple dans les provinces ; et, pour ne parler que de ceux qui viennent d'abord dans l'esprit, qu'il diminue dans les provinces les impôts sur les denrées, et qu'il les augmente dans la capitale ; qu'il laisse finir les affaires dans les tribunaux des provinces sans les appeler sans cesse à ses conseils ou à ses tribunaux particuliers ; qu'il renvoie en leurs postes tous ceux qui ont des emplois et des titres de quelques espèces qu'ils soient dans les provinces ; et qu'il fasse cette réflexion que, plus il y a de gens qui quittent un lieu, plus de gens encore désirent d'en sortir, parce que qui reste a moins d'agréments... »




Montesquieu, attaché aux réalités de l'histoire, observateur des liens qui unissent l'organisation politique, les peuplements et leurs mouvements ainsi que les richesses économiques, remet la question à sa place : le rapport capitale-province s'instaure quelle que soit la nature du gouvernement, et quels que soient donc les principes fondamentaux des sociétés politiques – républicaines, despotiques ou monarchiques –, mais les relations et les remèdes à apporter aux effets – qui, toutes choses égales par ailleurs, agissent avec un caractère fort comparable d'un régime politique à l'autre : effets néfastes sur la production, sur la population et les moeurs, sur la culture provinciale (soulignons le mot « agrément ») – sont en relation directe avec l'intervention administrative. Le roi et l'intendant, la capitale et les provinces: voilà les pouvoirs, les forces et les lieux qui organisent le jeu des institutions, la logique pratique d'une société politique. Pour Montesquieu, aucun doute, c'est l'un des aspects majeurs du contenu social de tout régime politique, c'est l'une des principales questions posées à la monarchie française au terme d'un siècle d'affirmation de l'absolutisme.

On a souligné à quel point il importe de réfléchir à l'originalité d'un régime politique qui – par absence d'une construction constitutionnelle d'où sont induits les institutions et leurs rapports, selon des logiques de hiérarchie d'intervention – est totalement installé dans la juxtaposition : des organismes anciens hérités du Moyen Âge y côtoient d'autres plus modernes fondés entre le XVIe et le XVIIe siècle. De cette construction sans unité – sinon sans principe de fonctionnement, car il y a au travail dans l'armature institutionnelle un « esprit des institutions » qui caractérise la France moderne, et que l' « esprit des Lumières » interroge au midi du XVIIIe siècle – résulte, outre la difficulté de saisir les modes de fonctionnement mentaux des contemporains dont on se demande toujours comment ils pouvaient se retrouver à travers l'agrégat inconstitué de peuples désunis dont parlera Mirabeau en 1789, la nécessité de comprendre l'incohérence et les conflits comme parties à plein sens de la culture politique d'un temps230 L'anatomie des institutions permet dans cette perspective de rendre compte des éléments constitutifs d'un ensemble qui se conçoit plus aisément à travers des métaphores organicistes (la tête, les membres, le corps) qu'en usant du vocabulaire de la mécanique (les moteurs, les courroies, les rouages) ou de l'électricité (l'émetteur, le récepteur, le réseau). G. Durand en a donné une analyse exemplaire et trop peu citée qui ouvre à la compréhension des différentes fonctions remplies par l'appareil d'État.

Le rappel de ces éléments principaux peut utilement suivre l'itinéraire proposé par Montesquieu, du pôle boréal attractif – car centre des décisions et des réflexions – au pôle austral des actions quotidiennes médiatisées par des hommes et des « corps », et où les très grands et les très petits problèmes forment – nous le savons tous pour l'éprouver ordinairement – un ensemble indissociable. Les décisions gouvernementales du pouvoir, le cadre banal des bureaux, les réactions et les pressions des publics sont les éléments d'une même chaîne à travers lesquels se révèlent des valeurs sociales, des croyances homogènes, l'indice d'une culture administrative et politique qui unifie et en même temps oppose les Français. Ainsi naissent les provinciaux malheureux et les Parisiens arrogants.


PARIS-VERSAILLES : LA MONARCHIE CENTRALISÉE

Au XVIIIe siècle, la France a réalisé aux yeux de l'Europe entière la perfection de l'État monarchique, l'organisation hiérarchique et institutionnelle qui permet le mieux la circulation du centre à la périphérie, à sens unique. « Un roi, des ministres qui ne sont que des commis, des conseils qui ne sont que des bureaux, un parlement qui politiquement n'est plus qu'un greffe, une hiérarchie de tribunaux et d'institutions financières appliquant les édits et exécutant les exigences du brevet de la taille autant que l'économie pouvait le supporter231. »

Ce modèle, qui a vu l'État monarchique s'imposer à la France turbulente de l'aristocratie, triompher de l'instabilité économique, survivre aux crises militaires du règne de Louis XIV, met en valeur deux principes : la cohérence loyaliste – mais comment s'impose-t-elle? – et la négociation des conflits récurrents, à la hiérarchie et aux velléités d'indépendance qui subsistent d'autant plus fortement qu'ils sont enracinés dans un principe supérieur commun : l'idée d'une société organique des corps et des états. Le rêve commun, c'est que le roi arbitre le destin des uns et des autres et maintienne un équilibre respectueux des traditions, des coutumes : pour la noblesse, la conservation d'une prééminence sociale et politique ; pour les bourgeoisies, une écoute favorable à ses intérêts divers et la garantie d'une mobilité sociale minimale ; pour les peuples, la protection et le bien commun qu'un bon père doit assurer à ses enfants selon l'ordre naturel.

Le règne de Louis XIV a, dans cette conception ancienne, été décisif en récusant le partage de l'autorité : plus d'États généraux, plus d'assemblées de corps (sauf pour l'allié majeur de la gloire monarchique : le clergé), plus d'assemblées de notables. Les classes dominantes ont été dépolitisées et, désormais, nobles et clercs, robins et notables bourgeois sont conviés au ralliement à un commun modèle, celui de l'unification par le centre des particularismes. L'enjeu, on s'en doute, est fondamentalement politique, mais il n'est pas que politique : il a son versant culturel avec l'unité de la langue et la définition dans l'académisme parisien et provincial d'une véritable idéologie politique de la monarchie absolue mais éclairée232.

Ce schéma une fois établi, deux problèmes se posent. D'abord, celui de l'efficacité réelle des principes dans les consciences et des pratiques confrontées à la réalité ordinaire et à ses obstacles – la distance, la variété des terroirs, des coutumes et des droits, la possibilité d'action face à l'aliénation de l'autorité judiciaire et fiscale dans le système des offices, la capacité intellectuelle des agents dont les intendants ne sont que les plus spectaculaires. Ensuite, l'histoire politique du XVIIIe siècle suscite une seconde interrogation plus profonde : à travers les hésitations du pouvoir et l'incapacité à trouver une direction ferme entre conservatisme et réforme, c'est la légitimité même du pouvoir qui est sujet de la crise. Les contestations dont naît l'Ancien Régime, « image tardive et désenchantée que se faisaient les élites d'un système qu'elles ne toléraient plus 233 », révèlent la montée des critiques et des intérêts particuliers oblitérant l'intérêt général. Les premières attaques de l'aristocratie, avec Fénelon et Saint-Simon, les références au christianisme, le recours systématique à l'histoire, le rappel de l'usage coutumier des ordres et des corps, esquissent avant 1715, une critique influente, au centre même de l'absolutisme. Elle marquera profondément le débat repris par les historiens – Boulainvilliers contre l'abbé Dubos, le libéralisme nobiliaire contre le libéralisme élitaire – et relancé par l'opposition des parlementaires à travers d'incessantes querelles où tout est prétexte à affronter le pouvoir central, la religion, l'impôt, la justice elle-même. Ce que l'on mesure dans ces oppositions – le despotisme éclairé, ou l'absolutisme éclairé qui convient mieux, contre les forces de conservation et les forces de progrès, entre les unes et les autres sans jamais choisir – exprime le dysfonctionnement partiel des institutions, le décalage entre les pratiques et l'esprit.


Les Conseils, expression de l'autorité

Ce qui unifie le royaume et la couronne, l'unité territoriale découpée sans logique, ni égalité, ni concordance par le puzzle des divisions administratives (bailliage, sénéchaussée, gouvernement, généralité, ressort des cours et des administrations), c'est la transmission de la souveraineté, l'État lui-même, réalité distincte de la personne royale, principe et lieu même de l'autorité, qu'authentifiait dans les anciens rituels la séparation des « deux corps » du roi, et qui survit au roi. « Je m'en vais, mais l'État demeurera toujours », disait Louis XIV peu avant sa mort. C'est, au-delà de l'abstraction des principes d'autorité, et par-delà l'illogisme apparent des institutions, la volonté d'action. Elle s'incarne à la fois dans des lieux de pouvoir et dans des hommes – un personnel qui tend à former une classe politique. Ce personnel est le moyen de la décision et de l'impulsion dans toutes les affaires, un groupe riche, solidaire, tentaculaire, qui ne désire que « pénétrer avec ses propres yeux dans le détail des affaires et de régler tout à Paris », comme le rappelle Alexis de Tocqueville234. Ce milieu est naturellement destiné à servir de cible à tous les mécontents, puisque le roi est presque toujours hors de cause – « il ne sait pas235 ».

L'absolutisme a hérité de l'antique principe du gouvernement féodal : pas de décision ni d'intervention sans consultation. A côté de la Maison du roi, l'organisme politique principal est le Conseil du roi, né dans l'antique Curia Regis des vassaux, des juristes et des scribes. La théorie pense le Conseil comme l'appendice intellectuel de la personne politique du monarque : « Mon Conseil n'est ni un corps, ni un tribunal séparé de moi : c'est moi-même qui agis par lui... », font dire les légistes à Louis XV236. Là se déclare la volonté du prince ; « il est un parce qu'il est le roi », et fonctionne comme une entité invisible, sans attribution à proprement parler, sans existence en dehors du monarque, et c'est lui qui, à chaque séance et suivant la nature des affaires, appelle qui bon lui semble.

La marche du pouvoir répond à deux logiques : d'une part, elle tend à faire reposer délibérations et décisions sur un groupe de fidèles serviteurs en éliminant les puissants, les princes et les grands aristocrates, au gré des besoins et des choix qui déterminent la faveur; d'autre part, elle ne peut se passer des « représentants nés », de droit ou de fait, certains grands officiers de la Couronne comme le chancelier ou le surintendant des Finances, certains puissants proches du monarque, la famille et les grands. La Régence a vu remonter le pouvoir des « représentants nés » ; Louis XV puis Louis XVI ont appuyé la puissance des légistes et des techniciens, sans toujours savoir refuser aux princes et aux grands. C'est que, dans la théorie comme dans la pratique, l'antique fonction du consilium déborde largement en amont comme en aval, et distingue le gouvernement de la monarchie du despotisme.

En amont, la conception large du Conseil fait entrer dans le jeu les consultations périodiques irrégulières, les États généraux, mais la page tournée en 1615 ne se rouvrira qu'en 1788, avec les assemblées de corps ou de notables. Plus généralement, le monde des cours souveraines – parlements, chambres des comptes et des aides – a son mot à dire et réclame en permanence le respect de son droit à remontrer et de son indépendance à juger. L'enregistrement des actes royaux, simple mesure de publicité des lois, justifie la pratique d'un devoir et d'un droit : la négociation des textes quant à leur écart par rapport à la tradition du droit public ou pour leur opportunité, quant à la possibilité d'amender et de modifier. L'échec de cette « diplomatie politique » traduit l'affirmation d'une divergence d'interprétation du droit de remontrance entre le roi et les parlementaires, officiers propriétaires de leur charge : pour le monarque, c'est l'exercice coutumier du droit élargi de conseil, non un moyen d'opposition ; pour les légistes, c'est un droit de contrôle, une participation à la puissance législative, et progressivement la conquête d'une capacité représentative où se lit toute l'ambiguïté de la culture politique ancienne – la défense du bien commun, de l'intérêt des peuples, incombe à la sanior pars, à des représentants du privilège détenteurs du pouvoir local et économique, défenseurs des intérêts particuliers.

En aval du Conseil, mais dans le Conseil, et après l'échec de la Polysynodie durant la régence de Philippe d'Orléans, le véritable organisme de décision est la poignée de conseillers choisis par le prince pour composer le gouvernement. Cette instance correspond à la tradition de distinction établie entre « conseils d'administration, de justice et de gouvernement ». Là se résolvent les affaires principales de l'État, là se décide en présence du monarque lui-même, entouré de ses hommes de confiance, investis des charges politiques et militaires, l'omnipotence de l'action gouvernementale. Le règne de Louis XIV a sur ce plan constitué l'étape cruciale, même si entre les différents organes des Conseils subsistent des passages et des échanges, notamment en ce qui concerne le recrutement et les possibilités de cumul.

Retenons l'essentiel. Le personnage principal de la hiérarchie gouvernante n'est plus, depuis 1660, le chancelier, incarnation de la conception judiciaire du pouvoir royal, dont le rôle est quelque peu restreint, transmis partiellement en cas de besoin au garde des Sceaux, bien que de très grands personnages aient encore occupé la place : d'Aguesseau, Lamoignon, Maupeou. C'est un officier, jouissant de privilèges financiers et symboliques exorbitants, les émoluments lucratifs du sceau. Grâce à son triple rôle d'initiateur, de censeur et de gardien de la loi (le XVIIIe siècle voit reculer son pouvoir sur le premier point), il exerce un contrôle capital à partir de la Chancellerie, notamment en matière idéologique ; chef de la justice et ordonnateur des décisions du Conseil privé, il demeure un rouage essentiel.

Au premier plan figure désormais le premier serviteur de la monarchie administrative, de « l'État de finance » ; le contrôleur général. Héritier de Colbert qui a concentré sur cette fonction un ensemble de charges, c'est un commissaire révocable et la formation connaît une forte instabilité : 16 titulaires sous Louis XIV, 15 encore sous Louis XVI, deux ans d'exercice en moyenne. Le roi le choisit parmi les conseillers d'État, les intendants de finance, mais aussi des personnalités représentatives de milieux divers : l'Église avec l'abbé Terray ou l'archevêque de Toulouse, Brienne, l'intendance avec Calonne, les affaires avec Law et la banque avec le protestant Necker (qui ne porte pas le titre). Si le contrôleur général n'ordonne pas les dépenses, s'il ne décide pas (c'est le roi qui entérine), il bénéficie d'un pouvoir de fait exemplaire, car il est l'orienteur de la politique financière : il prépare tous les actes fiscaux et économiques, il ordonnance les paiements par délégation de la signature royale, il exerce un pouvoir de direction.

Son autorité repose principalement sur les directions du Contrôle que dirigent les intendants de finance : Fermes et Aides, Domaines, Ponts et Chaussées, Hôpitaux, Tailles et Impôts, Trésor, Commerce. Leur pouvoir en matière de contentieux cause leur perte : en 1777, Necker les supprime en tant qu'offices et leur conserve seulement des fonctions administratives. Mais il n'est pas sûr que la réforme ait produit l'effet attendu237. C'est là un épisode qui traduit le conflit entre la docilité et l'efficacité, l'effet centralisateur et l'imagination réformatrice, autour de la fonction principale du contrôleur qui, par les questions d'argent, a attiré peu à peu à lui toutes les affaires 238. C'est là qu'au cours du XVIIIe siècle toute une partie des réflexions innovatrices ont été conduites avec des dynasties solides, les d'Ormesson, les Boullongne, les Trudaine. Par le budget, le Contrôle contrôle les secrétaires d'État et les ministres ; par ses pouvoirs fiscaux et réglementaires, il influence la politique économique – on le mesure avec Orry, on le voit plus encore avec Terray ou Turgot. L'ouverture et le changement se sont en partie et au fond joués dans ces bureaux animés et renseignés.

Autour gravite le monde des ministres et des secrétaires d'État, où la faveur royale peut désigner un acteur principal, ministre premier sans titre comme l'abbé Dubois, le duc de Bourbon, le cardinal Fleury ou plus tard Choiseul. Chefs de grands services, ils dirigent la guerre, la marine, les affaires extérieures, et le roi peut les promouvoir en les appelant au Conseil d'en haut et leur confier à tout moment plus ou moins d'autorité : ils sont au cœur des affaires, et à proximité de la source des faveurs, mais ils ne sont pas séparables de l'ensemble du Conseil qui peut rassembler ou disperser les uns ou les autres selon les types de séance ou les modèles de discussion. En « gouvernement », et le roi présent, ils siègent au « Conseil d'en haut » qui confère le titre de ministre d'État, une pension considérable et la confiance du monarque.

L'usage fait des secrétaires d'État des ministres. Ils peuvent s'asseoir au Conseil des dépêches, véritable cabinet des affaires intérieures que fréquentent les chanceliers. Ils vont au Conseil des finances, où rapportent les intendants et que dirige le contrôleur. Ils sont plus rares au Conseil de conscience, réduit après Louis XIV au roi, à son confesseur et à un ou deux prélats désignés. Tout le reste relève moins du gouvernement que de la justice et de l'administration. Le « Conseil d'État, privé, finance et direction » désigne la plus haute juridiction contentieuse, une sorte de Cour suprême aux pouvoirs délégués qui exerce la justice retenue et examine toutes les évocations ; il connaît le contentieux fiscal et toute l'administration courante.

Là s'accomplit l'œuvre de centralisation, dans la conciliation typiquement monarchique des principes de l'État de justice et de ceux de l'État de finance. De 4 à 5 000 arrêts par an permettent de mesurer et de suivre dans le détail l'action d'un milieu rassemblé par ses capacités et sa naissance. De larges assemblées, et de plus petites, réunissent ministres d'État, secrétaires d'État, quelquefois les princes, les ducs et pairs, les grands officiers, les conseillers d'État pourvus par lettres, à titres effectifs ou honorifiques, ainsi les gouverneurs de province, les laïcs et les ecclésiastiques, les maîtres des requêtes, les huissiers, les greffiers, les commis – peut-être 2400 personnes. De 100 à 200 assurent la continuité de toutes les affaires, préparées par les bureaux et les commissions régulières (les directions financières) ou extraordinaires (telles celles des péages ou de la réforme des réguliers). Par l'envoi des maîtres des requêtes en province, le Conseil émet ses prolongements partout, et instaure dans le royaume un ordre géopolitique, centralisé, qui paraît inscrit dans la nature. C'est la civilisation d'un territoire où le débat entre centralisation et décentralisation naît dans l'action administrative dirigée du centre à la périphérie, dans le contact avec la diversité ethnique et l'hétérogénéité géographique et historique239. Le XVIIIe siècle se situe à l'apogée de ce système où le royaume est administré par une classe politique gravitant autour du centre gouvernemental.


De la classe politique à la bureaucratie

C'est autour de la robe du Conseil que se crée l'unité d'un vaste groupe politique dont dépend l'avenir du royaume, et plus encore son présent. Le noyau de ce personnel étudié par Michel Antoine240 est le groupe des maîtres des requêtes, mais ce n'est que la partie la plus importante d'un ensemble qu'organise la complexité même du recrutement des Conseils. On y retrouve des titulaires d'offices, de charges, de commissions, d'emplois, bref tous ceux qui étaient acteurs principaux ou auxiliaires de l'œuvre administrative. Entre ceux que désignent la faveur personnelle et le roi, et ceux qui y arrivent par l'exercice des charges de l'État, il y a un mouvement constant et bien souvent l'esquisse d'une carrière.

La robe du Conseil rassemble tout ce qui a été, est ou sera maître des requêtes : les intendants, les conseillers d'État, une partie des ambassadeurs, les premiers présidents des cours, les secrétaires d'État, les ministres, le contrôleur général, le chancelier. L'omniprésence des maîtres des requêtes a frappé les contemporains. Ils sont par leurs origines institutionnelles liés à la justice, héritiers anciens des « juges de la porte » de la Curia Regis, et leur tribunal des requêtes juge nombre de causes renvoyées par le Conseil. Pour cette raison, le parlement de Paris, avec lequel ils ont beaucoup de liens, ne les aime guère ; ils y siègent assez peu, quand ils l'ont quitté sans abandonner leur office. Ils peuvent aussi siéger au Grand Conseil, compétent à côté du Conseil du roi et du Parlement en matière de justice contentieuse. Ils sont également proches de la Chancellerie, puisque aux audiences du sceau ils rapportent sur les actes à sceller et interviennent pour la représenter dans les chancelleries de province. Bref, ce qui les caractérise, c'est la polyvalence et l'omniprésence associées dans le service de préparation et d'exécution des ordres du souverain. Le chancelier d'Aguesseau disait à leur propos: « Ils ressemblent aux désirs du coeur humain. Ils aspirent à n'être plus ; c'est un état que l'on n'embrasse que pour le quitter, un corps où l'on n'entre que pour en sortir ; et quiconque y vieillit se sent tous les jours dépérir et tomber dans l'oubli. » La phrase masque le fait que beaucoup d'entre eux sont demeurés en poste sans bouger – 128 sur 309 de 1715 à 1774 –, mais elle souligne la montée d'un modèle de progression dans la fonction, d'une professionnalisation : 90 % des conseillers d'État de robe (ni clerc ni d'épée) ont été maîtres des requêtes. Trois caractéristiques principales marquent leur profil social : ils sont parisiens, nobles et issus d'un milieu fortement uni.

Parisiens: sur quelque 348 cas identifiés par Michel Antoine, 240 sont nés dans la capitale, et la majorité des jeunes magistrats ont fait leurs premières armes au parlement de Paris. La carte des origines est celle de la France des parlements et des cours qui donnent 2 à 5 élus, Lyon fournissant 10 maîtres et Bordeaux 8. C'est donc un corps ouvert, mais à travers la montée filtrée par les cours souveraines provinciales, à l'exception des conseils financiers (cour des aides et des comptes). Deux facteurs se conjuguent ici : l'intérêt de l'administration, pressée de disposer d'un groupe d'informateurs instruits par leur passage dans les cours provinciales de la diversité des coutumes et de la jurisprudence locale; l'ambition des dynasties familiales, qui favorisent l'ascension d'un des leurs à Paris puis au Conseil, tels les La Bourdonnaye de Rennes, les Gourgues de Bordeaux ou les Perrigny de Dijon.

Le maître des requêtes est noble à 100 %, mais la noblesse du Conseil fait coïncider et se rencontrer les vieilles familles du XIIIe ou du XIVe siècle, comme les d'Argouges ou les d'Argenson, avec les dynasties bourgeoises fraîchement anoblies par les voies habituelles de l'office. Le Conseil redouble en quelque sorte le creuset parlementaire où des familles de souche ancienne, la grande robe parisienne qu'illustrent les d'Ormesson, les Lamoignon, les Joly de Fleury ou les Amelot, coexistent avec les héritiers tout juste décrassés de la marchandise et de la finance. L'acquisition de la maîtrise des requêtes confirme un anoblissement en bonne voie et le fait d'être fils d'un secrétaire du roi (52 sur 374) ne constitue pas un handicap. Le Conseil sert de tremplin pour des carrières fulgurantes et profitables ; ainsi les Chaumont de La Galaizière, élevés en deux générations. Pour une majorité, on entre au Conseil avec une noblesse à deux degrés : c'est un monde plus ouvert que celui des cours souveraines, et sans doute plus accessible aux prestiges de la fortune. Tous sont riches : il faut de 100 à 200000 livres pour acheter un premier office. Tous confirment et amplifient leur richesse, et tous jouissent des privilèges qu'associent noblesse et fortune, biens fonciers et riches domaines, bibliothèques fournies et art de vivre.

Enfin, pratiquement tous les conseillers sont apparentés : cousinages, mariages entre branches voisines, avec quelques évasions rares ou quelques alliances de grande noblesse désargentée, comme chez les Phélypeaux. Deux traditions assez nettes, mais qui ne font pas règle, l'emportent : le mariage dans la robe, écartant la cour frivole et la finance douteuse (les Gilbert de Voisin sont ainsi reliés par parenté directe à 71 familles du parlement de Paris) ; le mariage dans la finance et les affaires, dont sont issus une partie des conseillers. C'est un facteur d'unification, d'amalgame par la trame serrée des alliances, et par le contact essentiel entre le brassage nobiliaire et le brassage commercial et financier, car tout se lie ici au rôle de Paris capitale de la finance et de la dépense.

De cette triple unité que renforcent les solidarités intellectuelles, il résulte une homogénéité culturelle extrêmement forte du gouvernement central. Tous les conseillers ont fait les études nécessaires à l'exercice du pouvoir et c'est celui-ci qui, au-delà de la diversité des origines, des activités et des cursus, fait la force de ses grands serviteurs. Robins, parisiens et parisianisés, instruits, ils dépendent de l'État par leur statut ; l'État est leur raison de vivre comme la raison de l'État est leur justification. Intermédiaires entre les peuples et les corps, entre Paris et la province, ils constituent un facteur massif de centralisation, un modèle de mouvement social où se combinent l'organisation économique et administrative, le rassemblement des talents, l'alliance des arrivismes et des ambitions dynastiques qu'autorisent la protection et la proximité du roi241.

Toutefois, deux changements sont à prendre en compte. Le premier tient à la mutation du fonctionnement même du Conseil, qui ne traite plus les affaires en séance plénière – où, comme le dit d'Argenson, « on ne porte que bagatelles et le courant des choses» –, mais en comité privé. En des domaines importants, le Conseil de Louis XV est une fiction. La logique administrative l'emporte définitivement sur celle du « roi juge », les officiers proches du roi par une fidélité quasi religieuse deviennent des fonctionnaires. Le roi peut entériner le travail préparé par des comités officieux puis reconnus après 1737, les « comités de ministre ». En bref, l'esprit de l'antique nécessité du consilium ouvert et plénier se perd au Conseil lui-même, dans la confiscation de la parole politique par les organes de l'exécutif. D'où l'importance extrême qu'il faut accorder aux hommes choisis par le monarque dans les luttes d'entourage. L'étude révélerait la montée dans les structures administratives de l'État de justice des impératifs et des hommes de la finance et du commerce, de la ferme générale aux aménageurs. En 1775, quand M. de Malesherbes dénonce dans ses « remontrances » les « financiers érigés en législateur », il met le doigt sur l'essentiel: l'État de finance, confronté aux problèmes des ressources et du développement, prend pour modèle l'organisation de l'administration financière et économique. L'ascension de Necker, qui n'a pas eu à abjurer ni à se faire naturaliser comme Law autrefois, peut se lire comme l'arrivée au sommet d'un homme radicalement étranger à la société monarchique profonde. Elle n'aurait pas été possible sans le succès d'un lobby d'opinion et d'intérêt, indispensable aux finances de la monarchie, mais également sans l'évolution interne du milieu du Conseil et de la haute administration.

C'est qu'un second changement a touché ce milieu et contribue à la crise du système entier : la montée de la « bureaucratie » – le mot est de Gournay, le maître de Turgot –, qui prend en quelque sorte le relais de l'administration unifiée et justifiée par le roi et sa personne liés au royaume. La centralisation du XVIIIe siècle produit les bureaux et les archives, les enquêtes et les formalités, et soulève des protestations rituelles contre l'engorgement et la paperasserie. En même temps, elle produit d'autres réalités, distribuant le pouvoir et arbitrant les conflits selon des règles qui ne sont plus totalement celles de la société inégalitaire, mais celles des classes hiérarchisées par la fonction et l'utilité. L'esprit d'administration coupe la monarchie de ses forces vives242, mais c'est de lui qu'on a pu espérer le changement et les réformes. Là se joue le débat sur la liberté et la mémoire que garantissent les archives, les enquêtes, la documentation. La hantise des recensions et des décisions bloquées est un lieu commun de la modernité où tout un chacun se méfie des repérages et de l'arbitraire. Mais il ne faut pas oublier que l'ensemble des écrits administratifs sert utilement à cimenter la société : elle ne peut vivre sans le droit, qui se nourrit dans l'ancrage de l'information, elle ne peut vivre sans le développement, qui a besoin des enquêtes et des règles, des étiquetages et des définitions. Les moyens et les fins ne se confondent pas : c'est affaire d'intelligence et d'équilibre. Le siècle des Lumières en a à revendre.


DU CENTRE A LA PÉRIPHÉRIE : DES CORPS A LA FONCTION


Officiers, commissaires, fonctionnaires : le conflit

L'évolution du Conseil met en évidence la montée d'une contradiction majeure qui obère l'action de la monarchie: la fonction exécutive se divise quant à la conception de l'État. Jusqu'au XVIIIe siècle, trois catégories d'acteurs remplissaient la totalité des rôles tenus aujourd'hui par les bureaucraties, par la fonction publique. La première était doublement justifiée, et par l'interprétation large du droit de conseil, et par l'organisation en corps et compagnies d'officiers propriétaires de leurs charges. Les officiers des cours souveraines, se réclamant du droit de remontrance autorisé à nouveau après 1715, étaient à la fois juges et administrateurs ; l'appropriation par la vénalité d'une part de l'autorité monarchique renforce le sens de l'intérêt collectif et la puissance locale des officiers, en même temps qu'elle lie le souverain. « L'office est donc une dignité à vie d'où découle une fonction publique qui est conférée à un notable ou fait d'un homme un notable », dit excellemment R. Mousnier243, mettant ainsi en valeur le poids social qu'engendre l'exercice du pouvoir et qui va porter la majorité des officiers, au nom des intérêts du corps, à défendre la coutume et la tradition, bref à assumer souvent une fonction de conservation. Administrateurs, professionnels de la justice, ils tendent à se sentir investis d'une fonction représentative ; « ils parlent à la nation au nom du roi et au roi au nom de la nation », diront les parlementaires de Rennes en 1757244. Entre le centre et la périphérie, dès la Régence, s'amplifie le premier dysfonctionnement dans le contexte d'une administration partiellement aliénée.

Depuis le XVIIe siècle il s'était cependant largement manifesté, et la montée absolutiste, qui s'accompagne du développement de la fiscalité sous toutes ses formes, avait été portée par l'action d'une administration directe reposant sur des commissaires choisis par le roi et dont les pouvoirs sont limités par des lettres de commission. Même si la majorité des commissaires royaux sont titulaires d'un office, ce sont deux réalités devenues antinomiques bien qu'indissociables : les officiers relèvent d'un mode normal, ordinaire de l'administration ; les commissaires, d'un mode extraordinaire et temporaire. C'est dans la pérennisation des commissaires – le passage de l'intendant, commissaire départi à l'intendance, « généralité », étendue à tout le royaume – que se joue le conflit de la monarchie contre elle-même, c'est-à-dire la société des corps. Le nouveau commissaire concentre tous les pouvoirs – « justice, police, finance » – sur une même personne : il est non « le roi dans la province », mais « le Conseil du roi dans les provinces », il l'informe et applique ses instructions.

Deux questions se posent alors : en premier lieu, il est incontestable que les officiers se sont trouvés concurrencés dans leurs pouvoirs; l'opposition aux commissaires devient un motif constant de la vie administrative et politique. Mais, en second lieu, la pratique des commissaires ne se réduit pas à ce seul aspect conflictuel : l'intendant ne pouvait pas ne pas composer avec les réalités provinciales. L'histoire des intendances au XVIIIe siècle est totalement faite de ce contraste qui met en valeur aussi bien les capacités de négociation que les affrontements des uns et des autres. Le « procès de trois cents ans » dont parle le chancelier Maupeou à propos de l'opposition systématique des cours souveraines et de leurs clientèles officières et basochières en 1771, lors de la réforme, n'est que le revers d'une médaille dont l'avers est le modus vivendi régulièrement déchiré par l'éclatement des conflits.

Tous les administrateurs, officiers et commissaires, au centre comme en province, recrutent et salarient une petite armée de commis, de secrétaires, d'employés aux écritures. Ils peuplent les bureaux de Versailles ; ainsi le contrôleur général appuie-t-il son action sur une trentaine de premiers commis, redoutés parce qu'ils ont la continuité et l'expérience des affaires. Une hiérarchie s'est instaurée avec des chefs de division, des commis principaux, de simples scribes. C'est la nuée des commis, des secrétaires d'État et des intendants de finance qui investit à Paris l'espace des hôtels aristocratiques transformés pour une part en hôtels administratifs. En province autour des intendants, et à une échelle plus réduite, s'étoffe pareillement le monde des commis et des subdélégués.

Trois choses comptent en ce domaine. D'abord, la professionnalisation d'un monde dont la situation se stabilise et dont l'autorité est reconnue : « Les commis sont les maîtres de la boutique », disait le marquis d'Argenson. Ils échappent aux contraintes des procédures judiciaires, ils disposent d'instruments écrits, souvent signés en blanc (c'est du moins ce que pense R. Mousnier), outils d'action efficaces. L'administration devient le fait non plus d'assemblées régies par des coutumes, mais de l'action d'individus isolés et incorporés dans une chaîne hiérarchisée d'informations et de commandements. L'administration ici franchit une étape décisive.

C'est en deuxième lieu un moment essentiel pour étudier l'évolution des procédures intellectuelles et matérielles du travail. La croissance des bureaux s'accompagne de l'anonymat des tâches et de la multiplication des dispositions intellectuelles d'intervention, enquêtes, statistiques, correspondance. Une organisation plus fonctionnelle s'instaure dans les bureaux parisiens et provinciaux avec des règlements qui déterminent les horaires, la qualification, les responsabilités et les mesures disciplinaires. Ainsi, en 1774, le ministère des Affaires étrangères rassemble une cinquantaine d'employés, et le travail est réparti entre sept bureaux dirigés par un premier commis sous les ordres duquel s'activent secrétaires, commis, traducteurs et clercs. Les premiers commis, qui ont acquis de l'expérience dans les ambassades, sont en place pour de longues années : trente ans pour l'abbé de La Ville, vingt-cinq ans pour Pecquet245. L'âge venant, tout ce monde peut bénéficier d'une pension du roi. En devenant un état, la bureaucratie suscite la jalousie – elle ouvre à un trop grand nombre le pouvoir et la stabilité – et la critique. L'article « Burocratie » (sic) de l'Encyclopédie méthodique (1789, Jurisprudence) la définit comme le gouvernement, l'administration, « le commandement par le bureau », et condamne le système bureaucratique parce que son absurdité produit en France tous les maux dont on se plaint, entretenant « une séparation injurieuse entre l'administration et l'État ». C'est que les procédures nouvelles et leurs animateurs reconnus et protégés incarnent le despotisme de l'action ministérielle, particulièrement dénoncée dans les moments de crise, alors qu'ils ont permis la réponse de l'État aux nécessités gestionnaires, locales et centrales, en formant un modèle d'agents efficaces, animés par le sens du service de l'État.

Enfin, ce mouvement entraîné par l'accroissement des interventions des ministres et des intendants ne provoque pas seulement l'augmentation des effectifs (impossibles à évaluer dans leur totalité faute d'enquêtes), mais aussi un changement d'attitude : les commis sont désormais traités en fonctionnaires. L'imbroglio administratif tend ainsi à reculer dans un certain nombre de domaines où l'action monarchique est particulièrement mobilisée. Deux exemples suffiront à éclairer le propos : celui de la Ferme générale, et celui des Ponts et Chaussées.

La Ferme correspond à la vieille pratique de l'affermage des revenus royaux, destinée à épargner à une administration financière complexe les ennuis de la perception des impositions, principalement indirectes. Passant des baux avec des compagnies d'entrepreneurs privés, l'État gagne sur deux tableaux : il accélère les rentrées par la mobilisation des capitaux à travers le circuit des prêteurs et des traitants ; il transfère les frais de perception et de gestion sous la responsabilité des fermiers, cautions d'un adjudicataire général. Après 1726 et avec le renouvellement régulier du bail, les fermiers, quarante en général, jouissent d'un statut exemplaire de fonctionnaires – privés, mais à peu près inamovibles.

Une véritable carrière s'y est esquissée, de la nomination – où interviennent le consentement de la compagnie, l'accord du Contrôle général, la protection, voire le trafic – à l'association probatoire d'adjoint, à l'honorariat des plus âgés. La tendance à constituer de véritables dynasties renforce la cohésion du groupe, qui se caractérise par un travail spécifique. La majorité s'initie au métier en parcourant les provinces pendant plusieurs années au cours des « tournées », avant généralement d'avoir l'âge de participer aux différents comités (gabelles, tabac, aides) où se prennent les décisions de la Ferme. La tournée est un « apprentissage de l'État », des lieux et des hommes, comme l'enseigne Jacques Paulze à son fils qu'il envoie suivre l'enquête de Tronchin dans le Midi et le Lyonnais. Cette étude des villes, des mœurs, des manufactures et du commerce, des populations et du terrain, met en valeur l'idée d'une gestion rationalisée des peuples et de leurs capacités, car « les droits des fermes se perçoivent sur les consommations et les consommations sont toujours en proportion du nombre et de l'aisance des consommateurs, un fermier général ne doit ignorer aucun des faits qui peuvent conduire à ces deux résultats246 ».

Cette éducation empirique s'insère dans une carrière qui peut parfois conduire un commis chanceux et talentueux au sommet de la Ferme. Elle est la base du contrôle de l'administration locale, comme l'a montré Ph. Savoie, et d'une véritable politique du personnel. Les rapports des « tourneurs » doivent apprécier les qualités – et les défauts – des directeurs, des contrôleurs et des receveurs locaux : ils en mesurent l'activité, la capacité, selon des critères précis d'exactitude et de rigueur dans la gestion comme dans l'action; ils évaluent dans chaque direction le rôle des employés, des gabelous, des brigadiers, et tentent d'optimiser le recrutement et la formation du personnel. Une politique sociale et salariale se construit dans les rapports de la Ferme, par laquelle elle entend améliorer son fonctionnement et son image. Pour l'avenir et les chances de moderniser l'État, l'adoption des retraites et l'action des primes d'encouragement ont valeur d'exemple.

Avec les Ponts et Chaussées, on a déjà saisi l'initiative novatrice dans sa liaison avec la constitution d'un corps solidement formé, fermement hiérarchisé et doté de pouvoirs autonomes. La centralisation du recrutement par le concours, la tutelle d'un intendant de finance sous l'autorité du contrôleur général des Finances, l'enseignement de l'École, véritable modèle en Europe, confèrent à l'ensemble son dynamisme. Dans son fonctionnement concret, au centre et à la périphérie, pour l'aménagement du local, l'implantation provinciale ne se conçoit qu'en fonction de l'instance de formation unique et de la politique d'ouverture et d'équipement qu'elle promeut. Quadrillage et centralisation sont les deux aspects d'une même démarche247, qui est organisée à partir d'un dispositif institutionnel cohérent.

A la veille de 1789, sous l'autorité de Chaumont de La Millière qui a remplacé Trudaine de Montigny, le corps comporte un premier ingénieur, 28 ingénieurs, 60 sous-ingénieurs et plus de 120 inspecteurs, qui ont sous leur autorité commis, conducteurs de travaux, surveillants et piqueurs. Dans les pays d'États, des corps d'ingénieurs et de techniciens sont organisés à l'exemple de celui des généralités. C'est en fonction des compétences que se font les carrières, comme pour la Ferme; l'enjeu est la rationalisation de la conception et de la réalisation des ouvrages dans l'adaptation aux réalités locales par un processus continu de description, d'évaluation et de projection rationalisée.

Il est quelque peu exagéré de décrire uniquement les institutions administratives de la gestion monarchique comme un cimetière de fonctions désuètes : d'une part, pour les hommes du temps, elles s'inscrivent dans une géographie des pratiques sans problème, sinon sans incohérence – l'habitude entraîne les manières de débrouiller selon les besoins l'imbroglio administratif; d'autre part, elles apparaissent comme le creuset d'expériences quelquefois audacieuses et comme un outil finalement efficient248. C'est peut-être même la rencontre de l'efficience et de la novation qui traumatise le plus les populations, parce que la survie des cadres ancestraux tient au fond de la culture de tous.


Des intendants chez eux : un corps entre deux mondes

Il est certain que dans ce système sans systématique s'inscrit totalement le principe de l'imbrication vécue de temporalités différentes. La création d'une administration nouvelle n'impliquant pas la suppression de l'ancienne même si leurs attributions et leur ressort se recoupent en partie, le fait majeur que toute administration même spécialisée comporte une justice – les hôtels des monnaies jugent sur le fait des monnaies; les amirautés, des affaires de mer; les prévôts, de la maréchaussée; les corps d'officiers, les assujettis qui leur incombent – montre l'importance de la cohérence assurée par le Conseil, émanation de la personne royale, plus par les exceptions créées que par les principes. La complexité fonde le contrôle de l'appareil par le roi, ses représentants et ses délégués, et le jeu administratif consiste à ressaisir continuellement une autorité qui est aliénée, affermée, suppléée.

Le personnage de l'intendant est ici central. Il illustre le fonctionnement de la commission en fonction des tâches, aux conseils, dans les hautes charges de l'administration provinciale – les gouverneurs, les premiers présidents des cours souveraines –, dans les postes diplomatiques, mais aussi dans l'administration subalterne où quantité d'offices vénaux et formés ne peuvent avoir comme titulaires que des commissaires, « commissaires des guerres, de la marine, des fortifications, du Châtelet de Paris ». Dans tous ces cas, la stabilité dépend des intérêts du roi, et de plus en plus des besoins de l'administration qui peut y avoir recours pour des fonctions temporaires d'enquête ou de justice. L'intendant se situe entre la stabilité, puisque la fonction est régulière mais pas forcément renouvelée, et l'instabilité, puisqu'il hérite de la force efficace des enquêteurs-réformateurs chargés d'une opération coup de poing. Qu'ils aient été à la fin du XVIIe siècle préposés à l'enquête systématique sur les forces du royaume indique assez l'importance que leur accordait le pouvoir central pour son information. Ils en sont étroitement dépendants par leurs instructions qui accompagnent leur nomination et, comme tels, ce sont d'abord des exécutants, des agents de la centralisation dans le domaine fiscal et judiciaire par le biais des évocations. Toutefois, les conditions mêmes de leur action, l'éloignement, les moyens administratifs leur rendent une part d'initiative. Par-delà la diversité, ce sont des animateurs de l'unité, mais dans la pratique il leur incombe de traduire les décisions et, en quelque sorte, de respecter les privilèges locaux tant qu'ils ne contredisent pas les nécessités de l'absolutisme. Ainsi, avec le temps, comme le disait Tocqueville, ils ouvrent sans cesse de nouveaux champs d'action au gouvernement central.

L'intendant au travail peut entrer en conflit avec les pouvoirs locaux, selon le contexte et le rapport de force. Face aux gouverneurs princiers – un Condé en Bourgogne ou un Richelieu à Bordeaux –, c'est un petit personnage, même s'il a accaparé la réalité de l'action et réduit la plupart du temps le gouverneur à un rôle d'apparat. Devant les institutions financières et judiciaires, il intervient, mais presque toujours la négociation l'emporte sur les conflits. En pays d'États, si l'on excepte l' « affaire de Bretagne », les affrontements ont été rares. Vis-à-vis des villes enfin, la tutelle des commissaires s'est alourdie, non sans tenir compte de l'existence des oligarchies et de leurs intérêts. Bref, partout, si l'intendant s'impose, c'est par sa polyvalence en matière de justice, police et finance, et c'est parce qu'il a élargi ses capacités d'intervention avec des bureaux mieux garnis en commis, des subdélégués recrutés parmi la robe locale selon la règle de cooptation pour étoffer le réseau d'information. Au XVIIe, ils jouent un rôle essentiel de relais entre les corps de l'intendance et les populations.

Les intendants au XVIIIe siècle bénéficient d'une tradition reconnue conjuguant l'homogénéité d'un recrutement social et culturel avec l'unité des pratiques d'intervention rodées depuis un siècle. Sur une centaine de cas étudiés par V. Gruder (1968), le recrutement confirme celui du Conseil du roi dont ils sont issus, mais avec une très forte domination parisienne, qui s'atténue quelque peu sous Louis XVI. Partagé entre les héritiers d'ancienne noblesse de robe et les anoblis – les quatre cinquièmes au XVIIIe siècle –, le corps se fortifie des hommes passés par les cours souveraines, et moins souvent par les finances, comme les Dupleix ou les Calonne. C'est une vraie noblesse administrative, où se cumulent les traits de la centralisation et l'amalgame favorable aux talents.

Tous démarrent jeunes et tôt : ils sont majoritairement licenciés en droit et conseillers au parlement ou ailleurs avant vingt-deux ans. Tous avancent vite, traversant les cours souveraines parisiennes, mais pour un plus grand nombre aussi celles de province. Au total, ils ont une perception plus large et une meilleure connaissance des problèmes du royaume, qu'ils ont découverts partiellement par leurs études, mais surtout par les fonctions de maître des requêtes : cinq ans vers 1715 en moyenne avant une première nomination, huit ans vers 1780. Ce sont des hommes adultes, capables à trente ou trente-cinq ans de se heurter aux obstacles. Leur force dépend d'une unanimité d'esprit qui s'identifie au dessein monarchique, mais en grande partie aussi de leur indépendance financière, et de l'acquisition d'une vision politique à la fois large et concrète. Leur faiblesse vient d'abord de leur parisianisme, social et intellectuel, ainsi que de leur carrière plus ou moins stabilisée au gré d'un cursus qui s'organise des petites aux grandes intendances. Toutefois, à l'avantage du siècle, le séjour stabilisé augmente : dix ans en moyenne vers 1780, contre quatre ou cinq auparavant. Leur action qui touche à tous les domaines fait simultanément d'eux les hommes du roi et les hommes du peuple, et l'on comprend qu'à la veille de la Révolution ils aient pu être taxés de mollesse à Versailles et d'autoritarisme en province : ils servent de recours contre l'arbitraire et la violence des influences et des coteries locales, en même temps qu'ils incarnent l'intervention.

J. Egret et F.-X. Emmanuelli ont montré comment le courant de l'autorité pouvait passer249 sans heurter le provincialisme et le crédit nouveau auquel prétendent les communautés et les parlements. Les intendants doivent trouver leur route à travers les incertitudes et les hésitations de la politique royale, l'animosité de Necker, le soutien de Joly de Fleury et d'Ormesson qui lui succèdent au Contrôle général. Ils le font en se réclamant du « bien public » et, le plus souvent, en empruntant le langage des philosophes et des économistes. Progressivement ils basculent, au nom d'un interventionnisme modéré, du côté des aménageurs, du côté du développement. Ils sont les animateurs de la politique d'allégement fiscal, Turgot en Limousin, Le Pelletier à Châlons, Bertier de Sauvigny en Ile-de-France inspirant des réformes de la taille ou de la corvée. Ils se retrouvent aux côtés du Parlement ou des États, comme Molleville en Bretagne en 1780 et 1788, Sénac en Hainaut en 1787, Caze de La Bove à Grenoble en 1788. Dans tous les domaines de l'économie, ils parient sur les améliorateurs, diffusent les enquêtes et les moyens, patronnent les sociétés d'agronomes, encouragent les manufactures, subventionnent, allègent les droits, protègent le commerce, qu'ils favorisent plus encore par leur politique de communication.

C'est incontestable : dans les vingt dernières années de l'Ancien Régime, une politique de désenclavement, d'ouverture et de communication est lancée. Elle s'accompagne d'une politique sociale et culturelle : les intendants soutiennent les initiatives philanthropiques comme ils tentent de réformer les institutions caritatives ou carcérales, ils figurent parmi les créateurs du nouvel urbanisme, ils encouragent presque partout les sociétés de culture. Cela ne va pas sans ruse, puisqu'il leur faut tenir compte des puissances provinciales tout en faisant passer le message du roi, qu'ils savent défendre en cas de besoin : ainsi, en Bretagne, Bertrand de Molleville, envoyé par Calonne pour pratiquer une politique conciliatrice, ne manque pas de lui résister quand il s'agit d'abandonner à la province des prérogatives importantes du pouvoir parisien – les haras, les octrois, les routes.

La tradition et la novation se partagent la culture de l'intendance éclairée; dévoués aux intérêts de leur généralité, sensibles aux arguments de ses élites, les intendants sont restés avec moins d'autoritarisme qu'au XVIIe siècle les hommes d'un Conseil dont le charisme s'affaiblit. Peut-être incarnent-ils ainsi pleinement l'utilitarisme étatique qui s'impose au XVIIIe siècle et l'empirisme de l'action qui fait d'eux la cible idéale des oppositions les plus contradictoires, condamnés au nom du despotisme ministériel, moins au nom de l'antiprovincialisme qu'au nom de l'antiabsolutisme qui ne sait pas choisir entre centralisation et décentralisation. Il incombe même à l'intendant, là où l'expérience des « assemblées provinciales » est lancée (Berry, 1778 ; Haute-Guyenne, 1779 ; Dauphiné, 1780 ; puis plus généralement en 1787), de la mener à bien en collaboration avec les procureurs des assemblées et les « commissions intermédiaires », qui ne contrôlent pas les moyens financiers. Dans la fonction de relais qu'il exerce entre le centre et la province, l'intendant a été confronté au conflit principal de la société ancienne entre le monde des corps et des privilèges et le monde de l'échange, de l'ouverture ; le groupe entier s'est ouvert aux impératifs du changement, mais sans pouvoir abandonner son rôle d'arbitrage pour le bien commun. Sa modernité est peut-être moins à chercher dans un impossible choix que dans la capacité au quotidien de s'adapter aux circonstances de l'heure.


Bertrand René Pallu à Lyon, Jacques Turgot à Limoges

Vers 1740, l'intendant de Lyon est Bertrand René Pallu. Il occupe le siège d'une généralité qu'orientent le poids énorme de la ville et l'extension aux provinces de Lyonnais, Forez et Beaujolais. Aucun corps local ne peut rivaliser avec l'autorité de l'intendant, poste traditionnellement important dans le domaine de l'industrie (la région de Saint-Étienne devient la première zone industrielle du pays) et du commerce. Pallu ne quitte Lyon que pour regagner le Conseil et le Contrôle général. Sur place, il bénéficie de l'absentéisme du gouverneur Louis de Neuville, mais il doit composer avec la cour des monnaies, et surtout avec le consulat. Son action dépend d'un personnel qui se partage entre les étrangers à la province et les notables.

Pallu est un Parisien d'une famille de robe, du Grand Conseil et du Parlement. Il est conseiller en 1718 à vingt-cinq ans, maître des requêtes à trente-trois ans, intendant à Moulins en 1734, à Lyon en 1739. Bref, c'est un cursus classique qui jouit du soutien d'un clan important au Conseil, celui des Rouillé. Il s'agit aussi d'un homme à l'aise dans son temps, aimant le spectacle, le jeu, la table, les plaisirs de la vie, se piquant de lettres et de sciences : il correspond avec Voltaire, reçoit Rousseau et se complaît à l'Académie.

Pour son action, il peut s'appuyer sur un subdélégué général – un Lyonnais, Claude Gillet, avocat et échevin –, que Pallu remplace par un homme à lui, Étienne Le Camus; c'est sa doublure en cas d'absence, et la correspondance qu'ils échangent montre qu'une grande confiance règne entre eux : c'est le pivot du succès de son action. Aux côtés de Le Camus, subordonné à l'intendant, il faut compter avec Deville, le directeur des Ponts et Chaussées ; comme Pallu, il est à l'Académie. Commis, secrétaires, garçons, mal connus mais en nombre raisonnable – une dizaine –, assurent avec le personnel de l'ingénieur le travail administratif. Tous s'intègrent dans la bonne bourgeoisie de Lyon et peuvent effectuer une carrière qui conduit vers un poste de subdélégué. Le personnel se situe entre deux milieux : d'un côté, il relève de l'attachement privé et ne sert l'État que par le service d'une personne, l'intendant ; de l'autre, il relève de la fonction publique nouvelle, pouvant être déplacé, ne possédant pas de charge et jouissant de la sécurité matérielle.

Pallu subdélègue une partie de son activité à travers un réseau de subdélégués fixés en ville, à Villefranche, Roanne, Saint-Étienne, Montbrison, Bourg-Argental, Saint-Chamond, Condrieu. On retrouve là une implantation correspondant au contrôle des centres de pouvoir locaux – ce sont des sièges d'élection ou de bailliage – des voies de communication, des différents espaces industriels et agricoles. L'intendance a su s'adapter à l'évolution d'une région où les choses bougent. Elle compte sur un groupe de notables, magistrats, officiers du bailliage, qui tire de sa deuxième fonction prestige et autorité. Entre Lyon et les subdélégués, le courant passe et anime l'action de l'intendant, qui ne se distingue pas ici des interventions habituelles, sauf peut-être dans le domaine de l'incitation économique : l'intendance contrôle de fait tous les éléments de nouveauté et l'empirisme caractérise totalement les rapports des membres de l'intendance entre eux et ceux de l'intendant avec le milieu local250.

Au quotidien, l'intendance est implantée dans le centre, place Louis-le-Grand. L'hôtel est à la fois lieu de travail et centre des sociabilités mondaines, fondamentales dans les rapports avec les notables locaux, pour représenter le roi aussi. Le travail des bureaux est fondé sur la correspondance, active et passive, que trient les commis à destination de Le Camus ou de Deville. Ceux-ci préparent les réponses et contrôlent le travail – principalement le subdélégué général, qui organise l'activité de Pallu. Pallu a été exemplairement présent sur le terrain, ne quittant Lyon qu'une fois par an pour Paris, ou à l'occasion de la tournée générale d'automne, où l'on visite les chantiers, et quand on établit la répartition de la taille. A la fin de son mandat, il réside à Paris (1749-1750) et tout repose sur Le Camus, mais les délais d'exécution sont à peine retardés par cette absence, comme on peut le calculer dans une même affaire à dix ans de distance – 49 jours en 1740, l'intendant étant présent; 77 en 1750, l'intendant étant absent –, mais aux quinze jours de différence il faut imputer un retard dû aussi aux fêtes de Pâques.

L'intendant est donc au cœur du système de communications, qui s'améliore entre Paris et la province. De même, il est au centre des procédures d'enquêtes destinées à informer le Contrôle général ou les secrétaires d'État. Certaines sont spécifiques et quasi confidentielles, telle la succession Blumenstein ; d'autres sont routinières et font appel aux spécialistes locaux. L'intendance anime alors son réseau de subdélégués, qui remplissent à longueur d'année états d'avancement de travaux, copies des mercuriales, rapports sur les juridictions, procès-verbaux d'inspection de mines ou d'usines. Le subdélégué devient l'œil de l'intendant, souvent aussi son substitut dans le fonctionnement d'une chaîne d'informations et d'ordres d'exécution qui ne sont pas toujours contrôlés et vérifiés.

La fonction politique de Pallu se réduit à servir de relais avec le Contrôle général ou la Chancellerie, à arbitrer des conflits particuliers, à résoudre les affrontements avec les corps d'officiers qui opposent l'intendance aux privilèges locaux, à diriger sur le terrain négociation et répression comme dans la rébellion des ouvriers en soie de 1744. L'action de Pallu a été pour l'essentiel d'arbitrage, mais d'un arbitrage qui s'exerce dans le sens des intérêts conjoints de l'État et de la province, dans le cadre d'une centralisation qui tient compte d'un réel décentralisé et qui opte pour le désenclavement, celui des grands travaux routiers, et pour le développement, celui de l'industrie et des mines. Le poids de l'intendant Pallu n'a pu s'accroître qu'au détriment des pouvoirs faibles (le gouverneur) et dans la négociation avec les institutions fortes (le consulat).

On peut mesurer l'action d'un homme d'une classe intellectuelle et d'une ambition nettement supérieures à celles de Pallu. Jacques Turgot partage avec son homologue de Lyon tous les traits de ceux qui ont pris le chemin du Conseil – la robe, la culture, le parisianisme des Lumières –, mais avec une acuité plus grande due à la différence de rang – il est le fils d'un conseiller d'État –, de culture – il a été élève de la Sorbonne, « abbé », et nourri des subtilités de l'école –, de rang –, sa famille est entrée un siècle plus tôt dans la noblesse – et sans aucun doute de fortune. Les années 1750 l'autorisent à participer activement au mouvement des idées : il collabore «en secret » à l'Encyclopédie (article « Existence », puis quelques autres : « Foires »...), fréquente les salons, connaît les physiocrates, Quesnay, les libéraux, Gournay, lit beaucoup – sa bibliothèque témoigne du large éventail de ses curiosités, dominées par l'économie, l'étude des langues et l'histoire. Correspondant de Voltaire, ami des philosophes, c'est un homme des Lumières au cœur de l'État et que le pouvoir ne culpabilise pas, s'il permet de donner à la liberté l'occasion de s'exprimer, même s'il faut avoir égard aux circonstances. Au total donc, tradition familiale, esprit de corps, intelligence et talent personnel, voilà le bagage de celui que le contrôleur général envoie à Limoges en 1761. Il voulait le Dauphiné, la Bourgogne ; il a le Limousin251.

Monsieur l'Intendant débarque dans un bout du monde, dans un gros centre administratif et rural que relient à peine à Paris deux courriers par semaine, dans une cité tout imprégnée des activités de la campagne et des rythmes de la vieille société agraire, dans une petite ville de notables quelque peu endormis dans le royaume profond. Monde compliqué parce que tiraillé entre deux grands parlements, la généralité a été découpée pour favoriser l'unification indispensable à l'action de l'intendant. Turgot s'appuie localement sur les élites urbaines, bourgeoises, officières et marchandes, l'armature des notables locaux qui cumulent les charges, les fonctions, les petits et les moyens privilèges. A Limoges, il compte avec le groupe des 56 principaux négociants. Il y recrute François Ardant, l'un de ses collaborateurs les plus efficaces, son homme de confiance, anobli de fraîche date. Il les mobilise à travers ses programmes et ses enquêtes, et il les secoue par une correspondance énorme qu'il tient lui-même ou délègue à son équipe de secrétaires – dirigée par M. de Baulieu, le premier d'entre eux –, d'ingénieurs comme Barbier puis Trésaguet, d'inspecteurs comme Desmarets, de commis comme Desnaux. Dans l'action administrative, il utilise le même réseau de notables et de subdélégués dont disposait autrement Pallu.

Son action s'exerce en trois directions : maîtriser l'espace, rallier les notables privilégiés, civiliser les peuples dans l'entraînement du développement économique. Sur ces trois chantiers, il intervient dès l'origine et constamment. C'est à cheval qu'il appréhende son territoire ; pour mieux le contrôler, il en fait lever la carte par l'ingénieur Cornuau et, pour appuyer ses projets d'aménagement de Limoges même, il fait dresser par l'ingénieur des Ponts un plan d'alignement indispensable. Sa politique routière s'attaque aux grandes liaisons susceptibles d'unifier son domaine et de désenclaver les villages. Sa politique de communication vise au même but, instaurant des courriers à pied et organisant, avec l'aide des curés, la collecte d'informations. Il lutte tout autant pour moderniser la ville semi-rurale où il siège, où se rencontrent la misère, la saleté, les rues sans pavés, le fanatisme et les préjugés. Son successeur dira aimablement : « Le seul aspect du Limousin écarte de la pensée toute idée d'élégance. » Le commerce l'a peu effleuré, la sociabilité progressiste encore moins : pas de sociétés, pas d'académie! Turgot a peu de connaissance de la France méridionale, baroque, occitane, dont il méprise les préjugés festifs, les usages oiseux et le patois, et où il ne reconnaît pas les bons indices de l'agriculture physiocratique : des bocages et des prairies ne valent pas les plaines à « bleds », des châtaigniers et des noyers ne remplacent pas les hêtres et les chênes des parcs d'Ile-de-France. Le Limousin est pour Turgot terre d'exil et il lui faudra des années pour s'adapter à un lieu qu'il ne songe qu'à fuir pendant treize ans.

A partir de là et avec des moyens dérisoires, deux choses ont été d'une importance incalculable. En premier lieu, la rencontre de l'économiste avec le terrain et le local, les retards et les états de fait, les rivalités d'intérêt et de chapelle ; la confrontation des principes de liberté avec les anciennes habitudes de monopole et de privilège ; la mesure des possibilités de changement dans le domaine des papiers, du kaolin, de l'agriculture et de l'élevage qu'étudient les agronomes de la société d'agriculture. En second lieu, l'échec relatif qui, au-delà du Limousin, amène Turgot à une réflexion beaucoup plus générale sur les moyens et les fins des réformes, sur la capacité de l'État à souhaiter ces transformations, et il n'est pas jusqu'à la manière dont il peine à résoudre la crise de 1769 prouvant la faillite de sa théorie défendue par les lettres sur le commerce des grains rédigées en 1770 pendant sa tournée d'automne, qui ne lui inspire un élargissement de perspectives. Diderot, au cours de l'hiver 1773-1774, écrivit dans ses Mémoires pour Catherine II :


« Nous avons un séminaire subsistant de grands hommes publics, ce sont nos intendants. Un homme de tête devient à l'intendance très promptement un habile homme. Un homme médiocre y met plus de temps. Ce n'est jamais un homme de génie, mais il s'instruit. Le malheur est que l'honnête homme périt à sa place et n'arrive presque jamais au ministère. M. Turgot est un des plus honnêtes hommes du royaume et, certes, peut-être le plus habile en tout genre. Il ne sortira jamais de Limoges, et s'il en sort, j'en pousserai un cri de joie, car il faut que l'esprit de notre ministère soit tout à fait changé et que l'état des choses s'amende d'une manière presque miraculeuse

252

. »


On saisit là comment un porteur d'espoir arrive sur scène, au premier rang, au terme d'une expérience connue et commentée : celle du vieux royaume agricole que la pensée réformatrice et paternaliste rêve de réformer. C'est aussi le tournant d'une génération, celle qui a grandi sous Louis XV et qui postule qu'on peut transformer l'Ancien Régime. Elle laissera la place à une autre dont les cadres de référence se situeront hors des normes anciennes, incapables de résoudre les tensions de la société traditionnelle. Or il n'est pas indifférent, au terme de cette seconde approche des rapports de la capitale et de la province, de voir l'intendance, territoire et pouvoir, au centre d'un dispositif d'apprentissage des possibilités de changement, fortement limitée par l'ambiguïté de la représentation traditionnelle et l'impossibilité pratique de choisir.


PROVINCIAUX ET PROVINCES

Dans la relation qui oppose et qui unit Paris aux provinces, il est une dimension que l'on ne peut laisser de côté, car elle a fortement contribué à organiser à la fois la hiérarchie de l'espace et les représentations : l'instance de la culture.

De ce point de vue, le triomphe de la capitale est patent. Là résident les clefs du pouvoir culturel : dans l'accumulation des institutions illustres, dans l'abondance des investissements privés et publics, dans la rencontre conjuguée des interventions de l'Église, qui contrôle le réseau de l'enseignement, et de l'État, qui impulse les créations prestigieuses – le Collège royal ou le Jardin du roi, l'école des Ponts ou celle des Mines, installées à Paris – autant qu'il anime les instances de contrôle et de censure de la vie intellectuelle par ses choix et par ses refus. Les chances de Paris sont incomparables, parce qu'elles mobilisent de fait celles du royaume entier, qui constitue son bassin de ressources et son aire de diffusion.

Cette prépondérance n'entraîne cependant pas la désertification culturelle de la province, comme on l'a trop souvent répété depuis Lavisse entre autres. L'intérêt du XVIIIe siècle est tout au contraire de permettre, sur le vieux fonds de comportements distinctifs qui déclassifie le provincial aux yeux des Parisiens, l'apparition d'attitudes nouvelles, à la fois le renforcement du mépris et du contrôle, la montée du provincialisme, et dans l'esprit provincial, la coexistence du ralliement et de la méfiance ou de l'aspiration à une reconnaissance égalitaire. Sans entrer dans l'étude des ressources culturelles des deux pôles, qui relèvent d'une autre démarche, il faut pour le moment examiner ce jeu qui lie l'image du provincial déconfit à la centralisation, et le provincialisme revigoré à la diffusion tant des idées nouvelles que de ce rapport neuf révélé à travers la relation institutionnelle et administrative qui porte l'espoir d'une décentralisation par la réforme. L'un des points cruciaux de la crise de l'Ancien Régime d'une part, de l'évolution de la société française jusqu'à notre époque d'autre part, s'est trouvé là au centre des discussions des salons et des académies comme des conversations des gens de peu ou des préoccupations des intellectuels.


Déconfiture provinciale et centralisation intellectuelle

Le provincial est critiqué dans la culture classique pour son comportement, jugé arriéré par rapport à la norme qu'impose la société de la cour et de la ville, et pour son déficit linguistique. Les deux phénomènes pèsent différemment dans la balance : le premier est par nature objet déjà distinctif au sein d'une circulation littéraire et savante ; le second met en cause massivement l'organisation même des relations sociales et politiques, l'écart entre les peuples et les notables, l'homogénéisation de l'espace culturel, puisque langues provinciales ou patois sont depuis le XVIe siècle des freins à la centralisation des mœurs comme de l'action transformatrice.

Le XVIIIe siècle hérite d'un capital d'images et de stéréotypes vivants, fortement dessinés dans la géographie sociale des préjugés. Ainsi Voltaire, félicitant Turgot de sa nomination à Limoges, lui écrit-il spontanément : « Vous allez donc gagner les bourses et les cœurs des Limousins, et faire payer le troisième vingtième à toute la famille de M. de Pourceaugnac. » C'est dire combien la création de Molière est encore dans les têtes, et l'interrogation horrifiée que les honnêtes gens peuvent émettre à propos du Limousin et d'autres « Sibéries » provinciales, pour reprendre le mot de Turgot. La force de la culture classique et absolutiste a été double, car elle a réussi à faire que les provinciaux eux-mêmes proclament leur complexe d'infériorité vis-à-vis de Paris : elle a ainsi obtenu la reconnaissance intellectuelle des valeurs de la capitale.

Images et stéréotypes véhiculent à des degrés d'intensité différents ces représentations qui ne peuvent que renvoyer différemment l'écho d'habitudes matérielles et mentales caractérisant les groupes provinciaux. C'est l'enjeu des modèles de socialisation qui se traduisent dans l'imaginaire des peuples. Ce ne sont pas de purs fantasmes : ils entretiennent une relation avec les réalités concrètes, et expriment des manières de percevoir ces réalités mêmes. Il n'est pas indifférent de rappeler que cette caractérologie des peuples s'est développée avec la construction de l'État moderne et qu'elle se perfectionne dans l'extension de sa gestion. Dans ce mouvement même, les habitus des peuples composent avec l'ethos des classes dominantes, et l'ethnotype va révéler par la manière dont il fonctionne – il est intemporel, il ne souffre pas de contradiction, il est répétitif comme un code – comment la relation à l'autre est régularisée, comment les conflits réels sont pour une part exorcisés, tant sur le plan des rapports de classe que sur celui, plus vaste, des identités. L'enjeu de ces remarques est en fait la possibilité d'une histoire vraie de l'altérité.

Le code qui identifie le provincial peut se déchiffrer dans des textes nombreux : pièces de théâtre, romans, récits de voyage, rapports d'administrateurs, observations de médecins et de savants, traités de géographie. Tous livrent les éléments d'un langage commun qui s'organise sur quatre registres : celui du politique, mesure de la fidélité au prince qui repose souvent sur l'antithèse rébellion-unité, la promptitude à s'émouvoir et le ralliement au service (le Breton est belliqueux, le Tourangeau tranquille) ; celui du religieux, traduction du besoin d'unité de foi (le Normand embrasse volontiers la piété, mais l'homme du Gévaudan est un sauvage encalvinisé) ; celui de l'économie (il y a les peuples industrieux, les bons ménagers, les provinciaux sobres) ; enfin, celui du code social qui recense la politesse et la morale, les qualités intellectuelles et les œuvres. Ainsi s'élabore un palmarès, fruit de l'histoire (le rattachement) et de la géographie (l'éloignement relatif par rapport à Paris et au soleil de la cour).

A la veille de la Révolution, le Bourguignon Rétif, acharné défenseur de la réhabilitation de la nature et de la culture provinciale paysanne face aux villes corruptrices, créateur de fantasmes et fasciné par les masques, a laissé un bon témoignage dans l'Histoire du ménage parisien. La Parisienne Déliée, fille de Jean Joseph Cocu et de Sophie de Gallanville, va épouser Placide Sotentot, marchand de drap associé de Jean Joseph. Le choix d'une nourrice est l'occasion d'un tour de France, par médecins interposés, pour découvrir la perle rare : le docteur Têtechaudinot opine pour la Picardie, le docteur Brutentout pour la Provence, Baudetinat pour le Berry, Crassenpoche pour la Lorraine, Goupipète pour le Limousin :


« L'on s'en tint à l'avis du docteur Trognerouge [le Bourguignon] qui cria le plus fort et qui reprochait au Normand son penchant au cidre, au Picard sa pétulance, au Breton son humeur colérique, au Champenois, au Berrichon, au Tourangeau leur bêtise, au Lorrain sa vilenie, au Poitevin la colique auquelle on est sujet dans sa province... »


Trois mythologies se déchiffrent aisément dans un tel texte : celle de la hiérarchie des mœurs et des comportements, que symbolise le nom – Niouininon (le Normand), Toutenvent (le Gascon) ; celle des pratiques alimentaires et des boissons, qui illustre la diversité et la compétence ; celle du comportement social, la brutalité, la bêtise, la lourdeur, qui signale la déqualification des provinciaux par rapport à l'unité parisienne. D'autres textes vont dans le même sens : le théâtre de Molière, toujours joué à la Comédie française et royale (George Dandin, Monsieur de Pourceaugnac, La Comtesse d'Escarbagnac), les romans de la tradition réaliste et bourgeoise, de Furetière à Marivaux, les recueils de bons mots, la Vasconia de Montfort, les almanachs sans doute. Le propos général est de faire rire pour distinguer, donc à la fois de souligner les rôles sociaux en remettant chacun à sa place par rapport à la commune norme, de libérer une tension – la dérision transmettant une brève et limitée liberté d'inversion à peine entrevue dans l'altérité –, de critiquer par la satire. Ainsi s'établit la frontière des comportements entre Paris et les provinces.

Nulle objection ne peut être faite à l'influence de la langue qui est portée par l'action des institutions politiques et culturelles ainsi que par la diffusion du livre. La langue du roi est le français et sa pratique sert à dessiner deux frontières : celle de l'opposition vulgaire-honnête, celle du contraste Paris-province. L'accès à la langue explique les retards collectifs et individuels. Il faut rappeler qu'à 50 kilomètres de Paris on parle le picard, que les deux tiers des Français parlent tous les jours autre chose que le français. Les forces en présence sont à la veille de la Révolution les suivantes : plus ou moins de 16 millions de parleurs en langue d'oïl dans la France du Nord, mais dont certains jargonnent habituellement le picard, les dialectes normands et bourguignons ; de 7 à 8 millions s'expriment en langue d'oc, mais diversifiés en Auvergnats, Provençaux, Gascons, Limousins, Franco-Lyonnais ; le reste entend le flamand, le breton, le basque, le catalan et l'alsacien, voire d'autres dialectes germaniques. La géographie de ces parlers est nuancée à l'infini, mais l'important c'est que durant tout le XVIIIe siècle le monde des doctes s'interroge à leur propos dans une vision conforme à l'affirmation de la supériorité linguistique parisienne : les patois, les dialectes sont la langue des paysans et des peuples dont l'impureté menace la pureté de Paris.

Bien sûr, on mesure là le résultat de la conquête lancée deux siècles plus tôt et qui a délogé de ses positions administratives et judiciaires le latin et déclassé les dialectes : le français est massivement, pour les quatre cinquièmes, la langue de la production imprimée depuis la mi-XVIIe siècle; c'est la langue des notables et des gouvernants. Toute l'habileté du travail non concerté mais efficace de l'État consiste à accepter et en même temps à confirmer usages et coutumes provinciales, à rallier ainsi partout les élites qui sont les premières bénéficiaires de l'attraction parisienne et à faire triompher l'adhésion au français, qui les déclasse à la fois par le prestige d'une littérature éclatante, modèle pour le royaume comme pour l'Europe, et par son affirmation dans les pratiques administratives et les affaires publiques. L'accélération de la transmission de l'information, le désenclavement routier font encore perdre du terrain aux parlers locaux. Les villageois qui circulent longtemps ou régulièrement ne parlent plus que le français : ce sont les soldats, les domestiques, les migrants. Ceux qui restent en permanence ont un entretien plus ou moins familier, parlent mal ou peu la langue officielle.

S'il n'y a pas politique de la langue comme après la Révolution, les contraintes sont celles d'un contact entre la culture dominante et le plus ou moins grand dynamisme des conditions locales, économiques et sociales, à jouer a contrario. Dans l'immédiat, le rapport de langue varie selon la sphère des échanges : l'Église qu'on voit publier sermons et manuels en breton ou en provençal s'accommode des patois; le notaire utilise un occitant francisé où le vocabulaire est d'oc et la syntaxe française ; le juge fait interroger en dialecte et le greffier écrit en français ; les injures sont dialectales pour mieux frapper, comme à Morlaix ou à Toulouse. Dès qu'on touche à un commerce social et économique, de l'amour à l'échange, le français l'emporte, même au Sud – non sans accommodements et erreurs. Le vulgaire reste la langue de la familiarité et des horizons quotidiens, domestiques, ruraux ; on le parle avant de parler français et c'est un recours indispensable pour les notables. La minorité instruite de deux ou trois langues (on ne peut oublier le latin) accroît ses bénéfices sociaux et culturels : elle englobe tous les médiateurs et tous les ralliés. En 1755, Boissier de Sauvages rend compte de cette spontanéité du bilinguisme où se fabrique l'écart Paris-province :


« La langue d'oc est le langage du peuple et même celui des honnêtes gens élevés dans cette province, c'est le premier qui se présente à l'esprit et qu'ils emploient plus volontiers lorsque, libres des égards que l'on doit à un supérieur, ou de la gêne qu'on cause à un étranger, ils ont à traiter avec un ami ou à s'entretenir familièrement de leur domestique. Le français, qu'ils ne trouvent guère de mise que dans le sérieux, devient pour eux une langue étrangère et pour ainsi dire de cérémonie, ils forcent la nature lorsqu'ils y ont recours. »



Dans cette diffusion par le haut, la part du livre et des imprimés a été essentielle. Le poids de Paris, la spécialisation de la province dans une production courante, triviale ou – par la contrefaçon et le clandestin – porteuse autrement des messages parisiens, visant d'abord la cible parisienne, ont définitivement ratifié la conquête de la capitale, de ses valeurs et de sa langue. Lorsque les Lumières réhabilitent la nature et la campagne, elles n'infléchissent pas ce mouvement : elles interrogent l'organisation du territoire avec une autre physique sociale, conciliant les lois naturelles et l'intervention, réconciliant les « deux Frances » ; elles déplacent la question vers le rapport du physique et du moral contenu dans la relation urbanité-rusticité. La critique économique de la ville consommatrice, corruptrice, ou l'éloge libéral de la cité moteur du changement, rejoignent les moralistes émules de Rousseau. Les deux optiques masquent l'inégalité culturelle que révèle le débat provincial.


Provinciaux chagrins, provinciaux ralliés, provinciaux revendicatifs

La conscience provinciale se vit à la fois dans l'indignité (la province ne peut donner que ce qu'elle a et les meilleurs la quittent) et dans l'orgueil (la province devient le lieu du bonheur paisible, elle redécouvre son passé, elle assume avec fierté ses gloires présentes). Entre l'infériorité et la supériorité que manifestent les « pulsions définitrices » servant à classer les hommes, une dimension inégalitaire, qui ratifie pour la majorité la situation de subordination et de soumission aux autorités, et qui pour les autres confirme la domination et l'héritage qui est privilège, va progressivement se modifier en deux étapes : d'abord, un ralliement sans critique, de la fin du XVIIe siècle aux années 1750-1760 ; ensuite, la crise prérévolutionnaire et, dans le climat de réformes avortées et de débats provocateurs, une incontestable reviviscence de la fierté, voire de la revendication des provinciaux.

Gardons-nous de considérer le mouvement académique qui enregistre et révèle cette évolution comme l'expression d'une politique conçue et réalisée à Paris avant de recevoir un champ nouveau d'application en province, en bref il n'y a pas opposition bien tracée entre une phase entièrement absolutiste et une phase décentralisatrice. Entre la fin du XVIIe siècle et le XVIIIe, il n'y a ni continuité ni ruptures, mais glissement et modification entraînés par l'expression d'une adhésion à des valeurs nouvelles. Le mouvement des fondations savantes en province montre d'abord l'aboutissement d'un essor intense commencé au début du XVIIe siècle253. Le réseau académique, tant à Paris où triomphent les grandes institutions placées sous la protection du roi (Académie française, Académie des sciences, Académie des inscriptions, Académie de peinture...) qu'en province, est notoirement étoffé : 40 sociétés ont fonctionné avec plus ou moins de chance.

Ce qui fait le succès du modèle institutionnel qui l'emporte à la fin du règne de Louis XIV et jusqu'à la Régence, c'est en premier lieu qu'il rassemble dans un cercle unique non seulement les littérateurs, mais les savants de tous ordres; là où la capitale draine les forces vives de l'intelligence régnicole vers cinq sociétés, une métropole de province doit, en rapport avec ses forces démographiques, sociales et intellectuelles, se contenter d'un seul cercle reconnu. C'est en second lieu le ralliement contractuel et implicite aux normes, aux codes, aux valeurs de Paris, un accord sans discussion aux usages parisiens. Le lien qui unit l'aspect administratif entre Paris et la province dans le domaine des politiques de gestion se renoue ici sur un autre plan. L'histoire des fondations montre l'importance du patronnage royal et la dépendance matérielle de l'administration absolutiste. Elle prouve aussi que le réseau ne peut se constituer qu'avec appuis, protections, interventions, pour lesquels l'action des hommes de terrain – intendants, gouverneurs, évêques – et la formation de véritables groupes de pression provinciaux en place à Paris se sont révélées décisives à chaque instant. Enfin, dans le choix d'un modèle statutaire, les créations locales obtiennent cautions et protections, garanties d'appuis matériels et symboliques par l'alliance avec les beaux messieurs de Paris.

On renverra pour le détail et les exemples à des travaux antérieurs254, mais on en retiendra, au-delà de la diversité, que la fonction académique n'a pas choisi innocemment son terrain d'application : elle s'épanouit partout, mais avec une particulière acuité dans le Midi et aux périphéries. Toulouse, Marseille, Montpellier, Arles, Nîmes, Bordeaux, Lyon, Villefranche, Caen et Soissons illustrent cette première étape de rattrapage culturel, qui permet aux élites provinciales de combler un retard et de mieux maîtriser la langue, les us et coutumes de la cour et de la ville. Partout, et avec des épisodes de flux et de reflux, on notera que la fondation trouve son dynamisme dans le couronnement des deux sociabilités qui regroupaient les élites : la sociabilité mondaine et courtoise, véhicule de la politesse et des mœurs; la sociabilité plaisante, fraternelle et joyeuse des regroupements d'âge et d'amitié. D'imperceptible façon, on passe ainsi de l'incertain au certain, de l'inorganisé à l'organisé, du discontinu au continu, bref à la capacité de réaliser un projet culturel.

L'académie provinciale est clôture, sélection par rapport au monde commun, et ce caractère socialement distinctif et intellectuellement porteur de changement par la réflexion permet de mobiliser les appuis d'un pôle à l'autre du réseau administratif, ecclésiastique, politique : de la province à la cour, de la ville aux antichambres du Conseil. La première vague des fondations académiques, étale avant 1715, est ainsi engagée dans une double voie. Par son allégeance aux académies parisiennes, elle trouve un rôle à jouer dans le développement de la monarchie absolue, elle prouve l'alliance du savoir et du pouvoir. Une même intention vulgarisante rassemble sociétés du Nord et du Sud dans un mouvement que déchirent la tutelle et l'indépendance, l'appel de Paris et la vitalité provinciale, la pression des élites locales ralliées et l'influence des « passagers », hommes du roi et de la province, comme les intendants Basville, Foucault, Pallu.

Des années 1720 aux années 1780, le mouvement s'amplifie et son intensité interroge la République des lettres tout entière : jusqu'à quel point convient-il de multiplier les sociétés? demande l'Académie française dans son concours de 1750. Les mécanismes anciens de la fondation se maintiennent, voire s'élargissent : les évêques y jouent partout leur rôle, soucieux de dire leur mot quant à l'orthodoxie religieuse qu'on doit attendre des néo-Immortels ; les gouverneurs de province y voient l'occasion de redorer leur blason un peu terni par l'offensive des intendances, tels Villeroy à Lyon, Villars en Provence, Luxembourg – l'ami de Cideville et de Voltaire – à Rouen, Belle-Isle à Metz ; les intendants y retrouvent autrement les notabilités et leurs problèmes administratifs, et ils ne détestent pas siéger – Pallu, Bertin et La Michodière courtiseront les académiciens lyonnais ; les académiciens parisiens continuent leur œuvre de protection et de tutelle, avec Bignon, Montesquieu, Réaumur, Chicoyneau, La Peyronnie, Mairan. A Paris comme en province, personne ne doute que tous ces personnages, intendants en tête, ne soient capables d'accélérer ou de freiner le développement des créations anciennes et nouvelles.

Cette intervention réclamée, et majoritairement obtenue, des pouvoirs locaux coïncide avec l'apparition d'un profil particulier de conscience provinciale. La fascination toujours manifeste qui éclaire de nombreux textes se nuance de méfiance, voire d'une franche indifférence. La province rêve sa liberté et revendique une égalité improbable. Certes, durant tout le siècle, les références envers Paris, ses savants et ses institutions se maintiennent, elles tiennent compte de la capacité d'arbitrage que les uns et les autres peuvent avoir, mais non sans interrogation. La réticence est évidente à Marseille où, sans prétendre égaler le génie, on souhaite à tout le moins plus de reconnaissance égalitaire, prétention qui vaudra à Chalamond de La Visclède, secrétaire perpétuel, d'être raillé par tous, y compris Voltaire. Le recul des beaux esprits, la montée des sciences, l'utilitarisme local, la revendication des amateurs contre les spécialistes se conjuguent pour exiger que l'esprit d' « égalité » règne sans rupture dans la République des lettres. « Si la capitale conserve toujours une juste supériorité sur les provinces, on peut dire en général que les provinces font honneur à la capitale et qu'elles rendent sa primauté glorieuse », entend démontrer Querriau en 1747 à Clermont-Ferrand. Si l'on veut, la doléance provinciale à l'égard de la capitale est désormais la figure coexistante mais inversée de la fascination des provinciaux pour Paris. Elle proclame une volonté nouvelle, ne plus accepter les inégalités culturelles, en même temps que les milieux académiques se rangent presque partout parmi les partisans du changement, mobilisés pour son avancement.

Quand le mouvement académique des fondations s'essouffle, il est relayé par des créations nouvelles qui le complètent et en comblent les vides ; c'est à la fois un changement d'échelle et, comme c'est le cas dans la maçonnerie, l'épanouissement d'une concurrence favorable à l'autonomie locale dispersée dans une infinité de petits cénacles qui se suffisent à eux-mêmes. La surveillance administrative assouplie autorise ce provignement qui retrouve les besoins anciens de la sociabilité des groupes associés aux besoins nouveaux de la délocalisation de l'information. Celle-ci circule en abondance à tous les niveaux du réseau par le jeu des correspondances et par l'écho de la presse parisienne et provinciale. Des projets de fédération montrent alors la façon dont le mouvement provincial se perçoit face à la capitale. Les demandes qu'adressent aux secrétaires l'abbé Yart de Rouen et Condorcet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, suscitent une réticence manifeste. En particulier, au projet centralisateur de Condorcet qui souhaite coordonner les activités, faire circuler les découvertes, et faire ainsi du travail académique « une branche de l'administration générale », les provinciaux opposent l'idée que de l'association naît la servitude, que l'assujettissement aux principes du gouvernement est contraire aux libertés intellectuelles. Le dialogue engagé n'a pas abouti, car il met aux prises deux façons de voir, deux sensibilités contradictoires : d'un côté, les Lumières parisiennes qui lient le sort des réformes et de la philosophie au projet d'une monarchie vertueuse et libérale qui, par l'homogénéisation culturelle, parie sur le développement ; de l'autre, les Lumières provinciales qui, au terme d'un siècle de travail et de réflexion, soutiennent l'autonomie des savants, l'égalité des académies, la parité de la province et de Paris.

Personne en province ne doute qu'il n'y ait dans la capitale un plus grand nombre de « talents », sinon de « génies » ; ils viennent d'ailleurs en partie des terroirs provinciaux, comme le montre le recrutement des grandes académies. Les provinces sont prêtes à en écouter les leçons, mais dans une relation paritaire. Plusieurs raisons militent en leur faveur : on peut écrire aussi bien dans les cités provinciales qu'à Paris, car les muses, la réflexion aiment le silence et la retraite; partout, de nouveaux moyens répondent à la demande intellectuelle. Grimod de La Reynière note pendant son séjour à Lyon le progrès des intelligences locales et son témoignage paraît généralisable, parce qu'il rejoint celui de l'affirmation face à la raison parisienne d'une sensibilité provinciale sur laquelle il faut conclure :


« Les savants sont ici comme à Paris, aimables, studieux et communicatifs, mais l'académie n'a ni la morgue ni la charlatanerie de plusieurs de vos sociétés littéraires. Si les Lumières et les connaissances ont fait autant de progrès ici que chez vous, l'on peut assurer que l'esprit d'indulgence, d'aménité, de véritable philosophie en ont fait davantage... »


A la culture divisée des capitales, les provinciaux opposent l'unité et l'harmonie des cercles régionaux. Certes, la réalité concrète diffère sensiblement de ce rêve, mais il ne faut pas en méconnaître la force ni en méjuger l'importance, car il montre que la capitale et les provinces n'ont pas réussi à vivre au même rythme. Plus encore, quand le rythme s'accélère à Paris, il se ralentit en province où les Lumières intègrent une sensibilité originale. Nous avons de tout cela un bon témoin, Roland de La Platière : inspecteur des manufactures, c'est un homme de l'État; académicien à Villefranche, Amiens et Lyon, c'est un homme de la province. Relisons son petit écrit intitulé : De l'influence des lettres dans les provinces comparée à leur influence dans les capitales (Lyon, 1785). Il y apparaît que les Lumières utiles de la province réconcilient l'otium, le loisir des riches, et le negotium, l'activité des entreprenants, et qu'elles ne se veulent plus séparées de la nature parce que « son étude élève l'âme par les vérités qu'on y découvre en la contemplant ». Ainsi se renouent tous les débats sur l'espace, l'économie, le changement ou la stabilité dans la complémentarité et le contraste – d'un côté l'abstraction, l'oisiveté, l'étude, de l'autre le concret, la nécessité de vivre, d'enrichir en s'enrichissant255.

L'expansion intellectuelle corrélative de la puissance urbaine touche alors sa limite. L'habitant des métropoles provinciales ou des médiocres chefs-lieux est conscient de l'extraordinaire force accumulée aux bords de la Seine, mais il sait que cette gloire ne va pas sans contrepartie : elle fait régner l'inégalité et l'indifférence, elle accélère avec la perte du contact d'autrui la destruction du sens du réel concret; c'est un enjeu pour l'individu, c'est un enjeu pour la société. La réflexion sur le mal de vivre, la tendance préromantique qu'analysent avec force Monglond256 et Trahard257, s'épanouit avec la conscience provinciale ; elle y nourrit la critique de la cité, l'apologie de la nature. Les maîtres du sensible sont des provinciaux inséparables de leurs origines : Diderot de Langres, Rousseau de Genève, Germaine de Staël, suisse aussi, Laclos d'Amiens, Bernardin de Saint-Pierre du Havre et Rétif de Bourgogne. Citadins reconnus dans les métropoles provinciales, ils y rencontrent l'écho des cœurs sensibles et le débat qui oppose le style de vie proche de la nature et le style de vie citadin, ainsi à nouveau la stabilité et le développement. Le siècle des Lumières n'en finit pas d'hésiter à basculer vers le progrès.




DEUXIÈME PARTIE



Pouvoirs et conflits



CHAPITRE VIII


Le roi et les sujets

Il est souvent difficile à l'historien de comprendre comment pensent les institutions, même si nous admettons qu'elles pensent puisque, sans avoir de cerveau ni d'idées propres, elles déterminent ce que nous gardons en mémoire et ce que nous oublions, les normes du bien et du mal, les conditions mêmes de l'activité intellectuelle et, de fil en aiguille, celles de la vie de tous sans lesquelles les institutions ne penseraient pas. Les classifications, les enquêtes qui les portent, les logiques administratives qui portent les enquêtes, ont mis en valeur cette interrogation à travers les conditionnements de l'espace et de l'économie, transversalement entre les possibilités sociales et culturelles qui orientent le changement ou bien lui font obstacle. Ce que les anthropologues retrouvent dans nos sociétés258.

Derrière cette question, le problème est de comprendre ce qui, au XVIIIe siècle, fait une communauté, les Français dans la France, avec ses solidarités et ses coopérations, avec ses clivages, ses rejets, ses défiances. L'époque est charnière, car on est sans doute au tournant de deux conceptions de la communauté sociale : l'une forte, correspondant à la société des coutumes et des traditions, à l'édifice monarchique et religieux, où la communauté est totalement constitutive de l'identité des individus ; l'autre faible, plus fragmentée et plus utilitaire, reflet ou élément intrinsèque de la société de l'échange et de l'individualisme, où la communauté est le résultat de la coopération utilitaire des sujets, en fonction de leurs intérêts, même si elle est extérieure aux individus. La découverte de soi dans la communauté unit les anciennes façons de voir et les nouvelles. Que l'accent soit mis sur l'un ou l'autre pôle, « pour le meilleur et pour le pire, les individus partagent réellement leurs pensées et harmonisent leurs préférences dans une certaine mesure ; et ils ne peuvent prendre de grandes décisions que dans le cadre des institutions qu'ils construisent259 ».

En se plaçant dans l'optique de la rencontre des pouvoirs et des sujets, soit dans le jeu de la confiance et de l'allégeance, soit dans celui du conflit, on peut souhaiter retrouver dans les pratiques du fonctionnement politique de quoi vérifier les manières dont le temps a vécu la légitimité de sa vision du monde, et comment un système culturel plus ou moins satisfaisant préserve la coordination d'un ensemble d'institutions données, gère la justice et l'injustice, l'égalité et l'inégalité. L'œuvre de réflexion des philosophes se construit sur ce terrain. Pour cela comme pour comprendre le territoire et l'économique, avec la physiocratie et les libéraux confrontés, il faut un guide. Montesquieu peut jouer ce rôle, car sa réflexion – ainsi que l'a montré autrefois Althusser, qui ne manquait pas de la déformer à sa façon – se situe entre la politique et l'histoire, le temps présent de l'observation et l'explication des choses par la réflexion sur la coutume, les régularités qui permettent de penser la modernité qu'il voit sous l'angle du capitalisme commercial triomphant. La question qui se pose alors est de savoir quelles sont les chances de la monarchie absolue de se rénover face au nouveau rythme de l'histoire260.


La monarchie entre deux âges: Montesquieu

La physionomie intellectuelle du président de Montesquieu est sans conteste l'une des plus intéressantes du temps, et l'une des mieux connues261. Son œuvre, sereine et prudente, s'inscrit dans un courant de pensée non doctrinaire. Il ne balaie pas les faits d'un revers de main comme Rousseau dans ses Discours : il sait que la politique est fille de l'histoire et de la géographie. Il connaît le monde ; c'est un provincial, mais il a parcouru l'Europe du sud au nord, de l'Italie à l'Angleterre. Magistrat, il est au courant du droit, dont il a médité la philosophie à travers les classiques (Cicéron, Tacite, les stoïciens) comme dans la lecture des modernes (Bossuet, Malebranche, Hobbes qu'il réfute). Sa politique est une science du réel262.

Son expérience personnelle du pouvoir – l'écho s'en perçoit dans les Lettres persanes –, son jugement sur les événements et la faillite de la Régence où l'on peut s'inquiéter du despotisme ambiant du Régent et de ses créatures, sa participation – sinon attestée, du moins très vraisemblable – aux discussions du premier club politique français, le Club de l'Entresol (il y aurait lu le Dialogue de Sylla et d'Eucrate sur la tyrannie), ses intérêts de grand parlementaire et de gros viticulteur informé des cours du bordeaux à Londres et à Amsterdam, son engagement dans l'académisme des grands amateurs de la robe ; tous ces traits, et principalement une vie à l'écart des factions et à l'écoute de tous les événements, font de lui un témoin authentique capable d'analyser la société politique de son temps et de rendre compte de son apparente incohérence. La monarchie de Montesquieu, c'est simultanément celle qui est et celle qui devrait être, dans l'écart de l'une à l'autre. Acceptons de lire les problèmes de la politique au temps de l'absolutisme.

On connaît l'analyse que Montesquieu fait des trois types de gouvernement : république (aristocratique ou démocratique), despotisme, monarchie. Sa classification remplace celle qu'utilisait la science politique depuis Aristote : monarchie, aristocratie, démocratie. On sait qu'à chaque régime correspondent un mode de gouvernement et des principes historiques et moraux qui en expliquent le développement. On peut penser que toute la démonstration – plus particulièrement celle qui oppose, à travers une expérience intellectuelle plus qu'au terme d'une enquête savante, despotisme et monarchie – vise à concilier jugement de valeur et jugement de réalité, à autoriser refus et choix. Montesquieu tombe alors du côté de la « monarchie à la française », dont il souhaiterait contribuer à renforcer le modèle par l'adoption de quelques principes nouveaux puisés chez les Anglais, et pour la raison que ceux qui comptent, ce sont les États modérés. La monarchie subsiste comme régime tolérable, et ouvrant dans la société civile un espace de liberté, parce qu'elle possède les institutions fondamentales qui préviennent les abus du pouvoir. Les pratiques politiques rencontrent ici l'esprit et la pensée des institutions qui régissent les rapports du souverain et des peuples.

Relisons pour l'essentiel les livres II à V de L'Esprit des lois, en conservant à l'esprit le principe même de la lecture retenu par l'auteur, comprendre les raisons des pratiques :


« Elles doivent être relatives au physique du pays ; au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports ; elles en ont avec leur origine, avec l'objet des législateurs, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies

263

... »


Relativisme et rationalisme sont au travail dans la méthode pour théoriser les gouvernements par leur nature. Celle de la monarchie, ce qui la fait être, est qu'un seul gouverne, mais son pouvoir n'est pas celui du despote, car il s'exerce selon les lois fondamentales. Son principe, c'est l' « honneur », c'est-à-dire « le préjugé de chaque personne et de chaque condition ». Il compte plus que la vertu des princes – essentielle pour les doctrinaires de l'absolutisme à la Bossuet comme pour les réformateurs aristocratiques à la Fénelon – ou la vertu des citoyens. C'est qu'il est ici à la croisée des chemins : celui de la monarchie française fondée sur le consilium et l'autorité sacrée; celui de l'absolutisme vainqueur de l'aristocratie. L'unité qui lie nature et principe, pouvoir d'un seul et honneur, est fondamentale ; ce ne sont pas deux concepts séparés, mais les deux termes d'une relation à la fois vivante et nécessaire.

Lois fondamentales et rôle des corps intermédiaires font pencher le choix vers une monarchie modèle de l'État modéré refusant le despotisme. D. Richet a montré comment sur ces deux plans, en faisant des corps intermédiaires une composante de la constitution non écrite, en admettant la nécessité de contenir la dégénérescence possible de la monarchie au despotisme, comme on l'a reproché à Louis XIV, Montesquieu franchissait un pas décisif, qui n'intéresse pas que l'aristocratie : il en va des libertés de tous, que seule une élite composite peut garantir. Désormais, l'opposition despotisme-libertés est au cœur de tous les débats, parce qu'elle autorise à la fois la critique de la monarchie (les parlements s'en chargent) et l'espoir de rénovation – une nouvelle donne par l'introduction des réformes administratives, judiciaires, pénales, fiscales, religieuses –, mais surtout parce qu'elle permet de penser simultanément l'héritage d'un lointain passé, les lourdeurs de la tradition, les forces encore vives du vieux royaume terrien, et la nouvelle société, où l'échange trouve sa place, où la richesse et le talent se font entendre.

L'analyse sociale et politique de Montesquieu ne se disjoint pas de sa vision de l'économie: il pressent le changement et veut l'intégrer. Quand il demande l'intégration sociale du commerçant dans la définition de la monarchie, il retrouve avec moins de hardiesse Voltaire, mais il participe de la même idéologie 264. Libertés et franchises de l'ancien monde – municipales, provinciales, parlementaires, ecclésiastiques et nobiliaires – ne sont pas plus anachroniques à ses yeux qu'à ceux de la majorité des contemporains : elles conservent au corps social sa structure, du roi aux sujets, de Paris aux provinces, et ce d'autant plus qu'elles garantissent les vertus sociales de la liberté concurrentielle et du travail. Ainsi « il peut y avoir de l'union dans un État où on ne croit voir que du trouble ; c'est-à-dire une harmonie d'où résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des parties de cet univers éternellement liées par l'action des unes et la réaction des autres 265. »

La monarchie est l'État des Temps modernes pour des raisons qui découlent de l'honneur et des préjugés de rangs possiblement réconciliés avec la dynamique des passions sociales liée à la naissance du libéralisme. Toute société politique est une somme de différences et un tout266; c'est ce qu'il faut comprendre dans l'action de la monarchie elle-même, dans sa rencontre avec les peuples, les Églises et les groupes sociaux que divisent et unissent hiérarchies de statut et de richesse, enfin face à la montée de l'opinion, à la naissance d'un « espace public », à l'ascension de nouveaux pouvoirs qui minent l'harmonie dans la dissonance et rendent ainsi la réforme impossible.


Le roi, les sujets, les éléments d'une relation

L'attitude de Montesquieu a mis en évidence ce que l'on attend d'un régime qui vit sous le respect des lois fondamentales : la stabilité d'un État fixe, la personne de ceux qui gouvernent plus assurée, l'impossibilité de se perdre dans le despotisme. Cette vision ne peut être distinguée de ce qui est la réalité du pouvoir, fait d'une personne, d'un milieu, de groupes de pression, et confronté à une véritable mystique de l'absolutisme tenant à sa justification chrétienne et qu'on entrevoit dans le dogme de l'union du royaume et du roi. « Le roi et le royaume ne forment qu'un objet », dit au début du XVIIIe siècle le chancelier d'Aguesseau, et cinquante ans plus tard Louis XV, dans le discours de la flagellation, soutiendra la même thèse :


« Les droits et les interdits de la nation dont on ose faire un corps séparé du monarque sont nécessairement unis avec les miens et ne reposent qu'en mes mains... L'ordre public tout entier émane de moi. »


Derrière cette affirmation qu'on peut lire au premier degré – remise à sa place de la contestation, expression d'un autoritarisme irrespectueux des lois fondamentales –, il faut sentir deux choses importantes : en premier lieu, le roi ne fonde son pouvoir que dans sa sphère, qui est celle d'une fonction liée au bien public; en second lieu, implicitement, l'admonestation doit s'étendre dans le respect du constitutionnalisme des corps. Le système organiciste – le roi tête, les peuples tronc et membres – des métaphores comparant le royaume à un corps remplit le rôle de la notion de constitution dont peut se réclamer le rôle des pouvoirs intermédiaires. La partie du roi se joue sur trois registres : celui de la sphère curiale, lieu de rencontre de la personne et du pouvoir pratique ; celui de la célébration sacrale, à la jonction des théories et du culte ; celui de la possible existence d'une sphère politique spécifique où, au midi du siècle, se mesure déjà l'affaiblissement des charismes politiques de la religion absolutiste.


LE ROI ET LA COUR

Dans la personnalité du monarque lui-même se joue la rencontre de la structure du pouvoir et des pressions conjoncturelles. A quoi peut servir la biographie des rois? Non à célébrer un culte caché et nostalgique, mais à comprendre les limites et les moyens d'une action ; non à rendre vie à une interprétation des causes par la psychologie, mais à intégrer les capacités, les factions qui s'agitent sur la place et dans le sérail, les heurts de personnalités qui ne s'en relient pas moins aux grands problèmes de l'heure, les choix des personnes qui se font sur des conceptions antagonistes concernant le pouvoir royal, l'ordre social, le régime économique, la politique extérieure. Vaste programme lancé par H. Lüthy dès 1960 et à peine esquissé en dépit d'une production abondante 267. L'essentiel permet de distinguer la personne et le personnage, le rôle politique et l'effet des circonstances, le fait majeur de la société de cour, véritable moteur de toute l'organisation sociale et de la politique.


La part du roi, de Louis XV à Louis XVI

Quand Montesquieu écrit vers 1724 les Lettres de Xénocrate à Phères, il décrit une attente :


« Le monarque qui règne à présent à Sicyone est un jeune prince qui fait espérer à chaque Sicyonien des jours heureux. Il a une physionomie charmante, le meilleur naturel du monde, il aime à voir faire le bien, à corriger le mal, et, enfin la vérité lui fait plaisir... Puisse-t-il donner, à ses sujets, non seulement les richesses et l'abondance, mais le repos de l'âme que l'on ne goûte que sous les bons princes, cette sûreté de son état et cette paix intérieure qui est toujours due à l'honneur et à la vertu. »


Voilà le roi modèle et porteur d'espoir, de sécurité et de prospérité, instrument de Dieu « pour être le fléau des nations qu'ils veulent punir », récompense des royaumes vertueux. Le portrait du bon roi est repris dans Arsace et Isménie (écrit vers 1742 et publié en 1783) : l'esprit juste, le cœur sensible, l'âme sincère, garantissant l'innocence de l'administration, l'équilibre de la justice, le respect des lois contre les abus. Voilà la norme et chaque commencement de règne se prête à un rappel des espérances. En 1774, Louis XV meurt, Louis XVI arrive et l'on chante dans les rues sur l'Air des pendus :


Or, écoutez petits et grands


l'histoire d'un roi de vingt ans


qui va nous ramener en France


les bonnes mœurs et l'abondance :


D'après ce plan que deviendront


et les catins et les fripons ?


Le texte exprime la relation réelle qui peut s'instaurer entre le jeune roi et son peuple. La jeunesse du monarque est celle du royaume : elle évoque la bonne volonté du nouveau souverain, sa capacité de changement, son rôle d'arbitre à l'égard des coalitions d'intérêts qui l'entourent. On conçoit alors l'importance de la personnalité même du prince, du poids de l'éducation, de la force de l'entourage.

Aujourd'hui, le « portrait du roi » que l'on dresse en réponse à la question : « qu'est-ce que le roi? », est un portrait métaphorique et métaphysique où, dans l'évocation symbolique du corps du roi, on relit les enjeux de la souveraineté et du pouvoir comme élément du système de représentation du politique : le corps physique (historique, temporaire), le corps juridique et politique (le roi incarne le royaume et la souveraineté), le corps sacré (le roi prêtre, représentant de Dieu sur terre) sont unis dans un seul organisme, où les échanges sont faits de l'historique au politique et au sacré. Les représentations, le « portrait du roi », réalisent à travers des objets aussi divers que médailles, fêtes et divertissements, peintures, éloges ou histoires du règne, la « transsubstantation » d'un individu en monarque. Elles légitiment dans la présence d'un absolu le sens du pouvoir : « Le portrait de César, c'est César », disent les logiciens de Port-Royal. L. Marin a montré avec les images de Louis XIV comment fonctionnait ce système de signes. Pour le XVIIIe siècle, il est convenu d'admettre que la dimension sacrée s'érode, que le corps politique est interrogé, mais aussi – cette histoire reste à écrire – que, dans le vacillement du grand spectacle de l'absolutisme, le corps historique du monarque, sa personne et ses moeurs tiennent un rôle bien lourd : ambiguïté de Louis XV et faiblesse de Louis XVI268.

Le problème de l'historien est donc moins ici de rendre justice, de peser le pour et le contre, les vertus et les vices, les capacités et les manques, que de comprendre l'interaction du caractère, du milieu, des influences et du métier. Le « métier de roi » est au centre de la monarchie administrative française ; les mœurs et le caractère du roi ont un intérêt, parce qu'ils conditionnent le rapport du souverain et du royaume à travers les relations personnelles qu'il peut entretenir dans le cercle du pouvoir proche et vers le pouvoir lointain, à travers les représentations de ces relations qui sont expressions du respect de la société pour le roi, donc du respect que l'État, la société et les peuples se portent à eux-mêmes. L'exercice, on le sait, est difficile, car la psychologie des hommes d'autrefois n'est pas plus facile à tracer que celle de nos contemporains. A quelle aune mesurer le caractère à travers les témoignages, avec quelle boussole théorique repérer les complexes ou les sensibilités ? C'est pourquoi l'on ne saurait reconduire le motif des affrontements à de la psychologie banale dont les apophtegmes ne sont ni plus ni moins vrais que leurs contraires, comme le rappelait Marc Bloch dans l'Apologie pour l'histoire. Essayons d'éviter la petite histoire incohérente269.

Michel Antoine l'a tenté, et réussi, pour Louis XV. Il a trié la littérature de la médisance – qu'on peut d'ailleurs lire autrement qu'il ne l'a lue –, celle des pamphlétaires de bas étage, et la littérature des témoignages recevables. D'ores et déjà, on peut rappeler que Louis XV écrivait beaucoup, mais que ses dossiers personnels ont disparu ; que le confesseur du roi, l'abbé Mandoux, écrivait lui aussi beaucoup, à l'instar de Jean Héroard, mais qu'il a livré au feu les vingt-deux cartons de ses écritures : « J'y parlais trop vrai », expliquera-t-il. Il est donc difficile d'éclairer le personnage par la personne, mais quelques traits frappent.

Louis XV est porté jeune au trône par le hasard des successions activées : il est né en 1710 ; son père meurt la même année ; le Grand Dauphin, son grand-père, disparaît à son tour en 1711; sa mère, en 1712 ; son oncle Berry, en 1714. C'est un enfant jeté précocement dans la cour de récréation des adultes ; un enfant sans tissu affectif, livré aux leçons d'un crétin majestueux, le duc de Villeroy, qui lui enseigne deux choses essentielles : l'air de majesté, la prestance, et, en l'accablant de corvées protocolaires, l'horreur de la foule. Voilà un roi timide et déchiré entre l'homme public – masqué, de grandes manières, explosant en boutades qu'on interprétera comme du cynisme ou de la cruauté, mais qui sont les indices de la solitude – et l'homme privé, séducteur, affamé d'affection et de reconnaissance confiante. C'est ce qui lui gagne le cœur de Fleury, son précepteur. Bref, par ce décalage on pressent comment les affaires vont à la fois l'ennuyer et susciter son engagement actif (le « secret du roi ») quand il y trouvera l'occasion de se débarrasser de la paralysie qui pèse sur toutes ses actions.

Nombreux sont les contemporains, et pas seulement les courtisans, qui reconnaissent son intelligence, sa clairvoyance, sa mémoire. Une excellente éducation lui a donné une remarquable connaissance de l'Europe et du monde, où la géographie joue un rôle carrefour. François Chevallier, qui enseigne au Collège royal, en a fait un bon élève initié à l'empirisme mathématique de son temps. Il possède le sens du terrain et des forces, les principes de l'architecture militaire : c'est le jeune roi de l'architecture hydraulique à la Bélidor. Homme de dessin et de curiosités qui aime à s'enfermer avec Gabriel pour reconstruire Versailles ou discuter avec Quesnay d'économie rurale, il protège Buffon, Nollet, le chirurgien La Peyronnie. C'est un homme de cabinet dont l'action est le résultat quelque peu pervers d'un style de gouvernement qu'il n'a ni inventé ni modifié, et d'un caractère qui n'est pas porté comme celui de Louis XIV à la théâtralité, mais plutôt à l'hésitation. Deux faits sont probants pour montrer la difficulté de comprendre, avec d'autres critères, le fonctionnement du pouvoir 270.

Le premier tient dans ce mélange qui associe le libertinage à la religion. Le roi, qui a pratiqué – scandaleusement pour l'Église, non sans complaisance pour lui-même – les favorites qu'on pousse dans son lit, a eu deux sortes de liaisons. D'une part, les maîtresses déclarées, reconnues : la Mailly, la Châteauroux, la Pompadour – qui mérite une place à part : intelligente et philosophe, elle n'intervient dans les affaires de l'État que pour pousser Louis XV à la fermeté –, la Du Barry, dernière venue. Mais à ce premier cercle s'en ajoute un second, celui des « petites maîtresses », favorites temporaires, ombres fragiles du Parc aux Cerfs, qui servent à alimenter la rumeur. Les premières sont dans la société de cour, les secondes sont dans l'obscurité ; protégées, mariées, secourues avec leurs bâtards en secret (M. Antoine en a compté huit), ce qui prouve que l'illégitimité n'est plus tout à fait considérée du même œil que jadis, lorsqu'on exhibait les fils naturels des monarques.

En dépit de ses transgressions du sixième commandement, Louis XV est un monarque « qui a de la religion ». Il est attentif aux pratiques : « Il a de la piété dans le cœur », disent les témoins, et surtout il a montré de l'intérêt pour la théologie et les querelles religieuses : « Je ne donne les évêchés ni au nom, ni à la faveur, disait-il, mais à ceux qui, je crois, feront le plus grand bien de la religion et la paix du royaume. » « Il s'en faut bien que je sois infaillible. » Ses propres errements, les querelles théologiques, la place de l'Église dans le royaume l'ont tourmenté et stimulé pour une défense des principes de la vertu monarchique et pour le refus de céder à une opinion intellectuelle et philosophique.

Il fit donc avec sérieux son métier qui, pour être dur, ne l'était tout de même pas plus que celui du laboureur, et c'est le second indice de l'action qu'a directement exercée le roi. A partir de 1723, il préside tous les Conseils de gouvernement, et il en anime le travail par les tête-à-tête réguliers qu'il a avec les ministres. Le calendrier politique, qui conserve les rythmes du règne précédent et qui sera encore maintenu sous Louis XVI, est aussi bien réglé que celui de la vie de cour : « Conseils (presque tous les jours), travail avec les ministres, chasses à tire, et souper dans les cabinets tous les deux jours, tels ont été à peu près les amusements et occupations de Sa Majesté », note le duc de Luynes en 1743. La machine gouvernementale est remontée de telle façon qu'il est impossible au prince d'être paresseux 271. Cette permanence, ce « tout d'habitude », fait la force d'un gouvernement qui unit le Conseil et les « comités » où les ministres peuvent confronter leurs points de vue entre eux et avec le roi. La faveur va à celui qui a le talent de lever les scrupules et les hésitations du monarque.

Homme de cabinet, homme de fiches et de rapports, homme de dossiers, Louis XV a, dans le travail solitaire (sans secrétariat), dans le grand bureau d'angle du premier étage de la Cour de marbre, annoté et critiqué la correspondance officielle et rédigé une intense correspondance officieuse dont il n'aimait pas qu'on dégoise. La solitude du roi rejoint et favorise l'évolution de l'appareil bureaucratique vers l'autonomie. Et le choix de ses conseillers va dans le même sens. Le roi ne peut le faire qu'en conciliant les traditions (les charges sont des offices), la pression des coteries qui poussent leurs créatures – dont la faction Choiseul est le meilleur exemple – et ses jugements documentés qui lui permettent de faire avancer tel ou tel. Il a pesé les combinaisons, mais avec une chance inégale d'échapper aux brigues et aux cabales : Bertin contre Choiseul, d'Argenson – le comte – contre Machault qu'il admire. Le trait décisif est sans doute qu'il a apprécié et encouragé la robe du Conseil, alors que l'aristocratie (Choiseul) ou les parlementaires l'agaçaient. Il admire d'Aguesseau, il pousse Machault, d'Ormesson, Bertin, Gaumont, Trudaine, c'est-à-dire le noyau des grands administrateurs qui ont favorisé le développement de l'esprit bureaucratique, le rôle de la finance, la mainmise de l'État sur le corps représentatif de la nation. Le corps même du roi est menacé d'étouffement par la croissance de l'État-roi qu'il ne peut plus contrôler directement.

Louis XVI, jeune, sinon beau, est à l'instar de Louis XV un timide et un solitaire, mais qui, lui, a bénéficié de la vigilance familiale. Son père, Louis Ferdinand, est un dévot qui s'imagine expier le libertinage paternel par la rigueur : il tance sa mère, la craintive Polonaise Marie Leszczynska, il appelle la Pompadour « Maman-Putain ». D'abord gros bébé – on s'est exalté sur son poids –, c'est ensuite un gros gamin qui devient l'héritier du trône quand son frère aîné Bourgogne meurt en 1761 et quand disparaît son père le dauphin. Voilà pour le hasard, qui crée un climat d'étrange insistance sur la personne du jeune duc de Bourgogne, enfant hyperdoué, cloué par un cancer sur sa chaise longue et dont la mort pèse sur son cadet comme une usurpation272.

Berry fait des études de roi, avec un précepteur pédantissime mais efficace, intelligent et dévotieux, La Vauguyon, et de grands instructeurs. Études dominées par le paternalisme royal qu'il découvre à travers Domat, Duguet, Fénelon, Télémaque, et par l'initiation aux sciences et aux Lumières. L'éducation reçue ne pouvait pas fabriquer la bêtasse qu'on se plaît à voir en lui. Ses professeurs avaient des exigences inouïes : il lit le latin à livre ouvert, il connaît les mathématiques bien au-delà du bagage commun, il a assimilé les théoriciens politiques d'autrefois et du temps, et Louis XV l'a initié à la pratique administrative jusqu'au détail des finances. Or, sur ce prince préparé, sensible, mais complexé, pèsent deux malédictions. La première, née avec le temps, est celle qui permet à l'opinion de juger du roi à partir d'une information imparfaite, tronquée et le plus souvent truquée : Louis XVI, dauphin puis roi, a des vertus sauvages, peu d'esprit, pas de connaissance, pas de lecture, pas de goût, c'est un bâfreur et un chasseur. Ces rumeurs circulent dans les correspondances des agents de la diplomatie, dans les billets de la ville, dans les conversations ; elles construisent une image négative, car l'air du monde et du temps a besoin d'une immense critique de l'autorité. La faiblesse de Louis XVI, c'est la nécessité de la réforme politique, et le nouveau « portrait du roi » – ni soldat ni administrateur, incertain dans son rôle – en est un élément clef.

Tout a été dit sur Marie-Antoinette, qui sans doute a été le second malheur de Louis XVI, et qui comme lui a été l'objet de l'anxiété critique qui sera désormais le destin des princes. Gracieuse, toute à la joie de vivre et, après 1774, de régner, c'était vraisemblablement une tête sans trop de cervelle ni de bagage. Mais on l'a, dès l'époque, défendue comme l'épouse d'un rustre, alors qu'elle ne lisait jamais et lassait par son impatience frivole ses lecteurs et ses lectrices. Cette ultime reine a eu deux torts : d'une part, dans la tradition de l'absolutisme éclairé, l'ingérence féminine n'a pas sa place, sauf exception de la main gauche ; d'autre part, l'intervention personnelle de Marie-Antoinette et de son clan a été une catastrophe à cause même de la faiblesse du roi. « Un mari insatisfaisant, une épouse insatisfaite » a cruellement conclu Edgar Faure, au terme d'un portrait incisif du couple royal. C'est mettre en valeur la rencontre des facultés physiques et du pouvoir dans un certain contexte.

La « disgrâce de Turgot » est moins le résultat de la rancune de la jeune reine pour de futiles prétextes ou des sautes d'humeur que l'exemple de l'intervention, derrière une personne sans doute partiellement inconsciente, d'un entourage. La « tête à vent » (ainsi l'appelle son frère Joseph II) est un instrument dans un conflit intérieur et extérieur, entre les héritiers de Choiseul (la reine incarne jusqu'au bout l'alliance autrichienne), les adversaires de la paix, les partisans de la revanche contre l'Angleterre, même s'il faut s'endetter et ruiner le royaume – Necker arrive pour cela –, et les hommes du despotisme légal, les économistes, les philosophes (certains se voient ainsi), hostiles aussi à la réaction triomphante des privilégiés et aux rodomontades – que Turgot, c'est sa grande erreur, a tolérées – des cours souveraines rétablies. On est au cœur de la crise, comme on est au centre de la société de cour et des rapports complexes noués entre le vieux monde curial et monarchique d'un côté, et de l'autre la jeune société de l'opinion, vive, critique, trompée. Le renvoi, la démission d'un ministre et l'arrivée d'un autre sont à analyser sur un double registre : celui des forces lointaines et proches qui font graviter plus ou moins lourdement leurs personnes autour de l'astre centralisateur; celui des relations de personne à personne dans un monde dont ni la délicatesse des propos, ni les dentelles et les rubans du style épistolaire ne peuvent masquer la violence et la perfidie.


La société de cour et sa mise en cause

Quand le roi devient un instrument de propagande contre lui-même, c'est que quelque chose ne va plus dans le fonctionnement d'un ensemble politique. Dans son livre Des notions claires sur les gouvernements273, Sébastien Mercier montre ce qui se passe, et ce qu'on regardera d'en bas avec la formation de l'espace public :


« Je ne vois dans tous les gouvernements qu'action et réaction, élasticité, ressort, impulsion et résistance. Gouvervez-moi bien, et je me confierai à elle. Si vous faites des fautes attentatoires à nos propriétés, nous serons sur nos gardes, car le droit politique n'est fondé que sur la réciprocité, sur l'intérêt mutuel. Si les lois de l'équilibre entre la partie qui gouverne et celle qui est gouvernée sont rompues, il y aura agitation intestine jusqu'à ce que l'équilibre se rétablisse... »


En des termes newtoniens, mécanistes, substitués aux images d'organisme de l'habituelle description, le publiciste, journaliste, observateur moral et philosophe retrouve l'affaiblissement de l'arbitrage lié à la montée des bureaux et aux conflits des coteries, induits par l'effacement de la personne et du personnage du roi.

Sur l'échiquier des relations sociales et politiques, les règles du jeu changent. Elles étaient celles qui prévalaient depuis deux siècles dans l'organisation des rapports sociaux dans la mesure où la cour, formation sociale, engendrait entre les sujets sociaux des liaisons réciproques d'où découlaient codes et comportements originaux, mais également parce que la société tout entière était organisée par elle. Norbert Elias a proposé à notre jugement, pour tout l'Occident 274, ce modèle où la curialisation des guerriers – entendons la transformation d'une aristocratie militaire en noblesse de cour – a entraîné le procès de pacification des conduites et le contrôle des affects. Elle est indissolublement rattachée au destin de l'absolutisme, puisqu'elle repose sur le monopole de la violence militaire, la seule désormais légitime, qui fait du roi le maître et la garantie de la pacification de l'espace social, et sur le monopole fiscal qui centralise l'impôt et permet au prince de payer la guerre et de rétribuer ses fidèles en argent, et non plus en terres.

Le pouvoir central fort s'impose aux antagonistes sociaux; ainsi entre l'aristocratie, l'épée et la robe, les titulaires d'offices. La cour devient le lieu essentiel, puisqu'elle garantit la surveillance des uns par les autres et le contrôle du roi ; elle permet de consolider les fortunes en créant la dépendance. Elle perpétue le pouvoir personnel, elle induit les mécanismes distinctifs dans la hiérarchie sociale et les processus de contrôle de l'économie psychique. Le plus grand écart social s'y dessine dans la plus grande proximité spatiale : Versailles, l'être social des individus s'identifie avec la représentation qui en est donnée par les autres ou par lui-méme : c'est la « culture des apparences », qui est d'ordre politique autant que comportementale. Bien que Norbert Elias n'ait pas intégré dans son modèle tout ce qu'auraient pu lui fournir d'arguments les travaux de Michel Antoine, on voit comment l'incorporation du Conseil dans les mécanismes de la société de cour va dans le sens des déplacements de l'assiette de l'État : le roi garde son côté traditionnel, il fait régner, maintient l'équilibre entre les corps et fait, en arbitre, respecter droits et privilèges, mais il est aussi centralisateur, étatique, uniformisateur, interventionniste.

Ce qui se passe à la fin du XVIIIe siècle dans les mécanismes de la société de cour, traduction d'une crise plus profonde, c'est qu'entre les centres de force tels qu'ils s'équilibraient depuis le règne de Louis XIV, le roi, les corps – au premier rang desquels les parlements –, la noblesse d'épée et l'aristocratie de cour sont constamment placés en porte-à-faux, puisque tout s'est figé et que le mécanisme de domination ne peut plus intégrer de nouveaux partenaires sociaux, mais seulement répéter les conflits anciens. Hors la cour, la société française est travaillée par les forces du changement, par la montée simultanée de couches nouvelles exclues du partage politique, les bourgeoisies, par l'idée d'une conversion au monde neuf de l'économie et de la transformation d'une part de la société traditionnelle, instaurant ainsi la rupture275. Le roi n'a donc pas à jouer la carte de la bourgeoisie ascendante ou celle de la noblesse décadente, mais une ancienne société – où l'une et l'autre sont à la fois solidaires et rivales – contre l'atout maître d'une nouvelle formation sociale inédite avec de nouveaux équilibres. Les figures si fortement dénoncées de la bureaucratie montante peuvent évoquer cela, puisque l'administration qui triomphe du roi est en même temps l'instrument – possiblement améliorable – des contrôles les plus tâtillons et la garantie des richesses, le plus puissant facteur de stabilité et l'agent du désenclavement. La crise de la personne du roi, son rapport au monde, ne reflètent pas uniquement l'impossibilité des réformes, mais aussi le fait que celles-ci auraient signifié une troisième voie dirigée par la monarchie – sa chance nouvelle et perdue.


LA CÉLÉBRATION ROYALE

Les éléments de changement que nous venons de mettre en valeur ne doivent pas masquer les traits de conformisme et de stabilité qui perdurent : ainsi, dans la théorie et dans la pratique, on peut retrouver autrement la confrontation du pouvoir royal avec le monde, et à terme les indices de rupture.

C'est un chapitre traditionnel dans toute description de l'absolutisme que d'aller des principes et de la tradition juridique à l'adéquation des institutions au social, d'un achèvement théorique à un effondrement pratique dans les réalités contradictoires. On peut partir en quête de ce qui constitue l'un des aspects de la réalité du pouvoir royal au même titre que son organisation et son efficace : la célébration d'un culte. Il y a là deux avantages : on plongera dans une différence qu'on a peine à imaginer, tant les mots de la légitimation enracinent les actes dans une dimension archaïque et sacrée; on retrouvera dans les différents éléments de la liturgie absolutiste–le sacre, l'information cérémoniale, les métaphores esthétiques ou équestres – les indices d'érosion qui fissurent l'image de la perfection qu'a voulu donner d'elle-même la France classique, jusqu'au cœur des Lumières. C'est une des leçons du Siècle de Louis XIV, car l'influence de la politique sur les mœurs y est totale, les petits détails engagent le moral, le service prévaut sur les titres, entendons l'idéal aulique de l'uniformité par la fonction ; Louis XIV a égalé Auguste, ce qui n'était pas rien alors, quoique cela ne nous concerne plus autant aujourd'hui. Rien n'est indifférent dans ce qui fait l'identité d'une civilisation et spécifie son expression politique.


Le crépuscule des rois thaumaturges

La construction doctrinale et la construction symbolique de la monarchie française sont inséparables. Bossuet en a donné l'expression la plus belle, sinon pour un moderne la plus convaincante, dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte:


« Dieu établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples [...], la personne des rois est sacrée [...]. On doit obéir aux princes par principe de religion et de conscience [...]. Les rois doivent respecter leur propre puissance et ne l'employer qu'au bien public

276

. »


Voilà le pacte, le contrat qui rend totalement autre la personne du roi en même temps qu'il la responsabilise devant Dieu, seule limite morale à l'absolutisme. Certes, on ne lit pas que Bossuet et, sans être des esprits forts, les héritiers du gallicanisme, juristes, historiens, parlementaires, fonctionnaires, connaissent d'autres références : saint Thomas et la scolastique contractualiste qui reprend vigueur avec les discussions religieuses de la crise de la conscience. Ce qui est sûr, c'est que Louis XV et Louis XVI héritent d'un mythe et d'une mythologie– la foi et l'obéissance s'y confondent pour le plus grand nombre – ainsi que d'une légitimité légale que dissolvent peu à peu la critique et l'interrogation. La mystique dégénère en politique quand s'amorcent le déclin parallèle des rites royaux et de la symbolique de l'État et la montée de l'indifférence en ce domaine. Au XVIIIe siècle, le Bourbon thaumaturge qui a hérité du vieux pouvoir de guérir les écrouelles (le mal du roi, sans doute l'adénite tuberculeuse des ganglions lymphatiques) au lendemain du sacre – « Le roi te touche, Dieu te guérit » – a poursuivi sa tâche sacrée : 2000 touchers le 9 octobre 1722 pour Louis XV, 2400 le 14 juin 1775, pour Louis XVI. Le duc de Croÿ, effaré mais pas sceptique, note :


« A cause de la chaleur, cela puait et était d'une infection très marquée, de sorte qu'il fallait bon courage et force au roi pour faire toute cette cérémonie que je n'aurais pas crue sans l'avoir vue si rude et si répugnante. La foi de ces bonnes gens était bien remarquable : ils étaient à genoux, les mains jointes, avec un air de foi et de confiance vive et réellement touchante, de sorte que je ne serais pas étonné que plusieurs aient été guéris... »


Marc Bloch a écrit l'histoire du miracle royal; suivons-le un instant277. Son livre est une thèse qui conforte une constatation : l' « opinion », la psychologie collective de l'oral, de la légende et des mythes, repose sur des phénomènes de diffusion où l'irrationnel a sa part. Le lien entre le concept de royauté sacrée et le rite des écrouelles, le roi faiseur de miracles est-il alors le « résultat d'une erreur collective » ? Ainsi sont mobilisés, en vue de la compréhension d'un type de croyance, tous les textes, les comptes – ils permettent de chiffrer les malades –, les témoins, les images, la médecine folklorique et les recueils d'anthropologie278 qui isolent le phénomène franco-anglais. Non sans fidélité au rationalisme, M. Bloch a construit le dossier des rois guérisseurs afin de nous faire comprendre un fonctionnement culturel. C'est la rencontre d'une croyance identifiée par le constat – les peuples accourent à Reims, l'intendant Rouillé note les guérisons – et de la montée du scepticisme ; la frontière se déplace entre le merveilleux et la raison en même temps que la personne historique du roi interroge son corps symbolique. La fonction du rite n'est pas personnelle, elle est liée au rôle du souverain : c'est l'expression au terme d'une cérémonie qui fait du roi un évêque, un clerc par l'onction, qui authentifie son lien avec Dieu et légitime son action. C'est le sacre qui rend les personnes royales sacrées et en quelque façon sacerdotales : le toucher s'insère dans un ensemble de croyances partagées, renforcées par la propagande royale, qui imposent une conception de la royauté naturelle et populaire.

A partir de 1722, plusieurs mutations sont à noter. Dans le rite lui-même, la formule antique, « Le roi te touche, Dieu te guérit », pour laquelle il n'y a aucun doute – Dieu exaucera le roi –, est remplacée par une nouvelle expression où la prière se substitue à la constatation d'un enchaînement nécessaire qui traduisait la faveur divine : « Le roi te touche, Dieu te guérisse. » Le miracle est interrogé en son centre. Louis XV s'abstient à de nombreuses reprises de toucher les écrouelles aux grandes fêtes, ce qui fait scandale mais souligne que chez le roi lui-même le sens donné au geste change : Louis XV fait dépendre son efficace de ses dispositions personnelles – il n'est pas en état de grâce –, et non du caractère sacré. La légèreté s'en mêle : Montesquieu dans les Persanes parle du « roi magicien ». Voltaire raille les vertus miraculeuses de la dynastie dans l'Essai sur les mœurs (1756), le Dictionnaire philosophique (1764) et les Questions sur l'Encyclopédie (1770-1772). Le silence se fait sur le rite, qu'on n'évoque pas dans les journaux. A Paris, dans les classes éclairées, le temps est peut-être arrivé où, comme disait Voltaire, la raison a aboli la coutume.

Il y a à cela deux explications. D'abord, le recul général de la symbolique de l'État dans les grands rites royaux qui survivent : le sacre se maintient dans sa force, mais ni les funérailles, ni les entrées, ni les lits de justice qui réglaient les conventions entre l'autorité royale et les représentants de la classe officière, incarnation du vieux royaume. Les lits de justice ont perdu leur prestige rituel pour devenir un théâtre dramatique. La politique s'y fait spectacle et le roi ne négocie plus son arbitrage, il l'impose : « C'est légal parce que je le veux », dira même le faible Louis XVI le 19 novembre 1789, dans un lit de justice déporté à Versailles – à faire frissonner les lois fondamentales ! La justice est humiliée par l' « État-roi » de finance.

Dans les hésitations et les remords, on peut lire aussi l'étrange mélange que constituent l'ironie sceptique, la montée rationaliste (elle s'exerce sur le toucher des écrouelles comme sur tous les effets de l'imagination et les préjugés psychothérapeutiques), l'effort médical pour mieux cerner les confusions cliniques, bref tout ce qui tente d'établir des frontières plus claires entre erreur et vérité selon leur nouvelle conception. L'affaiblissement de la croyance retrouve alors les voies du rationalisme latent qui gagne la société : il unit les tenants du protestantisme pour qui les sacrements n'agissent pas d'eux-mêmes, ceux de l'augustinisme janséniste pour qui la théologie de la grâce s'allie mal avec l'idée du roi divin et absolu, pécheur échappant à la loi commune, ceux enfin d'un stoïcisme relativiste comme ceux du mécanisme ou de l'observation. La part d'intervention possible du miracle dans le monde tend à se réduire, la mystique recule, mais la foi se maintient et, paradoxalement, Révolution et Contre-Révolution contribueront à l'entretenir. Les rois ne peuvent plus guérir leurs sujets scrofuleux.


Expressions du culte : le Te Deum

Des interventions et des dispositifs multiples existent qui imposent à tous une conception de la royauté et de l'État qui est avant tout une croyance. Celle-ci s'ancre dans la société moins par des phénomènes de propagande comme les spectacles saluant le souverain et ses représentants lors de manifestations publiques – tels les sacres et les déplacements officiels – ou comme la diffusion par l'image, le récit de journal, le pamphlet, le livre, multipliés par l'instrument typographique, que par le terrain lui-même où ils peuvent être entendus, celui de l'information et de son action pratique279. « La publication des décisions royales est un domaine où l'État jour après jour révèle ses exigences, où il sent ses propres faiblesses, reconnaît les limites spatiales de son emprise, se heurte aux oppositions sociales ou locales. » Passer de la propagande royale aux cérémonies de l'information, c'est reconnaître entre les dirigeants et les gouvernés la possibilité d'une conscience obscure, l'incertitude des échecs, les mobilisations possibles du faire-croire au faire-savoir.

A Paris et en province, avec des modalités diverses, s'affirme dès le XVIIe siècle, par le jeu des crieurs publics et par l'affichage, la publicité des fastes du règne, des décisions, des sentences, des condamnations, des édits, dont tout ou partie peut être repris dans les « occasionnels » ou les publications de petit format, comme pour les édits monétaires. Publication rituelle et orale, affiches marquées des signes du pouvoir montrent la présence de la volonté royale avec les mêmes inconvénients : incertitude quant au degré de pénétration et exposition à la critique. C'est pourquoi la police surveille les affiches et les typographes, les lecteurs et les commentateurs. Toute une partie de l'information atteint le royaume profond par le canal de l'Église et par la lecture aux prônes des messes paroissiales par les curés et les vicaires, bien que ceux-ci ne soient réellement tenus que de rendre public ce qui concerne les affaires ecclésiastiques et sans contrôle.

La fin du XVIIe siècle et la première partie du XVIIIe voient un changement essentiel, à Paris et sans doute en province : la publication ritualisée au carrefour et à son de trompe, qui constituait, quoique matériellement restreinte dans l'espace, une manière de joindre les peuples, recule au profit de la publication commerciale qui s'étend sous contrôle mais sans contrainte dans l'espace. On entre dans un nouveau système d'information où les colporteurs-vendeurs ne lisent plus le contenu des décisions qui accrochent les lecteurs potentiels. La coupure qui se met en place sépare deux mondes : d'un côté, celui de la circulation administrative abreuvée par les milliers d'exemplaires imprimés diffusés auprès de tous ceux qui ont charge d'appliquer et de surveiller, des officiers aux administrateurs et de ceux-ci aux notables de métier dispersés dans les cités ; de l'autre, le public populaire qui, pour savoir, doit ou bien attendre la messe ou l'affichage à la maison du commissaire, ou bien payer si, pressé et curieux, il veut accéder rapidement aux nouvelles. L'instauration de nouveaux rapports inscrits pour une part dans l'échange marchand entre l'État et les sujets renvoie ceux-ci à la passivité, tandis qu'un public restreint défini par son statut social et politique est intégré à la gestion des affaires. Cette intégration unit les noblesses et les bourgeoisies, et freine d'autant plus la prise de distance à l'égard du pouvoir monarchique qu'il garantit l'ordre social dominant. Elle offre le modèle de la société de cour pour gérer les pratiques et le jeu de l'arbitrage entre l'autorité étatique et la force des corps constitués pour toute participation politique.

L'évolution de la cérémonie du Te Deum révèle une transformation parallèle. La célébration s'inscrit dans un large ensemble cérémoniel : publication de la paix à son de trompe, messe de Te Deum à la cathédrale, feux de joie, distributions de vin et de pain, voire procession. Elle montre que la conduite de l'État ne relève que du roi et de Dieu, et la paix proclamée avec surabondance ouvre un espace de rencontre entre la volonté royale de faire connaître ses actes et l'attente des peuples. Le cérémonial construit par la monarchie absolutiste a sélectionné les occasions de célébration mettant en valeur le Te Deum comme moyen de confirmer l'ordre politique à travers la conscience cérémonielle. Il survit plus efficacement aux autres grands rituels majeurs du XVIIe siècle, lits de justice et « entrées » ; il cohabite avec le culte de Saint-Louis qui, au XVIIIe siècle, est un élément majeur de la vie urbaine. Le Te Deum, mieux que d'autres cérémonies, entretient l'idée dynastique avec la célébration des naissances, des mariages et des deuils royaux, actualise l'absolutisme victorieux avec celle des batailles gagnées et des paix, confirme dans la hiérarchie des rangs le rayonnement du pouvoir royal aux yeux de tous.

C'est un moyen de connaissance politique par l'information ritualisée, que l'on peut mesurer dans son écho par la diffusion des lettres de célébration entre 1744 et 1748, pendant la guerre de Succession d'Autriche. Le Te Deum illustre trois grandes options. D'abord, il met en valeur les événements majeurs soulignés par la présence du roi, ainsi le Te Deum de Fontenoy, les rappels historiques, moyens de confirmer des enjeux militaires ou dynastiques, ou encore les nécessités diplomatiques, car le Te Deum parle aux peuples mais aussi aux alliés, aux ennemis. Ensuite, il est volonté de contrôler l'espace, de Versailles aux diocèses lointains, occasion de mesurer la vitesse et la distance de l'exécution des mandements. Enfin, le cérémonial ritualise la magnificence dans l'éclat bref d'une consommation exceptionnelle – nourriture, bois, chandelles, feux –, comme pour confirmer en même temps une revendication contre la nature et la pénurie, et l'affirmation de l'ordre.

Le récit des victoires retentissant sous les voûtes des églises et affiché à leurs portes participe, avec sa rhétorique et ses codes, d'un double mouvement : il brise l'horizon borné des villages et des villes en y faisant pénétrer le monde extérieur et, par l'usage de la même langue, il répand le français ; il confirme l'héroïsme royal, la marque originale du politique dans une société de la représentation. La monarchie du XVIIIe siècle est une sphère politique structurée par la représentation plus que par la communication. Les rituels séparent autant qu'ils rassemblent ; ils font naître l'admiration et la conviction pour un pouvoir inaccessible à une majorité, disputé entre les notables et les propriétaires de la puissance publique concédée. « Pour que le public ou les peuples s'emparent de l'image d'eux-mêmes qui leur est offerte, puis dérobée, il ne faudrait pas seulement qu'ils se déprennent de leur amour pour leur souverain, il faudrait qu'ils refusent les séductions des images codifiées de la rhétorique, il faudrait aussi qu'ils cessent de croire à la présence permanente de Dieu, aux actions des rois et des hommes. » C'est un autre écart qui marquera le passage de l'espace politique ancien à sa nouvelle définition publique280.


La monarchie et son culte en représentation

Il faudrait suivre à travers de multiples signes les manifestations de ce culte, moyen d'expression politique. Les médailles, avec leurs figures et leurs devises dont débattent les académiciens des Inscriptions et Belles-Lettres, visent un public plus fermé, celui des souverains, des cours et des lettrés. Les places royales mobilisent plus de monde, puisqu'elles exigent délibérations, financements discutés et programmes élaborés, et elles traduisent la soumission des villes ainsi que l'admiration de la gloire royale. C'est un enjeu de l'urbanisme, donc de la politique des notables, mais pour la majorité c'est un support passif d'interprétation difficile. Les places se situent toutefois au centre de la réflexion qui relie esthétique architecturale et politique, comme le montrent les Observations sur l'architecture de l'abbé Laugier en 1765.

Ce polygraphe, provincial monté de Manosque à Paris, élève des jésuites, éminent prédicateur du roi limogé pour un peu trop d'audace, vit en homme de lettres au milieu de toutes les querelles, et ses textes expriment une double connaissance : celle du système des beaux-arts qu'orientent les principes de l'école classique, et celle d'une politique fonctionnelle et efficace que mobilisent l'ouverture et l'aménagement urbain. Concilier les deux est le but d'une réflexion pratique et concrète abordant l'organisation rationnelle de l'espace, la circulation améliorée, non plus dans une perspective de représentation, mais en fonction de l'économie et de l'utilité. De ce projet la réflexion politique n'est pas absente, puisqu'elle organise la ville moins dans l'idéal de la soumission au prince, au pouvoir, autour du palais, que dans une optique d'accessibilité et de fonctionnement autonome, autour des voies et des équipements.

Dans le discours de Laugier, qui fait appel à la puissance publique pour réorganiser le désordre urbain, la célébration royale a sa place. Dans la cinquième partie des Observations, « Des monuments à la gloire des grands hommes », l'érudit abbé montre une inflexion capitale du culte. La reconnaissance des actions royales s'inscrit dans le registre de l'admiration des hommes illustres et cet usage, « le plus noble que l'on puisse faire des arts », mêle la célébration monarchique à l'hommage rendu à la « vertu », à la « bienfaisance », au « mérite ». Laugier sollicite l'imagination des artistes pour imaginer des formes nouvelles de ce type de discours :


« Nous avons des rois si dignes de notre amour, nos cœurs ont tant de plaisir à leur manifester leurs tendres, leurs respectueux sentiments que toute la nation s'empresse d'ériger des monuments à leur gloire. Mais devons-nous nous borner à ce seul genre de monuments ? N'imaginerions-nous rien de mieux qu'une statue au milieu d'une grande place? Évitons dans nos hommages mêmes la trop grande uniformité... »


Les exemples de Paris avec ses trois grandes places royales, de Montpellier avec la statue de Louis XIV, de Lyon et Dijon encore avec le Grand Roi, de Bordeaux, Nancy, Rennes et Reims avec les monuments de Louis XV, montrent la limite des projets : faute d'espace, la place est renvoyée hors de la ville ; la difficulté foncière, l'embarras, la dépense interdisent des initiatives que le sentiment loyaliste peut inspirer.

A d'autres monuments donc de célébrer avec efficacité, grandeur et économie le culte des monarques : l' « arc de triomphe », où sur l'entablement le roi dans « un char à la romaine, en habit de guerrier avec la couronne de lauriers en tête, trotte fièrement, intéresserait tout autrement qu'une froide statue équestre » et autoriserait la représentation des symboles de la vertu avec plus d'effets ; les fontaines publiques, les colonnes solitaires comme l'Antonine ou la Trajane sont autant d'autres moyens possibles de signaler les liens d'amour et de reconnaissance unissant le monarque à ses peuples. Mais en même temps la symbolique change et le roi peut apparaître autrement qu'en guerrier triomphant, en imperator héroïque : il peut être représenté en Apollon, statufié en protecteur des muses sur son trône, donnant le glaive et la balance à Thémis, en protecteur de la justice, près d'une église « accordant la protection du sceptre à la religion qui le réclame en protecteur de la foi » ; près des halles il évoque la bienfaisance, l'abondance, et les bas-reliefs des colonnes peuvent exprimer les principaux événements du règne. L'effigie et l'histoire sont dans le même monument.

Le programme de l'abbé est en ce sens bien plus révélateur que les réalisations éparses et limitées que suscitent l'initiative urbaine et l'appel aux artistes. Il prouve comment les Lumières absolutistes unissent le faire-admirer et le faire-croire dans les gestes de soumission et d'utilité qui balisent l'espace urbain remodelé. Il montre aussi comment le culte s'érode, puisque la célébration figurée des actions royales n'est plus le seul hommage présenté à la vue des citadins, puisqu'elle prend place au sommet d'une hiérarchie civique à la mémoire de tous les « hommes illustres », « astres subalternes dont la lumière a moins d'éclat et dont les influences s'étendent sur bien moins d'objets », mais qui s'intègrent dans une même pédagogie : l'énergie au service de l'utile pour un royaume en transformation.


Le portrait du roi et la figuration équestre

Le portrait peint du monarque suggère dans son évolution des inflexions du même genre. Le portrait du roi stricto sensu figure au sommet de la hiérarchie des genres de la célébration, mais il est peu goûté par les théoriciens, qui lui concèdent une fonction historique « en dessous de la peinture d'histoire ; en dessous d'un tableau représentant n'importe quelle scène de l'Antiquité ou de la mythologie281 ». C'est un paradoxe dont Lebrun est venu à bout en imposant avec force le portrait royal comme moyen de confirmer la hiérarchie des genres : le roi est représenté en héros légendaire, historique ou mythologique. La peinture et la sculpture permettent de magnifier le roi pour ses qualités propres, attestant sa supériorité sur l'image antique, et d'évoquer les événements comme entièrement subordonnés à sa volonté, à sa grandeur. Le portrait royal transposant le souverain en Alexandre, en Hercule ou en Apollon est toujours célébration du règne. C'est ce qu'on peut lire dans la galerie des Glaces ; c'est ce que pouvaient encore comprendre les visiteurs de Versailles jusqu'à la Révolution.

Mais, à côté de ces reconstitutions, les académiciens ont fixé dans le portrait d'apparat d'autres règles qui survivent durant tout le XVIIIe siècle. Le talent de Rigaud en ce domaine a répondu aux désirs du roi de « fixer pour l'éternité une image de la royale personne qui signifie la grandeur de son règne et représente son pouvoir » :


« L'air grand et majestueux, le visage toujours serein, des grâces naturelles répandues sur toute sa personne et jusque sur les moindres actions, un abord doux et prévenant, une physionomie auguste annoncent à tous ceux qui le voient qu'il est né pour plaire et pour commander. »


Rigaud illustre, dans le portrait de Louis XIV en 1702 et dans les portraits de Louis XV, le sens de la représentation proposée par François de Callières dans son Essay d'un portrait du roi : le roi-héros commande et en même temps séduit. Le portrait confirme que le roi a le pouvoir et est le pouvoir. A travers sa personne physique, il rallie grâce aux signes de la puissance – grand manteau fleurdelysé, insignes royaux du sacre, couronne, main de justice – et il plaît grâce à sa physionomie. C'est pourquoi il est copié, envoyé aux cours étrangères, donné aux ambassadeurs. De 1737 à 1775, M. T. Dremière en compte 40 exposés au Salon, 15 encore sous Louis XVI. Ces œuvres reprennent les effigies existantes, placent la tête de Louis XVI sur le corps de Louis XV.

L'idéal évolue ainsi vers la convention, et c'est ce que Diderot reproche au Louis XV de Van Loo peint selon les règles, mais avec une figure un peu courte et moins de majesté que de dignité : portrait moins de roi que d'un quelconque magistrat ; grand personnage, non plus le premier de tous. La personne historique, la ressemblance attentive vide d'une partie de son sens le symbolisme du pouvoir. Cette atteinte frappe le critique jusque dans des tableaux d'histoire, la Publication de la paix en 1749 par Dumont, le Roi reçu à l'Hôtel de Ville par Roslin qu'il commente en 1761 : derrière le monarque apparaît l'homme, et Louis XV laissera faire et circuler des effigies qui traduisent non la passion du gouvernement, mais la lassitude – ainsi lorsqu'il est peint par Drouais en 1774. L'intérêt s'est déplacé de l'image du monarque à celle de l'individu ; l'attente du public – voir dans le portrait du roi l'idée de la royauté même – est déçue, l'idéal trahi, la pédagogie de la culture des représentations dévoyée. Dans le discours traditionnel, l'original et son double coïncidaient dans l'éloge pictural ; dans le nouveau discours perçu par la critique, l'image ne coïncide plus avec l'original : le faire, le vu l'emportent sur le dit, l'exprimé de l'ancienne symbolique de l'État et du souverain.

Dans ce déplacement, la place et la statue équestre, espace et expression caractéristiques du culte de la monarchie, mériteraient une ample analyse. De l'espace, retenons la signification idéologique. La place, par son programme imposé, introduit une uniformité, affirmation de l'ordre urbain maîtrisé pour la représentation du pouvoir et non pas pour l'utile ; la statue du roi, avec ses attributs, sa hauteur, son décor, traduit dans la tradition romaine et renaissante l'affirmation de la puissance identifiée sans décalage avec le roi héros et cavalier. Michel Martin a montré pour le règne de Louis XIV comment ces édifications s'inscrivent dans l'orientation officielle des commandes, la conformité à un modèle – l'exemple type étant le Louis XIV de Girardon, place des Victoires –, l'extension d'une entreprise concertée entre Paris et les provinces où, dans les principales cités, s'affirment par l'image royale l'autorité et la magnificence du royaume, surtout dans les pays d'États. Les programmes seront poursuivis au XVIIIe siècle à Rennes, Bordeaux et Reims (où le roi est à pied, exemple rare) ; des projets sont élaborés à Nantes, Strasbourg, Toulouse, Lyon, Metz et ailleurs, Rouen, Valenciennes, mais dans une perspective à la Laugier, l'urbanisme de circulation l'emportant sur celui de la magnificence. On est ainsi en présence d'un décalage accru entre l'autonomie de la gestion de l'espace urbain et la continuité d'une célébration conforme à la conception formelle de la statuaire classique et au symbolisme de la représentation équestre.

Le style des oeuvres et le monumentalisme, qui à Paris confine au colossal, magnifient le régime et le roi-héros. Dans les décors se retrouvent les thèmes belliqueux exaltant le souverain victorieux ou pacifique, évoquant le commerce ou l'expansion, comme à Rennes, à Bordeaux, à Lyon où le décor incorpore les allégories fluviales de la Saône et du Rhône. C'est une conception de l'autorité qui s'affiche ; le cavalier sur sa monture, au « passage », allure relevée du dressage, trot cadencé, équilibré, raccourci, harmonieux et triomphal, montre au spectateur une forme privilégiée de la culture. Le roi-cavalier, maître du royaume, naturel et idéal, emperruqué et cuirassé à l'antique, partout semblable à lui-même, dépersonnalisé et hors des temps, amplifie tous les messages de la politique traditionnelle en même temps qu'il utilise un langage compréhensible sinon à tous, du moins à ceux qui peuvent communier dans la culture équestre.

Bouchardon, qui a travaillé sur le modèle vivant, met Louis XV à cheval pour orner la « place-écrin » élevée par la ville hors de son enceinte : calme, au pas, doux et pacifique plus que triomphant, le roi entre noblement dans sa capitale. L'artiste réussit un tour de force en reproduisant le groupe indissociable du cheval et de son cavalier, symbole de la paix sereine parce que le mouvement commande l'attitude au cavalier et vice versa. Il dote sa statue d'un caractère naturaliste qui individualise la figure du monarque dans le même sens que les portraits. Sur le piédestal, les vertus soutiennent le roi dans son œuvre pacifique : bienfaisance, clémence, dignité, discrétion282. Le chef-d'œuvre détruit n'est connu que par les dizaines de dessins préparatoires et les réductions comme celle de Vassi au Louvre. En optant pour le calme et non pour la fougue du cheval cabré, plus triomphal, Bouchardon a certainement obéi à des raisons esthétiques, mais également à sa connaissance en matière d'équitation.

Or, ce qu'on peut lire dans les manuels équestres, c'est aussi une conception politique. Le rapport d'autorité entre le cheval et l'homme, qui s'établissait jusque-là par la force et sans aucune concession, est devenu dès le XVIIe siècle et au XVIIIe un art de doser les effets représentatifs de l'intelligence plus que de là brutalité. L'animal, assoupli, livre sa liberté au corps du cavalier. L'appui recherché, calculé, harmonise les volontés. L'unité politique de l'art équestre s'affirme avec l'absolutisme, car il enseigne un « art de gouverner ». Le roi gouverne ses chevaux comme il maîtrise son entourage et, en apprenant à monter à cheval, on apprend à juger du monde, à le contrôler. La théorie, la pratique, le savoir enseignent l'art de dominer par la rectitude et l'on comprend l'intérêt porté, de Louis XIV à Louis XV, aux haras du roi : on y produit de bons et de beaux chevaux, dont la valeur est certes utilitaire mais aussi symbolique. Dans leur recherche de perfection des règles, les écuyers du XVIIIe siècle, La Guérinière, Dupaty, poursuivent avec des moyens différents la quête d'un art du commandement. Leur projet rejoint en même temps celui des sciences de la nature et des rapports humains nouveaux qu'elle implique.

Si l'on admet que les « techniques du corps » forment un langage vivant, on conçoit que la rencontre de l'art équestre – le dressage raisonné de la plus belle conquête de l'homme – et du pouvoir ait pu constituer une métaphore du politique. En voici trois preuves : la demande éducative, qui traduit la volonté d'un plus grand nombre de comprendre, de maîtriser le débat équestre ; la vigilance symbolique qui, après 1792, jette à terre les statues équestres symboles de la puissance royale ; l'irrévérence des commentaires quand on inaugure à Paris la statue de Louis XV en 1763 et qu'une main anonyme et séditieuse écrit sur le piédestal : « Grotesque monument, infâme piédestal! les vertus vont à pied et le vice à cheval. » Peu après, à Reims, Louis XV sera statufié en pied, autre signe des temps.


L'ESPACE POLITIQUE DE L'ANCIEN RÉGIME

On a vu successivement, à travers le rôle du roi, de la société de cour et de la célébration monarchique, s'éclairer des logiques et des relations qui mettent en évidence une « culture politique ». On ne doit pas prendre le terme au sens étroit comme une autre manière d'écrire l'histoire des institutions et des événements, mais comme un moyen de saisir, au-delà de la diversité, comment individus et groupes ont pu définir leurs positions et atteindre leurs buts les uns par rapport aux autres ainsi que par rapport aux institutions et aux pouvoirs. C'est pourquoi l'espace de la culture politique met en relation des théories et des pratiques anciennes confrontées à des éléments nouveaux. Cette rencontre, qu'on a déjà entrevue dans la désacralisation de l'autorité royale, dans l'inflexion des célébrations, on peut essayer de la retrouver en observant les caractéristiques d'une politique absolutiste tempérée par les Lumières à travers le discours du temps, et en repérant les indices de rupture283.


Absolutisme et Lumières

D. Richet nous l'a enseigné, la monarchie est divisible et une à la fois. Divisible, parce qu'elle unifie sans les supprimer les particularités et la multiplicité des corps, communautés, provinces et pays qui la constituent. Une, parce qu'elle agrège l'ensemble de ces entités en un organisme unique dont le roi est l'arbitre et le gestionnaire. C'est pourquoi son pouvoir est d'abord judiciaire et garant des équilibres sociaux ; c'est pourquoi il n'est pas despotique, puisqu'il doit respecter les coutumes et les « lois fondamentales », expressions du particularisme ; et c'est pourquoi enfin il est absolu, puisqu'il ne peut être légalement contesté par aucun autre pouvoir et qu'il n'existe pas d'espace de discussion. Le service du bien commun justifie son action. L'ensemble fonctionne grâce aux « corps intermédiaires », comme Montesquieu l'a démontré et après lui de nombreux défenseurs de l'Ancien Régime, éclairés ou non, qui ont repris ses arguments à leur compte: Réal dans sa Science du gouvernement (8 volumes, 1751-1764), Guyot dans le Traité des offices (1787), et l'historiographe Jacob Nicolas Moreau dans les Devoirs du prince réduits à un seul principe (1775) et dans les Maximes fondamentales du gouvernement français (1789). Pour tous, le pouvoir peut être absolu parce qu'il y a partout des « forces tempérantes ». Si jusqu'aux années 1780 il a survécu aux crises et aux réformes avortées, c'est qu'aucune formule unie d'opposition ne pouvait regrouper les adversaires du « despotisme ministériel ».

De fait, deux attitudes se sont dégagées parmi les notables politiques qu'imprègnent les Lumières les plus diverses, anglaises et françaises principalement, pour renégocier l'implicite contrat politique. « Les uns – particulièrement dans les parlements –, plus fidèles à la lettre qu'à l'esprit de Montesquieu, utilisaient la distinction entre monarchie et despotisme pour critiquer de façon de plus en plus âpre le régime. D'autres, plus nombreux, la refusaient » Voltaire écrivait à Gin (l'auteur des Vrais Principes des gouvernements français, 1777) : « Je commence par vous avouer que despotisme et monarchisme sont tout juste la même chose dans le cœur de tous les hommes et de tous les êtres sensibles284... »

Les premiers sont les partisans des représentations traditionnelles de la société des corps, c'est-à-dire que pour eux les relations sociales, tout ce qui met en question le droit public, y sont réglées par trois principes : quand intervient une délégation de pouvoir, le représentant (député, notable, conseiller de ville) représente un groupe, un corps, une corporation; il est lié par mandat impératif et par influence aux électeurs qu'il représente, il n'est jamais indépendant; enfin, il ne reçoit son pouvoir que de la coutume, donc de l'histoire, et non de la constitution. L'Ancien Régime, comme l'ont montré Carré de Malberg (Contribution à la théorie générale de l'État, 1791) et Roederer (De la députation aux États généraux, 1788), a connu une véritable représentation en la personne des mandataires des groupes sociaux envoyés pour conseiller le roi. Même si l'on exclut de l'idée moderne de représentation le rapport de dépendance coutumière et le transfert de volonté que le juriste de Strasbourg, critique à l'égard de la Révolution, estime indispensable à toute représentation, ce que conteste Roederer au nom de la souveraineté nationale, il n'en demeure pas moins que c'est conformément à ces principes que fonctionne l'espace politique de l'Ancien Régime. Ce sont eux qui permettent aux cours souveraines après 1761, et aux remontrances de la cour des aides de Paris entraînée par M. Lamoignon de Malesherbes – l'un des plus grands magistrats du siècle et, notons-le, l'un des plus grands commis de l'administration royale puisqu'il dirigea la censure et la librairie –, d'attaquer avec de plus en plus de violence le pouvoir de l'administration et à travers elle tout l'appareil étatique mis en place depuis le XVIIe siècle. L'autorité royale est ainsi compromise par la sanior pars elle-même.

Les seconds – mais bien souvent, à un moment ou à un autre, les premiers ont un pied dans leur camp et réciproquement – sont du côté de la société de cour, autre manière de désigner le « despotisme ». Elle a rassemblé auprès du roi, à Versailles, l'essentiel des forces politiques du royaume. La cour est une microsociété, avec son économie, sa hiérarchie, ses groupes de pression, sa culture. Son organisation est orientée par deux principes. D'abord celui de l'éloignement par rapport au roi, du pur à l'impur, de la famille royale aux princes du sang, de ceux-ci aux ducs et pairs, jusqu'aux courtisans et aux nobles présentés qui n'y résident pas mais portent au fond des provinces l'éloquence du modèle pour avoir un jour au moins approché le trône et participé à la chasse du roi, tel le chevalier de Chateaubriand. Ensuite, celui de l'écart entre le profane et le sacré qui organise les fonctions: prélats, chanceliers, ministres, grands officiers de la couronne, grand chambellan, grand maître des cérémonies, grand veneur, officiers des gardes, titulaires des charges, domestiques, bref tout un monde, militaire, civil, laïque et religieux, expression de la magnificence du prince et réservoir de son influence. C'est pourquoi tout un système de signes et de codes, le protocole et le cérémonial, régit et règle la place de chacun, aussi bien la hauteur pour s'asseoir que le droit d'aller à Marly, de participer aux divers plaisirs et aux honneurs. En structurant ainsi le rapport des rangs, des origines et des fonctions selon la volonté seule du prince, la cour a contribué à isoler la personne du roi, à Versailles, au centre de la liturgie royale et du rituel du Conseil. Une distance immense s'est créée, réelle et symbolique, entre le monarque et les sujets; le fonctionnement de l'administration a pour but d'y remédier, mais elle l'accroît de plus en plus. L'enjeu reste l'essence du pouvoir, judiciaire à l'origine, mais basculé vers la finance, l'utilité, l'économie qui l'emportent sur la justice.

La politique des Lumières se joue entre ces deux modèles : celui de la sanior pars, au sein duquel une incontestable forme de discussion et de sociabilité politique existe dans le procès continuel de négociation avec l'autorité ministérielle, et celui du monarque isolé qui s'appuie sur l'entier système du privilège – on le découvre dans son attitude à l'égard de l'office qui permet une ascension sociale modérée et des ressources non négligeables, ainsi dans le cadre des municipalités – en même temps qu'il le mine par ses interventions fiscales et contentieuses. C'est un conflit qui se montre au centre et à la périphérie, par exemple dans les villes où les oligarchies d'officiers bénéficient de la puissance conférée par leur charge et représentent le monde des corps, exécutant la politique fiscale du roi, celle-ci exacerbant les antagonismes de part et d'autre de la frontière entre privilégiés et non-privilégiés.

La difficulté consiste à comprendre pourquoi il n'y a pas un vide entre les spéculations politiques des intellectuels et l'agitation politique des peuples. C'est que cette vacuité est diversement comblée : les collectivités parlementaires y prétendent et, se référant à Montesquieu, à l'Angleterre, au Sénat romain, s'arrogent le droit de défendre « les citoyens contre l'arbitraire », mais elles ne sont pas les seules. Entre Paris et la province se retrouve ici une partie décisive dont les termes sont les suivants: il existe partout une exigence fondamentale pour ouvrir le cercle de la sanior pars à la suite de l'apprentissage de la sociabilité politique ; or celle-ci peut prendre appui sur les « corps privilégiés » et leurs « libertés » pour une nouvelle donne politique afin de contrôler les pouvoirs. D'Holbach lui-même, pourtant hostile aux corps, acceptait de voir dans les parlements « le rempart toujours nécessaire entre l'autorité suprême et la liberté des sujets ». Mably et bien d'autres ont la même attitude ; y échappent les physiocrates et les défenseurs du despotisme ministériel (Gin, Moreau), enfin les rousseauistes qui revendiquent moins sur le terrain de l'égalité que sur celui de la souveraineté285.


Académisme politique, opinion et critique

Ce qu'il faut entendre, c'est comment coexistent totalement l'exclusion et la participation, la revendication d'allégeance et la montée de l'opinion critique. Les institutions savantes offrent paradoxalement le moyen de percevoir cette originalité du politique. On croit trop souvent, hier comme aujourd'hui, que la politique s'arrête à leur porte ou qu'elle s'identifie avec les revendications des Lumières. Or, de fait, l'exclusion du politique, qui est statutaire à Paris comme en province – il est interdit d'y discuter « de Dieu, du roi, des mœurs » –, équivaut à définir sinon une politique concrète, du moins une idéologie de la chose publique qui justifie les principes d'action de l'État et le conformisme indispensable à la société inégalitaire. Dans la rencontre du savoir et du pouvoir instituée par les grandes fondations parisiennes et répercutées en province s'est immédiatement diffusée une image politique proclamant l'union de la monarchie et de la culture sous le sceau du purisme linguistique qui unifie et qui distingue, « avec le sceau de l'autorité publique » comme disait Pellisson vers 1660, et sous la bannière de l'expertise et de l'arbitrage savant.

L'Académie française, maîtresse de l'éloquence, l'Académie des sciences, régnant sur le monde physique, l'Académie des inscriptions, régissant l'histoire au service de l'État, ont créé une tradition qui est d'abord d'approbation politique, qui est avant tout démarche de culture et qui rallie l'essentiel des néo-Immortels provinciaux. Le droit académique, qui postule un comportement social pour garantir la cohérence des sociétés, fondé sur la réputation, les bonnes mœurs, le bon esprit; le droit royal, qui, dans les lettres patentes, définit les buts actifs des sociétaires dans une finalité de service utilitaire où l'absolutisme éclairé a pu puiser une part importante de sa justification idéologique, simultanément conservatrice et modernisatrice. C'est avec du vieux qu'on peut faire du neuf.

La pratique académicienne reprend et développe bien au-delà du huis-clos, à l'horizon de la capitale et des cités provinciales, cette exaltation de la grandeur du monarque et l'acclamation de son dessein. Les académies ont consacré au prince et à sa famille un véritable culte dont le point culminant chaque année se situe le 25 août, jour de la Saint-Louis. Dire que ce culte végéta dans la soumission, c'est oublier les nouvelles capacités que peuvent emprunter la conscience cérémonielle et les besoins des notables qui s'y perçoivent réconciliés. D'innombrables occasions sont ainsi offertes pour proclamer l'attachement à la dynastie en même temps que pour affirmer une compétence : maladies du souverain, opérations réussies, naissances heureuses, décès familiaux, traités de paix, victoires ponctuent la chronologie aride des travaux d'actes de fidélité renouvelés pour célébrer, dans la joie du Te Deum ou dans les larmes funèbres, les rites du service monarchique.

Le modèle du discours est parisien ; il est redoublé en province dans la pratique du discours de réception. Les thèmes n'évoluent guère : le Roi Très Chrétien, victorieux de l'hérésie, conquérant magnanime, héros et pacifique, protecteur des lettres et honnête homme. C'est le triomphe de l'apologie incantatoire pour laquelle le discours est rite de persuasion. Si, à la veille de la Révolution, celui-ci se teinte de lueurs physiocratiques et pastorales, familiales et paternelles, la courbe ne varie pas : elle suit un paysage qui se présente sans ride, elle épouse le destin de la monarchie. L'académisme reste pour le pouvoir royal le lieu rêvé où les puissances de la parole restituent l'unité du corps social et politique en termes d'utilité sociale et progressivement de conformité aux progrès de la raison.

Pour Pierre Rosanvallon286, « c'est une façon trouble d'éviter de penser dans un langage moderne la modernité philosophique et politique ». A juste titre, c'est une équivoque sur le changement, puisque le concept d'utilité sert simultanément à dissocier l'État de la personne du souverain. Relisons De l'esprit d'Helvétius : le public y trouve son existence propre, donc indispensable à critiquer le « despotisme ministériel », en même temps qu'il est utile à justifier l'action conjointe de l'État et de ses représentants, réconciliant la notion holiste du « bien public » avec la nouvelle conception « à l'anglaise » de l' « intérêt général ». L'exemple académique ne doit pas être jugé négligeable, car, outre qu'il permet sur ce point de répondre à Tocqueville, dans la pratique il instaure les manières nouvelles de comprendre la sociabilité politique qui font l'espace public moderne, avec les objectifs de l'intervention royale en même temps conformiste, réformatrice et gestionnaire.

Dans les académies se dévoilent les contradictions de la royauté qui ne peut se libérer d'un ordre dont elle est la garante. Le compromis repose sur l'idée d'une mobilité sociale acceptable : il rassemble les hommes de la richesse et des talents conciliés avec les règles du rang, des privilèges, de la naissance. Voici l'élite! Mais l'égalité interne du privilège, les « libertés académiciennes » ne définissent pas la liberté et la capacité de contrôle du pouvoir par les élites, ici divisées entre privilège et égalité réels. Voilà les classes et leurs intérêts divers qui pointent leur nez ! Si le mouvement se bloque, si le gouvernement se révèle incapable d'imposer sa volonté réformatrice, si les finalités des Lumières politiques se dissolvent en voies multiples et contradictoires, la crise de la société ne peut épargner ni l'État ni les enclaves égalitaires. La crise ne peut-elle se développer plus avant si l'image même du roi est remise en question ?


Lire et croire

On a vu comment l'image du roi était imperceptiblement modifiée dans sa construction et dans sa réception à travers les éléments du culte royal. On peut repérer une érosion plus forte encore dans les pratiques communes, à la conjonction de deux mouvements qui sans doute se conjuguent selon des modes différents, et en tout cas sans se nier ou se contredire.

Le premier relève de la permanence d'une capacité politique large, majoritairement populaire, à juger le roi, personnage principal de l'attente des sujets. Les dits ordinaires que l'on peut collecter à travers le témoignage des « mouches » de la police parisienne, dans l'écho fait aux propos que véhiculent les « nouvelles à la main », dans la parole des suspects embastillés pour avoir médit du gouvernement, insulté les favorites ou maudit le roi, dans les témoignages des chroniqueurs – Buvat, le copiste de la Bibliothèque du roi, l'avocat Marais, le libraire Hardy, Barbier encore – ne permettent pas de dire qu'il existe une « opinion publique populaire », mais qu'il y a une capacité politique fondamentale dont l'expression fragile contribue à contester les actes du roi et les matières de gouvernement287. Cette faculté revendicatrice est expérience de la vie ordinaire, d'une sociabilité du quotidien, de la promiscuité de l'habitat qui font que tous observent, savent ou croient savoir comment percer les secrets et scruter les comportements. Un roi, de surcroît plus humain, moins sacré, n'échappe pas à ces regards scrutateurs. La crise janséniste, qui touche au religieux fondamental – et la manière dont les Nouvelles ecclésiastiques, imprimées clandestinement et diffusées largement sans jamais pouvoir être bâillonnées par la police, font de l'appel à l'action des laïques, à leur opinion critique, un moyen de contester les décisions du roi et du pape –, a grandement persuadé le public populaire de sa compétence et de son droit à critiquer, à exiger des réformes, peut-être à désobéir. La progressive désacralisation du monarque et de la monarchie s'amplifie avec le midi des Lumières, mais le discours du détachement a pris bien avant son envol. Avec l'affaire Damiens, c'est la prise de conscience par les autorités d'une contestation rémanente. « Le meurtre manqué de Louis XV arrive dans un déjà-là de l'opinion publique ; il révèle un dispositif monarchique, plus qu'une inflexion novatrice et originale des avis populaires. » Il faudra rechercher plus avant cette capacité politique qu'ici nous ne regardons qu'en fonction d'une transformation majeure des rapports du peuple à ses rois et qu'on retrouve dans les rumeurs de la révolte ou de l'émotion.

La représentation populaire de la monarchie vacille, même si l'on peut encore glaner quantité de témoignages en sa faveur qu'affectionnent les vieux amoureux de la monarchie, P. Gaxotte, O. Aubry, F. Bluche. Il y a en particulier au temps du sacre de Louis XVI un espoir, une « lune de miel », une attente, qui est incontestable mais qui est aussi, ne l'oublions pas, totalement récurrente: c'est le syndrome de tous les débuts de règne, auquel correspond, symétrique et inverse, le décri des fins royales, dans les cas où se mesurent un capital de confiance réel, une mobilisation générale de la propagande (les académies, la presse n'y échappent jamais), un écho majoritairement entendu d'un imaginaire royal fondé sur l'intercession, sorti du fond des âges et entretenu par la littérature de colportage ou les almanachs, revigoré encore par les prédications du clergé 288. La force de cette mythologie est qu'elle autorise une colère toujours détournée de sa cible principale, le roi, vers ses représentants, la bureaucratie le plus souvent, moins fréquemment les notables de tradition, et c'est pourquoi il faut reconsidérer le discours des révoltes. L'intérêt de l'interrogation sur le désenchantement de la monarchie, c'est qu'on ne peut plus y lire un procès univoque, accéléré après 1750-1760, et dont 1789 est le nécessaire aboutissement, mais qu'on peut y reconnaître une logique spécifique appliquée à une conjoncture particulière, à l'irruption de l'événement.

C'est ici que l'on rencontre le second mouvement qui dynamise la mobilisation et érode l'image royale : l'action de l'imprimé. Poser la question de savoir si les livres font la Révolution est une tradition raisonnable que justifie l'intense circulation des « livres philosophiques » – entendons les « mauvais » livres, ceux qui, par le détour de la pornographie politique et de la critique des mœurs comme des actes de l'administration, mettent en cause l'aristocratie, la cour, finalement le roi. R. Darnton, à travers de multiples études conduites à partir des archives de la Société typographique de Neuchâtel et confirmées par l'analyse des sources policières, a prouvé cette diffusion qu'on retrouve associée dans les pratiques éditoriales comme dans celles de la répression policière.

Le catalogue secret des Neuchâtellois, comme le Pilon de la Bastille, montre mêlés trois types d'ouvrages : les oeuvres licencieuses, 15 titres sur les 110 principaux (Thérèse philosophe, l'Arétin, la Vénus dans le cloître, l'Histoire de dom Bougre portier des chartreux, la Tourière des carmélites) ; les pamphlets de dénonciation ou les libelles politiques, les Mémoires authentiques de la comtesse du Barry, le Gazetier cuirassé ou Anecdotes scandaleuses de la cour de France, attribué à Théveneau de Morande ; enfin les chroniques politiques, L'Espion chinois, le Journal historique de la Révolution opérée dans la constitution de la monarchie française par Monsieur de Maupeou, dû à Pidansat de Mairobert et à Mouffle d'Angerville. Ils côtoient dans les catalogues comme dans les commandes les philosophes et les politiques authentiques, de Bayle à Rousseau, de Fontenelle à l'abbé Raynal, les modérés et les extrémistes, les déistes et les matérialistes, les grands écrivains tels que Voltaire et les folliculaires, les « Rousseau du ruisseau, malheureuse espèce qui écrit pour vivre ».

Dans le commerce comme dans la répression, leurs destins malheureux ou profitables sont unis, car ils traduisent un horizon d'attente gourverné par l'attrait de l'irrévérence, de la transgression, de la subversion. Mais doit-on tirer de la multiplication des écrits séditieux la confirmation d'un déplacement du lire au croire, et, plus avant encore, de la croyance à l'action ? L'argument conserve sa force, car il n'est pas pensable que la circulation accrue des libelles n'ait pas contribué à désacraliser les symboles et à éroder les mythologies 289. La pénétration en profondeur – mais laquelle ? – des ouvrages prohibés, corrosifs, profanateurs, a pu concourir à l'épuisement du système de croyance qui jusque-là garantissait au roi l'amour et le respect de son peuple.

Il faut toutefois accepter deux limites à ce propos qui investit la lecture d'une puissance qu'elle n'a peut-être pas. La première relève des données sociales de la lecture et des conditions mêmes de la réception. Lire n'emporte pas forcément l'adhésion définitive par-delà l'intérêt temporaire; lire n'exige pas un choix univoque, tout message peut correspondre à plusieurs réceptions: le rousseauisme de Jacques-Louis Ménétra n'est pas du même ordre que celui du prince de Conti ou celui de M. de Malesherbes. Enfin, et peut-être plus décisif, l'accroissement de la circulation des écrits ne traduit peut-être pas autre chose que le résultat, la condition, de son succès même. Le désinvestissement des symboles monarchiques – la personne du roi, la cour – soumis à la critique commune permet le succès des textes. Le désenchantement de la monarchie se formule bien avant le règne de Louis XVI, dans des représentations et des pratiques ordinaires souvent éloignées des discours « philosophiques ». Il correspond à une double logique, au travail dans l'espace social des élites aux peuples : celle de la remontrance métamorphosée en critique raisonnée pour la réforme ; celle de l'opinion majoritaire – et pas seulement populaire – , qui ne résulte pas d'un processus cumulé de lecture, progressif, linéaire, tirant argument de la somme ajoutée de tout ce qui est donné à lire, mais d'une capacité large de connaissance volontaire des choses publiques290.

Comparer les deux hypothèses ne permet pas de dire que l'une est plus vraie que l'autre – elles ont toutes deux leur part de vérité –, mais qu'elles sont liées l'une à l'autre par une conception de l'histoire commune où l'accent interprétatif peut changer. Ce qui compte, ce sont les actes d'appropriation des activités essentielles et des principes qui les régissent. Autrement dit, il faut admettre que le « règne de la critique » concerne aussi les humbles quand l'action du pouvoir touche à ce qui est fondamental, la croyance, la foi, le sacré. La rupture des consciences peut être définitive, comme elle peut accepter l'accommodement, la double appréhension, le partage, voire le retour en arrière. C'est pourquoi l'on n'en finit pas d'essayer de penser le peuple et d'interroger ses représentations, c'est pourquoi aussi un même mouvement peut rendre compte de l'exubérance des enthousiasmes et de la colère qui ne sont souvent que la traduction d'un désir sans réponse, d'un amour déçu. C'est le dilemme qui unit le roi, ses sujets, son peuple.



CHAPITRE IX


Le roi et les peuples

Dans le rapport qui unit le roi à ses sujets, on a vu se dessiner un double mouvement. D'une part, l'antique exigence s'accroît de plus en plus, qui faisait reposer le lien de la monarchie française avec son peuple principalement sur la fonction de direction et de coordination, dont l'efficacité réelle s'est renforcée même si l'administration directe ne l'a jamais totalement emporté sur l'administration affermée et aliénée (c'est la limite qu'impose la Ferme générale et le rôle des officiers) ; derrière le roi se profile l'ombre de l'État, voire celle de la bureaucratie. D'autre part, le culte royal, les rites séculaires, les façons coutumières, qui sont l'expression, la mise en forme et la mise en texte de rapports politiques par le travail de la monarchie sur elle-même, montrent la montée de nombreuses interrogations qui, des élites aux peuples, révèlent que le faire-croire, le faire-savoir et le faire-aimer ne coïncident plus exactement; une crise symbolique majeure envahit l'ensemble organique de l'État d'Ancien Régime.

Il est nécessaire de rappeler que l'ancienne monarchie, si fortement caractérisée par l'obéissance de tous à un seul – bien que le pouvoir, par le jeu des institutions, ne se réduise jamais au pouvoir d'un seul–, repose sur une conception sociale, politique et religieuse totalement différente des nôtres, héritées des siècles individualistes et égalitaires qui ont suivi la Révolution. Dans la justification du pacte social qui caractérise la relation du monarque à ses peuples – c'est-à-dire la détention du pouvoir réel, la possibilité d'obtenir par l'impôt les moyens de l'exercer, la responsabilité qui se traduit dans l'exercice de la justice, la nécessité de garantir à tous la sécurité – fonctionne une idée fondamentale: en tant que roi, le monarque assume une « paternité ». Cette conception implique qu'entre l'État et les peuples existe un autre rapport qu'entre une bureaucratie aveugle et des sujets totalement passifs et indéfiniment pressurés. Le roi et les peuples ont des devoirs dont la définition ne relève pas d'un acte constitutionnel, mais de pratiques et de textes qui les traduisent et les construisent.

Ce que l'historien américain S. Kaplan a mis en évidence en ce qui concerne la « police des subsistances » et le devoir d'approvisionnement, le fait que le roi doit assurer l'existence de ses sujets, permet de comprendre que ceux-ci ne se confondent pas avec les peuples dans l'échange, et que passer de l'un à l'autre entraîne une accentuation différente. Si le souverain est d'office le nourricier suprême, son devoir le plus noble est de faire son possible pour garantir à ses enfants non seulement le pain quotidien, expression la plus matérielle et en même temps la plus symbolique par rapport au contexte religieux du temps, mais encore tous les actes de la vie. C'est un dû que les peuples attendent du roi en échange de leur allégeance et, dans ce rapport, ils prennent la mesure du souverain en fonction de son efficacité paternelle. Paternalisme royal, politique administrative, financière, judiciaire et policière, ordre social sont totalement imbriqués ; les droits des peuples coexistent avec les contraintes imposées, les obligations des gouvernements avec leurs prérogatives. Bien sûr, l'image médiévale et renaissante du prince héros nourricier n'a plus cours dans les mêmes termes au siècle des Lumières qu'autrefois. Mais elle reste continuellement associée au discours théocratique qu'a exprimé Bossuet et que partagent au fond d'eux-mêmes, avec d'autres résonances, les tenants de l'opposition aristocratique et sensible à la Fénelon. Et les théoriciens du XVIIIe siècle ne rejettent pas cette idée 291.

Montesquieu affirme que l'État doit assurer la subsistance des citoyens. Mably, Linguet, critiques radicaux de l'absolutisme, font du souverain le garant du droit impérieux de l'homme à l'existence. Le « bonheur public », subsistance, sécurité, justice, est le devoir sacré de la couronne. On est là devant un phénomène majeur, car il est issu du fond des âges et il survivra longtemps pour caractériser les « États bien policés », c'est-à-dire ceux dont les institutions réussissent à veiller au bien commun, maintiennent l'ordre et garantissent la tranquillité publique. Le rôle régulateur et mobilisateur des forces et des ressources nationales ne peut se comprendre aux yeux des contemporains qu'à travers cette fonction primordiale où l'on voit aisément se profiler les conflits entre les forces de la conservation et celles du changement. L'intérêt du XVIIIe siècle est de se situer là encore entre deux mondes, donc entre deux grandes conceptions politiques.

Ainsi, il vit encore au rythme d'un univers ancien dont le royaume profond et agricole entretient la prégnance, où la société et l'État sont conçus comme un tout organique, où l'unité sociale et politique puise sa force dans le droit des communautés et hérite des pouvoirs de l'antique association du religieux et du pouvoir civil. C'est une interprétation collective qui prédomine dans la définition de la personnalité du peuple et qui, comme l'a montré L. Dumont, se retrouve fortement transposée dans les théories du « droit naturel ». Dans cette conception prévaut le « holisme », affirmation de l'universitas et de l'inégalité essentielle, où le corps social est un tout dont les hommes vivants ne sont que les parties. A son sommet, le roi-prêtre, agent principal du politique dont les hommes sont les moyens et la fin, est l'expression de l'unité du tout. C'est le médiateur qui intègre les différences à l'universel292.

Mais au même moment, la société moderne, de plus en plus complexe, avec les nouvelles forces au travail, celles de l'économie d'échange comme celles-là mêmes de l'État royal qui depuis la Renaissance intègre les unes et les autres, se réclame dans son discours moins d'un ordre sacré et naturel que d'un ordre humain autonome. S'il n'y a plus que des individus humains qu'il s'agit d'accommoder entre eux, si l'individualisme l'emporte sur les principes holistiques, la relation au pouvoir change. L'individu devenant la mesure de toute chose, le principe inégalitaire comme source de la rationalité du social recule, le principe égalitaire prévaut, les raisons du pouvoir ancien sont contestées, les devoirs du pouvoir monarchique, de l'absolutisme éclairé, et l'attitude des sujets – de moins en moins fils d'un roi paternel –, sont simultanément interrogés et repensés dans les discours et les pratiques. En d'autres termes, ce qu'il faut essayer de saisir, c'est comment, à travers les fonctions régulatrices et mobilisatrices qui expriment le rôle permanent de la royauté – la fiscalité, la justice, la sécurité –, se traduit cette substitution qui offre sans doute une possibilité de relire le conflit traditionnellement exprimé entre la novation et la conservation, la transformation et l'immobilisme.


L'IMPÔT OU LE DON

Parmi les moyens mobilisés par le bien public et nécessités par l'accroissement de l'appareil d'État, l'impôt est sans doute celui qui a suscité le plus de discussions. Il est au centre de tous les débats sur l'économie, comme le montre la statistique des ouvrages publiés entre 1700 et 1789 : 11 éditions de la Dîme royale, 18 de la Théorie de l'impôt du marquis de Mirabeau, 17 du Compte rendu au roi de Necker, sans compter les éditions étrangères ; ce sont des best-sellers, derrière lesquels avance une armée de folliculaires et d'auteurs de projets qui portent un regard traditionnel sur les finances de l'État, la fiscalité et la monnaie, majoritaire et amplement diffusée.

L'impôt est au cœur de la vie des humbles, puisque c'est son poids qui agit sur la capacité des ménages à investir, puisqu'il suscite une hostilité violente et constante de la population. Les thèmes antifiscaux survivent largement aux révoltes antifiscales qui caractérisaient le XVIIe siècle, le vieux cri de « Vive le roi sans gabelle » exprimant bien l'attente d'une société à l'égard du monarque et la dénonciation d'une administration oppressive, parce que sans âme. Trois questions se posent pour comprendre ici la relation des Français devant l'impôt : quelle est la réalité du prélèvement ? (mais l'on conçoit qu'elle est une fonction inséparable des circuits mobilisateurs de la richesse) quelle est la réalité de la dépense? (mais l'on conçoit qu'elle est directement associée à la justification légitime de l'impôt) ; enfin, quelle est la réalité de la représentation qui exprime en même temps la capacité royale au bien public et l'incapacité de l'État à l'assurer?


L'inexorabilité de l'impôt293

Peu de gens étaient capables de comprendre les mécanismes techniques, juridiques, réglementaires de la fiscalité. Necker disait de la législation des impôts indirects: « Elle est tellement embrouillée qu'à peine un ou deux hommes par génération venaient à bout d'en posséder la science et qu'on ne pouvait rien réformer en partant des détails ; il n'y a si possible qu'à tout détruire. » C'est que, là comme ailleurs, le prestige du privilège et la force de la coutume interdisent de détruire : l'ancien se superpose au nouveau, et tout s'embrouille d'un bout à l'autre de la chaîne à travers laquelle l'État ne fait que transférer, par ses recettes et par ses dépenses, une partie du revenu national, c'est-à-dire du travail de tous.

Ce que voit le paysan, ou le citadin qui de ce point de vue est toujours mieux protégé, c'est ce qu'il faut payer et comment le payer tous les ans. La vieille idée que l'impôt n'est pas une chose tout à fait normale et que le roi ferait mieux de vivre de son « domaine » est encore vivante : l'impôt « ordinaire » est ainsi toujours « extraordinaire », c'est-à-dire qu'il n'est justifié que par des circonstances exceptionnelles. Quelles que soient les conjonctures où se fonde la nécessité de trouver de nouvelles ressources, il y a belle lurette que le roi ne vit plus du sien, mais l'idée demeure qu'on doit arguer d'une nécessité temporaire – la guerre, la dette – comme gage de l'accroissement des « aides » réclamées aux peuples. La rancœur du contribuable vient de ce que le temporaire est transformé depuis longtemps en permanent. La montée des prélèvements peut-elle alors arriver à sa fin ?

Plusieurs traits alourdissent encore le poids du transfert. Rien n'est jamais enlevé à la sédimentation fiscale qui prend rang après un prélèvement immédiat, diversement réparti selon la géographie, et donc diversement ressenti, mais partout présent et partout dénoncé : celui des redevances seigneuriales et des dîmes, auxquelles on doit encore ajouter les rentes foncières. Aussi est-ce sur un revenu amputé que le percepteur royal prélève sa part au terme d'une initiative qui met en valeur l'impondérable et l'accidentel dans le monde paysan de la stabilité, ainsi que l'arrivée de nouveaux agents, de nouvelles tracasseries paperassières pour établir la matrice de l'impôt et les rôles de ce que l'on doit payer. Les archives fiscales grossissent, mais leur embonpoint révèle surtout l'accrochage des contributions les unes aux autres, la capitation à la taille, le vingtième et le dixième aux précédents, le logement des gens de guerre ou l'ustensile aux taxes antérieures. On conçoit dans cette perspective le lien redoutable et redouté que chacun faisait spontanément entre tout dénombrement et tout comptage fiscal, et qui alimentait la méfiance des collectivités rurales et urbaines vis-à-vis du pouvoir central.

De surcroît, l'impôt n'est généralement ni consenti ni discuté. Il est imposé d'en haut, et le plus souvent par répartition. Le roi – et son Conseil – fixe le brevet de la taille ou le montant de la capitation, et par cascade administrative il descend des intendants des finances aux commissaires des généralités, de ceux-ci aux collecteurs, trésoriers et élus jusqu'aux assemblées des habitants de paroisses. Là se jouent de minuscules stratégies fiscales entre individus, groupes et familles pour trouver le responsable de la collecte – souvent le plus riche, quelquefois le plus pauvre, n'ayant pas grand-chose à perdre –, qui doit définir les quotités et préparer le travail des receveurs. Il existe à ce niveau une capacité collective à freiner, à rechercher les protections susceptibles d'obtenir des allégements ; c'est le rôle des seigneurs. En bref, un mince pouvoir d'inertie subsiste. Notables ruraux et curés assurent sur ce plan une fonction de représentation et de contrôle qui compense la faiblesse des administrations locales. Notons aussi que si les pays d'États bénéficient du droit de discuter de l'impôt, leurs assemblées sont conformes aux données traditionnelles et réservent ce privilège aux notables, et la part totale qui retombe sur les habitants n'est guère allégée. Ce qui revient à l'État est moins lourd, mais ce qui va à la province est sensiblement équivalent à la différence. La liberté – très indirecte – de consentement ne réduit pas le prélèvement vrai.

Restent enfin l'inégalité entre les assujettis et l'inégalité entre les différents types d'impositions, l'une redoublant quelquefois l'autre. Si complexe qu'apparaisse la machinerie fiscale, l'inégalité du circuit du prélèvement est criante. Les peuples paysans fournissent l'essentiel de l'impôt direct (tailles, capitations et accessoires) et de l'impôt indirect (aides, traites et gabelles). En revanche, bourgeoisies urbaines, officiers, clergés, nobles contribuent de façon inégale aux charges; l'abonnement des corps, le rachat, le don gratuit, les allégements privilégiés sont le fait des villes et des ordres supérieurs de la société. La fiscalité entretient donc l'écart entre les bénéficiaires du produit net, qui font tourner l'économie marchande au bénéfice du monde urbanisé, et le monde paysan moins engagé dans l'économie monétaire. L'impôt joue toutefois un double rôle puisque, en même temps qu'il accentue les différences, par l'introduction de l'économie monétaire dans une société stable, il incite au développement tous ceux qui peuvent améliorer la productivité du travail agricole.

L'institution de la capitation et du vingtième n'a que faiblement corrigé l'inégalité fiscale devant l'impôt direct, que renforce la capacité du monde urbain et des privilégiés à obtenir par la négociation des baisses profitables. Quelle que soit leur modalité de répartition, réelle ou personnelle, les impôts de ce type frappant le revenu global ne sont jamais sortis d'une distribution inégalitaire, même si le roi a réussi à faire payer les nobles et les officiers non taillables, dont la capitation a doublé, voire triplé, dans les années 1760-1763. La création d'impôts de quotité portant sur une source de revenus, par exemple le dixième de 1733, puis les variations sur le vingtième imaginées par Machault d'Arnouville sur le foncier, l'industrie et l'office en vue d'assainir les dettes de l'État, se heurte à l'idée même de la généralisation fiscale. Après une période de fermeté, le clergé est à nouveau exempté, les États peuvent s'abonner et les villes confondre de plus en plus leurs impositions avec celles du roi. Louis XV est cette fois encore parvenu à faire participer nobles, officiers et communautés aux charges, mais il reste à franchir l'obstacle technique de l'évaluation : pas de cadastre en France malgré les projets de Bertin, d'où l'intérêt de toutes les réformes tarifaires liant quotité et bien ; pas de contrôle des déclarations, ce qui encourage la sous-estimation.

Le poids fiscal varie aussi dans l'espace. Dans la seule élection de Sens, les différences vont de 5 à 53 % ; la moyenne rectifiée est de 18 %, sans qu'intervienne la valeur des terres ou la réalité du produit : c'est une inégalité inscrite dans la disparité des collectes. Entre localités, entre provinces, les variations sont multiples : l'Auvergne est surchargée avec 18 livres 16 sols par tête en 1784 – c'est le taux global que le Français moyen paie pour toutes ces impositions directes et indirectes –, la Flandre est moins durement pressurée avec 5-7 livres. L'inégalité géographique enregistre l'histoire locale des privilèges et des coutumes fiscales : ici la noblesse paie un peu, là rien ; ici les droits indirects sont lourds, là plus légers. Cette variété de la fiscalité indirecte rend sans doute difficile l'appréciation de son poids réel. Pour la gabelle, selon qu'on est justiciable de la grande gabelle ou de la petite, cela représente à peu près 5 livres ici et moins de 2 livres là ; 5 jours de travail en Ile-de-France, quelques journées ailleurs, quelques heures en Bretagne ou en Franche-Comté, et rien dans les pays exempts: Flandre, Artois, Hainaut, Béarn. Outre le prix presque partout trop élevé d'une denrée de nécessité, c'est la diversité qui entretient la fraude et la contestation. La majorité des impôts de consommation, les aides sur les boissons, le tabac, les droits d'entrée et de jauge, varient d'un lieu à l'autre. Avec les traites sur les marchandises – toiles, savons, fers, épices –, ces impôts contribuent à accroître très lourdement les prix d'achat : peut-être une multiplication par trois ! Du producteur au consommateur, la chaîne fiscale renforce l'inégalité de manière d'autant plus criante que ce qui est reçu en contrepartie est moins visible de la ville à la campagne.

Au total, presque tout le monde paie l'impôt sous ses diverses formes avec plus ou moins de capacité d'exemption due aux privilèges personnels ou territoriaux, mais l'élément déterminant est que certains ne bénéficient que d'allégement alors que d'autres qui contribuent inégalement aux charges peuvent, en contrepartie de l'argent qu'ils avancent à l'État par l'emprunt ou par l'office, toucher des intérêts réguliers. C'est là le véritable privilège : comment accède-t-on à la redistribution du produit fiscal, directement par les pensions, les soldes, les traitements et les indemnités, indirectement par les intérêts de la rente?

L'usage de la vénalité des offices est, tout au long du XVIIIe siècle, un moyen normal d'emprunter. Impôt déguisé quand il s'agit d'augmentation de capital pour de nombreux investissements anciens, beaucoup plus comme ce fut le cas à l'époque de Louis XIV par la multiplication des offices, la vénalité est totalement liée au système organique des corps et des privilèges. Elle fournit de l'argent comptant, régulièrement, à faible coût et avantageusement pour l'État, et renforce les solidarités des corps. Quoique les contrôles progressent, l'exemption subsiste et la force des corps peut se comprendre par leur égoïsme, leurs intérêts bien compris et bien défendus. En même temps, ils jouent un rôle crucial : ils habituent leurs membres à la solidarité dans le choix des objectifs et des procédures. C'est une sphère où l'imbrication du crédit et de la fiscalité voit dans la discussion égalitaire des officiers une forme de participation et de « volonté générale ». Les corps d'officiers ont ainsi un moyen d'intervenir pour soulager leur fardeau dans la négociation, pour sauvegarder l'harmonie, pour aider le roi, aide qui repose sur le réseau des prêteurs sollicités et que garantissent solidement les privilèges : en 1788, cela représente de 700 à 800 millions, soit un quart ou un tiers de la dette! Au sein de la société du privilège fiscal se lisent ainsi des mécanismes qui s'étendront plus tard à l'ensemble de la société 294.


De la recette à la dépense

Si la mobilisation fiscale demande plus aux pauvres qu'aux riches, c'est qu'il était plus facile d'accroître la charge de l'impôt que d'en modifier l'assiette. Ainsi, la conservation de l'ordre l'a emporté en ce domaine, bien que le pouvoir royal ait été, de son entraînement interne même, porté à la novation. La réforme de l'impôt est un front constamment ouvert et disputé sans succès. Mais quand la stabilité prévaut, c'est du côté des dépenses que l'on se tourne. Augmenter les recettes s'inscrit dans la dynamique même du développement, économiser revient à choisir la stabilité, et la répartition des postes budgétaires montre ce qui lie au fond l'État et la société.

Du côté des recettes, l'accroissement est incontestable : 180 millions en 1715, et moins de 10 livres par tête; 470 millions en 1788, et moins de 20 livres. Le poids fiscal de l'État a donc presque triplé ; quant à la charge individuelle, elle n'a certainement pas doublé et, en tout cas, d'après les calculs de Peter Mathias et Patrick O'Brien, elle a moins augmenté en France qu'en Angleterre. Les moyennes sont raisonnables et la fiscalité royale sans doute moins lourde que celle de notre temps, peut-être 5 à 10 % du produit brut. La difficulté est alors de comprendre pourquoi la permanence du sentiment de pression est insupportable. Le XVIIIe siècle ne donne pas l'image d'accroissement dramatique qu'a présentée le XVIIe quand les séries des tours de vis fiscaux ont généralisé les charges jusqu'à l'explosion. De Law à Fleury, la taille s'est atténuée – celle de 1743 est la plus basse du siècle –, puis l'augmentation a repris régulièrement : le montant des impôts atteint 207 millions en 1750, 318 en 1770, 419 en 1780, mais, compte tenu de la hausse des prix et des revenus, le poids global est peut-être stabilisé295. Deux faits contribuent cependant à fragiliser ce constat : l'insécurité de la recette et l'accroissement de l'écart entre les recettes et les dépenses liées à la croissance même de l'État.

Pour les hommes du XVIIIe siècle, du contrôleur général aux paysans, le facteur sensible qui masque l'acceptabilité de la hausse est double296. C'est d'une part le cauchemar des crises de trésorerie d'une saison à l'autre, auxquelles la seule réponse possible est le retard des paiements et la dépendances des receveurs généraux qui fournissent des moyens monétaires provisoires gagés sur les rentrées fiscales à venir. Ce sont, on le voit, des « banquiers du Trésor », dont l'encaisse est gratuitement fournie par le contribuable, soit la situation la plus agréable dont puisse rêver un banquier297. Leur rôle, fondamental jusqu'à la Révolution et même après, vaut à ce petit groupe d'hommes (un par généralité) de sérieux privilèges : exemption de taille, 8 % garantie sur ces avances. Cela correspond à deux nécessités : éviter le transport du numéraire coûteux, laisser le métal là où il est indispensable au paiement des créanciers de la couronne et utile au commerce local. L'État joue ici un rôle important dans le développement économique.

Un second problème grève tout le système : la crainte et la réalité de l'irrégularité des rentrées, due à l'irrégularité même de l'économie ancienne qui repose sur le revenu agricole. L'effondrement de la production entraîne celui des rentrées fiscales, et les bonnes années entraînent le recul des prix – ce qui, pour l'État, ne vaut pas mieux. Ainsi l'énorme volant d'instabilité des économies rurales qui aboutit à la fixité des besoins des familles et limite le développement arrive-t-il à rendre totalement insupportable le prélèvement d'un État dont les besoins sont également fixes et plus souvent en accroissement relatif. Les années de crise amplifient ces besoins de l'État, qui doit maintenir l'ordre et garantir les subsistances. Le faible taux fiscal dépend donc de l'économie même et de l'impossibilité de dépasser un niveau dicté par les conditions de production et par le sentiment de l'illégitimité ou de la légitimité du prélèvement. Là se retrouvent l'utilisation de la recette et l'image du pouvoir royal.

Deux faits caractérisent l'évolution du XVIIIe siècle en ce domaine, d'après les calculs de M. Morineau : la part de la guerre, toujours entre 25 et 42 % de la dépense – 35 % en 1726, 25 % en 1788 –, et le poids corrélatif de la dette publique : 33 % en 1726, 41 % en 1788 au lendemain de l'aventure américaine. Les dépenses excèdent presque toujours les recettes: 182 millions après la Régence, 633 millions sous Louis XVI. L'État militaire est contraint à l'endettement et ne peut mener de guerres longues sans s'endetter encore plus. C'est grâce à l'emprunt que la monarchie répond à ses besoins. Ceux-ci sont à peu près constants pour les dépenses civiles: 23 % en 1788 (5,7 % pour la cour et les pensions, 3 % pour l'administration, la justice, la police et les routes, 3 % pour les secours, moins de 2 % pour l'instruction et l'assistance publique, 3,7 % pour l'économie publique). L'écart croissant entre revenus ordinaires et dépenses est excessif par rapport à ce que la vie économique peut supporter, et il accroît la dépendance de la monarchie à l'égard de ses créanciers.

Ceux-ci sont de deux types. D'une part, et c'est le type majoritaire tout au long du siècle, l'État fait appel aux tenants de la société ancienne : rentiers de l'Hôtel de Ville, rentiers de l'Église, rentiers des communautés, mais aussi officiers et privilégiés qui souscrivent aux traités des Fermes. C'est toute la société du « produit net » des physiocrates qui est ainsi groupée derrière la dette monstrueuse de l'État: 82 % des recettes pour le service de 1789 ! D'autre part, au crépuscule de l'Ancien Régime, manieurs d'argent, banquiers internationaux sont de plus en plus sollicités et participent à l'inflation de la dette comme à celle du crédit général.

Dépenser en empruntant tout en favorisant le tourbillon des affaires, voilà le sens d'une politique financière qui esquive les réformes. Dans l'ultime budget de la monarchie, l'État et le roi apparaissent sous un jour étrange298 : le roi est modeste dans un État pauvre, en dépit de la littérature qui attaque les dépenses somptuaires et la cour ; l'État est pauvre dans un pays riche (on peut évaluer le produit national brut à 4 milliards). Le prélèvement est supportable, mais il est immédiatement dépensé pour payer l'endettement accumulé, 8 % des 10 % prélevés ! Cette restitution s'opère en faveur des nobles et de tous ceux qui bénéficient déjà de l'accroissement de la rente foncière et des profits. Ainsi, le système fiscal consiste à transférer le revenu des pauvres dans les poches des riches : 80 % des sommes rassemblées rejoignent la trésorerie des rentiers et des banquiers. Le refus du système était donc lié à un vrai dérèglement, mais celui-ci était sans doute moins perceptible que le changement d'image de la finalité de l'impôt.


Le roi, le don, la contrainte 299

La tradition du roi-père veut qu'il apparaisse comme un dispensateur de largesses et les plus opposés aux libéralités, tel Voltaire, le décrivent encore ainsi : « Le roi, qui voulait gagner les coeurs de ses nouveaux sujets, et éblouir ses voisins, répandait partout ses libéralités avec profusion : l'or et les pierreries étaient prodigués à quiconque avait le moindre prétexte pour lui parler 300. » L'exemple royal doit d'ailleurs entraîner les noblesses et toute la société liée à la cour. Le faste, le luxe, la dépense soutiennent le rang, confirment le statut, signalent l'amitié entre les États.

Or cet étalement calculé de la richesse n'est plus reçu de la même manière à partir de la critique économique et philosophique : l'impôt, la question fiscale, le prélèvement l'emportent sur la finalité symbolique et réelle de la redistribution. La montée des financiers dans l'appareil administratif accentue ce caractère, car ils demandent la réduction des dépenses au niveau des revenus, alors que le roi dépense selon ses besoins avant de s'intéresser aux revenus. Les dons du roi, la dépense de la cour deviennent alors la cible d'une contestation sans commune mesure avec la réalité, mais ces critiques soulignent la position déséquilibrée du monarque, seigneur des seigneurs et chef de l'État. Pour la masse des sujets, c'est un éloignement supplémentaire qui se perçoit ici, l'appareil de l'État étant ressenti comme un obstacle, un écran entre le roi-père et ses peuples. Pour eux, l'État n'est pas encore totalement le roi, et comme l'État s'identifie avec l'impôt, qu'il ne le sollicite plus mais l'exige, il ne reste plus que la mémoire coutumière d'un temps où le consentement prévalait sur l'autorité, laquelle triomphe dans le droit de l'absolutisme. Si l'État moderne émerge du don et de la contrainte, c'est que la permanence de l'impôt est autorisée seulement par la richesse de ses sujets. La dimension économique du politique l'emporte; l'échange a gagné sur le don. En même temps, ce qui compte est peut-être moins le poids réel de la fiscalité que les parasitismes qu'elle entraîne.

La hiérarchie fiscale, des notables locaux aux élus, des élus aux trésoriers de France, et la multitude des receveurs particuliers, les huissiers chargés des saisies, sont tous plus ou moins, à tort ou à raison, soupçonnés de prévarication. Les traitants, détestés depuis toujours et regroupés en institution permanente et reconnue indispensable depuis la reconstitution de la Ferme générale en 1726301, sont détenteurs de tels pouvoirs qu'ils accumulent sur eux-mêmes et sur leurs personnels le maximum d'impopularité. Le caractère privé de la perception, qui autorise les profits élevés des fermiers prêteurs de l'État, ainsi que les modalités vexatoires des contrôles et de la perception forment les deux volets de la critique qui alimente le mythe du « laquais financier ».

Redouté des peuples en raison de son pouvoir de contrainte, suspecté de détournement par la monarchie et néanmoins indispensable dans le contexte administratif, le financier sert de cible. Dans le Tableau de Paris, Sébastien Mercier attaque ainsi les frères Pâris dont la réussite insolente a suscité des réflexions critiques tout au long du XVIIIe siècle :


« Quatre frères doués d'un esprit différent et qui eurent le bon sens de le reconnaître se lièrent de bonne heure pour le grand intérêt de leur fortune, car point de grande fortune sans liaison réciproque ; dans leur première assemblée, l'un prit la parole et dit à l'aîné : Toi, tu as du génie et de l'invention mais pas de sens commun, tu imagines des plans à tout hasard; moi, à qui le ciel a accordé de la logique et point de génie, je les rectifierai, je les corrigerai en les faisant rentrer dans l'ordre des possibilités ; et toi, notre cadet, qui n'as pas une idée, mais une langue dorée, tu habiteras l'antichambre des ministres, tu leur détailleras nos plans car les ministres se laissent prendre aux beaux parleurs; et toi, dit-il au dernier, tu seras le coffre-fort, le gardien inflexible ; tu n'as point de passions, nous en avons de très vives, tu seras le caissier inexorable de l'argent que nous dépenserons : mes frères, notre char appuyé sur ces quatre roues ira très bien... »


C'est ainsi que les Montmartel, soi-disant fils d'aubergiste dauphinois – ce qui n'est pas exact –, firent une immense fortune dans l'esprit de l'opinion302. Dans ce texte critique transparaît l'image des financiers sangsues et laquais, dont D. Dessert a fait justice303. Sa démonstration met en évidence des traits encore valables à la veille de 1789 : la cohésion économique et familiale, de grandes fortunes, quelques millions de livres, où la rapidité de l'enrichissement est plus remarquable que la richesse. La majorité des financiers sont nobles et propriétaires de charges. Leur représentation sociale peu flatteuse ne correspond pas à la réalité, mais révèle combien la position de la finance est ambiguë dans la hiérarchie traditionnelle et à quel point est mal ressentie la promotion sociale rapide par l'argent. C'est un mythe utile – « représentation de l'idéologie des dominants qui réussissent le tour de force d'accréditer la croyance suivant laquelle la canaille ne peut être tondue que par la canaille304 » – et qui fait d'eux les boucs émissaires livrés au peuple et à l'opinion critique. Par l'exclusion du financier – comme au temps de Law et de la chambre de justice –, par la menace qui plane sur la finance totalement liée au système monarchique et à la structure inégalitaire, se restitue un consensus.


Entre 1780 et 1789 se joue une partie décisive autour de la fiscalité où la culpabilité traditionnelle du financier ne pourra plus fonctionner. C'est qu'ils sont encore plus puissants qu'au début du siècle, et mieux armés pour résister aux assauts. Il n'y a pas eu de chambre de justice au XVIIIe siècle, ils sont plus intégrés au second ordre qu'auparavant et ils parviennent à marquer l'espace social et intellectuel de façon notable : songeons à Lavoisier, à Ledoux. En 1789, la monarchie n'a pas pu les utiliser comme les coupables indispensables pour sauver la cohésion sociale. « C'est elle qui va jouer ce rôle305. » Le roi n'est plus le père des peuples. Il ne peut plus l'être.


DE LA GLOIRE À LA PAIX

Une inflexion analogue à celle qui marque le système financier et fiscal de l'ancienne monarchie peut être observée dans l'une des fonctions principales du pouvoir royal et à laquelle le règne de Louis XIV avait conféré une importance majeure: la gloire du roi de guerre. Dans les représentations du rituel monarchique versaillais, le glaive et l'apologie à l'antique de la violence maîtrisée sont essentielles, car ils relèvent de l'incitation à faire régner un bon ordre, une « bonne police », par le gouvernement de la guerre et la garantie de la paix civile. Sécurité interne et sécurité extérieure sont ainsi associées dans la construction de l'absolutisme. La dépendance nécessaire entre les forces armées et l'État s'est nouée au XVIIe siècle, qui a vu naître tant pour les forces terrestres que pour les forces navales les instruments majeurs d'un contrôle technique et administratif qui dure encore au XVIIIe. Mais si la guerre avec ses instruments est alors partie constitutive de la puissance, identique en ses composantes à la souveraineté, institutionnellement, juridiquement, si elle est la grande affaire de l'État et si elle a autorisé son renforcement, les temps des Lumières voient se modifier, aussi bien dans les réflexions intellectuelles que dans les rapports qu'entretiennent la société militaire et la société civile, les données de cette relation traditionnelle qui unit le roi et ses peuples306.

Dans le cérémonial de l'information, la place accordée à la célébration des victoires est fondamentale. Les mandements qui transcrivent dans les paroisses les appels du roi ont pour but de prévenir et de mobiliser les populations sur la légitimité des actions royales. Alexandre Dubois, qui fut curé de Rumegies de 1686 à 1739 et tint alors son journal, montre comment, sur la frontière du Nord, la population recevait les paroles royales 307. On sait quelle popularité Louis XV a su tirer de sa participation personnelle à la guerre de Succession d'Au-triche en 1743-1748, et inversement combien il a été difficile de faire accepter les défaites, l'humiliation, les paix discutables en dépit de leurs aspects bénéfiques. La question n'est pas celle d'un patriotisme improbable, mais celle de l'importance politique de la figure charismatique du roi guerrier 308. La fonction protectrice s'atténue sous l'impulsion de forces qui se traduisent à travers la présence différente de la guerre, dans la relation de l'armée et de la société, dans son rôle même.


L'idéologie de la paix

Dans les dernières années du règne de Louis XIV, au terme d'une longue période d'hostilités internationales, un courant d'opinion s'installe qui rassemble le public européen sur l'idéologie de la paix et dont l'exemple le plus frappant est le Projet pour rendre la paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre.

Par l'écho qu'il a suscité au cours du XVIIIe siècle, des discussions du Club de l'Entresol aux réflexions de Voltaire et de Rousseau, le Projet, qui interroge l'histoire et veut donner des arguments pour établir durablement une paix fondée sur la négociation concertée des puissances, a valeur de modèle. Il se nourrit de l'actualité diplomatique et propose à travers une vision mythique du Saint-Empire un modèle d'arbitrage. Les fondements en sont la tolérance (surtout dans le domaine des affaires religieuses), la condamnation de la guerre comparée au jeu, la critique de l' « équilibre » et de la « balance » entre les nations, jugées incapables de résoudre les rapports de puissance, données changeantes, liées à la hiérarchie des États et à leur capacité militaire. L'abbé de Saint-Pierre assimile les relations internationales à celles qui existent dans la société civile, ce que contestera fortement Rousseau dans son propre projet né des extraits de sa lecture de l'abbé.

On peut lire ainsi une étape où l'État l'emporte sur le souverain et les dynasties menacées, où la réputation du prince doit moins reposer sur ses vertus guerrières que sur ses talents pacifiques et diplomatiques. On y retrouve les valeurs féneloniennes et l'aspiration commune à la critique économique de remise en ordre. Tout système de la guerre conduit à la tyrannie, alors que le système de la paix permet les gouvernements modérés et l'amélioration des mœurs – Montesquieu a su l'entendre, il favorise enfin le développement économique. On conçoit que le censeur Hardion ait refusé en 1728 la publication du Projet avec un privilège, puisqu'il minimise toutes les revendications territoriales et propose le gel en état des frontières. L'oeuvre de Saint-Pierre postule la moralisation des nations, la rationalisation des affrontements sans référence au jugement de Dieu. C'est une utopie diplomatique conçue dans les concepts des négociateurs de l'époque et qui instaure la possibilité d'une double rupture : avec les fondements religieux de l'Europe, avec la fonction protectrice du souverain. La paix doit l'emporter sur la guerre309.

Les relations internationales au XVIIIe siècle fournissent un écho direct à ce qui peut se lire comme une crise des représentations traditionnelles qu'anime la critique de la société militaire. Trois éléments la caractérisent : la France est à l'abri des invasions, les réalités des conflits changent, les tâches de l'armée évoluent.

La défense du territoire est garantie depuis 1715 et presque partout murailles et remparts sont abattus. La défensive est assurée par les éléments du système fortifié échelonné, hérité de Vauban. L'invasion des régions d'Alsace en juin 1744, celle de la Provence en 1746, les débarquements de Bretagne et de Normandie en 1758 et 1760 font figure de raids sans lendemain. Les Français se battent sur terre et sur mer hors de France, et la stratégie des manuels renvoie à la situation réelle; l'hypothèse de l'invasion n'est guère retenue, sauf pour la pédagogie de l'art de la guerre. Les accents civiques d'un Rousseau et d'un Guibert, dans les Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772) et dans l'Essai général de tactique (1772), ne doivent pas tromper : c'est un artifice rhétorique pour alerter l'opinion quant aux possibilités d'agression que rencontrerait une nation non mobilisable parce que sans patriotisme, une armée impréparée à ses tâches parce que restée sourde à des réformes correspondant au réveil, ou à l'éveil, d'un sentiment national310.

C'est que, dans l'Europe du XVIIIe, la réalité des affrontements a changé. Ils sont moins nombreux, car ils sont retardés par la négociation; ainsi entre 1720 et 1730, dans les années 1740 encore. Ils sont moins fréquents, car les motifs du conflit sont moins clairs et qu'une partie de l'opinion est incapable d'apprécier ce qui envoie les soldats français « mourir pour le roi de Prusse » sur les champs de bataille allemands, au-delà des intérêts dynastiques fluctuants. Ils sont réduits, car les intérêts du royaume marchand mobilisables pour la défense des colonies sont divisés et ne réussissent pas à persuader le gouvernement de la nécessité d'une politique d'expansion générale à l'instar de l'impérialisme anglais: le Canada et les Indes intéressent moins que les îles à sucre. Bref, la France a mobilisé pour l'Europe, conclu de déconcertantes paix éphémères et renversé les alliances sans totalement convaincre que le rapprochement avec l'Autriche et l'abandon par Choiseul des unions protestantes de tradition s'imposaient. De surcroît, la collectivité nationale, bien que tondue et étrillée à chaque mobilisation, se tire très bien des aventures jusqu'à la guerre d'Amérique. Les dépenses s'accroissent, certains secteurs souffrent, tels les ports, mais jamais on n'atteint les abysses des temps du Roi-Soleil, et après chaque crise tout repart vite. La production n'a même pas été trop secouée par la lourdeur des impôts, et le commerce intérieur s'est sensiblement développé311. Les périodes belliqueuses des Lumières sont des parenthèses sombres, trop coûteuses pour la dette, mais par là même profitables aux rentiers, et qui ne modifient plus la structure de l'économie. On est passé de la guerre-catastrophe à la guerre-parenthèse, supportable sans désastre et peut-être incitatrice du développement intérieur à moyen et à long terme.

Cela permet sans doute d'utiliser l'armée à d'autres tâches. L'ordre intérieur – on y reviendra – est rarement troublé et ce calme est à mettre en rapport avec les progrès de la maîtrise du territoire. L'autorité royale n'a cessé de s'affirmer en ce domaine et, vers 1720, la réorganisation de la maréchaussée, les réformes successives des forces de police urbaine – le guet et la robe courte, la prévôté de Paris – confèrent à l'intervention pour la sécurité un statut militaire. Dans les campagnes, quelque milliers de cavaliers, organisés en brigades, efficaces parce que mobiles, connaissant les lieux et les hommes, assurent la sécurité des grands chemins, le bon ordre des foires et des marchés, les transferts des fonds royaux, bref garantissent simultanément l'ordre et les conditions du développement. Personne ne s'en plaint et l'on regrette surtout l'insuffisance numérique d'un service efficace et militarisé : l'État a racheté les offices, les cadres et de nombreux cavaliers passent de l'armée dans les brigades où l'on a renforcé la discipline. Dans les villes, principalement à Paris, l'armée apparaît, soit qu'elle prête régulièrement main-forte pour concourir à la sécurité quotidienne par ses patrouilles, soit qu'on lui demande d'exécuter des missions de police exceptionnelles – arrestation d'un grand, intervention contre les parlementaires opposés aux réformes –, soit enfin qu'on exige d'elle le rétablissement de l'ordre quand les forces ordinaires n'y suffisent pas: c'est le cas à Paris en 1775, à Lyon en 1786, ailleurs bien souvent. Dans cette évolution, l'armée, et plus particulièrement les régiments de la Maison du roi, dont celui des gardes françaises, s'est transformée ; elle y acquiert une conscience refoulée et se révèle sensible aux débats philosophiques et politiques. L'armée incomprise parle.


Militaires et civils, critique et réhabilitation

Deux mouvements se sont rejoints pour déplacer l'assiette de la société militaire dans la société civile. Il y a une transformation profonde du monde des forces armées et les exigences de la société à leur égard ont changé. Dès la première moitié du siècle, le prestige de l'uniforme a reculé et le nouvel état d'esprit apparaît aussi bien dans la critique de la guerre que dans les avatars des milices bourgeoises inadaptées aux nouvelles conditions urbaines ou dans le refus de la milice rétablie en 1726 sans guère susciter la reconnaissance des Français pour le roi. Le recrutement des miliciens entraîne pour de nombreuses familles et pour les communautés une charge supplémentaire avec le règlement des cotisations à verser aux mobilisés ou à leurs remplaçants. Le tirage au sort provoque des émeutes, surtout quand on veut y astreindre les corporations, comme à Bordeaux lors du passage de Ménétra en 1757. Le refus de la milice correspond au rejet des contrôles que le recrutement instaure et de la contrainte de la mobilité qu'il impose en temps de guerre, loin de chez soi. Le service milicien entre en veilleuse après 1763, sauf brièvement pendant la dernière guerre entre 1778 et 1783.

L'attrait de la vie militaire recule tant pour les officiers que pour les corps de troupe, même si la fidélité nobiliaire et la fascination entretiennent encore le mouvement général des engagements : c'est l'aspect aléatoire des carrières qui érode la persévérance et le nombre des vocations. De surcroît, comme le révèlent les études des registres des troupes, le recrutement de tradition dans le cadre des rapports de seigneur à vassaux et censitaires, « naturels » dans la vieille société, se réduit. Les capitaines ne trouvent plus de répondants dans leurs villages pour combler les vides des compagnies. Le brassage militaire repose alors sur l'engagement hors de la province d'origine, dans les villes de garnison et de plus en plus à Paris. La ville et son attraction servent à filtrer les ruraux pour l'armée; celle-ci attire les démunis, les déprimés, les aventuriers, voire par force les délinquants. Il n'est pas sûr que le recrutement soit meilleur dans la marine, en dépit du système des classes qui pèse sur les populations littorales. L'insuffisance des effectifs est un trait constant sur terre et sur mer, et il n'est pas résolu par l'appel aux étrangers : 20 % des effectifs en temps de guerre, qui dépassent 200 à 300 000 hommes.

Il y a un malaise du militaire, qui culmine avec les défaites, le syndrome de Rossbach, un découragement, une absence d'émulation. La critique du recrutement urbain s'en mêle pour stigmatiser à l'instar de Guibert une armée composée de « la portion la plus vile et la plus méprisable de la société », le réservoir des laissés-pour-compte et le lieu d'accueil temporaire des plus humbles : la participation des classes intermédiaires recule dans le recrutement au profit des classes populaires rurales et citadines. Les écarts des militaires, libertinage et conduites scandaleuses, brigandage et criminalité accrus quand on démobilise, renforcent la critique.

Deux attitudes confortent l'armée dans son isolement. D'un côté, elle se professionnalise avec les grandes réformes de Choiseul et de Saint-Germain, qui obligent les soldats à un service plus long et accentuent la discipline, seul moyen de reconstituer entre les chefs et les hommes une « connexité » d'intérêts mais dont les caractères odieux, l' « esclavage », indignent une partie de l'armée elle-même et la totalité des gens éclairés hostiles à la prussianisation du soldat français. Parallèlement, l'armée est touchée par l'esprit de caste. Elle impute ses échecs aux incapables issus de la roture dont seuls l'argent ou la faveur ont pu faire des officiers. Elle cite en exemple les vertus chevaleresques, l'honneur, le courage guerrier, que ne donne pas le sang impur. Le roi et l'État sont sommés de répondre aux besoins de la noblesse pauvre ou appauvrie qu'exprime, dès 1756, le chevalier d'Arc dans La Noblesse militaire ou le Patriote français. L'armée, autrefois « service civil312 » sans uniforme, débarrassée par la monarchie absolue des hauts dignitaires, contrôlée de Versailles par les secrétaires d'État à la Guerre et leurs commis civils, dominée par des nobles soldats dans le sang mais non pas soldats de carrière puisque leur vie militaire est brève et irrégulière, soumise à l'idéal de l'obéissance et des économies, rêve de sa définitive militarisation comme le gage de la solution d'un problème social et d'un problème de relation avec le reste de la société, dont finalement elle reflète toutes les questions.

Le chevalier d'Arc, Bourbon de ligne bâtarde, inscrit sa réflexion dans un débat fondamental lancé par la double discussion sur le luxe et le commerce dans les années 1750 avec le texte capital – et qu'on relira plus avant – de l'abbé Coyer : La Noblesse commerçante (1756), dont l'idée centrale est de réconcilier négoce et noblesse, royaume ancien et économie nouvelle. La réponse du « patriote français » révèle l'opposition d'une fraction de l'opinion nobiliaire à toute économie mercantile : elle nie les vertus du commerce, dénonce la mobilité sociale autorisée par l'argent, et débouche sur la difficile réconciliation du mérite et de la naissance. L' « économie du profit » est condamnée et un appel est lancé à la conversion des mœurs :


« Pour quelle raison trouvons-nous souvent les grâces du souverain légères? Ne serait-ce pas qu'elles ne peuvent suffire à l'entretien d'un luxe qui s'accroît de jour en jour? Avant de nous en plaindre, mesurons avec elle notre nécessaire décent et ne nous exagérons point cette décence. Nous ne nous plaindrons plus alors que du luxe qui dérange toutes les proportions. Que la noblesse mérite donc, qu'elle serve, qu'elle ne craigne point sous un gouvernement aussi juste qu'éclairé de voir ses services sans récompense. Il ne lui faut qu'un fond de courage et de résignation pour supporter l'attente

313

. »


L'appel à la « valeur du préjugé » fut entendu et se lit dans diverses réformes, celles de Saint-Germain en 1776 et l'édit de 1781 qui barre la route aux anoblis et aux roturiers enrichis : les « quatre degrés de noblesse » ne résolvent ni les problèmes des gentilshommes impécunieux ni les besoins du professionnalisme, mais ils déclenchent la colère d'une partie du second ordre anoblie de fraîche date et des fils de la bourgeoisie laissés pour compte.


Du militaire philosophe à l'armée éducatrice

Dans les dernières années de l'Ancien Régime, une nouvelle intégration contredit l'isolement militaire. Elle passe par un double cheminement : celui de la culture qui donne aux militaires un rôle actif dans la société, celui de la force pédagogique qu'elle induit en changeant les comportements.

Du premier côté, on retiendra la présence des officiers dans les milieux artistiques, scientifiques, littéraires. Dans les académies, ils composent à Paris et en province une part notable du recrutement : entre 10 et 20 % en moyenne, plus dans les villes de garnison – Metz, Grenoble, Brest, Valence –, moins dans les cités parlementaires, car « l'armée méprise toujours le Sénat » dominant dans les institutions savantes. Pour des hommes comme Laclos, c'est le moyen de forcer les portes de la société locale, ainsi à La Rochelle ; pour Carnot, c'est une manière de participer à la réflexion intellectuelle. Pour des groupes, à Brest avec les « Messieurs du Grand Corps » à l'académie de marine ou à Marseille avec les « Chevaliers des galères », c'est un geste d'affirmation collective. Si la culture n'est pas incompatible avec le métier des armes, si nombre d'officiers correspondent avec Voltaire ou Rousseau, si beaucoup plus encore participent à l'activité savante (36 % des pensionnaires de l'Académie des sciences sont des militaires, et parmi eux Vauban, Bélidor, Chabert, La Gallissonnière, Borda, l'amiral d'Estrées, le duc de Castries, Richelieu et Maillebois), ils sont encore plus à l'aise dans la société maçonne. On les retrouve déjà dans les loges militaires, 53 % des officiers du régiment de Penthièvre, 20 % dans la Maison du roi, mais aussi 50 % de maçons militaires sur les 2500 affiliés parisiens. Dans ces divers cercles de sociabilité s'opère la fusion entre la tradition militaire fondée sur le service et l'honneur, et l'idéal d'utilité sociale, de bienfaisance et de réformes véhiculé par l'académisme ou la maçonnerie : le militaire devient philosophe. Il écrit, réfléchit aux réformes de son art et de la société, défend l'humanité dans la guerre et propose une image du soldat utile et bienfaisant. L'armée se veut ainsi proche des populations, qu'il s'agisse de lutter contre la peste (1720-1723 en Provence) ou de participer à des travaux d'intérêt général tels que le creusement des canaux. A Paris, les gardes françaises jouent des rôles multiples, et la presse relate leurs exploits bienfaisants. Mais les divisions de l'armée sont celles de la société des Lumières et elles ne contribuent guère à rétablir le lien qui unissait le vieux rôle glorieux du roi à celui de la protection des peuples.

C'est d'autant plus vrai qu'il faut souligner les effets que l'armée induit par la force de son recrutement et sa pédagogie dans un sens favorable au changement. En premier lieu, dans son effort interne de rationalisation tant du côté de la gestion que du côté des armes et des services, elle constitue une sphère de comportements soumis aux contrôles, à l'évaluation, à la raison efficace de la manœuvre et du contrôle des hommes, à la standardisation de l'artillerie et des fabrications : l'armée des Lumières offre des exemples de conduites efficaces pour une meilleure production. Les arsenaux de la marine, à Brest, à Rochefort, à Lorient, à Cherbourg, ont dès le XVIIe siècle fourni des modèles à la planification urbaine et à l'organisation maîtrisée et prévue de la fabrication des navires ; c'est le triomphe de l'ingénierie navale mobilisée par la guerre. De même, le corps des ingénieurs du roi314 a été, à l'Ecole de Mézières, un instrument de la conversion scientifique du militaire : c'est une école d'instruction et un foyer de découvertes avec des professeurs savants comme Monge, Ferry, l'abbé Bossut. Elle a eu un écho profond dans le pays, bien que ses 542 élèves aient été cantonnés dans les travaux de Mars. Dans les écoles royales militaires, l'armée a indirectement mis en œuvre une réflexion pédagogique généralisée bien au-delà des murs de caserne. Ses enfants y retrouvent ceux du négoce.

Plus encore, elle induit des activités économiques dispersées dans tout le royaume : élevage des chevaux, marchés de subsistance, manufactures de draps, usines d'armement, forges et fabriques; le budget militaire anime des transferts de fonds profitables, que contrôlent de plus en plus l'administration de la guerre, ses commissaires et ses trésoriers. Le casernement des troupes, la médecine et la chirurgie militaires, les hôpitaux ont été des « machines » à changer les comportements. L'uniforme lui-même modifie les hommes et leurs aspirations; par le biais de l'écriture et de la lecture qu'elle diffuse amplement, par la mobilité sociale et géographique qu'elle entretient, l'armée discipline mais également libère.

Ainsi s'est jouée la relation nouvelle établie entre le souverain et le militaire. Rénovée, touchée par les Lumières, mais divisée socialement et idéologiquement, l'armée apparaît de moins en moins comme le dispositif instrumental de la souveraineté du roi, maître du royaume et père des peuples protégés, mais de plus en plus comme un territoire disputé et qui n'est plus unanime à faire cause commune avec la volonté royale.


JUSTICE, SÉCURITÉ. ASSISTANCE

Depuis Surveiller et punir315, nous savons qu'on doit replacer l'histoire des techniques punitives – qu'elles s'emparent du corps dans le rituel des supplices ou qu'elles s'adressent à l'âme – dans l'histoire du corps politique, c'est-à-dire dans l'investissement des sujets par les relations de pouvoir. Dans le rituel des procédures et des supplices s'écrit ainsi une histoire qui correspond à la théorie politique de la monarchie perçue à travers le discours juridique, dont le but est de situer la position des inculpés et des condamnés dans le champ politico-social. La justice et l'organisation judiciaire mettent en cause le patrimoine à la fois collectif et culturel du droit. C'est le produit d'un équilibre précaire entre la « coutume », droit du groupe social, et la « loi », droit du roi et de l'État. Il y a là un élément unificateur des normes et des actions, un lieu de rencontre entre la jurisprudence et les institutions judiciaires.

Dans ces rapports qui intéressent tous les groupes sociaux, du particulier au public, du civil au criminel, le roi occupe une position centrale. René Louis de Voyer d'Argenson exprimait ces devoirs royaux du magistrat en les opposant aux droits du roi-seigneur:


« La monarchie proprement dite s'entend d'un gouvernement où le monarque rapporte tout à lui, ne considérant en cela que son droit de propriété sur les États qu'il gouverne [...]. La royauté est le gouvernement d'un homme seul qui considère moins son droit de propriété que le bien de l'État et dont il ne se regarde que comme le premier magistrat

316

. »


La relation entre le monarque-seigneur et le roi-magistrat conditionne encore au XVIIIe siècle l'exercice même du pouvoir; elle est ancrée à la fois dans la notion de bien commun et dans la construction de l'État moderne, arbitre des conflits et lié par le respect des contrats passés avec ses serviteurs. C'est pourquoi la modernisation de l'ordre judiciaire est lente et périlleuse, car elle implique la réappropriation par la monarchie de ce qui lui garantit une part de son pouvoir : le roi-seigneur, justicier parmi d'autres, et le roi magistrat, officier suprême parmi d'autres. C'est un vieux conflit culturel qui perdure dans les têtes des juristes et des seigneurs, mais dont l'enjeu est capital pour la relation qui unit les peuples à la justice.

Cette relation se déplace au XVIIIe siècle, dans la mesure où la hiérarchie judiciaire se concentre; dans la mesure où la critique philosophique n'épargne pas ce grand domaine et réclame l'adoucissement des peines ainsi que des réformes susceptibles de mettre fin aussi bien à l'irrégularité qu'aux excès punitifs du pouvoir, et correspondant à une exigence plus fine du corps social ; dans la mesure enfin où tout un champ entre justice et police est interrogé tant par l'évolution des conceptions profondes de l'assistance que par l'écart accru entre une attente tolérable et admise – c'est le problème des lettres de cachet, du renfermement des pauvres – et la contestation morale et juridique menée par les réformateurs. Au terme d'un combat commencé dès le XIIIe siècle et inachevé au XVIIIe, l'image du roi justicier, du « roi source de toute justice », sort déficitaire et défaillante.


Justice du roi, justice des juges

Le conflit se lit d'abord dans l'analyse de l'organisation judiciaire elle-même. Retenons-en les principes majeurs317. L'État n'a pas le monopole absolu de la justice; sa justice ordinaire est déléguée à travers une pyramide de tribunaux et d'institutions hiérarchisés, mais aussi concurrents. L'intervention royale dans cet imbroglio de compétences et de ressorts – en vertu du principe de la justice retenue exercée par le roi-seigneur, suzerain et magistrat – tempère certains excès, mais permet surtout de prendre des mesures générales, d'arbitrer et de trancher pour assurer la tranquillité publique. Dans le domaine de la justice concédée, théorie des juristes régaliens, le roi est prisonnier de l'antique dévolution des droits qu'il tente depuis le Moyen Âge de limiter. Mais dans la France du XVIIIe siècle, les justices sont innombrables : seigneuriales principalement, mais encore ecclésiastiques (les officialités), urbaines et consulaires qui interviennent dans l'ordre marchand.

Les justices seigneuriales sont vivaces, omniprésentes, au cœur des actes quotidiens et des relations primaires. Dans le Bassin parisien, on en dénombre une pour deux à trois paroisses, mais certaines, minuscules, n'ont autorité que sur une portion réduite des terroirs; dans les monts Dore, les fiefs de Murat et du Planchat, seigneuries de La Tour d'Auvergne, regroupent plusieurs paroisses et chevauchent les limites avec fantaisie. Cela n'entraîne pas toujours les inconvénients que notre logique voudrait y lire, parce que les tracés sont immuables318 : on sait fort bien partout de quel juge on dépend. L'intervention royale a contribué à unifier cette mosaïque en définissant les conditions de recrutement des juges, en multipliant les cas royaux et la prévention des causes, en surveillant le complexe seigneurial par les procédures d'appel et, en 1772, en prenant en charge les frais pour les causes transmises aux juges royaux. Le roi n'a pu réaliser la suppression totale de ces organismes, car il aurait ainsi dévalorisé plus encore les pouvoirs de la noblesse détentrice des droits, et peut-être tranché dans le vif d'un ensemble largement implanté et sollicité. Même si l'on a mis en avant leur partialité et leur incompétence, les justices particulières des seigneurs fonctionnent encore, parce qu'elles assurent un rôle de régulation modeste mais crucial, correspondant aux besoins d'une société stable, réglant les conflits internes et proches.

Les justices royales ordinaires déléguées et de droit commun – prévôtés, bailliages, parlements (sauf à Paris où il n'y a pas de bailliage) – renvoient à un autre monde : c'est l'une des fonctions majeures de l'armature urbaine, et le domaine de la magistrature, des robins grands et petits, constitue un univers culturel. On compte sans doute plus de 2 000 prévôtés ou viguiers, plus de 100 bailliages dont une soixantaine de présidiaux plus prestigieux, 13 parlements – celui de Paris est le plus étendu, le plus important, mais pas forcément le plus représentatif – et une dizaine de conseils souverains: au total, plusieurs milliers de magistrats et, tout autour, des milliers encore de suppôts, basochiens, menus robins ; ajoutons-y pour faire bon poids la vingtaine de juridictions financières, le Grand Conseil et les tribunaux des eaux et forêts, les amirautés, les tribunaux militaires, connétables et prévôtés des maréchaux.

On conçoit le poids de ce monde dans cette seule énumération, et le dédale où se perdent et se retrouvent les plaideurs. C'est que les institutions judiciaires correspondent à trois horizons différents dans leurs origines : les unes sont héritées du passé, de l'histoire, de l'accroissement du royaume, et l'on n'y peut toucher sans remettre en question l'organisation et le référent coutumier, profond ; les autres sont dictées par le système des privilèges, l'office, et le réseau unit ici la nécessité d'une justice administrative particularisée avec le crédit même de la monarchie ; les dernières enfin sont liées au développement administratif de la monarchie, qui donna à chaque administration nouvelle la juridiction de son contentieux. Enfermée entre vénalité et tradition, la justice n'est pas le domaine le plus favorable à la rationalité que certains réclament et à laquelle d'autres s'opposent au nom de la liberté des privilèges. Entendons Montesquieu :


« Dans les États despotiques, le prince peut juger lui-même. Il ne le peut dans les monarchies: la constitution serait détruite, les pouvoirs intermédiaires dépendants anéantis: on verrait cesser toutes les formalités des jugements, la crainte s'emparerait de tous les esprits ; on verrait la pâleur sur tous les visages ; plus de confiance, plus d'amour, plus de sûreté, plus de monarchie. »



Comment décrire mieux l'enjeu du conflit qui oppose justice du roi et gouvernement des juges sur la question de savoir qui doit juger et sur les possibilités d'une réforme319? On voit ici encore l'imbrication du complexe féodal et de la vénalité, que Montesquieu défend simultanément ; du qui doit juger au comment juger, tout est en question.

Mais avant de rappeler les principes de la justice du roi, deux traits sont à souligner, car ils renforcent le pouvoir des juges : la défense du particularisme et le rôle culturel de la robe. En dépit de l'uniformisation des pratiques juridiques, en dépit du sentiment qu'une codification légale unique – qui anime une part de la réflexion sur le droit et les compilations des grands juristes comme Guyot, Merlin ou Boucher d'Argis – devient de plus en plus nécessaire aux magistrats, en dépit aussi de la référence fédérative des cours puisée dans la « théorie des classes » – utile en moment de crise et que récuse totalement la monarchie –, ce qui l'emporte, c'est le pluralisme et l'indépendance des cours. Supprimer, limiter la souveraineté des magistrats dans l'exercice de leur pouvoir est impossible, même s'il en résulte, comme le dénonce Voltaire, « contrariété, incertitude, arbitraire ». D'où deux conséquences. D'abord, chaque cour, chaque tribunal a sa spécificité, est gardien des intérêts du local, et la turbulence des magistrats varie beaucoup; on ne peut l'identifier avec celle de Paris. Ensuite, plus grave peut-être, l'insubordination des juridictions inférieures dont l'indiscipline, par exemple en matière d'appel ou d'exécution des arrêts généraux, brouille totalement la vision hiérarchisée et l'image d'autorité des magistrats; c'est un argument supplémentaire pour justifier l'œuvre des autorités centralisatrices. R. Mandrou l'a autrefois magistralement prouvé dans le cas de la sorcellerie 320 : dans les derniers procès du XVIIe et du XVIIIe siècle, en des combats moins clairs qu'il n'y paraît, l'intendant pouvait jouer la novation ou la coutume selon les intérêts du roi et du moment.

Mais la mutation est d'autant plus importante qu'elle met en valeur le rôle culturel du magistrat dans la société entière. Le groupe ne se borne pas aux conseillers ou aux présidents des cours souveraines: il compte le monde des avocats, des procureurs, des officiers de tous ordres, du petit personnel qui gravite autour des acteurs principaux dans le cérémonial judiciaire et dans les processions urbaines. Moins isolés dans les métropoles provinciales que dans les sièges des juridictions mineures, les magistrats appartiennent à l'élite intellectuelle du pays, parce qu'ils sont intégrés à l'élite du privilège par l'anoblissement et la richesse. Dans l'exercice de leur profession, ils ont tenu leur rôle à la hauteur des exigences sociales du temps, qu'il faut se garder de juger seulement avec nos préjugés. Dans la vie culturelle de la France des Lumières, à Paris comme en province, ils rencontrent tous ceux qui animent le mouvement de réflexion. A Bordeaux avec les Secondat, à Toulouse, à Dijon avec Bouhier et de Brosses, partout la robe académicienne construit l'armature intellectuelle où se lit la novation dans l'élitisme du privilège social et culturel. Les magistrats représentent 48 % des académiciens titulaires, et derrière cette présence il faut lire les relations familiales, les liens professionnels, la possession des bibliothèques qui caractérisent toute cette société. La question posée ici est de savoir comment ces brillantes activités extrajudiciaires ont pu informer leur vie judiciaire. R. Mandrou y a répondu pour le XVIIe siècle et le premier XVIIIe: le lent ralliement des cours à une nouvelle jurisprudence ne prouve pas seulement l'ignorance et les préjugés, mais aussi un corps d'exigences intellectuelles. De Paris à la province, dans des débats laborieux, l'innovation se glisse et perdure, porteuse de rationalité et de revendications scientifiques, au cœur du XVIIIe siècle. Pas de solution de continuité entre les sphères du juridique, de l'intelligence, voire du politique, mais des interférences variables.


Justice du roi, surveillance et punition

Du règne de Louis XIV à celui de Louis XVI, le principe : « Entre Dieu et moi [entendez le roi] et la justice il n'y a point de loi », autorise l'intervention centrale. En matière de « justice retenue », le roi peut être souverain juge à travers le Conseil ou par l'action de ses commissaires. Les évocations et la procédure de cassation permettent d'arbitrer les conflits les plus divers; les jugements par commissaire, chambres de justice comme en 1717, commissions provinciales constituées pour réprimer la contrebande à Valence – on y jugea Mandrin–, à Reims, à Saumur, à Paris et à Caen de 1733 à 1785, commissions ordinaires du Conseil et des intendants, temporairement conférées par lettres, généralisent des procédures administratives où la bureaucratie, et derrière elle le roi, devient juge et partie.

C'est ce que dénonce Montesquieu au livre VI de L'Esprit des lois : « Les jugements rendus par le prince seraient une source intarissable d'injustices et d'abus... » C'est ce que symbolise la lettre de cachet, principal instrument de la justice retenue, outil majeur de l'intervention disciplinaire et politique, acte de gouvernement pur qui embastille pour subversion les contestataires, mesure de police pour l'intérêt public ou pour prévenir le « désordre des familles ». L'indifférenciation des buts de la « procédure extraordinaire » correspond à des conditions sociales et à des rapports familiaux fort différents des nôtres. Elle est la dernière manifestation d'une justice patriarcale où le roi demeure le gardien des foyers, le garant d'un ordre public dont les tabous sont tout ce qui remet en question la stabilité de l'univers social, Dieu, le roi lui-même et les mœurs. Ce sont là les impératifs de la censure des écrits, qui relève de la Chancellerie, de la justice suprême, dont les arrêts sont exécutoires par la police, principalement parisienne, que n'arrêtent ni les ressorts des cours, ni même les frontières des États. C'est de la conjugaison des dysfonctionnements de la justice ordinaire et de l'accroissement réel, mais ambigu, de la justice extraordinaire que naissent la crise et la contestation des procédures et des châtiments.

L'histoire de la criminalité réélaborée depuis quarante ans fait entrevoir la complexité de la question, puisqu'on voit simultanément le changement des normes, les variations de l'économie du droit, et le bouleversement des habitudes criminelles. On aura garde de penser que toutes ces transformations sont en exacte coïncidence. Ce qu'elles montrent surtout, c'est l'étroitesse du recours judiciaire : calculés d'après les appels au parlement de Toulouse par N. Castan, les taux de criminalité révèlent que, pour une population d'un ressort de 3 millions d'âmes, les juges voient passer de 100 à 300 inculpés par an, « bilan modeste même si l'on y ajoute les condamnations sans appel prononcées par la justice prévôtale321 ». L'Angleterre du même moment est sans conteste plus répressive : 200 crimes capitaux contre une centaine seulement en France ; 10 condamnations dans le Surrey, diocèse de 80 000 habitants, autant dans les 22 diocèses que réunit la province du Languedoc. Tout se joue donc sur le plan local entre la régulation monarchique et la justice privilégiée : le souverain cautionne la justice, mais les poursuites sont l'affaire des gens du lieu – officiers ordinaires, seigneuriaux ou royaux – et l'absence d'une force de répression policière ainsi que le caractère archaïque de l'enquête cantonnent la maréchaussée dans des tâches de surveillance et subordonnent toutes les poursuites aux témoignages locaux.

A faible coût, la justice a mis fin aux excès et elle a fort à faire au civil pour se contenter d'un criminel limité. Il y a des criminels, mais, hormis les cas pathologiques, les déviances et la criminalité impulsive, susceptibles d'excuses et donc d' « accommodement », tout le reste relève d'une criminalité sociale, vols, voies de fait, agressions diverses, que chacun peut commettre. La justice peut alors se borner à des interventions limitées, exemplaires : ordinaire, elle choisit de préférence l'étranger, l'isolé, le déviant; extraordinaire, elle sépare le mauvais grain du bon. La cohérence de la communauté est acquise, mais si celle-ci chancelle parce que la croissance urbaine, la mobilité géographique et l'essor démographique bouleversent les rapports coutumiers, l'illégalité gagne des groupes spécifiques d'âge ou de mode de vie, la communauté locale a perdu la maîtrise des poursuites. Des classes perçues comme dangereuses, gonflées par l'errance et la pauvreté, exigent une réforme de la justice pour sortir la répression du dilemme : supprimer ou relâcher l'accusé; il faut aussi de meilleures techniques d'enquêtes.

En même temps, dans l'étude des procédures, on perçoit un autre processus : les crimes perdent de leur violence, tandis que la justice allège les punitions d'une part de leur intensité. La criminalité contre les personnes – meurtres, blessures, coups, crimes de sang – recule; la criminalité contre les biens et la propriété – le vol, l'escroquerie – monte. La délinquance diffuse a quitté le devant de la scène ; ce qui ne signifie pas qu'elle a disparu, mais qu'elle est contenue autrement et sans doute qu'elle a changé d'intensité au terme de deux siècles d'action conjuguée de l'Église et de la police pour impulser la « civilisation des mœurs ». L'organisation même de la grande criminalité se modifie entre premier et second XVIIIe siècle : les bandes de malfrats qu'animent les vedettes du banditisme – Raffiat, Mandrin, et avant eux Cartouche –, mieux poursuivies, se sont dissociées ; une délinquance plus fluide et plus individuelle a pris le relais. La criminalité contre les corps a pu évoluer vers la criminalité contre les possessions, plus nombreuses dans une société plus riche ; la criminalité de masse et la protestation implicitement collective, expression profonde des peuples et des communautés, a pu dévier vers une criminalité de frange, voire de marge. Pour la justice et la répression, il n'y a certainement pas baisse de niveau, mais sûrement changement de cible 322 et appel, par la réforme « des délits et des peines », à une plus grande efficacité. Au parlement de Paris, de 1775 à 1786, plus des trois quarts des délits jugés sont commis contre les biens ; à Toulouse, de 1750 à 1789, plus de la moitié; à Dijon, vers 1760, les deux tiers. Les châtiments varient en proportion : la peine de mort recule, mais les galères augmentent, plus vite au sommet qu'à la base, des parlements au bailliage. Urbanisation et civilisation des mœurs ont sans conteste eu dans cette grande transformation le beau rôle, de même qu'elles animent la réflexion sur la réforme et conduisent à interroger techniques de prévention et d'assistance pour répondre à la crise.


De la réforme au contrôle social

La critique des juristes et des philosophes dénonce le malaise de la justice exercée par le pouvoir royal qui affirme son devoir et son droit absolu de punir et de venger par les supplices les plus exemplaires. L'opinion se sensibilise aux excès et aux carences du système judiciaire. Elle est saisie d'indignation devant les cas dramatiques et pathétiques que les « causes célèbres » – un genre neuf qui utilise les ingrédients de l'occasionnel tragique dans un style nouveau et qui coexiste avec la traditionnelle « littérature de l'échafaud », moralisatrice et justificatrice des verdicts – vont dévoiler à des lecteurs de plus en plus nombreux323. Trois caractéristiques accompagnent cette diffusion des nouvelles conceptions : une façon d'aborder la réforme à travers une littérature multiforme, une systématique nouvelle pour une nouvelle économie du pouvoir, enfin l'ambiguïté culturelle même qui réside au cœur de certaines affaires, dont l'exemple privilégié reste l'affaire Calas, étudiée par D. Bien.

Progressivement, un large accord s'est construit sur la nécessité d'un code pénal, qui définisse autrement la légalité des peines et des crimes, qui donne une définition claire du pouvoir des juges répressifs pour garantir la sûreté des individus et sauvegarder plus efficacement la sécurité de tous. Toute une production littéraire et juridique, destinée aux professionnels, magistrats et gouvernants, en provenance de ces mêmes milieux mais qui, proliférante, gagne un vaste public, est devenue l'expression de la sensibilité aux réformes pénales. Elle est encouragée par le gouvernement : dans le préambule de l'édit de mai 1788, Lamoignon demande à la population de lui faire part de tout plan de réforme. Elle relaie les coups d'éclat de l'œuvre pamphlétaire de Voltaire, lors des affaires Calas, Sirven et chevalier de La Barre ; elle s'inspire et prolonge la réflexion de Montesquieu et de Rousseau ; et, surtout, elle puise ses références dans le traité d'immense importance que publie Beccaria à Livourne en Toscane en 1764, et que traduit l'abbé Morellet dès 1766, Dei delitti e delle pene.

De ce moment premier de l'appel aux réformes jusqu'aux années 1770-1788, le changement est notable. D'une part, si l'entrée en lice de Voltaire est provoquée par des scandales notoires, ceux-ci révélant l'intolérance des magistrats et autorisant une critique non seulement juridique, mais plus amplement religieuse et politique, l'analyse postérieure, elle, est mise en branle par une dizaine d'affaires sans grande coloration politique ou religieuse, mettant en scène des personnages simples – domestiques, pauvres paysans, maquignons, soldats –, avec lesquels il est facile de s'identifier. L'effet de ces nouveaux scandales est dévastateur, car ils donnent lieu à des manifestations publiques ; ils détruisent la confiance dans l'ordre judiciaire et la procédure beaucoup plus que dans les principes du droit. D'autre part, à une prise de position entendue d'amateurs, comme Voltaire et Beccaria, plus rarement de magistrats comme Montesquieu, Servan et Élie de Beaumont, ou d'avocats comme Linguet, a succédé une véritable mobilisation de la robe judiciaire : une quarantaine de textes émanent de magistrats comme Muyart de Vouglans, de parlementaires comme Dupaty, d'avocats comme Lacretelle, aux côtés de non-spécialistes comme le docteur Jean-Paul Marat ou le marquis de Condorcet. C'est en réalité le monde des académies, où les concours juridiques sont nombreux – à Châlons, à Arras, à Marseille –, où s'expriment les réformateurs comme Brissot, Dupaty, Robespierre, Le Trosne324.

Plusieurs thèmes apparaissent dans l'appel aux réformes, de Beccaria jusqu'aux réformateurs des Lumières prérévolutionnaires. Certains veulent bouleverser le système judiciaire en profondeur pour faire place à une conception générale du droit pénal fondée sur la liberté des individus, la responsabilité personnelle, le rationalisme : ainsi Robespierre couronné en 1784 à Metz pour une dissertation sur les « peines infamantes », ainsi Marat et son Plan de législation, ainsi Brissot à Châlons et à Berne. D'autres se contentent de transformer ce qui existe et inspirent l'action des gardes des Sceaux réformistes, Miromesnil (1774-1787) et Lamoignon (1787-1788), qui renforcent leur contrôle des cours et des arrêts, qui abolissent la torture préalable, qui encouragent le travail d'un groupe actif, des philosophes à Turgot et à Malesherbes; on y voit Lacretelle, Philpin de Piépape, le jeune Boucher d'Argis, Jean Blondel, Pastoret, François Marie Vermeil.

La volonté générale est de dépénaliser la simple intention, de laïciser la répression, de renforcer la frontière entre le délit et le péché. Tous les auteurs ont une conception utilitaire de la peine, à la manière de Voltaire: le châtiment doit servir la société, ce qui réduit le champ de la peine capitale, comme le réclamait Beccaria et comme les magistrats des parlements ont commencé à le prononcer. Toutefois, si tous veulent l'adoucissement des supplices, la banalisation des peines, on est encore loin de l'audace de la péninsule italienne, où dès 1787 le code Léopold a aboli la peine de mort. Enfin, c'est surtout dans le domaine de la procédure que les réformateurs avancent avec le plus de prudence : quelques-uns seulement accordent un avocat aux accusés, et la notion de preuve est à peine analysée, sauf par ceux qui réclament l'instauration du jury, comme Dupaty.

Au total, on a là l'expression d'un milieu attentif à suivre le courant critique, mais qui n'a pas la force novatrice de quelques grands fondateurs du droit pénal, comme l'Italien Filangieri ou l'Anglais Bentham 325. Ils ne tranchent pas le dilemme insoluble de savoir s'il faut commencer par réformer la société avant la justice ou la justice avant la société, et se contentent de deux visées principales : la correction du criminel par une justice plus assurée et plus modérée, l'édification de la société pour éviter à la fois récidive et contagion. La réforme pouvait ainsi être préparée à l'intérieur même de l'appareil judiciaire, pour un réaménagement des pouvoirs et pour une meilleure distribution de l'économie de justice. En fin de compte, la critique vise à faire que le pouvoir de juger ne relève plus des privilèges discontinus et locaux de la justice déléguée, mais « des effets continûment distribués de la puissance publique326 ». Il faut à la fois déplacer l'objectif et en changer l'échelle pour atteindre une cible plus ténue et plus largement répandue dans la société, et ainsi rétablir le pacte social menacé.

Dans cette perspective, on doit admettre que l'effort interne d'acculturation peut produire des effets pervers. L'affaire Calas en est un exemple. On connaît les faits et la série de malchances qui conduisent à la roue le protestant Jean Calas, marchand de drap prospère, accusé et condamné pour avoir assassiné son fils Marc-Antoine, sans doute suicidé. Les autorités et l'opinion penchent, sans trop de preuves, vers la conviction d'un meurtre dicté au père par la crainte, voire la réalité de l'abjuration du fils. Ce que Jean Calas a toujours nié jusque sur l'échafaud. Mais deux malédictions pèsent sur l'affaire.

D'abord, au dernier jour de la répression antiprotestante, une poussée fanatique et irrationnelle s'empare de la ville ; les capitouls de Toulouse font de Marc-Antoine un martyr, le clergé accompagne sa dépouille dans une procession solennelle suivie par une foule considérable. C'est que le crime de Calas met la communauté catholique en présence d'une menace collective, coup de tonnerre et manifestation de violence inattendus dans une cité où régnait l'indifférence de la tolérance implicite, vers laquelle elle retombe une fois passée la crise. La société toulousaine dans ses hautes sphères s'ouvre alors aux Lumières de ses académies, de ses loges, de son musée, et Loménie de Brienne y prêche la tolérance de fait, sinon de droit.

L'affaire Calas, par son anachronisme, a contribué à la prise de conscience des milieux éclairés. C'est là la seconde malédiction, qui a pesé de tout son poids. Loin d'être des fanatiques antiprotestants, les parlementaires toulousains obéissent à une psychose qu'entretiennent la menace de la guerre avec l'Angleterre, l'affaire Rochette qui, en 1761, a fait resurgir la crainte d'une rébellion, l'anxiété devant une jacquerie protestante et paysanne. En retenant l'inculpation du seul Jean Calas, ils n'ont cependant pas suivi la poussée d'irrationnel qui portait à la vengeance collective contre un complot familial calviniste. Comme au temps des procès de sorcellerie, les magistrats n'adhèrent plus totalement à un mythe, mais il n'est nullement impossible que, dans la menace contre le royaume qu'ils redoutent, ces juges ordinaires – au double sens du terme – aient voulu conjurer la montée même d'un fanatisme religieux. L'opinion catholique toulousaine a blâmé l'indulgence du parlement et celui-ci, croyait-il, luttait contre un crime de religion. Le procès de Calas et l'affaire Sirven font alors passer le milieu de la tolérance passive à la tolérance active. Désormais, une société civile nouvelle réclame la coexistence religieuse : l'unité des citoyens l'implique. L'image du roi justicier cède la place à l'opinion qui, si elle ne fait pas les lois, comme dit Voltaire dans ses Remarques pour servir de supplément à l'Essai sur les mœurs (1765), du moins les réprouve ou les approuve : les milieux éclairés craignent plus la tyrannie tumultueuse de l'anarchie que l'oppression réformée de l'autorité.

L'idée que toute violence est fanatique renvoie alors à ce qui caractérise profondément les dernières décennies de l'Ancien Régime : le sentiment grandissant de l'insécurité où se lit l'échec séculaire du « grand renfermement », la déstructuration des communautés par les forces de l'économie nouvelle, le déclin des régulations internes. Le roi se doit d'assurer la protection de ses sujets, mais celle-ci est aussi affaire de prévention, d'éducation, comme le réclame Beccaria. Si la criminalité reste un phénomène marginal, l'accélération de tous les mouvements et les années de crise conduisent à la réflexion sur la misère, la pauvreté. Désormais, les hôpitaux généraux, les dépôts de mendicité sont incapables d'absorber la foule croissante des pauvres livrés à une économie d'expédients327. La genèse de l'indigence s'éclaire dans la comparaison des ressources et des besoins qu'analysent les économistes : l'écart grandit, 37 % des hommes ont un salaire inférieur d'un quart à la subsistance indispensable! On naît pauvre, on ne peut que mourir pauvre, et il faut sans doute déployer des prouesses pour survivre. Alors la criminalité n'est qu'une étape de plus dans l'escalade des nécessités, la frontière entre l'illégalisme et la déviance s'efface, et c'est ce que révèlent les procédures des maréchaussées qui bénéficient de l'appui des populations, réglant ainsi leur problème capital : l'antique charité, la procédure d'exclusion ne suffisent plus à contenir le flux croissant des misérables. La pauvreté fait désormais peur, et elle est une menace pour les nantis.

La normalisation de la répression accompagne la laïcisation des secours. Une justice expéditive se charge, avec les brigades des prévôts, d'éliminer les éléments les plus voyants de la délinquance. L'assistance, progressivement prise en main par l'administration royale et urbaine, devient alors service public. A Paris, elle mobilise la haute société pour une réforme philanthropique. Mais les moyens manquent, et l'opinion commence à interroger les finalités de la dîme. Le contrôle des pauvres n'a pas tranché, n'a pas choisi entre la pauvreté et la misère, entre la répression et l'assistance, entre la moralisation et le travail correctif. Mais quand l'assistance devient un objet de gouvernement, c'est que les relais de la société organique et religieuse, que le roi couronne, ne fonctionnent plus. Justice et assistance font découvrir un même vide que celui qu'on perçoit dans les autres fonctions principales du monarque.



CHAPITRE X


La fin des révoltes

Dans les relations de pouvoir et les conflits sociaux, le roi et ses agents apparaissent avec plus de clarté que les sujets et les peuples. Ceux-ci émergent par comparaison, négativement, parce que s'élaborent à l'époque classique un discours de la différence, de nouveaux découpages intellectuels, de nouvelles catégorisations du social. On le voit plus particulièrement dans le discours religieux et administratif.

On sait quels liens et quels échanges unissent en profondeur comme en surface les deux domaines, par exemple dans la réflexion sur le traitement de la pauvreté. Le déplacement que l'on a constaté à propos de la laïcisation de l'assistance correspond à un lent mouvement de transformation des façons de considérer les pauvres par rapport à l'ordre social, et à la montée de forces diverses où la misère massivement révélée occupe sans doute l'une des toutes premières places, qui perturbe le discours religieux de la Contre-Réforme. La frontière qui s'est établie pour désigner – et en même temps exclure – ce qui est populaire de ce qui ne l'est pas se révèle aussi dans le domaine des mœurs et des comportements qui servent à authentifier le peuple, ou ce qui ne lui appartient pas – car, on le verra, il y a toujours peuple et peuples. La question est importante, si l'on veut bien admettre que la vie politique ancienne ne se réduit pas aux seules manifestations des gestes et des pensers de l'élite dominante ; faire sienne cette idée est même indispensable si l'on souhaite comprendre continuité et rupture328.

Le XVIIIe siècle constitue pour cela un bon terrain d'expérience. Il succède à un XVIIe siècle dont la noirceur et la violence ont fourni un excellent thème de rhétorique académique où se sont affrontés les historiens de la lutte des classes et ceux de la société des ordres, Boris Porchnev et Roland Mousnier, pour ne citer que les deux auteurs les plus notoirement engagés dans cette démonstration. Retenons de la querelle qu'entre le XVIe et le XVIIe siècle la France fut continuellement secouée par des vagues profondes d'insoumission au pouvoir royal et social, et que de grandes révoltes découlant de la conjoncture politique, militaire, économique et religieuse ont prouvé à travers des centaines de soulèvements paysans et urbains une capacité de mobilisation à la fois populaire et générale face aux conditions faites aux « peuples » par les nouvelles mesures fiscales – les deux tiers des insurrections ont pour motifs immédiats la fiscalité, et le plus souvent, la création d'un impôt nouveau. Par la logique même de l'Ancien Régime, ces mouvements dévient presque toujours vers le social dans leurs objectifs329; comme le faisait alors remarquer un intendant du Dauphiné, le commencement des désordres vient le plus souvent « de la misère du peuple », mais leur progrès procède de la division qui existe entre les « personnes puissantes » et qui doivent s'y opposer.

Passé 1715, il semble bien que les grandes révoltes aient totalement disparu, mais l'on constate à l'horizon de toutes les provinces, dans les campagnes et plus rarement en ville, des mouvements plus diffus, plus discontinus, plus dispersés, où la protestation populaire met en évidence les changements de la conscience sociale : plus grande unanimité des dominants et des autorités, moins forte pression des raisons anciennement chargées de puissance détonante et poussant à la subversion. Dans ces « émotions » multiples se lisent plusieurs facteurs qu'il importe moins de hiérarchiser que d'articuler : faits d'une culture révélatrice d'un état de conscience populaire, capacité de réflexion politique des masses, appartenance sociale et insertion économique organisent les affrontements et leur interprétation.

La vigueur différente de ces manifestations et leur déclassement simultané d'un unanimisme – expression de l'antique communauté des ordres, du statut, des coutumes – à la protestation spécifiquement populaire des groupes paysans et citadins permettent de retrouver la convergence de l'évolution avec l'analyse de l'évolution religieuse. Dans l'un et l'autre domaine, il s'agit de repérer dans une réalité à la fois pratique et culturelle des niveaux d'enracinement social330 révélés à travers des comportements, principalement dans des manifestations orales – sans qu'on puisse exclure l'écrit –, et présentés en termes de déviance par rapport à un procès d'acculturation; en bref, des actes différents du point de vue des normes triomphantes de la société de cour. Appartenance sociale et niveau de conscience ne peuvent guère en la matière être distingués, ni les temps de crise des périodes de la vie ordinaire, car les premiers mettent au jour ce que les secondes laissent caché. Des questions analogues se posent entre religion populaire et comportements sociaux populaires : leur approche dans le discours des contemporains met en valeur l'affirmation unitaire de la description à travers la confusion, l'opacité, les catégories de la différence elles-mêmes, l'excès, la démesure, le particularisme qui s'oppose à l'universalité, l'irrationnel qui s'oppose à la raison. La formation de l'esprit public est donc à relier directement aux mœurs et aux pratiques qui lui font obstacle. Les observations que poursuit l'administration à travers ses enquêtes, telle l'enquête Orry sur les « facultés des peuples », les Mémoires de la Société royale de médecine, les concours des académies, renvoient à la fois à la réalité et à un projet pour la modifier. Dans la réflexion sur la différence se révèlent les usages du populaire selon les positions sociales. C'est ce que l'on peut essayer de comprendre à partir de la vulgate des représentations et des assignations du thème, pour regarder ensuite comment s'exprime une capacité politique des peuples dans le contexte des modes de représentation politiques traditionnels, et quand varie l'acculturation du peuple lui-même; ainsi peut s'éclairer le rapport entre protestation et économie morale.


LE PEUPLE ET SES REPRÉSENTATIONS

Les études qui depuis vingt ans se sont multipliées sur le « peuple » ont mis en lumière la difficulté majeure qui caractérise, comme dans tout objet historique, le mot et la chose. Privilégiant le faisceau des réalités accessibles par les documents d'archives, les analyses démographiques et fiscales, les sources de l'économie, de la production et de la culture matérielle ont redonné une place dans l'histoire à une majorité muette, exclue de l'ancienne historiographie politique et événementielle. Ce faisant, leur mise en œuvre a montré que l'étude des classes populaires soulève de nombreux problèmes qui, pour l'essentiel, se ramènent à une définition de l'histoire sociale et de ses méthodes.

L'objet « peuple » a perdu en valeur unifiante – qu'il avait dans le discours d'un Michelet ou d'un Jaurès, ou à l'inverse dans la tradition méprisante de Thiers ou de Taine – ce qu'il gagne en précision taxinomique. Les frontières évoquées plus haut, le rapport à la norme, la marginalité, la pauvreté, la déviance criminelle, accentuent encore cet effet de diffraction, parce qu'elles ne sont pas fixes. Désormais, retrouver le « peuple » consiste moins à tenter de saisir une réalité à la fois informe et homogène qu'à essayer de déchiffrer et d'interpréter ce qui a pu lui conférer une importance particulière dans le débat de société au XVIIIe siècle. C'est d'abord faire l'histoire d'une notion majeure des représentations mentales, discutée, active et mobilisante. Les mots, mais également les images, qui disent le peuple dans sa diversité, sont aussi précieux que les documents produits par les administrations ou la police; ils nous révèlent le même langage à travers des genres d'expression différents, donc une même relation à la réalité ancienne. Ce que découvrent, d'une certaine manière, les façons de parler des classes subalternes, c'est un système de perceptions sociales qui évolue de l'âge classique aux Lumières. Elles montrent la rupture du système des représentations classiques du peuple dans la confrontation des idées, des mots qui les énoncent, des métaphores qui les sensibilisent, avec les divers changements qui affectent la société ancienne et y font perfuser les novations économiques, sociales et culturelles.


Images classiques, exclusion et intégration

Le XVIIIe siècle, à sa fin, proclame la souveraineté du peuple. Mais que signifie-t-elle hors des théories politiques et dans les actes ordinaires, si ce n'est une rupture de fond du lien qui unissait les peuples à la monarchie ? Le peuple acteur de l'histoire a acquis de plein droit sa majesté nouvelle sans que rien de ce qui en découlait soit immédiatement clair ni aux composantes des foules paysannes et urbaines, ni même aux représentations d'un style nouveau qui s'en réclament ou qui la combattent quand les conflits éclatent et se multiplient. C'est pourquoi il faut réfléchir aux enracinements lointains et à l'écart révélateur d'un conflit culturel qui partage la société ancienne et rénovée, conflit entre le savoir des doctes et l'expérience des hommes sans lettres, entre les idées et concepts politiques et les représentations mentales générales. On le sait, le peuple est muet, ou plus exactement il n'a jamais parlé le langage des gens de bien. Malgré lui, il tient un rôle central à tous les niveaux de la production écrite, du catéchisme au traité de théologie, du dictionnaire au code de lois, de la harangue aux Mémoires, du roman au théâtre. C'est qu'il est sans doute une idée-force de la compréhension sociale, un thème agissant sans être théorisé. Dans la société classique et absolutiste, dans ses savoirs et dans sa culture que transmettent les collèges et la sociabilité savante et mondaine, le peuple existe pleinement. La confusion du discours, l'impossibilité pour les historiens du thème d'unifier une polyphonie foisonnante ne font vraisemblablement que correspondre à un état de réalité : le peuple est un étrange monstre doté de tous les caractères paradoxaux de la différence, voire de l'exotisme. Il n'en occupe pas moins une place essentielle dans la lecture du monde331.

L'enquête lexicologique, le relevé des mots clefs qui constituent la constellation littéraire habituelle du peuple – roturier, canaille, vulgaire, mendiant, pauvre, rustre, badaud, plèbe, populace –, la collecte des images, établissent une relation d'exclusion, la situation inférieure et dévalorisée du peuple par rapport aux catégories relevées – les nobles, les clercs, les riches, les gens de bien, les savants –, c'est-à-dire la frontière dominants-dominés, populaire-docte. L'absence de dignité, la nécessité du travail et plus particulièrement des travaux manuels, vils, la dépendance politique, la paupérisation qui le menace, forment la trame des perceptions sociales. Les pauvres enfermés, les marginaux dangereux qu'il faut retrancher, la distinction attentive entre vrais et faux pauvres, correspondent à un recul de sacralité, justification commode des nantis et manière de concilier autrement la charité, le don et l'exclusion, par l'éducation et surtout par la mise au travail de tous : le vrai et le faux pauvre sont unifiés dans un même traitement qui garantit la sécurité et l'ordre332.

Les rôles sociaux du peuple, qu'ils soient positifs – ainsi dans l'économie, où les valeurs d'utilité progressent, où la richesse des royaumes commence à être référée au travail de tous – ou négatifs – dans la peinture des forces séditieuses, qui s'alimente à la réalité des révoltes brutalement réprimées, qui provoque la crainte de la multitude –, occultent toute précision sociale, en particulier dans les constructions juridiques des « trois ordres ». Héritages gréco-latin et chrétien ne se contredisent ici qu'en apparence : l'éminente dignité du pauvre doit intervenir seulement à sa place, pour rappeler le monarque et les fidèles à leurs devoirs de charité. La correction des oisifs et le soulagement des vrais miséreux peuvent s'accommoder de la même obligation: « utiliser les inutiles ». Ici, l'économie du don et celle de l'échange ne s'opposent pas; c'est un trait majeur de la théorie mercantiliste, qui puise ses modèles dans le travail régénérateur et susceptible de réintégrer les exclus, à l'exemple des vertus morales de la Hollande. On peut ainsi voir coexister l'exclusion – les valeurs du travail sont alors niées pour distinguer dominés et dominants – et l'intégration, au travers de la valorisation du travail populaire qui « est la base sur quoi toutes les républiques sont appuyées ». L'activité populaire, et plus particulièrement celle du paysan, acquiert un pouvoir d'exemplarité, une capacité morale fondamentale. Le bon laboureur et le parfait ouvrier, dans l'utopie, dans la morale, chez Fénelon, chez La Bruyère, idéalisent un état et une condition, en même temps qu'ils sont rangés dans les catégories de la domination et de la servitude.

C'est ce que constate au milieu du XVIIIe siècle l'abbé Coyer dans sa Dissertation sur la nature du peuple, que recopie le chevalier de Jaucourt dans l'Encyclopédie333 : « Autrefois, en France, le peuple était regardé comme la partie la plus utile, la plus vertueuse et par conséquent la plus respectable de la nation. » Suit l'évocation traditionnelle des peuples grecs et romains, qui sert à établir deux choses : le peuple peut participer à son propre gouvernement, mais il n'est pas indifférencié – la turba forensis de Tite-Live, la canaille, ce n'est pas le peuple. Il peut être doué de raison mais, parce qu'il travaille, c'est surtout l'intérêt qui le commande :


« Les choses vont si loin que le peuple lui-même questionne sur son état : sommes-nous des bêtes? C'est un propos qu'on entend dans les travaux publics: sommes-nous des bêtes ? Peuple ! cela se pourrait. Charge-toi avec la bête de somme, retourne la terre avec les animaux, et contentez-vous tous, si on ne vous laisse pas périr de misère : voilà tout ce que la politique vous doit et la philosophie vous met au même rang. Qu'on exhorte un philosophe de la cour ou du Parnasse à croire à nos mystères. Quelle réponse en tire-t-on ? Contez vos fables au peuple, c'est-à-dire à des êtres qui n'ont que la figure humaine. »



Le coup de patte d'un abbé éclairé à la philosophie et à son mépris de la religion, qui reste bonne pour le peuple, souligne ici la continuité de la référence aux peuples chrétiens et à la vertu religieuse du labeur. C'est qu'un vieux pacte est en train de se dissoudre.

La théorie politique de la monarchie absolue – même modifiée dans sa visée utilitaire, mercantile – et l'économie politique chrétienne confèrent au peuple le même rôle, la même importance. Quelle qu'en soit l'explication donnée aux origines de la division sociale, de la légende académique aux exégèses historiques et raciales – Gaulois, Francs, Germains –, par la nature, par l'histoire, le peuple a perdu ou abandonné sa liberté. Le pacte social repose sur ce transfert de souveraineté qui entre dans le plan de Dieu, comme l'expose Bossuet dans sa Politique tirée de l'Écriture sainte. De ce principe fondamental qui fait du roi le représentant de Dieu sur terre découle la responsabilité politique, religieuse et économique de celui-ci à l'égard de « ses peuples » – l'emploi du pluriel transforme le collectif social homogène en sujets politiques divers, liés par la coutume, et traduit la hantise de l'opposition politique possible au souverain ; du peuple aux peuples, il y a plus qu'un pas – l'obéissance et la soumission du populaire étant l'autre corollaire du même principe. Les rois sont faits pour les peuples et non l'inverse, pensent les audacieux. Sur cette trame peuvent se rencontrer les lecteurs de Grotius, de Bossuet et de Bayle, voire de Hobbes.

C'est pourquoi l'opposition peuple-populace, sujet sage et conforme d'un côté, canaille rebelle de l'autre, est de nécessité dans toutes les discussions et toutes les définitions politiques. Héritant des schémas organicistes qui servent à comprendre la société, lus chez Platon et Aristote, revus chez les théologiens médiévaux – saint Boniface, Jean de Salisbury, saint Thomas –, les politologues du premier XVIIIe siècle conçoivent la société à l'image du corps humain. Que ce fonctionnement soit exprimé en termes biologiques ou mécaniques, il dicte toujours la hiérarchie entre le chef et les membres, et l'obligation mutuelle qui les unit. Il permet de lire les soulèvements et les colères du peuple en termes de pathologie consentie par Dieu, maître des fléaux.

Cette conception s'alimente aux forces d'un imaginaire mettant en évidence les représentations de l'infériorité populaire. Ainsi le peuple peut-il être identifié à la bestialité primordiale, livré aux purs instincts et aux passions non dominées : c'est l'hydre cicéronienne, c'est le cortège des animaux soumis ou domptés (l'âne, le mulet, plus rarement le cheval qui est mieux traité, le chameau, le bœuf, le mouton, plus rarement le cochon ou les bêtes de la basse-cour), ce sont aussi les animaux cruels et redoutables, le loup et le renard, et souvent encore les éléments incontrôlés, la tempête, les tremblements de terre. Dans ce système, la peur de la violence qui justifie les pouvoirs d'intervention du prince agit fortement, mais aussi la nécessité de hiérarchiser les apparences par la fonction expressive du vêtement et la discrimination anthropomorphique, que traduisent aussi bien la littérature que l'iconographie : le peuple, c'est la laideur, la lourdeur, la noirceur, la balourdise, la pesanteur, et c'est l'enveloppe fruste des costumes grossiers, sales, rapiécés. L'acceptation de sa condition par chacun, le fixisme social, la crainte, la méfiance envers la mobilité qui est toujours dénoncée en termes d'usurpation – voyez le mythe des laquais-financiers – sont intégrés dans cette grande imagerie sociopolitique et religieuse. La convergence des représentations et des pratiques culturelles qui fondent la distinction sociale sur le discrédit des manières populaires de parler ou de se comporter donne à la bassesse du peuple, en dépit de ses divisions réelles, la force de l'évidence et le caractère opératoire d'un consensus irraisonné mais justifiable en raison334.

Or cette vision s'accompagne de son correctif, déjà entrevu en politique, pour l' « économie morale » ou, si l'on veut, l' « économie politique chrétienne ». Le lien organique qui unit le souverain et les peuples suppose des obligations mutuelles. Le premier, par son « bon gouvernement », doit permettre aux seconds de vivre; l'inégalité sociale, la pauvreté ne sont tolérables que si les richesses sont redistribuées par le don. La misère des peuples révèle l'échec de l'économie politique chrétienne.

Bossuet, Fénelon, Vauban, Giraud de Villethierry se font les porte-parole de ces craintes et de ces interrogations, qui reçoivent leur écho pratique dans le Traité de la police du commissaire Delamare, publié à l'aube du XVIIIe siècle et qui conserve toute sa valeur jusqu'au règne de Louis XVI. Pour se garantir des protestations populaires si redoutées, la police doit s'assurer que l'approvisionnement arrive sur les marchés. Dans un monde où la peur de manquer du pain quotidien est confirmée par les crises, la tyrannie des grains impose les mécanismes de l'intervention. C'est le fatalisme du paternalisme.

Un ensemble de règles, de croyances et de mythes unit les peuples et les autorités sur le monopole et la taxation du pain. L'intérêt du corps social commande celui des individus, dicte les actions protectrices, la surveillance de la production et de la commercialisation. L'équité consiste à donner à chacun non pas la même chose, mais ce qui lui revient en fonction de ce qu'il est. Ainsi, l'indignité du peuple et la nécessité de son travail exigent la complémentarité du don, la responsabilité économique du prince reposant sur le circuit des dons. Le peuple ne peut être qu'un enfant, dont il présente tous les caractères, faiblesse, crédulité, sottise, crainte : « Il ne se laisse persuader qu'à ce qu'il voit. Il juge plutôt avec les yeux du corps qu'avec ceux de l'entendement et il a quelque peine à recevoir des raisons qui combattent les apparences335. » Alors l'éducation du peuple ne se comprend qu'en tant que moyen de transmettre essentiellement par la religion la soumission et ses principes336.


Peuple des Lumières, rejeté et apprivoisé

L'âge des Lumières n'introduit pas immédiatement de rupture dans ces représentations fondamentales. Les grandes fractures culturelles ne disparaissent pas et les manières de vivre du peuple, ses façons ordinaires, sa conception du travail, des loisirs et du temps cristallisent les obsessions des réformateurs : celles de l'Église, qui veulent la christianisation des mœurs ; celles de la police, qui rêvent d'un contrôle mieux assuré, d'une surveillance plus efficace, d'une sécurité garantie dans le domaine des subsistances (relisez Guillauté ou le commissaire Lemaire); celles des philosophes, des moralistes, des économistes, soucieux de mobiliser les subalternes pour une production plus rationnelle. Pour les élites dirigeantes, la vulgarité et l'infériorité culturelle du peuple sont toujours représentatives de sa bassesse : corporelle et fondamentale, celle-ci continue d'incarner pêle-mêle les valeurs de la profusion, du gaspillage, des biens matériels, du libertinage, les vieilles survivances païennes bachiques et paniques, la fuite incontrôlée du temps, de l'argent, du travail. La méfiance, la justification religieuse et politique de l'inégalité sociale et économique ne réussissent même pas à tracer une ligne de partage claire entre philosophes et antiphilosophes, à quelques cas près comme Rousseau, mais ses imitateurs sont déjà moins convaincus que lui, tels Rétif ou Mercier. Toutefois, cette unanimité profonde se fissure, le mépris et l'inquiétude se nuancent, et l' « image du peuple » comme les rapports réels sont de plus en plus questionnés. Les frontières habituelles se précisent et se diversifient, tout en se maintenant. Il y a toujours le peuple, et ce qu'il n'est pas et ne peut pas être.

Les écrivains du XVIIIe siècle337 retiennent encore, comme critère distinctif le travail, la participation du peuple à l'effort productif dont il ne contrôle pas les moyens, voire son rôle essentiel dans la consommation, comme l'a montré Boisguilbert. Le chevalier de Jaucourt dans l'Encyclopédie, l'abbé Coyer, nombre d'écrivains mineurs, Barbier le mémorialiste, le marquis d'Argenson, l'avocat Marais, le curé Meslier, se rencontrent tous sur ce thème avec Rousseau. Les médecins, les observateurs moraux du Paris de la fin du siècle n'oublient pas ces critères qui distinguent un peuple actif, laborieux, calme, d'un monde incontrôlé d'oisifs, d'inutiles, de chômeurs qu'il faut remettre dans le droit chemin par les vertus du labeur. La logique utilitaire du renfermement des pauvres se poursuit en plein XVIIIe siècle et s'alimente après 1775-1780 des difficultés économiques mêmes. Les héros des drames bourgeois et populistes, de la comédie larmoyante façon Nivelle de La Chaussée ou Sébastien Mercier, s'élèvent toujours par leur travail, marque de leur indignité sociale mais moyen de leur ascension.

Les administrateurs, les intendants ne parlent pas un autre langage: ils constatent la misère et répandent dans les milieux intellectuels l'idée que pauvreté n'est pas marginalité, mais que les pauvres sont les hommes au travail, auxquels on demande l'impôt et dont le roi a la charge 338. Le choc de la misère et des nouvelles aspirations au bonheur pousse à l'intégration des pauvres; la correction laisse place à la réflexion sur les moyens d'abolir la misère et ses causes. Le désordre majeur n'est plus qu'il y ait des pauvres aux comportements indociles, mais le fait même qu'il y ait des malheureux – par ailleurs proches de la nature : travailleurs et vertueux – et des nantis. Le don comme l'enfermement perdent de leur efficacité dans une vision où l'usage de la pauvreté change par rapport à l'utilité et à l'inutilité, au travail et à l'oisiveté: l'État doit assumer ici un nouveau type d'arbitrage : la puissance politique du peuple coïncide avec la conscience que le nombre opprimé par la minorité est en même temps la vertu opprimée par le vice.

Si le travail est la santé sociale, c'est aussi un renversement possible de valeurs qui peut se lire dans la promotion économique. Boisguilbert et Cantillon ont exprimé cette revendication liée de l'intérêt et de l'individualité, le rôle du peuple producteur de biens et la multiplication des besoins dans un monde qu'anime désormais la circulation des monnaies et des choses. Meslier et quelques autres, Mably, d'Holbach, Raynal, tous ceux qui voient partout le riche exploiter le pauvre, partagent le sentiment que cette affirmation est l'occasion pour le peuple de montrer sa puissance :


« Retenez vous-mêmes par vos mains toutes ces richesses, et tous ces biens que vous faites si abondamment venir à la sueur de vos corps, retenez-les pour vous-mêmes, et pour tous vos semblables, n'en donnez rien à des superbes et inutiles nations, n'en donnez rien à ces superbes et riches fainéants, n'en donnez rien à ces superbes et orgueilleux tyrans ni à ceux qui les servent

339

. »


L'effort de réflexion des économistes, même s'il n'est pas totalement homogène sur l'essentiel – ainsi sur la définition de la valeur ou sur le rôle du luxe et de la consommation –, n'en débouche pas moins sur l'étude du partage social des biens, de l'affrontement des riches et des pauvres, de l'action des classes sociales dans l'ordre des statuts. Les distinctions sociales ne pourront plus reposer que sur l'utilité sociale ; le travail n'est plus la marque du déclassement, mais une valeur indispensable à l'homme en société: Turgot340 et Rousseau, entre autres, sont en accord sur ce point. La rupture va s'étendre aux pratiques et aux relations sociales.

Mais une deuxième exigence apparaît au centre du débat. Reconnaître au peuple son utilité autonome et fonctionnelle, redonner à l'assistance une part de sa vigueur par les initiatives multipliées pour fournir du travail à tous, et rendre ainsi à l'État responsable une partie de son pouvoir d'action, ne résout pas tous les problèmes. Il faut encore distinguer le peuple de ce qui ne lui appartient pas. L'opposition populace-peuple sert à cela. Elle n'est pas nouvelle, elle alimente bien des craintes de la pensée classique, mais quand celle-ci admet une imprécision quasi indispensable de la charge péjorative et redoutable qui s'attache au populaire, la pensée des Lumières se veut plus rigoureuse. Dans l'imaginaire politique, l'emploi synonyme des termes « populace », « racaille », « canaille », caractérisait la justification de l'exclusion partielle d'un peuple qu'un rien peut jeter dans la confusion et la folie destructrice. De Louis XV à Louis XVI, la frontière se précise entre, d'une part, les exclus du pouvoir et de la dignité, mais sujets fidèles, raisonnables, travailleurs utiles, et, d'autre part, la masse des inutiles, des ratés, des inoccupés, la preuve même de l'échec de la correction, l' « underground des Lumières » prêt au tumulte et à la violence.

La définition claire du peuple par rapport à la populace est devenue un enjeu de la culture politique, comme le montrent les dictionnaires et l'étude de la pensée des grands auteurs, Condorcet, Turgot, Diderot, comme le soulignent les témoignages de la presse confrontée aux événements, en 1774-1775 et en 1787-1788. Les hommes en société ne seront jamais libres, heureux et bons tant qu'il y aura parmi eux beaucoup plus de populace que de peuple, proclamera plus avant le journal Les Révolutions de Paris : « Sous le despotisme, il n'y a point de peuple, il n'y a que de la populace. Sous les faisceaux de la liberté, il n'y a que le peuple, il n'y a plus de populace. Ce dernier mot doit être effacé de l'idiome d'une nation libre. » Dans la conjuration du journaliste révolutionnaire apparaissent deux inflexions majeures de la pensée des Lumières: celle du contrôle de la violence et de l'éducation du peuple; celle de la souveraineté, de sa substitution341.

La question qui éclate au grand jour avec le crépuscule de la monarchie se profile sur les nouveaux partages culturels qui se révèlent à d'autres niveaux que ceux de la pensée économique et philosophique. Le roman et ses images, les images et leur romanesque montrent une intense volonté d'apprivoiser les réalités populaires observables. Ainsi les « cris de Paris ». Leur production, dominante dans les images conservées (63 % des estampes du thème datent du XVIIIe siècle), traduit la montée d'un engouement qui attire l'attention du public sur quantité de types représentés selon les codes visuels du temps et à travers des procédés variés : estampes savantes, fines, images courantes et grossières des dominotiers de province, motifs décoratifs pour la céramique de luxe ou la faïence, thèmes pédagogiques du jeu de l'oie... Bref, il y a un incontestable engouement, largement diffusé pour un produit de consommation courante qui va enrichir le cabinet du bibliophile et du collectionneur d'objets aussi bien qu'orner les murs des foyers du peuple ou la muraille du cabaret. Les crieurs populaires incarnent la transformation du regard porté sur le peuple et les réalités urbaines.

A l'évidence, une première strate rassemble des stéréotypes anciens : les crieurs burlesques, les petits métiers évocateurs de la vie matérielle, les « embarras de la ville ». Mais ce registre régresse à la fin du XVIIe siècle, même s'il perdure dans le goût et les collections, comme à l'opposé dans les « livrets bleus ». Une autre imagerie s'impose, attentive à la domestication des corps, à l'esthétique des figures symétriques, à l'expression des règles du paraître. C'est le goût des Bonnart, qui idéalise le corps du peuple, qui en rend la vision acceptable et légitime comme motif d'inspiration artistique. L'attention plus grande accordée au décor urbain, la peinture plus précise du vêtement participent de cette évolution où apparaît une ébauche de typologie sociale des milieux populaires travailleurs. Parallèlement, le secteur de l'imagerie populaire insiste sur l'animation de la rue, sur le commentaire de l'image par les textes 342.

On ne peut identifier en toute clarté ces deux secteurs à des modes savants ou populaires de consommation et de représentation, car la circulation des modèles est faite d'emprunts et de réadaptations entre gravures de maîtres et images communes. La notoriété des Cris de Paris gravés par de grands artistes – Boucher, Bouchardon, Cochin, Saint-Aubin – traduit l'idéalisation du peuple, qui devient motif de gravures de mode, sujet de l'iconographie galante (Boucher, Fragonard), élément du romanesque poissard, avec de fréquentes correspondances littéraires destinées aux théâtres de la foire, aux parades aristocratiques, aux lecteurs de Vadé ou de Cailleau, du comte de Caylus ou du comédien Taconnet. C'est un art de la représentation sociale visant un public varié, sensible à une forme d'exotisme.

Mais le peuple est peut-être d'autant plus facilement un motif d'inspiration et d'intérêt qu'il ne constitue jamais un référent concret et fidèle de ces reproductions. La marginalité des métiers de la rue, la rudesse corporelle et langagière des personnages poissards ravivent les peurs engendrées par une populace incivile, ensauvagée, prompte à l'explosion, en comparaison avec les critères de la hiérarchie des états sociaux que sont la naissance, la richesse, l'éducation, la stabilité, le savoir-faire. C'est, dans l'image, reconnaître une part de l'incertitude qui frappe une civilisation où les valeurs se brouillent. Pourtant, cette indétermination sensible dans les représentations du travail et des gestes ouvre la voie au travestissement des figures du peuple, au jeu de masques dont sont friands les riches amateurs.

La théâtralisation des comportements populaires repose sur une typologie des caractères, des physionomies, des mœurs et des sentiments qui traduit la vision que peuvent avoir d'une réalité étrangère aux gens de bien les artistes et les hommes de lettres, les moralistes et les réformateurs sociaux. En usant d'effets de réel inspirés par la vie physique et matérielle du peuple, elle facilite l'apprivoisement social de celui-ci en même temps que le thème occupe une place acceptable dans la hiérarchie des genres artistique et littéraire. Le décalage et le mépris, la conception sociale du monde des élites permettent de considérer le peuple comme un objet esthétique. La vision qui s'impose au peuple lui-même, ainsi que le montre la diffusion de l'image et des textes poissards ou forains, non sans contradiction, constitue un moyen de fixer un conflit dans l'imaginaire. Elle rejoint tous les processus de réflexion intellectuelle qui autrement confèrent à la misère et à l'utilité sociale des pauvres, des peuples, la force de persuasion et de changement ; elle résout autrement que dans la violence la conflictualité nouvelle des nantis et des miséreux, l'impuissance de l'État à transformer en « dette publique » la vieille relation du don, à troquer la soumission contre l'assistance. C'est dans le rapport du peuple à ses représentants que l'on voit s'exprimer cette grande mutation, qui se retrouve aussi dans la confrontation de la protestation et de l'autorité, de la violence et de l'ordre.


LE PEUPLE ET SES REPRÉSENTANTS

Dans l'évolution des représentations politiques, économiques et culturelles qui conservent de l'âge classique aux Lumières un héritage de condescendance et d'hostilité, de familiarisation et de crainte, on peut déceler la difficulté à lire dans le mot « peuple » autre chose qu'un « nom indistinct ». Il ne faut pas pour autant s'empresser de déduire de cet état de faits sociaux, qui survivra longtemps après la Révolution française, une incapacité totale de l'expression politique populaire.

Il faut en effet tenir compte des modes spécifiques de la société ancienne pour gérer la représentation du peuple en opposition à la conception individualiste par le jeu des groupements intermédiaires fondés sur des intérêts légitimes et reconnus par le souverain et issus de la coutume 343. L'évolution de la monarchie française a mis en veilleuse certains de ces organismes, par exemple les assemblées des ordres, réunis ou séparés ; seules survivent les assemblées du clergé dans le cadre du modus vivendi reconnu depuis le XVIIe siècle par l'État gallican, et principalement pour des raisons de finance qui exigent l'autonomie du clergé. Au XVIIIe siècle, la noblesse et le Tiers ne sont plus persona representata ; ils n'agissent que dans l'action dispersée et dans le cadre des privilèges locaux, ceux des pays d'États, ceux des communautés particulières, urbaines ou paysannes. C'est dans cette dispersion locale à l'échelle de la cité ou du village que se sont jouées les inflexions principales des représentations anciennes. C'est celles-ci qu'il faut d'abord retrouver avant de répondre à la question entrevue dans le changement de l'imaginaire du peuple : le peuple a-t-il une capacité politique ? L'éducation est-elle susceptible de l'entraîner vers de nouveaux horizons, conciliables ou non avec la stabilité de tradition ? La faculté politique du peuple est au cœur de la possibilité qu'a une société de construire les conditions du changement.


Le monde de la sanior pars

L'intelligence des gens de peu n'est pas en cause, mais elle est mise en doute par les données majeures de la représentation ancienne, son caractère hérité et immuable, son fonctionnement indirect qui confère aux uns le droit de gouverner et aux autres celui d'obéir. Communautés villageoises et corps des villes assurent différemment ce rôle primordial344.

Trois cadres servent à organiser les relations des villageois; ils interviennent quelquefois en concurrence, mais bien souvent en accord. D'abord la paroisse, qui a défini son territoire, renforcé l'autorité de ses desservants et confirmé ses biens. L'assemblée des habitants se trouve alors appelée dans l'église à la voix du curé et des marguilliers, notables qui gèrent la fabrique et le temporel paroissial. Ici s'est jouée une capacité d'information (à l'église se transmettent les nouvelles), d'éducation (c'est la paroisse qui gère l'école) et de transformation (c'est le terrain des changements de la pratique religieuse). Parallèlement a grandi le pouvoir de la seigneurie, qui fédère plus dans le Nord que dans le Midi les activités des hommes. Le seigneur est présent comme « propriétaire éminent » ; il perçoit des droits, contrôle les justices et, à ce double titre, il intervient constamment dans la vie quotidienne. La communauté des habitants semble bien se situer au point de rencontre des deux pouvoirs : elle émane de l'assemblée paroissiale, elle s'impose aux pouvoirs des seigneurs. D'abord anonyme, au XVIIIe siècle c'est une personne collective, comme la fabrique avec laquelle elle se confond pratiquement dans le nord de la France. Fiscalité et guerres ont été les deux moteurs de la communauté, qui répond par la cohésion à l'insécurité et à la nécessaire négociation du don fiscal. Cela permet aux villageois d'avoir des mandataires.

Partout se posent trois questions. D'abord, quel est le degré d'autonomie de la communauté par rapport aux seigneurs, aux curés et aux représentants de l'autorité royale que sont les élus, les subdélégués, les intendants ? Les deux premiers pouvoirs siègent dans les assemblées, et le pouvoir royal a renforcé partout sa tutelle pour mettre de l'ordre dans les finances communales et liquider les dettes. Le remboursement a souvent conduit à l'aliénation des biens collectifs (bois, pâturages, rives des cours d'eau) au profit des notables, seigneurs et gros fermiers. Ainsi la cohésion et le pouvoir de la communauté sont-ils affaiblis. Sa grosse affaire reste de nommer les collecteurs-assesseurs de la taille et de veiller à la police champêtre. Cette évolution est cependant plus forte dans la France du Nord et de l'Ouest que dans le Midi, où les représentants sont plus nombreux, les privilèges mieux établis, les pouvoirs de la communauté plus forts tant sur les terres que sur les villageois. Une sociabilité méridionale plus vivace entretient cette animation.

Deuxième question : quel est l'efficacité de l'institution ? La communauté, qui a le contrôle de ses dépenses, de la répartition fiscale et du bon déroulement de la vie rurale ordinaire et extraordinaire, rend partout d'incontestables services. Surtout, elle représente la solidarité face à l'extérieur et sa vitalité fondamentale se manifeste dans quantité d'actes indispensables : la responsabilité collective face à l'Etat, la défense contre les brigands, la lutte contre les calamités. C'est la communauté qui assure la médiation dans nombre d'affaires de justice ou de criminalité. C'est ce que démontrent Y. et N. Castan dans le Languedoc. L'accommodement passe par la voie de la négociation, de l'arbitrage, de l'évaluation, et fait appel à l'autorité des médiateurs traditionnels, les seigneurs (mais, absentéistes ou moins convaincus, ils sont moins présents au XVIIIe siècle qu'avant) et les curés (cela rentre dans leur fonction pastorale et dans les recommandations de la Réformation catholique 345.

D'où la troisième question sous-jacente aux deux précédentes : quel est le degré d'effective représentativité des communautés rurales ? Les exclus ne sont pas toujours faciles à connaître dans ce qui devrait idéalement fonctionner à l'exemple d'une petite république rousseauiste et agraire. Tous les chefs de famille peuvent en théorie siéger, mais la plupart du temps il n'en est rien. Les femmes « chefs de feu », c'est-à-dire les veuves, ont été les premières écartées de l'assemblée et de la décision. Ceux qui ne sont pas propriétaires, ou qui sont trop dépendants, la grande masse des métayers, des closiers, des bordiers, des haricotiers, n'ont pas droit au titre d'habitant et n'ont pas le droit de siéger. Reste alors la sanior pars des villages, les paysans aisés, les coqs de paroisse, les gros fermiers et les bourgeois ruraux, qui ont confisqué les pouvoirs. Certaines assemblées se réduisent à une dizaine de participants, le « général de la paroisse ». La communauté de village est bien une persona, mais elle n'est plus une persona representata. Elle ne représente qu'une partie d'elle-même, même si son rôle est d'assurer en principe la défense de tous.

J.-P. Guitton a montré l'importance de ce qu'on appelle une « bourgeoisie rurale » pour la sociabilité villageoise. On la trouve fortement caractérisée dès le XVIIe siècle dans l'Ile-de-France, on la retrouve en Bourgogne346, en Lyonnais, en Provence et en Languedoc. Ses pouvoirs sont liés à la dignité, à la richesse, mais souvent à la culture – elle médiatise le français royal pour la justice – et plus encore à la confiscation de l'autorité des seigneurs. Seules quelques régions dans les Pyrénées et dans les Alpes, où les pouvoirs des notables s'exercent autrement, en particulier par le contrôle du crédit 347, échappent à cette évolution et ont une plus large représentativité. C'est qu'elles échappent partiellement et plus longtemps à l'influence de l'État central. Or celui-ci pousse à la reconnaissance du pouvoir de la sanior pars : c'est ce que réclame Dupont de Nemours, le physiocrate, dans son Mémoire sur les municipalités en 1775, c'est ce que tente de réaliser l'édit de 1787 sur la communauté d'habitants qui consacre leur existence et leur confère une légalité générale face aux seigneuries et aux paroisses. La communauté devient alors le relais du gouvernement central. Même si la réforme n'a pas eu le temps d'être mise en œuvre et si elle a suscité des conflits partout, elle donne le sens de l'évolution au XVIIIe siècle et confirme – on le sait par l'analyse des élections, par exemple en Lorraine, en Alsace, en Touraine, en Forez – le pouvoir des petits notables, la réalité d'un personnel politique avec syndics et conseillers, en même temps que le décalage entre l'administration et la vie civique villageoise.

Toutes choses égales par ailleurs et avec des modalités d'application diverses, les libertés municipales correspondent à une réalité analogue. L'héritage communal, au-delà de sa variété, consiste en l'existence d'un corps de ville que mobilisent finance et police, et que contrôle une oligarchie représentative de la bourgeoisie et de la noblesse urbaine. Les assemblées générales d'habitants ne rassemblent plus le petit peuple et les petits bourgeois, et le pouvoir royal a consolidé par sa méfiance envers le commerce ce pouvoir de la sanior pars urbaine. Le nombre des notables est presque partout prescrit par des règlements, qu'il approuve et maintient ; ainsi en Flandre, à Angers, en Dauphiné, en Bretagne. La « liberté des élections » qui est affirmée dans les édits de 1704 et 1765 pour toutes les villes de plus de 4 500 habitants confirme cette situation en la durcissant ; les anciens usages prévalent et entraînent la difficulté de toute réforme, où le rôle des offices, à acheter ou à racheter, complique encore les choses.

Dans ce qu'on peut analyser simultanément comme la possibilité d'une activité politique de plus en plus réservée, limitée, et comme le lieu de l'exclusion du plus grand nombre, on perçoit le débat entre l'immobilisme et l'ouverture : à la ville, il se joue, on l'a vu, entre les novateurs et les forces de la résistance à l'aménagement ; à la campagne, il déclenche l'opposition du plus grand nombre, attaché par la nécessité aux usages, contre le changement économique porté par quelques notables et quelques seigneurs. Point n'est besoin d'y chercher l'exaltation d'une mythique république paysanne ou urbaine idéalisée dans l'égalitarisme : c'est avant tout un moyen de retrouver à travers les antagonismes le rôle des institutions et des acteurs divisés par leur statut et leurs intérêts, confrontés à l'action de l'État, des intendants, des seigneurs – bref, la capacité d'une politique et la nécessité d'une éducation.


De la politique à l'éducation

La capacité politique des anciennes communautés se révèle autrement qu'on ne l'attend : moins par des conflits de classes ou des révoltes affirmées et brutales que par la persistance de certains comportements dont l'interprétation n'est pas toujours claire, soit que le domaine du politique soit plus élargi – en période de crise, des attitudes folkloriques se politisent spontanément, les fêtes se changent en contestation 348 –, soit que l'attribution au populaire soulève un débat sur l'origine sociale d'un mouvement ou sur l'enracinement culturel des pratiques. La politique populaire est trop facilement renvoyée à l'archaïsme de la fureur, alors qu'elle met en valeur des capacités de réflexion et d'organisation aussi valables que celles des élites, mais plus difficiles à saisir parce qu'inorganisées et indifférenciées.

On en repère une voie dans la relation des communautés à l'action judiciaire : un « besoin de justice » exprime alors les revendications. C'est par lui que se rétablissent les relations privées, réglées par réparation : l'honneur perdu d'un voleur de poules, le prestige d'un cocu de village, la réputation d'une donzelle ou d'un débiteur retardataire. En fait, dans tous les petits problèmes qui conduisent devant la justice et révèlent une capacité à user des institutions pour réguler la sociabilité349. Quand un pas est franchi, l'autorité peut être contestée et l'action des villageois et des citadins s'oppose à la justice seigneuriale ou locale. Dans les seigneuries de la banlieue de Paris, la protestation contre les excès prétendus des officiers locaux consiste à appeler les représentants de la police ou de la justice de la capitale, de plus en plus à crier au scandale, à appeler à la révolte et à désapprouver les agissements des représentants des pouvoirs dont on dénonce les manquements, c'est-à-dire leur non-respect du pacte de représentation.

Entre les paysans et la loi, les relations sont complexes : certains recourent abondamment à la justice, d'autres règlent leurs conflits entre eux, comme en Auvergne ; ailleurs, ils font appel aux tribunaux royaux pour arbitrer principalement les affaires entre seigneurs et communautés, là où les droits de vaine pâture, de glanage ou d'utilisation des communaux sont importants, comme dans l'Est, en Bourgogne, en Lorraine, en Franche-Comté, en Alsace. En Bourgogne, c'est parce que les édits royaux donnent à l'intendant la capacité d'intervenir que les villageois trouvent de nouveaux appuis contre l'action de certains seigneurs. L'intendant, informé par les communautés, dissuade les seigneurs de se porter en justice contre les villageois. A partir de 1756, les conflits de ce type sont nombreux, et à chaque fois le seigneur doit s'incliner. La seigneurie est ici sur la défensive, face à l'alliance de la monarchie administrative et des paysans : ceux-ci prouvent leur faculté à jouer des divisions, celle-là impose son arbitrage comme sa fiscalité 350. L'intégration des assemblées de village dans les structures politiques permet aux paysans d'avoir au moins la capacité de concevoir des options politiques. L'intervention royale dans l'administration locale rompt la politique d'isolement et fournit à la paysannerie les moyens d'une revendication pour une justice plus juste, contre le renforcement des droits seigneuriaux que défendent les cours souveraines. « La croissance de l'État donnait à la paysannerie à la fois la possibilité, la capacité de protester et de nouvelles raisons pour le faire » : l'espoir du changement arbitré par la monarchie, et non plus livré aux intérêts.

A travers les émotions qui éclatent encore dans la France des Lumières, se manifeste donc une réalité politique relevant autant des comportements pratiques que de l'idéologie. Elle se caractérise par le souci des préoccupations quotidiennes, la vie de tous les jours, les subsistances, le travail. Elle n'exprime pas une simple conscience de survie, mais une véritable exigence sociale, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, la « police des grains » est ressentie par la population comme relevant de ce domaine, parce qu'elle repose sur la croyance dans le rôle nourricier de la monarchie. C'est une politique quasiment traduite en mystique. C'est pourquoi la « volonté générale populaire » fait reculer les réformes du laissez-faire. La protestation antifiscale, qui s'aggrave quand les conditions de vie se détériorent, intervient dans ce cadre. Mais aussi la transmission orale des idées, les lieux de fermentation, le cabaret, l'atelier, la foire, le four et le moulin. C'est ce qui peut donner à la révolte son caractère de fête capable de politiser des comportements folkloriques.

Cette réalité politique se caractérise aussi par le double horizon, spatial et temporel, de la proximité – le village, le quartier ou la paroisse, ou encore l'objet des actions de protestation, le seigneur, l'octroi et ses employés – de l'immédiateté, aussi, que traduit le souci de raccourcir les délais de négociation, de tenir en observation les mandataires et les notables. Ces deux dimensions révèlent la mémoire de la coutume, un vieux fonds de sagesse populaire, le constat des délais interminables de la justice ou de l'administration à trancher les conflits, l'expérience que seule l'action rapide l'emporte. Restent encore la tradition chrétienne et le moralisme chrétien, qui sont porteurs d'évocations égalitaires et fraternelles et qui justifient la revendication défensive. « Dans un milieu où, si l'écrit n'est pas absent, l'oral tient une place essentielle, où l'innovation n'est pas automatiquement valorisée et peut revêtir même des aspects redoutables pour l'existence quotidienne, la tradition, plus sans doute que chez les élites davantage ouvertes au changement, joue le rôle d'un conservatoire d'idées. Mémoire active, entretenue par la famille, le métier, le village351... » Voilà pour une expression dans les actes qu'il faut regarder dans le double contexte de la protestation traditionnelle et du changement novateur qu'elle peut accentuer, mais qui dépend des possibilités d'acculturation, des capacités qu'ont reçues par l'éducation les différents niveaux de la conscience sociale. On retrouve là, autrement formulée, la question de la violence et de sa possible résurgence quand bouge la « canaille », la « populace », qui ne saurait être le peuple, le public, c'est-à-dire le véritable enjeu de la diffusion des normes de la société des mœurs, de l'éducation.


Faut-il éduquer le peuple ?

Chaque mouvement, chaque événement fait éclater la minorité populaire de par sa violence. L'Ancien Régime recherche souvent dans les causes de l'explosion les volontés égarées, les manifestations d'une culpabilité réduite – un mutin pendu fait exemple, il n'est qu'une molécule dans l'agrégat d'individus rebelles. La politique des émotions est toujours vue, pour des raisons juridiques et philosophiques, comme l'expression d'une rébellion sociale des sujets. Pour que le peuple n'agisse plus en populace, il faudra alors un transfert de souveraineté.

Mais le siècle entier vit sur une espérance : celle de l'efficacité de l'éducation, par laquelle le peuple peut entrer dans une autre culture. Il doit être éclairé. Ainsi, chez Condorcet, pour que le peuple soit citoyen, il faut des lois qui évitent sa dégradation et qui le libèrent par l'instruction. Pour les intellectuels français – mais la question a une valeur européenne – la majorité des gens de peu est constamment menacée de retomber dans les désordres de la plèbe à cause de son retard moral et culturel. C'est à la fois l'ignorance, le silence de celui qui ne sait pas et ne peut pas parler, la conscience trompée – « on le berce de fables » – qui entretiennent ses préjugés, on l'endort par des prêches qui nourrissent sa superstition. Accablé de travaux, le peuple ne peut s'instruire. Aux yeux des penseurs des Lumières, Voltaire compris, il reste l'expression d'un univers de déraison, de caprice, de passion, d'irritabilité, d'énergie dévoyée. Seule l'instruction peut le sortir des ténèbres anciennes. La question est posée en 1780 aux élites académiques à l'occasion d'un grand concours lancé par l'académie de Berlin à l'initiative de Frédéric II et d'Alembert, et dont le sujet est de savoir s'il est utile de tromper le peuple. Les dissertations reçues, qui se partagent entre le non et le oui, montrent clairement, à propos d'un débat brutal sur l'utilité, une contradiction insurmontable. Pour les Lumières, il s'agit de libérer l'esprit humain par une instruction fondée sur des valeurs rationnelles, soutenue avec prudence par les gouvernants éclairés, et non pas de donner au peuple les moyens d'exprimer sa souveraineté en trouvant d'autres solutions, ce que propose seul ou presque Rousseau. La question reste posée dans les débats des années 1770-1790.

Trois raisons justifient les pouvoirs de l'instruction chez nombre de penseurs des Lumières352. La première tient au climat intellectuel général et à l'importance des idées de Locke, au sensualisme ambiant. Si la nature de l'homme est infiniment malléable, c'est seulement « l'éducation qui fait l'homme », déclare Philippon de La Madeleine, infatigable candidat aux couronnes académiques sur l'argument. En deuxième lieu, l'importance conférée à l'éducation procède de l'extraordinaire volonté de comprendre et de réformer le monde qui est portée par la sociabilité culturelle. Dès 1746, à l'académie de Rouen, l'abbé Terrisse prend le contrepied de la thèse habituelle qui voulait que « la science de la lecture et de l'écriture, aujourd'hui si commune chez les gens de la campagne, était un abus qu'un sage politique devait réprimer, et qu'il convenait d'interdire absolument à tous ceux qui exercent l'agriculture une faculté qui peut les détourner des travaux pénibles de leur état ». Le raisonnement est ancien – on le retrouve dès le XVIIe siècle chez beaucoup de penseurs politiques –, mais pour les membres des sociétés qui se flattent de « dissiper l'ignorance et de développer les arts et les sciences utiles», il est plus important de développer la culture élémentaire. La religion y trouve son compte : « La pratique de ces devoirs lui fait éviter tous ces crimes et ces injustices qui troublent l'ordre de la société ; il est donc vrai que la lecture concourt par cette raison au bien de l'État. » Quels en sont les avantages? D'abord, le paysan comme l'artisan auront accès à une culture imprimée qui diffuse les principes du changement ; ensuite, ils entreront dans la sphère égalitaire des talents et de l'utilité ; enfin, ils bénéficieront, du plus humble au plus doté, d'une possibilité accrue d'émulation. En bref, le bon ordre moral et religieux, politique et social, ainsi que le développement ont tout à gagner à suivre les conseils proposés dans l'Examen de la question s'il est utile ou préjudiciable au bien de l'État que les gens de la campagne sachent lire et écrire (Rouen, 1743).

Le débat ouvert sera poursuivi pendant quarante ans, laissant entendre réserves et compromis, entre les partisans respectifs de l'exclusion, de la diffusion lente des Lumières – tel Voltaire – et de l'éducation rapide. Les positions des uns et des autres sont en partie dictées par d'autres choix que l'utilitarisme, et plus particulièrement par la nécessité de lier la lutte contre l'ignorance à celle contre la religion. Voltaire, sur ce point comme sur tant d'autres, se sépare de Rousseau. Mais au total, face à une crise dont les causes sont bien souvent attribuées à une perturbation générale des mœurs, les élites intellectuelles en cherchent les remèdes dans la réforme qui associe morale et éducation. Enfin, pour tous les gens de lettres, membres des académies et des loges, voire pour l'ensemble des Français éduqués, la croyance dans le pouvoir de l'éducation s'impose, car elle permet d'envisager l'avenir sans rupture et sans brusquerie, et même d'économiser les révolutions.

La demande économique et la réhabilitation philosophique et politique du peuple laborieux se conjuguent pour replacer l'éducation populaire à sa vraie position, pour tenter de conserver un équilibre entre une politique neuve, une société plus juste, plus égale, plus mobile, et le respect de la coutume et des croyances, des hiérarchies et des promotions filtrées par le mérite. Les Lumières se divisent sur la légitimité de l'égalité des conditions et sur la capacité des sociétés à porter remède à la pauvreté. L'éducation du peuple ne peut être que contenue dans de justes limites : elle se conçoit moins pour libérer les classes populaires que pour les rendre économiquement plus efficaces et socialement plus dociles. Le seul philosophe qui conduit jusqu'au bout la logique des Lumières sur ce point est sans doute Condorcet dans son Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain :


« On peut instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l'économie domestique, pour l'administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses droits pour les défendre et les exercer, pour être instruit de ses devoirs, pour les bien remplir ; pour juger ses actions et celles des autres d'après ses propres lumières et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine [...] pour se défendre contre les préjugés avec les seules forces de la raison. »




Le débat n'est pas encore tranché aujourd'hui. Au XVIIIe siècle, il ne pouvait peut-être pas l'être, parce que l'émergence du politique comme un espace autonome impliquait, sinon l'élision du populaire, au moins qu'il reste à sa place. Pour combler cet écart, il faudrait que le peuple se déprenne des anciennes représentations qu'il a de lui-même et du pouvoir. Or ce sont peut-être celles-ci qui prédominent encore.


PROTESTATIONS POPULAIRES ET ÉCONOMIE MORALE

L'image du roi est transmise au peuple par quantité de moyens et de formes dont l'inventaire reste à faire et le fonctionnement à comprendre353. On a déjà souligné l'importance des rituels monarchiques, en dépit de leur recul. On sait aussi que les représentations du pouvoir susceptibles de forcer l'adhésion peuvent emprunter des chemins détournés. En 1788, Étienne Garnier de Troyes vend encore à des milliers d'exemplaires Le Jargon ou langage de l'argot réformé, vieux livret de colportage qui associe le thème toujours à la mode des faux mendiants, de leurs tours, de leurs supercheries et de leur organisation calquée sur celle de la vieille société des corps, aux procédés burlesques du traitement noble de sujets triviaux et à la tradition carnavalesque des langages parodiés. Ce n'est pas un texte politique – le genre est absent des fonds troyens - et pourtant il intègre encore la célébration de la victoire de Louis XIII sur les Rochelais, dans la réjouissance des argotiers sur la prise de La Rochelle qui rend grâces à Dieu pour le succès du « dabusche Louis» et le prie « de toujours conserver la noble fleur de lys». Ce sont ces textes et quantité d'objets, d'images, de contes qui sont le quotidien du plus grand nombre et façonnent, avec les prières, l'amour des peuples pour le roi et cimentent l'autorité. Cette expression politique est par définition une adhésion qui ne diffère pas tellement en nature de celle des élites académiciennes : il s'agit de montrer et d'exalter la majesté royale, c'est une politique passive et par soumission, où se lit la formulation coutumière : « Le peuple français aime son souverain et le souverain est occupé du bonheur de son peuple, de ses peuples. Nommer un roi le père du peuple, c'est moins faire son éloge que l'appeler par son nom » (Dictionnaire de Trévoux, 1771).

Mais il est une autre réalité que rappellent les images de la plèbe et de la révolte, de la contestation ou de la fureur. Il y a une violence souterraine et contenue qui peut d'autant plus tout remettre en cause que l'on passe aisément des violences de la fête à celles de la révolte. L'éloignement temporaire de la loi, contrôlé par la communauté, détourné vers des symboles, débouche alors sur la rupture ; les gestes changent de sens 354. Deux figures historiques peuvent aider à comprendre l'enchaînement de la violence et du politique, l'effacement des contrôles et le passage de la contestation traditionnelle à la manifestation d'une revendication nouvelle de libertés : la première confronte les principes de l'économie morale et l'organisation de la jeunesse dans les compagnonnages ; la seconde peut retrouver, dans les mouvements de fraude et de contrebande, les «émotions» du nouvel âge, la politisation repérée autrement dans les contestations locales antiseigneuriales.


Compagnonnages, autorité et violence

Jacques-Louis Ménétra a laissé dans son autobiographie355 un témoignage unique mais essentiel du rôle des anciennes associations ouvrières. Vitrier, membre d'une communauté parisienne importante dans le remodelage urbain et la construction, le jeune compagnon, par choix et par nécessité, passe sept années sur les routes, de 1757 à 1764. Ce qu'il évoque, c'est l'accueil fraternel à l'auberge compagnonnique, l'atelier où domine le patron et s'affirme la présence de la «bourgeoise », dans le travail. Il est initié compagnon à Tours et le récit qu'il fait de ce rite est bref, confidentiel, évocateur de l'importance des textes qu'on recopie et dont témoignent les noms symboliques des fondateurs mythiques du devoir, Maître Jacques qui travaillait à la construction du Temple de Jérusalem, et celui du nouvel initié Parisien le Bienvenu, transformé, protégé par son nouveau patronyme. On a ici en place les ingrédients qui captivent dans les études sur le compagnonnage, où règnent souvent soit la critique de l'archaïsme formulée par les organisations nouvelles du XIXe siècle mais héritée du jugement des notables anciens, soit la fascination pour un âge d'or supposé des rapports sociaux puisant sa force dans le « secret », l'ésotérisme. Or ces mouvements sont partiellement susceptibles de faire comprendre comment se joue la politisation à l'ancienne, entre tradition communautaire et libertés.

Les compagnonnages regroupent les ouvriers jeunes dans des associations clandestines tolérées par les corporations et par la police qui surveille de près assemblées et déplacements. Ils défendent les intérêts des compagnons divisés en chapelles professionnelles – les «vacations» – et leur assurent protection et secours. Leur force provient peut-être moins du secret que de leur capacité à répondre aux nécessités de la vie instable du «tour» et à s'enraciner dans les pratiques anciennes des sociétés de jeunesse et des confréries religieuses liées au métier. Un même idéal regroupe des professions sans tour de France organisé, comme les typographes356, et les compagnonnages. Le symbolisme des coutumes, la force des idées mythiques puisées à des sources variées et qui se précisent plus encore au XIXe siècle, reflètent une conception générale du travail et du monde qui unifie les sociabilités traditionnelles et permet de mobiliser les jeunes hommes. Deux rôles sont importants : la transmission des valeurs de la hiérarchie politique au monde organique des communautés, et le contrôle de la violence.

Le monde cornpagnonnique n'est pas un monde de la contestation. Son organisation postule la défense d'intérêts bien compris et conformes à la tradition. La clandestinité du mouvement, imposée aux origines par la triple méfiance des autorités religieuses, policières et patronales, est maintenue alors même que l'institution est reconnue de fait. Les mesures de précaution et de défense deviennent signe de distinction et moyen d'affirmation d'une culture différente. Ce qu'assurent les compagnonnages, c'est d'abord une fonction économique : ils organisent les déplacements de dizaines de milliers d'ouvriers qu'ils placent sur le marché du travail en les intégrant là où il y a du labeur ; ils concilient la mobilité et la stabilité. En même temps, ils confortent le pouvoir des corporations conformément à ses hiérarchies, celle qu'inspire la vision holiste du social distinguant dans chaque corps une tête et des membres, des maîtres et des compagnons, des travailleurs et des apprentis, celle aussi qu'insuffle la norme familiale et patriarcale qui garantit l'autorité des bons pères de famille à l'atelier comme à la maison. L'ensemble est pensé dans la vision chrétienne justifiant le privilège et le commandement. La fraternité des compagnons s'établit sans doute quand la tension des intérêts et le durcissement des positions des uns et des autres rongent les solidarités corporatives. Elle est porteuse de régulation harmonieuse, et finit par conforter l'autorité dans le métier en permettant la formation technique et la mobilité sociale – possible, car un marché des mariages double le marché du travail.

Voilà pourquoi, à la fin du voyage, le compagnon a intériorisé les procédés du métier comme les valeurs sociales dans le jeu même de la négociation professionnelle et de la solidarité fraternelle. Voilà pourquoi aussi le récit de Ménétra éclaire doublement notre problème : cette acquisition se fait à travers les pratiques compagnonniques qui conduisent l'aspirant, l'initié, le compagnon reconnu, le « capitaine » d'une vacation, le « premier compagnon », aux portes de l'établissement, dans les gestes très ritualisés comme dans les responsabilités. La tradition défendue est garantie d'un idéal de vie et de travail, une forme de politique. Enfin, la solidarité élevée à la hauteur d'une institution, déployée en tous domaines, repose sur la présence acceptée d'une hiérarchie, d'une discipline. C'est celle-là qui permet aux autorités patronales et à la police d'accepter les excès de la jeunesse ouvrière, parce qu'en temps normal elle garantit le bon fonctionnement de l'ensemble.

On a pris l'habitude de s'étonner de la violence des foules révolutionnaires. Or, en fait, ce que l'on mesure au grand jour, c'est la limite de la pédagogie sociale, judiciaire, éducative, et sans doute le détournement des pratiques de contrôle. Les comportements violents sont omniprésents. La violence est intégrée aux déplacements, aux activités, aux loisirs, dans les conflits privés comme dans les affaires collectives, ainsi qu'Arlette Farge l'a démontré pour Paris. Ménétra confirme les témoignages de la justice rurale qui lient la violence à la jeunesse et à la mobilité ; il révèle le maintien de l'écart avec la «douceur des mœurs» recherchée par les élites, en même temps que l'existence des moyens pour le combler.

Les « batteries» comme les fêtes jouent un double rôle : elles renforcent la solidarité du compagnonnage en proclamant le culte de la fête et de la force, elles montrent comment la violence est canalisée. Ce qui compte dans le récit de Ménétra, c'est moins la vraisemblance des détails que la signification de l'ensemble. Les bagarres grandioses existent : il en raconte une bonne dizaine, et les archives policières en dénombrent des centaines. Ces escarmouches règlent collectivement et de façon ritualisée les conflits d'une jeunesse survoltée et les affrontements des sociétés rivales. Les batailles fratricides du tour constituent encore un moyen d'affirmation provocante d'une contre-société face à l'ordre officiel. Le danger est moins grand que le gain : bourgeois, miilice, maréchaussée regardent et laissent faire, les brigades à cheval poursuivent vainqueurs et vaincus qui décampent, les curés enterrent les morts quand ils les trouvent, les compagnons réussissent à sauver les blessés graves et parfois même à cacher les cadavres. Dans le récit de ses hauts faits, Ménétra montre un souci d'organisation sans doute plus imaginaire que réel, mais qui révèle un idéal, celui de diriger et de contrôler la violence des adversaires. Dans le registre pacifique, les fêtes et les débauches ont la même fonction et confirment l'intégration des différents milieux. On y honore les patrons et les autorités dans le culte aux valeurs de l'abondance.

L'essor des pratiques du compagnonnage au XVIIIe siècle, face à un monde économique qui se modifie, est certainement révélateur des bouleversements qui secouent l'économie familiale et chrétienne au bénéfice du profit. Dans l'aide mutuelle, le partage sexualisé, le contrôle des gestes et la discipline de la violence, le clan fictif des compagnons reconstitue un espace politique, autonome, de responsabilités collectives, où les engagements ne sont pas sans analogie avec ceux qui entretiennent les relations lignagères et les rapports de l'Universitas. Mais il est entre deux mondes, celui de l'avenir hostile de l'entreprise et celui du passé, protecteur des privilèges. Les deux rêves des compagnons rejoignent ceux des entrepreneurs pour concilier liberté et sécurité.

On aurait tort de croire que la pédagogie des compagnonnages produit des hommes incapables de réflexion et de choix. Le Journal de ma vie montre qu'au sein même d'un milieu fortement enraciné dans la tradition les distances sont mesurables par rapport aux valeurs anciennes, l'esprit critique possible, une politique neuve aussi. Fidèle sujet du prince, respectueux de l'idéal ancien, Ménétra est en même temps animé par une farouche méfiance à l'égard de toutes les autorités policières, administratives et judiciaires, corporatives et religieuses. « Pour beaucoup, le sentiment de l'incommensurable écart qui sépare leur vie au quotidien du monde des puissants se colore d'une volonté obstinée d'indépendance357.» Ménétra a tenu pour eux la plume : derrière l'adhésion, le loyalisme, la passivité du conformisme, dont la sincérité n'est pas douteuse, il énonce la défiance constante vis-à-vis de tous ceux qui entendent punir et surveiller, discipliner et contraindre, rendre économes et sages les comportements des peuples. Il prouve qu'on peut ruser, éviter, résister. Voilà une politique morale séculière, émancipée des anciennes adhésions, dominée par le souci de soi, la défense de l'intérêt propre qui peut justifier grèves et cabales dans le monde des métiers.

Le thème des « Trois Arlequins », cher à Ménétra, rassemble le contenu principal de cette vision toute de méfiance et de scepticisme à l'égard des pouvoirs, mais de confiance en son propre jugement et dans l'égalité des hommes de l'inégalité. Symbole de la liberté populaire dans la culture de la place publique, incarnation de la grossièreté et de la provocation, porteur du masque, Arlequin devient le manipulateur des hommes. Le premier Arlequin, c'est le bourreau exécuteur des décisions d'une justice qui saisit les perdants, mais aussi les vrais coupables. Le deuxième c'est l'archevêque de Paris qui symbolise le pouvoir de l'Église et son habileté à duper les populations (peu importe ici que le pieux Christophe de Beaumont ne se soit pas rendu coupable des turpitudes auxquelles Ménétra fait créance dans sa verve anticléricale). Le troisième, c'est Carlin, l'acteur forain qui montre comment on amuse le peuple. Les « Trois Arlequins» indiquent comment on peut être conformiste sans être dupe. Ce qui est déjà une façon d'être en politique.


Émotions et contrebandes

Les révoltes ont été des moyens d'expression de cette capacité, mais elles ne se réduisent jamais, du XVIIe au XVIIIe siècle, à une modalité politique et culturelle unique. Les séditions du Grand Siècle sont presque toutes guidées par la protestation fiscale sous toutes ses formes et leur caractère s'avoue dans la désignation des responsables : les hommes du fisc, directement ou indirectement. Elles sont aussi l'expression de la solidarité générale des habitants, mobilisant l'ensemble des communautés sans exclusive sociale : curés, nobles, officiers y ont leur rôle aux côtés des citadins et des paysans qui protestent contre les atteintes aux droits ancestraux. Enfin, elles sont géographiquement dispersées dans la France des nouvelles conquêtes, du XVe au XVIIe siècle : elles épargnent les vieilles terres capétiennes, mais frappent le royaume des pays, des privilèges, des franchises, des «libertés publiques ».

Au début du XVIIIe siècle, ces grands mouvements antifiscaux s'apaisent. On n'en découvre plus que des substituts localisés, des «émotions» que provoquent l'hostilité à l'impôt et les crises de subsistance. Surtout, la protestation change de cible, d'espace et de moyens : elle s'en prend au seigneur du lieu, elle domine dans la France de l'Est autrefois peu rebelle, elle joue de la légalité et des mécanismes de l'État avant de déboucher sur la violence. C'est la politisation des villages contre un ordre où les solidarités anciennes – pas toujours efficaces, soulignons-le – défaillent. Contre un nouvel ordre à la fois étatique et économique, la contestation politisée à l'échelle du village ou de la ville, ou du corps, invente ses procédures. Elle suscite la mobilisation contre des actions où se lit le nouvel état des choses : ainsi les paysans contre les nouveautés seigneuriales, ainsi les ouvriers parisiens contre l'innovation des entrepreneurs, ainsi les communautés de métier contre les « libertés utiles » du faubourg Saint-Antoine, propices à la concurrence et à la segmentation du marché et de la représentation. L'insubordination, la montée des cabales incitent les maîtres à la solidarité défensive, à la réaffirmation du système corporatif qui garantit leur identité sociale. La crise témoigne à Paris de la désagrégation des rapports sociaux : « les anneaux nécessaires aux travaux et à la prospérité du commerce sont alors désunis. On ne sait si cet âge regretté a jamais existé, mais l'important est la nostalgie que l'on peut nourrir à son propos en période de crise. Le peuple de la fin du XVIIIe n'est plus ce qu'il devrait être358.

Les émotions limitées, les émeutes restreintes, comme en 1750 à Paris dans l'affaire des enlèvements d'enfants, comme dans la crise de la guerre des farines, la contestation des «Masques armés» en Vivarais – où se lisent en clair une mutation des conduites et un étonnant juridisme, sans inversion sociale, sans millénarisme, sans violence définitive car on s'en prend aux biens359 –, les affrontements forestiers de Bourgogne et de Haute-Normandie, les séditions de Provence ou de Franche-Comté, montrent les tensions sociales ; elles sont brèves, elles sont plus exclusivement populaires. A travers des incidents de tous ordres, elles révèlent avant tout l'incapacité pour chacun de trouver sa place dans la société par rapport à ses principes. Les émotions, les émeutes permettent à la foule de débattre de l'ordre et du désordre, de rappeler à l'autorité les règles du jeu, et parfois d'imposer ses logiques, comme on le voit dans l'exemple de Paris que la rumeur soulève en 1750 contre les commissaires.

Une poussée de fièvre, un abcès qui crève, une explosion sans cause raisonnable puisque les affrontements naissent de l'interprétation d'un fait réel – l'enlèvement d'enfants, mais, dit-on, pour soigner avec leur sang un prince inconnu et malade – entraînent jeunes et vieux, maîtres et compagnons, petits bourgeois et domestiques pour une contestation limitée dont la logique est dictée à la foule par sa conception du pouvoir et par le conflit avec les autorités porteuses d'une idée nouvelle de l'ordre. L'émeute de 1750 révèle ainsi la distance prise, à travers de menus incidents, à l'égard du pouvoir royal : le peuple n'aime plus ses rois qu'il a tant aimés. Ce que condamne le peuple, c'est une politique de répression dont il exécute les responsables, l'exempt de police, et à laquelle la rumeur a donné un sens. Les notables ne structurent plus les émotions, ils ne croient plus aux rumeurs, ils n'affrontent plus le pouvoir central. Le peuple est seul, un temps.

C'est pourquoi la contrebande a joué dans la France rurale et urbaine un rôle considérable. Elle est inscrite dans la lourdeur de la fiscalité indirecte, aux confins de la fraude collective et individuelle. Elle est individuelle, car les acteurs agissent par intérêt personnel, mais elle est aussi collective, et prend une dimension générale par son extraordinaire fréquence et son ubiquité spatiale. C'est qu'en France, au XVIIIe siècle, il y a partout des frontières et des limites, entre généralités, pays d'États, pays de gabelle, circonscriptions d'aides, entre territoires seigneuriaux, provinciaux, citadins360. A Paris, même le mur des Fermiers généraux n'arrête pas la fraude, il l'exacerbe : de 1787 à 1788, on ne compte plus les incidents et les émeutes aux barrières.

Les contrebandes du sel et du tabac sont par leur dimension les plus intéressantes. Les archives de la commission de Saumur361, celles des commissions de Reims ou de Valence, permettent de comprendre l'importance du phénomène. Le « faux-saunage» est une réalité quotidienne aux limites des pays de grande gabelle ; la fraude sur le sel et sur le tabac est inscrite dans les tracés de l'action de la Ferme générale entre la Picardie, le Soissonnais, la Champagne et, au nord, les « pays francs », Artois, Cambrésis, Flandres, Hainaut et, à l'est, Lorraine, Franche-Comté, Trois-Évêchés. Mobilisées à l'appel de la Ferme générale, les commissions jugent chaque année des centaines de délinquants, dont les plus coupables vont ramer sur les galères du roi : un millier de 1777 à 1789 pour les juges de Saumur, 300 jugements à Reims de 1740 à 1742, 400 encore de 1786 à 1789 ; une majorité d'hommes partout, deux tiers d'adultes de moins de quarante ans.

La contrebande est certes affaire de semi-professionnels, mais elle est surtout l'affaire de tous. Ce n'est pas une activité qu'on exerce à temps plein362, c'est une activité complémentaire ; même les quelques contrebandiers de profession n'en vivent jamais totalement. Pendant des mois, ils restent au village, se livrant aux travaux communs ; ils ont l'appui des communautés. Beaucoup de gros fraudeurs se font prendre, mais beaucoup de petits fraudeurs échappent aux coups de filet si la contrebande tient une place aussi importante dans l'ouest, l'est et le sud-est de la France. C'est d'abord qu'elle offre à une population pauvre des compléments de ressources. On y retrouve toutes les composantes de la paysannerie : moins des marginaux que des ruraux appauvris (20 % de mendiants à Saumur, 1 % à Reims, dans des provinces plus riches) ; mais partout dominent les manouvriers, les petits laboureurs, les artisans des bourgs et tous les métiers de l'échange et de la marchandise. Le monde de la contrebande est finalement celui de la consommation du sel d'impôt et du tabac taxé (les «bourgeois» des villes n'en sont pas tributaires) ; c'est la clientèle qui rend compte de l'extension, et ce sont ses besoins comme ses capacités qui en dictent les rythmes. Le faux-saunage est une activité saisonnière : en temps de crise il s'amplifie, accroissant l'offre quand la demande se dérobe en partie faute de numéraire.

Le problème est donc pour la Ferme de lutter avec ses moyens contre la concurrence clandestine qui joue sur la consommation en marge, la consommation officielle étant obligatoire et assurée. La surveillance repose alors sur une maîtrise du territoire et sur une organisation administrative raisonnée, contrôlée, qui échappe à la logique des populations, coutumières et locales. La stratégie de la Ferme, fondée sur l'efficacité de la justice extraordinaire, met en valeur deux objectifs : frapper fortement les coupables arrêtés pour limiter l'extension, obtenir réparation de la perte en écrasant d'amendes une majorité de petits fraudeurs qui paient pour tous. La punition exemplaire explique le maintien de la sauvagerie répressive, en dépit de l'écart entre le délit et la peine. L'objectif financier, lui, s'explique par les besoins des finances et par l'accroissement des processus unificateurs. La société rurale réprouve les gabelous, mais n'adhère pas toujours au banditisme sans retombée locale. La complicité passive est le plus souvent la règle, car toute la population rejette les contrôles tâtillons, les visites domiciliaires, les fouilles. Au total, la contrebande est un état d'esprit : le local contre le central, une culture, la coutume contre l'État, une morale, la redistribution marginale contre le profit. Le mythe de Mandrin retrouve ici toute sa force.

Mandrin, qui fut roué à Valence en 1755, a peu pratiqué le faux-saunage, mais a illustré la contrebande de tabac et de toiles dans un espace qui s'étend de l'Auvergne à la Provence, de la Savoie à la Bourgogne. Il donne au phénomène son aspect le plus redoutable de vrai « banditisme social» en organisant des bandes capables de résister aux brigades, à l'armée, de se jouer des frontières mal gardées, d'occuper des villes et de faire vibrer au maximum la fibre des pauvres contre l'opulence des riches. La population, de toute façon, préfère les «mandrins» aux « gabelous » : les premiers les laissent en paix, sauf les mouchards ; les seconds exaspèrent. Mandrin fut reconnu et imité (le chevalier de Caumont, condamné à Saumur en 1754 pour des faits analogues, s'évade et l'on perd sa trace). Ce qui caractérise l'économie de ces actions, c'est d'une part l'extension géographique et la diversité des interventions. C'est d'autre part le fait que ces contrebandiers pratiquent une activité à ciel ouvert : la plupart du temps, les autorités regardent en l'air à leur passage et les gabelous se détournent ; leur seule protection est la force de la violence, qui repose sur la terreur qu'ils se complaisent à inspirer à certains et sur les complicités dont ils disposent spontanément ou non. C'est le sommet d'un iceberg dont la face cachée est le remuement de milliers de petits fraudeurs, dont les exploits invisibles permettent la publicité du grand conflit contrebandiers-gabelous dans la littérature de la criminalité363.

Mandrin occupe dans l'histoire du bandit social une place à part. On l'a célébré, avec Cartouche et quelques autres, en dialogues burlesques, en poésies, en chansons, en complaintes qui bénéficient d'une large audience par le biais de la littérature de colportage et s'inscrivent ainsi dans la mémoire collective. Les textes qu'on lui consacre s'insèrent dans une diffusion complexe, de la « littérature de l'échafaud » – qui, on l'a dit, justifie l'action de la justice – à des textes qui donnent à lire l'histoire d'un personnage exceptionnel qui fascine. Cette fascination pour la transgression est sans nul doute d'ordre politique, et elle revêt dans la société française un caractère subversif364.

Les contemporains attentifs à la sismographie sociale de l'époque, tel le marquis d'Argenson, ont suivi avec attention les faits marquants de la vie de Mandrin et noté l'importance du désordre qu'il a créé :


«Le malheur est encore que tout le peuple est pour ces révoltés, puisqu'ils font la guerre aux fermiers généraux, qu'on répute trop riches, et pour donner au peuple les marchandises à meilleur marché. Avec cela, tous les officiers qui marchent à cette guerre y vont à contrecœur et ne parlent que de leur désagrément... »


Les exploits de la bande sont considérés comme une guerre intérieure, dont le côté justicier et redresseur de tort justifie la sympathie des populations – « tout le pays est pour ces contrebandiers ». Dès l'exécution de Mandrin, textes littéraires et journalistiques popularisent dans la mémoire la figure d'un héros admiré, en même temps qu'il est un objet discuté de propagande. L'Histoire de Louis Mandrin depuis sa naissance jusqu'à sa mort; avec un détail de ses cruautés, de ses brigandages, de son supplice (140 pages, in-8°, 1755, 9 éditions connues dont 3 dans la Bibliothèque bleue) s'inscrit du côté des défenseurs de la loi et de l'ordre. Mandrin y est un criminel de lèse-majesté :


« Les bandits ne devraient pas trouver place dans l'histoire. On blâme Salluste de nous avoir appris que Rome a eu un Catilina. Il semble que tous les chefs des voleurs aient trouvé gloire à marcher sur ses pas. Cependant le supplice qu'ils ont en perspective aurait dû mettre une barrière à leurs crimes. Cartouche a péri sur la roue, Mandrin a eu le même sort. C'est toujours par là que finissent les brigands, les assassins, les incendiaires. On n'a jamais vu le coupable jouir impunément de son crime. »



A travers L'Histoire de Louis Mandrin, et la mise en relation des acteurs, on voit apparaître l'isolement de la bande, et une sagesse proverbiale propre à justifier le pouvoir punitif en réponse à une multitude de textes favorables.

L'Oraison funèbre de Louis Mandrin; le Testament politique de Louis Mandrin, généralissime des troupes de contrebandiers, écrit par lui-même dans sa prison; la Mandrinade, en vers héroïques, adressée aux partisans de Mandrin; la tragi-comédie La Mort de Mandrin, et les chansons populaires font du criminel, à l'inverse, un «héros bien-aimé » plus ou moins ambigu. Les textes oscillent entre la contestation sociale d'évidence et la moralisation, l'honnêteté du héros et sa culpabilité, l'admiration pour la victime vengeur du peuple et la terreur devant le criminel de lèse-majesté. D'autres textes encore vont jusqu'à égaler le chef de bande aux plus grands conquérants de l'histoire, comme dans le Dialogue entre Charles XII, roi de Suède, et Mandrin contrebandier, écrit par Mme de Baumer, dans l'Épigramme sur le roi de Prusse ou dans les Mémoires pour servir à l'histoire de notre temps de François Chevrier.

Ce que révèle l'entrée simultanée de Mandrin dans la légende, c'est d'abord que dans la diversité des textes s'est joué autour de son mythe un enjeu idéologique : ces textes sont respectueux des règles, conservateurs dans leurs énoncés politiques, et en même temps incitateurs à la contestation sociale puisqu'ils mettent en cause l'autorité à travers ses représentants et le déplacement de la frontière entre criminalité et honnêteté. A travers la construction de l'événement Mandrin, de la représentation Mandrin, on perçoit aussi l'écart entre l'attente des peuples et la culture des élites ; les événements sont quasi absents de la haute littérature, à quelques allusions éparses près dans les correspondances et les Mémoires. Ce silence est le signe de la difficulté pour le monde des Lumières d'intégrer dans ses batailles les comportements et les conduites du peuple. C'est enfin la capacité politique ancienne et renouvelée des classes paysannes et citadines inférieures à se reconnaître dans des héros contestataires, alors même qu'elles songeaient moins à se révolter qu'à se réclamer de la justice d'un corps politique totalement sacré ou d'un monde contrôlé par l'État et ses raisons.

Le roi a reculé dans les esprits en même temps que la sanior pars. Mais les notables ne restent-ils pas plus ou moins, et partout, maîtres du jeu? C'est ce que montre l'exemple des capitales provinciales et de la Provence365. La continuité du vieux système de représentation politique ne risque-t-elle pas de s'imposer, puisqu'il ne reconnaît de fait à l'ensemble de la population que la faculté de déléguer, et qu'il enregistre moins l'activité que la passivité?



CHAPITRE XI


Dieu, le roi, les Églises

Les rapports de la monarchie française et du sacré sont fondamentaux pour comprendre la société ancienne. Ils ne s'identibent pas uniquement aux relations de l'État et de l'Église. Celle-ci est toujours une institution forte et une communauté de croyants, mais les structures religieuses sont emportées par des mouvements nouveaux, confrontées à l'évolution d'ensemble des forces sociales, aux changements culturels, et comme prises en masse par l'élément politique et social366. L'État, de son côté, a enrôlé les croyances : gouverner, c'est aussi faire croire, et pour cela il est dans l'Église, dont il choisit et contrôle les rouages principaux au terme d'une évolution commencée au XVIe siècle et achevée avec Louis XIV. Tout repose sur un équilibre entre la protection et le contrôle très caractéristique du fonctionnement social ancien, un échange bien compris d'influences et de services garantissant la vitalité des « deux puissances ». Mais l'État est, comme l'Église, placé devant la montée des Lumières et la nécessité de gérer autrement le rapport au religieux, selon des finalités utilitaires et en fonction de sa propre rationalisation politique. Le rituel du sacre rend compte de cette évolution où tout change peu à peu.

La cérémonie millénaire par le rite de l'onction et du couronnement montre en plein XVIIIe siècle la profonde union de la double légitimation du pouvoir royal : l'une, politique, fondée sur la reconnaissance des hommes ; l'autre, religieuse, sur la transcendance. Le cérémonial d'intronisation prouve cette alliance aux yeux des spectateurs, et bien au-delà par la publicité qui lui est faite grâce aux journaux et à l'image. Deux éléments s'y conjuguent pour faire du roi une figure symbolique, une personne sacrée et inviolable : d'un côté une liturgie ostensiblement religieuse, de l'autre des manifestations rituelles qui en traduisent la dimension plus proprement politique, et prennent une place toute particulière dans le sacre de Louis XVI.

Du côté du religieux, et tel qu'on peut le lire dans les descriptions d'une étiquette rigoureuse laissées par Ménin dans son Traité historique du sacre et couronnement des rois et reines de France (1723) ou par le juriste Guyot dans son Traité des droits et franchises qui reprend le Sacre et couronnement de Louis XVI, publié dès 1775, on trouve le cérémonial de la Sainte Ampoule miraculeuse, le rôle de l'archevêque de Reims recevant et sacrant le roi, entendant son serment solennel, les onctions avec l'huile précieuse et légendaire, la bénédiction des gants, du sceptre, de la main de justice, de l'anneau royal, le rôle des pairs ecclésiastiques, la proclamation de la monarchie dans son éternité – Vivat rex in aeternum –, le Te Deum, les écrouelles les jours suivants. La liturgie du sacre est ostensiblement religieuse.

Du côté du politique, d'autres traits montrent l'importance ancienne du lien qui unit le roi et le royaume, la présence des pairs laïques qui, en 1775, sont les princes de sang et prouvent l'honneur de la famille royale, les gestes qui rappellent la fonction élective, la députation des pairs pour aller chercher le roi, le rite du précouronnement associé au lever du monarque, et la description des gestes dans la symbolique solaire héritée du Grand Roi, la présentation du roi à l'Assemblée, entre la promesse à l'Église et le serment au royaume, la remise de l'anneau royal et, après l'intronisation, l'entrée du public dans la cathédrale.

Sur cette cérémonie, les commentateurs, Pidansat de Mairobert dans L'Espion anglais, l'auteur anonyme du Sacre royal ou les Droits de la nation française reconnus et confirmés, plaquent désormais une démarche explicative qui relativise la partie religieuse et exalte les éléments laïques susceptibles de prouver que le rite inaugural est bien plus un acte de la vie politique qu'une cérémonie liant le roi et l'Église, visant à démontrer au peuple que sa personne est sacrée et inviolable. Le souverain de la nation y ratifie le contrat conforme à la représentation organique du pouvoir fondé sur la morale. L'image du roi s'adapte à la nouvelle langue des Lumières : elle perd une part de sa charge mystique, mais elle véhicule, à travers le mode traditionnel qui unit le monarque et les sujets comme le corps et l'âme, l'idée d'un accord, d'une souveraineté de tous qui n'accède pas au statut de représentation abstraite et impersonnelle. Les relations du sacre, ainsi celle du Journal encyclopédique, confirment cette alliance de l'ancien et du nouveau : le sacre, rituel de la société des ordres et de l'inégalité, y est présenté comme une « fête de famille », que connotent des valeurs inverses – l'égalité, les relations entre les individus privés, la transparence : « Chacun est à son rang, mais chacun est citoyen367. »

Dans cet échange croisé des valeurs religieuses et sacrées et des valeurs politiques et laïcisées, on lit les difficultés qui ont pu naître d'un rapport qui s'est tout au long de l'Ancien Régime situé sur un double plan. D'une part, les liens unissant le roi à l'Église sont réglés par la «théorie des deux puissances» qu'a exprimée Bossuet dans sa Politique tirée de l'Ecriture sainte, dans son Sermon sur l'unité de l'Église, dans la Déclaration des quatre articles de 1682 : le roi est maître du temporel, l'Église gouverne sous sa protection le spirituel. D'autre part, l'Église est le premier ordre de l'Etat et, en échange du « don gratuit », le roi lui accorde respect de ses immunités et de ses privilèges. Voilà donc des frontières bien tracées ; mais, comme tout, elles bougent et dans ce mouvement le clergé en est réduit soit à affirmer solennellement des principes sans infléchir l'action de la royauté et de ses agents, soit à se faire l'agent de l'État et à formaliser plus encore les relations des « deux puissances » et les pratiques de tous les fidèles.

On voit ainsi apparaître un nouveau visage de l'Église dans la société : l'Église dans la monarchie et la monarchie dans l'Église mettent encore en valeur le poids des facteurs d'intégration et d'exclusion qui affectent la France en fonction de l'ancien adage, « Une foi, un roi, une loi» ; mais une situation de conflits d'orthodoxie où le problème du jansénisme trouve sa place au premier rang traduit pleinement les éléments politiques et économiques d'un dialogue sans issue; enfin, la rencontre des Lumières et de l'Église, de nouvelles valeurs et de la religion, modifie la culture des clercs et la pensée des fidèles.

Avant de retrouver les indices d'une déchristianisation ambiguë, qui n'est peut-être qu'une démarche dans un procès plus ancien de laïcisation du monde, il faut comprendre comment, dans une France toute catholique où l'Église romaine bénéficie de privilèges exorbitants et d'un statut d'unanimité théorique incontesté et incontestable, un déclin institutionnel et politique peut être perçu, signe d'un dépérissement intellectuel et spirituel interne, signe d'une adaptation ratée du catholicisme français aux Lumières.


PUISSANCE DE L'ÉGLISE : CONSCIENCE DE POUVOIR ET CONSCIENCE D'EXCLUSION

La théorie des deux puissances régit les rapports de la monarchie et de l'Église ; elle est au cœur du gallicanisme affirmé au XVIIe siècle et de l'ecclésiologie qu'on enseigne au xvmc siècle dans les séminaires, par exemple dans le manuel de Tournely, Praelectiones Theologicus de Ecclesia Christi (1726). Rappelons-en l'essentiel.

Les rois tiennent leur autorité directement de Dieu, après lequel ils sont immédiatement placés. En matière temporelle, ils n'ont à répondre à aucune autorité ecclésiastique, et encore moins aux papes comme le soutiennent les ultramontains. Dès lors, tous les clercs et laïcs sont soumis à l'autorité du roi ; ses abus mêmes ne les délient pas de leur fidélité et les révoltes sont condamnables. En échange, au spirituel, l'Église est prédominante et le roi, considéré comme l'évêque du dehors, doit en assurer la défense sans intervenir dans la doctrine et la discipline ecclésiastique. Il ne peut « prévenir» le jugement des clercs, mais il doit exécuter les instructions reçues. L'ecclésiologie gallicane ne subordonne pas l'une des puissances à l'autre ; chacun est « souveraine, indépendante, absolue dans ce qui la concerne, chacune trouve en elle-même le pouvoir qui convient à son institution : elles se doivent une assistance mutuelle ; mais par une voie de concert et de correspondance, et non par voie de subordination et de dépendance368 ».

De cet équilibre établi au moment des grands conflits qui opposent la royauté et la papauté résulte un état des rapports politiques qui confirme la présence de l'État dans l'Église et de l'Église dans l'État, mais qui repose également sur la confirmation d'un véritable épiscopalisme gallican, base du fonctionnement de l'Église et moyen de la relation avec le roi. Les évêques, en défendant l'autorité de leur ordre contre les prétentions de la curie romaine et contre les réguliers, en confirmant leur puissance sur les autres clercs, durcissent dans un sens administratif et utilitaire l'ecclésiologie gallicane. En même temps, l'univers politique comme l'univers religieux sont interrogés par les anciennes frontières d'exclusion où sont rangés les hétérodoxes, les protestants et les juifs. Dans les débats ainsi posés, les représentants de l'Église sont la cible des adversaires de l'intérieur comme de l'extérieur, opposants à l'épiscopalisme, critique « du système de la religion chrétienne ». La religion commence à devenir objet social et objet d'étude369.


État dans l'Église, Église dans l'État

Le choix des évêques et le contrôle des bénéfices constituent la principale manifestation de l'échange entre les deux puissances. Depuis 1516, c'est une arme politique qui permet de s'assurer la fidélité des grands et qui joue un rôle essentiel dans la société de cour. Elle a favorisé l'accaparement des sièges épiscopaux par la noblesse ainsi que la circulation des revenus des grands monastères et des grandes abbayes entre quelques grandes familles dont les noms reviennent régulièrement dans l'Almanach royal : les Rohan, les d'Estrées, les La Rochefoucauld, les Montesquiou, les Bouille, les Chabannes, les Vintimille, tous bien en cour. Au-delà des fidélités gagnées et payées - n'oublions pas que les évêques ajoutent à leurs revenus diocésains ceux de plusieurs abbayes –, le roi peut espérer contrôler par ses évêques le mode de vie et l'activité parfois turbulente du bas clergé et des réguliers, mais aussi la vie entière des sujets qui sont insérés dans le réseau des paroisses et entraînés par les œuvres multiples qu'animent les clercs.

La sujétion du clergé à l'épiscopat, la discipline des fidèles sont au cœur de la politique gallicane : elles sont portées par le mouvement de formation des clercs, leur uniformisation et leur contrôle ; elles sont liées à la défense exacerbée de l'orthodoxie contre tous les mouvements différents. La pratique fait fonctionner la religion au service d'une politique d'ordre. Rien ici d'ailleurs ne distingue les catholiques des protestants, qui dans la répression subissent la même loi ; les religions opposées se situent sur des trajectoires identiques, elles se meuvent désormais dans un espace politique construit par la monarchie. En témoignent la croissante mainmise des juges royaux sur les affaires religieuses, l'intervention de l'État dans les problèmes doctrinaux, les mesures prises par le roi pour confirmer le pouvoir des évêques sur les réguliers et son œuvre de reprise en main par la « Commission des réguliers ».

Entre 1766 et 1781, cette Commission procède à la remise en ordre du monde bigarré des abbayes et des couvents – plus par la réunion que par la suppression – et à la réglementation de la vie monastique. Elle enregistre la démission partielle du clergé entre les mains du roi. Les évêques qui siègent dans ses bureaux « n'y agissent pas comme successeurs des apôtres, comme chefs de la religion établis par Jésus-Christ, ils n'y exercent que le pouvoir qui leur est attribué par le roi », affirme alors Jean Georges Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne. Cet adversaire éclairé des Lumières reconnaît ainsi la montée de l'utilitarisme social dans le domaine religieux, et en même temps le maintien de l'alliance des deux puissances. La protection par le roi justifie ses empiétements et présente d'immenses avantages pour les évêques, maîtres des réguliers, libérés de l'intervention des parlements. Mais si elle instaure un état de subordination de l'Église à l'État, elle transforme la régularité même des principes de la vie monastique, la conception des vœux et de l'autorité spirituelle. La décadence n'a été que le prétexte au recul de l'exemption et au renforcement du pouvoir hiérarchique dans l'Église.

Un des enjeux de la subordination ou de l'indépendance est le respect des immunités et de la richesse de l'Église. Depuis longtemps, l'État est tenté par cette immense fortune foncière et immobilière (peut-être 10 % du sol) qui provient de la levée des dîmes, mais aussi des legs et des fondations innombrables et immémoriaux. Le premier ordre a toujours, sur ce point, défendu ses privilèges : « Nos immunités prennent leur source dans la consécration, la destination et l'affranchissement primitif de nos biens. Ils ont toujours été réputés hors du commerce et forment un domaine inaliénable et sacré », proclame encore l'assemblée du clergé. La monarchie, bien sûr, a un point de vue inverse. L'accord s'est fait sur une manière de participation financière, dont Claude Michaud a montré les mécanismes sociaux et politiques du XVIe au XVIIIe siècles370 : le clergé paie le «don gratuit», 3 à 4 millions par an, entre 1 et 3 % de ses revenus. En échange, il assure des services dont le coût est élevé et difficile à chiffrer – l'école, l'hôpital, les secours –, et exige le respect de la nature volontaire du don. Celui-ci est garanti par la permanence d'une administration indépendante et solide – la Recette générale du clergé – et par la tenue régulière des assemblées générales.

Le clergé est le seul ordre à disposer d'une telle tribune ; il s'en sert pour défendre ses libertés dans une lutte qui se fait plus âpre avec le temps – et avec le poids énorme de la dette consentie par l'Église – et pour réaffirmer le droit du premier ordre à échapper aux voies normales de l'impôt. On le constate en 1750 quand le roi tente de l'assujettir au vingtième : « Notre conscience et notre honneur ne nous permettent pas de consentir à voir changer en tribut nécessaire ce qui ne peut être que l'offrande de notre amour», déclarent superbement les représentants du clergé attachés à l'ancienne société, opposés aux changements. C'est encore ce que l'on entend dans les délibérations des années 1780, dans les assemblées de notables, dans les réactions aux propositions de Calonne puis de Brienne, dans les protestations de l'assemblée de 1788. Sur le clergé plane toujours la menace ancienne et nouvelle de la confiscation. L'exemple de Joseph II est là pour en raviver la mémoire. La dernière assemblée accorde le don gratuit le plus bas du siècle (1,8 million de livres) et refuse tout net les réformes. C'est qu'au terme d'une politique séculaire d'alliance et de résistance, le conflit sur le temporel, la finance, le don, est devenu un élément dans un combat plus général. Les assemblées ne sont pas seulement des réunions économiques, comme le voudraient les parlements, mais une tribune où le clergé en corps, pouvant traiter avec le roi, réaffirme l'actualité de la vieille relation organique du politique, et aborde toutes les questions religieuses, sociales et politiques, les débats d'opinion qui mobilisent par ailleurs autrement l'espace public.

Ainsi les assemblées du clergé sont-elles devenues un rouage de la monarchie administrative, un centre efficace de gouvernement, de circulation des vœux, des informations et des ordres, la chose de l'épiscopat qui les contrôle totalement, le lieu d'une discussion régulièrement reprise sur le sacré et le monde, sur la participation du clergé à l'établissement de nouvelles relations économiques, sociales et politiques. Une force indépendante se manifeste en permanence, mais elle est liée dans son efficacité à l'appui royal. Elle n'a pas la possibilité d'agir seule371. La théorie des deux puissances a cessé d'être opératoire à partir des années 1750, et la cohésion sacrale qui unissait les deux partenaires se défait.

Premier exemple : la politique scolaire de la monarchie, qui s'élabore en dépit des remontrances du clergé. Comme l'expulsion des jésuites a laissé vide le terrain scolaire, les évêques affirment dès 1762 leur droit éminent à être les premiers agents de la réforme. Ils s'opposent à l'édit royal de 1763 qui confie la réorganisation aux notables locaux, dans des bureaux où la puissance de l'évêque est toute formelle – il n'a qu'une voix, égale à celle des autres. Ainsi s'affrontent deux conceptions de la politique éducative. D'une part, celle qui confie le contrôle des collèges à l'autorité séculière, c'est la position de l'administration centrale et locale ainsi que des parlements ; les évêques n'ont droit de regard qu'en matière de religion. D'autre part, celle des évêques, qui réclament l'abrogation de l'édit au nom de leur privilège à «la principale inspection sur l'éducation de la jeunesse ». Les évêques en sont réduits soit à pratiquer la politique de la chaise vide, soit à imposer leur ascendant dans les bureaux : un simple ministère d'influence!

Second exemple : la politique en matière de diffusion des « mauvais livres ». A chaque assemblée, le clergé renouvelle ses alarmes et le roi répond par une affirmation dilatoire : il partage l'inquiétude des évêques, mais il juge inutile de faire des lois nouvelles, et nul n'ignore que ses agents protègent à leur façon les entreprises contrôlées d'édition. Passé 1780, le clergé, lassé, prépare un projet d'ordonnance pour arrêter la licence : « Les leçons de la philosophie retentissent jusque dans les ateliers de l'artisan et l'humble toit du cultivateur... » La solution est double : réinstaurer la censure des théologiens et renforcer la police du livre, l'inspection générale des ateliers, des boutiques et des cabinets de lecture, ainsi que les poursuites. En fait, l'autorité royale doute depuis longtemps de l'efficacité de ces mesures et le clergé ne reçoit pas de réponse.

L'appui du roi au clergé est compté, comme l'ont prouvé les crises successives, celle des refus de sacrements et de la montée de l'ingérence parlementaire de 1752 à 1754, celle de l'expulsion des jésuites de 1761 à 1764. Dans chaque cas, le pouvoir royal a abandonné son rôle traditionnel d'arbitrage qui maintenait l'équilibre entre les corps antagonistes, pour trancher en faveur d'une sécularisation utilitaire. Ce faisant, il renforce la tendance des assemblées à se considérer comme porteuses d'une «fonction conciliaire », nécessaire pour remédier aux maux de la religion, que le roi refuse de reconnaître : d'une part, parce qu'il ne veut pas compromettre des rapports somme toute favorables à la monarchie avec une papauté qui se contente d'un gallicanisme royal effacé et sans querelle (le roi a besoin du pape dans sa lutte contre le jansénisme) ; d'autre part, parce que la monarchie se satisfait de voir dans le clergé un de ses agents, efficace et proche des peuples.

La démission du clergé met en valeur une logique qu'il ne définit plus : celle de l'utilitarisme. L'Église trouve sa place dans un ordre social et politique nouveau, mais au détriment des anciennes références sacrées. Elle crédite l'État du rôle qui était jusqu'alors le sien : la médiation sociale du salut commun et la participation à la loi du bien collectif. L'éthique politique l'emporte définitivement : « La religion seule forme les vraies vertus et les rend utiles, le courage du citoyen vertueux fait la force de l'État », peut dire Lefranc de Pompignan dans sa Lettre à un évêque (éditée en 1802)372. Le rôle de l'épiscopat, dans les diocèses, dans les assemblées du clergé, a été l'un des rouages essentiels de cette évolution, car tout repose sur la contrepartie d'un pouvoir épiscopal sans recours et d'un ralliement de fait à la politique religieuse du souverain.


Pouvoirs des évêques, utilité politique de l'épiscopat

La réforme de l'épiscopat entreprise au XVIIe siècle, sans faire de tous les évêques des hommes édifiants, a mis en place dans les diocèses les structures qui ont permis de modifier les comportements du clergé et la vie religieuse des fidèles373. C'est le pouvoir d'une forme de despotisme éclairé. On en connaît, grâce aux travaux de M. Perronnet374 et de l'abbé Sicard 375, la physionomie sociale et culturelle. Le groupe – ils sont 176 à dépendre de l'Église gallicane, et 166 à jouer un rôle actif– est très hiérarchisé : selon l'honneur et l'ancienneté des sièges (archevêchés, évêchés), selon la dignité (il y a des cardinaux : 5 en 1789), selon l'importance et la valeur des diocèses en revenus et en population (il y a des « évêchés crottés», surtout dans le sud du royaume, comme Senez ou Glandèves, et des métropoles prestigieuses comme Paris, Lyon, Strasbourg, Besançon, Rouen, Bordeaux, Aix, Toulouse).

Désormais, les évêques se recrutent dans la noblesse, mais le choix du roi, conseillé par le Conseil de conscience, le «ministre de la Feuille» et son confesseur – on imagine les pressions et les intrigues qui assaillent le ministre de la Feuille –, s'exerce selon deux procédures liées à la qualité de la naissance. La première choisit les évêques dans le noyau d'une trentaine de familles qui se sont partagé les cathédrales tout au long du siècle, tels les Rohan qui monopolisent Strasbourg, les Choiseul, les Cicé. D'oncles en neveux, de parents à cousins, le népotisme épiscopal s'inscrit dans les logiques de la faveur et du fonctionnement de la cour. La seconde procédure met en valeur les enfants de petite noblesse qui font progressivement carrière à travers charges, canonicat, bénéfices. Les premiers ont tout cela en naissant, les seconds le gagnent au mérite et par le patronage des prélats influents, tels les grands aumôniers ou les archevêques d'Aix de la famille Boisgelin. Les stratégies familiales, la chance de chacun peuvent faire le reste, comme le montre la carrière d'un La Fare ou d'un Talleyrand-Périgord.

Ces évêques gentilshommes, souvent fiers de l'être, n'en sont pas moins pour l'essentiel des hommes capables et cultivés : promus à la quarantaine, rarement en dessous de trente ans et après une expérience déjà longue, ils ont en majorité fait de bonnes études. L'âge moyen en 1788 est de soixante ans ; le groupe actif a de quarante à cinquante ans. La formation intellectuelle et sacerdotale a été de longue durée, avec une prédominance du passage par Saint-Sulpice et la Sorbonne qu'évoquent les Mémoires de l'abbé Baston ou ceux de l'abbé Morellet. C'est, au total, un groupe cohérent où les maux traditionnels – la commende, la résidence non respectée, la confusion des pouvoirs ecclésiastiques et seigneuriaux – n'ont pas disparu, mais pèsent moins par une constante activité de contrôle. Les structures d'encadrement et de formation, séminaires, conférences ecclésiastiques, hiérarchie des contrôles par les vicaires généraux et par les curés doyens, visites pastorales assurées par le prélat ou par son représentant, montrent une capacité à la continuité que renforcent la présence et la stabilité : 37 évêques ont été transférés deux ou trois fois, une majorité reste en place de quinze à vingt ans, le tiers plus de vingt-cinq ans. Bref, le mérite gagné sur place peut se concilier avec la faveur, la ferveur avec la mondanité. Le train de vie, très varié mais partout exceptionnel et recherché, l'art de recevoir, la participation aux fastes locaux, à l'activité savante, rangent les prélats du côté des privilèges rassemblés – naissance, richesse, culture.

En même temps, ils prennent en charge l'administration à la fois spirituelle et temporelle des diocèses. Les prélats éclairés se muent en administrateurs et en groupes de pression socio-économiques. D'un côté, ils exigent de la monarchie le rétablissement de l'ordre ancien ; de l'autre, ils entendent les requêtes des Lumières et travaillent à transformer la société, en intervenant dans les affaires publiques et en affichant des préoccupations profanes. L'abbé Morellet dit ainsi de Loménie de Brienne, appelé à l'épiscopat, qu'il « ambitionnait un de ces évêchés auquel se trouvait réunie quelque administration comme dans les sièges du Languedoc et il voulut s'instruire de tout ce qui tenait au gouvernement». Dans les pays d'États, ils se trouvent de la sorte au premier rang des actifs, réformateurs parfois, encourageant les travaux publics, débattant de réformes fiscales et d'améliorations agricoles. Une bonne soixantaine ont ainsi exercé une politique de présence au monde, où se distinguent Dillon en Languedoc, Boisgelin à Aix, Barreau de Girac à Rennes et Marbeuf, évêque d'Autun, «élu des États de Bourgogne». Presque partout, ils s'intéressent aux activités économiques, à la charité inventive de l'utilitarisme des secours, à l'instruction qui, pour eux, vise à faire des chrétiens, mais qui, malgré eux, change le rapport des hommes au monde. Comme gestionnaires des biens d'Église, comme propriétaires, comme membres de l'assemblée du clergé et donc responsables des charges, les voilà interrogés par le changement : ils entrent dans les sociétés savantes, où l'on dénombre 58 prélats protecteurs et honoraires, 56 parmi les membres actifs ordinaires et une vingtaine associés aux travaux – soit 10 % d'un clergé académique qui a dépassé 1300 personnes.

La puissance de leur caractère sacré les engage en corps du côté de la tradition, mais leur culture et leurs prises de position les font participer aux remises en question. La vision d'un épiscopat divisé en deux camps n'est pas fausse, même si l'on peut aisément voir entre les deux des recoupements et des passages, des conversions et des abandons – songeons à La Fare et à son ami et concurrent Talleyrand. De 1781 à 1783, un pamphlet diffusé dans le monde ecclésiastique et bien au-delà, Lettres secrètes sur l'état de la religion et du clergé à Monsieur le Marquis de... – qu'on attribue à Maury ou à Boismont, en tout cas aux adversaires des prélats politiques, du triumvirat que forment Brienne, Marbeuf et Boisgelin –, montre en clair cette opposition : « La maladie d'être homme d'État a gâté les meilleures têtes ; les sollicitudes épiscopales sont teintées aujourd'hui d'une couleur politique ; il semble que les sources de l'évangile sont devenues étrangères à nos prélats... » Le triumvirat est d'un côté ; Lefranc de Pompignan, Christophe de Beaumont, Leclerc de Juigné, de l'autre. Les uns veulent entraîner l'Église dans le mouvement, les autres se méfient de la « ferveur économique» et souhaitent que l'on s'occupe «plus du salut des âmes ».

S'il y a conflit entre les deux traditions, celle des «administrateurs de province» et celle des « administrateurs de sacrements », l'avenir et le passé se rencontrent dans une même sollicitation à l'égard du roi. Le haut clergé a fortement diffusé le culte royal, il s'est engagé dans les intrigues de cour (c'est une nécessité du système de la monarchie administrative) ; certains, comme Rohan, Dillon ou Boisgelin, aspirent à la compétition politique, et certains y triomphent, tels Dubois, Fleury, Tencin, Bernis et, au crépuscule, Brienne. Ainsi, la principale caractéristique de l'épiscopat est peut-être d'avoir été incapable de choisir entre l'intransigeance du corps, la défense des privilèges et la politique utilitaire. C'est que, désormais, une même logique anime l'œuvre épiscopale dans la gestion séculière comme dans l'administration ecclésiastique : celle de l'utilité et du service monarchique. Dans cette perspective, comme l'a montré D. Julia, les avertissements solennels aux fidèles des assemblées du clergé en 1770 et 1775 sont significatifs : ils n'entendent pas discuter de la vérité de la religion face aux incrédules, mais offrir une exposition véridique des avantages que la religion chrétienne procure aux hommes, un « évangile aimable », un enseignement des choses utiles et propres à construire l'ordre public dans la société civile376.


Le recul des frontières d'exclusion

L'Église ne peut alors s'opposer à la montée progressive de la tolérance religieuse qu'appuie le pouvoir royal à l'égard des protestants et des juifs. Pour les protestants, le XVIIIe siècle est une période de clandestinité dans le régime imposé par la révocation de 1685, ses persécutions et ses ralliements sincères ou du bout des lèvres. La « religion prétendument réformée» bénéficie d'un calme relatif dans un état de menace permanente que permet le maintien de la législation d'exclusion, qui ne va tomber en désuétude qu'assez tardivement, vers 1770-1780. Jusque-là, les persécutions et les affaires troublent la vie des assemblées parpaillotes et provoquent des difficultés retentissantes. La persécution la plus banale est celle des clercs et des laïcs qui font du zèle ; elle entraîne de nombreux incidents locaux dans la France du Nord. Mais le pouvoir royal a périodiquement lancé des opérations plus vastes, en 1717, 1726, 1745, 1748 et 1756, là où les collectivités protestantes sont abondantes et actives, où les « prières au désert » entretiennent la ferveur, où les pasteurs venus de Genève risquent leur vie pour maintenir la foi du troupeau. Chaque phase est accompagnée de son cortège de répression, d'arrestations, d'exécutions, et chacune est de moins en moins acceptée par les réformés et par l'opinion éclairée.

Les protestants jouent de toutes leurs capacités à résister, principalement pour le maintien des structures familiales et de la piété individuelle. Ils s'adaptent aux circonstances et s'unissent par des liens congrégationalistes ; d'itinérants, les pasteurs deviennent sédentaires. La résistance passive a porté ses fruits : les réformés sont encore 2 % de la population, et les bastions traditionnels du Midi sont moins touchés par l'hémorragie que les régions du Nord. Du côté du public éclairé, on entend la voix des Lumières, l'appel à la tolérance, à l'action défensive contre l'oppression cléricale, l'éveil d'une opinion, l'appel à la réforme même du lien qui unit l'Église à l'État chargé de la politique intolérante. Voltaire a plaidé ici pour la nécessité d'une tolérance naturelle, humaine. L'affaire Calas, dont on a vu l'ambiguïté, a été son tremplin. Dans le Traité sur la tolérance, publié en 1763, il accuse la législation inique appliquée aux protestants : interdiction aux pasteurs d'exercer leur ministère sous peine de mort, interdiction de célébrer le culte sous peine de galère, perte de l'état civil, brimades de toutes sortes. Ses propositions ne vont pas jusqu'à exiger l'égalité des droits ; il demande la tolérance, mais sa requête modeste en 1763 était la seule concevable pour le régime qui unit alors l'Église et l'État :


« Nous savons que plusieurs chefs de famille, qui ont élevé de grandes fortunes dans les pays étrangers, sont prêts à retourner dans leur patrie; ils ne demandent que la protection de la loi naturelle, la validité de leur mariage, la certitude de l'état de leurs enfants, le droit d'hériter de leurs pères, la franchise de leurs personnes ; point de temples publics, point de droits aux charges municipales, aux dignités... Il ne s'agit plus de donner des privilèges immenses, de places de sûreté à une faction [ce que faisait l'édit de Nantes], mais de laisser vivre un peuple paisible, d'adoucir des édits, autrefois peut-être nécessaires, et qui ne le sont plus... »


La campagne va aboutir à l'édit de 1787, qui reconnaît non le pluralisme religieux, mais la première forme d'un mariage civil.

Ce procès de laïcisation de l'État n'a pas été ralenti par les protestations de l'épiscopat et des assemblées du clergé qui, jusqu'en 1770, réclament l'application de la législation répressive. L'intransigeance épiscopale se heurte à la montée de la tolérance administrative : la première engendre le fanatisme et la menace pour la sécurité civile ; pour la seconde, ce n'est plus à l'Église de statuer sur le sort des citoyens. Les deux logiques sont inconciliables, en dépit du serment du sacre et en raison de la complicité de fait qui s'instaure entre les réformés et la monarchie. La critique antiprotestante du clergé va alors se fonder sur des considérations politiques – la diversité des cultes est source de dissension –, mais dans ce déplacement se confirme l'anéantissement progressif du principe « Une foi, une loi, un roi ». Il est notamment visible dans l'évolution des attitudes du pouvoir et de l'opinion à l'égard des nations juives.

Il faut souligner ici la force du préjugé hostile enraciné dans la mémoire et les coutumes, véhiculé par l'attitude de l'Église et des dévots, conforté par la littérature de colportage où se diffusent l'image du « juif errant» et l'enseignement du mépris, en dépit du manque de visibilité de la communauté : 40000 personnes peut-être, mais dispersées entre l'Est (Alsace et Lorraine), le Sud-Ouest et le Sud-Est, et divisées par les origines et par les coutumes. Ce qui fait le juif, c'est le regard de ceux qui le vilipendent, tels Ménétra avant son arrivée à Carpentras – l'antijudaïsme des corps de métier est une tradition – ou Voltaire qui dénonce le fanatisme du peuple de la Bible. Les Lumières sont aussi partagées à l'égard du judaïsme que le reste des populations, parce que ni les unes ni les autres ne peuvent échapper à une vision réductrice et aux préjugés. C'est pourquoi les académies, par exemple à Metz, discutent de la régénération des juifs, donc de leur émancipation. A la fin de 1787, après l'édit accordant l'état civil aux protestants, Louis XVI charge Malesherbes d'étudier la situation des juifs du royaume. L'académie de Metz a servi de relais à un mouvement qui, de l'émancipation, conduit à l'assimilation : une autre brèche était prête à s'ouvrir dans la vieille relation de la monarchie, de l'Église, du sacré.

Dans la montée de la tolérance, prélude à la liberté religieuse, dans la fin des discriminations fondamentales, peuvent se lire à la fois l'aboutissement de l'évolution établissant l'État comme souveraineté d'unité civile et administrative pour la collectivité, et le recul d'un ordre encore légal mais désormais précaire. La dissociation met singulièrement en valeur, dans le registre du politique, l'éclatement de l'ancienne religion d'unité, religion organique du salut commun du roi et des peuples, dans les voies du seul salut individuel, du commerce singulier entre l'homme et Dieu. C'est cet éclatement que l'on retrouve dans le jansénisme, dans les partages et les conflits qu'il induit, dans la transformation de l'homme qu'il suppose.


LE JANSÉNISME ET LE DÉCLIN DU BIEN COMMUN

Plusieurs décennies de controverses et de contestations ont au XVIIe siècle conféré à la pensée spirituelle janséniste la force d'un courant d'opinion, forme d'expression d'une structure de la mentalité religieuse française. Le XVIIIe siècle en hérite et l'on a peine à comprendre l'ampleur du conflit qu'ont entraîné les ultimes vicissitudes de l'intervention pontificale (la bulle Vineam Domini est de 1705, la bulle Unigenitus de 1713) et de l'intervention royale pour mettre fin dans l'Église et dans le royaume à ce qui a fini par prendre la cohérence d'un « parti ». Il n'y a toutefois ni au XVIIe ni au XVIIIe siècle un jansénisme, mais plusieurs forces qui s'expriment à différents moments.


En tout cas, passé 1715, ce n'est plus le temps de l'apogée doctrinale ni des grandes heures et des grands noms – Arnauld, Pascal, Sacy, Racine, la mère Angélique –, quand l'épopée théologique des Messieurs de Port-Royal bouleversait la vie intellectuelle et religieuse. Le XVIIIe siècle hérite de tout cela comme d'un besoin essentiel animé par la légende, l'histoire, la mémoire transmise d'un mouvement commun, d'une clef collective propre à mettre en valeur des choix spirituels et temporels. On voit ici la transformation d'une méditation sur les thèses augustiniennes de la prédestination et du salut individuel, mobilisant une petite élite de clercs et de fidèles, en geste de contestation politique. Les obstinés qui se mettent en dehors des lois du royaume et de l'Église par conviction montrent comment se crée une nouvelle fissure dans les principes d'unité qui régissent le monde ancien. Une véritable force d'opposition à la royauté et à sa politique religieuse voit ainsi le jour, avec plus de puissance et d'écho qu'au temps des affrontements du Grand Siècle. Du jansénisme épiscopal du premier tiers du XVIIIe siècle au jansénisme des juristes des parlements, des curés et du peuple, l'accent et le ton se déplacent par rapport à des principes doctrinaux dont on ne doit pas douter qu'ils étaient perçus par tous comme essentiels ; c'est peut-être même l'un des traits majeurs du mouvement que de proposer une ecclésiologie différente et une pastorale de la conviction, plus démocratiques en un sens, en tout cas plus favorables à l'intervention des peuples chrétiens.


De l'histoire à l'action, le jansénisme épiscopal

En 1715, le jansénisme paraît définitivement condamné par l'action combinée de Louis XIV et du pape. La destruction de Port-Royal et la bulle Unigenitus semblent montrer que le roi et Clément XI ont simultanément atteint leur but : la restauration de l'unité et de la paix religieuse, grâce à l'unanimité des membres de l'épiscopat gallican avec le pontife romain. Pourchassé dans la personne de ses représentants et condamné dans sa doctrine par les deux puissances, le jansénisme ne donne pas l'impression de pouvoir survivre à cette crise ultime. Or, en fait, l'unanimité des évêques n'existe pas – huit ont osé demander des explications au Saint-Père – et le roi qui a fait enregistrer la bulle en 1714 est mort avant d'avoir pu imposer au parlement une déclaration ordonnant à tous les évêques de la publier et de la recevoir dans les termes de l'assemblée, et avant d'avoir pu déposer Mgr de Noailles, archevêque de Paris et opposant notoire. Aussi la réaction ne surprend-elle personne. Quels en sont les enjeux? Quelles en sont les démarches ?

En condamnant l'ouvrage de Pasquier Quesnel, Le Nouveau Testament en français avec des réflexions morales sur chaque verset pour en rendre la lecture et la méditation plus faciles à ceux qui commencent à s'y appliquer, la bulle veut à la fois mettre fin à une opposition théologique et réaffirmer les principes pédagogiques de la Réforme catholique. En extrayant de la réédition (1712) d'un ouvrage approuvé et vieux de quarante ans 101 propositions « hérétiques», les censeurs romains souhaitent présenter la synthèse des idées spirituelles et doctrinales condamnées sur la grâce, sur la prédestination, sur le rôle des œuvres et de la foi, sur la connaissance des Écritures, sur l'action de l'Église, sur sa morale, sur les pratiques sacramentelles. L'ampleur du débat vient du fait qu'en fabriquant une somme doctrinale unifiée, on mettait en valeur certains traits inacceptables pour l'Église – ainsi l'efficacité de la grâce exaltée par Quesnel au point d'anéantir la liberté personnelle, ainsi son gallicanisme hostile à l'infaillibilité à laquelle prétend Rome, ainsi son attachement au richérisme, c'est-à-dire au rôle des curés dans le gouvernement des diocèses, contraire à l'épiscopalisme triomphant –, mais en même temps on condamnait des propositions morales et sacramentelles admises par tous les augustiniens même non jansénistes. L'austérité et le rigorisme, le refus du monde pour un accomplissement de perfection, la conscience d'une élection, faisaient des milieux jansénistes un monde étrange dans la société des ordres aux formes de vie religieuse parfaitement définies. L'histoire et la mémoire du mouvement transforment rapidement ces principes en réserve, sinon en opposition déclarée à l'absolutisme triomphant.

La crise liée à la réception de la bulle prouve la réalité profonde de cette opposition à l'absolutisme politique et religieux, opposition où s'associent gallicanisme et jansénisme dans une réaction au succès conjoint du droit divin et de l'infaillibilisme ultramontain. Ainsi, le jansénisme révèle dans son ambiguïté l'enjeu qui se cache derrière la violence des crises. Il se situe à la croisée de deux mondes : il est de l'ordre ancien qui unit profondément nature et surnature, alors que, à long terme, la théorie des deux puissances autorise la séparation du temporel et du spirituel ; il introduit dans la société organique le droit de la conscience à s'opposer dans son autonomie, ainsi qu'un individualisme farouche dont l'exercice, pour trouver la vérité en Dieu, cherche dans l'homme ses propres critères, raison et nature principalement 377.

La crise des années 1715-1730 montre le résultat des efforts intellectuels et spirituels du siècle passé, qui ont rendu les questions de doctrine accessibles à des clercs mieux formés et à toute une élite laïque, noble et officière, mais qui s'élargit par la prédication des curés et la pastorale des oeuvres au monde de la boutique et de l'atelier. Port-Royal détruit, les jansénistes se concentrent dans Paris où les paroisses suspectes aux yeux du nonce Lercari, qui les étudie en 1739, rassemblent les reliques, les clercs et les fidèles ralliés à l'« hérésie». Saint-Jacques-du-Haut-Pas a le corps de Saint-Cyran, Saint-Étienne-du-Mont ceux de Pascal, de Racine et de Lemaistre de Sacy, Saint-Médard celui de Nicole. Ces centres jouent rapidement le rôle tenu par Port-Royal au XVIIe siècle. C'est que les jansénistes ne sont pas isolés, puisque, au-delà d'un ralliement doctrinal précis, ils baignent dans une composante gallicane qui ne peut admettre que le pape puisse décider seul des questions aussi importantes, et ils en appellent au concile, dont l'assemblée du clergé ne peut tenir lieu. Ces gallicans, proches de la robe parlementaire, sont nombreux dans le clergé inférieur, dans la bonne bourgeoisie et dans le peuple. Ils se montrent sensibles à l'effort intense de vulgarisation, voire de démocratisation du religieux qui est porté par le mouvement. La publicité des débats connaît un développement exceptionnel du fait de leur diffusion par les colporteurs, les libellistes et les libraires, par la propagande des agents dévoués à la cause de chacun des partis, par la circulation des brochures, des mandements et des lettres pastorales, par les consultations d'avocats, les avis de théologiens, les images, les gravures, les chansons : en 1714, on ne compte pas moins de 180 ouvrages consacrés à la bulle, et les publications jansénistes composent près de 60 % des œuvres condairinées et recherchées par la police. Les théologiens jansénistes vont opter pour une pédagogie de la vulgarisation en publiant les instruments de travail qui aideront à défendre la cause et les manuels de démonstration qui serviront à rallier les fidèles en prouvant l'orthodoxie de Quesnel et l'erreur factuelle de la condamnation romaine378.

Deux idées sont ici essentielles. En premier lieu, il s'agit de reconnaître une ecclésiologie qui accorde au clergé du second ordre le droit d'enseigner la vérité ; ainsi dans le livre du chanoine de Reims, Nicolas Le Gros, Du renversement des libertés de l'Église gallicane (1716). La liberté, c'est de redonner la parole aux curés, aux chanoines qui l'ont perdue au profit des évêques ; c'est aussi accepter l'autorité des Églises particulières contre le durcissement romain. En second lieu se dessine une théologie «figuriste» qui, voyant dans l'Ancien Testament la figure du Nouveau, confère l'autorité sur la croyance à ceux que désignent signes et symboles; la perpétuité de la foi appartient à une petite phalange de prêtres et de fidèles qui rendent témoignage de la vérité. « Le petit nombre est, par lui-même, à moins d'un miracle, le signe naturel et visible de la chaire », écrit le directeur du séminaire de Saint-Magloire dans Le Témoignage de la vérité, paru en 1714. C'est aller encore plus loin dans l'opposition aux évêques, et ce avec d'autant plus de force que ces idées se nourrissent d'une vision eschatologique de l'histoire et trouvent leur justification dans la lecture symbolique des Écritures : les persécutions désignent les élus dépositaires de la vérité ; la résistance est légitime, et prend ses modèles dans une reconstitution de la « primitive Église», qui joue un rôle polémique fondamental. Ainsi l'opposition s'identifie-t-elle à une tradition, mais ce qui en fait la force en fait aussi la faiblesse : si gallicans et jansénistes se rejoignent pour faire appel à un vaste public, ils se séparent quant à la capacité de compromis avec Rome – il en va de la vérité.

Dans un premier temps, avec le Régent qui nomme Noailles au Conseil de conscience, on espère la conciliation et l'apaisement. Paris peut chanter :


La grâce efficace a pris le dessus;


les enfants d'Ignace ne confessent plus;


ils sont chus dans la rivière,


laire lairelanla,


ils sont chus dans la rivière,


ah qu'ils sont bien là!



Mais l'appel des évêques au concile embrase l'opinion et donne une visibilité à la coalition gallicane. Le nombre des appelants croît : entre 1717 et 1728, ils sont 7 000 au maximum. C'est une minorité – 5 % du corps –, et sans doute aussi divisée que l'épiscopat lui-même. Le mouvement est géographiquement localisé : avec Paris, les diocèses refuges du Bassin parisien, Châlons, Tours et Auxerre, peu de chose dans le Midi en dépit d'évêques agissants comme Colbert à Montpellier ou Soanen. Enfin, le milieu clérical janséniste est nourri par les gradués des facultés et par le recrutement parmi les réguliers : 35 % des signatures, dont de nombreux bénédictins, génovéfains et oratoriens. Le mouvement janséniste qui soutient les évêques appelants est une élite réduite du clergé qui garde – de par son rôle intellectuel, ses liaisons, ses relations sociales dans la robe, la basoche et le peuple – un poids considérable, mais qui le perdra peu à peu du fait de la mise au pas des facultés de théologie – Sorbonne en tête dès 1729 –, du ralliement forcé au roi des ordres religieux, de la pression des évêques sur les curés et les chanoines, du vieillissement de tous.

L'action du pouvoir accompagne celle de l'épiscopat. Fleury est moins hostile aux jansénistes pour des raisons tant religieuses que politiques : le jansénisme crée le désordre, et le ministre veut la paix à l'intérieur comme à l'extérieur. Il s'attaque à lui moins par des mesures générales que par des pressions sur les individus. C'est ainsi qu'il isole Noailles par la défection de ses troupes, qu'il l'intimide par la condamnation de Soanen au concile d'Embrun, et qu'il obtient, l'âge aidant, sa reddition. Le « brigandage d'Embrun» qui donne à la cause son martyr en 1727, le renoncement de l'archevêque sonnent le glas du jansénisme épiscopal. La bulle est acceptée par l'épiscopat, toutes les forces vives du parti sont réprimées. La déclaration royale du 24 mars 1730 appuie l'action locale des évêques, puisque la constitution Unigenitus devient loi du royaume ; tout ecclésiastique récalcitrant se voit exclu, le parlement ne peut plus intervenir, l'épuration des diocèses refuges avance à grands pas. Le jansénisme, vers 1740, a perdu la bataille dans le clergé.

Mais la victoire conjointe du pouvoir royal et de l'épiscopat s'est faite dans la méconnaissance de l'emprise réelle des débats religieux dans les coeurs et les corps mêmes des fidèles. La rumeur les a amplifiés, l'attachement des populations à leur pasteur les a exacerbés, la persécution de l'élite cléricale conforte un plus grand nombre dans un ralliement émotionnel : Louis XV est le nouveau Néron, il a renoncé au bien commun dont se réclament les théologiens de la « primitive Église»379. Ainsi Pierre Barral dans ses Maximes sur le devoir des rois et son Manuel du souverain de 1754 :


« L'amour du peuple, le bien public, l'intérêt général de la société est donc la loi immuable et universelle des souverains. Cette loi est antérieure à tout contrat. Elle est fondée sur la nature même. »



Le souverain ne doit pas tomber dans le despotisme tyrannique pour mettre en ordre la discipline religieuse, car il contreviendrait alors au pacte qui fait de lui le père commun de la grande famille que Dieu lui a confiée pour la rendre heureuse. En même temps que le jansénisme dérape sur le plan politique, il puise encore toute sa force dans les idées de la politique économique chrétienne 380.


Jansénisme parlementaire, jansénisme populaire : la politique et les miracles

Fleury a vaincu le jansénisme épiscopal, mais le mouvement lancé reçoit l'appui jusqu'alors timide de la magistrature qu'a réveillée dans ses susceptibilités gallicanes la proclamation imposée de la bulle Unigenitus comme loi du royaume. Simultanément, un déplacement manifeste se produit à partir de la conjoncture miraculaire commencée en 1725 à Paris au faubourg Saint-Antoine et continuée au faubourg Saint-Marcel. Dans la capitale, Mgr de Vintimille a pris la place de Noailles : il est célèbre pour sa gourmandise et les malins le surnomment «Ventremille »; sur sa porte, on affiche un placard disant que Saint-Antoine (Mgr de Noailles) a été remplacé par son compagnon, le cochon de la légende. C'est un prélat aimable et modéré, mais il poursuit la politique de Fleury que son successeur à la gestion de la feuille des évêchés, Boyer, évêque de Mirepoix, conduit avec excès de zèle et moins de prudence après 1743. Le parlement, mené par le conseiller Pucelle, proteste contre l'enregistrement de l'édit du 24 mars 1730. On connaît la chanson :


Le cardinal Fleury avec sa séquelle


fit exiler de Paris l' bon abbé Pucelle,


le peuple se mit à crier,


les demoiselles à chanter :


rendez-nous Pucelle au gué,


rendez-nous Pucelle.



Voilà qui traduit la popularité de la robe, à qui l'opposition vaut recrudescence de mesures de rigueur, grêle de lettres de cachet, exil sur ses terres, sans que la situation évolue : la police des arrêts s'enlise face à la chicane des remontrances. En fait, depuis 1730, les jansénistes ont conscience de leur isolement et s'adressent à l'opinion. Les lettres de cachet entretiennent dans le parti une mentalité de martyre et de persécution, d'autant que la rigueur confère aux épurations des congrégations une publicité sans égale. Les incidents se sont multipliés à travers toutes les familles régulières, la robe et la cléricature. Si cette politique affaiblit le parti, elle le renforce aussi, car le noyau des fidèles perçoit dans les signes de persécution et dans les miracles la preuve de la faveur de Dieu pour la cause des appelants.

En 1727, des miracles ont lieu sur le tombeau d'un des leurs, Gérard Rousse, chanoine d'Avenay, dans le diocèse de Reims. La polémique éclate, opposant Languet de Gergy et Monseigneur Colbert ; ce dernier publie dans sa lettre du 5 février 1727 les Pensées de Pascal sur les miracles demeurées jusque-là inédites. En 1730, des miracles reprennent sur le tombeau du diacre Paris, au cimetière Saint-Médard. C'est un janséniste pur, retiré du monde de la robe dont il est issu, demeuré diacre, reconnu comme un saint pour le rigorisme de ses mœurs, pour sa charité «plus admirable qu'imitable », et vénéré par tous les pauvres comme par les clercs jansénistes. Dès ses obsèques, on parle de guérison miraculeuse : Noailles informe à ce sujet, et l'on vient prier dans le cimetière.

C'est à Paris un méchant quartier, excentrique, malfamé, un creux boueux et sombre où l'on s'enlise dès l'automne, un faubourg travailleur où l'on brasse la bière et où l'on teint les étoffes. Entre la rue Mouffetard et les collèges de la Montagne-Sainte-Geneviève circule une population ouvrière, cléricale, étudiante, bourgeoise. Quand les miracles se mettent à fleurir entre les tombes, les malades se précipitent, et les spectateurs les suivent. On débite en reliques le marronnier qui ombrage la terre du cimetière, on met le sol en sachet pour en faire des remèdes, on loue des chaises comme à l'opéra381. Très vite, le clergé s'émeut : le 13 août 1731, vingt-quatre curés du diocèse demandent la poursuite de l'enquête. C'est que, peu à peu, malades et infirmes affluent à Saint-Médard, attirant les pèlerins venus prier ou les libertins souhaitant se divertir aux spectacles des convulsions. La police observe le scandale, note les participants et les assistants. La propagande janséniste multiplie les Vies du bienheureux Pâris ; 30 colporteurs et marchands d'images pieuses sont embastillés. Les recueils de miracles étudiés par C. Maire et C. Mabillat382 montrent l'extension de la fièvre : le cimetière est devenu un théâtre scandaleux quand le roi et Fleury en décident la fermeture : « De par le roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu », placarde sur la porte une main anonyme, le 30 janvier 1732.

L'œuvre des convulsions se déplace et le public s'enferme dans des réunions particulières où l'extravagance – à nos yeux – s'accentue encore. Dans les galetas et les caves, les convulsions redoublent. Pour détendre les corps contractés, pour apaiser les souffrances par plus de souffrances encore, les malades inventent d'étranges machines à supplice, et exigent de leur entourage des «secours» de plus en plus violents : coups de bûche et de gourdin, épées qui percent le flanc, tenailles qui tirent la peau et la langue, aiguilles qui cousent les oreilles, charbons brûlants à avaler, potages d'excréments et d'urine, voilà en quoi consistent ces étonnants «secours» mi-supplices, mi-remèdes, qu'administrent des infirmiers-bourreaux, et qu'observent des voyeurs complaisants. Ainsi s'opère dans l'ombre une escalade démonstrative, qui culmine dans des simulacres de la crucifixion ; certains convulsionnaires s'en font une spécialité. Parmi eux, les femmes, nombreuses, poursuivent la démonstration de la « cause de Dieu» : tous figurent en effet le martyre pour la vérité ; les coups comme les arrestations prouvent l'élection et la justesse de la cause.

Si le phénomène s'enferme, et sous l'effet de la répression se désagrège en groupes sectaires qui survivront longtemps, il n'en a pas moins une portée considérable. L'ampleur sociale de l'événement est perçue comme une véritable menace par la royauté et par l'Église. Barbier parle de 5 000 personnes engagées dans toutes ces cabales en 1734, d'Argenson de 2 000 en 1750 ; la police embastille 300 personnes, 70 % de femmes (surtout des milieux populaires), 30 % de religieux, 40 % de nobles et de robins, 30 % de bourgeois et de gens du peuple parmi les hommes identifiés. La dissidence n'est pas aux marges, mais au coeur du tissu social urbain et institutionnel de la monarchie et de l'Église. Elle inquiète d'autant plus que la sociabilité convulsionnaire véhicule des idées égalitaires : «frères et sœurs » abandonnent les distinctions sociales et s'imaginent reconstituer la communauté de l'Église primitive, celle des élus contre les gentils. Le phénomène ne peut donc être marginalisé. Il révèle d'abord que, dans la clandestinité propice aux développements apocalyptiques, les fidèles ont su retrouver et utiliser les tendances profondes d'une dévotion janséniste qui masque sous l'austérité et l'abstraction métaphysique une croyance profonde au miracle – et c'est une succession de miracles, producteurs à chaque fois de reliques, qui a prouvé le soutien divin à la doctrine (celui de la Sainte-Épine, de 1656, en est le point de départ). La mort des saints de Port-Royal entraîne des élans émotionnels qui explicitent le besoin de signes, derrière les contraintes du repli sur les pratiques culturelles exigeantes.

Saint-Médard et les convulsions s'inscrivent dans le droit fil de cette exaltation que popularisent l'œuvre des secours, l'écrit, l'image : en 1743, Adrien Le Paige dénombre 358 « Christs sanglants» dans son entourage. C'est une gravure très répandue représentant le diacre Paris et son frère, le conseiller, au pied du crucifix miraculeusement ensanglanté. On saisit là l'explosion de tendances réprimées de la piété des peuples, qui demeure émotive, obsédée par la mort ; elles ne peuvent pas être comprises par les élites cléricales et les philosophes qui, médecins en tête, se sont penchés au chevet des convulsionnaires et ont pu lire le récit immédiat des miracles : ils sont conscients d'assister à une grande dernière, l'ultime scène où le politique et le religieux se mêlent et se dénouent dans le pouvoir de la parole des humbles. L'épisode traduit la blessure profonde infligée par la répression du jansénisme à tout un peuple privé de ses pasteurs. Les repères traditionnels se brouillent, la rage de convaincre l'emporte, le débat oppose les partisans comme Louis Carré de Montgeron, affirmant que le témoignage de la multitude ne peut être trompeur, et les adversaires qui dénoncent le délire et la folie. L'essentiel, sans doute, c'est que tant de gens humbles aient pu être mis en mouvement pour la défense de principes obscurs, condamnés par des propositions obscures, et qu'ils aient suivi ceux qui en appelaient au roi, aux évêques, au concile. Témoin la crise des « billets de confession » que déclenche en 1746 le nouvel archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, que l'on brocarde pour son intransigeance :


Dieu lui donna la bienfaisance;


le diable en fit un entêté;


il couvrit par la charité


les maux de son intolérance.



Il ordonne aux prêtres de refuser les sacrements à tous ceux qui ne présenteraient pas un « billet de confession» : le scandale est patent et le parlement convoque l'archevêque pour le juger. Comme Christophe de Beaumont invoque sa conscience, le duc de Richelieu lui réplique : « Votre conscience est une lanterne sourde qui n'éclaire que vous.» Le roi exile le parlement et l'archevêque. Dans l'affaire, deux tournants sont pris.

Le premier montre une fois de plus la rupture de l'union des deux puissances. Alors que le clergé attend une répression de la désobéissance à la bulle, le roi n'est prêt qu'à lui accorder des promesses et tolère les actions parlementaires ouvertes par l'«appel comme d'abus ». On en perçoit l'enjeu dans la grande crise de 1761-1764 : quand les parlements lancent l'attaque contre la Compagnie de Jésus, le débat se mue immédiatement, définitivement, en débat politique. Le roi intervient de son chef ou laisse faire ; ainsi, l'examen des constitutions jésuites peut préluder à celui des immunités de l'Église. C'est pourquoi celle-ci publie en 1765 une déclaration flamboyante sur les droits de la puissance spirituelle, qui condamne les œuvres de Rousseau et l'Encyclopédie, et qui réaffirme l'infaillibilité de l'Église tant sur les mœurs que sur les principes. Le roi applaudit à son zèle, mais sans souscrire à son appel. Coupé de l'Église, il s'expose, après avoir soumis le champ interne des consciences, à ce que se retourne contre lui et ses actions le règne de la critique.

Ce risque est d'autant plus réel que le mouvement janséniste a prouvé la force de la diffusion clandestine des idées, et c'est là notre second tournant. En interdisant les ouvrages évoquant la bulle Unigenitus, le pouvoir royal a rejeté toute une partie de la pensée janséniste dans des réseaux idéologiques souterrains, organiquement constitués, perceptibles aux seuls initiés à travers codes secrets et noms de guerre, et c'est par ces voies cachées qu'elle s'est nourrie d'échanges entre des milieux géographiques ou sociologiques divers. L'histoire des Nouvelles ecclésiastiques, toujours poursuivies de 1728 à 1789 mais jamais saisies, illustre bien ce succès d'une propagande restée impunie. Celle du jansénisme en Lorraine383 montre comment fonctionne la chaîne des relations entre Paris, la province et les Provinces-Unies, les grandes abbayes et les modestes couvents, les châteaux et les hôtels robins. Le jansénisme y trouve une part de son enrichissement, en même temps qu'il cède à la compromission politique et temporelle. Presse et réseaux ont par leur impact contribué à façonner l'opinion critique et à répandre l'opposition au despotisme exercé sur les consciences, ainsi qu'un anticléricalisme certain. A une époque où la modération pontificale, le changement dans le recrutement des évêques, la montée des Lumières laïcisantes font reculer le jansénisme hors des premiers rangs, il se survit à la fois dans le mouvement sectaire et dans les préoccupations richéristes, qui se sont multipliées dans le bas clergé et que fixent le Code des curés de Maultrot et les travaux des canonistes laïques gallicans. Les droits canoniques du bas clergé et du peuple imprègnent désormais le monde des idées, voire des pratiques384.


LUMIÈRES ET CATHOLICISME : RELIGION ET SOCIÉTÉ

Dans les relations de l'Église et du roi, un troisième pouvoir s'est fait entendre, celui des Lumières. La critique des préjugés est une de leur ambition, expression d'une volonté d'examen libre et sans entrave : « Le mot "préjugé" est le corrélat polémique sans ambiguïté du mot " liberté "encore trop chargé de sens », disait Léo Strauss ; il signifie un jugement non fondé et se trouve ainsi au premier rang de la remise en question de la religion et de son autorité. La radicalité particulière de laufklârung consiste donc à s'affronter à l'Écriture sainte et à son interprétation dogmatique par les Églises : la tradition écrite ne peut plus avoir valeur absolue, sa vérité dépend de la crédibilité que peut lui apporter désormais la raison ; la théologie et, comme on l'a vu, l'histoire absorbent ce mot d'ordre au travail dans les idées et les pratiques dès le XVIIe siècle. Au XVIIIe, cette raison est même directement associée au pouvoir d'organiser les pratiques ; elle trie les attitudes, dissociant les opinions, les idéologies, les superstitions et les préjugés du domaine de la rationalité et de l'efficacité. L'expression religieuse tient une place majeure dans ce secteur que la société et le pouvoir tentent de faire rentrer dans son ordre à la fois comme objet de la politique et de savoir, au nom de l'utilité, du pouvoir de gérer et de produire. C'est ainsi que s'élaborent de nouveaux partages culturels, à partir de la civilisation urbaine, à partir des nouvelles autorités savantes, qui se distinguent d'un peuple sauvage et superstitieux, voire d'un clergé lui-même superstitieux et fanatique385.

Mais la question n'est pas résolue simplement par ce constat, car il reste à comprendre pourquoi la critique des préjugés n'a pas été partout portée au même paroxysme, jusqu'aux conséquences extrêmes de la libre pensée, de l'athéisme, comme ce fut le cas dans les milieux intellectuels français, à moindre titre outre-Manche, et moins encore dans la sage Allemagne qui a reconnu les « préjugés vrais» de la religion chrétienne et développé une autre philosophie de l'histoire à partir des mêmes prémisses intellectuelles. On peut la retrouver dans certains éléments de la pensée préromantique, où se lisent un point de départ critique commun et un point d'arrivée différent parce que placé sous le signe de la « réhabilitation de l'ancien en tant qu'ancien », la simplicité de la vie paysanne, le retour à la nature, la hiérarchie de la société selon le rang, l'association chrétienne des États, le Moyen Âge. On peut donc se demander pourquoi, d'une certaine manière, la France et ses clercs n'ont pas eu le même engagement et sont restés dans la topologie du conflit, contaminés par la règle selon laquelle « toutes les religions contiennent des principes utiles aux sociétés », que Montesquieu énonçait dans la 86e des Lettres persanes. Ce processus spécifique peut être saisi sur trois plans : celui qui rassemble les rapports de la critique et de la religion, celui qui montre la force même du nouveau modèle clérical, celui enfin de l'échec apologétique386.


Raison et religion : les équivoques de l'utilité

Si la raison raisonnante remet en cause les croyances et les institutions religieuses, elle n'intervient pas de la même façon à tous les niveaux de la culture religieuse. La construction théologique dominée par la scolastique est frappée de plein fouet en France ; ailleurs, elle résiste mieux. Pour mesurer l'instauration de cette nouvelle relation, nous retiendrons trois thèmes : l'application de la raison critique, la tentative pour définir une religion raisonnable, enfin le refus sur les marges qui entretient fortement le conflit et l'écart.

Les philosophes, héritiers du «libertinage érudit», lecteurs de Bayle, ne font plus la distinction traditionnelle entre les « superstitions» – caractéristiques des fausses religions et preuves de l'exclusion par le particularisme générateur de division (la Réformation catholique est un universalisme) – et les « mystères» des religions révélées. Au départ, il n'y a aucune opposition manifeste entre la croyance et la critique : ce sont des croyants, des chrétiens fidèles, des prêtres scrupuleux qui fourbissent les armes des rationaux douteurs, tel l'abbé Thiers, l'illustre pourfendeur des croyances paganisantes et auteur du Traité des superstitions. « L'épuration au nom de la raison des données du savoir trouve son écho dans la volonté de débarrasser la foi, par le recours aux textes, aux dogmes, à la raison elle-même, des superstitions qui la défigurent387. » Il s'agit, pour la foi comme pour la science, de démonter les mécanismes de l'erreur, ce qui fait du relativisme un topos de l'analyse critique, et permet le doute : « Dieu mourir du dernier supplice? idée digne du Punch! » s'exclamera Voltaire. Ce scepticisme s'incarne dans des personnages naïfs et perspicaces : les Persans de Montesquieu, l'Ingénu de Voltaire, le Jacques de Diderot. Ils sont en quête de leur vérité, émancipés des croyances ordinaires, persuadés de la vanité de discuter de l'inconnaissable. La critique tire alors toute sa force de la politique religieuse elle-même, des conflits de religion, de la querelle janséniste-jésuite, de la Révocation, des persécutions, et d'une réelle surchauffe de la pensée théologique après un siècle de réformation triomphaliste et acculturante. Les Lumières dans leur ensemble promeuvent condamnation de l'intolérance, rejet du mystère, et séparent spiritualité et éthique religieuse. Dans l'Essai sur les mœurs, Voltaire peut dire :


«Le sang a coulé dans les campagnes sur les échafauds pour des arguments de théologie, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, pendant cinq cents années, presque sans interruption ; et ce fléau n'a duré si longtemps que parce qu'on a toujours négligé la morale pour le dogme... »



Philosophes et chrétiens se retrouvent sur le terrain de la « formalité des pratiques» d'utilité sociale. L'éthique des Lumières s'enracine dans un partage ancien qui dissocie les gestes de la société civile et politique de la vie religieuse, lié qu'il est à la culture de l'État, à la culture de l'utilitaire. Sur le terrain perdu d'un christianisme métamorphosé en morale peuvent s'élaborer une multitude d'expériences, du rapport au sacré, de l'accommodement à la négation, toutes plus ou moins gagnées par le « désenchantement du monde».

Et d'abord les déismes, qui puisent leur force dans un antichristianisme opposant au sacré l'ordre de la nature et de la vie. Le terme « déisme» n'a jamais reçu de définition précise, mais, avec des interprétations variables, il recouvre un fonds commun : il peut y avoir une religion accessible, raisonnable ; au christianisme de l'histoire, le déisme oppose la religion de l'espace et l'universalité du « commun humain» des croyances ; il postule aussi la possibilité d'une religion naturelle, débarrassée des mystères et des rites, désacralisée, où la divinité se confond avec les lois de la nature. Ces attitudes, qu'ont très tôt développées les déistes anglais maîtres de Voltaire, Toland, Collins, Tindal, font passer les relations sociales avant la spiritualité et affirment le droit des laïcs à discuter des matières de foi; elles modifient donc les frontières de l'autorité politique et religieuse. Dieu s'efface, Dieu recule, son éloignement entraîne celui des rites et des Églises. Pour Voltaire, Dieu, éternel géomètre, est la base de la communion humanitaire, et le déisme une religiosité d'éthique collective. Comme l'a montré R. Pomeau, il débouche sur un « théisme », réforme religieuse avortée, mais aussi recherche lucide, pour que le religieux ne sorte pas de la vie, n'abandonne pas la société des hommes. C'est une promesse publique qui a trouvé son écho partout, et plus particulièrement dans la tentative maçonnique. Le christianisme y est réduit à l'essentiel : c'est un ciment social, moins pour un salut que pour une reconnaissance nécessaire d'une explication du monde conciliante, respectueuse des croyances établies et des recherches ésotériques aventureuses. L'insistance maçonnique sur la fraternisation et sur la moralisation, son enseignement universaliste s'ac,commodent du conformisme religieux général.

Rien de plus éloigné de l'univers des théistes que la remise en cause fondamentale des athées et des matérialistes. On laissera de côté Spinoza, qui a donné des idées à tous et flamboyé dans la clandestinité et la divergence d'interprétation. P. Vernières388 l'a admirablement démontré : c'est une étape initiatrice par son panthéisme qui identifie Dieu à la nature et fait l'économie de la révélation et de la création. Condamné par l'Église, lu en secret, il a pu alimenter la force sociale de l'incroyance. Les matérialistes s'en réclament, et prouvent en cela qu'ils sont moins grossiers qu'on a bien voulu le dire. Entre déisme et athéisme, qui épouvantent tous deux les clercs, il y a une liaison qui passe par le refus du mal, argument négatif justifiant la religion, et par la nécessité du créateur auquel on substitue les lois de la matière. Rien d'original ici qu'on ne puisse lire bien avant, mais dans le passage de l'athéisme au matérialisme, l'apparition d'une nouvelle conception de l'homme, produit de l'éducation et de la société, l'exaltation de la morale du génie humain, laissent des traces profondes. Le matérialisme moderne y trouve ses racines, puisque d'Holbach, Helvétius, La Mettrie, Diderot promeuvent l'autonomie de l'activité humaine. L'homme qui peut se modeler lui-même peut dominer la nature.

Le rationalisme des Lumières provoque ici toutes les forces anciennes ; l'on ne peut se tirer du problème que par la boutade (le matérialisme du gros baron d'Holbach) ou par le silence (les explications audacieuses n'auraient eu guère d'échos). On sait le peu de diffusion des ouvrages majeurs de la philosophie, et le problème se retrouvera dans l'analyse des transformations profondes de la société, mais il est ici question de la nécessaire relation qu'entretient la raison des Lumières avec son contraire. L'éthique politique l'emporte et suppose des accommodements avec le siècle que dénonce l'Église, qui a ses propres lois et ses exigences. Dans son fonctionnement social, elle a mobilisé sa défense sur la frontière du sacré que symbolisent le prêtre et son isolement dans la différence, et elle a tenté durant tout le siècle de faire entendre son propre langage, celui de la tradition, mais dans une confrontation avec l'adversaire, c'est-à-dire dans le combat au-delà de ses frontières389. Dans l'un et l'autre cas règnent la clôture du langage religieux, le formalisme des pratiques et de la controverse qui séparent le paysage de la foi entre éthique et apologétique, religion, croyance et spiritualité. La crise de sensibilité des années 1760-1790 met alors au jour la permanence prélogique de forces irrationnelles, refoulée tout autant par la raison des clercs que par celle des philosophes. Rousseau, qu'interroge l'Église, démontre à celle-ci sa part d'incroyance : c'est un révélateur des consciences, l'emblème du discours de vérité.


Le bon prêtre au XVIIIe : théologie et institution

D. Julia montre comment les représentations théologiques agissent sur les institutions historiques et, à l'inverse, comment la situation culturelle et politique des clercs modifie la culture théologique. La question prend sens parce que, depuis le XVIIe siècle, la réformation de l'Église repose sur celle des pasteurs, de l'épiscopat aux curés et des curés à tous les clercs, et que désormais ceux-ci sont définis par l'exclusion390. Trois signes de leur caractère sacré marquent cette séparation des activités profanes : l'habit (la soutane et l'habit noir rigoureux prouvent le souci des apparences), les mœurs (le refus des comportements de tous, la crainte du scandale), le célibat. Ces exigences renvoient à un modèle qui traduit la fonction de la théologie dans la société et les attentes de celle-ci. Dans ce dialogue apparaît la confrontation de deux représentations : celle du « bon prêtre », animé par un idéal de perfection spirituelle, d'exigences religieuses et d'action dans le monde ; celle d'un agent de l'Église, intégré par sa condition et sa culture dans la société des notables et assurant un service public d'utilité sociale.

Le mouvement de réformation qui associe la politique chrétienne et l'action de l'État a progressivement imposé une théologie sacramentaire qui met l'accent sur le caractère sacrificiel du sacerdoce, sur la reconnaissance des hiérarchies, et qui, face à une société de plus en plus civile, définit l'Église comme monde clérical séparé. C'est le prêtre qui établit les frontières du profane et du sacré, et ce sont ses vertus, ses exemples qui forment les modèles de sainteté proposés aux fidèles. Dans le recrutement, la transformation n'a jamais été immédiate et la théorie bute sur diverses réalités temporelles. Ainsi, le système bénéficial et le principe beneficium propter officium constituent encore dans la société du XVIIIe siècle les fondements d'une carrière, avec ses critères de sélection (par exemple l'expectative des gradués) et de mutation (la resignatio ad favorem, la permutation), qui freinent l'action de l'épiscopat et les effets réformateurs. On peut en mesurer l'impact dans les différences régionales qui caractérisent le recrutement et la densité des clercs : par exemple, la Bretagne, où se maintient le prolétariat des prêtres habitués, ou le Rouergue, qui abrite des fraternités presbytériales vivantes, diffèrent profondément des diocèses réformés où l'on trouve un clergé purement ministériel de doyens, de curés et de vicaires qui s'imposent fortement au monde des fabriques. Les manuels qui rappellent la norme, tel celui de F. H. Sevoy, Les Devoirs ecclésiastiques (1763), montrent que dans la définition des exigences on peut lire la nécessité d'un changement à atteindre, mais pas toujours les résultats obtenus. De là même manière, la formation donnée par les séminaires présente dans le temps et dans l'espace bien des variétés. Ce n'est que peu à peu, et partout, qu'on voit prévaloir la valeur d'études longues et le renforcement de la discipline des mœurs391.

Le sérieux accordé aux lettres fait du prêtre le détenteur d'un savoir. Il est de plus en plus sélectionné par son bagage intellectuel et, s'il y a encore loin de l'enseignement reçu dans un séminaire modeste – à Manosque de Provence ou à Gimont dans le diocèse d'Auch – à celui qu'on dispense à Paris, à Saint-Sulpice ou à Saint-Magloire, la formation s'est homogénéisée. Elle transmet une lecture des Écritures en vue de l'édification spirituelle et morale, pratique pour le prêche ; elle laisse entièrement de côté la critique historique que manient les érudits et les philosophes. Elle livre une vulgate gallicane, rigoriste, mais de plus en plus antijanséniste, reflet de la prédominance de la théologie morale sur tout le reste. Les exigences accrues du ministère sont l'horizon des bons prêtres, qui prolongent leurs études dans les « conférences ecclésiastiques où se renforce la conscience du groupe dans la sociabilité : relisez les Mémoires de Bernard. Le prêtre est devenu un lecteur actif, mais uniquement ou majoritairement – sauf en ville – un lecteur professionnel : 80 % de livres religieux dans les bibliothèques urbaines de l'Ouest. Sélectionnés par la théologie pratique, conditionnés par l'isolement, les prêtres vivent dans un ghetto culturel dont sont proscrites les matières profanes, réservées aux savants de l'ordre, ou a contrario aux abbés de cour et d'alcôve, qui sont si peu ecclésiastiques, fréquents à Paris, plus rares ailleurs. Ils produisent et s'enferment dans un discours uniforme qui fait d'eux des fonctionnaires au service d'une idéologie religieuse, un pied dans l'État, un autre dans l'Église. C'est dire qu'ils encaissent sans repères les contrecoups de tous les conflits, et leur solitude culturelle entraîne d'autres effets de séparation.

Voués à l'administration et au silence en matière de foi, ils se retrouvent dans le groupe des notables qui animent le changement par la transformation des mœurs. Ils appliquent les mandements contre les fêtes, proscrivent les pratiques « indécentes », « superstitieuses». Les visites pastorales témoignent alors dans un double sens : le prêtre ne donne pas occasion de plainte aux fidèles, parce qu'il est retranché, différent ; et en même temps, zélé, il assure dans la communauté de multiples fonctions d'intermédiaire – relais des notables et des seigneurs, pédagogue, auxiliaire de la police sanitaire, arbitre des conflits mineurs (on l'a vu en Languedoc). Mais, en plaçant le geste religieux sur le terrain de la pratique, prêtres et évêques assimilent visibilité officielle, uniformité de doctrine et de mœurs, et expérience chrétienne. Ainsi voit-on le curé s'inscrire dans une professionnalisation, voire une carrière : l'assemblée du clergé de 1775 en discute, confrontant mérite et faveur. Enfin, ce n'est pas par hasard si les idées richéristes tentent à nouveau les clercs : la théorie masque une revendication politique égalitaire et elle postule une laïcisation renforcée de leur rôle. Est-il alors besoin de rappeler que, pour Voltaire, Turgot, Rousseau, le bon curé est aussi une nécessité sociale? L'«insurrection des curés» enregistre les conflits inscrits dans la lutte janséniste, l'autorité spirituelle d'autant plus forte que le bon prêtre n'essaie pas d'empiéter sur les affaires temporelles des paroissiens, car là se brise l'unanimité, et peut-être la porosité du ghetto aux leçons des Lumières. Il n'est pas sans signification de noter que Jean Meslier, curé d'Értrepagny, dans les Ardennes, est sorti d'un des meilleurs séminaires et qu'il a choisi de se taire toute sa vie pour laisser après sa mort une virulente profession de foi athée. Le retrait du clergé, la paralysie qu'engendre la difficulté d'introduire dans le discours religieux gelé la révolution intellectuelle des Lumières, entraînent le silence et la violence clandestine392.


PÉDAGOGIE DE L'ÉGLISE : LIMITES DE L'APOLOGÉTIQUE

Dieu propose, l'homme entend. Les leçons de l'Église transmises par les œuvres des théologiens, par la prédication, imposent des contraintes à l'action du changement. Dans l'Église se joue un double combat. Contre elle-même : on peut en voir le symbole dans le conflit avec les tenants de l'augustinisme rigoriste, et pas seulement les jansénistes. Contre le monde : la lutte contre la philosophie en est l'emblème. On sait désormais tout le poids qui pèse sur la société du fait même de la pastorale rigoriste, dont le rejet a constitué une cause essentielle de la laïcisation de l'Occident393. Ainsi l'abbé Bergier, Franc-Comtois, exilé à Versailles où il catéchise la famille royale, témoigne dans sa correspondance avec Joseph Trouillet, curé d'Ornans, qu'au cœur même de l'Église la doctrine peut être contestée et le primat de l'augustinisme remis en cause. On y voit aussi, par la réaction affolée de Trouillet, la solitude où se trouve enfermé l'apologiste de bonne fo