Book: Nationalisme, Antis



Nationalisme, Antis


ISBN 978-2-7578-4305-5

© Éditions du Seuil, février 1982, pour les chapitres extraits d’Édouard Drumont et Cie, mars 1992, mai 2004 et mai 2014 pour les autres chapitres et la composition du livre.


Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.



Présentation

Trois thèmes principaux font l’objet de ce livre, qui pourrait aussi s’intituler : le Moi national et ses maladies. D’abord, le nationalisme – ou plutôt les nationalismes, car le mot peut recevoir plusieurs définitions. Nous avons insisté sur les deux types que la France a connus : le nationalisme ouvert, issu de la philosophie optimiste des Lumières et des souvenirs de la Révolution (celui de Michelet, mais aussi celui du général de Gaulle), et le nationalisme fermé, fondé sur une vision pessimiste de l’évolution historique, l’idée prévalente de la décadence et l’obsession de protéger, fortifier, immuniser l’identité collective contre tous les agents de corruption, vrais ou supposés, la menaçant.

Ensuite, nous avons voulu approfondir l’examen de ce nationalisme fermé à travers l’ordre imaginaire qu’il s’est construit. La politique est moins faite de rationalité que de mythes et de mythologies. Quels partis pourraient prétendre y échapper ? Le mythe suprême ne serait-il pas l’illusion du rationalisme politique ? Cependant, la démonologie et le délire de l’extrême droite ont dépassé les fictions ordinaires : l’antisémitisme en est la frénésie permanente. Sur ce thème, nous avons repris les études qui composaient notre Édouard Drumont et Cie, publié au Seuil en 1982, en les complétant de nouvelles approches.

Enfin, il nous a paru nécessaire de traiter de deux autres catégories de notre histoire politique : le bonapartisme et le fascisme, qui ont partie liée, elles aussi, avec le nationalisme, et sur lesquelles une historiographie récente est revenue.

Ces trois thèmes sont illustrés, dans une dernière section, par des cas particuliers – hommes politiques et écrivains – qui ont marqué d’une manière ou d’une autre l’histoire du nationalisme français, dans ses variations et ses contradictions.



I


Du nationalisme français



1

Nationalisme ouvert et nationalisme fermé1

Au lendemain des élections législatives de 1902, qui ont été remportées par le Bloc des gauches, Charles Péguy écrit, dans les Cahiers de la Quinzaine :

« Les élections ont prouvé que la poussée nationaliste est beaucoup plus compacte, beaucoup plus dense, beaucoup plus serrée, beaucoup plus carrée qu’on ne s’y attendait. Les querelles individuelles des principaux antisémites et des principaux nationalistes ne peuvent nous masquer le danger antisémite et nationaliste. Au contraire, si les partis nationalistes, aussi mal conduits par des chefs rivaux, ont obtenu pourtant les résultats que nous connaissons, qui ne voit qu’il faut que ces partis aient à leur service des passions compactes dans des masses compactes. On ne fabrique pas par stratagème, artifice, des mouvements aussi étendus, aussi profonds, aussi durables2. »

Ce mot : nationaliste, que l’on trouve sous la plume d’un écrivain qualifié lui-même, une dizaine d’années plus tard, de « nationaliste », est d’usage récent. Les dictionnaires donnent l’année 1798 comme date de son apparition, mais tout au long du XIXe siècle, il n’est qu’un mot savant et oublié, que Littré ignore dans son grand dictionnaire élaboré sous le Second Empire. C’est dans les dix dernières années du siècle que cet adjectif – et le substantif qui lui est lié – va servir à désigner une tendance politique que l’on classe nettement à droite, et même à l’extrême droite. Son introduction semble être redevable à un article de Maurice Barrès, dans Le Figaro, en 18923.

Au demeurant, dans notre langage, les mots « nationalisme » et « nationaliste » sont ambivalents. Le même terme, en effet, sert à caractériser deux mouvements historiques, tantôt successifs, tantôt simultanés. D’abord, le nationalisme des peuples qui aspirent à la création d’un État-nation souverain – c’est ce qu’on appelle aussi parfois le mouvement nationalitaire, dont l’aboutissement en Europe a correspondu aux traités qui concluent la Première Guerre mondiale et achèvent la destruction des grands empires ; au XXe siècle, ce mouvement nationalitaire, qu’on appellera désormais nationaliste, est principalement le fait des peuples colonisés : l’accès à l’indépendance des États du « tiers monde » en a été le résultat. Cependant, le même mot nationalisme est pratiqué, depuis l’affaire Dreyfus surtout, pour étiqueter les diverses doctrines qui, dans un État constitué, subordonnent tout aux intérêts exclusifs de la nation, de l’État-nation, à sa force, à sa puissance, à sa grandeur.

En principe, la France n’a pu connaître que ce nationalisme du second type, puisque, depuis longtemps, son unité et sa souveraineté étaient acquises. Mais la réalité n’est pas si simple, car le mouvement nationalitaire qui brasse et reconstruit l’Europe tout au long du XXe siècle, on peut dire que la France, que la Révolution française, y ont – directement ou indirectement – contribué. L’idée nationale s’est, à la fin du XVIIIe siècle, confondue avec la poussée démocratique. Le « Vive la nation ! » des soldats de Valmy, au moment où l’on allait fonder la première République, en septembre 1792, ce cri-là signifiait non seulement un élan patriotique repoussant les armées étrangères ; il affirmait aussi la liberté et l’égalité du peuple souverain. À l’Europe des dynasties, il opposait l’Europe des nations ; à l’Europe des monarques, l’Europe des citoyens.

Ainsi, avant la lettre, la France a connu un nationalisme, un nationalisme de gauche, républicain, fondé sur la souveraineté populaire, et appelant les nations asservies à se délivrer de leurs chaînes. Ce nationalisme a sa propre histoire. Mais, entre ce nationalisme des « patriotes » et le nationalisme des « nationalistes » (ceux qui assumèrent le mot, Barrès, Déroulède, Maurras, et tant d’autres), il serait erroné d’imaginer une cloison étanche qui les isolerait l’un de l’autre. Entre ces deux mouvements, on observe des passages, des convergences, voire des compromis.


Le nationalisme républicain

Tout commence avec la Révolution française. Celle-ci proclamait, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément » (art. 3). Ainsi parlant, la Constituante déplaçait la source de la légitimité, du souverain héréditaire au peuple français dans son ensemble : la monarchie d’Ancien Régime, en attendant la monarchie tout court, était abolie. La loi devait être l’expression de « la volonté générale ». En bonne logique, cette souveraineté nationale impliquait l’idée d’indépendance nationale. Qu’était-ce qu’une nation ? Non pas le rassemblement hasardeux de populations sous le sceptre d’une dynastie qui, au gré des guerres et des stratégies matrimoniales, en variait la dimension et la composition. La Nation était elle-même le résultat d’une volonté générale. Ainsi, la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, posait le principe d’une cohésion volontaire des Français dans une communauté nationale – y compris de ceux qui, selon la loi ancienne, dépendaient de souverains étrangers : le pape, pour les Avignonnais (le comtat Venaissin fut rattaché à la France en 1791) ; les princes possessionnés d’Allemagne, pour les Alsaciens. Face à l’Europe dynastique, protestant contre ces principes nationaux, Merlin de Douai répliquait, le 28 octobre 1790, à l’Assemblée nationale :

« Aujourd’hui que les rois sont généralement reconnus pour n’être que les délégués et les mandataires des nations dont ils avaient jusqu’à présent passé pour les propriétaires et les maîtres, qu’importent au peuple d’Alsace, qu’importent au peuple français les conventions qui, dans les temps du despotisme, ont eu pour objet d’unir le premier au second ? Le peuple alsacien s’est uni au peuple français, parce qu’il l’a voulu4. »

En germe, cette volonté-là annonçait le bouleversement de la carte politique de l’Europe : la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est l’idée révolutionnaire qui va redessiner toutes les frontières. Le mouvement nationalitaire, qui va se répandre et embraser le continent en 1848, a d’abord confondu le principe des nationalités et le principe démocratique. Le nationalisme de la France républicaine avait vocation universelle : « Le Dieu des nations a parlé par la France », s’exclame Michelet.

La nation ? Les constituants lui donnaient encore une définition abstraite, juridique. Mais les poètes et les historiens, dont Michelet a été sans doute le plus marquant, ont, tout au long du XIXe siècle, enrichi d’un contenu affectif le principe de nation française, transfiguré son histoire en destin, et pourvu le culte patriotique d’une mythologie : celle d’un peuple élu.

Nul mieux que Michelet n’a réussi à conjuguer l’amour de la France, l’amour charnel de la terre française, l’amour spirituel d’une « âme » française, avec l’amour universel de l’humanité :

« Cette nation, écrit-il dans Le Peuple, a deux choses très fortes que je ne vois chez nulle autre. Elle a à la fois le principe et la légende, l’idée plus large et plus humaine, et en même temps la tradition plus suivie.

 » Cette tradition, c’est celle qui fait de l’histoire de France celle de l’humanité. En elle se perpétue, sous forme diverse, l’idéal moral du monde […], le saint de la France, quel qu’il soit, est celui de toutes les nations, il est adopté, béni et pleuré du genre humain. »

Matrice de la révolution universelle, « fraternité vivante », la France est une « religion ». Les autres nations ont leur légende, elles aussi, mais ce ne sont que des « légendes spéciales », au lieu que « la légende nationale de France est une traînée de lumière immense, non interrompue, véritable voie lactée sur laquelle le monde eut toujours les yeux5 ».

Le nationalisme républicain, dès les origines, déclarait la paix au monde, mais se tenait prêt à affronter les tyrans, les armes à la main. L’amour révolutionnaire du genre humain ne se confondait nullement avec le pacifisme : la patrie en danger, la levée en masse, les soldats de l’An II (chantés par Victor Hugo), les paroles mêmes de La Marseillaise, autant de souvenirs et de mots martiaux qui s’attachent à la mémoire révolutionnaire, et qui se nourrissent aussi bien de l’imagination populaire que des doctrines de la gauche française6.

La Commune de Paris, qui se dresse en mars 1871 contre le gouvernement des « ruraux », a été largement due à la frustration patriotique éprouvée par les républicains et les révolutionnaires de la capitale, pendant et à l’issue du siège de Paris. C’était alors l’extrême gauche – jacobine, blanquiste, voire socialiste – qui faisait montre de « nationalisme », contre un gouvernement réputé avoir failli à sa mission de défense nationale. La lutte de la Commune contre « Versailles » fut, dans une large mesure, une guerre de substitution ; la guerre civile, l’avorton de la guerre nationale7.

La défaite de 1871 et l’amputation des départements alsaciens et lorrain entretiennent, pendant une vingtaine d’années, un esprit de revanche sur l’Allemagne, une fièvre de patriotisme endémique, dont l’œuvre des fondateurs de la IIIe République n’est pas épargnée. Léon Gambetta, qui s’était illustré durant la guerre franco-allemande par son inlassable énergie à soulever la province contre l’envahisseur, devient, la paix signée, le leader d’un parti républicain qui, de place en place, de discours en discours, réaffirme l’impératif patriotique et paie sa part à la légende nationale :

« Mais, s’exclame-t-il à Thonon, le 29 septembre 1872, il n’y a pas que cette France glorieuse, que cette France révolutionnaire, que cette France émancipatrice et initiatrice du genre humain, que cette France d’une activité merveilleuse et, comme on l’a dit, cette France nourrice des idées générales du monde ; il y a une autre France que je n’aime pas moins, une autre France qui m’est encore plus chère, c’est la France misérable, c’est la France vaincue et humiliée8… »

Appelés à reconstruire cette France vaincue, les fondateurs de la nouvelle République veilleront à consolider le ciment national. Leur œuvre scolaire, notamment, assurera une véritable pédagogie nationaliste : l’histoire, la géographie, la morale et l’instruction civique, les leçons de choses, tout doit contribuer à tremper l’âme nationale ; entretenir le souvenir des provinces perdues, développer l’usage de la langue française au détriment des « dialectes » et « patois » (œuvre reprise de la Révolution et de l’abbé Grégoire), animer le culte des héros nationaux… On songe même, un moment, à une préparation de guerre enfantine : en 1882, trois ministres (Guerre, Instruction publique, Intérieur) cosignent un décret visant à généraliser les bataillons scolaires, dont l’expérimentation avait eu lieu deux ans plus tôt à Paris, dans le Ve arrondissement. L’armée et l’école vont collaborer pendant quelques années à l’enrégimentement partiel de la jeunesse. Cette tentative se révèle un échec au bout d’une dizaine d’années, mais on voit que l’idée de mobilisation enfantine est antérieure aux régimes totalitaires : c’est dans une république parlementaire qu’elle fut conçue.

La préparation à la guerre – fût-elle une guerre défensive – visait ensemble la mise en condition des esprits et l’entraînement des corps. C’est un ami de Léon Gambetta, Paul Déroulède, qui fonde, en 1882, pour cette « préparation des forces vengeresses » – selon son expression – la Ligue des patriotes. Une ligue qui veut être apolitique et toute tendue vers le conditionnement moral et physique de la revanche : société de gymnastique, de tir au fusil, armée de réserve, la Ligue des patriotes devait être à l’armée ce que la Ligue de l’enseignement est à l’École : une inspiratrice, une alliée, un instrument de propagande. Cependant, dès 1886, l’apolitisme déclaré de la Ligue est mis au rancart : Déroulède fait son entrée dans l’arène politique. Moment de rupture : le boulangisme annonçait un nouveau nationalisme, celui-là d’opposition et de droite. La ligne bleue des Vosges n’en était plus le seul horizon : le Palais-Bourbon et l’Élysée devenaient l’enjeu prioritaire.


Le nationalisme conservateur

Paul Déroulède a précisé le moment charnière où son action est devenue une action politique d’opposition. Dans un discours qu’il a fait lire lors d’un meeting, le 23 mai 1901, le fondateur de la Ligue des patriotes explique :

« C’est en 1886, à Buzenval, au milieu des drapeaux rouges criminellement déployés sur la tombe de nos soldats, et cela en présence et avec l’approbation de certains députés, que j’ai compris pour la première fois dans quel état d’anarchie nous étions tombés et que, pour la première fois, j’ai déclaré qu’avant de libérer l’Alsace et la Lorraine, il fallait libérer la France9. »

Nous saisissons sur le vif le moment de transition qui voit le passage d’un nationalisme à l’autre. La présence de drapeaux rouges à une cérémonie militaire (commémoration d’une bataille de la dernière guerre) en est-elle la raison, le prétexte ou le déclic ? Toujours est-il que Déroulède fixe bien la nouvelle hiérarchie des devoirs : l’ordre intérieur d’abord, la revanche extérieure après ! Le régime parlementaire, voilà l’ennemi ! L’année suivante, les débuts du boulangisme offrent à Paul Déroulède la solution politique recherchée : la république plébiscitaire doit remplacer la république parlementaire.

Ne faisons pas, toutefois, du boulangisme un simple accès de fièvre nationaliste. Au cours des trois années (1887-1889) pendant lesquelles le mouvement se développe, jusqu’à son acmé, lors de l’élection législative partielle à Paris, en janvier 1889, puis décline et s’effondre, le boulangisme est devenu un mouvement d’opinion d’une riche complexité, où concourent les « patriotes » de Déroulède, des radicaux désireux d’en finir avec la république opportuniste, des socialistes rêvant d’une révolution sociale, des bonapartistes et les monarchistes manigançant à qui mieux mieux en vue d’une restauration… Bref, un mouvement d’opinion nourri, de l’extrême gauche à l’extrême droite, de tous les mécontentements de l’heure, se cristallise sur un général à cheval et sur un programme laconique – Dissolution, Révision, Constituante –, suffisamment vague pour laisser à chaque clan ses espoirs et autoriser ses calculs. Pot-pourri où chacun reconnaîtra les siens – jusques et y compris les antécédents du fascisme10.

Pour ce qui nous concerne ici, il n’est pas douteux que le boulangisme si hétéroclite a été le creuset d’un nouveau nationalisme, qui ne prendra vraiment son nom qu’une dizaine d’années plus tard et qui est mû par un impératif prioritaire : le changement de régime, l’instauration d’un pouvoir personnel, directement appuyé sur la volonté nationale. L’échec même du boulangisme aura pour effet de fixer à droite le mouvement nationaliste11. Après 1889, l’espoir des restaurations s’est effondré ; en 1892, le pape conseille aux catholiques français de se rallier à la République. Le mouvement nationaliste va se trouver renforcé et décanté par ses clientèles droitières : une véritable doctrine « nationaliste » (puisque désormais le mot se répand avec l’aide des théoriciens de la nouvelle école) est élaborée et diffusée, l’affaire Dreyfus en étant le stade paroxystique. « Véritable doctrine » est trop dire. Il vaudrait mieux parler d’ensemble doctrinal, auquel divers esprits ont apporté leur écot sans trouver une commune solution politique, même si l’adversaire – la république parlementaire – leur était commun. Ce nationalisme antidreyfusard regroupe, en effet, sans les confondre complètement, ceux qui viennent de la Révolution et ceux qui viennent de la contre-Révolution.


Le moment Dreyfus

Paul Déroulède fait partie du premier groupe. Retrouvant son élan au cours de l’affaire Dreyfus, la Ligue des patriotes a mobilisé, en particulier à Paris, une bonne fraction de la clientèle républicaine. L’attitude résolument « putschiste » de son chef vaut à celui-ci l’exil12. Hostile à « la comédie parlementaire », Déroulède ne s’en dit pas moins l’adversaire d’une dictature et préconise une république plébiscitaire et populaire, à la tête de laquelle le chef de l’État, émancipé de « l’oppressive tutelle des deux Chambres », serait « le premier des représentants du peuple ». Dans la mouvance de la Ligue, on retrouve un certain nombre d’ex-révolutionnaires, une ancienne extrême gauche, soit issue des rangs blanquistes, soit influencée par Rochefort. Les éditoriaux de celui-ci dans L’Intransigeant amènent à la cause nationaliste un petit peuple – parisien surtout – volontiers anticlérical, sans-culotte, dont les aînés ont pu faire le coup de feu au temps de la Commune.

Autre élément : la composante antisémite. À vrai dire, l’antisémitisme baigne l’ensemble du mouvement nationaliste : de Déroulède à Maurras, de Rochefort à Barrès, la dénonciation de « l’invasion juive » est de toutes les salives. Encore faut-il distinguer des organes et des structures proprement antisémites. Côté journaux, La Libre Parole d’Édouard Drumont, et les diverses éditions parisiennes et régionales de La Croix des Pères assomptionnistes. Pour le reste, signalons seulement la Ligue antisémitique, lancée par Drumont, dirigée avant sa mort par le marquis de Morès, reprise enfin par Jules Guérin, qui la transforme en « Grand Occident de France » – appellation dérisoire visant la franc-maçonnerie, communément assimilée à la « juiverie ». Substitut de l’ennemi extérieur, le Juif est appelé par la mythologie des antisémites à figurer, à l’intérieur, l’ennemi nécessaire contre lequel il devient plus facile d’assurer la cohésion nationale.

Au cours de l’affaire Dreyfus, le nationalisme rallie aussi à sa cause une bonne partie des gens en place, l’establishment des arts et des lettres, ainsi qu’en témoigne le succès de la Ligue de la patrie française. Autant les deux ligues précédentes – celle de Déroulède, celle de Guérin – recrutent dans les couches populaires, autant celle-ci dans le Bottin mondain. Elle est créée à la fin de l’année 1898, en protestation contre les intellectuels dreyfusards : académiciens (François Coppée, Jules Lemaître, Paul Bourget, et une vingtaine d’autres), membres de l’Institut, artistes en vogue (Degas, Renoir, Caran d’Ache, Forain…), pétitionnent pour l’Armée, mise en cause. Mais trop mondaine et conservatrice pour être dangereuse, la Ligue de la patrie française ne survit pas à l’affaire Dreyfus13.

Cependant, c’est un des noms les plus illustres de la Ligue de la patrie française, Maurice Barrès, qui s’impose comme l’une des deux « têtes » (l’autre étant Charles Maurras) du nationalisme conservateur. Barrès, qui n’a pas l’esprit de système, offrira au nationalisme un art poétique. Ses romans (Les Déracinés, L’Appel au soldat, etc.), ses Cahiers, constituent une somme nationaliste, où l’on repère bon nombre d’idées de son époque, mais traitées par une âme sensible, un esthète, qui s’entend à les émailler de formules imagées14.

Il est convenu d’opposer le syncrétisme de Barrès (qui intègre notamment dans sa vision nationale la Révolution de 1789) au monarchisme sectaire de Maurras. Pourtant, le nationalisme de Barrès est, dans son fondement, aux antipodes du nationalisme républicain. Celui-ci s’appuie sur l’idée d’une nation conçue comme le produit d’une volonté générale. Celui-là, sur un non-vouloir catégorique : « Le nationalisme, écrit Barrès, c’est l’acceptation d’un déterminisme15. » Paradoxe : Barrès et tant d’autres nationalistes conservateurs, trempés d’antigermanisme, récusent la définition française de la nation, au profit de l’allemande, dans laquelle l’inconscient submerge la volonté ou le consentement. Là-dessus, du reste, il arrive à Barrès de se contredire, et ce n’est pas par rigueur théorique qu’il va exercer une influence, profonde, sur plusieurs générations (d’écrivains notamment), mais davantage par son sens de la formule, de la métaphore, de l’évocation. Avec lui, le nationalisme a perdu les abstractions révolutionnaires. Anti-intellectualiste, il fonde sa passion du Moi national sur le culte de la Terre et des Morts, et entonne l’hymne de l’enracinement. Avec lui, loin des grands horizons, récusant la dimension universelle, le nationalisme se rétracte dans son pré carré. C’est un chant d’angoisse, au cœur de la décadence, en l’honneur d’une France menacée de décomposition. L’appel à l’« énergie », qu’il réitère de livre en livre, prend des accents crépusculaires, hanté qu’il est par l’œuvre de la mort : « Mon sentiment de la mort et ce grouillement des vers dans un cadavre qui est toute ma vie secrète16… »

La première vague nationaliste, le boulangisme, avait porté Barrès le romantique ; la deuxième vague, celle de l’antidreyfusisme, a offert au nationalisme français son doctrinaire positiviste, Charles Maurras. Celui-ci a dénoncé dans l’affaire Dreyfus un complot étranger, visant à dissoudre la communauté nationale avec ses deux garants : l’Armée et l’Église. Radicalement pessimiste sur la nature humaine, selon la tradition contre-révolutionnaire, il ne croit possible la cohésion sociale qu’au moyen de solides cadres institutionnels : la famille, les corporations professionnelles, l’Église catholique, un État unifié. D’abord républicain, sans foi religieuse, faisant de la patrie un primat exclusif, Maurras induit du nationalisme la solution politique enfin trouvée : la restauration monarchique. Royalisme raisonné, sans contenu affectif ou métaphysique : « À d’autres, dit-il, le vieux droit divin, solennelle sottise des courtisans inintelligents du passé17. »

La pensée maurrassienne qui s’élabore au cours de l’affaire Dreyfus et dans les années suivantes marque une coupure dans l’histoire du nationalisme. En un sens, cette pensée en est un achèvement : par la force de ses constructions logiques autant que par l’efficacité de ses démolitions, Maurras dote le nationalisme d’une rigueur théorique sans précédent. Qui plus est, faisant école, Maurras met en place un remarquable dispositif pédagogique et politique, de longue portée : la Ligue d’Action française (1905), l’Institut d’Action française (1905), la transformation de la Revue de l’Action française (1899) en journal quotidien, L’Action française (1908), le service d’ordre des Camelots du roi, etc. Bref, un foyer rayonnant sur plusieurs générations successives. En même temps, l’hégémonie intellectuelle de Maurras sur le courant nationaliste va tarir celui-ci. Car la pensée de Maurras est une pensée exclusive. Cet écrivain qui ne veut entendre que la raison des faits (« se soumettre aux faits ») élimine résolument du patrimoine français et de la richesse nationale tout ce qui est étranger à son classicisme : la Révolution et tout ce qui s’ensuit, les protestants, les Juifs, les francs-maçons, les « métèques » (les « Quatre États confédérés »)… C’est à la hache que Maurras reconstruit la France de ses vœux, préférant l’abstraction de son système aux réalités concrètes de son temps et introduisant dans le nationalisme un esprit d’orthodoxie et un sectarisme qui ajouteront à ses divisions et contribueront à son impuissance.

Quoi qu’il en soit, dans les premières années du XXe siècle, un nationalisme conservateur a achevé de se constituer : l’antidreyfusisme en a été le ressort initial et le principe unifiant. Même si des adeptes de celui-ci s’y retrouvent, il diffère profondément du nationalisme républicain, enfant d’une nation jeune, expansive et missionnaire, marqué par la foi dans le progrès et la fraternité des peuples. Au contraire, le nationalisme conservateur, invariablement pessimiste, joue dans une chapelle ardente aux dimensions hexagonales le grand air de la décadence. La France est menacée de mort, minée de l’intérieur, à la fois par ses institutions parlementaires, par les bouleversements économiques et sociaux (où l’on dénonce toujours « la main du Juif »), la dégradation de l’ancienne société, la ruine de la famille, la déchristianisation… Toutes tendances confondues, ce nationalisme mortuaire en appelle à une résurrection : restauration de l’autorité étatique, renforcement de l’Armée, protection des anciennes mœurs, dissolution des facteurs de division… À des doses variables, la xénophobie, l’antisémitisme, l’antiparlementarisme, sont diffusés en des styles appropriés à chacun des publics visés. À côté des crispations d’une France vaincue – celle qui, au fond, n’a jamais accepté le régime républicain issu de la Révolution –, on ne doit pas oublier les colères d’une France déçue – celle d’un peuple qui prête d’autant plus l’oreille à ses nouveaux tribuns qu’il n’a rien reçu de cette République, trop bourgeoise, dans laquelle il avait placé tant d’espérance. C’est la conjonction de la France vaincue et de la France déçue qui donne son sens au propos de Péguy que nous rappelions plus haut : oui, le nationalisme était devenu un mouvement profond, un mouvement de masse.


L’Union sacrée

Cependant, l’opposition des deux nationalismes, celui de droite et celui de gauche, devait s’affaiblir à partir du moment où le Reich de Guillaume II, menant une agressive Weltpolitik, prend, en 1905, la figure d’un danger, non plus théorique, mais concret, immédiat, et mortel, lors du voyage du Kaiser à Tanger. Cette année-là, le nationalisme français entre dans une nouvelle phase : celle d’une convergence entre républicains et conservateurs, qui s’achève en « Union sacrée », en août 1914. Autant le nationalisme des premières années du siècle est obnubilé par les affaires intérieures, autant les relations internationales deviennent, à partir de 1905, et progressivement, le facteur décisif d’une passion nationale dont la tonalité a changé.



Pour illustrer ce mouvement de convergence, on peut retenir le cas de Péguy. Certes, Charles Péguy, en raison des contradictions qu’on lui a reprochées, ne représente que lui-même. Et pourtant, son attitude, son évolution, témoignent d’un changement d’esprit dont il n’a pas le monopole, même s’il l’exprime mieux que d’autres. Péguy avait été un dreyfusard militant, un socialiste, un républicain laïque. De 1905 à 1914, sans jamais renier ni son dreyfusisme ni son républicanisme, il se place sur des positions de plus en plus hostiles au parti socialiste, tout en manifestant sa nouvelle foi catholique. Péguy devient-il nationaliste ? Non, il l’a toujours été. Mais, à partir de 1905, son nationalisme républicain se trouve en contradiction avec les idées et les pratiques de sa propre famille politique – celle du socialisme français. Déjà le socialisme parlementaire de Jaurès, alliance du socialisme et du combisme, la décomposition du dreyfusisme en politique politicienne, avaient rendu sévère Péguy à l’endroit de ses amis socialistes. Mais la crise de Tanger aggrave sa critique et consomme sa rupture.

Le 31 mars 1905, Guillaume II, lors de sa visite éclair et théâtrale à Tanger, remet en cause le récent accord franco-britannique sur le Maroc, déclarant : « C’est au sultan du Maroc, souverain indépendant, que je fais ma visite, et j’espère que, sous sa haute souveraineté, un Maroc libre sera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole de toute sorte. » L’émoi que provoque ce défi germanique à la France, la crise qui s’ensuit (la démission de Delcassé du Quai d’Orsay, le compromis d’Algésiras en 1906, lequel, tout en confirmant l’indépendance de l’empire chérifien, reconnaissait à la France des droits spéciaux au Maroc.) déclenchent la crainte d’une guerre imminente. « Ce fut une révélation », dira Péguy. Le 18 juin 1905, Clemenceau, autre dreyfusard, écrit dans L’Aurore : « Être ou ne pas être, voilà le problème qui nous est posé pour la première fois depuis la guerre de Cent Ans par une implacable volonté de suprématie. Nous devons à nos mères, à nos pères, et à nos enfants de tout épuiser pour sauver le trésor de vie française que nous avons reçu de ceux qui nous précédèrent et dont nous devrons rendre compte à ceux qui suivront. » La prescience d’une menace mortelle pour la France, c’est dans tous les partis et dans toutes les familles politiques qu’on en trouve la marque – et son corollaire, le désir d’un renforcement national.

Peu à peu, Péguy se sépare de la gauche. Notamment de cette gauche socialiste, où un Gustave Hervé défraie la chronique antimilitariste et que ménage Jaurès. À Leur Patrie d’Hervé, il oppose Notre Patrie, livre dans lequel il renouvelle l’expression du nationalisme révolutionnaire. Ligne qu’il défend encore en 1913, alors que s’en prenant à Jaurès qu’il traite, entre autres injures, de « volumineux poussah », il affirme : « En temps de guerre, en République, il n’y a plus que la politique de la Convention nationale. Je suis pour la politique de la Convention nationale contre la politique de l’Assemblée de Bordeaux, je suis pour les Parisiens contre les ruraux, je suis pour la Commune de Paris, pour l’une et l’autre Commune, contre la paix, je suis pour la Commune contre la capitulation, je suis pour la politique de Proudhon et pour la politique de Blanqui contre l’affreux petit Thiers18. »

Cependant, le nationalisme républicain de Péguy, qui s’exprime ici dans toute sa pureté, est ailleurs quelque peu altéré par « l’air du temps ». L’auteur du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc est, depuis peu, revenu à la foi catholique, comme de nombreux intellectuels de cette période où le rationalisme scientiste cède de plus en plus de terrain. L’influence de Bergson en est une illustration : le retour en force de l’intuition, la vogue d’un certain anti-intellectualisme, vont de pair avec le renouveau spiritualiste. Il faudrait aussi évoquer le regain d’intérêt pour le service (au sens fort du mot) militaire. En 1913, le roman d’Ernest Psichari, L’Appel des armes, symbolise au mieux cette redécouverte de la « grandeur militaire » par une nouvelle génération bourgeoise. Le désir de « revanche », l’envie d’en découdre, deviennent explicites dans la correspondance de Péguy. En janvier 1912, il écrit à un ami : « J’ai passé une nuit fort agréable. J’ai rêvé toute la nuit qu’on mobilisait. » À un autre : « La gloire serait d’entrer dans Weimar à la tête d’une bonne section d’infanterie. » Quelques jours plus tard, à Alexandre Millerand, nouveau ministre de la Guerre : « Puissions-nous avoir sous vous cette guerre qui depuis 1905 est notre seule pensée ; non pas l’avoir seulement mais la faire19. »

« Air du temps », disions-nous. C’est qu’à partir de 1911 et l’affaire d’Agadir la tension monte encore dans les relations franco-allemandes. L’idée d’une guerre inévitable se répand. Les tendances pacifistes deviennent minoritaires. En 1913, la majorité de gauche à la Chambre ne peut empêcher l’élection de Poincaré, républicain de droite, à la présidence de la République ; le 7 août de la même année, la loi des trois ans (de service militaire) est votée. Au printemps, les radicaux et les socialistes ont beau remporter les élections : ils n’ont pu faire de l’abolition de la loi des trois ans leur programme commun… La dramatisation des relations internationales, depuis 1905, a certainement contribué à la transformation des esprits, dont Péguy n’est qu’un illustre exemple. En 1912, Henri Massis et Alfred de Tarde avaient publié, sous le pseudonyme commun d’Agathon, une Enquête sur les jeunes gens d’aujourd’hui, qui révèle les tendances de la « nouvelle vague », et qui est confirmée par une série d’enquêtes analogues publiées par Le Temps, Le Gaulois, La Revue hebdomadaire, La Revue des Français. Plus tard, Henri Dartigue en fera la synthèse dans son livre : De l’état d’esprit de la jeunesse française avant la guerre – dont témoigne aussi le Jean Barois de Roger Martin du Gard. Cette nouvelle génération apparaît gagnée par le goût de l’action ; elle révoque en doute l’anarchisme intellectuel, aspire à l’ordre, à la discipline ; demande à l’art un enseignement moral ; elle pratique le sport, fait l’éloge de l’aventure ; elle va à la messe et adhère aussi au culte de la nation.

Dans les années qui précèdent la guerre, la France est gagnée par un nationalisme diffus. Est-ce la revanche du nationalisme de droite, vaincu de l’affaire Dreyfus ? Oui et non. Oui, dans la mesure où les thèmes de ce nationalisme se sont répandus à travers les journaux et les livres ; où l’on en discerne l’influence dans les goûts du jour. Mais, comme en témoignent aussi bien Péguy que Clemenceau, l’élection de Poincaré à la présidence et le vote de la loi des trois ans, c’est aussi le nationalisme républicain, que le danger extérieur a réveillé. L’entrée en guerre des Français, le 3 août 1914, va en faire bientôt la démonstration. Barrès, en 1917, écrivant Les Diverses Familles spirituelles de la France, consacrera la réconciliation des ennemis de l’intérieur face à une « barbarie » aux multiples visages. « Le génie de la France, écrit-il, sommeillait sur un oreiller de vipères. Il semblait qu’il allât périr étouffé dans les nœuds dégoûtants de la guerre civile. Mais les cloches sonnent le tocsin, et voici que le dormeur se réveille dans un élan d’amour. Catholiques, protestants, israélites, socialistes, traditionalistes, soudain laissent tomber leurs griefs. » L’exclusion faisait place à la communion.

Le chapitre de l’« Union sacrée » est connu, il n’y a pas à s’y attarder. Sauf peut-être sur un point, sur un sujet d’étonnement : comment les socialistes, dont le chef est assassiné le 31 juillet 1914, comment les syndicalistes de la CGT, qui avaient, les uns et les autres, « déclaré la guerre à la guerre », promis la grève générale en cas de mobilisation du même nom, comment ces militants, ces révolutionnaires, en quelques jours, en quelques heures, se sont-ils retrouvés côte à côte avec leurs « ennemis de classe », pour la défense de la patrie ? Et comment, en dépit de la durée de la guerre, le mouvement ouvrier français a-t-il pu apporter jusqu’en 1918 son soutien à la défense nationale ?

Passons sur les événements de juillet 1914, sur l’impuissance de l’Internationale socialiste à mettre en œuvre un moyen efficace pour empêcher la guerre, et venons-en au principal : si les socialistes français ont participé à l’Union sacrée ou l’ont soutenue, c’est qu’en leur sein le nationalisme révolutionnaire et républicain vibrait encore, après avoir été refoulé, dénoncé comme une idéologie de classe, attaqué dans tous les organes et dans tous les congrès du mouvement socialiste et syndicaliste. Signes avant-coureurs : Gustave Hervé, champion de l’antipatriotisme, avait, lors de sa dernière sortie de prison en 1912, évolué vers les positions d’un « socialisme national ». En cette même année 1912, le 16 décembre, la CGT avait déclenché une grève de vingt-quatre heures, en vue de « l’organisation de la résistance à la guerre » : ce fut un échec cuisant. Mais, dans les discours mêmes de ceux qui ont milité le plus ardemment pour la paix – Jaurès, Vaillant, Allemane, et tant d’autres –, on rencontre des traces non seulement d’amour patriotique, mais celles d’un véritable orgueil national. Les socialistes ont de bonnes raisons de vouloir défendre leur patrie : la France, à leurs yeux, reste le sanctuaire de la Révolution. Face à une Allemagne autocratique et agressive, la défense du territoire national devient un devoir sacré. Ce n’est qu’en 1914 que les socialistes arrivent à cette conclusion, mais leur jacobinisme n’a jamais cessé d’être un élément de leur doctrine. Les diverses familles socialistes ont été hostiles aux armées permanentes et au bellicisme des nationalistes, mais ceux mêmes qui se sont déclarés par défi « antipatriotes » se ralliaient pour la plupart à cette déclaration du député antimilitariste Avez : « On nous traite de “sans patrie”, parce qu’entre les peuples nous ne voyons pas de frontières… ; néanmoins, si le territoire français était envahi, nous serions les premiers à défendre le pays qui a vu naître les principes de la Révolution, du progrès et de la civilisation20. » Jaurès, lui, récusant, dans L’Armée nouvelle (1911), le mot de Marx et d’Engels selon lequel « les ouvriers n’ont pas de patrie », déclare : « La patrie n’a pas pour fondement des catégories économiques exclusives, elle n’est pas enfermée dans le cadre étroit d’une propriété de classe. Elle a bien plus de profondeur organique et bien plus de hauteur idéale. Elle tient par ses racines au fond même de la vie humaine et, si l’on peut dire, à la physiologie de l’homme21. »

En 1905, lors de la première alarme, un anarchiste russe, Kropotkine, exprimait sans ambages la pensée profonde d’un socialisme français, dont l’internationalisme s’accordait fort bien avec la fierté nationale : « Si la France était envahie par les Allemands, je regretterais une chose : c’est qu’avec mes soixante ans passés, je n’aurais probablement pas la force de prendre le fusil pour la défendre… Non pas comme soldat de la bourgeoisie, bien entendu, mais comme soldat de la Révolution […]. Un nouvel écrasement de la France serait un malheur pour la civilisation22. »


Déclin et contradictions

L’exaltation nationaliste va perdre progressivement sa raison d’être après la victoire. Le jacobinisme intraitable d’un Clemenceau, porté à la présidence du Conseil en 1917, a complété le nationalisme du républicain modéré Poincaré, président de la République de 1913 à 1920. Dans les années qui suivent la guerre, le nationalisme français reste encore sur le qui-vive : l’Allemagne doit payer, l’Allemagne doit réparer, car c’est elle qui a provoqué la guerre mondiale. Redevenu président du Conseil, soutenu par une Chambre bleu horizon qui entend faire appliquer les traités, Raymond Poincaré n’hésite pas à faire occuper la Ruhr, en 1923, pour amener le gouvernement allemand à résipiscence – malgré l’avis hostile des anciens Alliés britannique et américain. Mais, à partir de 1924, le Cartel des gauches, d’abord, la politique étrangère d’Aristide Briand ensuite, mettent un terme à l’attitude intransigeante qui a précédé. L’ère de la sécurité collective a commencé ; la paix devient un idéal universel, que chaque État doit servir de son mieux ; en 1926, l’Allemagne est admise à la Société des Nations et, deux ans plus tard, les représentants de quinze États signent à Paris le pacte Briand-Kellogg, proclamant solennellement la renonciation générale à la guerre. On se prend à rêver que l’humanité est entrée à tout jamais dans les temps de la paix, jusqu’au moment où la crise économique et les bouleversements politiques qui s’ensuivent vont faire resurgir de nouvelles agressivités nationalistes : au Japon, en Italie, en Allemagne. L’invasion de la Mandchourie par les Japonais en 1931 met fin aux illusions : les années trente vont se trouver sous la menace d’un nouveau conflit mondial, qui finit par éclater en 1939.

Tout au long de ces années dramatiques, nous assistons au déclin du nationalisme français, dans ses diverses composantes. C’est qu’alors la passion collective de la revanche n’a plus de raison d’être : les départements d’Alsace et de Lorraine ont été réintégrés au territoire national. La France n’a plus de revendication territoriale : les vainqueurs sont toujours pacifiques. Qui plus est, les Français ont tellement souffert de la Grande Guerre que leur nationalisme est sensiblement affaibli par un nouveau courant de pensée qui ne cesse de se nourrir à droite comme à gauche : le pacifisme. Un sentiment immédiat, quasi biologique, qui va bientôt servir la cause idéologique des camps antagonistes.

Le 24 novembre 1924, la médaille militaire était conférée à un de ces soldats inconnus, brave parmi les braves, témoin de cette piétaille héroïque qui avait su résister à la marée germanique. L’homme s’appelait Louis-Ferdinand Destouches, engagé volontaire en 1912, à l’âge de dix-huit ans. Grièvement blessé au bras droit et à la tête lors d’une mission accomplie en Flandre occidentale, ce maréchal des logis d’un régiment de cuirassiers, qui venait d’être cité à l’ordre du jour de l’armée, n’avait pas fini de faire parler de lui. Comme beaucoup de ses camarades anciens combattants, lui qui avait fait la guerre dans un état d’esprit nationaliste allait en revenir radicalement pacifiste23. Le même Destouches, devenu médecin entre-temps, publiait en 1932, sous un pseudonyme qui devait le rendre célèbre – Céline –, un premier roman qui fut un coup de tonnerre dans la production littéraire de l’époque : Voyage au bout de la nuit. Son héros, Bardamu, pris dans le grand carnage de 14-18, exprime crûment ce pacifisme viscéral, devenu commun à tant de Français : « Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes. »

Ce qui rend particulièrement intéressant et représentatif le pacifisme de Céline est qu’il bénéficie des louanges et de la gauche et de la droite. La presse d’extrême gauche, encore antimilitariste, fait un succès au Voyage, qui reçoit le prix Renaudot ; la revue communiste Monde d’Henri Barbusse a été la première à défendre cet ouvrage sulfureux. Mais, à droite, dans Candide, Léon Daudet, d’Action française, tresse aussi un vibrant éloge du nouveau talent révélé. Cette convergence montre à quel point l’atmosphère des années trente est différente de celle de l’avant-guerre. Cependant, cinq ans plus tard, lorsqu’il publie son furieux pamphlet antisémite, Bagatelles pour un massacre, l’« anarchiste » Céline se classe résolument à l’extrême droite, qu’il achève de séduire24.

Dans cet exemple littéraire, il est important d’observer la conjonction nouvelle du pacifisme et de l’antisémitisme – telle qu’elle va triompher dans le discours du nationalisme conservateur, entre 1935 et 1939. Ce nationalisme – de L’Action française à Gringoire, de Brasillach à Drieu La Rochelle – se tourne résolument, comme au temps de l’affaire Dreyfus, vers l’intérieur. La crise des années trente lui donne l’occasion de recommencer le procès du régime parlementaire, du socialisme – qui n’hésite pas à s’allier au communisme – et d’une manière générale le procès de la décadence dont la France est malade. Or, tandis qu’il faudrait raffermir l’État – soit par la restauration monarchique, soit par l’instauration d’une dictature fasciste –, la gauche, le Front populaire, les Juifs, voudraient, au nom de « l’antifascisme », entraîner le pays exsangue dans un nouveau conflit suicidaire. Cette guerre, disent tous les organes du nationalisme conservateur, est une guerre « juive », une guerre idéologique voulue par les Juifs, pour renverser Hitler. Ainsi, tandis qu’avant 1914 les Juifs étaient accusés par les antisémites de « trahir » la France, au profit de l’Allemagne, les voilà désormais coupables d’empêcher la bonne entente franco-allemande et de préparer une nouvelle guerre. Le nationalisme conservateur, en restant antisémite, met pour l’heure en sourdine son antigermanisme et se découvre une nouvelle vocation pour la paix. Les « jeunes gens d’aujourd’hui » ne sont plus ceux d’hier : s’ils défilent encore devant la statue de Jeanne d’Arc, c’est pour montrer leur force à « l’ennemi intérieur » – le socialiste, le communiste, le « métèque », le franc-maçon, le « youpin » – plus que pour parer à une nouvelle invasion allemande.

Lors de cette débâcle du nationalisme conservateur face au danger hitlérien, on aurait pu espérer, par un effet de compensation, le bon usage d’un nationalisme républicain, déterminé à proclamer la patrie et la démocratie en danger, face aux conquérants nazis. De fait, on vit reprendre flamme, ici et là, la vieille ardeur jacobine contre la coalition des cours étrangères et des « émigrés de Coblence ». À dater de 1935, on découvre aussi un parti communiste, si antimilitariste jusque-là, qui se rallie sur les invites de Staline à une vigoureuse politique de défense nationale et ouvre son panthéon à tous ces héros républicains, distingués au champ d’honneur, au rang desquels Jeanne d’Arc, peut-être malgré elle, figure aux côtés des va-nu-pieds de l’An II. Maurice Thorez exalte la réconciliation du drapeau rouge et du drapeau tricolore : les précédents ne manquaient pas. Mais, malgré ce sursaut communiste et quelques autres revirements voisins, le pacifisme – avec toutes ces nuances – reste dominant sur la gauche, à l’heure de la reculade de Munich25. De sorte qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’état d’esprit des Français était sensiblement modifié par comparaison avec la ferveur patriotique de 1914.


Révolution nationale et France libre

Au moment de Munich, un colonel français écrit à sa « chère petite femme chérie » : « L’argent allemand et la monnaie italienne ont coulé à flots ces jours-ci dans toute la presse française, surtout dans celle qui est dite “nationale” (Le Jour, Gringoire, Le Journal, Le Matin, etc.) pour persuader notre peuple qu’il fallait lâcher et le terroriser par l’image de la guerre. » Puis, au lendemain de la capitulation, le 1er octobre 1938 : « Voici donc la détente. Les Français, comme des étourneaux, poussent des cris de joie, cependant que les troupes allemandes entrent triomphalement sur le territoire d’un État [la Tchécoslovaquie] que nous avons construit nous-mêmes, dont nous garantissons les frontières et qui était notre allié. Peu à peu nous prenons l’habitude du recul et de l’humiliation, à ce point qu’elle nous devient une seconde nature. Nous boirons le calice jusqu’à la lie26. » La lucidité du colonel de Gaulle – puisque c’est de lui qu’il s’agit – démontrait que tous les contemporains d’Agathon (de Gaulle, saint-cyrien, avait 21 ans en 1911) n’étaient pas résignés à la soumission. Moins de deux ans plus tard, l’aventure gaulliste commençait.

Les années 1940-1944 ont complètement bouleversé l’histoire du nationalisme français. Tandis que le vieux nationalisme jacobin a pu inspirer une partie de la Résistance intérieure – mais sans faire l’unanimité d’une gauche, dont le pacifisme intégral a poussé un certain nombre de représentants au ralliement à Vichy, voire à la collaboration avec l’occupant –, le nationalisme conservateur entonna son chant du cygne. Dans la logique de l’antidreyfusisme et du nationalisme munichois : l’intérieur d’abord ! Le changement de régime comme priorité ! La Révolution nationale du maréchal Pétain s’isole volontairement du monde en guerre et veut reconstruire les institutions et la société française, selon les principes de la tradition antirépublicaine, antiparlementaire et antisémite. Cela signifie, en fait, non seulement l’acceptation de la défaite – alors que l’allié britannique continue seul la lutte –, mais surtout une collaboration d’État avec l’Allemagne hitlérienne et une lutte idéologique et militaire contre ceux des Français qui s’organisent dans la Résistance et la France libre pour continuer le combat. Nationalisme paradoxal s’il en fut que celui de ces gens élevés dans la haine de l’Allemagne et préférant en définitive le nouvel ordre européen de Hitler au rétablissement de la République : « Si les Anglo-Américains devaient gagner, disait encore Maurras en 1944, cela signifierait le retour des francs-maçons, des Juifs et de tout le personnel politique éliminé en 194027. »

Mais tous les nationalistes de la génération d’Agathon ne tombèrent pas dans l’impasse de la Révolution nationale, puisque c’est l’un d’eux, Charles de Gaulle, qui devait incarner l’esprit de la France libre. Sa formation intellectuelle mais aussi les circonstances (voir, ci-dessus, ce qu’il dit de la « presse nationale » au moment de Munich) placent de Gaulle « au-dessus des partis ». Son nationalisme, comme l’a dit Jean Touchard, est « un nationalisme syncrétique, un nationalisme d’amalgame qui incorpore dans une même synthèse tous les âges et toutes les formes du nationalisme français28 ». Toutes les formes, sans doute, aussi bien celles du nationalisme républicain conservateur – mais non tous les contenus. En particulier, on ne trouvera chez lui ni la xénophobie ni l’antisémitisme des Barrès et des Maurras ; de ce point de vue, son nationalisme serait plus proche de celui d’un Péguy…

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang […]. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. »

Cet extraordinaire morceau d’anthologie par lequel s’ouvrent les Mémoires de guerre montre bien à quelle génération appartient de Gaulle : celle de « 14-18 ». Son nationalisme, à la fois syncrétique et épuré, aura été le dernier à occuper le pouvoir sans masque. Mais, par un singulier paradoxe, dans les deux temps les plus forts de sa carrière, le nationaliste de Gaulle comptera parmi ses adversaires les plus acharnés à le perdre… d’autres nationalistes. Les premiers sont ceux de la Révolution dite nationale et de la Collaboration. Comme eux, sinon sur les mêmes bases, de Gaulle avait en vue le remplacement de la république parlementaire par un régime plus autoritaire et surtout plus efficace. Mais, contrairement à eux, en bonne logique nationaliste, il lui parut nécessaire de parer au plus pressé : la victoire militaire sur un ennemi engagé dans une guerre mondiale. Après quoi, l’on pourrait passer à la réforme des institutions. Pour cela, il dut attendre 1958, faire plusieurs faux pas, traverser son « désert »… et être servi par les circonstances autant que par les réseaux de ses fidèles. Du moins, à l’inverse des maurrassiens, mais avec une bonne dose de cet « empirisme organisateur » prôné par Maurras, il réussit son œuvre par étapes, sans mettre la charrue devant les bœufs.

La guerre d’Algérie le ramène au pouvoir et bientôt l’entraîne dans un nouveau face à face avec d’autres nationalistes – ceux qui ont confondu la cause de la nation française avec celle de la présence du même nom à maintenir coûte que coûte en Algérie. Comme si la France avait eu besoin à sa tête, pour achever la décolonisation, du plus indiscutable des nationalistes. Il fallait transférer la puissance des valeurs et des symboles nationaux attachés à la colonisation dans une autre entreprise : le redressement de l’État, celui de la monnaie, celui de la diplomatie… En quelques années, l’opération est réussie. Loin d’affaiblir sa position dans le monde, l’indépendance de l’Algérie permet à la France gaullienne de rétablir le respect du drapeau tricolore à travers les continents. Mieux : se ressourçant à ses origines, le nationalisme gaullien se fait, partout dans le monde et jusqu’au Québec, le champion de l’indépendance nationale, contre les deux « super-grands ». Quoi qu’on pense de cette politique extérieure, aux résultats peut-être plus symboliques que concrets, il faut admettre que la France des années soixante, enfin en paix, en pleine expansion économique, tenant la dragée haute au « protecteur » américain, a éprouvé une fierté nationale – à droite comme à gauche – dont les points de comparaison sont fort éloignés dans le temps. Mais le nationalisme du général de Gaulle était frappé d’obsolescence ; les mots qu’il employait ne sonnent plus juste aux oreilles des nouvelles générations ; lui parti, aucun de ses successeurs à l’Élysée n’osera plus reprendre son discours – comme si le nationalisme du Général n’avait eu pour mission que de remettre, avec un langage archaïque, la France à l’heure de son temps.


Métamorphoses

Il est légitime de se demander, en effet, si le nationalisme a encore un avenir dans la France d’aujourd’hui. Comme sentiment, ce n’est pas douteux. Un sondage de la SOFRES, publié par L’Expansion en mai 1983, montrait que les symboles nationaux – La Marseillaise, le 14 Juillet, le drapeau tricolore – « gardaient la même valeur » pour 70 % des personnes interrogées. D’autre part, les mutations économiques et leurs conséquences sociales ont largement contribué à réveiller les vieux démons du nationalisme conservateur, dont la xénophobie et le racisme, qui, malgré leurs euphémismes, n’en sont pas moins d’actualité.

Cependant, le nationalisme français apparaît de moins en moins comme un projet politique sérieux. Les néo-gaullistes eux-mêmes deviennent « européens ». C’est que l’espace français – espace territorial, potentiel démographique, puissance économique – paraît trop étroit au regard des espaces américain, soviétique ou chinois. De sorte que le nationalisme français se trouve menacé par le haut : par l’intégration de la France dans un ensemble qui la dépasse. Les structures en existent déjà : Union européenne, OTAN, etc. Cet ensemble transnational peut présenter plusieurs cas de figure. Deux principalement. Le premier est l’Occident, ou « monde libre », qui se définit par un certain nombre de valeurs communes, exprimées à travers les institutions des démocraties libérales. Le second, plus limité, est celui d’une Europe unifiée, du moins l’Europe libérale. Il est notable que le nationalisme conservateur a tendance aujourd’hui à élargir son horizon aux dimensions européennes. La Nouvelle Droite, foncièrement hostile à l’« Occident », farouchement antiaméricaniste, exalte un nationalisme européen dont elle inventorie les origines, non plus dans le monde méditerranéen, latin et classique de l’Action française, mais dans le mythe indoeuropéen29. Déjà, le relais européen avait été prôné par le barrésien Drieu La Rochelle, et quelques autres nationalistes convertis à l’ordre nouveau des années quarante.



Parallèlement, le nationalisme français est défié par en bas, c’est-à-dire par les mouvements de revendication indépendantiste, dont la Bretagne, la Corse, le Pays basque, voire l’incertaine Occitanie, sont les théâtres, à des degrés divers. Peut-être faut-il considérer que l’élargissement territorial des sentiments « nationalistes » favorise, dialectiquement, les éruptions régionalistes ? Dans le sondage de L’Expansion cité plus haut, 43 % des Français interrogés considéraient les mouvements autonomistes comme « une menace sérieuse pour l’unité de la France ». Voué à l’extension d’un côté, à l’écartèlement de l’autre, le nationalisme traditionnel paraît aujourd’hui dépourvu de perspective politique – quand bien même la conscience d’être français résiste à l’uniformisation des modes de vie et de culture, de Vienne à San Francisco.


Nationalisme ouvert, nationalisme fermé

Si l’on veut bien dépasser l’inévitable distinguo droite-gauche, nationalisme républicain-nationalisme conservateur, on peut observer que la France a été le théâtre de deux sortes de nationalismes, qui ont pu s’exprimer parfois dans le même courant politique, dans la même bouche, sous la même plume : les circonstances en décidaient. Il me semble que la France a connu un nationalisme ouvert et un nationalisme fermé. Nationalisme ouvert : celui d’une nation, pénétrée d’une mission civilisatrice, s’auto-admirant pour ses vertus et ses héros, oubliant volontiers ses défauts, mais généreuse, hospitalière, solidaire des autres nations en formation, défenseur des opprimés, hissant le drapeau de la liberté et de l’indépendance pour tous les peuples du monde. Ce nationalisme-là, on en retrouve l’esprit et l’enthousiasme jusque dans l’œuvre coloniale. Aux yeux d’un Jaurès, adversaire de l’impérialisme, la colonisation française n’était pas perverse en soi : elle contribuait à civiliser, elle était une étape du progrès humain, pourvu qu’elle soit convaincue de ce devoir. De cette conviction, on retrouve la trace dans le nationalisme de certains officiers attachés à défendre coûte que coûte l’Algérie française. Les choses ne sont pas si simples, et il faut se garder, ici comme ailleurs, des dichotomies trop faciles. À un Michelet républicain, on pourrait sans mal opposer un Michelet antimoderne, réactionnaire ; un Barrès, inspirateur des écrivains fascistes, a pu être lu par des résistants comme une leçon d’énergie nécessaire à la lutte antifasciste ; de Péguy, à la même époque, on tirait un enseignement réactionnaire et maréchaliste, ici, et un encouragement contre le pétainisme, ailleurs ; aussi bien, le culte des mêmes héros se pratiquait chez les militants de la Révolution nationale et dans les maquis : Jeanne d’Arc en sait quelque chose. Le corpus traditionaliste et le corpus jacobin ont parfois produit conjointement ce nationalisme ouvert. Nationalisme néanmoins, et pas simple patriotisme : celui-ci se définirait comme l’attachement naturel à la terre de ses pères (étymologiquement), tandis que celui-là fait de sa propre nation une valeur suprême, moyennant un légendaire éloigné, peu ou prou, des réalités historiques. Nationalisme, oui. Mais ouvert aux autres peuples, aux autres races, aux autres nations – et point crispé sur « la France seule ».

Un autre nationalisme (celui de « la France aux Français ») resurgit périodiquement, au moment des grandes crises : crise économique, crise des institutions, crise intellectuelle et morale… Boulangisme, affaire Dreyfus, crise des années trente, décolonisation, dépression économique, notre histoire retentit de ces périodes et de ces événements dramatiques au cours desquels un nationalisme fermé présente ses successifs avatars comme un remède. Un nationalisme clos, apeuré, exclusif, définissant la nation par l’élimination des intrus : Juifs, immigrés, révolutionnaires ; une paranoïa collective, nourrie des obsessions de la décadence et du complot. Une focalisation sur l’essence française, chaque fois réinventée au gré des modes et des découvertes scientifiques, qui font varier l’influence gauloise et l’influence germanique, l’apport du Nord et l’apport de la Méditerranée, le chant des bardes et les vers des troubadours. Ce nationalisme-là est vécu comme la passion de l’or chez le père Grandet : c’est un trésor à protéger contre tous ceux – innombrables – qui le convoitent. Un nationalisme qui, au lieu de représenter la nation, n’est plus que l’expression d’un clan décidé à en finir avec les institutions démocratiques et à nettoyer la France de ce qui a fait sa diversité, sa richesse. On peut lire dans les expressions successives de ce nationalisme obsidional les résistances aux manifestations successives de la modernité : la peur de la liberté, la peur de la civilisation urbaine, la peur de l’affrontement avec l’Autre sous toutes ses formes.

Depuis le petit matin de Valmy, le nationalisme français n’a cessé de charrier le meilleur et le pire. Quand Ernest Lavisse enseignait que « la France est la plus juste, la plus libre, la plus humaine des patries », on pouvait toujours mettre en doute le résultat de cette compétition imaginaire entre les nations ; du moins, cette illusion flatteuse obligeait : l’orgueil pouvait se faire serviteur de la vertu. Mais quand la France idéale n’est plus qu’un repli, qu’un racornissement, qu’un raccourcissement d’humanité sur un Moi chiche et jaloux, le nationalisme qui en défend la généalogie et la « pureté » chimériques devient une de ces passions françaises, dont notre histoire contemporaine est sortie meurtrie – si elle en est sortie.

Car on peut redouter que l’état de crise où nous vivons depuis le milieu des années soixante-dix ne recrée les conditions d’une nouvelle flambée nationaliste. Au nationalisme ouvert du général de Gaulle – celui des années soixante – succèdent, en effet, les ténébreuses incantations du nationalisme fermé. Le déclin démographique de la France et de l’Europe, la contrainte des mutations économiques sur le marché de l’emploi, l’achèvement des grands mouvements de sécularisation et d’urbanisation entamés à la fin du XIXe siècle, ce sont là autant de facteurs anxiogènes dans une population frappée par le chômage (ou la peur du chômage), dépourvue de structures protectrices (la communauté villageoise, l’Église, la famille patriarcale) et en mal de projet collectif.

La grande débâcle en cours des utopies de gauche ajoute encore à l’insécurité psychologique. La peur de l’avenir risque, à nouveau, de favoriser les éloquents tribuns du simplisme politique autant que les prophètes de malheur. La tentation est alors, pour beaucoup, de dénoncer les agents du mal dans tout ce qui vient d’ailleurs ; de convoiter le retour aux sources nationales comme unique solution de salut. Certes, la question de l’identité « nationale » est posée : française, européenne, occidentale… ? Mais, quelle que soit la réponse, ceux qui veulent à tout prix la préserver, la protéger, l’immuniser, participent d’une même attitude défensive, en dépit de l’agressivité de leur vocabulaire. La classe politique – les politiciens professionnels – tombe, comme hier, sous l’accusation de trahison : qu’ils soient libéraux, socialistes ou communistes, les hommes politiques sont suspectés de comploter la dissolution du Moi national dans le brassage général des peuples et des civilisations. L’expression de cette hantise, telle qu’un Jean-Marie Le Pen ou un Jean Cau en témoignent30, rencontre l’adhésion de trop de gens pour qu’on puisse la négliger. Elle est le signe, depuis la fin du XXe siècle, d’un nouveau malaise dans notre civilisation. L’historien de l’avenir pourra seul en mesurer la portée. L’historien d’aujourd’hui peut toujours en rappeler les antécédents et en cerner par comparaison la causalité ; c’est peut-être déjà, faute de mieux, contribuer à élucider un phénomène inquiétant.

Les nationalismes proposent des solutions simplistes à des questions parfois réelles. Car la définition de notre identité collective et de notre communauté culturelle, la place des Français et des Européens dans un monde en déséquilibre démographique accru, la sécurité des citoyens et son corollaire – la confiance mutuelle entre les habitants d’un même pays –, c’est l’actualité qui en fait des questions prégnantes. Les réponses du nationalisme sont caricaturales et dangereuses ; elles risquent d’être encore plus dangereuses que caricaturales si les autres familles, libérales ou démocrates, restent sourdes aux désarrois qu’elles manifestent ou impuissantes à y répondre.


Notes

1. L’Histoire, no 73, décembre 1984.

2. Charles Péguy, « Les élections », in Œuvres en prose 1898-1908, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 1311.

Seuls les lieux d’édition autres que Paris sont indiqués.

3. Voir Raoul Girardet, Le Nationalisme français 1871-1914, Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1983, p. 8 et 9.

4. Cité par Jacques Godechot, La Pensée révolutionnaire 1780-1799, Colin, 1964, p. 122. C’est nous qui soulignons.

5. Michelet, Le Peuple, 1846, p. 276-278.

6. Philippe Darriulat, Les Patriotes. La gauche républicaine et la nation 1830-1870, Éd. du Seuil, 2001.

7. « On ne saurait trop le répéter, la révolution de Paris ne fut que le contrecoup du faux combat livré par les hommes du 4 septembre à l’ennemi national » (Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris en 1871, Payot, 1971, p. 107).

8. Cité par Pierre Barral, Les Fondateurs de la Troisième République, Colin, 1968, p. 206.

9. Paul Déroulède, Qui vive ? France ! « Quand même », Notes et Discours 1883-1910, 1910, p. 254.

10. Voir Michel Winock, La Fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques 1871-1968, Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1987.

11. Voir Philippe Levillain, Boulanger, fossoyeur de la monarchie, Flammarion, 1982.

12. Paul Déroulède, le 23 février 1899, à l’occasion des funérailles du président Félix Faure, avait tenté d’entraîner le général Roget à marcher sur l’Élysée. Malgré son acquittement par le jury de la Seine, Déroulède, de nouveau arrêté, est condamné par la Haute Cour à dix ans de bannissement.

13. Voir Jean-Pierre Rioux, Nationalisme et Conservatisme, la Ligue de la patrie française 1899-1904, Beauchesne, 1977.

14. C’est le reproche qu’on peut adresser au livre de Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le Nationalisme français, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1972 : d’avoir trop systématisé une pensée qui ne l’était pas.

15. Maurice Barrès, Scènes et Doctrines du nationalisme, Plon, 1925, p. 8.

16. Maurice Barrès, Mes cahiers, Plon, 1929, I, p. 114.

17. Cité par Jacques Paugam, L’Âge d’or du maurrassisme, Denoël, 1971, p. 117.

18. Charles Péguy, L’Argent Suite, in Œuvres en prose complètes, Gallimard, « La Pléiade », 1992, t. III, p. 924-925.

19. Citations empruntées à Éric Cahm, Péguy et le Nationalisme français, Cahiers de l’Amitié Charles-Péguy, no 25, 1972, p. 116-118.

20. Voir Michel Winock, « Socialisme et patriotisme en France 1891-1894 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. XX, juil.-septembre 1973.

21. Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, 1911, Éditions sociales, nlle éd., 1977, p. 326.

22. Cf. Michel Winock, art. cité.

23. La thèse d’Antoine Prost sur Les Anciens Combattants et la Société française 1914-1939 (Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, 3 vol.) a démontré le pacifisme dominant des organisations d’anciens combattants dans la France de l’entre-deux-guerres.

24. Voir Frédérick Vitoux, La Vie de Céline, Grasset, 1988, et Jacqueline Morand, Les Idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, Librairie générale de droit et de jurisprudence Pichon et Durand Auzias, 1972, p. 192.

25. Voir Michel Winock, « L’esprit de Munich », dans Les Années trente, Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1990.

26. Charles de Gaulle, Lettres, Notes et Carnets, 1919-juin 1940, Plon, 1980, p. 474-476.

27. Cité par Eugen Weber, L’Action française, Stock, 1964.

28. Jean Touchard, Le Gaullisme 1940-1969, Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1978, p. 299.

29. Sur la Nouvelle Droite, voir surtout Pierre-André Taguieff, « La stratégie culturelle de la Nouvelle Droite en France, 1968-1983 », dans Vous avez dit fascismes ?, Arthaud-Montalba, 1984.

30. Jean-Marie Le Pen, « Le Front national », et Jean Cau, « Réflexions sur la décadence », dans Jean-Pierre Apparu, La Droite aujourd’hui, Albin Michel, 1979.



2

Considérations sur le roman national1


1. Comment s’est forgée notre histoire nationale ?

Pour qu’il existe une histoire nationale, il faut qu’il y ait une nation. Or la nation française a vraiment pris conscience d’elle-même à partir de la Révolution. Dans les siècles antérieurs, il existe bien un genre littéraire ou philosophique qui s’appelle histoire, mais son objet est dogmatique, moral, rhétorique, hagiographique ; elle vise peu à rendre compte du passé de la nation française. Citons cependant Grégoire de Tours et son Histoire des Francs, écrite en latin, au VIe siècle : c’est surtout une histoire de l’Église, mais elle reste une source importante pour la connaissance des temps mérovingiens. Sans doute, l’histoire comme discipline a fait des progrès à l’âge classique, aux XVIIe et XVIIIe siècles. C’est ainsi que les bénédictins de Saint-Maur, et particulièrement dom Mabillon, ont mis au point la méthode visant à établir l’authenticité des documents. Montesquieu a voulu rendre raison des lois par l’histoire. Voltaire a eu le mérite d’affirmer dans sa préface au Siècle de Louis XIV : « On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d’un seul homme [Louis XIV] mais l’esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fût jamais. » Il faut attendre vraiment la Révolution et le siècle romantique pour que s’affirme une histoire nationale.


2. Quels en ont été les principaux artisans ?

Le grand prêtre en a été Jules Michelet, auteur d’une gigantesque Histoire de France, qui lui fut inspirée par la révolution de 1830 : « Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit et j’aperçus la France. Elle avait des annales et non point une histoire. Des hommes éminents l’avaient étudiée surtout au point de vue politique. Nul n’avait pénétré dans l’infini détail des développements divers de son activité (religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l’avait encore embrassée du regard dans l’unité vivante des éléments naturels et géographiques qui l’ont constituée. Le premier je la vis comme une âme et une personne. » Et disons-le : il s’agit d’une histoire sainte, frémissante, sacrée, dont l’acteur principal s’appelle le Peuple.

Le deuxième grand nom à citer est Ernest Lavisse, qui fut, selon le mot de Pierre Nora, « l’instituteur national ». Universitaire, directeur d’une histoire collective de la France en vingt-huit volumes, il a été par ses manuels de classe le grand propagateur d’une histoire nationale sous la IIIe République. Histoire bourgeoise, anticléricale, patriotique : Lavisse distribuait les bons et les mauvais points aux acteurs du passé, en véritable intellectuel organique de la IIIe République. « Nos ancêtres les Gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroy de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d’Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légende… Si l’écolier n’emporte pas avec lui le vivant souvenir de nos gloires nationales, s’il ne sait pas que nos ancêtres ont combattu sur mille champs de bataille pour de nobles causes, s’il n’a point appris ce qu’il a coûté de sang et d’efforts pour faire l’unité de notre patrie et dégager ensuite du chaos de nos institutions vieillies les lois sacrées qui nous ont faits libres, s’il ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son drapeau, l’instituteur aura perdu son temps. » Tel était le credo. Jusqu’à la IVe République, l’enseignement de Lavisse – celui d’une histoire patriotique – est resté influent.


3. Il y a donc un lien indéfectible entre notre histoire et notre identité nationale ?

L’histoire a été dans presque tous les pays un instrument d’identification et d’union nationales. Une histoire souvent mythique, légendaire, riche en héros et en hauts faits d’armes. Les nations en voie de formation ont besoin de justification dans le passé pour démontrer leur antériorité et intensifier leur union. Voyez Staline pendant la Seconde Guerre mondiale qui demande à Eisenstein de faire un film sur Ivan le Terrible ! Il est clair qu’en France l’Union sacrée en 1914 a été préparée par l’école de Jules Ferry et l’enseignement de l’histoire.


4. Quels sont les principaux mythes français ?

Le premier grand mythe, construit tardivement, est celui des Gaulois et de la civilisation gallo-romaine. Augustin Thierry, dans ses Lettres sur l’histoire de France, datant de 1820, fait commencer l’histoire nationale aux Gaulois ; il sera suivi par Henri Martin, auteur d’une Histoire de France en dix-neuf volumes, qui, à la lumière de la Guerre des Gaules de César, fait partir, lui aussi, l’histoire de France de Vercingétorix. Et Lavisse enchaînera : « Il y a deux mille ans, notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants les Gaulois. » Les autres grands mythes fondateurs s’appellent Clovis qui, par son baptême, inaugure la succession des rois « qui ont fait la France ». Vient ensuite Charlemagne, magnifié pour avoir voulu « instruire son peuple » par l’école. Philippe Auguste, autre grande figure, qui a considérablement étendu le domaine du royaume de France. Et puis saint Louis, « le meilleur des rois de France », pour son esprit de justice. Philippe le Bel a moins bonne presse, mais il a le mérite d’avoir été le premier à convoquer les états généraux. Louis XI non plus n’est pas en odeur de sainteté, mais, grâce à ses ruses, il a su encore agrandir le domaine. Henri IV est vénéré même par les républicains, homme de paix (l’édit de Nantes) assassiné par un fanatique. Viennent ensuite Louis XIII – ou plutôt Richelieu –, fondateur de la monarchie absolue contre la noblesse ; Louis XIV qui passe sa vie à faire la guerre mais qui construit Versailles et qui préside au grand siècle français du classicisme ; Louis XV le débauché et le pauvre Louis XVI qui, au 14 juillet, écrivait dans son carnet : « Rien ». La Révolution qui suit rend les Français libres et égaux. Pour Napoléon, il y a du pour (le Code civil, les lycées, les grandes écoles…) et du contre (le despotisme, la censure, la soif de domination et d’expansion). Enfin la République vint, après quelques avatars monarchiques entre la Restauration et le Second Empire : la nation française bénéficiait enfin d’un régime politique digne d’elle.

Dans toute cette histoire vulgarisée, scolarisée, on suit l’ascension de l’État, la naissance de la nation et, au bout de toutes les turbulences et de nombreuses tribulations, l’avènement du régime démocratique enfin trouvé qui s’appelle la République. Elle se donne en 1880 un hymne national – La Marseillaise – et elle projette, par l’institution scolaire gratuite, obligatoire et laïque, d’unifier une société faite de bric et de broc, sans unité linguistique, mais rassemblée dans le même souvenir patriotique de la défaite de 1871. La Révolution est exaltée comme l’avènement des droits de l’homme et du citoyen, la fin des privilèges, les mêmes droits pour tous.


5. Si vous deviez retenir cinq ou six tableaux pour illustrer la continuité d’une histoire française, lesquels choisiriez-vous ?

La France a un double héritage, le premier est catholique et royal ; le second, révolutionnaire et laïque. Comme l’ont dit Charles Péguy et le grand médiéviste Marc Bloch, il ne faut oublier ni l’un ni l’autre. Je retiendrai donc d’abord le sacre de Reims et la fête de la Fédération, comme le suggère Marc Bloch. La première cérémonie exalte une royauté catholique qui a construit l’État ; la seconde, la naissance de la nation démocratique : le 14 juillet 1790 sont accourus de toutes les provinces des délégués qui ont affirmé leur appartenance à la nation française, en signifiant par là le sens plébiscitaire de la nation : « Nous sommes français parce que nous le voulons. » Mais deux France sont issues de la Révolution, antagoniques l’une à l’autre. Il a fallu du temps pour apaiser leur conflit ; c’est l’instauration de la laïcité qui, à la longue, a permis la coexistence de ceux qui croyaient au Ciel et de ceux qui n’y croyaient pas. Donc, je retiendrai pour troisième tableau cette séance de la Chambre des députés qui, en décembre 1905, s’est achevée par le vote de la loi de séparation des Églises et de l’État.

Le quatrième tableau, émouvant, est une autre séance parlementaire, en novembre 1918, lorsque le président du Conseil, Georges Clemenceau, de retour des territoires libérés, a évoqué devant des députés pris d’émotion ce qu’il a vu à Strasbourg : « C’est tout un peuple qui ressuscitait dans un miracle d’apothéose, et ces enfants, à qui le français était interdit, soudain parlèrent français et ceux qui ne savaient pas parler français savent chanter La Marseillaise pour acclamer la patrie retrouvée. Et les vieux et les vieilles, qui n’avaient qu’un souffle, je les voyais lever leurs mains tremblantes, crier : “La France ! la France ! la France !…” Et le reste s’étranglait dans un sanglot. »

Un cinquième tableau, pour moi, serait celui des grévistes de 1936 occupant les usines dans un mouvement extraordinaire, spontané (la Confédération générale du travail n’avait donné aucun mot d’ordre) de libération. La France, c’est aussi un peuple qui se rebelle contre l’humiliation et la misère. Il faut lire les pages extraordinaires de Simone Weil sur les grèves du Front populaire pour comprendre ce qu’elles ont représenté en demande de dignité. Il y a eu à ce moment-là quelque chose d’inouï ; ce n’était pas la révolution ; les grèves étaient joyeuses, et les grévistes ont donné une leçon d’humanité aux nantis.

Enfin, comment ne pas y faire référence, et pour le coup j’étais né, même si je n’avais que 7 ans, le sixième tableau d’histoire de France que je suggère, c’est évidemment la descente du général de Gaulle sur les Champs-Élysées, le 26 août 1944. Symbole vivant de la Résistance, il nous lavait de la honte du régime de Vichy ; il nous rendait la liberté ; il nous rendait une fierté évanouie depuis la débâcle de 1940 et l’Occupation.


6. Pourquoi avons-nous tant besoin d’images pieuses, parfois loin de la vérité historique ?

Les clichés abondent dans notre histoire nationale qui tend par principe à entretenir le culte de la patrie : il lui faut des grands gestes, des grands noms, des grands événements, et souvent au détriment de la réalité des faits. La fière reddition de Vercingétorix jetant ses armes à terre devant César, la colombe qui descend apporter le saint chrême pour le baptême de Clovis, Charlemagne caressant la joue des écoliers, le cor de Roland à Roncevaux, Pierre l’Ermite prêchant la croisade, la cage où Louis XI enfermait ses ennemis, la corde au cou des bourgeois de Calais, la mort du duc de Guise, le moulin de Valmy, le coup d’éventail du dey d’Alger, le parapluie de Louis-Philippe… Toutes ces images d’Épinal avaient une fonction pédagogique : faire aimer l’histoire de France par ses aspects tantôt pittoresques tantôt héroïques.


7. N’y avait-il pas une histoire officielle, et une histoire réelle moins glorieuse ?

Pendant longtemps, il y a eu en France deux enseignements de l’histoire parallèles, l’enseignement catholique et l’enseignement laïque. Chacun avait ses manuels et ses interprétations. Si l’on ne prend qu’un exemple, celui de la Révolution, les manuels catholiques en faisaient un épisode satanique, antichrétien, sanguinaire, et dont l’action fut de briser l’unité du pays. Les manuels laïques, au contraire, magnifiaient l’œuvre de la Révolution. Il n’y a plus aujourd’hui qu’un seul corpus de manuels pour tous les établissements, laïques et catholiques. Qui a gagné ? Je dirais : l’apaisement. La guerre des écoles s’est réchauffée en 1984, lorsque les socialistes avaient projeté de nationaliser les établissements privés, mais, on le sait, ce n’était pas une guerre de religions, et la question de l’enseignement de l’histoire n’y avait aucune part. Les deux types d’école subsistent mais, par la loi Debré de 1959, les maîtres des écoles privées sous contrat (c’est la majorité) sont rémunérés par l’État, les programmes sont unifiés, les enseignements sont voisins, et l’histoire que l’on enseigne me paraît être dans les deux cas celle que les maîtres ont apprise à l’Université.

Cependant, il existe un autre affrontement dans cette histoire nationale : celui des grands et du peuple ; celui des classes dirigeantes et des ouvriers. Or il existe un corpus d’histoire sociale et ouvrière qui était écartée de l’histoire officielle. Lissagaray avait écrit une grande histoire de la Commune, or cette Commune de 1871, elle était réduite dans l’histoire nationale, celle de l’école, à une regrettable « parenthèse ». C’est l’historiographie universitaire d’après la Seconde Guerre mondiale, relayant la tradition militante, qui a fait revivre une histoire longtemps occultée. L’histoire devient de moins en moins lacunaire car moins conflictuelle.


8. Dans la diversité de la France actuelle, le dernier sujet vraiment conflictuel n’est-il pas l’histoire des colonies et ses conséquences ?

L’histoire de la colonisation – et son enseignement – a subi quelques variations. Pendant longtemps, les Français ne se sont pas intéressés à la colonisation. Celle-ci était soutenue par ce qu’on appelait le « parti colonial », c’est-à-dire le lobby des colons, des officiers de marine, de certains géographes, etc., qui étaient nettement coupés de l’ensemble des électeurs. Les Français ont commencé à porter attention aux colonies à partir de l’Exposition coloniale de 1931 à Paris. Il y eut une mode, une vogue, un intérêt soudain. Au même moment se vendait la volumineuse Histoire des colonies françaises d’Hanotaux et Martineau, qui exaltait l’œuvre française. Après la Seconde Guerre mondiale, on a pu s’estimer heureux que la France libre ait pu compter sur l’Afrique noire puis sur les forces du Maghreb. On a enseigné la colonisation sans états d’âme, malgré de terribles conflits et massacres comme à Sétif en mai 1945 ou à Madagascar en 1947. La guerre d’Indochine et surtout la guerre d’Algérie ont eu pour conséquence une réflexion, marxiste, humaniste, chrétienne, qui a nourri le courant anticolonialiste. Coloniser a perdu progressivement, et surtout après 1962, année de l’indépendance de l’Algérie, un aspect glorieux de la politique. La mauvaise conscience s’est manifestée ; les récits sur la torture, le rappel du travail forcé qui sévissait jadis dans l’Empire, les mouvements identitaires des ex-colonisés, tout a convergé vers la révision de l’histoire glorieuse de la colonisation. De grands travaux ont été publiés, comme ceux de Charles-André Julien, professeur à la Sorbonne, de Charles-Robert Ageron, son disciple, qui ont dessillé bien des yeux. Certains, de nos jours, dénoncent avec outrance cette histoire, assimilée à une « extermination », voire un « génocide », au prix d’anachronismes naïfs. Il n’empêche : la colonisation est devenue une figure noire de notre histoire, à l’instar du régime de Pétain et de la Collaboration.


9. Faudrait-il moderniser l’histoire ?

Il n’existe pas de « corpus historique » officiel. L’histoire n’est pas une science, même si les historiens utilisent des moyens scientifiques pour établir des faits, démythifier des légendes, rétablir des réalités contrefaites ou omises. Mais l’histoire est inséparable de l’historien : quelle que soit son honnêteté intellectuelle, il n’est pas un esprit pur. Il est d’une certaine époque, d’une certaine famille ; il a des convictions philosophiques ou religieuses ; il vote… La subjectivité, cependant, peut être contrebalancée par le travail collectif, la controverse universitaire, la confrontation des approches et des points de vue. Mais, surtout, qu’est-ce que ce « corpus » dont vous parlez, alors que les historiens d’aujourd’hui sont, pour la plupart, étroitement spécialisés, font des recherches sur des objets de curiosité extrêmement variés ? Un Michel Pastoureau qui travaille sur le « bleu », un Alain Corbin qui publie des livres sur l’histoire du corps, un Pierre Milza qui refait l’histoire de la Commune, une Michelle Perrot qui conte l’histoire des Chambres, etc., qu’y a-t-il de commun entre toutes ces approches ? Nous ne sommes plus au temps de Lavisse : l’histoire est éclatée, il n’y a plus que des histoires de, et peu d’historiens songent à refaire une « histoire nationale » que d’aucuns baptisent « roman national ». Le post-modernisme existe aussi dans la discipline historienne.


10. Que pensez-vous de l’usage que fait Nicolas Sarkozy de l’histoire ?

Comme d’autres de ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy utilise l’histoire à des fins politiques. Paul Valéry disait qu’on pouvait faire dire n’importe quoi à l’histoire. La nouveauté est que notre président de droite va chercher des héros dans le panthéon d’en face : Jean Jaurès, Guy Môquet… En soi, on ne peut qu’applaudir à ce manque de sectarisme, mais il ne court pas de risque en évoquant les morts. Son discours à Alger en mai 2008 condamnant le « système colonial profondément injuste » était plus inattendu. Mais on se demande toujours avec lui quelles sont la part de l’opportunisme et celle de la sincérité. Le débat qu’il a lancé sur « l’identité nationale » est plus à mes yeux une manœuvre politicienne qu’une volonté de rassembler les Français.


Propos recueillis par Christian Makarian


Note

1. L’Express, 28 mai 2010.



3

Le retour du national-populisme1

La France est de retour : sous ce titre d’un livre de Jean-Marie Le Pen que faut-il entendre ? Dans les conversations, on parle de « fascisme » ; dans certaines proclamations, de « totalitarisme » ; dans les journaux, avec plus de prudence, on enveloppe la marchandise lepéniste sous le terme vague d’« extrême droite ». Le principal intéressé se déclare, lui, le porte-parole d’une « droite populaire », « sociale et nationale ». Pour une fois, sa définition est peut-être la plus exacte. Disons, pour faire plus court : un « national-populisme2 ». Une vieille histoire.

Le phénomène est apparu voilà un siècle, entre deux crises politiques bien connues, le boulangisme et l’affaire Dreyfus (1887-1900). On a vu, en ces années-là, prendre forme une nouvelle droite, défiant les représentants officiels du parti conservateur, entamant l’audience de l’extrême gauche, troublant le jeu politique installé, en mobilisant les « masses » sur quelques slogans serinés. Ce nouveau courant était « populaire ». Il opposait le peuple, son bon sens, son honnêteté, à une classe politique corrompue et avachie dans les délices parlementaires. Face à la gabegie et aux « voleurs », il fallait lui rendre la parole. Comme Le Pen qui, aujourd’hui, préconise d’« élargir le droit de référendum », les Drumont, les Rochefort, les boulangistes défiaient l’équivalent de « la bande des quatre » par la vox populi. Maurice Barrès, interprète le plus distingué de la tendance, a fait la théorie de « l’instinct des humbles » contre la « logique » des intellectuels.

Cette droite s’affirmait « sociale », offrant sa protection à tous les « petits » contre tous les « gros ». Son public était par excellence, mais non exclusivement, celui des anciennes couches moyennes de l’artisanat et du commerce menacées par l’usine et les grands magasins. Elle pouvait rallier les membres de toutes les professions inquiètes des changements dans la structure économique du pays. La dépression, source de chômage, qui devait durer jusqu’aux dernières années du siècle, pouvait lui concilier la sympathie des sans-emploi. La politique laïque du régime lui assurait l’adhésion de nombreux catholiques.

Enfin, cette nouvelle droite était « nationale », en sacralisant la communauté du même nom, au mépris de toutes les autres. Quand Le Pen nous récite son éternel credo : « J’aime mieux mes filles que mes nièces ; mes nièces que mes voisines ; mes voisines que des inconnus et les inconnus que des ennemis », il reprend l’antienne d’un Moi national farouche, en proie à la fièvre obsidionale, muraille contre l’univers. Nous sommes ici aux antipodes d’un Michelet faisant de la France « l’idéal moral du monde », d’un Montesquieu, anti-Le Pen avant la lettre, écrivant : « Si j’avais su quelque chose utile à ma famille et qui ne l’eût pas été à ma patrie, j’aurais cherché à l’oublier ; si j’avais su quelque chose utile à ma patrie et qui eût été préjudiciable à l’Europe, ou qui eût été utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je l’aurais rejeté comme un crime. » Contre la tradition humaniste, le national-populisme, lui, érige l’égoïsme tribal en idéal spirituel et politique. L’obsession de la « race », la phobie du métissage, la haine de l’étranger sont les expressions courantes de cette régression au stade de la société fermée.


Un discours en trois temps

Les tribuns populistes sont les contemporains de l’ère des masses : grande presse et libertés publiques concourent à faire de l’opinion un acteur principal de la vie politique. Les professionnels de celle-ci doivent compter avec les éditorialistes et les échotiers des feuilles populaires. La Croix, L’Intransigeant, La Libre Parole, entre autres, ameutent leurs lecteurs sur quelques idées simples, non démontrées mais répétées à l’envi, et obtenant du même coup une force de contagion efficace. L’important est de trouver la formule qui fait choc. Un Rochefort, ex-opposant à l’Empire, ex-déporté de la Nouvelle-Calédonie, rallié au populisme, est passé maître en la matière : toute la France répète ses calembours, ses paillardises, ses quolibets. Plus c’est gros, plus ça fait mouche. L’image violente, la formule explosive suscitent beaucoup plus d’adhérents qu’une argumentation serrée. Le national-populisme inaugure une technique de la propagande politique qui frappe Gustave Le Bon, observateur du mouvement boulangiste, auteur de Psychologie des foules, publié en 1895 : « L’affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l’esprit des foules […]. La chose répétée finit, en effet, par s’incruster dans ces régions profondes de l’inconscient où s’élaborent les motifs de nos actions. » À quoi fait écho l’élève Le Pen : « La politique, c’est l’art de dire et de redire les choses de façon incessante jusqu’au moment où elles sont comprises et assimilées. »

Quelles « choses » ? Trois affirmations principales, qui font système :

1o Nous sommes en décadence. Les livres et les harangues lepénistes sont rythmés par le mot « décadence », tout comme un Maurice Barrès était jadis hanté par les « crépuscules d’Occident ». Les chants funèbres de Drumont s’emparaient aussi de tous les signes de décrépitude. « Jamais la France n’a été dans une situation plus critique », écrit-il, dans La France juive, en 1886. Ou dans un livre antérieur, Mon vieux Paris : « Un souvenir de civilisations disparues vous obsède à chaque instant dans ce Paris colossal. » Et de flétrir l’immoralité croissante, la criminalité, la corruption, l’exploitation du vice, l’auteur exprimant le « sentiment accablant que la société est en train de voler en éclats » ; une impression tragique de dégénérescence… La métaphore médicale imprime la crainte dans l’imagination. Barrès emploie, comme son maître Jules Soury, des images pathologiques pour rendre compte du mal politique : « Oui, écrit-il dans L’Appel au soldat, Boulanger entendait que le parlementarisme est un poison du cerveau comme l’alcoolisme, le saturnisme, la syphilis, et que, dans les verbalismes et la vacuité de ce régime, tout Français s’intoxique. » Dans les années trente, nul mieux que Drieu, disciple de Barrès, ne parlera du « fait écrasant » de la décadence comme d’une nécrose qui mine le pays : « Il y a une puissance de syphilis dans la France », écrit-il dans Gilles. De même, pour Le Pen, les frayeurs provoquées par le SIDA – frayeurs qu’il s’efforce d’aggraver par ses propos outrés – étayent opportunément sa croisade : un virus travaille à la décomposition du tissu social.

2o Les coupables sont connus. Le tableau lugubre de la décadence, inspiré par des faits tantôt avérés, tantôt exagérés, tantôt fictifs, et toujours détachés de leur contexte, puis mélangés et montés dramatiquement en épingle, appelle la désignation des coupables. L’astuce du magicien populiste est de concentrer toutes les responsabilités sur quelques têtes précises ; de décharger l’angoisse qu’il a contribué à faire croître dans son auditoire sur une minorité d’agents maléfiques, contre lesquels il pourra ressouder la plus grande union entre les membres de la communauté. Loin de donner au changement – vécu comme un cauchemar – l’analyse des causes complexes qui y travaillent, le démagogue utilise les facilités de la « causalité diabolique ». À l’époque de Boulanger, il s’agit encore principalement de la classe politique, faite d’incapables et de prévaricateurs. Mais, déjà, une interprétation plus « profonde » du déclin est en cours, se développe, et s’imposera dans les années 1890 : « l’invasion juive ». Édouard Drumont, qui en a été le vulgarisateur le plus fameux, grâce à ses best-sellers et à son journal quotidien, a révélé le mystère de ce passage douloureux des temps bénis au temps des troubles d’une formule qui a fait date : « Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. » Le reste est secondaire, subsidiaire, et dépendant de cette causalité centrale, selon laquelle un complot des fils de Sion vise à détruire la France chrétienne.

Dans les années trente, la crise venue, le vieux cri de Drumont : « la France aux Français », est répété à l’unisson par une myriade d’organisations plus ou moins groupusculaires et de publications véhémentes qui concourent de haine xénophobe et antisémite. Dès 1931, Pierre Amidieu du Clos avait donné le ton à la Chambre des députés : « Nous ne souffrons pas d’une crise de chômage national, mais d’une crise d’invasion étrangère. » Parmi les excitateurs les plus acharnés, Henri Béraud assure le succès de l’hebdomadaire Gringoire : « Admire, Français moyen, écrit-il en 1937, admire tout ton saoul, le beau cadeau que te fait l’univers, admire la guenille levantine, la pouillerie des ghettos, la vermine des Carpates et les terroristes macédoniens. » L’arrivée à la présidence du Conseil de Léon Blum déchaîne les interprètes de la causalité diabolique : « Le Juif ruine mieux, écrit un Laurent Viguier. Et de même que le vainqueur impose au vaincu des charges pour alourdir sa défaite le Juif nous a imposé sa loi “sociale” pour saper toute activité productrice et empêcher tout élan vers le travail » (Les Juifs à travers Léon Blum).

Pour rendre aux yeux des foules les choses évidentes, il faut réduire le complexe à l’élémentaire. Comme dit encore l’auteur de L’Appel au soldat : « L’imagination populaire simplifie les conditions du monde réel. » Dans le national-populisme lepéniste, l’immigré maghrébin s’est substitué au Juif, même si de lourdes allusions tendent à démontrer que celui-ci n’est toujours pas innocenté. « Tout vient de l’immigration ; tout revient à l’immigration. » Le chômage ? « Deux millions et demi de chômeurs, ce sont deux millions et demi d’immigrés de trop. » La criminalité ? L’hebdomadaire du Front national publie une rubrique régulière sur les méfaits des « envahisseurs ». La crise démographique ? Les étrangers y contribuent en s’installant dans les HLM à la place des Français, ainsi découragés de faire des enfants faute de logement. Le déséquilibre de nos échanges ? Ce sont les exportations de devises vers les pays d’origine qui en sont la cause. Etc. D’où s’ensuit le « droit de légitime défense » des « indigènes français » face à « la vague déferlante du démographisme asiatique et africain ». Menacés de « submersion », nous devons donc réagir.

3o Heureusement, voici le Sauveur. Barrès, bon guide décidément, écrit de Boulanger : « Qu’importe son programme, c’est en sa personne qu’on a foi. Mieux qu’aucun texte, sa présence touche les cœurs, les échauffe. On veut lui remettre le pouvoir, parce qu’on a confiance qu’en toute circonstance il sentira comme la nation. » Un homme providentiel doit nous faire sortir de la décadence comme Moïse a su faire sortir son peuple d’Égypte. Tous les populismes trouvent la solution politique dans l’élection d’un homme déjà élu par les dieux, et dont la mission sera de nettoyer l’État de ses serviteurs abusifs et de redonner la parole au peuple. Après l’échec de Boulanger en 1889, le mouvement populiste n’a pas su lui trouver de remplaçant : ce fut une des faiblesses de l’antidreyfusisme, tiraillé entre plusieurs ligues et chapelles, sans que Déroulède, Drumont, Rochefort, Jules Guérin ou quelque général pût s’imposer. Dans les années trente, en pleine recrudescence du national-populisme, la guerre des chefs et la concurrence des ligues ont redoublé. En 1935, Jean Renaud, de la Solidarité française, réclame un président de la République « comme Salazar ». La même année, Gustave Hervé, ex-champion de l’antimilitarisme socialiste passé au « socialisme national », trouve mieux : C’est Pétain qu’il nous faut (« si Boulanger, entre nous, c’était du toc, Pétain, ce n’est pas du toc, c’est de la gloire pure et modeste »). La défaite militaire de 1940 devait le combler. Et, de fait, Pétain reprit en partie le programme du vieux populisme rajeuni par les années trente : statut des Juifs, guerre aux francs-maçons, mise en congé sine die du Parlement, réconciliation des classes dans la Charte du travail… Tout y était, sauf la parole rendue au peuple. Parfois – autre cas de figure – la revendication populiste, jouant les apprentis sorciers, favorise l’arrivée au pouvoir d’un Sauveur inattendu et incontrôlable : Poujade prépare ainsi le lit de De Gaulle, dont toute l’action sera à l’inverse des espérances poujadistes : renforcement des concentrations industrielles et commerciales, fin de l’Algérie française.

Ce qui désigne aujourd’hui Le Pen à ses compatriotes comme Chef providentiel tient à quelques attributs marquants, dont il se glorifie. Sa nationalité d’abord. Il se flatte de ses origines bretonnes à juste titre, car au commencement était le Celte, le Français de granit, autrement dur que les Français sédimentaires, ceux que les vagues de conquêtes successives ont accumulés dans l’extrême Europe occidentale. Et même Le Pen conjugue les deux définitions du principe nationalitaire. Jean-Marie est français par la longue chaîne de ses ancêtres qui aboutit à sa crinière blonde (?) et à ses yeux bleus. Mais Le Pen l’est aussi parce qu’il l’a mérité et voulu : son engagement dans les parachutistes en Indochine et en Algérie en témoigne. Un sang pur à l’allemande et un volontaire à la française : on ne fait pas mieux. À ses certificats d’appartenance, il ajoute la virilité. Rien ne lui plaît tant que de poser en tenue de combat : treillis militaire, béret rouge de para, gants de boxeur, pose devant ses dobermans, « homme tranquille » à la John Wayne… Sa phobie de l’homosexualité achève le portrait du surmâle. Bravant toutes les infortunes, se relevant de toutes les adversités, « seul contre tous » il poursuit sa mission. Corollaire de la virilité : la volonté. « La multitude écoute toujours l’homme doué de volonté forte », écrit Le Bon. Chez Le Pen, cela se manifeste par l’absence de doute, d’état d’âme délétère, de scrupules intellectuels : il donne de la voix, du geste, au besoin du bras d’honneur. Il est l’homme des foules, l’homme-foule, sorti des masses. Le contraire d’un énarque, d’un homme du « milieu », élevé dans le sérail, ou d’un bourgeois dévoyé. Il ne représente pas le peuple ; il est le peuple par excellence. Enfin, comme tous les démagogues, il est orateur-né : sans sa verve, point de Le Pen. Il subjugue par ses formules où l’approximation le dispute au mauvais goût ; flatte les vieux par les slogans pétainistes et maurrassiens (« La vie n’est pas neutre », « La France d’abord »…) ; amuse la galerie en retournant les injures (« Je suis la bête immonde, qui monte, qui monte… »). Mais aussi par ses dons de dramatisation et de suggestion. Faire peur (nous sommes menacés, envahis, contaminés…) et, du même pas, rassurer (je suis votre « rempart ») : c’est tout l’art. Tel veut apparaître l’homme qui entend rétablir le travail, la famille, la patrie, la peine de mort et le latin à la messe.


Du bon usage d’un démagogue

Quels que soient ses talents de tréteaux, Le Pen, pendant près de vingt ans, n’a eu l’oreille que d’infimes minorités de revenchards irréductibles. Son audience soudaine révèle la montée du désarroi, partagé par beaucoup : crise de l’emploi, sentiment d’insécurité, impuissance apparente des gouvernants de gauche et de droite, angoisse face à l’avenir… On entend moins parler d’un autre malaise : celui qui s’installe dans notre culture politique. La période que nous traversons, en effet, n’est pas seulement troublée par la gestation de la société postindustrielle qui provoque des perturbations en chaîne et, partant, de profondes inquiétudes. Au même moment, nous sommes en train de vivre la crise de nos représentations politiques : crise de l’État-nation, appelé à se fondre dans une unité européenne plus vaste ; crise de la mémoire nationale comme l’attestent les révisions historiques de la Révolution, notre mythe des origines ; crise de l’encadrement populaire, avec l’érosion des syndicats et du Parti communiste ; crise de l’idéologie socialiste, après l’expérience Mauroy et la contre-expérience Fabius ; impuissance du « rassemblement » gaulliste. Sur quelles croyances communes allons-nous fonder la nouvelle citoyenneté ? Dans cette période difficile de transition, aucune de nos familles politiques anciennes n’a su traiter de front et à fond le problème de l’immigration, qui fait toute l’audience de Le Pen.

Pendant près d’un siècle, la France a su accueillir et intégrer des millions d’étrangers. Plusieurs institutions y ont concouru : l’école d’abord ; subsidiairement, le service militaire, l’entreprise, le mouvement ouvrier. Une idéologie progressiste, à base d’optimisme républicain, sous-tendait les comportements : le ralliement à la patrie des droits de l’homme, à la démocratie laïque, à la nation dont Michelet disait : « C’est bien plus qu’une nation, c’est la fraternité vivante », allait de soi ; en deux générations on devenait citoyens. Mythes que tout cela ? Sans doute, mais vivants, actifs, créateurs ! Or la gauche, au pouvoir au moment de l’essor du Front national, s’est laissé intimider par l’idéologie de la différence. Et la droite qui l’a remplacée ne semble pas mieux armée contre son pouvoir inhibiteur. Au nom de la différence, les idéologues de la Nouvelle Droite ont prêché le « chacun chez soi », et Le Pen se défend d’être « raciste » : il parle de son respect pour « l’identité » des autres. Au nom de la différence, un certain gauchisme a conçu l’idée d’un ensemble « multiculturel », le rêve d’une polyphonie où chacun chanterait à sa façon pour le bonheur de tous. Tandis que les uns règlent le problème par l’exclusion, d’autres le font par la négation d’une communauté nationale. Les deux positions, sans être parfaitement symétriques, témoignent néanmoins d’un même manque de confiance dans nos valeurs (judéo-chrétiennes, républicaines, laïques) qui ont fait notre pays et dans notre faculté de les transmettre. Par des moyens apparemment contraires, on en arrivera à un même désastre : la ségrégation – ou de droit ou de fait. Saura-t-on, gauche socialiste et droite libérale, en se plaçant au-dessus des querelles partisanes, prévenir cette menace et mettre en œuvre une politique d’intégration appropriée mais sans peur ni complexe ? Ce qui signifie tout à la fois des moyens (pour l’école notamment) et des principes (un même droit, une même loi pour tous). Voilà le défi que nous lance sans le vouloir le retour du national-populisme. C’est plus important à considérer que l’effet Le Pen dans la prochaine élection présidentielle.


Notes

1. Le Monde, 11 juin 1987.

2. Le terme « national-populisme » a été introduit en France, en 1984, par Pierre-André Taguieff.



4

Portrait d’un chef : Jean-Marie Le Pen1

Tous les partis politiques en ont besoin, mais le mot « chef » sonne particulièrement fort dans les oreilles de l’extrême droite : « Le chef, c’est celui qui sait à la fois se faire obéir et se faire aimer. Ce n’est pas celui qu’on impose, mais celui qui s’impose. » Dixit Pétain. Il est avéré que le Front national a existé d’abord par Jean-Marie Le Pen, comédien patenté de la scène politique, bateleur maniant le calembour aussi bien que l’imparfait du subjonctif, vieux faluchard devenu charismatique par ses outrances mêmes. Un homme prêt à tout pour s’imposer, oui.

Dès ses années d’étudiant à Paris, Le Pen se révèle un agitateur-né, frotté de lectures réactionnaires, compagnon de route de l’Action française, un meneur fort en gueule, cavaleur, la dalle toujours en pente, chef de bande aimant faire le coup de poing dans les rues du Quartier latin. Président de la « Corpo » de droit, ce « facho », comme on dit, est l’ennemi juré des communistes et des intellectuels de gauche anticolonialistes. Il s’engage en 1954 dans la guerre d’Indochine, mais c’est la guerre d’Algérie qui le place sous les projecteurs. Il obtient de Pierre Poujade, rencontré en novembre 1955, d’être porté, pour les élections législatives du 2 janvier suivant, sur une liste de l’UDCA (Union de défense des commerçants et artisans) qui lui permet d’obtenir à moins de 30 ans un siège au Palais-Bourbon. À l’Assemblée, il se montre un farouche partisan d’une Algérie française pour la défense de laquelle il reprend l’uniforme peu de temps après son élection. Sa séparation assez rapide d’avec Pierre Poujade (à cause de l’expédition de Suez que celui-ci condamne) n’empêche pas qu’il a découvert, grâce à « Pierrot » et ses campagnes tonitruantes, le contact des foules, l’ivresse des réunions publiques, un certain goût du peuple et la griserie de la tribune parlementaire.

Réélu député en 1958 dans le Ve arrondissement de Paris, avec l’investiture du Centre national des indépendants, il fonde d’abord, avec le colonel Thomazzo, un Front national pour l’Algérie française de courte durée et, parallèlement, un Front national des combattants dissous au lendemain du putsch des généraux d’avril 1961. Toutefois, il se montre suffisamment prudent pour ne pas se laisser compromettre avec les desperados de l’OAS (Organisation armée secrète). En 1962, il ne peut sauver son siège sous le raz-de-marée gaulliste. Quelque peu désœuvré, il fonde alors la SERP (Société d’études et de relations publiques) qui devient vite une maison d’édition d’archives politiques sonores. L’un de ses premiers disques, Voix et chants de la révolution allemande, lui vaut un procès pour « apologie de crimes de guerre » et une condamnation à deux mois d’emprisonnement avec sursis et 10 000 francs d’amende – un jugement confirmé en appel puis en cassation. La provocation, c’est son truc, même s’il est plus pétainiste que néonazi : il saura en user et en abuser pour se construire un personnage, toujours extrême dans l’expression.

À la première élection présidentielle au suffrage universel, en 1965, il porte ardemment les couleurs de l’avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour, défenseur en titre des vaincus de l’Algérie française. Celui-ci obtient environ 5 % des voix : la guerre est finie ; l’extrême droite balbutie. La même année, il perd un œil à la suite d’une opération ratée : pendant des années il se produira avec un bandeau noir, qui lui donne un look de flibustier. Après avoir créé en 1972 le Front national, qui demeure longtemps un groupuscule, il se hasarde à l’élection présidentielle de 1974. Plus bas que Tixier en 1965, il ne recueille que 0,74 % des suffrages exprimés.

C’est au cours de ces années soixante-dix que la vie de Le Pen change miraculeusement grâce à l’héritage que lui lègue un sympathisant, Hubert Lambert, lui-même héritier des ciments Lambert et mort en 1976. La subite fortune de Le Pen fait jaser. Un cousin, Philippe Lambert, se jugeant dépossédé, entreprend une action judiciaire pour captation frauduleuse d’héritage à la suite du dérangement mental du testateur, une épave éthylique. Un accord à l’amiable a finalement lieu2. Le Pen est devenu riche ; il habite désormais dans la vaste résidence de Montretout à Saint-Cloud, où il établira le siège du Front national.

Au cours de cette traversée du désert politique, il découvre le leitmotiv de ses futures campagnes : le spectre de l’immigration. C’est d’Ordre nouveau, une des factions constitutives du Front national3, que partent dans les années soixante-dix les premiers mots d’ordre contre les étrangers (« Halte à l’immigration sauvage »). Le chômage croissant, la délinquance en hausse, les dégâts de la drogue et bientôt le terrorisme sur le territoire national trouvent ainsi leur « explication », et Le Pen le levier protestataire et identitaire propre à provoquer l’envolée de son parti. Cela devient une réalité à dater de l’élection municipale de Dreux de 1983, à l’issue de laquelle son lieutenant Jean-Pierre Stirbois, dont la liste a obtenu 16,7 % des suffrages, devient, grâce à un accord électoral avec la droite, conseiller municipal. Le Front national est mis alors sur orbite.

L’habileté de Le Pen est d’ouvrir au maximum son parti : toutes les tendances de la droite dite « nationale » doivent y trouver leur place, des nostalgiques de la LVF (la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, partis combattre sur le front de l’Est aux côtés des nazis), aux national-catholiques du journal Présent, en passant par les monarchistes, les transfuges de la Nouvelle Droite et les intellectuels du Club de l’Horloge – variante libérale de la Nouvelle Droite –, Yvan Blot et Jean-Yves Le Gallou. Le Front national est conçu comme un vaste entonnoir où les jus de toutes les treilles d’extrême droite peuvent se mélanger.

Le Pen tente de trouver la formule de synthèse plus ou moins adaptée à notre époque des divers courants qui, depuis la Révolution de 1789, ont radicalement mis en cause la démocratie libérale. Dans une interview accordée le 6 avril 1995 à National Hebdo, il affirme : « Je représente à la fois la tradition populaire et la tradition contre-révolutionnaire, qui a dénoncé les heures les plus sombres de 1793 quand la Révolution était tenue pour un bloc admirable, et détesté le communisme quand les compagnons de route avaient persuadé les Français qu’il représentait l’espoir du monde. »

Depuis lors, le contenu de ses discours et de son programme a pu subir quelques variations. Il reste que les slogans, les références répétées, les sympathies et les refus exprimés rappellent autant de refrains connus, même s’ils appartiennent à des chansons diverses, dont l’harmonie n’est pas toujours évidente.

Ses racines, il les plonge dans une tradition « contre-révolutionnaire ». Non qu’il soit favorable à la restauration monarchique, ni même qu’il rejette en bloc la Révolution française. Il lui fait un grief principal : le principe d’égalité. « Le thème de l’égalité nous paraît décadent… » Autour du chef, un certain nombre d’adhérents au Front national et de compagnons de route sont plus nettement marqués que lui par le courant traditionaliste et intégriste, dont le représentant le plus voyant a pris le nom de Romain Marie, député européen. Son quotidien Présent rappelle les hauts faits et les grandes figures de l’école contre-révolutionnaire, depuis les martyrs de la Vendée jusqu’aux écrits de Charles Maurras. Ses pages littéraires entretiennent une culture spécifique, enracinée dans le catholicisme des prêtres réfractaires, ceux qui avaient refusé de prêter serment, en 1791, à la Constitution civile du clergé. Clovis, Mgr Freppel (qui fustigea l’héritage révolutionnaire lors du centenaire de 1889), saint Louis, Jeanne d’Arc… ces noms scandent les chroniques d’Alain Sanders et d’Yves Chiron, qui ne manquent pas non plus d’évoquer « la haute figure du maréchal Pétain ».

La période de l’Occupation et de la Collaboration est exaltée ; l’effigie du maréchal Pétain, brandie dans tous les cortèges du Front national, rappelle le ralliement à Jean-Marie Le Pen des épigones des collaborateurs et des collaborationnistes. François Brigneau4, l’ancien milicien qui n’a rien renié de sa carrière sous Darnand5, tient une chronique régulière dans National Hebdo, tandis que Jean Mabire ressuscite dans son feuilleton littéraire les hérauts des valeurs traditionnelles que sont René Bazin ou Paul Bourget, ces hérauts de la famille, de la patrie, de la tradition, de « l’ordre en un mot6 ».

Le courant national-catholique du Front national, dont les slogans sont démarqués de la devise « Travail, famille, patrie », est le plus combatif contre la loi Veil légalisant l’interruption volontaire de grossesse (1975). Jean-Marie Le Pen, qui n’a jamais été un exemple de dévotion, et qui même était farouchement anticlérical dans sa jeunesse, n’hésite pas à s’en inspirer, se posant en champion des « valeurs de la vie » contre le « génocide » des embryons le détournement de sens des mots étant de la rhétorique habituelle du Front national.

Le Pen affirme son nationalisme avec des phrases à la Barrès : « La nation est la communauté de langue, d’intérêt, de race, de souvenirs, de culture où l’homme s’épanouit. Il est attaché par ses racines, ses morts, le passé, l’hérédité et l’héritage. Tout ce que la nation lui transmet à la naissance a déjà une valeur inestimable7. »

Pour lui, ce qui menace aujourd’hui comme hier, c’est un « germe de destruction que notre nation porte en soi » : « Le décroissement de notre natalité, l’épuisement de notre énergie depuis cent ans […] ont amené l’envahissement de notre territoire et de notre sang par des éléments étrangers qui travaillent à nous soumettre. » Il juge improbable, voire impossible, l’assimilation de ces nouveaux venus : « Les immigrés ne veulent pas s’intégrer », titre National Hebdo (ler juin 1995), qui ne cesse de reprendre le thème de « notre droit à la différence, à notre spécificité, à notre identité ». Quant au métissage, réalité historique et démographique de la nation française, Jean-Marie Le Pen le dénonce comme un effet mortel d’une mondialisation qui altère la qualité génétique de la population.

Dans son éclectisme organisateur, Le Pen marie sans craindre la contradiction la tendance contre-révolutionnaire nettement élitiste, favorable à un « État hiérarchique et autoritaire, fondé sur la responsabilité et le commandement s’exerçant de haut en bas » (Pétain, 4 juin 1941), avec la tendance populiste qui voit dans le peuple la source de toute légitimité politique. Il faut un chef à la tête de l’État, mais un chef en accord profond avec la nation, avec le peuple qui sera consulté directement par la voie référendaire. Les sondages encouragent le dirigeant du Front national à préconiser, pour la VIe République de ses rêves, le référendum sur les grands problèmes de société : la peine de mort, l’immigration, le Code de la nationalité… Le populisme protestataire consiste justement à montrer l’écart vrai ou supposé entre la loi qui est votée par une oligarchie politicienne et les attitudes saines de la population.

L’héritage de l’antisémitisme fait partie des bagages. Le Pen s’en défend, mais depuis le mot du jeune député qu’il était à l’adresse de Mendès France le 11 février 1958 : « Vous n’ignorez pas que vous cristallisez sur votre personne un certain nombre de répulsions patriotiques et presque physiques », jusqu’à sa condamnation le 18 mars 1991 par la cour d’appel de Versailles pour avoir considéré les chambres à gaz comme un « point de détail8 », Jean-Marie Le Pen n’est pas innocenté sur ce terrain-là. Selon Jean-Maurice Demarquet, son ancien ami et collègue à l’Assemblée nationale, c’est même chez lui « une obsession maladive9 ». Il ne contredit jamais ses proches, ses candidats ou ses éditorialistes moins prudents que lui, tel François Brigneau. Une enquête de la Sofres sur les cadres du Front national révélait, en avril 1990, l’imprégnation antisémite du parti : 88 % d’entre eux s’estimaient « tout à fait d’accord » ou « plutôt d’accord » avec la proposition selon laquelle « les Juifs ont trop de pouvoir en France10 ».

Nationaliste, Jean-Marie Le Pen distille les thèmes de la « décadence », illustrés jadis par Maurice Barrès, Paul Bourget, Charles Maurras et combien d’autres – décadence où il voit la main de l’étranger, l’action de « l’internationale juive », les manœuvres des lobbies de la finance « apatride ». Le chapitre xénophobe du nationalisme fermé s’applique aujourd’hui à l’immigration « extra-européenne », coupable du chômage dont souffre la population française et, plus encore, des ravages subis par l’identité de la nation peu à peu corrompue par l’intrusion des autres (civilisations, religions, modes de pensée) : « S’ils ne parviennent pas à promouvoir une politique hardie de natalité, la civilisation occidentale, les peuples occidentaux seront submergés par la vague déferlante du démographisme asiatique et africain11. »

Populiste, Jean-Marie Le Pen renoue avec la tradition protestataire contre les élites, contre la classe politique, contre les intellectuels, en appelant de ses vœux un nouveau régime qui rendra la parole au peuple, notamment par la voie du référendum sans exclusive. Le peuple est valorisé dans son instinct profond, son bon sens, son honnêteté, comparé aux jeux ineptes des politiciens corrompus. Le Pen se présente comme un homme du peuple, visant à rassembler le peuple de France, contre les nantis du pouvoir qui le trahissent et qu’il rassemble sous le nom d’« établissement » (establishment en anglais) ; « Aujourd’hui, écrivait-il en 1985, le seul recours de sauvegarde qui reste à ce pays, c’est précisément l’appel à son peuple12. »

La France qu’il propose est une France rêvée, claquemurée, inentamable par les influences étrangères, réfractaire au mélange des races, protectionniste à tous les degrés, antieuropéenne, où chacun serait à sa place, la femme au foyer, l’homosexuel dans la clandestinité, l’immigré reconduit à la frontière, le malade du sida dans un « sidatorium », le tout sous la tutelle d’un président de la République bien-aimé, chef sans partage du pouvoir exécutif, en relation directe avec le peuple et, pour les cagots de Présent, inspiré par la Providence.

S’il n’était qu’un parti de vaincus (ceux de 1789, les intégristes, ceux de 1944, anciens pétainistes et anciens « collabos », ceux de 1962, partisans de l’Algérie française, ceux de 1981, antisocialistes et anticommunistes…), le Front national ne serait qu’un club d’aigris et de nostalgiques. La réussite de Jean-Marie Le Pen est d’avoir fait de ce bric-à-brac une organisation unifiée, ce que les diverses factions d’extrême droite n’étaient jamais parvenues à réaliser, ni dans la crise dreyfusienne, ni dans les années trente, ni pendant l’Occupation. Comme écrivait son collaborateur Pierre Vial : « Jean-Marie Le Pen a su faire l’unité, au sein du Front national, de ces Gaulois typiques que sont les nationaux – et ce n’était pas une mince affaire. Demain il fera l’unité des Français, en lutte pour leur survie. Jean-Marie Le Pen sera notre Vercingétorix. Mais un Vercingétorix vainqueur. Non de Rome, mais de Carthage et du culte de l’or que perpétuent les nouveaux Carthaginois13. » Ceux-ci sont tous ceux qui travaillent à détruire l’identité française au profit de la mondialisation, à commencer par la fusion européenne : « Jean-Marie Le Pen veut une culture enracinée. Dont il est lui-même l’illustration. Fils de Bretagne, de France et de l’Europe des patries, il se pose en héritier fidèle des millénaires qui nous ont faits ce que nous sommes. »

Autant de thèmes qui passaient pour obsolètes et chimériques au temps de la croissance radieuse, mais qui atteignent depuis les années quatre-vingt l’oreille de maints Français déboussolés par les mutations de la société post-industrielle. Le déclin des anciens États-nations, l’ampleur des flux migratoires, l’angoisse face au chômage : l’imaginaire des plus crédules ou des plus menacés devient perméable aux fantasmagories du verrouillage national et du retour au bon vieux temps. Plus que jamais, le changement brutal que connaît la fin du XXe siècle stimule le discours de la décadence, l’appel au sauveur et le refuge dans une pensée au sens propre réactionnaire.

« La France seule », « les Français d’abord », « la préférence nationale », la hantise du métissage, la défense de la différence, l’obsession de l’identité, la protestation contre le « racisme antifrançais », non, rien de très nouveau dans ces mots-là pour qui connaît l’histoire des passions nationalistes. Le mouvement lepéniste perpétue à sa manière la culture de la radicalité protestataire. Le déclin du Parti communiste lui offre le monopole de la contestation populaire, dont les métamorphoses emplissent notre histoire. La « fonction tribunitienne14 » reste le meilleur atout du Front national : en un temps où la gauche et la droite alternent au pouvoir sur des programmes dont les différences s’atténuent, le parti lepéniste se vante d’être la seule opposition et la seule chance de renouveau. Quitte à reprendre les slogans les plus éculés des ligues d’autrefois qui n’ont mené à rien, si ce n’est à ce qui fut appelé par antiphrase, en 1940, une « Révolution nationale ».

L’apogée de Jean-Marie Le Pen, son heure de gloire, a lieu le 21 avril 2002, lorsqu’il arrive deuxième au premier tour de l’élection présidentielle. Contrairement à ce qu’affirmaient certains titres de la presse étrangère, la France n’était pas alors menacée de fascisme. Le second tour de l’élection qui vit la victoire écrasante du président sortant, Jacques Chirac, par plus de 82 %, relativisait un succès dû avant tout aux divisions insensées de la gauche. Au demeurant, ces résultats sonnaient l’alarme d’une démocratie française en voie de décomposition.

Jean-Marie Le Pen a été traité de « fasciste » par ses adversaires. Il en a le tempérament et des attributs comme le goût de la violence, l’ultranationalisme, la personnalité du chef issu des couches populaires. Mais le fascisme exaltait la guerre et la conquête, en s’affirmant totalitaire, en quête de « l’homme nouveau ». En d’autres temps et en d’autres lieux, le baroudeur Le Pen aurait pu y adhérer. Dans la France post-coloniale, il défend un nationalisme de repli, xénophobe et protectionniste. C’est pourquoi le terme de national-populiste lui convient mieux. Au demeurant, la pratique de l’éclectisme et de l’opportunisme ne classe pas Le Pen au rang des théoriciens : quelques obsessions et l’art du slogan provocant lui servent de doctrine.

Aujourd’hui, le vieil homme se retire, non sans espérer que le relais sera passé « en famille » dans la main de Marine Le Pen. Autre génération, autre style : les vieux oripeaux de la mémoire « collabo » ne sont plus de mise en apparence. Madame fille va se concentrer sur ce qui fait le succès des mouvements populistes en Europe : la phobie de l’immigration et la dénonciation du chômage dont les étrangers et la mondialisation seraient la cause. Nul ne peut dire si cette banalisation sera moins dangereuse pour la démocratie qu’un parti dirigé par une personnalité dont le caractère souvent monstrueux a pu freiner l’essor.


Notes

1. Marianne/L’Histoire, hors-série sur « L’extrême droite », juillet-août 2010.

2. Selon les biographes de Jean-Marie Le Pen, l’héritage Lambert était estimé à 30 millions de francs, soit environ 17 millions d’euros 2010. Le Pen en aurait gardé les deux tiers.

3. Ordre nouveau, mouvement fascisant dissous en 1973, était inspiré par François Duprat, qui fut tué en 1978 dans un attentat dont l’origine reste inconnue.

4. Journaliste né en 1919, collaborateur et éditorialiste des feuilles d’extrême droite, ancien membre de la Milice française, antisémite véhément, rédacteur en chef de Présent.

5. Joseph Darnand, fondateur de la Milice française en janvier 1943. Condamné et fusillé en 1945.

6. National Hebdo, 20 avril 1995.

7. La Vraie Opposition : le Front national, brochure, 1984.

8. Au « Grand Jury RTL-Le Monde », 13 septembre 1988.

9. Le Monde, 16 octobre 1985.

10. Voir le dossier consacré à « F. Brigneau, éditorialiste à National Hebdo », Droit de vivre, janvier-février 1990 ; l’antisémitisme du Front national vu par Yann Piat et François Bachelot in F. Leclercq, « Dans le huis clos du Front », L’Express, 15 septembre 1989 ; et, sur « les euphémismes de Jean-Marie Le Pen », François Ernenwein, La Croix, 17 mai 1990. L’enquête de la Sofres a paru dans Le Monde des 8-9 avril 1990.

11. « F. Brigneau, éditorialiste à National Hebdo », dossier cité.

12. Jean-Marie Le Pen, La France est de retour, Carrère-Lafon, 1985, p. 81.

13. Pierre Vial, « L’identité culturelle et l’âme d’un peuple », National Hebdo, 13 avril 1995.

14. Concept forgé par Georges Lavau pour désigner le rôle du Parti communiste, concentrant les protestations sans accéder au pouvoir, dans la République gaullienne.



5

Le Pen, père et fille1


Jean-Marie Le Pen quitte la présidence du Front national, qu’il occupe depuis 1972. En quoi s’agit-il d’un tournant ?

Ce qui me frappe, s’agissant de l’évolution du FN, c’est sa banalisation. Triple banalisation, en fait. D’abord une banalisation liée à une rupture du parti avec ses attaches historiques et mémorielles. Originellement, le FN était un parti résolument d’extrême droite, dont de nombreux membres avaient soutenu le régime de Vichy et la Collaboration, puis l’Algérie française et l’OAS. La relève des générations, qui n’est pas nouvelle au niveau des cadres intermédiaires, mais qui touche aujourd’hui le sommet du mouvement, a pour effet de brouiller l’image du FN, de rendre moins lisibles ses racines idéologiques et sociologiques.

La banalisation concerne aussi les discours et les pratiques, autrement dit la « culture politique » du FN. Il aurait par exemple été inconcevable, autrefois, qu’une femme puisse incarner l’extrême droite. C’est aujourd’hui possible. Pour une famille politique qui a toujours exalté la virilité et pratiqué le culte du chef, c’est une révolution.

La banalisation, enfin, est liée au fait que le FN n’est plus, comme dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, une exception française. Il a aujourd’hui des équivalents dans plusieurs pays d’Europe, comme en Autriche, en Italie, aux Pays-Bas, en Hongrie ou en Scandinavie, où des partis similaires obtiennent des scores comparables. En quelque sorte, l’européanisation du national-populisme dilue la spécificité du lepénisme.


« National-populisme », dites-vous…

Le populisme n’est pas spécifiquement d’extrême droite. Le mot désigne une confiance dans le peuple, que l’on rencontre dans les discours de Robespierre ou les écrits de Michelet. Mais le populisme a eu tendance à se localiser à l’extrême droite, avec l’ère des masses et la démocratie parlementaire. L’extrême gauche, elle, était ouvriériste, tandis que l’extrême droite tendait au populisme, sans distinction de classe.

Le FN est populiste en ce sens qu’il est un mouvement protestataire contre les élites, contre ce que Le Pen a appelé, dans une traduction douteuse de l’anglais, « l’établissement », à commencer par les énarques, les intellectuels, les politiciens éloignés de la réalité populaire. C’est un national-populisme (le terme a été introduit en France par Pierre-André Taguieff), en ce sens qu’il est aussi un mouvement identitaire, nationaliste, protectionniste, xénophobe, islamophobe, antieuropéen.

Comme tous les extrémismes, il récuse la complexité du réel au profit de l’analyse et de la solution simplistes. C’est ce que l’historien Léon Poliakov a appelé la « causalité diabolique ». Aujourd’hui, tout va mal, dit le FN, à cause de l’immigration, de l’euro, de l’Union européenne et de la mondialisation. Solution : la fermeture des frontières et le retour au franc. Les populismes s’adressent aux émotions et à la « psychologie des foules ».


L’existence du national-populisme perturbe-t-elle les équilibres politiques traditionnels ?

On se représente traditionnellement le paysage politique sous la forme d’un demi-camembert. Je préfère pour ma part l’image du fer à cheval, que j’emprunte au philosophe Jean-Pierre Faye qui l’utilisa à propos de la République de Weimar (1919-1933). Dans un fer à cheval, les extrêmes sont proches l’un de l’autre, il y a entre eux une sorte d’aimantation.

Je pense que cette image est pertinente pour qualifier une période comme la nôtre, mais ce n’est pas la première fois que cela se produit : le général Boulanger, Paul Déroulède, Édouard Drumont, à la fin du XIXe siècle, comme plus tard Jacques Doriot dans les années trente, ont incarné ce rapprochement entre les extrêmes. La recette est toujours la même : elle consiste à séduire l’électorat populaire en essayant de le convaincre que les solutions de l’extrême droite – à commencer par la préférence nationale et le rejet de l’étranger – sont les bonnes pour résoudre ses problèmes. Ce phénomène se produit toujours dans un contexte de crise économique et de forte montée du chômage : la grande dépression des années 1880-1890, les lendemains du krach de 1929, la fin des Trente Glorieuses, et aujourd’hui la crise financière mondiale.


Comment peuvent réagir les partis traditionnels dans un tel contexte ?

Il peut y avoir trois attitudes. L’une est de faire du populisme contre le populisme. Un tel discours peut être de gauche comme de droite. Quand Jean-Luc Mélenchon publie un livre intitulé Qu’ils s’en aillent tous !2, on pense au fameux slogan utilisé par Pierre Poujade dans les années cinquante : « Sortez les sortants ! »

À gauche, il existe une tradition, la défense républicaine. Quand le régime est menacé, les républicains se rassemblent au-delà de leurs divisions. C’est ce qui s’est passé au moment du boulangisme, quand certains socialistes – à l’époque les partisans de Paul Brousse et de Jean Allemane – se sont mobilisés pour la République alors que d’autres – les blanquistes et les guesdistes – étaient séduits par Boulanger. C’est ce qui s’est passé au moment de l’affaire Dreyfus avec la constitution du Bloc des gauches. C’est encore ce qui s’est passé avec le Front populaire, en 1936, quand les communistes se sont alliés aux socialistes et aux radicaux face au danger fasciste. C’est, enfin, ce qui s’est produit en 2002, quand Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen se sont retrouvés au second tour de l’élection présidentielle.

Cela dit, la stratégie de défense républicaine ne fonctionne pas à tous les coups : en 1958, par exemple, l’isolement du Parti communiste, lié au contexte de guerre froide, a empêché la gauche de faire front commun face au retour du général de Gaulle. La défense républicaine, aujourd’hui, peut prendre la forme de la « discipline républicaine » dans les seconds tours d’élection.

La troisième attitude est la tentation qui concerne plus spécifiquement la droite face à la montée de l’extrême droite : elle peut être intéressée par une alliance avec elle. Le risque est d’autant plus fort que la droite parlementaire est affaiblie : on l’a vu aux élections régionales de 1998 avec ce qui s’est passé en Rhône-Alpes, en Picardie, en Languedoc-Roussillon, en Bourgogne et dans le Centre. La possibilité de voir de telles alliances se nouer à nouveau est, à mon avis, l’un des grands dangers aujourd’hui. D’autant plus que l’on voit bien que toute une partie de l’électorat UMP (Union pour un mouvement populaire) se retrouve dans une idée que défend le FN depuis toujours : la peur des immigrés et de l’islam.


À ce propos, comment analysez-vous les récentes déclarations de Marine Le Pen contre les prières de rue des musulmans ?

C’est très habile de sa part. D’un côté, elle parle à un électorat de droite qui, comme je vous l’ai dit, juge que l’islam est une menace pour l’identité nationale. De l’autre, elle peut toucher un électorat de gauche pour qui la laïcité est une valeur fondamentale de l’identité républicaine. De ce point de vue, c’est une nouveauté. Même s’il a toujours existé une tradition antireligieuse – notamment néopaïenne – au sein de l’extrême droite, cette défense de la laïcité a de quoi étonner. Avant 1914 et encore entre les deux guerres, dans la mesure où elle s’opposait à un régime républicain qui incarnait la laïcité face au cléricalisme, l’extrême droite n’avait aucun intérêt à défendre celle-ci. Au contraire, elle avait tout intérêt à s’opposer à la laïcité pour séduire l’électorat catholique.

Aujourd’hui, l’extrême droite use d’une pirouette qui consiste à utiliser l’arme historique de ses adversaires – la laïcité – à ses propres fins. Apparemment, cela n’est pas inefficace, comme le montrent les récents apéritifs géants où se côtoient des militants d’extrême droite et des laïcs qui se disent de gauche.


Vous avez évoqué le second tour de la présidentielle de 2002. Un tel scénario, selon vous, peut-il se reproduire en 2012 ?

À mes yeux, tout est possible. Première possibilité, Nicolas Sarkozy est tellement impopulaire qu’il ne parvient pas au second tour, et alors un scénario de type 2002, mais à l’envers cette fois, se produit. L’accession de Marine Le Pen à la présidence du FN représente ainsi un danger bien plus grand pour la droite que ne l’aurait été celle de Bruno Gollnisch, qui n’a pas le même charisme, non plus que la même image rassurante, et donc pas le même potentiel électoral.

Seconde possibilité : une répétition de 2002. C’est envisageable si la gauche arrive atomisée au premier tour. Ce qui est malheureusement très possible compte tenu des institutions de la Ve République. En faisant de l’élection présidentielle le rendez-vous majeur de l’agenda politique, notre Constitution implique que, pour exister, toute formation politique doive présenter un candidat à la présidentielle. Le multipartisme de gauche pourrait lui être fatal encore une fois.

Pour le Parti socialiste, c’est extrêmement compliqué, dans la mesure où le seul candidat charismatique – Dominique Strauss-Kahn – est en même temps celui qui est le plus rejeté par une partie de la gauche. Et donc celui dont la présence peut le plus favoriser cette atomisation qui a empêché la gauche d’arriver au second tour en 2002.


Propos recueillis par Thomas Wieder


Notes

1. Le Monde, 23 janvier 2011.

2. Flammarion, 2010.



6

L’antiaméricanisme français1

Les préjugés et les stéréotypes courant sur les nations étrangères sont de tous les peuples. Les Français n’échappent pas à la règle. Ainsi deux nations nous ont obsédés longtemps. D’abord l’Angleterre, rivale séculaire depuis Jeanne d’Arc jusqu’à Mers el-Kébir ; puis l’Allemagne, ennemie héréditaire, depuis Napoléon jusqu’à Hitler. Depuis la Seconde Guerre mondiale, cependant, les vieilles nations européennes ont perdu largement leur nature irréductible. Les tendances à l’unification de l’Europe deviennent des nécessités, les contrastes sont moins tranchés, un marché culturel commun devient réalité… Du même coup, l’anglophobie et l’antigermanisme d’autrefois sont sentis comme des passions séniles.

En revanche, l’antiaméricanisme se porte apparemment bien, si l’on en juge par la presse française des dernières années. Après que notre ministre de la Culture Jack Lang eut fait, à Mexico, en juillet 1982, cette espèce de déclaration de guerre à « l’impérialisme culturel américain », la presse – Nouvel Observateur et Monde en tête – se saisit de ce beau sujet de débat estival et laissa libre cours aux sentiments les plus variés et les plus vifs. On y voyait cependant qu’on ne pouvait disserter des États-Unis comme d’un autre pays. L’autre, l’Américain, même quand on le déteste, on n’en parle pas comme jadis de l’« Angliche » ou du « Boche » car il n’est pas radicalement différent de nous : il est une part de nous-même, un mauvais côté à refouler. Le vieil ennemi héréditaire, il était facile de ne pas le « gober », parce que sa différence ethnologique sautait aux yeux. Cette extériorité de la menace cuisait des haines sans mélange. Mais l’Amérique, faite de tous les morceaux du monde, ébauche d’une civilisation planétaire, nous la craignons parce qu’elle est en nous, parce qu’elle est une des virtualités à haute probabilité de notre avenir.

Bien sûr, il existe aussi un antiaméricanisme spécifiquement politique. Mais celui-ci est assez récent. Comme sentiment « de masse », il n’émerge vraiment qu’au moment de la Guerre froide dans l’opinion de gauche. Au vrai, depuis longtemps déjà, et dans toutes les familles politiques, les Français avaient senti, non pas dans les États-Unis (avec lesquels ils ne furent jamais en guerre), mais dans la société et dans les mœurs américaines, la figure menaçante de l’anti-France.

Il nous faut remonter au moins au début du XIXe siècle. Nous disposons d’un premier guide : la thèse de René Rémond – dont l’étude s’arrête, malheureusement pour nous, à 18522. Elle porte cependant sur cette période capitale où l’on assiste à un retournement du mythe américain positif en mythe négatif. « Mythe », doit-on dire, dans la mesure où la société américaine est fort peu connue au temps de la marine à voile : si « le fait américain est au cœur d’un débat permanent », c’est moins en raison de l’information qu’on en a qu’à la faveur des préjugés et des conflits d’idées propres à la France.

Avant les premiers pas des États-Unis indépendants, les Français avaient applaudi à la simplicité de la vie américaine : un monde naturel, selon Rousseau, s’édifiait outre-Atlantique. Ce n’était pas l’avis de Bonald et de l’école traditionaliste et ultra, qui vitupéraient, dans la construction des États-Unis, un produit de l’abstraction, où la nature n’était pour rien et, dans la société américaine, une addition d’ennuis, de conformismes et d’utilitarismes, qu’expliquait, entre autres, l’absence d’histoire et de tradition. L’esprit aristocratique des ultras dénonçait dans l’Amérique naissante un comble de bourgeoisisme, où la hiérarchie ne tenait que par l’argent.

Or cette critique, très minoritaire sous la Restauration, gagne du terrain sous la monarchie de Juillet au point que, vers 1834-1835, le retournement d’opinion est consommé. La mort de La Fayette en 1834 est un bon point de repère, nous dit René Rémond : « Lui disparu, et cessant de faire écran », les yeux se dessillent. Notamment, une critique de gauche vient renforcer la critique de droite. Déjà la rupture de 1789-1793 avait affaibli en France le « rêve américain ». La Révolution française, écrit François Furet, « incarne désormais, elle et elle seule, la liberté et l’égalité, le grand commencement de l’émancipation des hommes. Il n’y a pas de place dans la pensée jacobine pour deux nations pilotes3 ».

La nouvelle école socialiste des années 1830 dénonce l’Amérique et le principe d’individualisme antiégalitaire qui en fonde la vie sociale. Ainsi Bûchez, socialiste teinté de christianisme, écrit-il : « C’est l’égoïsme organisé solidement, c’est le mal régularisé et systématisé, c’est en un mot le matérialisme de la destinée humaine. » Le thème du matérialisme lancé par la droite, repris par la gauche, ne va pas cesser de défrayer la chronique américaine. « Instincts bruts », « appétits charnels », « passions pécuniaires », nous voici bien loin des bergeries qu’on imaginait d’abord. Surtout, la critique démocrate et républicaine ne manque pas de flétrir le mauvais traitement que subissent les Indiens et les Noirs : « Cette bande de négriers, écrit le Dr Cerise, qui parlent de fraternité, d’égalité et qui font un trafic honteux de chair… »

À partir de 1830, les visites de l’Amérique se font moins rares. Les relations de voyage altèrent sensiblement les chromos de naguère. Et puis, les mœurs politiques se sont révélées, lors de l’élection du président Jackson, comme les moins recommandables. Les mieux disposés à l’égard des États-Unis, comme Stendhal, avouent leur répugnance envers la vulgarité, l’utilitarisme, la bigoterie d’un peuple « sans Opéra », « sans fantaisie ni imagination ». À la suite des commentateurs français, Tocqueville notamment, Stendhal s’effraie de la « tyrannie de l’opinion », qui a remplacé, avec autrement de contrainte, les despotismes traditionnels.

La critique, d’abord issue des milieux conservateurs, a ainsi gagné les rangs libéraux et démocrates. Chaque parti dénonce dans les États-Unis un épouvantail fait de ses propres répugnances et contre lequel il se définit. Pour les uns, les méfaits de l’égalité, pour les autres le conformisme intolérant ou l’esclavagisme, mais tous s’entendent à juger les Américains comme un peuple fruste, insensible aux choses de l’esprit, enfermé dans la plus plate utilité bourgeoise : « L’Américain des États-Unis, écrit la comtesse Merlin, […] ne comprend ni le beau luxe des arts ni l’élan généreux du dévouement chevaleresque, lui dont la vie est un cours éternel de géométrie. »

Sans doute il y eut Tocqueville, auquel on doit l’analyse la plus perspicace de la société américaine. Mais on ne prit dans Tocqueville que ce qu’on y cherchait : sa volonté d’interprétation objective – surmontant ses préjugés d’aristocrate – ne fit guère école. Les États-Unis, en soi, n’intéressaient pas ; les images qu’on en avait servaient de preuves et d’illustrations à des discours contradictoires.

Ôtés les aspects purement politiques qui sont encore de peu de poids, les divergences culturelles se sont affirmées. René Rémond, dans la conclusion de sa thèse, nous propose de les formuler en termes géographiques : « Nord contre Midi ». D’un côté, une civilisation du Nord, « fille de l’Angleterre protestante », une société marchande, « le règne d’une bourgeoisie entreprenante, le gouvernement républicain, la liberté des gazettes, la diffusion de l’enseignement ». Cette civilisation-là a été admirée par un XVIIIe siècle américanophile, relayant l’anglophilie. En face, « le Français, latin et catholique, rural, aristocrate ou libéral, se découvre proche des civilisations du Midi ». Par contraste, l’opinion française redéfinit sa spécificité – en l’opposant au danger d’américanisation.

Sous le Second Empire, libéraux et républicains retrouvèrent, sous la férule de Bonaparte, du goût pour les mœurs publiques et les libertés américaines. La campagne abolitionniste, la guerre de Sécession, la victoire du Nord et la suppression de l’esclavage rendirent aux États-Unis la sympathie des libéraux français. Cependant, c’est la société américaine, telle qu’elle est ou telle qu’on l’imagine, qui offre le plus de commentaires contradictoires. La littérature s’en empare, et surtout le théâtre, qui va mettre sur pied quelques modèles d’Américains promis à braver le temps. Ces types nous sont bien connus grâce au travail de Simon Jeune, qui leur a consacré sa thèse portant sur les années 1861-19174. L’homme d’affaires yankee se taille sur les boulevards la part du lion. Hardi, énergique, « roi du cuivre ou du porc salé », cet âne débâté, la tête souvent mal timbrée, offre à rire par son absence de culture et de savoir-vivre : « Le Béotien ignore la politesse occidentale, manque de délicatesse et de goût, proclame son mépris des beaux-arts. Enfin son habitude de vouloir tout chiffrer en dollars, sa prédilection pour le tapage publicitaire », sa naïveté, son admiration de tout ce qui est outré, ostentatoire, criard, achèvent d’en faire un amuseur malgré lui.

Parmi les créations théâtrales, il faut signaler surtout celles de Labiche et de Sardou. En vingt ans, le premier produit et reproduit trois fois le même type, dont la première incarnation s’appelle William Track dans Les Deux Merles blancs. Simon Jeune le décrit ainsi : « Il est brutal, tyrannique, casse le mobilier dans des accès de jalousie, ainsi que potiches, statuettes, éventails – quitte à les remplacer aussitôt. Il a besoin de frapper : il lui faudrait quelque Nègre sous la main pour se soulager […]. C’est un fantoche bruyant et bondissant. » L’Américain de vaudeville est lancé, il fera fortune. Mais on ne se contente pas de rire d’un grotesque. Le commentaire, au-delà de la farce, place la satire dans un combat de civilisation. Ainsi en janvier 1861, relatant le succès des Femmes fortes de Victorien Sardou, Paul de Saint-Victor écrit : « On ne saurait trop applaudir ce trait, lancé de loin, au monstre américain qui s’avance sur nous, crachant la vapeur. Son souffle grossier a déjà glacé nos esprits et terni nos mœurs. » Il s’agit donc de défendre les « bonnes vieilles traditions françaises » (S. Jeune).

Le boom industriel des États-Unis à la fin du XIXe siècle, la première place qu’ils prennent dans bon nombre de productions forcent l’admiration de beaucoup. Aussi le Graindorge de Taine5 illustre-t-il bien le contrepoint toujours présent dans notre littérature. Toutefois, note Simon Jeune, même dans les œuvres teintées d’américanophilie, l’Américain « provoque le sourire ou excite le rire ». Ce sentiment de supériorité, qui se manifeste ainsi dans l’attitude des auteurs français et traduit la suffisance des préjugés en cours, va subir une sensible inflexion au XXe siècle. De ce point de vue, comme en bien d’autres domaines, la Première Guerre mondiale est la cause d’une nouvelle étape.

L’intervention des forces américaines dans la Première Guerre mondiale, en 1917, le rôle décisif qu’elles y jouent et la part prise par le président Wilson dans le règlement de la paix vont imposer une nouvelle image des États-Unis : ceux-ci sont devenus, sans conteste, une puissance mondiale. Malgré la gratitude de la France envers son allié, la question des dettes de guerre empoisonna les bonnes relations entre les États. La France entendait lier la dette qu’elle avait contractée auprès du Trésor américain au versement des réparations venant d’Allemagne et que le traité de Versailles lui avait accordées : les Américains s’y refusaient énergiquement, d’autant qu’ils n’avaient pas ratifié ledit traité. Cahin-caha, on arriva à un système de remboursement triangulaire, jusqu’au jour où, la crise économique mettant fin aux réparations allemandes, les débiteurs européens des États-Unis cessèrent leur remboursement. C’était en 1932. L’Amérique, offusquée par cette Europe « malhonnête », y trouva un encouragement à renforcer son isolationnisme.

Pourtant, au cours des années de prosperity, le dynamisme de l’économie américaine, sa productivité, les méthodes de Taylor et de Ford fascinent bon nombre de Français soucieux de lancer leur pays dans la course au rendement. Témoin de cette admiration, le livre de Hyacinthe Dubreuil, Standards, publié en 1929, qui a pour sous-titre : « Comment un ouvrier français a vu le travail américain. » Dubreuil n’a pas été un voyageur comme les autres. Il a vraiment vécu de son propre travail – il est mécanicien –, allant d’usine en usine, tout au long d’une expérience de quinze mois, à l’issue de laquelle il dresse un bilan largement positif des méthodes de travail de l’industrie américaine. « L’organisation scientifique du travail, dit-il, c’est l’outil indispensable du véritable socialisme. » Mais, outre que cette « production de masse » inquiète le petit patronat français, l’industrialisme américain apparaît à certains observateurs comme un aboutissement de cette civilisation matérialiste déjà stigmatisée au siècle précédent. Derrière l’admiration, la vieille crainte de l’Amérique resurgit, d’abord sous la forme modérée d’études comme celle d’André Siegfried, puis, la crise économique surgissant, sous l’aspect de multiples attaques convergentes, dont le sens est la défense d’une civilisation française menacée de naufrage.

En 1927, Siegfried fait paraître une remarquable analyse des États-Unis d’aujourd’hui6, dans laquelle il avertit ses contemporains que « le peuple américain est en train de créer une société complètement originale » ; il entre dans un « âge nouveau de l’humanité ». Qu’a-t-il fait ? Il a créé la société de consommation. Siegfried évidemment n’emploie pas cette expression qui lui est postérieure ; il dit : les Américains ont transposé le luxe « en consommation courante ». À cet effet, ils ont donné pour finalité à leur effort un but productif : on est en présence « d’une société de rendement, presque d’une théocratie de rendement ». Et d’admirer l’efficacité américaine et l’immensité des progrès matériels qui en découlent : chaque ouvrier a sa maison, sa baignoire, son auto… de quoi faire rêver un Français de ces années-là. Mais, nous dit Siegfried, attention : tout cela « se paie d’un prix presque tragique, celui de millions d’hommes réduits à l’automatisme dans le travail ». Le diagnostic est net : la standardisation de l’industrie aboutit à la standardisation de l’individu lui-même. Que d’aisance dans ce pays, mais que de conformité ! Et nous revoici à pied d’œuvre : manque d’art, manque de raffinement, manque d’esprit individuel ; la perte de l’artisanat, c’est la fin du produit unique. Née de l’individualisme, la société américaine est devenue une société de masse.

Le krach de Wall Street et la crise mondiale vont porter au paroxysme la critique des États-Unis. Le début des années trente voit se multiplier reportages et essais qui accablent la patrie de Ford et de Taylor d’où nous vient tout le mal. Le grand succès de librairie remporté par les Scènes de la vie future7 de Georges Duhamel est significatif. Comme Siegfried, mais en des termes plus catégoriques et sans esprit de nuance, Duhamel dénonce la nouvelle civilisation en train de se créer outre-Atlantique et qui menace le continent européen. Car, dans l’Amérique, c’est notre propre avenir que le futur académicien veut préserver : « Qu’à cet instant du débat chacun de nous, Occidentaux, dénonce avec loyauté ce qu’il dénonce d’américain dans sa maison, dans son vêtement, dans son âme. »

Le pamphlet de Duhamel ne ménage rien : le cinéma (« divertissement d’ilotes, passe-temps d’illettrés »), les disques (« musiques en boîtes de conserve »), l’ivrognerie triste (chez nous, les poivrots sont joyeux), les trop belles jambes des dames (« visiblement faites en série »), l’envahissement de la publicité, l’omniprésence de l’automobile, le jazz (pas de musique aux États-Unis, sauf celle des « Nègres monocordes »), les ascenseurs, l’horrible promiscuité de toutes les races du monde (« tous les peuples coude à coude »), le goût excessif du sport, la cuisine (« rien n’a l’air sain, naturel »), l’uniformité des goûts (tirade inévitable sur les fromages français, tous « bons, sains, forts, substantiels, amusants »)… Ce qui amène notre voyageur à chanter par contraste les charmes menacés de notre belle civilisation : « Disparaîtrez-vous un jour, petits bistrots de chez nous, petites salles basses, chaudes, enfumées, où trois bougres, épaule contre épaule, autour d’un infime guéridon de fer, bâfrent le bœuf bourguignon, se racontent des histoires, et rigolent, tonnerre ! rigolent en sifflant du piccolo ? »

En 1931, deux jeunes gens en colère, Robert Aron et Arnaud Dandieu, prenant la mesure du danger encouru par la civilisation française, dénoncent le cancer américain8, autrement dit « la suprématie de l’industrie et de la banque sur la vie entière de l’époque ». On retrouve dans ce pamphlet, caractéristique du courant antiproductiviste, la même opposition entre les « longues traditions sentimentales et locales » qu’on défend « comme des êtres sains et réels » et ce que représentent les États-Unis : « un organisme artificiel et morbide ». Dans l’Américain nos deux auteurs voient un « nomade », un « déraciné » « assujetti seulement à l’impératif barbare de la production et de la spéculation sans profit ». Barbare venant de l’Ouest (« là où passe l’Américain, l’herbe ne repousse pas »), le Yankee a entrepris la colonisation et l’asservissement de l’Europe.

L’image de l’Amérique est désormais bien ancrée dans les têtes. Dans cette France malthusienne qui explique la crise par la surproduction, au temps même où la majorité des habitants manquent des moyens élémentaires de vie décente, le gratte-ciel new-yorkais figure l’érection menaçante du modernisme face à la douceur médiévale de nos clochers. Tous les poncifs cités plus haut font florès, depuis la « grande littérature » (celle d’un Bernanos ou d’un Céline) jusqu’à la bande dessinée (Tintin en Amérique publié en 1931 en étant un des meilleurs témoins), avec plus ou moins de talent, plus ou moins de sagacité.

Les traductions de la littérature américaine alimentent ce courant critique des années trente. C’est seulement en 1930 qu’est traduit en français le Babitt de Sinclair Lewis, prix Nobel de la même année. Outre les œuvres de John Dos Passos, de William Faulkner, d’Erskine Caldwell qui peignent la société américaine avec une crudité souvent impitoyable, Paul Nizan, en 1933, fait paraître dans la collection « Europe », chez Rieder, sa traduction de L’Amérique tragique de Theodore Dreiser. Le romancier américain se livrait, dans cet essai documenté, à un assaut contre le capitalisme américain, la jungle du darwinisme social, la férocité des trusts et l’écrasement de la majorité par une minorité sans scrupule. En proie à la crise économique, la France n’attend plus les solutions d’une Amérique qui l’avait éblouie au cours des années de prospérité : c’est d’Italie, d’Allemagne ou d’URSS que viennent les principales leçons de l’heure. Les thèses du libéralisme américain sont taillées en brèche. Les mots d’ordre à succès de la décennie – soit le « corporatisme », soit le « planisme » – sont tirés des modèles qui récusent celui des États-Unis, que la grande dépression réduit à néant.

La présidence Roosevelt et son New Deal provoquent en France un tremblement d’incompréhension. On pratiquait un tel fétichisme de la monnaie que la politique keynésienne du nouveau président et la libre variation du dollar font scandale. Dans Le Temps du 6 juillet 1933, Edmond Giscard d’Estaing va jusqu’à assimiler la dévaluation du dollar à « la négation la plus audacieuse des valeurs spirituelles occidentales ». Et quand Roosevelt est réélu triomphalement en 1934, le Pr Gaston Jèze se croit fondé à affirmer dans La Dépêche du Midi : « L’expérience américaine est une faillite complète » (4 décembre 1934)9. Au demeurant, le caractère ténu des échanges et des relations diplomatiques entre les deux pays rendait l’Amérique encore bien lointaine aux Français.

Tout change avec la Seconde Guerre mondiale et les années qui suivent. Le régime de Vichy et la littérature collaborationniste développèrent une hostilité marquée aux États-Unis. Des libellistes reprirent notamment le thème de « l’Amérique juive » – c’est le titre d’un ouvrage de Pierre-Antoine Cousteau en 1941 –, qu’un Roger Lambelin avait déjà illustré au début des années vingt10. La part prise par les États-Unis dans la défaite des puissances de l’Axe, le déclin relatif du Royaume-Uni et de la France, le nouveau danger d’expansion soviétique : en quelques années, les Américains passent de l’isolationnisme à l’intervention tous azimuts. Sur les ruines de la grande alliance antifasciste, ils deviennent les champions du « monde libre » face à un empire stalinien qui repousse ses bornes « à deux étapes du Tour de France », selon l’expression du général de Gaulle.

Rien de plus logique que cet avènement de la république américaine au leadership occidental : la nature, la démographie, la capacité industrielle, tout y concourait. Mais cette nouveauté, brutalement imposée par la guerre, allait provoquer en France des résistances qui constituent les diverses formes de l’antiaméricanisme politique. Pour en faire le tour, je reprendrai la typologie qu’on doit à Jean-Baptiste Duroselle11. Celui-ci en relève quatre cas, particulièrement nets : deux à gauche – celui du parti communiste et celui du courant neutraliste – et deux à droite – celui du gaullisme et celui du parti colonialiste.

La nouvelle hégémonie américaine provoque en effet une réaction d’hostilité française, à géométrie variable. Tout d’abord, cette hégémonie ramène la France aux puissances de deuxième rang : le nationalisme français s’y refuse ; à tout le moins, il veut en retarder et en limiter les effets. Ce fut le rôle historique du général de Gaulle que d’incarner cette résistance nationaliste à la suprématie américaine. Sans vouloir résumer l’histoire du gaullisme, on peut bien dire qu’une grande partie de l’énergie déployée par de Gaulle pour défendre ce qu’il appelait la Grandeur de la France, l’a été aux dépens du puissant allié d’outre-Atlantique. En bonne logique nationaliste, l’URSS lui paraissait moins dangereuse, dans la mesure où, au moins dans l’immédiat, la France n’était pas menacée de tomber dans sa dépendance. Inversement, presque tous les gestes d’affirmation nationale à l’Ouest impliquaient un défi à l’Amérique : replacer la France au rang des grandes puissances malgré Roosevelt, reconnaître la Chine populaire, se retirer de l’OTAN, construire une force nucléaire nationale, etc. Tout au long de sa vie, de Gaulle défendit une certaine idée de la France contre le patronage américain. Le Général, dont le nationalisme n’était pas celui de « la France seule », jouta à travers le monde en faveur du fait national contre les puissances impériales. N’ayant plus d’empire, ce fut contre les empires que le nationalisme français, par la voix du Général revenu, exalta les États-nations, de Mexico à Phnom Penh.

Ce que de Gaulle, dans sa passion « de sauvegarder notre personnalité nationale », exprimait en termes châtiés, nombre de ses fidèles le dirent avec moins de retenue : « Pour un pays comme la France, écrivait un journaliste, Philippe de Saint-Robert, en 1967, la seule politique positive consiste à abaisser la Maison-Blanche12… » Dans leur vision nationaliste, l’URSS leur semblait une manière de puissance sans doute « hérétique » mais aussi un allié « objectif », tout comme Richelieu considérait les puissances protestantes dans sa lutte contre la très catholique Maison d’Autriche. Le même Saint-Robert ne craignait pas d’affirmer : « L’évolution de la Russie vers un pacifisme armé et organisé, qui s’apparente à l’exigence française d’indépendance nationale, semble […] comme un effet des réussites plus notoires d’un régime qui a tout de même permis […] la transformation progressive d’une société spartiate et isolée en société productrice, puis consommatrice, assumant avec maîtrise des responsabilités mondiales. » Après une telle prémisse il ne fallait pas s’étonner de la conclusion : « Il est possible que vienne le jour où le danger mondial sera chinois ; mais il est certain qu’aujourd’hui il est américain. »

L’antiaméricanisme de la droite colonialiste a des points communs avec l’antiaméricanisme gaulliste, en ce sens qu’il est fondé, lui aussi, sur des convictions nationalistes. Mais, au lieu que de Gaulle a saisi le caractère inéluctable de la décolonisation et tenté de fonder sur cette nécessité les bases d’une nouvelle puissance nationale, la droite colonialiste s’en est tenue à la défense immédiate et manu militari d’une présence française outre-mer de plus en plus contestée. Deuxième cas de figure, donc : la décolonisation. Par idéologie « anticolonialiste », les États-Unis y sont favorables. De manière plus concrète, ils se préoccupent surtout de maintenir leur politique de containment face à l’URSS. Ils savent à quel point les mouvements d’indépendance nationale peuvent favoriser l’avancée communiste : le cas de la Chine n’est pas oublié. Là où ces mouvements nationalistes sont déjà investis par les forces communistes, comme en Indochine, les Américains peuvent prêter leur concours aux vieilles puissances coloniales. Ailleurs, là où le communisme compte encore pour peu, ils encouragent à l’indépendance. Sauf en cas d’affrontement direct Est-Ouest, ils considèrent les guerres de décolonisation comme autant de causes d’affaiblissement du camp occidental. Toute la stratégie américaine est commandée depuis les débuts de la Guerre froide par cette formidable partie engagée avec l’URSS.

Paradoxalement, la droite colonialiste s’acharne contre la décolonisation au nom même de la défense occidentale contre le communisme. Mais, ce qu’elle ignore, c’est que les vieilles nations coloniales ne sont plus maîtresses de cette stratégie mondiale. Washington en décide. La guerre d’Algérie, et surtout l’affaire du canal de Suez, en 1956, ont été le moment privilégié de cet antiaméricanisme colonialiste. Le 2 juillet 1957, le sénateur John Fitzgerald Kennedy défendait l’idée selon laquelle la guerre d’Algérie « n’est plus un problème concernant les seuls Français » ; il critiquait l’administration républicaine d’Eisenhower d’être trop favorable à la France et l’engageait à rechercher une solution qui reconnût la personnalité indépendante de l’Algérie. Le futur président des États-Unis eut droit à la rancune tenace des partisans de l’Algérie française.

Par rapport à d’autres époques, le phénomène de l’antiaméricanisme a pris, au moment de la « Guerre froide », une ampleur nouvelle, en raison d’une conjoncture de guerre idéologique suraiguë. Cependant, on perçoit alors moins de nouveauté que de continuité dans le contenu même des attaques antiaméricaines.

L’antagonisme entre l’Est et l’Ouest mobilise bien des militants communistes, progressistes et autres intellectuels de gauche sur le front politique, mais l’argumentaire utilisé dans ce combat particulier se nourrit d’un stock de griefs antérieurement entassés contre ce qui constitue – ou constituerait – le fond de la civilisation américaine, dont les contours coïncident avec une anticulture, entendons : une anticulture française, une anti-France intrinsèque, un antihumanisme.

Avant de développer cette constatation, rappelons l’importance de la rupture de 1947. L’antiaméricanisme des communistes s’affirme avec vigueur lors du congrès du PCF, à Strasbourg, à la fin du mois de juin 1947. On en est au tout début de la Guerre froide. Les ministres communistes ont été écartés, le mois précédent, du gouvernement Ramadier. Dans son rapport-fleuve, Maurice Thorez stigmatise l’« expansionnisme américain », à grand renfort de citations de Lénine : « La toute-puissance du capital financier des monopoles, la recherche des débouchés pour l’écoulement des marchandises, l’exportation des capitaux, le développement du militarisme, ce sont bien là les caractéristiques de l’impérialisme, telles que les a définies Lénine. » Le mot est lâché. Toute l’interprétation de la politique internationale passera désormais à travers cette grille de la théorie léniniste de l’impérialisme.

Deux camps se font face. Deux mondes, deux univers s’affrontent. D’un côté, « un monde agressif et décadent pourri de contradictions » ; de l’autre, le bloc des vraies démocraties, sous la direction de l’URSS, « rempart de paix mondiale13 ». Car, de ces deux blocs, l’un veut la paix, l’autre prépare la guerre.

Cette opposition brutale et sans nuance entre les deux blocs, entre les deux systèmes, nous la voyons reprise comme un leitmotiv par les journalistes, les intellectuels communistes et une bonne partie des « compagnons de route ». L’un d’eux, Claude Aveline, en donne la plus claire illustration dans Les Lettres françaises : « … D’un côté, le capitalisme : un système, une société, une civilisation à base capitaliste. De l’autre, le socialisme : un système, une société à base socialiste. Cette alternative se concrétise chaque jour davantage, par deux blocs chaque jour un peu plus ouvertement ennemis. Aucune possibilité d’entente, les diplomates eux-mêmes ne songent plus guère à le prétendre. L’un des deux blocs doit disparaître. Le monde doit choisir. […] Dans le combat des deux blocs, les écrivains “engagés” auxquels je songe, et dont je fais partie, ont délibérément opté pour le socialisme. Nous le pensons une fatalité, et une fatalité désirable. Nous ne croyons pas à une amélioration possible du système capitaliste. Nous ne croyons pas que puisse miraculeusement devenir plus humaine et plus juste la société capitaliste. Nous sommes persuadés que la civilisation à base capitaliste a fait faillite, et une faillite frauduleuse, celle dont on ne peut plus se remettre, sinon en apparence, et par des tromperies à chaque fois plus cyniques ou plus fourbes. Et qui, pour finir, emportera ses artisans, parce qu’elle a déjà trop coûté, parce qu’elle ne cesse de coûter à ses victimes14. »

Pendant les années de guerre froide, le PCF formule le slogan itératif de la lutte pour la paix, impliquant par définition la solidarité avec l’URSS et postulant l’antiaméricanisme. Les ressorts de celui-ci sont simples. La défense de l’URSS dans tous les domaines, et en particulier la défense de sa politique extérieure, est devenue la pierre de touche de l’« internationalisme prolétarien ». L’impératif qui s’impose aux partis communistes occidentaux est d’utiliser toutes les « libertés formelles » des démocraties libérales pour mener campagne contre tout ce qui menace les intérêts de l’URSS, confondus avec ceux de la paix mondiale. Les États-Unis et l’Alliance atlantique sont les premiers visés. Ainsi, la presse communiste nationale et régionale orchestre la protestation contre la présence des troupes américaines en France, suivant la création de l’OTAN. François Jarraud a étudié le cas des Américains à Châteauroux, de 1951 à 196715. « Dès 1952, écrit-il, La Marseillaise s’engage dans une violente campagne antiaméricaine avec un martelage quotidien et massif de quelques thèmes. » Précisons : l’Américain est un « individu amoral », « l’occupation aggrave les conditions matérielles d’existence », c’est un « danger pour la ville », c’est un « danger pour la route », etc. Désormais, les murs des cités françaises sont couverts d’un impératif US, go home ! à la peinture. La France ne veut pas subir une nouvelle occupation.

Ce dernier thème avait du reste été lancé dans la presse communiste avant même la création de l’OTAN, puisque dès le 28 octobre 1948, Pierre Daix signait, dans Les Lettres françaises, un article intitulé : « France, pays occupé », à propos de l’invasion des salles de cinéma par les films américains, à la suite des accords Blum-Byrnes de 1945-1946 : « … De même qu’au temps de l’Occupation des Français rendaient hommage à Leni Riefenstahl, aujourd’hui, avec le même flair et la même bassesse, Le Film français consacre un numéro spécial dithyrambique en hommage au vertueux Joseph M. Schenk, administrateur général de la production de cette 20th Century Fox. […] C’est toujours de l’ouest que la nuit monte à l’assaut du monde. Mais cette nuit est sans étoiles, lourde de l’oppression d’un nouveau Moyen Âge sans foi pour le soutenir, sans espérance d’outre-mort. Une nuit sans fissures, d’inquisition, de déchéances, d’obscurantisme, d’ultimes et totales dégradations. Une nuit qui trouve en elle sa propre fin. Cette nuit commence de nous envahir. Ce n’est là qu’une opération désespérée. La tentative vaine pour protéger de l’offensive victorieuse de la lumière les dernières tanières d’un passé révolu. Il s’agit de tenir, de résister dès aujourd’hui16. »

Sans se confondre avec les intellectuels communistes, les intellectuels neutralistes, qui s’expriment dans Le Monde, L’Observateur (devenu France Observateur), Esprit, Les Temps modernes, tiennent souvent sur les États-Unis des propos plus nuancés, mais dont le sens est généralement sévère. Au risque de simplifier abusivement le tableau, on peut rendre l’état d’esprit de cette intelligentsia, entre 1947 et 1956, par deux citations des Mandarins de Simone de Beauvoir. L’un des personnages principaux de ce roman, Henri, dit ainsi : « Je me doute bien que tout n’est pas parfait en URSS, c’est le contraire qui serait étonnant. Mais enfin ce sont eux qui sont sur la bonne voie. » À quoi fait écho cette réflexion d’Anne, l’héroïne : « Maintenant, l’Amérique, ça signifiait la bombe atomique, menaces de guerre, fascisme naissant17… »

L’Amérique des années cinquante prête le flanc aux plus vives critiques. Le délire maccarthyste, la « chasse aux sorcières » qu’il déclenche, la diplomatie du big stick de Foster Dulles, tout favorise l’accusation d’un État belliciste, aveuglé par son anticommunisme et entraîné dans l’impérialisme par ses trusts. Au moment du procès des Rosenberg, Jean-Paul Sartre déclare tout net : « Ne vous étonnez pas si nous crions d’un bout à l’autre de l’Europe : Attention, l’Amérique a la rage. Tranchons tous les liens qui nous rattachent à elle, sinon nous serons à notre tour mordus et enragés18. »

Cependant, comme nous le disions plus haut, le discours de l’antiaméricanisme n’est pas seulement politique ; il n’est pas homogène au discours de l’antisoviétisme qui, dans cette même conjoncture de guerre froide, se donne, lui aussi, libre cours. En effet, celui-ci se maintient dans la sphère politique et idéologique : dans l’URSS, on critique les fondements marxistes-léninistes du système, la nouvelle autocratie stalinienne, le régime de la terreur… La culture russe n’est pas en cause. Seule la superstructure étatique est mise en question ; on peut la mettre au compte d’un accident de l’histoire. En revanche, dans le discours antiaméricain, c’est l’essence même des États-Unis, sa culture profonde, toute son histoire qui témoignent à charge.

Lors de son conflit avec Hubert Beuve-Méry au sein de l’équipe du Monde, René Courtin rendait compte de l’attitude neutraliste du directeur par des raisons morales : « Il n’est pas stalinien, et n’a pour le régime russe aucune sympathie. Mais il a une haine plus forte encore pour la civilisation américaine. Mieux vaudrait encore la Russie que les États-Unis. La Russie est odieuse mais elle n’est pas totalement méprisable. Elle est pauvre, elle a le sens de l’effort désintéressé, du travail anonyme et communautaire. Elle apporterait ainsi l’Épreuve19. » Le jugement de René Courtin est-il excessif ? En tout cas, il met en évidence, derrière un choix politique, les motifs d’une sensibilité antiaméricaine, qu’illustrent maints écrits antérieurs aussi bien que contemporains.


La France contre les robots

Nous nous trouvons ici à la charnière des deux antiaméricanismes, le politique et le culturel. L’intellectuel français – communiste, progressiste, neutraliste – des années cinquante ne s’en prend pas seulement à la diplomatie du Département d’État et aux allures fascisantes de l’Amérique maccarthyste ; plus profondément, il refuse un modèle culturel, qu’il assimile à la culture de masse. Malgré son goût affiché du peuple, l’intellectuel est un clerc, dépositaire de la culture savante – celle qui est encore au pouvoir en France : le magistère des écrivains rive gauche, le prestige de l’École normale, l’usage social de l’agrégation, l’importance de la « littérature engagée », l’audience des intellectuels, en général, dans la vie politique… autant de réalités françaises inconnues des États-Unis, lesquels n’offrent d’aucune façon un statut comparable à leurs écrivains, et à leurs professeurs. Surtout, les États-Unis développent depuis déjà les lendemains de la Première Guerre mondiale les traits caractéristiques d’une culture de masse, tels que nous les connaissons aujourd’hui, où la publicité, la plupart des émissions de radio (puis la télévision), la bande dessinée, le cinéma hollywoodien, récusent en force le pouvoir intellectuel.

La critique antiaméricaine – derrière l’aspect purement conjoncturel – s’affirme ainsi de plus en plus, et jusqu’à nos jours, comme une entreprise de « résistance » (voir, plus haut, Pierre Daix) à la colonisation de nos mœurs et de notre culture par le big business. Dans leurs campagnes politiques, les intellectuels communistes et leurs compagnons de route utilisent d’autant mieux les armes de la critique culturelle que les produits et sous-produits de la culture de masse américaine commencent à se multiplier, surtout après la réalisation du plan Marshall. Les accords Blum-Byrnes du 28 mai 1946 liquidaient les dettes de guerre françaises envers les États-Unis ; en retour, les Américains obtenaient de sérieuses entorses au protectionnisme. C’est ainsi que les films américains purent faire leur entrée massive dans les salles françaises. On connaît le reste : les fadeurs du Reader’s Digest, le Coca-Cola, les comics, le blue-jean, etc. L’admirateur du socialisme soviétique n’y trouve que trop de preuves contre l’impérialisme yankee mais, dans sa diatribe, il ne manque pas d’alliés de tous bords : la colonisation de la France est en marche : Marx et Racine, même combat !

« Déjà », écrit Vladimir Pozner, « à un ami américain », « vos mythes déferlent sur la France. Je les retrouve, ces vieilles connaissances, sur nos écrans, dans les devantures de nos librairies, aux étalages des kiosques à journaux et jusque dans les discours officiels. Je le reconnais, cet outillage, qui a déjà servi et qu’on ne s’est même pas donné la peine de maquiller : les films, les best-sellers, les magazines, les digests, les histoires en dessins, les photos en couleurs des pin-up girls. Et vive la grande démocratie américaine ! Et vive le paradis américain en technicolor ! Avez-vous lu Ambre ? Avez-vous vu Gilda ? Saviez-vous que l’édition française du Reader’s Digest tirait à un million d’exemplaires : n’attendez pas jusqu’à demain pour en acheter ! Ma chère, j’ai bu hier un Coca-Cola de derrière les fagots dont je ne vous dis que ça !20 »

Ainsi, vingt ans après l’éprouvant séjour de Duhamel dans la patrie de Rockefeller, un de ses confrères, Armand Salacrou, rapporte en 1948, d’un récent voyage aux États-Unis, des notations qui traduisent bien la permanence d’une répulsion transpolitique : « À New York, écrit-il, entrez, le premier jour, dans le premier bar rencontré : les barmen vous servent comme serraient les écrous les ouvriers de Charlot dans Les Temps modernes. […] De jour en jour vous entrez dans la solitude organisée, et l’on sent ces êtres accablés par l’impossibilité d’en sortir. Par hasard, j’assistais à la mille huit centième représentation d’Oklahoma. […] À l’entracte, je suggérai à l’ami qui m’accompagnait d’aller au bar du théâtre. (Et je pensais à la charmante bousculade du bar du Saint-Georges, au petit café du théâtre Montparnasse, où le patron raconte des blagues…) Mon ami et moi nous arrivons à l’extrémité d’une queue… L’un derrière l’autre, nous avançons lentement, et me voici enfin devant un robinet d’eau glacée ; au-dessus, un distributeur automatique de verres en carton, si j’ose dire. On dégrafe le gobelet. On boit vite. On jette l’ustensile mouillé qui, déjà, s’aplatit sous vos doigts dans un panier perfectionné, et le suivant de la file dégrafe déjà le gobelet qui, lui aussi, faisait la queue dans son distributeur automatique. Jamais je n’oublierai cette rencontre d’une file lente d’hommes muets et d’une file de gobelets en carton devant un robinet d’eau froide21… »

Scène capitale et hautement symbolique, qui révèle le fond de l’opposition entre une civilisation d’humains et une civilisation d’androïdes, entre la civilisation du bistrot (vin rouge et convivialité) et la civilisation du bar (eau potable, gobelets de carton et anonymat). Au temps de la prohibition, Duhamel avait dépeint l’alcoolisme triste et clandestin des Américains ; après la guerre, Salacrou ne voit plus que des buveurs d’eau mais, qu’à cela ne tienne, une même solitude hante ce peuple robotisé, aseptisé et conformiste, sur lequel le dieu dollar impose sa loi.

À cette prédominance de la série correspond la raréfaction des modèles culturels : la reproduction supplée à l’invention. Chiffres en main, Pierre Abraham nous démontre ainsi qu’en 1948 le nombre des titres de volumes publiés en France est supérieur à celui des titres publiés aux États-Unis : « Ça veut dire que les États-Unis sont un pays standardisé, rationalisé, admirablement lancé sur la voie de l’automatisme, et qui ne sent pas le besoin d’égarer le choix du public sur un nombre trop élevé de titres…

» Au fond, avec, par an, une bible, une arithmétique, un mémento de l’ingénieur, un précis de législation commerciale, cinq romans d’aviation pour les enfants, dix romans poivrés pour les dames et vingt ouvrages de propagande antisoviétique pour les mobilisables, ça devrait suffire à calmer tous les désirs de lecture, pas vrai ?

» Ça veut dire ensuite, que, nous autres, on en a marre d’avoir les oreilles rebattues de la supériorité yankee.

» Un État grand comme l’Europe, qui n’est pas capable de publier plus de la moitié des titres que nous sortons, nous, dans notre mouchoir de poche (percé, reprisé) entre Manche et Méditerranée ! Voilà ce qu’on voudrait nous offrir comme idéal, comme modèle et comme chef de file ? Allons donc22 ! »

Dans les mêmes Lettres françaises, Henri Malherbe, prix Goncourt 1917, juge ainsi du roman américain : « Marchandise fabriquée en série par des industriels astucieux, avec le luxe mécanique qu’on apporte là-bas à la construction des automobiles23. »

La marchandise de série, la culture de série, les sentiments de série : en chaque domaine on reproduit à l’identique. Même les êtres humains paraissent sortir d’un même moule : le prototype de la pin-up a fini par modeler une espèce féminine nouvelle, face à laquelle la presse communiste se sent mobilisée : « Un combat dans lequel nous avons notre mot à dire : Pin-up girls contre Filles de France. » L’Avant-Garde, organe de la jeunesse communiste, met ainsi en garde ses lectrices contre « la glorification de la pin-up » – « la pin-up, c’est-à-dire la femme à l’américaine, poupée peinturlurée dont le but est l’amour, un riche mariage, beaucoup de plaisir sans le moindre effort24 ».

Or toutes ces considérations, tous ces raccourcis, tous ces jugements à l’emporte-pièce, avec leurs outrances et leur part de vérité, la littérature communiste les utilise à des fins partisanes mais ne les invente pas : ils existaient déjà, ils continuent de prospérer sous les plumes les plus diverses, y compris les moins suspectes de connivence avec le camp soviétique. Entre mille exemples, je retiendrai celui de François Mauriac. Contrairement à Georges Bernanos, celui-ci n’est pas un héraut de l’Ancienne France, un misonéiste forcené, non plus qu’un adversaire politique des États-Unis. Il peut témoigner des idées reçues sur l’Amérique dans l’establishment littéraire. Voici son avis en 1959, mais son jugement paraît invariable, établi de longue date et définitif : « Car enfin ma sympathie va au chef d’un grand peuple que j’admire certes ; mais ce peuple, par bien des aspects de son génie, m’est plus étranger qu’aucun autre. Je ne l’ai jamais visité… À quoi bon ? Lui, il a fait beaucoup plus que nous visiter : il nous a transformés. Le rythme de notre vie quotidienne est accordé au sien. Sa musique orchestre nos journées par des millions de disques. Des milliers de films, sur tous les écrans de Paris et de la province, nous imposent en toute matière son idée : un certain type de femme stéréotypé, la star interchangeable que devient n’importe quelle Brigitte ou Pascale des Batignolles, mais par-dessus tout le culte, l’idolâtrie de la technique, de toutes techniques inventées par l’homme et auxquelles l’homme s’asservit, la folie de la vitesse, ce tournis qui affecte tous les moutons de l’Occident, une trépidation à laquelle aucun de nous n’échappe : une démesure en toutes choses, qui est la chose au monde la moins conforme à notre génie25. »

Telle est bien l’inquiétude qu’expriment les élites françaises de tout bord politique : le génie français, l’essence française, la culture et la civilisation d’un vieux pays qui a rayonné sur le monde, sont menacés d’altération, voire de désagrégation, d’anéantissement par l’invasion (l’« occupation ») des standards américains. Les critiques de ces élites – politique mise à part – portent aussi bien sur les productions matérielles que sur les productions de l’esprit, sur les mœurs que sur les mentalités.

On peut se demander si cet antiaméricanisme n’est pas une attitude des élites – et des élites de formation littéraire en particulier. La moyenne des sondages effectués en France entre 1952 et 1957 montre en effet que l’image des États-Unis est nettement positive – y compris dans l’électorat communiste26. L’American way of life peut horrifier des intellectuels bourgeois ; il fascine plutôt une société qui aspire à l’amélioration de son niveau de vie et goûte aux premiers fruits de la croissance.

Outre les facteurs politiques, la réserve ou l’hostilité des élites intellectuelles envers le modèle américain ont eu deux séries de causes principales :

1o L’apparition d’une culture de masse qui remet en cause la position des intellectuels dans la société française.

2o Le courant résolument antimoderniste, anti-industriel, anti-techniciste – tel que La France contre les robots d’un Georges Bernanos l’exprime au mieux.

Dans l’un et l’autre cas, la figure de l’Amérique prend un tour allégorique. Ceux qui se rendent aux États-Unis n’y vont apparemment que pour confirmer leurs préjugés ; la plupart, comme François Mauriac, se dispensent d’y aller voir puisque, d’ores et déjà, la culture française a subi sous l’influence américaine une transformation qui équivaut à une falsification. Dans tous les cas, l’Amérique s’offre moins comme une réalité de chair et de sang qu’à la façon d’un mythe répulsif : l’avenir de la civilisation française (de la Civilisation tout court, pour beaucoup) n’a de fondement que dans un non global à cette anticulture et à cet antihumanisme que les États-Unis symbolisent.

Dans les années soixante, l’antiaméricanisme était d’autant plus fort qu’il combinait l’anti-impérialisme de l’extrême gauche et de l’ultra-gauche, porté à son plus haut degré par la guerre du Viêt-nam, le nationalisme gaulliste qui se faisait missionnaire d’un continent à l’autre et les premières critiques de ce qui devenait une réalité en France et qu’on baptisa « société de consommation ». Cette vague est retombée dans les années soixante-dix. Plusieurs faits y ont contribué : les morts successives de De Gaulle et de Pompidou ; la fin de la guerre du Viêt-nam et le retrait des troupes américaines (1973-1975) ; l’élection du président Carter, l’effondrement de la légitimité soviétique sous l’effet Soljenitsyne (la traduction de L’Archipel du Goulag, premier tome, date de 1974)… D’autre part, nombre de Français sont frappés, parfois séduits, par le dynamisme et l’inventivité des mouvements contestataires made in USA. Pour certains, la Californie, lieu de toutes les expérimentations sociales, devient une nouvelle terre promise. Un seul exemple suffira à concrétiser cette évolution. À onze ans d’intervalle, Esprit publie deux numéros spéciaux consacrés aux États-Unis. En mars 1959, sous le titre général : « L’homme standard » – déjà suggestif –, on fait le procès de ce qui pourrait bien s’appeler un « totalitarisme tranquille ». Selon un des rédacteurs, « dans les États-Unis d’après guerre, sans camp d’internement, sans procès montés de toutes pièces, sans terreur totalitaire, une nation entière s’est figée dans le conformisme » (Sidney Lens)27. En octobre 1970, la même revue présente un numéro sur les « États-Unis en révolution », où l’on découvre, entre autres, les bonnes feuilles du Journal de Californie d’Edgar Morin, un des premiers manifestes du révisionnisme « proaméricain » de l’intelligentsia. Les attardés regardent encore Pékin, alors même que les feux de la Révolution culturelle brillent en Extrême-Occident.

Si les milieux intellectuels ont donc sensiblement évolué dans leurs représentations de l’Amérique, la face du monde changeant et les charters aidant, l’antiaméricanisme n’en reste pas moins une constante dans notre commerce idéologique. L’élection de Reagan et sa détermination proclamée face à l’URSS ont ranimé l’antiaméricanisme de guerre froide. La politique monétaire de la Maison-Blanche est un autre sujet de conflits entre la France et les États-Unis. Mais, surtout, la crainte de l’américanisation, au moment où le blue-jean, le rock’n’roll et le fast food font des ravages, suscite de nouvelles répliques. Ce sont des gaullistes « de gauche », des socialistes et d’autres personnalités assez favorables à la nouvelle majorité qui lancent, en 1981, un comité pour la défense de « l’identité nationale ». C’est un autre gaulliste de gauche, Michel Jobert, ministre du Commerce extérieur, qui exprime avec la plus nette vigueur l’indignation française face à la politique monétaire du président Reagan. C’est enfin Jack Lang qui se fait le héraut de notre identité culturelle.

Cependant, l’antiaméricanisme le plus chimiquement pur est à chercher aujourd’hui dans les publications de la Nouvelle Droite. On y voit à quel point l’idéologie des « racines » et l’antiaméricanisme sont corrélatifs. Se définissant comme européenne, antichrétienne et antiégalitaire, la Nouvelle Droite fustige dans l’Amérique le cœur d’une « civilisation occidentale » sans âme, qui n’est pas celle de notre vieille Europe28.

Dans la livraison de mars-avril 1982 d’Éléments, Alain de Benoist revient longuement sur les objectifs du courant qu’il anime. L’ennemi, c’est à ses yeux l’égalitarisme, qui engendre la décadence. Mais l’égalitarisme a pris aujourd’hui deux visages apparemment opposés : celui du libéralisme américain et celui du communisme soviétique. Or le b.a.-ba de la politique est de savoir désigner « l’ennemi principal ». Alain de Benoist nous prévient qu’il préférerait n’avoir pas à choisir, qu’à ses yeux l’Europe doit s’affirmer contre les deux empires. Toutefois, si l’on est réduit à prendre un parti coûte que coûte, alors il ne faut pas barguigner : « Le choix doit se porter sur le camp qui, dans la pratique, est objectivement le moins favorable à l’universalisme, à l’égalitarisme et au cosmopolitisme […]. L’ennemi principal, pour nous, sera donc le libéralisme bourgeois et l’Occident atlantico-américain, dont la social-démocratie européenne n’est que l’un des plus dangereux succédanés. » Contre la société qui a fait de l’individu une valeur fondamentale, l’idéologie de la Nouvelle Droite opte pour celle qui lui préfère les « peuples et les cultures ». Car si les dictatures « meurtrissent » les individus, et « souvent dans des conditions abominables », elles ont néanmoins l’avantage de ne pas tuer les peuples. Alors que l’Ouest sombre dans le « communisme », « c’est à l’Est que se maintiennent avec le plus de force – une force parfois pathologique – des notions positives telles que la conception polémologique de l’existence, le désir de conquête, le sens de l’effort, la discipline, etc. ».

Benoist précise encore que, en tant qu’Européens, nous sommes les adversaires naturels de la puissance des mers, de la « thalassocratie américaine ». À tout prendre, s’il faut vraiment choisir – ce qu’à ses dieux de l’Olympe ne plaise –, il se résignerait moins difficilement à l’idée de porter un jour « la casquette de l’armée rouge » plutôt que d’avoir « à vivre en mangeant des hamburgers du côté de Brooklyn ». On le voit : on ne saurait plus confondre notre extrême droite avec la « défense de l’Occident ». La redistribution des cartes idéologiques est décidément incessante.


L’Amérique n’a cessé, depuis deux siècles, d’investir notre inconscient collectif. Les stéréotypes ont pénétré notre langage familier de manière ambivalente. D’un côté, les avatars du modèle américain ont exalté les Français. D’abord, comme terre de la simplicité, de l’égalité, comme paradigme du naturel ; ensuite comme laboratoire du monde industriel futur, patrie de l’efficience et de la technologie de pointe, société juvénile, capable de toutes les réadaptations, les États-Unis n’ont cessé de fasciner le vieux pays « gallo-romain », engoncé dans ses hiérarchies de caste et ses pesanteurs historiques29. L’Amérique a toujours figuré l’espace où tout devenait possible, où le pauvre émigré avait des chances de se transformer en savant célèbre ou en riche businessman. Mais, simultanément, la société américaine a réalisé dans l’imaginaire français la concentration des menaces pesant sur l’identité nationale.

D’abord, les Français ont affirmé leur qualité supérieure par le rire et le mépris face à ce qui leur paraissait une sorte d’anticivilisation. La vulgarité, la conformité, la naïveté étaient les marques d’une société sans aristocratie, sans culture et sans finesse. « Pour avoir de l’élégance dans le goût, disait à ce propos Gustave de Beaumont – le compagnon de Tocqueville –, il en faut d’abord dans les mœurs. » Or les mœurs américaines donnaient prise à toutes les moqueries ; il restait en elles un fond de sauvagerie indécrottable. Puis, le formidable envol de l’industrie américaine aidant, l’anticivilisation d’outre-Atlantique devint le spectre de notre propre avenir. Dans l’Amérique, on détesta moins l’Amérique que l’effondrement de ce qui avait fait la civilisation française – une civilisation de paysans et de notables. Les valeurs françaises de mesure, d’équilibre, de bon goût et d’étalon-or, se voyaient menacées par la démesure, la fuite en avant et la civilisation de masse des Yankees. La gauche et la droite ont rivalisé dans l’anathème. L’une dénonçait la turpitude capitaliste, la ségrégation raciale, les logiques infernales de la technostructure, les horreurs du libéralisme sauvage. L’autre stigmatisait une société artificielle, sans traditions et sans histoire, le mélange cosmopolite des villes, l’ignorance des hiérarchies naturelles. Tous fondaient en imprécations contre le culte du nombre, le règne du dollar et l’inculture de masse.

Dans l’Amérique d’aujourd’hui, encore, chaque essayiste, chaque journaliste, chaque homme politique peut faire la provende de ses thèmes. Mais si elle devait représenter une seule idée ou une seule image, ce serait sans doute celle de la civilisation industrielle et urbaine, qui nous stimule et nous inquiète. Au-delà des disputes politiques, l’Amérique s’impose à nous comme la caricature d’une mutation douloureuse : la perte de la vieille civilisation agro-pastorale, dans laquelle la France séculaire avait plongé les principales racines de son identité. L’Amérique nous fait mal dans la mesure où – Duhamel, malgré la médiocrité de son pamphlet, avait trouvé le mot juste – elle ne donne pas à rêver sur notre passé mais force à la lucidité sur les scènes de notre vie future.

Au demeurant, le défi américain n’est pas une simple construction de l’esprit. Par leur puissance économique, militaire et politique, les États-Unis portent en eux la menace d’une uniformisation du monde occidental – et au-delà. L’anglais métamorphosé en américain risque de devenir la nouvelle koiné d’une civilisation « atlantique », modelée sur les façons de penser de l’Amérique du Nord. Déjà, maints scientifiques ont renoncé à leur langue maternelle et publient leurs travaux dans le nouveau latin technologique qu’est l’anglais. À ce défi, il est sans doute du devoir des États et des corps savants organisés de répondre de façon cohérente. Mais dans cette politique, le protectionnisme ne sera jamais qu’un adjuvant à manier avec précaution ; les démonstrations d’antiaméricanisme ne vaudront guère mieux que les éclats d’un dépit impuissant. L’important est de savoir si les Français, si les Européens auront, à l’heure où l’usage des satellites est en passe d’annuler les dernières fortifications frontalières, l’ambition et la ressource d’affirmer positivement, au moyen de leur propre génie, leur identité et leur particularité dans une civilisation techniquement commune. C’est un des enjeux de cette fin de siècle30.


Notes

1. L’Histoire, no 50, novembre 1982, et « La Guerre froide » in L’Amérique dans les têtes : un siècle de fascinations et d’aversions, sous la direction de Marie-France Toinet, Denis Lacorne et Jacques Rupnik, Hachette, 1986.

2. René Rémond, Les États-Unis devant l’opinion française, 1815-1852, Colin, 1962.

3. François Furet, L’Atelier de l’histoire, Flammarion, 1982, p. 209.

4. Simon Jeune, De F. T. Graindorge à A. O. Barnabooth : les types américains dans le roman et le théâtre français (1861-1917), Didier, 1963.

5. Hippolyte Taine, Notes sur Paris. Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge, Paris, 1867.

6. André Siegfried, Les États-Unis d’aujourd’hui, Colin, 1930.

7. Georges Duhamel, Scènes de la vie future, Mercure de France, 1930.

8. Robert Aron et Arnaud Dandieu, Le Cancer américain, Rieder, 1931.

9. Voir Maurice Vaïsse, « Les aspects monétaires du New Deal vus en France », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. XVI, juill.- septembre 1969.

10. Roger Lambelin, Le Règne d’Israël chez les Anglo-Saxons, Grasset, 1921. Pendant la guerre : Pierre-Antoine Cousteau, L’Amérique juive, Éd. de France, 1942 ; H. Petit, Rothschild, roi d’Israël, et les Américains, Paris, 1941 ; H. Bordat, Les États-Unis contre l’Europe, Paris, 1943, etc.

11. Jean-Baptiste Duroselle, La France et les États-Unis, des origines à nos jours, Éd. du Seuil, 1976.

12. Philippe de Saint-Robert, Le Jeu de la France, Julliard, 1967, p. 173 et 182.

13. Jean Baby, « L’impérialisme américain et la France », Cahiers du communisme, janvier 1948.

14. Claude Aveline, « L’engagement et le choix », Les Lettres françaises, 29 avril 1948.

15. François Jarraud, Les Américains à Châteauroux 1951-1967, chez l’auteur. Les Cassons-Arthon, 36330 Le Poinçonnet, 1981.

16. Pierre Daix, « France, pays occupé », Les Lettres françaises, 28 octobre 1948.

17. Simone de Beauvoir, Les Mandarins, p. 254 et 515.

18. Cité par Raymond Aron, L’Opium des intellectuels, Gallimard, « Idées », 1948, p. 310.

19. Cité par Jean-Noël Jeanneney et Jacques Julliard, Le Monde de Beuve-Méry ou le Métier d’Alceste, Éd. du Seuil, 1979, p. 104.

20. Vladimir Pozner, « Lettre à un ami américain », Les Lettres françaises, 29 avril 1948.

21. Armand Salacrou, « Le pays de la solitude », Les Lettres françaises, 25 novembre 1948.

22. Pierre Abraham, « Littérature américaine », Les Lettres françaises, 14 avril 1949.

23. Henri Malherbe, « Les Français n’achètent plus les romans américains », Les Lettres françaises, 24 mars 1949.

24. L’Avant-Garde, 25 févr.-2 mars 1948.

25. François Mauriac, L’Express, 29 août 1959, et Nouveau Bloc-Notes 1958-1960, p. 238.

26. Voir Jean-Baptiste Duroselle, op. cit.

27. Voir « L’homme standard », Esprit, no 271, mars 1959. Sidney Lens écrit notamment : « Un homme standard s’élabore lentement aux États-Unis, immunisé contre le radicalisme en dépit de ses besoins sociaux et dont l’horizon se borne aux réalités les plus proches. […] Des centaines de milliers déjeunes gens deviennent des délinquants plutôt que des socialistes. Ils sont ceux que Robert Linder a appelés les “rebelles sans cause”. »

28. Cf. Alain de Benoist, Éléments, avr.-mai 1980 : « Le flambeau de la liberté américaine a trop longtemps ébloui le monde, livrant les peuples et les cultures à la plus profonde et la plus dangereuse des oppressions. Pour retrouver leur identité et leur indépendance, les nations soumises à l’hégémonie américaine devront en finir avec la civilisation occidentale et avec son égalitarisme raciste (sic) et niveleur. »

29. Les États-Unis et la civilisation américaine ont eu parfois, parmi leurs nombreux défenseurs de langue française, des avocats inattendus. Citons notamment le cas de Jacques Maritain, qui publia, entre autres, Anti-moderne (1922) et Primauté du spirituel (1936), ce qui, a priori, aurait dû le prédisposer contre le « technicisme », le « machinisme » ou le « matérialisme « américains. Or le philosophe chrétien, familier des États-Unis pour y avoir vécu et enseigné de longues années, a fait dans Réflexions sur l’Amérique (Fayard, 1958) une apologie des États-Unis, au nom de son propre système de valeurs.

30. Depuis cette étude, le thème de l’antiaméricanisme a fait l’objet de nombreux travaux. Citons notamment l’ouvrage de Philippe Roger, L’ennemi américain : genèse de l’antiaméricanisme français, Éd. du Seuil, 2002.



II


L’imaginaire nationaliste et l’antisémitisme


À la fin du mois de janvier 1910, Paris patauge. La Seine en crue a submergé ses berges. Dans les quartiers riverains du fleuve, on doit bientôt emprunter des barques ou des radeaux de fortune. Édouard Drumont, publiciste devenu célèbre par vingt-cinq ans de campagne antisémite effrénée, doit fuir son appartement du VIIe arrondissement, après que l’eau eut imbibé ses tapis.

Qui a fait le coup ? Car, dans toute catastrophe, fût-elle « naturelle », il faut chercher la main coupable. Drumont s’y emploie, comme toujours. Point d’accident de chemin de fer, point d’émeute sanglante, point de calamité publique dont il n’ait traqué et trouvé le responsable. Pour dire vrai, ce Sherlock Holmes de boulevard ne varie pas dans ses conclusions. Immanquablement, il nous assène les preuves de la récidive : c’est le Juif, encore le Juif, toujours le Juif.

Il y faut parfois une bonne dose d’imagination. Le drôle en a toujours à revendre. Tout de même, l’inondation de Paris, où trouver les fils de David dans ce clapotis ? Élémentaire, mon cher Watson, nous dit Drumont. Si l’eau déborde, c’est qu’elle n’a pas été retenue en amont. Or en amont de Paris on a pratiqué des déboisements récents ; dans les sociétés qui s’en sont chargées, n’y avait-il pas des cousins des Rothschild ? Donc : « Les déboisements furieux opérés par les Juifs furent incontestablement la cause principale de l’inondation. »

Comme Léo Taxil, son contemporain, on pourrait imputer à l’aliénation mentale ce qu’il appelle la « juivomanie » de Drumont. N’était que celui-ci avait des centaines de milliers de lecteurs ; qu’il avait été élu député à Alger en 1898 ; qu’il ne comptait plus ses admirateurs et ses disciples. Paranoïaque ? Peu importe : il est lu, célébré, on le prend au sérieux. Un Pierre Boutang, qui n’est pas le plus négligeable de nos écrivains nationalistes, le tient pour un excellent écrivain. Voilà donc quelqu’un qui mérite attention. Son délire a été entraînant.

Ce qui suit, à propos des grandes eaux de Paris, mérite d’être cité car c’est un échantillon de la démarche paralogique qui est habituelle à Drumont et à ses amis :

« Les “coupes à blanc d’étoc” des forêts de France, que l’on a signalées de toutes parts, ne furent pas autre chose qu’un nouveau “signe de la fin” ajouté à tous les autres symptômes de décomposition que nous avons eu l’occasion d’observer depuis vingt ou trente ans. »

Décomposition, dégénérescence, décadence… La première grande vague d’antisémitisme moderne qu’inaugure La France juive, publiée par Drumont en 1886, se développe dans les craquements sinistres d’une société qui se lézarde. À tout le moins est-ce l’avis des antisémites, car la réalité est peu compatible avec leurs contes noirs et leur esprit de catastrophe. Il se trouve que, au moment même où tant de Français s’imaginent vivre « l’apogée » de la Civilisation ou une étape radieuse dans la « marche irréversible du Progrès », beaucoup d’autres éprouvent un sentiment profond d’anxiété, étourdis par cette fin de siècle électrique et républicaine. L’antisémitisme a été une des « réponses » à la prétendue décadence dont la littérature conservatrice ou nationaliste a cru voir la France accablée.

Autre facteur de la diffusion dont a joui l’antisémitisme : les simplifications abusives de la « causalité diabolique ». Drumont, qui en a été l’un des vulgarisateurs les plus populaires, tient une place de choix dans cette étude. Son œuvre constitue, on n’ose pas dire la première synthèse de langue française – conglutination serait plus exact – de l’antisémitisme moderne, rassemblant l’héritage antijudaïque de la tradition chrétienne, l’anticapitalisme judéo-phobe des couches populaires et socialistes, enfin les thèses racistes de la nouvelle science anthropologique. Car Drumont saisit – et n’importe des contradictions ! – tout ce qui peut stimuler son obsession. Il en appelle à la religion tout en rompant des hallebardes avec les curés ; il fraternise avec les socialistes mais pour mieux lacérer leur drapeau rouge ; il se pique d’arguments et d’un vocabulaire scientifiques (« microbe », « analyse », « maladie ») mais, croyant au diable et à ses cornes, il sait décréter quand il le faut la « faillite de la Science ». Simpliste, Drumont ? Bien sûr. Mais un des tout premiers il a compris qu’en cette époque de journalisme triomphant, où l’opinion devient un enjeu, la propagande politique visant les « masses » ne procède pas par syllogismes mais par pétitions de principe, gros effets et sentimentalisme.

Dans le mouvement nationaliste, qui emplit de ses clameurs la fin du XIXe siècle, le Juif trouve sa fonction. Il est, par effet de répulsion, le révélateur de l’identité nationale. Être français, nous dit-on alors, c’est, par excellence, n’être pas juif. Simultanément, comme on tente de le montrer dans un des chapitres qui suivent, deux mythes forces et antagoniques se structurent : celui de Jeanne d’Arc, l’héroïne positive, et celui de l’archétype juif, son négatif. À la même époque, au cours de l’affaire Dreyfus, au moment où le nationalisme se localise nettement à droite, l’antisémitisme va cesser de figurer officiellement dans les rangs de la gauche. L’histoire des relations entre la gauche et les Juifs, qui ne manque pas de rebondissements, fait l’objet d’un autre chapitre.

Au total, l’antisémitisme rampant, diffus, vulgaire, qui a affecté toutes les familles politiques françaises, ou autant vaut, a fini par se constituer en doctrine et à se localiser dans les milieux du nationalisme – le nationalisme clos, le « nationalisme des nationalistes », selon l’expression de Raoul Girardet. En 1989, dans une interview à Présent, Jean-Marie Le Pen parle encore de « l’internationale juive » : l’imprégnation de l’antisémitisme à l’extrême droite reste une réalité ; mieux : elle est un des éléments les plus sûrs de son identification.



1

La France et la « question juive »1

Une rumeur court, en cette année 2002 : la France serait devenue le pays le plus antisémite d’Europe. La grande presse américaine l’insinue ; le gouvernement d’Ariel Sharon l’affirme : les Juifs de France sont en danger, qu’ils viennent en Israël où ils bénéficieront de la protection désirée. L’affirmation indigne le président Chirac, qui proteste. Cependant, un « Livre blanc des violences antisémites en France depuis septembre 20002 » atteste des attaques antijuives sans précédent sur le territoire français depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : slogans, graffitis ne suffisent plus à clamer « Mort aux Juifs ! », on assiste à des incendies d’écoles et de synagogues, à des jets de pierres sur un car transportant des enfants d’une école juive, à des tracts injurieux, à des lettres anonymes… On dénombre quatre cent cinq « actes à caractère antisémite » entre le 1er septembre 2000 et le 31 janvier 2002. Or, tandis qu’à chaque agression antisémite la population française réagissait avec ferveur – lors de l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic à Paris, en 1980, comme lors de la profanation du cimetière juif de Carpentras, en 1994 –, la protestation désormais se fait attendre : aucun des actes de violence répertoriés ne provoque une manifestation de masse. De nombreux Juifs de France s’en inquiètent : leur pays serait-il mûr pour les pogroms ? La France est-elle antisémite ? La laïcité républicaine a-t-elle épuisé ses ressources d’intégration ?


1791 : le pays de l’émancipation

La France a été le pays de l’émancipation. On doit remonter à la fin du XVIIIe siècle pour comprendre la complexité des rapports entretenus entre la France et ses Juifs. Dès avant la Révolution, la « question juive » a été posée. Les Juifs de France ne sont pourtant pas très nombreux : environ quarante mille, soit moins de 2 ‰ de la population globale ; ils ne présentent pas de caractère homogène, divisés en « Juifs allemands » de langue yiddish, en Alsace et en Lorraine ; « Juifs du Pape » à Avignon ; sépharades de Bordeaux et de Bayonne, parlant français, largement intégrés ; familles juives de Paris… L’esprit réformateur du siècle s’intéresse néanmoins à ces minorités : en 1787, après l’édit de tolérance promulguée en faveur des protestants, le roi charge Malesherbes d’une enquête. La même année, Mirabeau publie son ouvrage Sur Moses Mendelssohn, sur la réforme politique des Juifs, et, en 1785, la Société royale des sciences de Metz délibère sur les mémoires qui lui ont été adressés, sur le sujet : « Est-il un moyen de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en France ? » Le lauréat de l’épreuve n’aura pas fini de faire parler de lui, puisqu’il s’agit de l’abbé Grégoire, curé d’Emberménil, près de Lunéville. Son mémoire, Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, paraît en janvier 1789, quelques mois avant que l’auteur ne soit élu aux états généraux.

La teneur du mémoire indique clairement l’état d’esprit des hommes des Lumières : une volonté d’émancipation et d’égalité en faveur des minorités opprimées, mais sans respect excessif des différences culturelles et religieuses. Le tableau que trace l’abbé Grégoire de la condition juive en France – et particulièrement dans l’est de la France – est sans complaisance : outre les maux physiques et matériels dont souffrent les Juifs, le mémoire n’oublie pas les reproches habituels qu’on leur adresse, notamment la pratique de l’usure, leur aversion pour les autres peuples… Mais Grégoire dénonce clairement les causes de leur abaissement : « Que pouvait devenir le Juif accablé par le despotisme, proscrit par les lois, abreuvé d’ignominie, tourmenté par la haine ? Il ne pouvait sortir de sa chaumière sans rencontrer des ennemis, sans essuyer des insultes. Le soleil n’éclairait que ses douleurs ; martyr de l’opinion, il n’avait rien à perdre et à gagner pour l’estime publique, même lorsqu’il se convertissait, parce qu’on ne voulait croire ni à sa sincérité ni à sa vertu. Il était méprisé ; il est devenu méprisable ; à sa place, peut-être eussions-nous été pires. »

Pour l’abbé Grégoire, il importe de régénérer le peuple juif. Prêtre catholique, il serait favorable à sa conversion au christianisme, mais, avant tout, le futur député à l’Assemblée constituante défend la cause de l’égalité et de la fraternité, visant à faire entrer les Juifs dans la « famille universelle ». Ce programme d’intégration, Grégoire s’en fait le champion dès le mois d’août 1789 auprès de ses collègues. Le principe de la liberté religieuse est proclamé par l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, promulguée le 26 août : « Nul ne doit subir des vexations pour ses convictions, même religieuses, tant que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la loi. » Restait à passer à l’application. Cela n’allait pas de soi, surtout en Alsace et en Lorraine, où les paysans soulevés contre les châteaux lors de la Grande Peur n’avaient pas épargné leurs créanciers juifs. Des plaintes parviennent à l’Assemblée. Quand celle-ci débat de la citoyenneté à la fin de décembre 1789, le député de la noblesse Clermont-Tonnerre, après avoir réfuté les préjugés contre les Juifs, énonce ce qui devait rester le principe de la Révolution et, plus tard, de la République : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation, et accorder tout aux Juifs comme individus. » Une partie de la droite résiste. L’évêque de Nancy, Lafare, met en garde ses collègues contre le « grand incendie » que provoquerait en Alsace et en Lorraine le fait d’accorder la citoyenneté française aux Juifs. L’abbé Grégoire alors intervient : « Cinquante mille Français se sont levés aujourd’hui esclaves : il dépend de vous qu’ils se couchent libres. »

Finalement, l’émancipation des Juifs de France se fait par étapes. Dans un premier temps, en janvier 1790, l’Assemblée décrète que « tous les Juifs connus sous le nom de Juifs portugais, espagnols et avignonnais » accéderont au rang de citoyens actifs si, par ailleurs, ils répondent aux conditions exigées par la loi de tous les autres Français. Le parti antijuif, qui compte aussi dans ses rangs des députés de gauche comme Reubell, s’emploie à retarder l’acte d’émancipation générale, une campagne de brochures, libelles et pétitions soutient cette résistance. Après une longue bataille, les opposants ne peuvent empêcher le vote du décret d’émancipation, le 28 septembre 1791 : « L’Assemblée nationale, considérant que les conditions nécessaires pour être citoyen français et pour devenir citoyen actif sont fixées par la Constitution, et que tout homme qui, réunissant lesdites conditions, prête le serment civique, et s’engage à remplir tous les devoirs que la Constitution impose, a droit à tous les avantages qu’elle assure ; révoque tous les ajournements, réserves et exceptions insérés dans les précédents décrets relativement aux individus Juifs qui prêteront le serment civique, qui sera regardé comme une renonciation à tous privilèges et exceptions introduits précédemment en leur faveur. »


Le temps de l’intégration

Les Juifs de France devenaient des citoyens à part entière, même si Napoléon Ier porte atteinte à cette émancipation. À vrai dire, l’attitude de Napoléon au regard des Juifs est ambivalente. Ses armées victorieuses exportent à travers l’Europe les lois françaises et libèrent les Juifs là où elles passent, ce qui lui vaudra, entre autres, la reconnaissance de Heinrich Heine. Il favorise les bons rapports de l’État et de la religion juive, en faisant adopter par une Assemblée des notables puis par un Sanhédrin les dispositions de compromis nécessaires entre le judaïsme et la loi civile. Il organise la religion juive par un règlement consistorial des communautés : les « israélites » – nom nouveau donné aux Juifs – sont désormais encadrés, depuis le consistoire local jusqu’au Consistoire central à Paris. Cependant, pour satisfaire les populations judéophobes d’Alsace, il prend en 1808 un décret – resté dans la mémoire juive comme le « décret infâme » – qui énonce une série de restrictions visant les activités juives dans une quarantaine de départements français, en pleine contradiction avec le principe de l’égalité révolutionnaire. Ce décret pris pour dix ans était renouvelable : en 1818, Louis XVIII y renonce. Les derniers résidus de discrimination seront abolis sous la monarchie de Juillet. La France et la Hollande demeureront les seuls États du continent européen à conserver leur législation égalitaire après la grande réaction de 1815 orchestrée en Europe par le chancelier Metternich. L’émancipation complète ne sera prononcée en Autriche qu’en 1867, en Allemagne qu’en 1871, en Angleterre qu’en 1866, l’Italie unifiée proclame l’émancipation des Juifs en 1870.

Faire des Juifs des citoyens de plein droit ne plaît pas à tout le monde. D’autant qu’une fois émancipés les Juifs vont conquérir progressivement des places, des postes, des rangs, dans un mouvement de promotion sociale qui ne peut que nourrir l’animosité de tous ceux avec lesquels ils rivalisent. Le développement de la banque juive, symbolisée par la famille Rothschild, au temps de la révolution industrielle, a pour effet de fixer l’hostilité antijuive sur le thème de l’anticapitalisme. L’antijudaïsme, d’origine religieuse, reste au cœur de la pensée contre-révolutionnaire d’un Bonald, mais la nouvelle source du discours antijuif est socialiste.

Charles Fourier, contempteur de la libre concurrence, décrit en 1841 dans sa Théorie des quatre mouvements la technique de la banqueroute, à travers l’histoire d’un Juif, prénommé par hasard Iscariote, pour conclure : « L’établissement d’un vagabond ou d’un Juif suffit pour désorganiser en entier le corps de marchands d’une grande ville et entraîner les plus honnêtes gens dans le crime3. » Adversaire de l’admission des Juifs « au droit de cité », Fourier ne se livre cependant qu’à des attaques dispersées dans son œuvre. C’est un de ses disciples, Toussenel, qui systématise le thème de l’anticapitalisme antijuif dans ses Juifs, rois de l’époque, en 1846.

Non sans confusion, Toussenel appelle « Juif » « tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d’autrui », ce qui l’amène à désigner les protestants, les Anglais, les Genevois, les Hollandais, comme autant de « Juifs ». Mais, en même temps, Fourier vise principalement le peuple de la Bible : « Je ne décerne pas le titre de grand peuple à une horde d’usuriers et de lépreux […]. Je n’appelle pas peuple de Dieu le peuple qui met impitoyablement à mort tous les prophètes inspirés de l’Esprit saint, qui crucifie le Rédempteur des hommes, et l’insulte sur sa croix. » Le fantasme du Juif conquérant, dominateur, qui gouvernera bientôt la France est déjà dans cet ouvrage, « chef-d’œuvre impérissable » aux yeux de Drumont, auteur de La France juive en 1886. Pour Toussenel, qui lance le mot d’ordre : « Guerre aux Juifs ! », les opprimés du Capital, les victimes du parasitisme, le peuple asservi aux agioteurs, aux monopoleurs et aux débitants de denrées falsifiées ne verra l’émancipation de son travail que « par l’abaissement du Juif ». Pour longtemps, le Juif est assimilé au règne de l’argent. Il était l’usurier de village ; il est devenu le capitaliste.

Le socialisme français du XIXe siècle est riche de nombreuses écoles et théoriciens. Tous ne participent pas à l’anticapitalisme antijuif. Le saint-simonisme, qui accueille de nombreux jeunes gens d’origine juive4, en est épargné. Le cas de Proudhon nous y ramène. C’est surtout dans ses Carnets, posthumes, qu’on trouve des diatribes véhémentes contre les Juifs. Chez Proudhon, nul nationalisme : il défend le fédéralisme, il tient en horreur « les rivalités de races et d’États », ce qu’il appelle le fanatisme chauvinique. Son hostilité au Juif tient à la place que ce dernier a prise dans la société, ni agriculteur, ni industriel, « pas même vraiment commerçant », avant tout entremetteur, « toujours frauduleux et parasite » : c’est l’antiproducteur par excellence5.

Il est notable cependant que l’anticapitalisme antijuif ne donne lieu à aucun mouvement important d’opinion. La France du XIXe siècle, jusqu’à l’orée des années 1880, échappe largement à l’antisémitisme. L’antijudaïsme chrétien, certes, ne manque pas d’auteurs, surtout de médiocres romanciers (Le Juif de Vérone de l’abbé Bresciani, La Juive au Vatican de Joseph Méry, La Vengeance d’un Juif de l’abbé Charles Guénot). L’affaire Mortara, en 1858, provoque un vrai feuilleton de Louis Veuillot dans le journal L’Univers, mais il est remarquable que le reste de la presse française soutient la famille juive Mortara contre le zèle convertisseur abusif des amis du pape6. À peine si l’on doit noter la publication, en 1869, de l’ouvrage de Henri-Roger Gougenot des Mousseaux, Le Juif : le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, dans l’indifférence générale : c’est seulement des années plus tard qu’il sera utilisé.

De la Restauration aux débuts de la IIIe République, les Juifs ont connu en France une remarquable promotion sociale, en toute légalité, et sans rencontrer d’hostilité organisée, malgré l’agitation antijuive intermittente en Alsace. Outre la banque et le commerce, activités traditionnelles, ils entrent dans les divers rouages de la société, notamment par voie de concours : nombre d’entre eux deviennent officiers, via l’École polytechnique ; certains accèdent à la députation, comme Adolphe Crémieux dès 1842, voire à un poste de ministre comme Crémieux lui-même, Michel Goudchaux, qu’Achille Fould remplace aux Finances en 1849. Le même Fould crée le Crédit mobilier avec les frères Péreire, en rivalité avec la banque Rothschild. Jacques-Fromental Lévy, dit Halévy, devient un compositeur reconnu ; Jacques Offenbach fait applaudir des opérettes dans son théâtre des Bouffes-Parisiens et autres scènes parisiennes ; Rachel interprète sous les applaudissements les héroïnes de Corneille et de Racine qu’elle incarne à la Comédie-Française…

L’affaire Mortara en Italie, les persécutions dont les Juifs sont victimes dans le monde, amènent un groupe d’intellectuels juifs français, libéraux et républicains à créer, en 1860, indépendamment du Consistoire, l’Alliance universelle, dont le but est de déployer une solidarité internationale en faveur des communautés juives en danger. Il est notable, cependant, que l’Alliance œuvre particulièrement en faveur des idéaux de la Révolution et de la conception française, moderne, du judaïsme, à travers un réseau d’écoles en Afrique du Nord, au Proche-Orient, dans les Balkans. Louis-Jean Kœnigswater est son premier président ; Adolphe Crémieux lui succède en 1863. Les membres du Consistoire, d’abord rétifs, se rallieront peu à peu à l’Alliance. L’appel au rassemblement supracommunautaire aura des effets imprévus, ceux de développer plus tard une conscience nationale juive, un sentiment d’appartenance qui échappait à une définition strictement religieuse, et que les futurs sionistes mûriront.

Reste que, au cours de cette période, le courant assimilationniste s’est renforcé. Vers 1860, la population juive est d’environ quatre-vingt mille en France. Nombreux sont ses membres qui ont pris leurs distances vis-à-vis de leur communauté originelle : mariages mixtes, adoption de prénoms français usuels, voire conversions au catholicisme (la fondation de Notre-Dame de Sion par Théodore Ratisbonne a pour but la conversion des Juifs), sont de plus en plus nombreux à mesure qu’on s’élève sur l’échelle sociale. Alfred Naquet, qui a épousé une catholique, déclarera en 1895 : « Pendant plus de trente ans, je n’ai fréquenté à peu près que des non-Juifs. » Les Juifs de France ont cessé d’être une entité homogène, s’ils l’ont jamais été. Entre une masse importante restée fidèle au judaïsme et une forte minorité sortie du judaïsme, bien des degrés de résistance ou d’assimilation existent7, tandis que s’ouvre toujours davantage l’éventail des activités professionnelles.

Le 24 septembre 1870, le gouvernement provisoire de la République, conduit à Tours par Léon Gambetta, adopte le « décret Crémieux », qui assure la citoyenneté française collective aux trente mille Juifs autochtones des trois départements d’Algérie. Les Juifs d’Algérie ont ainsi renoncé, comme ceux de la métropole, à un statut personnel (mariage, divorce, héritage) au profit de la loi française ; le Consistoire central à Paris s’appelle désormais « Consistoire central des israélites de France et d’Algérie ».

Émancipés, intégrés ou assimilés, les Juifs avaient trouvé en France, depuis la Révolution, une vraie patrie, chantée par leurs poètes et leurs rabbins. Certains d’entre eux pouvaient craindre l’extinction du judaïsme dans une société complètement sécularisée ; d’autres s’en réjouissaient, tel Théodore Reinach : « Que l’émancipation, l’égalité pénètrent partout, non seulement dans les lois, mais dans les mœurs et dans les idées, le sentiment juif perdra de plus en plus de son âpreté, et finira sans doute par s’éteindre complètement8. » Ce vœu des laïques ou ce danger pour les croyants va être frappé par un déni de l’histoire : la véritable naissance de l’antisémitisme. Les préjugés sont alors mis en une gerbe doctrinale vouée non seulement à perpétuer le Juif dans son être, indépendamment de ses convictions religieuses, mais dans un mythe répulsif aux effets meurtriers.


1880 : poussée d’antisémitisme

L’antisémitisme a pris son essor en France une douzaine d’années avant l’affaire Dreyfus, qui devait en être le point d’orgue. Quelques dates ponctuent l’extension du phénomène : 1883, fondation du journal La Croix des Pères assomptionnistes qui se prévaut d’être le journal « le plus antijuif de France » ; 1886, publication et succès de La France juive d’Édouard Drumont ; la même année, sortie de trois romans de la même veine : La Comtesse Schylock de Grasset d’Orcet, le Baron Vampire de Guy de Charnacé et Les Monach de Robert de Bonnières ; 1889, naissance de la Ligue nationale antisémitique de France ; 1892, lancement de La Libre Parole, quotidien antisémite, par Drumont.

Pour rendre raison de cette envolée de haine, il faut d’abord la resituer dans son contexte international. La France n’invente pas l’antisémitisme. Le mot lui-même, d’origine allemande, est diffusé à partir de 1879, après la création du Parti social-chrétien par le pasteur Adolf Stoeker. L’Allemagne bismarckienne précède la France : en 1880 paraissent les ouvrages des universitaires Heinrich von Treitschke, À propos du judaïsme, et Eugen Dühring, La Question juive considérée comme une question de race, de morale et de culture. La même année circule une pétition antisémite réclamant un statut restrictif pour les Juifs. En 1881, les premiers pogroms éclatent en Poméranie et l’assassinat du tsar Alexandre II déchaîne la violence populaire contre les Juifs en Russie. En Autriche-Hongrie, August Rohling, professeur à l’université de Prague, publie un pamphlet virulent, Les Sacrifices humains dans la tradition rabbinique. En Hongrie, Gyözö Istóczy fonde en 1883 un parti antisémite auquel il donne un journal officiel, Tizenkét Röpirat

N’allons pas plus loin dans cette énumération : l’antisémitisme gagne la France au début des années 1880 peu après l’Europe centrale et orientale. La coïncidence chronologique n’est pas fortuite : c’est le temps des exaspérations nationalistes, le moment de l’affirmation des identités collectives, où, pour mieux se définir, le national exorcise l’autre, le non-pareil, l’étranger. Le Juif est un merveilleux antonyme du Nous essentiel : par sa religion, sa culture, son histoire, mais aussi sa présence au sein de la société, il apparaît comme celui contre qui l’identité nationale s’affirme.

La dénonciation de la nature étrangère du Juif a été facilitée au début des années 1880 en France par l’immigration de ceux qui fuyaient les vexations et pogroms de la Russie et de l’Europe centrale : Paris aurait vu sa population juive augmenter, entre 1880 et 1914, de trente-cinq mille individus. Ce n’est pas un chiffre immense, mais la présence juive à Paris, et de Juifs très différents des Juifs français largement intégrés, leur concentration dans certains quartiers spécifiques (notamment le IVe arrondissement), donnent à cette présence juive une visibilité nouvelle, propre à nourrir le discours antisémite.

Plus profondément, les changements politiques que connaît la France, la consolidation des idées et des institutions républicaines après 1879 (date de conquête définitive de la République par les républicains) ravivent le discours d’une droite attachée à la tradition monarchiste et catholique. La législation des années 1880 : les libertés de presse, de réunion, de pensée ; l’école gratuite, obligatoire et laïque ; le rétablissement du divorce (de surcroît par la loi dite « loi Naquet », un Juif !), autant de faits qui bouleversent et mobilisent un courant réactionnaire. Celui-ci, faute de pouvoir espérer une revanche électorale, va chercher des boucs émissaires pour expliquer les malheurs français, les Juifs et les francs-maçons, les uns et les autres confondus dans la dénonciation du « judéo-maçonnisme ». Pour élargir son audience, ce mouvement réactionnaire n’hésite pas à reformuler un anticapitalisme visant les banques juives, les grandes compagnies et les grands magasins censés être aux mains de propriétaires « circoncis ».

Le coup d’envoi de cet antisémitisme est donné après le krach en 1882 de l’Union générale, banque catholique dont la faillite est imputée aux malversations des Rothschild. La Croix, quotidien lancé par le révérend père Bailly en 1883, vient seconder L’Univers de Louis Veuillot, avant de devenir l’incontestable moniteur du catholicisme « apostolique et romain ». Déterminée à défendre l’Église, elle est l’adversaire d’un régime sans Dieu, tombé aux mains des Juifs et des francs-maçons. En février 1882, dans La Croix qui n’est encore qu’une revue, le père Bailly écrit : « Les désastres financiers qui viennent de ravager tant de familles nous montrent le Juif tout-puissant du haut de son trône et les sociétés modernes asservies au joug de ce roi sans entrailles. Les Juifs sont les rois de la finance9. » Devenu quotidien, le journal des Assomptionnistes associe dans sa réprobation Juifs et francs-maçons, dont le but est de « décatholiciser la France ». Ses attaques contre les Juifs subissent des variations, s’enflent à partir de 1889, pour aboutir en septembre 1890 à son autoproclamation comme « journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux Juifs ». La Croix n’est certes pas le seul organe catholique antisémite, mais le journal du père Bailly tranche par la violence de ses attaques contre le « peuple déicide », la « race ennemie du Christ ». Pour lui, les Juifs deviennent une nation qui parasite la nation : « Le peuple juif […] se groupe et s’unit étroitement contre la nation qui lui ouvre son sein, il la ronge, il la mine, paraissant français et restant juif. »

Entre-temps, en 1886, Édouard Drumont publie La France juive, qui éclate comme une véritable déclaration de guerre, largement diffusée, bientôt best-seller, suivie par une série d’ouvrages où l’auteur ne cesse d’enrichir ses attendus contre une prétendue « invasion » et de construire un mythe physique, social, moral, du Juif. L’œuvre de Drumont, complétée par les articles du quotidien La Libre Parole, fait feu de tous les griefs antijuifs. Catholique, l’auteur reprend à son compte le vieil antijudaïsme médiéval contre le peuple déicide, l’anticapitalisme des socialistes et des légitimistes, y ajoutant les stéréotypes d’un racisme nouvellement encouragé par les sciences biologiques et l’eugénisme. Le Juif est ainsi repérable à un type physique (« nez recourbé, yeux clignotants, oreilles saillantes », etc.), à sa bassesse morale, à sa rapacité, et à sa haine congénitale du chrétien qui se manifeste, entre autres, par les meurtres rituels. Autant que l’antichristianisme, le Juif incarne le capitalisme. Et Drumont de tenter un rapprochement avec les socialistes en plein essor, faisant l’éloge de Benoît Malon, « homme du peuple tel qu’il est sorti de la vieille terre française », de Jules Guesde, « homme d’exceptionnel mérite », et l’apologie de la majorité des communards, braves types trompés par la bourgeoisie bohème et par les Juifs. Dans La Fin d’un monde, en 1888, Drumont fait l’éloge du communard blanquiste Gustave Tridon, auteur du Molochisme juif (1884), quoique celui-ci reproche surtout au judaïsme d’être à la source du christianisme abhorré.

Il est vrai que l’antisémitisme d’origine socialiste n’avait pas désarmé depuis Fourier, Toussenel et Proudhon. Albert Regnard, collaborateur de la Revue socialiste, rend hommage à Drumont dans son ouvrage Aryens et Sémites, en 1890 : « Le livre de M. Drumont […] a eu l’immense mérite de ramener l’attention d’une génération trop indifférente sur un de ces problèmes d’intérêt primordial dont la solution importe le plus au bonheur du genre humain. En tapant comme un sourd, en faisant jouer la mine dans tous les coins, contre le Judaïsme, ce démolisseur forcené ne s’est pas aperçu qu’il ruinait du même coup l’édifice catholique […]. C’est par là que ce livre nous plaît […]. C’est aussi par ses violentes attaques contre cet autre produit immédiat du Sémitisme : le Capitalisme […], d’autant plus que les coups de fouet ne vont pas cingler le visage des seuls fils d’Israël, mais encore d’un tas d’agioteurs incirconcis, judaïsés par le christianisme ! Ce qui nous réjouit encore, c’est de voir proclamer et répandre, par les milliers d’exemplaires de La France juive, cette éclatante vérité, contestée seulement par l’ignorance des naïfs ou la mauvaise foi des intéressés : la réalité et l’excellence de la race aryenne, de cette famille unique à laquelle l’humanité doit les merveilles du siècle de Périclès, la Renaissance et la Révolution – les trois grandes époques de l’histoire du monde – et qui seule est en mesure de préparer et d’accomplir l’achèvement suprême de la rénovation sociale. » Sacrifiant au « mythe aryen » à la mode, Regnard combinait allégrement le socialisme et l’anticléricalisme au racisme.

Un tel ouvrage suscite-t-il l’indignation dans les rangs socialistes ? Non. L’antisémitisme est affaire d’opinion, d’interprétation. Jean Jaurès, lui-même, de retour d’un voyage en Algérie, écrit dans La Dépêche, grand quotidien de gauche de Toulouse : « Dans les villes, ce qui exaspère le gros de la population française contre les Juifs, c’est que, par l’usure, par l’infatigable activité commerciale et par l’abus des influences politiques, ils accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois lucratifs, les fonctions administratives, la puissance publique. […] En France, l’influence politique des Juifs est énorme, mais elle est, si je puis dire, indirecte. Elle ne s’exerce pas par la puissance du nombre, mais par la puissance de l’argent. Ils tiennent une grande partie de la presse, les grandes institutions financières, et, quand ils n’ont pu agir sur les électeurs, ils agissent sur les élus. Ici, ils ont, en plus d’un point, la double force de l’argent et du nombre10. »

Certes, il n’y a pas de doctrine officielle antisémite dans le mouvement socialiste. Dans la même Dépêche, Gustave Rouanet, quelques semaines après l’article cité de Jaurès, proteste contre la « fausse théorie » qui se répand et selon laquelle les Juifs seraient coupables de toutes les malversations, comme dans le récent scandale de Panama : « Les gros, les principaux bénéficiaires de cette escroquerie colossale étaient des financiers qui n’étaient pas des Juifs, au moins pour la plupart, car il y en avait tout de même… Ce ne sont pas les Juifs qui ont créé la société individualiste et capitaliste d’aujourd’hui » (26 mai 1895). Au demeurant, le scandale de Panama, auquel certains noms juifs ont été mêlés, a été utilisé par Drumont et les siens pour enfoncer le clou de la culpabilité juive. C’est aussi le moment où Henri Rochefort, ancien communard, ami des blanquistes, directeur de L’Intransigeant, entame sa carrière d’antisémite, par haine de la République bourgeoise, de la République des opportunistes, confondue avec la « République juive ». Quatre ans plus tard, en pleine affaire Dreyfus, Rochefort sera reçu à Alger, sur l’invitation de l’ancien maire Max Régis, et l’ancien communard s’écriera du balcon de l’Hôtel de Ville : « Vive l’Algérie ! À bas les Juifs11 ! »

En 1896, dans un article du Figaro, « Pour les Juifs », Émile Zola disait sa stupéfaction, son dégoût croissant, devant la campagne menée contre les Juifs de France : « J’y vois quelque chose de monstrueux, qui dépasse les bornes du bon sens, de la vérité et de la justice, quelque chose qui peut nous faire reculer de plusieurs siècles ou bien nous conduire à la pire des horreurs : aux persécutions religieuses. » L’antijudaïsme d’origine catholique, l’anticapitalisme antijuif des petits producteurs et, dans une certaine mesure, de certains socialistes prêtant l’oreille à Drumont ou à Rochefort, l’antimaçonnisme, les nouvelles obsessions racialistes ou carrément racistes, ces différents thèmes ont connu un réel succès depuis les débuts des années 1880. Tous les adversaires de la République modérée, soit de droite, soit de gauche, ont cru trouver dans la minorité juive de France (à peine cent mille âmes) d’abord une explication historique aux malheurs du pays, ensuite un slogan de mobilisation, aux fins d’abattre pour les uns la République bourgeoise (l’antisémitisme pouvant faire la « trouée », la brèche par où passerait la révolution), pour les autres la République tout court. Il est notable, cependant, que les provocations de la presse antisémite ou de la Ligue antisémitique n’aboutissent à rien : plusieurs propositions de lois visant le décret Crémieux ou l’expulsion des Juifs (1891) ne récoltent qu’un infime soutien parlementaire. Au demeurant, les antisémites avaient réussi à créer, malgré la diversité professionnelle, géographique et philosophique des Juifs de France, le mythe d’une entité juive acharnée à préparer sa domination finale. L’affaire Dreyfus devait à la fois révéler la profondeur des préjugés antijuifs et confirmer la vocation émancipatrice et égalitaire de la France.

La condamnation pour espionnage du capitaine Alfred Dreyfus par le Conseil de guerre en décembre 1894 ne soulève pas les passions. Les feuilles antisémites comme La Libre Parole saisissent l’occasion d’insulter de nouveau les Juifs : le journal de Drumont n’avait-il pas raison de mener depuis des années sa campagne contre la présence de plus en plus importante des Juifs dans l’armée ? L’Affaire n’éclate vraiment que trois ans plus tard lorsque l’inlassable effort de Mathieu Dreyfus, le frère du condamné, pour convaincre l’opinion de l’innocence de l’ancien capitaine et de l’erreur judiciaire parvient à ses fins, à l’automne 1897. C’est alors que des hommes politiques de premier rang, le vice-président du Sénat Scheurer-Kestner et l’ancien député et éditorialiste de L’Aurore Georges Clemenceau adhèrent à la thèse de l’erreur judiciaire, bientôt suivis par l’écrivain Émile Zola. Les « révisionnistes », ainsi qu’on nomme ceux qu’on appellera aussi « dreyfusards », mettent en cause un autre officier, Ferdinand Walsin Esterházy, tant et si bien que le procès de celui-ci a lieu le 10 janvier 1898. Acquitté, Esterházy est porté en triomphe à sa sortie du tribunal. C’est alors que, mis au pied du mur, les révisionnistes vont sortir de l’ombre en publiant dans L’Aurore du 13 janvier la retentissante lettre de Zola au président de la République sous le titre destiné à braver les âges : « J’accuse… »

L’affaire Dreyfus est définitivement lancée. Dans un premier temps, elle oppose une poignée d’hommes politiques et d’intellectuels (substantif nouvellement répandu) convaincus de l’innocence de Dreyfus ou, pour le moins, des vices d’une instruction et d’un procès qui ont abouti à sa condamnation. Ils se rassemblent sur les listes successives de deux pétitions réclamant la révision du procès de 1894. En face, une écrasante majorité de parlementaires, respectueux de la chose jugée, et une opinion religieusement attachée à l’armée et chauffée à blanc par une presse nationaliste et antisémite, La Libre Parole, La Croix, L’Intransigeant, et une grande partie de la grande presse. L’article de Zola et les pétitions publiés par L’Aurore, Le Temps et autres journaux provoquent une poussée d’antisémitisme sans précédent : manifestations dans de nombreuses villes, slogans injurieux, cris de haine, pogroms à Alger12

L’affaire Dreyfus, si l’on se place du point de vue des rapports entre la France et les Juifs, présente deux aspects contradictoires. En premier lieu, elle révèle au monde l’importance des courants antisémites qu’on croyait réservés à l’Europe centrale et orientale. Ce ne sont plus seulement des discours, des foules manifestent dans les rues aux cris de « Mort aux Juifs ! ». Quant au discours lui-même, il est notable que l’antisémitisme devient une pièce majeure dans l’élaboration des doctrines nationalistes. Maurice Barrès (« Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race ») et, plus systématiquement, Charles Maurras feront de l’antisémitisme la pierre angulaire, le commun dénominateur, de ceux qui pensent et se battent contre « le parti de l’étranger ». En construisant la doctrine de l’Action française, Maurras fera des Juifs (avec les francs-maçons, les protestants et les « métèques ») l’un des « quatre États confédérés » visant à la destruction de la France traditionnelle, dont le catholicisme est le fondement. Les passions antisémites déclenchées par l’affaire Dreyfus laisseront des marques indélébiles, jusqu’au célèbre mot de Maurras lors de son procès, au moment du verdict qui le condamnait, en 1945 : « C’est la revanche de Dreyfus ! »


1906 : apaisement et patriotisme

Considérée comme le paroxysme de l’antisémitisme en France, l’affaire Dreyfus doit être aussi lue comme un des grands moments de la résistance aux passions antijuives : elle met en lumière, en effet, les capacités de la société française de faire triompher la vérité et la justice malgré les déchaînements des ligues nationalistes. La mobilisation de tant d’écrivains, de savants, d’artistes, de ceux qu’on appellera désormais les « intellectuels », témoigne d’une réalité : la République a une flanc-garde prête à prendre des risques pour sa défense. La Ligue des droits de l’homme, créé au cœur de l’Affaire, en devient le symbole actif. La demande de justice a été satisfaite par les hommes politiques eux-mêmes, d’abord accordés sur l’impératif de la défense de l’armée mais, alertés par la montée en puissance des forces nationalistes, progressivement convaincus du bien-fondé de la révision. Le second procès Dreyfus a lieu à Rennes en septembre 1899. L’ancien capitaine est de nouveau reconnu coupable, avec « circonstances atténuantes » cependant. Le président de la République le gracie. Mais, en 1906, le recours auprès de la Cour de cassation aboutit : le procès de Dreyfus est cassé, l’accusé est réhabilité ; il réintégrera l’armée : justice a été rendue. L’insulte « dreyfusards » sera désormais un éloge. Dès 1902, lors des funérailles d’Émile Zola, Anatole France pouvait s’exclamer : « Messieurs, il n’y a qu’un pays au monde dans lequel ces grandes choses pouvaient s’accomplir. Qu’il est admirable, le génie de notre patrie ! »

L’affaire Dreyfus eut un autre effet durable : rendre l’antisémitisme incompatible avec les idéaux républicains et socialistes. On a dit comment certains courants socialistes avaient admis l’antisémitisme, ne fût-ce que comme propédeutique à la révolution : dénoncer les banquiers juifs, c’était, selon eux, se préparer à abattre tous les banquiers et finalement le système capitaliste. Au début de l’Affaire, une grande partie des socialistes, et notamment les guesdistes, ne veulent pas se mêler d’une « question de boutique » (Paul Lafargue) qui divise les « bourgeois » entre eux. Cependant, l’ardeur révisionniste de certains d’entre eux, Jaurès, Allemane et autres, ainsi que le danger nationaliste amènent les diverses fractions socialistes à rejeter clairement toute forme d’antisémitisme, ainsi que l’affirme en son congrès de Montluçon, en septembre 1898, le Parti ouvrier français de Jules Guesde : « L’antisémitisme n’est qu’une des formes de la réaction. » On retrouvera encore, certes, chez tel ou tel militant, des traces d’antisémitisme, mais, globalement, celui-ci est rejeté des formations de gauche et localisé à l’extrême droite. La tentative de Drumont pour unir ouvriers, paysans, petits producteurs et commerçants, catholiques et laïques, dans un front national sur la base de l’antisémitisme, a échoué.

Commence alors une nouvelle phase, disons depuis 1906 jusqu’au début des années trente – celle de l’apaisement. Non que la judéophobie se soit éteinte, mais elle se manifeste de manière plus feutrée, hors du champ politique. Antisémitisme de bon ton, de salon, de bonne société : petites histoires, messes basses, interrogations sur les patronymes, procès littéraires contre le théâtre « juif » des Porto-Riche et des Bernstein… Les préjugés demeurent, les généralisations ne s’éteignent pas, mais, au bout du compte, l’apaisement est réel, que confirment la Grande Guerre et l’Union sacrée. Barrès admire alors, devant le sacrifice des soldats juifs morts pour la France, « le désir passionné d’Israël de se confondre dans l’âme française13 ». Le patriotisme réconciliait les antidreyfusards et les Juifs.


Vichy : l’infamie

L’apaisement ne survit pas à la grande crise des années trente. Un cycle nouveau de passion antisémite est enclenché dont le prolongement, à la honte de la France, sera la participation du régime de Vichy à la mise en route du génocide nazi. Vers 1930, on retrouve quelques-uns des éléments qui avaient présidé à la première vague antisémite des années 1880, et notamment l’immigration de Juifs persécutés ou menacés, notamment en Allemagne, mais aussi en Autriche et en Roumanie. La récession économique, le chômage, indisposent les Français contre les étrangers en général et contre les Juifs en particulier : « Nous ne souffrons pas d’une crise de chômage national, s’écrie un député à la Chambre en 1931, mais d’une crise d’invasion étrangère » (Pierre Amidieu du Clos). La presse d’extrême droite dénonce notamment l’afflux de Juifs étrangers dans la profession médicale grâce aux facilités de leur naturalisation14. Des organisations de secours se constituent ; le cardinal Verdier et le pasteur Boegner flétrissent les atrocités perpétrées en Allemagne hitlérienne contre les Juifs. Le ministre de l’Intérieur, Camille Chautemps, réaffirme, en avril 1933, que la France sera fidèle à ses « traditions généreuses d’hospitalité ». Il n’empêche : les attaques antisémites se multiplient dans la presse nationaliste, les grands hebdomadaires, sans retenue. Le Droit de vivre assure, dans son numéro du 24 mars 1934, que « l’antisémitisme n’est plus seulement allemand, roumain, européen. Il est français. Il circule dans les veines du pays. Il empoisonne déjà les villes. Il ne se discute plus dans les clubs, mais dans la rue ». La victoire du Front populaire, qui fait pour la première fois accéder un Juif à la tête d’un gouvernement français, Léon Blum, renforce le courant : « M. Léon Blum, par toutes ses fibres, écrit Jean-Pierre Maxence, représente l’étranger15. » Lorsque, en 1938 et 1939, la législation restrictive du gouvernement Daladier est adoptée à l’encontre de tous les réfugiés politiques, les Juifs en font les frais, comme ceux qui fuient alors l’Italie fasciste et sont refoulés aux frontières. « La France aux Français ! » Les innombrables publications d’extrême droite accusent les Juifs d’exciter les démocraties, à commencer par la France, à faire la guerre à Hitler. Le pacifisme aidant, certains hommes de gauche prêtent parfois l’oreille à ce nouveau chef d’accusation porté contre les Juifs.

La montée de l’antisémitisme des années trente apparaît, avec le recul, comme la genèse des lois de Vichy, établissant un Statut des juifs dès octobre 1940, confirmé et aggravé en 1941. Le régime de la Révolution nationale, présidé par le maréchal Pétain, s’est mis à l’unisson de l’Europe continentale et hitlérienne. Avant de subir la moindre exigence de l’occupant, Vichy établit un système de discrimination à l’encontre de la population juive vivant en France. Inspiré par l’Action française, les ligues nationalistes et leurs doctrinaires, stimulé par les exemples étrangers, le régime pétainiste a transformé la France de l’émancipation en France de l’exclusion. Révocations et interdictions sont le lot commun des Juifs de France, avant d’en arriver au pire : les grandes rafles de 1942 décidées par les Allemands et mises en œuvre par l’administration, la police et la gendarmerie françaises. Jamais régime politique n’était tombé aussi bas dans le déshonneur. Il est notoire que nombre de citoyens français – les « Justes » – se sont employés, fussent-ils parfois plus ou moins antisémites, à protéger les Juifs, et notamment leurs enfants. Une partie appréciable, selon des statistiques comparées avec les autres pays d’Europe, témoigne en faveur d’une solidarité, laïque ou chrétienne, à l’égard des persécutés. Reste cet opprobre : qu’un gouvernement français ait pu se rendre complice de l’entreprise génocidaire nazie ne cessera de hanter l’âme politique de la France.


La seconde intégration

D’aucuns pensaient, au lendemain de la guerre, qu’on en avait fini à tout jamais avec l’antisémitisme après « Auschwitz ». De vieilles haines recuites chez les vaincus de la Libération, les anciens pétainistes et « collabos », pouvaient se perpétuer, cela ne changeait rien au fait que le discours antisémite n’avait plus droit de cité : la décence autant que la loi l’interdisaient. Un nouvel apaisement s’imposait sur les ruines de l’entreprise hitlérienne et de la réaction vichyste. Mais les démons se sont peu à peu réveillés. Fugitivement, vers 1954, le mouvement Poujade reprit, à mots couverts, les accusations antijuives. Défenseurs des campagnes et des petites villes, des commerçants et des artisans menacés par les « gros », bientôt gagnés par la cause de l’Algérie française, les poujadistes virent dans la personne de Pierre Mendès France, président du Conseil en 1954-1955, l’emblème de leur rejet : favorable à la modernisation de la France, et donc aux « trusts », bradeur d’empire (Indochine, Tunisie), buveur de lait et champion de la lutte anti-alcoolique dans le pays premier producteur de vins et de champagne16, technocrate et néocapitaliste, Mendès était, de surcroît, dépourvu de « sang gaulois dans les veines » : « Par qui sommes-nous gouvernés ? demande Fraternité française. Par des gens qui n’osent même pas dire leur nom : Mendès Portugal, d’une famille de Juifs portugais et marié à une juive égyptienne, Salomon Hirsch Ollendorff dit Granval, et Soustelle Ben Soussan. Il importe de les démasquer et de leur casser la g… »

Fort d’une cinquantaine de députés, dont Jean-Marie Le Pen, aux élections du 2 janvier 1956, le mouvement Poujade n’a pas résisté à l’avènement du gaullisme. Il avait révélé la persistance des préjugés antisémites dans le pays. Au demeurant, les années qui suivent marginalisent l’antisémitisme. Les Juifs sont admis à tous les postes, dans tous les emplois, à tous les rangs, sans provoquer de contestation. La guerre d’Algérie elle-même rapproche les Français de droite des Israéliens et des Juifs : ne partage-t-on pas le même ennemi, le nationalisme arabo-musulman ? Peu à peu, comme l’indiquent les sondages d’opinion, les Français admettent qu’un Juif puisse être président de la République au même titre que tout autre Français. Deux faits vont cependant réveiller les passions : l’arrivée en France des Juifs séfarades d’Afrique du Nord, surtout d’Algérie après 1962, et, plus encore, la guerre des Six-Jours.


Après 1967

C’est en effet le conflit durable du Proche-Orient qui va ranimer, de proche en proche, l’antisémitisme. La victoire d’Israël sur l’Égypte et les autres États arabes en 1967 a eu un double effet : la manifestation d’une fierté juive et un premier mouvement de solidarité avec le peuple palestinien. La fierté juive, ressentie sans complexe, et particulièrement par les séfarades, donne aux Juifs une nouvelle visibilité dans la société française : le retour à la pratique religieuse, le port par certains de la kippa, l’entretien d’un folklore juif étranger aux askhénazes, la réussite sociale d’un certain nombre de personnalités juives, leur présence identifiée dans les médias, le renforcement des organisations proprement juives, tout un processus identitaire se développe en contradiction avec le pronostic énoncé par Bernard Lazare en 1894 : « Un temps viendra où [les Juifs] seront complètement […] dissous au sein des peuples, comme les Phéniciens qui, après avoir semé leurs comptoirs à travers l’Europe, disparurent sans laisser de trace. En ce temps-là aussi l’antisémitisme aura vécu17… » Cette prédiction des Juifs assimilés n’est plus de saison : le judaïsme est bien vivant.

En même temps, les événements dramatiques du Proche-Orient, de la guerre du Kippour à l’Intifada, suscitent non seulement des sympathies propalestiniennes, mais, à des degrés divers, un « antisionisme » aisément muable en antisémitisme. Une certaine extrême gauche tiers-mondiste peut alors converger avec l’extrême droite. Le négationnisme en est la résultante. Occupés à contester la justification historique de l’État d’Israël, un certain nombre de chercheurs ont tendu à prouver l’inexistence des chambres à gaz, à dénier la volonté exterminatrice de Hitler et à présenter le prétendu « Holocauste » comme une formidable réussite de propagande. En mettant en relief ce que la doxa sur le génocide pouvait contenir d’approximations (comme le nombre des victimes), les négationnistes ont redonné force à l’antisémitisme par le détour d’une approche prétendument scientifique. Leur discours serait pur délire s’il n’était devenu en quelque sorte officiel dans nombre d’États arabes, à en juger par les manuels de classe, de même que les Protocoles des Sages de Sion, un des faux les plus célèbres de l’histoire, visant à démontrer le projet juif de dominer le monde, sont considérés comme authentiques. Certains Français ont de lourdes responsabilités dans la diffusion du négationnisme, tel Roger Garaudy, soutenu par l’abbé Pierre, ami des exclus devenant caisse de résonance de l’exclusion18.

C’est dans le contexte de la seconde Intifada que s’est produit, depuis septembre 2000, ce que Pierre-André Taguieff a appelé la « nouvelle judéophobie ». Ses acteurs sont pour la plupart des jeunes gens issus de l’immigration, beurs des banlieues, soit gagnés par l’islamisme, soit délinquants en quête d’occasion de « casser », soit révoltés contre une société qui ne leur fait pas de place : les explications sociologiques et autres ne manquent pas aux défenseurs des incendiaires de synagogues et aux tagueurs antisémites. Le plus étrange est l’espèce de résignation de ceux qui font profession de défendre les droits de l’homme, comme s’il y avait un antisémitisme, un racisme excusable. Inversement, faire, à partir de ces faits révoltants – incendies de synagogues, cris à mort insoutenables, agressions de personnes physiques –, le procès d’une « France antisémite » n’a guère de sens. Les mœurs et les mentalités françaises d’aujourd’hui sont aux antipodes de l’esprit d’exclusion antijuive des années trente et quarante. Les allusions antisémites des petites feuilles d’extrême droite, les calembours étudiés de Jean-Marie Le Pen, les efforts laborieux du négationnisme faurrissonien, tout cela compte assez peu au regard de l’indifférence généralisée des Français. La judéophobie d’importation est un fait ; elle n’est guère représentative de la majorité des Français.

Une question, cependant, persiste au sujet des rapports entre l’État, la nation, et les Juifs : celle du communautarisme. La conception française de l’intégration, énoncée à l’Assemblée constituante par Clermont-Tonnerre, consommée par la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, est clairement individualiste : les Juifs ont tous les droits en tant qu’individus, mais non en tant que corps constitué. L’abolition des privilèges est restée la règle de la République jusqu’à nos jours. Or un mouvement de contestation de ce principe s’est développé depuis quelques années : revendications des nationalismes périphériques, à commencer par la Corse ; revendications des homosexuels ; loi sur la parité ; affirmation des communautés religieuses (le voile islamique, la nourriture casher dans les cantines scolaires, etc.), tout porte à croire que la République une et indivisible est menacée dans ses principes. Nul ne sait ce qu’il en adviendra, mais la question est posée.

Au bout du compte, l’antisémitisme en France n’est sans doute pas plus vivace qu’ailleurs19. Simplement, il étonne de la part du pays de l’émancipation et des droits de l’homme. Cinq grandes sources l’ont alimenté : l’antijudaïsme religieux d’origine catholique, l’anticapitalisme des socialistes et des traditionalistes attachés à la société rurale, l’antirépublicanisme doublé d’hostilité aux francs-maçons, le racisme à prétention scientifique et, après la Seconde Guerre mondiale, surtout depuis 1967, la condamnation du sionisme comme une forme de colonialisme et d’impérialisme.

La République a résisté, vaille que vaille, aux différents assauts de l’antisémitisme, la réhabilitation de Dreyfus en 1906 constituant un exemple universel. Seules la guerre et la défaite ont permis la régression légale sous Pétain. Il en résulte une histoire complexe, heurtée, une histoire longue d’intégration déchirée par des moments d’exclusion. Aujourd’hui la « question juive » est moins celle de l’antisémitisme que celle du communautarisme : le pacte républicain en est l’enjeu.


Notes

1. L’Histoire, no 269, octobre 2002. Cet article a été développé dans La France et les Juifs, Paris, Éd. du Seuil, 2006.

2. Union des étudiants juifs de France, SOS Racisme, Les Antifeujs, Calmann-Lévy, 2002.

3. Charles Fourier, Œuvres complètes, t. 1, Anthropos, 1966, p. 235.

4. Michael Graetz, Les Juifs en France au XIXe siècle. De la Révolution française à l’Alliance israélite universelle, Éd. du Seuil, 1989.

5. Pierre-Joseph Proudhon, Césarisme et christianisme, Marpon-Flammarion, 1883, t. 1, p. 139.

6. Voir Michel Winock, « L’affaire Mortara », L’Histoire, no 248, novembre 2000.

7. Anne Lifshitz-Krams, La Naturalisation des Juifs en France au XIXe siècle, CNRS Éditions, 2002.

8. Cité par Michael R. Marrus, Les Juifs de France à l’époque de l’affaire Dreyfus, Calmann-Lévy, 1972, p. 137.

9. Cité par Pierre Sorlin, La Croix et les Juifs, Grasset, 1967, p. 78.

10. Jean Jaurès, « La question juive en Algérie », La Dépêche, 1er mai 1895.

11. Michel Winock, « Rochefort : la Commune contre Dreyfus », Mille neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, no 11, 1993.

12. Pierre Birnbaum, Le Moment antisémite. Un tour de France en 1898, Fayard, 1998.

13. Maurice Barrès, Les Diverses familles spirituelles de la France, Émile-Paul frères, 1917, p. 78.

14. Ralph Schor, L’Opinion française et les étrangers en France, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, 1985.

15. Jean-Pierre Maxence, Histoire de dix ans, 1927-1937, Gallimard, 1939.

16. Pierre Poujade, J’ai choisi le combat, Saint-Céré, SGEP, 1955, p. 114.

17. Bernard Lazare, L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, Chailley, 1894, p. 403.

18. Abbé Pierre, « Lettre ouverte », in Roger Garaudy, Mes témoins, À Contre-Nuit, 1997.

19. Jean Daniel, « La France n’est pas antisémite », Le Nouvel Observateur, 4 juillet 2002.



2

L’éternelle décadence1

Le discours de la décadence est revenu dans l’air du temps. Le mot, martelé par le chef du Front national à chacune de ses exhibitions, a acquis un nouveau certificat de validité grâce à l’ouvrage érudit de Julien Freund qui lui a été récemment consacré2. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase, peut-être une ère longue et douloureuse d’abaissement, voire de course aux abîmes. La France se décompose. L’identité nationale devient floue. Il n’y a plus d’idéal, plus de colonies, plus d’orthographe. La corruption s’étend. La criminalité s’accroît. Le pourrissement de la jeunesse par la drogue et l’irréligion accélère la fin des temps. La société est entrée dans un état d’anomie avancée, ce qui se traduit en termes plus robustes : « Tout fout le camp ! »

Vieille chanson, que les Français entendent depuis la Révolution : deux cents ans de « décadence » ininterrompue, malgré quelques faux-semblants, telle est bien une des convictions les mieux ancrées de la famille réactionnaire, et qui se diffuse de façon cyclique, spécialement dans les moments de récession économique, d’incertitudes politiques, ou de troubles sociaux. Refrain vieux comme le monde, entonné déjà par les Grecs et les Romains, et qui reprend faveur dans l’opinion comme une vieille terreur enfouie remontant à la surface des civilisations. En France, Barrès s’en était fait le chantre à la fin du siècle dernier ; Drieu La Rochelle, son disciple avoué, avait repris l’antienne dans les années trente ; Pétain et ses évêques en avaient fait le principe de la « Grande Culbute » de 1940 ; le disquaire de la Trinité-sur-Mer, qui connaît les chansons à succès, a entonné à son tour la rengaine sur les estrades : comme dans les cas précédents le diagnostic de la décadence ne laisse de choix qu’entre la Restauration et l’Apocalypse.


La décadence n’est pas un concept scientifique, c’est une notion incertaine mais aux riches connotations. À les inventorier, on saisit mieux le contenu et la fonction idéologique d’un terme du langage courant, qu’on emploie à l’occasion sans prendre garde. Sans prétendre aller jusqu’au bout de l’exercice, voici quelques corrélations avec le thème de la décadence qui sont autant de constantes :


1. La haine du présent

Dans son Dictionnaire des idées reçues, Flaubert avait déjà observé la tendance. On lit à l’article « Époque » (la nôtre) : « Tonner contre elle. – Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique. – L’appeler époque de transition, de décadence. » La pensée décadentielle, dans une démarche dantesque, s’applique à cataloguer tous les signes vivants (même s’ils sont contradictoires) de la Chute. Un mal à vivre hic et nunc est à la base de tout. Il y a cent ans, Édouard Drumont lançait sa plainte : « Jamais la France n’a été dans une situation plus critique3. » L’intolérable dans le présent est qu’il est ouvert à tous les possibles ; il est dangereux comme un carrefour sans feux ni police.


2. La nostalgie d’un âge d’or

Le présent est odieux en ce qu’il est une étape de la dégradation d’un modèle d’origine valorisé comme un temps béni, un paradis perdu sous les coups de la modernité. La représentation de l’Histoire est variable selon les auteurs : tel pleure le temps des cathédrales, tel autre la belle ordonnance du Grand Siècle, voire l’ordre napoléonien… L’important est de comprendre que l’harmonie ancienne entre les hommes et la nature, entre les hommes et le divin, entre les hommes entre eux, a été brisée. « Je songe sans cesse, dit l’un des personnages du Gilles de Drieu, à la valeur d’or, à la valeur primitive, avant toute altération4. »


3. L’éloge de l’immobilité

« Qu’est-ce que j’aime dans le passé ? demande Barrès, Sa tristesse, son silence et surtout sa fixité. Ce qui bouge me gêne5. » La décadence n’est souvent qu’un synonyme de « changement ». Maurras fait la guerre au romantisme, cette esthétique de l’instable, et prône le classicisme en norme absolue : ordre, mesure, symétrie, discipline, alignement6… Pour Platon, déjà, l’âge d’or était celui de l’État parfait, c’est-à-dire définitivement immobile. Le changement, c’est le mal. L’enracinement, c’est le bien. « Moi, déclare François Brigneau, j’aime la France et une certaine France, une France agricole, familiale, artisanale ; je n’aime pas la France des villes7. » D’où résulte la foisonnante exploitation de la métaphore sylvestre dans la littérature décadentielle : l’arbre comme figure de la durée sur place, de l’authenticité, du généalogique ; l’arbre comme symbole du génie sédentaire opposé aux maléfices du nomadisme à la juive (hêtre ou ne pas hêtre : « Ce que dit ce hêtre sera toujours redit, sous une forme ou sous une autre, toujours8 »).


4. L’anti-individualisme

Pour la plupart des penseurs de la décadence, ce qui a été perdu est un monde organique, avec une tête, des hiérarchies acceptées, des hommes solidaires les uns des autres par nécessité (et non par choix comme l’entend le Contrat social). De ce point de vue, le libéralisme est, pour beaucoup, plus haïssable que le socialisme, car il provoque la désagrégation de l’État et la ruine de la société, sur lesquelles les révolutions collectivistes s’installent. Bonald, un des maîtres à penser de la contre-révolution, avait voulu remettre une bonne fois l’individu à sa place : « L’homme n’existe que pour la société et la société ne le forme que pour elle9. »


5. L’apologie des sociétés élitaires

La décadence provient de l’affaiblissement ou de la fin des anciennes élites. « La France telle que l’a faite le suffrage universel, écrivait Renan, est devenue profondément matérialiste ; les nobles soucis de la France d’autrefois, le patriotisme, l’enthousiasme du beau, l’amour de la gloire, ont disparu avec les classes nobles qui représentaient l’âme de la France. Le jugement et le gouvernement des choses ont été transportés à la masse ; or la masse est lourde, grossière, dominée par la vue la plus superficielle de l’intérêt10. » Pour Julius Evola, un des théoriciens les plus systématiques de la décadence, l’histoire universelle est sous la loi de régression des castes : après la caste des prêtres, celle des guerriers, et celle des bourgeois, nous en sommes à la prise du pouvoir par les classes serviles. Moins spéculatif, François Brigneau déclare simplement : « J’ai une sorte d’horreur pour la plèbe11. » Règne de la plèbe, règne de l’assistance généralisée, règne de la paresse !


6. La nostalgie du sacré

Les penseurs de la décadence ne sont pas nécessairement chrétiens. Certains d’entre eux dénoncent dans le christianisme une doctrine dissolvante (voir par exemple les interprétations antichrétiennes de la « chute » de l’Empire romain), mais la perte du sacré, la fin des tabous, la déspiritualisation de l’homme et de la société, sont dénoncées comme autant de fléaux. Le matérialisme s’est emparé des esprits. C’est que, nous dit Bonald, « la religion est la raison de toute société ». Et Louis Veuillot : « Ô décadence d’un peuple sans Dieu ! Décadence sans remède et sans espérance12. » Quant à Péguy : « Cette affreuse pénurie du sacré, écrit-il, est sans aucun doute la marque profonde du monde moderne13. »


7. La peur de la dégradation génétique et l’effondrement démographique

La pensée décadentielle est nourrie d’anxiété devant l’altération du groupe, de la race, de la collectivité nationale, par la multiplication des individus décrétés inférieurs. Les Gobineau et les Vacher de Lapouge ont formulé ces phobies du XIXe siècle face aux croisements interraciaux, d’où devaient résulter les pires abominations physiques et morales. Maurice Bardèche, pour sa part, impute à « la liberté anarchique des démocraties » d’avoir ouvert la société « de toutes parts à toutes les inondations, à tous les miasmes, à tous les vents fétides, sans digue contre la décadence… ». Il nous dépeint l’homme occidental comme un pauvre diable abandonné sans défense dans une steppe : « Les monstres font leur nid dans cette steppe, les rats, les crapauds, les serpents la transforment en cloaque. Ce pullulement a le droit de croître, comme toutes autres orties et chiendents. La liberté, c’est l’importation de n’importe quoi. Toute la pouillerie dont les autres peuples veulent se débarrasser, elle a aussi le droit de s’installer sur la steppe sans détour, d’y parler haut, d’y faire la loi et aussi de mêler à notre sang des rêves négroïdes, des relents de sorcellerie, des cauchemars de cannibales […] : l’apparition d’une race adultère dans une nation est le véritable génocide moderne et les démocraties le favorisent systématiquement14. » La crainte aujourd’hui de la « submersion arabe » s’accompagne de l’appréhension d’un dépeuplement européen par « collapsus démographique ». Jean Cau : « On a l’impression que la matrice occidentale est sèche, ses ovaires ratatinés et son ventre infécond15. »


8. La censure des mœurs

Presque toute la littérature décadentielle flétrit la licence sexuelle (voir le cliché sur « les Romains de la Décadence »). Celle-ci du reste contribue à la dégradation génétique. Hier, la syphilis (« Tout n’est que syphilis », songe le héros d’À rebours16, et Drieu : « Il y a une puissance de syphilis dans la France17 ») ; aujourd’hui, le SIDA… les mauvaises mœurs entraînent la putréfaction et la mort. Une seule solution, écrit l’organe d’extrême droite Présent : la fidélité conjugale. Renan, de même, faisait l’éloge des « peuples chastes » et jugeait que les Français faisaient trop l’amour18. Un Jean Jaélic, dans La Droite, cette inconnue, en arrive à cette conclusion clinique : « On pourrait presque définir la république par le rejet d’une discipline sexuelle profonde19 » (apophtegme sans doute dédié à Louis XIV !). Une mention particulière doit être réservée à l’homosexualité, dont la visibilité, réelle ou imaginaire, est à coup sûr un signe de décadence. En 1955, Jean-Marie Le Pen rassemblait dans une seule formule deux preuves accablantes : « La France est gouvernée par des pédérastes : Sartre, Camus, Mauriac20. » L’écrivain, l’intellectuel, voire le simple diplômé, sont en effet des catégories maléfiques.


9. L’anti-intellectualisme

« La France est atteinte, déclare Pierre Poujade au milieu des années cinquante, d’une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel21. » Le prophète de la décadence valorise l’instinct, l’habitude, les préjugés, les réflexes conditionnés par des générations d’humains qui ont vécu sur la même terre, au détriment de la raison raisonnante, de la raison prétentieuse et égarée par les maîtres d’école et les intellectuels. « L’intelligence, dit Barrès, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes22 ! » À la même époque, un Gustave Le Bon émettait cette plainte : « L’école forme aujourd’hui des mécontents et des anarchistes et prépare pour les peuples latins les heures de décadence23. »

Actualisation lepéniste : « Je suis sûr que nous accordons à l’université, à l’école, une importance excessive […]. La culture n’est pas un but exclusif, c’est la vie qui est un but24. »


Ces neuf corrélations ne sont pas exhaustives ; on les retrouve, peu ou prou, sous la plume des penseurs et des vulgarisateurs de la décadence. Elles forment le corpus de l’antimodernisme et de l’antidémocratisme. Diverses interprétations, non exclusives l’une de l’autre, peuvent être avancées :

– L’explication de type marxiste par la lutte des classes. Dans cette perspective, le discours de la décadence est le discours des vaincus. Il s’agit d’une inversion des signes : ce qui est progrès pour le peuple, les masses, les anciens esclaves, est décadence pour les aristocraties et leur clientèle. Ainsi, la fin de la société esclavagiste est vécue comme une décadence du point de vue des maîtres. De même, pour les petits commerçants et artisans, la mise en place des grands magasins, des grandes surfaces, a pour effet, non seulement de les ruiner, mais de faire triompher la médiocrité de série. Il va de soi que, pour l’aristocratie foncière vaincue en 1830, la France bourgeoise dont l’histoire commence vraiment sous Louis-Philippe annonce la fin.

– Une explication conjoncturaliste insiste sur la variation d’intensité observable dans les discours de la décadence. Perceptibles en temps de troubles, inaudibles dans les années de prospérité ! Quand la crise se fait verbe, elle parle le décadent. Il est remarquable qu’au moment où la France achevait de perdre son empire colonial, au début des années soixante, on entendait surtout parler de progrès, de croissance, de « grandeur » : ce n’était pas de simples alibis pour le général de Gaulle ; le boom économique, la restauration du pouvoir étatique, la détente internationale, la conquête de l’Espace… tout cela favorisait en librairie plutôt Teilhard de Chardin que Maurice Barrès…

– En ouvrant un peu plus grand l’angle du viseur historique, on peut aussi mettre en avant la grande mutation que Karl Popper a appelée la fin de la société close. Le passage plus ou moins brutal de la société tribale, rurale, patriarcale, à la société urbaine, industrielle et libérale, a provoqué des peurs en chaîne, qui peuvent se résumer dans la principale : « la peur de la liberté25 ». L’indétermination du devenir historique comme de l’avenir individuel s’est substituée au déterminisme de la société close, à la reproduction générationnelle des us et coutumes, à la foi du charbonnier. Vivre, ce n’est plus répéter, mais risquer. La solitude, l’angoisse, la fatigue en sont souvent le prix élevé à payer. Jadis, chacun était à sa place.

– Une interprétation plus anthropologique assimilerait le discours de la décadence à celui de l’homme devant la mort. L’homme vieillissant a tendance à surestimer les jours heureux de son enfance. Il y a toujours, comme dit Cioran, un inconvénient d’être né ; mais cela s’aggrave en prenant de l’âge. Le travail sélectif de la mémoire tend à éponger le négatif des premières années. La nostalgie d’un monde protégé agit comme un dérailleur intellectuel : on passe de sa propre vie à l’histoire de la société ; rares sont les vieillards qui, vivant le déclin de leurs forces, ne s’imaginent pas vivre la décadence de leur pays. Mircea Eliade : « Il est significatif de constater une certaine continuité du comportement humain à l’égard du Temps à travers les âges et dans de multiples cultures… » – pour se guérir de l’œuvre du Temps, il faut « revenir en arrière » et rejoindre le « commencement du Monde26 ».


Quoi qu’il en soit de cette étiologie, le discours de la décadence n’est jamais innocent. Il est assorti à des comportements individuels et collectifs. Il peut justifier le mépris du monde, un fatalisme qui conduit à la non-participation, au repli mystique : c’est le cas d’un René Guenon (La Crise du monde moderne, 1927). Il peut favoriser une attitude esthétique : les « décadents » se posent en essence rare, en espèce résiduelle de l’Âge d’or, à qui, loin des masses, toutes les originalités sont permises. Mais tout le monde n’est pas Huysmans, et l’on peut, faute de créer Des Esseintes, se contenter de vitupérer la télévision, le football ou le rock and roll. Mais il est des usages autrement pernicieux de la décadence : ce mot est fort en définitive de tous les appels au Pouvoir monocéphale. Puisqu’il y a « décadence », il faut en finir avec ses causes supposées, qui deviennent des causes répétées, assurées, vérifiées : les étrangers, les Arabes, les Juifs, le laxisme généralisé, et, de proche en proche, les libertés politiques, aux fins de préparer la « révolution conservatrice », le retour aux « valeurs » et le culte du Chef providentiel.

Chaque mois, l’abbé Georges de Nantes adresse à ses fidèles le message du traditionalisme, La Contre-Réforme catholique. On y lisait, dans le numéro 241, du mois de mars 1988 :

« Maintenant je vous dis : aurez-vous le courage de prier pour que, dans la “débâcle” prochaine, un nouveau Philippe Pétain nous soit donné, “divine surprise” ! capable, sachant ce qui l’attendra après ! de “faire don de sa personne à la France, pour en atténuer le malheur” ? Car je suis persuadé que, dans son incommensurable amour pour nous, le bon Dieu nous refera passer par les mêmes châtiments qu’en 1940-1944, pour nous contraindre cette fois, peuple menteur et assassin, à nous repentir et à revenir vraiment à Lui, au lieu de condamner, à mort ou à la prison à vie, nos sauveurs ! »

CQFD.


Notes

1. Lignes, no 4, octobre 1988.

2. Julien Freund, La Décadence, Sirey, 1984. Cet ouvrage savant parcourt trois millénaires de « décadence » dans les textes. En conclusion, l’auteur décide que, cette fois, nous (l’Europe occidentale) y sommes.

3. Édouard Drumont, La France juive, Librairie Victor Palmé, rééd. 1890, préface, p. XXXV.

4. Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, rééd. Le Livre de Poche, p. 204.

5. Maurice Barrès, Mes Cahiers, XI, cité par André Gide, Journal I, Gallimard, « La Pléiade », 1951, p. 1064.

6. Colette Capitan-Peter, Charles Maurras et l’Idéologie d’Action française, Éd. du Seuil, 1972. Notamment p. 107-108.

7. Cité par André Harris et Alain de Sédouy, Qui n’est pas de droite ?, Éd. du Seuil, 1978, p. 90-91.

8. Pierre Drieu La Rochelle, op. cit., p. 341.

9. Louis de Bonald, Théorie du pouvoir politique et religieux, rééd. « 10/18 », 1966, p. 21.

10. Ernest Renan, La Réforme morale et intellectuelle de la France, rééd. « 10/18 », 1967, p. 46.

11. François Brigneau, in André Harris et Alain de Sédouy, op. cit., p. 80.

12. Louis Veuillot, L’Univers, 13 avril et 17 mai 1871.

13. Charles Péguy, Lettres et Entretiens, L’Artisan du Livre, 1927, p. 196.

14. Maurice Bardèche, Qu’est-ce que le fascisme ?, Les Sept Couleurs, 1960, p. 184.

15. Jean Cau, « Réflexion sur la décadence », in Jean-Pierre Apparu, La Droite aujourd’hui, Albin Michel, p. 142.

16. Voir Patrick Lasowski, Syphilis. Essai sur la littérature française du XIXe siècle, Gallimard, 1982.

17. Pierre Drieu La Rochelle, op. cit., p. 343.

18. Ernest Renan, op. cit., p. 91.

19. Jean Jaélic, La Droite, cette inconnue, Les Sept Couleurs, 1963, p. 61.

20. Cité dans Stanley Hoffmann et al., Le Mouvement Poujade, Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, Colin, 1956, p. 184.

21. Cité dans L’Express, 18 mars 1955.

22. Maurice Barrès, Les Déracinés, Fasquelle, 1897, p. 318.

23. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, rééd. PUF, « Quadrige », 1933, p. 57.

24. Jean-Marie Le Pen, cité par Jean-Pierre Apparu, op. cit., p. 181.

25. Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, Éd. du Seuil, 1979 (2 vol.) ; Erich Fromm, La Peur de la Liberté, Buchet-Chastel, 1963.

26. Mircea Eliade, Aspects du Mythe, Gallimard, « Idées », 1963, p. 106.



3

La causalité diabolique1

Il y a toujours une explication aux malheurs des hommes. Du moins, leur faut-il toujours une explication. Faute de l’avoir découverte, ils l’inventent. Le complot, le travail occulte de conjurés, la conspiration, on finit toujours par en trouver trace dans les causes des défaites, des épidémies ou des décadences.

« La théorie de la conspiration, écrit Karl Popper, est la vue suivant laquelle tout ce qui se produit dans la société, y compris les choses qu’en règle générale les gens n’aiment pas, telles que la guerre, le chômage, la misère, la pénurie, sont les résultats directs des desseins de certains individus ou groupes puissants. » L’inspecteur qui mène l’enquête se demande à qui le crime profite : l’explication policière de l’histoire ne procède pas autrement. Une fois le complot démasqué, l’ennemi désigné, la lumière faite, l’anxiété s’apaise et les énergies se mobilisent. La causalité diabolique – c’est le titre d’un ouvrage de Léon Poliakov2 – fait comprendre « l’origine des persécutions » – c’est son sous-titre.

Ces conspirations, il en est de multiples, soit occasionnelles, soit durables. Ainsi, cherchant à comprendre – mais sans effort excessif – les causes du soulèvement parisien dans la Commune de 1871, un certain nombre de publicistes ont « révélé » cette cause unique, cette cause première dont tout le mal est issu : l’activité de l’Association internationale des travailleurs. L’Internationale, créée en 1864, aurait compté selon certains plusieurs centaines de milliers de membres – des chiffres sans aucun rapport avec une réalité très modeste3, une activité surestimée, en somme du délire. Mais un délire qui n’est pas gratuit : outre qu’il dispense de réfléchir sur les causes profondes du mouvement communaliste, les manquements du gouvernement de la défense nationale et les erreurs de l’Assemblée conservatrice de Versailles, il justifie la répression et l’interdiction en France de l’Internationale ouvrière.

L’histoire a ainsi connu toute une variété de « démons » et de « boucs émissaires », parmi lesquels on sera peut-être surpris de compter les jésuites. L’idée se répandit, en effet, au début du XVIIe siècle, que la célèbre Compagnie de Jésus avait pour but, ni plus ni moins, d’assurer sa « domination universelle ». À l’origine de ce secret bientôt trahi, il y avait eu un faux, fabriqué en 1613 par un ancien novice polonais qui avait été congédié – faux qui devait connaître plus de 300 éditions sous le nom de Monita secreta societatis Jesu. Les Jésuites furent bannis de France, sous Louis XV, en 1762. Au XIXe siècle, Edgar Quinet, Eugène Sue et Jules Michelet plus que tous les autres reprirent et développèrent les thèmes de la jésuitophobie : les révérends pères étaient accusés notamment d’avoir voulu « naturaliser parmi nous le génie antifrançais de l’Espagne autrichienne dont le jésuitisme est le véritable esprit4 ».

Les francs-maçons, à leur tour, ont eu leur heure de gloire. Leurs rites « souterrains » et leur anticatholicisme invitaient les fidèles de Rome, et notamment… les jésuites, à dénoncer leurs machinations. Un Drumont, par exemple, expliquait que la franc-maçonnerie était « toute dévouée à l’Allemagne », ce qui lui permettait d’expliquer la « trahison » de Jules Ferry :

« La franc-maçonnerie dit à Ferry :

» – Pour se relever, la France a besoin de l’union de tous ses fils. Tu vas provoquer dans ce pays une effroyable guerre religieuse à laquelle personne ne songe.

» Et Ferry répondit :

» – J’obéirai5. »

La franc-maçonnerie avait partie liée avec le diable car elle reprenait le flambeau des Lumières contre le dogme catholique. « Depuis la tentation, nous explique Eugen Weber, Satan a toujours symbolisé le pouvoir, l’idée qu’on pouvait dominer le monde et soi-même par la pensée, la raison, la spéculation, l’invention, la volonté, indépendamment de Dieu, de sa volonté, de son autorité. Incapables d’imaginer le savoir comme une acquisition personnelle, les hommes du Moyen Âge, souvent encouragés par l’Église, l’attribuaient à l’intervention diabolique. Comme le Dr Faustus, Roger Bacon et le pape Sylvestre II étaient censés avoir signé un pacte avec le diable et c’est à celui-ci que le pape Grégoire XVI attribuait l’invention de la machine à vapeur6. »

La plus grande conspiration de l’histoire, celle qui se déployait à l’échelle mondiale, reste cependant le fantastique complot juif, tel qu’on l’imagina au XIXe siècle, jusqu’au moment où Hitler s’avisa de « l’extirper radicalement7 ». Au concours des imaginations, on peut attribuer au moins un bel accessit à Urbain Gohier, qui expliquait dans La Terreur juive :

« Quoique dispersés sur la surface de la terre, les douze millions de Juifs composent la seule nation homogène et la plus résolument nationaliste. Leur dispersion n’empêche pas, dans le monde moderne, une étroite communauté d’intérêts, une extraordinaire discipline pour la conquête de la domination universelle. Un mot d’ordre lancé par les chefs de la nation juive en quelque partie du monde qu’ils se trouvent est transmis, entendu, obéi sur-le-champ dans tous les pays ; et des forces innombrables, obscures, irrésistibles, préparent aussitôt l’effet souhaité, le triomphe ou la ruine d’un gouvernement, d’une institution, d’une entreprise ou d’un homme. »

On sut un peu plus tard que les mystères de cette formidable organisation avaient été percés par la découverte très opportune de ces « Protocoles des Sages de Sion », inventés en fait par la police tsariste, et dont Norman Cohn nous a conté naguère la ténébreuse histoire8.

Grâce au marxisme, on pouvait espérer que le matérialisme historique en finirait avec cette interprétation policière de l’histoire. Pas du tout ! Poliakov nous assure que Marx, dans ses articles « alimentaires » du New York Daily Tribune, écrits pendant la guerre de Crimée, « dénonçait, en qualité de principaux fauteurs de maux qui accablaient le vieux continent, les Juifs et les Jésuites ». Plus profondément, celui qui, derrière les causes généralement avancées, révèle les autres, les vraies, celles qui trahissent « l’intérêt de classe, cause première de facto, agissant à la façon d’une main dans l’ombre – ce qui est le principe cardinal de toute démonologie » (La Causalité diabolique, p. 235). Pour Poliakov toujours, Marx a diabolisé la bourgeoisie et du même coup entretenu, sous des formes nouvelles, la vieille « causalité diabolique ». Cela donne, en version française de 1936, le mythe des « deux cents familles ».

Aujourd’hui la conspiration se porte toujours bien. Qu’un coup d’État ait lieu en Afrique ou en Amérique du Sud, on y dénonce aussitôt pour cause suffisante la main de la CIA ou celle du KGB. « L’impérialisme américain » enveloppe le globe de ses tentacules, et les films d’espionnage nous ont habitués à nous méfier de l’omniprésence de l’agent soviétique. Mais les États ne se privent pas du procédé : Moscou a dénoncé ainsi, en 1981, les tractations étrangères en Pologne. Comment était-il possible en effet d’imaginer que les ouvriers polonais pussent se dresser tout seuls contre leur gouvernement socialiste ? Jadis, les conservateurs allemands expliquaient la défaite de leur Empire par le « coup de poignard dans le dos » infligé à leur armée par les sociaux-démocrates. On n’en finirait pas d’énumérer les prétendues machinations qui expliqueraient le plus simplement du monde le crépuscule de l’Occident, les contradictions du tiers monde, et les échecs des régimes socialistes.

Les totalitarismes sont fondés sur des idées simples. Le XXe siècle en regorge. Des hommes, des femmes, des enfants, par millions, en ont fait et en font les frais. C’est qu’il n’est pas facile d’admettre la complexité de l’histoire, la multicausalité de tout phénomène social ou politique, et l’universelle relativité.


Les nationalistes français ont compris, avant bien d’autres, la demande publique de simplification : une action ne peut être fondée sur une analyse trop subtile ou trop nuancée du contexte vivant ; elle devient mobilisatrice, au contraire, si elle s’appuie sur une causalité univoque et un système de représentation mythologique qui permettent de faire l’économie d’une approche rationnelle. Sans doute, n’importe quelle action politique implique-t-elle ce présupposé de base. Le choix d’une politique raisonnable exige lui-même peu ou prou théâtralisation, traduction symbolique, justification qui ne s’adresse pas seulement à l’intelligence. En France, l’école nationaliste – c’est sa modernité – a su, à la fin du XIXe siècle, capter l’attention par des procédés devenus par la suite banals. Mieux que sa rivale socialiste, elle a souvent réussi, au début de l’ère « des masses », à donner le pourquoi imaginaire des malheurs du monde. L’hétérogénéité du réel décourage les passions politiques ; il sera dit que « tout s’explique », « tout est simple », « tout s’éclaire », pourvu qu’on perce la croûte de mensonge des politiciens-profiteurs et de leurs hommes à gages. Les nationalistes ont prétendu procéder à la levée du rideau et à la chute des masques. Dans leur ardeur à démystifier, ils sont devenus des mystificateurs.


Notes

1. L’Histoire, no 32, mars 1981.

2. Léon Poliakov, La Causalité diabolique. Essai sur l’origine des persécutions, Calmann-Lévy, 1980.

3. La Première Internationale, ouvrage collectif publié par le CNRS, 1968.

4. Léon Poliakov, op. cit., p. 66.

5. Édouard Drumont, Les Héros et les Pitres, p. 192.

6. Eugen Weber, Satan franc-maçon, Julliard, « Archives », 1964.

7. Cité par Eberhard Jäckel, Hitler idéologue, Calmann-Lévy, 1973.

8. Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « conspiration » juive et les « Protocoles des Sages de Sion », Gallimard, 1967. Voir aussi Pierre-André Taguieff (dir.), Les Protocoles des Sages de Sion, Berg international, 2 vol., 1992.



4

Édouard Drumont et « La France juive »1

L’antisémitisme moderne s’est développé en Europe dans le dernier tiers du XIXe siècle. L’Allemagne et l’Autriche donnèrent d’abord le ton. À la suite du krach boursier qui, de Vienne, en 1873, s’étend à l’Allemagne, un certain nombre de patronymes juifs se trouvant en cause dans la débâcle, une première campagne est lancée, dans laquelle le pasteur Adolf Stoecker va prendre un rôle prépondérant. Des esprits moins communs soutiennent l’antisémitisme de leurs travaux érudits : Treitschke, Konstantin Franz, Paul de Lagarde… Le plus acharné des auteurs, Eugène Dühring, systématise les griefs faits aux Juifs dans un ouvrage paru en 1880 : La Question juive, question de race, de mœurs et de culture2.

Un peu plus tard, au cours des années 1880, les Français vont connaître à leur tour, chez eux, une première grande vague d’antisémitisme. Comme en Autriche et en Allemagne, un événement financier semble avoir été le signal de départ, en l’occurrence le krach de l’Union générale, banque catholique, tombée prétendument victime de la banque « juive3 ». D’autre part, à la suite de l’encyclique Humanum genus, d’avril 1884, condamnant la franc-maçonnerie, le quotidien catholique La Croix confond de plus en plus nettement dans ses attaques Juifs et francs-maçons. En 1885, les Juifs sont presque complètement oubliés. En revanche, en 1886, le journal des assomptionnistes publie un long feuilleton de l’amiral Gicquel des Touches, ancien ministre du duc de Broglie, sur ce qu’il va être convenu d’appeler « l’invasion juive ». Est-ce une coïncidence ? La même année, quelques semaines plus tôt, un publiciste sans renom – Édouard Drumont – avait fait éditer à compte d’auteur un gros pamphlet qui, après avoir dormi quelque temps dans des caisses, va obtenir un étonnant succès de librairie : La France juive.

L’ouvrage de Drumont est publié sous la forme de deux volumes d’un total de 1 200 pages, à la mi-avril 1886, chez l’imprimeur dijonnais Darantière. L’auteur est un journaliste quasi inconnu de 44 ans, qui a néanmoins déjà publié quelques livres, dont un sur Paris. Il collabore au Monde, quotidien catholique de faible tirage, après avoir écrit dans divers journaux dès le Second Empire, sans avoir éveillé l’attention sur son compte.

Son nouveau livre paraît d’abord dans une indifférence générale. La France juive n’était pas le premier essai consacré à la question juive en France, mais les précédents les plus notables avaient été des échecs. Cependant, le tirage de 2 000 exemplaires exécuté par Darantière étant épuisé le 22 avril, Flammarion et Marpon offrent à Drumont de rééditer l’ouvrage. La France juive devient un best-seller : 65 000 exemplaires vendus en un an. Drumont devient l’égal d’un Zola ou d’un Ohnet. C’est donc, écrit Élisabeth Parinet, « une exceptionnelle réussite puisque l’ouvrage n’appartient pas au genre romanesque, qui, seul, à cette époque, atteint vite de tels tirages »4. En 1914, Flammarion aura vendu 80 000 exemplaires du livre de Drumont : un immense succès. Ce n’est pas tout. En 1887, paraît une France juive illustrée. À cette occasion, l’éditeur fait apposer des affiches qui représentent Drumont en chevalier partant à l’assaut de ces nouveaux Sarrasins, hommes de banque et de Bourse. Surtout, en 1888, est publiée une version populaire chez Victor Palmé, en un seul volume. En 1890, cette édition en est à sa dixième réimpression. Victor Palmé dirigeait la Société générale de librairie catholique, 76, rue des Saints-Pères à Paris ; il avait aussi deux filiales ou deux correspondants à Bruxelles (la Société belge de librairie) et à Genève – qui assuraient la diffusion de La France juive dans les pays francophones voisins.

Qu’en est-il des éditions postérieures à 1914 ? Drumont est mort en 1917, et l’atmosphère d’union sacrée a atténué alors la passion antisémitique en France (c’est l’époque où Barrès, qui avait fait la théorie des « déracinés », vante les israélites parmi les authentiques « familles spirituelles » qui composent la France), à tout le moins jusqu’aux années trente. À ce moment, les thèses de Drumont sont reprises à l’envi dans la presse et la littérature d’une extrême droite en plein renouveau. C’est en 1941 qu’on note une ultime édition du livre ; à ce moment-là, la pensée de Drumont est quasiment au pouvoir ; on lui consacre des expositions ; on reparle de sa vie et de ses combats. Enfin, après la Seconde Guerre mondiale, Jean-Jacques Pauvert, affranchi de tous les tabous, fait paraître, en 1966, des extraits de La France juive, dans une anthologie drumontesque présentée et commentée par Emmanuel Beau de Loménie : Édouard Drumont ou l’Anticapitalisme national. Le maître d’œuvre minimise l’intérêt de La France juive, où Drumont défend une « thèse trop unilatérale », pour mieux exalter la suite. Or, dans La Fin d’un monde, prétendu chef-d’œuvre de Drumont, on peut lire un bon résumé de son constant délire : « La force des Juifs est de ne plus procéder comme autrefois, par des méfaits isolés ; ils ont fondé un système où tout se tient, qui embrasse le pays tout entier, qui est muni de tous les organes nécessaires pour fonctionner, ils ont fortifié les points sur lesquels on pourrait les prendre, ils ont modifié sans bruit les lois qui les gênaient ou obtenu des arrêts qui paralysent l’action de ces lois, ils ont soumis la presse au capital, de façon qu’elle soit dans l’impossibilité de parler. » En somme, le plus clair mérite de Beau de Loménie est d’avoir diffusé l’euphémisme d’« anticapitalisme national », qui permet de faire de l’antisémitisme en douceur. Ce qui prouve, en tout cas, la continuité d’une influence, au moins dans une certaine famille politique.

Pareil succès du livre le plus connu de Drumont est-il explicable de manière rationnelle ? On peut, du moins, tenter de recenser des facteurs circonstanciels et des facteurs plus lointains et profonds.

Le lancement du livre a largement bénéficié de la nouvelle situation de la presse. La loi de 1881, les améliorations techniques, l’abondance des journaux, les progrès de la lecture, autant de conditions nouvelles qui ont servi l’ouvrage de Drumont. Ainsi, c’est un article du Figaro, paru le 19 avril 1886, qui suscite une première curiosité. Son auteur, Francis Magnard, était du reste assez critique, évoquant la « crédulité enfantine » et les obsessions de Drumont, mais il accordait au fond à La France juive des circonstances atténuantes : il avait été provoqué par un régime républicain employé à persécuter les milieux catholiques. Le père de Pascal, dans La Croix, trois jours plus tôt, avait déjà publié un compte rendu dithyrambique, moyennant quelques réserves parallèles. Une grande partie de la presse suit, jusqu’à la Revue socialiste, qui fait paraître, en décembre 1886, sous la plume de Benoît Malon, un article, certes critique, mais dont la longueur authentifie l’importance de l’ouvrage – article intitulé « La question juive ».

L’intérêt de la presse a été soutenu, d’autre part, par les divers incidents consécutifs à la publication du livre, et en premier lieu par le duel qui oppose Drumont à Arthur Meyer. Celui-ci, Juif assimilé et futur converti, directeur du Gaulois, moniteur quotidien de la bonne société, avait provoqué Drumont à régler sur le terrain une querelle suscitée par les accusations d’un auteur manquant aux nuances les plus élémentaires. Or ce duel entre deux hommes de presse tourne de façon insolite : par deux fois, et contrairement à toutes les règles, Meyer, au corps à corps avec Drumont, écarte de la main gauche l’épée de son adversaire, et finalement lui transperce la cuisse. Un procès s’ensuit, à l’issue duquel Arthur Meyer est condamné à deux cents francs d’amende. Cette tragi-comédie projette tous les feux sur Drumont, cet inconnu de la veille, et sur son livre vengeur.

La presse, d’une manière générale, loin de tuer le livre et la librairie, va en servir l’industrie et le commerce, comme le prouve la diffusion en feuilleton quotidien des grands romans de l’époque. C’est parce qu’il existe désormais une presse libre, nombreuse, concurrente, que La France juive a pu, comme tant d’autres ouvrages, prendre son envol.

Il s’agit là cependant d’une cause accessoire. Le succès obtenu par l’ouvrage de Drumont a des raisons plus profondes. À ce propos, on peut distinguer ce qui appartient aux deux extrémités de la chaîne : l’émetteur du message et le récepteur. Drumont, que ses disciples prennent pour un écrivain indiscutable, a la plume vive, le sens des formules chocs, et l’art d’accréditer comme autant d’informations sérieuses des ragots, des approximations, des généralisations, au nom desquels il se pose en historien et en analyste des sociétés. Que dit-il de plus que ses prédécesseurs ? Rien de très neuf, mais il a collecté toutes les formes d’antisémitisme ; il a su unifier, dans une perspective historique – tour à tour sociale, religieuse, politique… – les trois sources principales des passions antijuives : 1. l’antijudaïsme chrétien ; 2. l’anticapitalisme populaire ; 3. le racisme moderne.


L’antijudaïsme chrétien

On doit au livre de Pierre Pierrard, Juifs et Catholiques français5, d’avoir éclairé les sources de Drumont : « Drumont, écrit-il, contribua largement au scandale de l’assimilation du catholicisme à l’antisémitisme. » Pierrard commence son étude à la Révolution française, mais on sait depuis longtemps que les « racines chrétiennes de l’antisémitisme » remontent à l’antijudaïsme de certains Pères de l’Église6. L’élément nouveau, pendant et après la période révolutionnaire, c’est, aux yeux de nombreux auteurs catholiques et contre-révolutionnaires, la responsabilité supposée des Juifs dans la chute de l’Ancien Régime. La Révolution qui avait émancipé les Juifs ne pouvait avoir été que l’œuvre des Juifs : tel est le sophisme qui triomphe dans une série d’ouvrages, dont la leçon est ainsi résumée par Drumont : « Le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif. Tout vient du Juif. Tout revient au Juif. »

Cette histoire « occultiste », qui vise à l’explication de tous les phénomènes sociaux et politiques par le complot juif, a commencé avec l’abbé Augustin de Barruel, pour lequel 1789 avait été l’aboutissement « de la conspiration des sociétés secrètes ». Auteur de cette thèse qui est l’argument de son Mémoire pour servir à l’histoire du jacobinisme, Barruel reçut en 1806 la lettre d’un certain Simonini, lequel désignait les vrais coupables, derrière les francs-maçons et les illuminés fauteurs de révolution : les Juifs. Que les sociétés antichrétiennes fussent organisées et entretenues par ceux qui, du fait de leur religion, étaient tenus en respect par la société chrétienne, était une hypothèse défendable. Mais Simonini allait plus loin : il révélait que les Juifs « se promettaient, dans moins d’un siècle, d’être les maîtres du monde ». Les élucubrations de ce soi-disant capitaine piémontais n’eurent pas d’effet immédiat ; mais sa lettre fut publiée à Paris en 1878, puis reproduite dans de nombreux ouvrages antisémites7.

Toutefois, sans atteindre les hauteurs de cette divagation, qu’on doit ranger parmi les sources de ces Protocoles des Sages de Sion, faux historique dont un Maurras autant qu’un Hitler ont tiré profit, de nombreux auteurs hostiles à la Révolution, tel Bonald, mêlèrent l’antijudaïsme « chrétien » à leur antilibéralisme. Il semble que, sous le Second Empire, cette littérature est féconde : Pierre Pierrard énumère une liste de romans pieux aux titres suggestifs et évoque ces Mémoires d’un ange gardien (1862), dont l’audience fut durable, où l’on voit un petit garçon « horrifié par la cruauté des Juifs, bourreaux de Jésus » ; il cite aussi des ouvrages plus « sérieux », surtout celui de Gougenot des Mousseaux, paru sous le titre : Le Juif, le Judaïsme et la Judaïsation des peuples chrétiens – passé d’abord inaperçu, appelé à devenir par la suite, selon le mot de Norman Cohn, « la Bible de l’antisémitisme moderne ». Pour cet auteur imaginatif, la Cabale préconisait l’adoration de Satan, et les Juifs cabalistes ne visaient rien de moins que le règne de l’Antéchrist. Dans la lutte qui opposait alors l’Église et la franc-maçonnerie, l’ouvrage de Gougenot des Mousseaux donnait des armes simultanément contre les Juifs et les maçons – confusion désormais classique : Pie IX félicita l’auteur. À une époque où la chrétienté médiévale paraissait en voie de désagrégation, où le pouvoir temporel des papes allait être bientôt réduit à sa plus simple expression territoriale, où les idées nouvelles remettaient en question la dogmatique romaine, de nombreux auteurs catholiques furent tentés de dénoncer à l’origine de ces multiples dangers autant de conspirations, où la franc-maçonnerie machinait ses desseins en compagnie des Juifs. À titre d’exemple, la « question romaine » suscita la fable selon laquelle le complot contre la papauté était mené par un certain « Piccolo Tigre », Juif franc-maçon ; Mgr Gaston de Ségur, fils de la célèbre comtesse, en fit un livre, Les Francs-maçons (1867), qui compta 36 éditions en cinq ans.

La guerre de 1870-1871, la prise de Rome par les patriotes italiens, la Commune, l’avènement de la IIIe République, alimentèrent en nouveaux prétextes la littérature antijuive. Tandis que la Civiltà cattolica des jésuites romains accumulait « sur la tête des Hébreux tous les crimes de la terre », en France les lois scolaires du franc-maçon Ferry accréditèrent le dogme du « complot judéo-maçonnique ». Dans le foisonnement des publications cléricales qui reprenaient et illustraient ce thème, on peut retenir la naissance, en 1884, de La Franc-maçonnerie démasquée, revue catholique mensuelle qui dura jusqu’en 1924 ; l’un de ses rédacteurs écrivait, en 1885, soit un an avant le livre de Drumont, mais un an après l’encyclique Humanum genus : « Le Juif est l’homme de la loge, parce que la loge est essentiellement pour lui le moyen de parvenir. » On saisit la double équation : République = franc-maçonnerie = juiverie. De son côté, La Croix, devenue quotidien en 1883, entreprenait dès l’année suivante une ardente campagne contre les loges et, insensiblement, comme l’écrit Pierre Sorlin, son historien, « elle en vient à associer le Juif et le maçon8 ».

La judéophobie médiévale se trouvait donc ravivée près d’un siècle après la Révolution française. Le Juif, émancipé par la loi révolutionnaire, était désormais considéré par les antisémites chrétiens comme l’inspirateur occulte de 1789, l’animateur de la franc-maçonnerie, l’instigateur des lois laïques, le persécuteur des congréganistes, le promoteur de l’anticléricalisme, l’ennemi acharné de la religion et de la civilisation chrétiennes. Il est, selon le mot de Gougenot des Mousseaux, « l’ingénieur en chef des révolutions ».

Cet antisémitisme « religieux » se frottait déjà de nationalisme chez quelques auteurs, prompts à assimiler France et chrétienté. Un Louis Veuillot est représentatif de ces catholiques-et-Français-toujours, qui écrit, par exemple, en novembre 1870, dans L’Univers : « Moi, chrétien catholique de France, vieux en France comme les chênes et enraciné comme eux, je suis constitué, déconstitué, reconstitué, gouverné, régi, taillé par des vagabonds d’esprit et de mœurs. Renégats ou étrangers, ils n’ont ni ma foi, ni ma prière, ni mes souvenirs, ni mes attentes. Je suis sujet de l’hérétique, du Juif, de l’athée et d’un composé de toutes ces espèces qui n’est pas loin de ressembler à la brute9. »

Ces quelques exemples suffisent à montrer qu’un public catholique pouvait être, à la veille de La France juive, en état de réceptivité. « Partout, dira Drumont, vous retrouvez le Juif essayant de détruire directement ou indirectement notre religion. Le divorce est d’institution juive, le Juif Naquet fait passer le divorce dans nos lois. Nos belles cérémonies funèbres irritent les Juifs, c’est un ingénieur du nom de Salomon qui se met à la tête d’une société pour la crémation qu’il voudrait rendre obligatoire. C’est un Juif, Camille Sée, qui organise les lycées de jeunes filles, de façon à exclure tout enseignement religieux10… »

Drumont, cependant, proteste à plusieurs reprises de son respect pour les autres religions, y compris le judaïsme, déclarant son intention de ne pas attaquer les Juifs sur ce terrain. Pourtant, le vieil antijudaïsme médiéval l’inspire toujours, sauf à le moderniser :

« [Les Juifs], dit-il, haïssent le Christ en 1886 comme ils le haïssaient du temps de Tibère Auguste, ils le couvrent des mêmes outrages. Fouetter le Crucifix le Vendredi saint, profaner les hosties, souiller les saintes images : telle est la grande joie du Juif au Moyen Âge, telle est sa grande joie aujourd’hui. Jadis il s’attaquait au corps des enfants ; aujourd’hui c’est à leur âme qu’il en veut avec l’enseignement athée ; il saignait jadis, maintenant il empoisonne : lequel vaut mieux ? » (Palmé, p. 418).

Pour Drumont, catholique non conformiste, se posant en défenseur des valeurs chrétiennes, le lien est établi entre les meurtres rituels, dont les Juifs sont accusés depuis le Moyen Âge, et le vote des lois laïques : « Ce qu’on adore dans le ghetto, ce n’est pas le dieu de Moïse ; c’est l’affreux Moloch phénicien, auquel il faut, comme victimes humaines, des enfants et des vierges. »


L’antisémitisme « économique »

Le thème de l’anticapitalisme, quant à lui, est central dans la vision de Drumont. La « France honnête et laborieuse » est tombée, en quelques étapes depuis la Révolution de 1789, sous l’oppression juive. De l’état d’usuriers, où ils étaient confinés dans le ghetto, les Juifs, par l’émancipation, ont assuré leur mainmise sur tout l’appareil financier du pays – comme l’atteste l’épisode récent du krach de l’Union générale, ou, de façon continue, la colossale fortune acquise par les Rothschild.

Le nom de Rothschild évoque encore aujourd’hui les séquelles d’un antisémitisme populaire, expression parfois naïve d’une lutte de classe qu’on ne savait pas mieux exprimer. De nombreux auteurs qui se réclament de la Révolution ou qui comptent parmi les pionniers du socialisme en France ont souvent confondu dans leur réprobation Juifs et capitalistes, et opposé le peuple producteur à la « finance juive » : un Michelet, un Fourier, un Proudhon ont, parmi d’autres, nourri de leurs diatribes l’antisémitisme moderne. Mais, par un glissement sémantique, le terme « juif » est souvent pris chez eux comme un synonyme d’« usurier », sans référence explicite à l’origine raciale ou religieuse de ceux qu’ils condamnent. Néanmoins, il en va parfois différemment. Si Proudhon, par exemple, définit le Juif comme l’antiproducteur, de sorte que l’on pourrait en déduire que tout intermédiaire, quelle que soit son origine, est « Juif », il se laisse aller à pétitionner, entre autres mesures souhaitables, l’abolition des synagogues11. Toutefois, aucun de ces auteurs n’a traité de la question à fond. C’est Toussenel, avec ses Juifs rois de l’époque, publié en 1845, qui fut la « source de gauche » de Drumont, lequel a pu en parler comme d’« un chef-d’œuvre impérissable ».

À vrai dire, l’ouvrage de Toussenel est plein de la même équivoque observée chez son maître Fourier et chez les autres socialistes antijuifs. D’une part, il fait l’assimilation complète et réciproque du Juif et du financier, au point de condamner sous le vocable de « Juifs » les spéculateurs protestants et catholiques ; d’autre part, il lui arrive de préciser que les Juifs dont il parle sont bien issus du peuple de la Bible. Ainsi, dans l’introduction de son livre fameux, Toussenel affirme : « J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de Juif, tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes. » Inconséquent, il précise toutefois un peu plus loin que le Juif est inséparable de la Bible. Or : « Je ne sais pas les grandes choses, dit-il, qu’a faites le peuple juif, n’ayant jamais lu son histoire que dans un livre où il n’est parlé que d’adultère et d’inceste, de boucheries et de guerres sauvages ; où tout nom qu’on révère est souillé d’infamie ; où toute grande fortune débute invariablement par la fraude et par la trahison ; où les rois, qu’on nomme saints, font assassiner les maris pour leur voler leurs femmes ; où les femmes qu’on nomme saintes entrent dans le lit des généraux ennemis pour leur trancher la tête… » Et plus loin : « Je n’appelle pas peuple de Dieu le peuple qui met impitoyablement à mort tous les prophètes inspirés de l’Esprit saint, qui crucifie le Rédempteur des hommes, et l’insulte sur la croix… »

Nous voilà donc renseignés ; les Juifs, pour Toussenel, ne sont donc pas n’importe quels usuriers, mais bel et bien ceux que l’ancienne liturgie catholique du Vendredi saint nommait les perfidi, et qu’on appelait depuis des siècles « déicides ». Eh bien non. Ce serait trop clair ! Toussenel ajoute en effet : « Qui dit Juif, dit protestant, sachez-le. » D’où il résulte que l’Anglais, le Hollandais ou le Genevois sont tous pareillement « juifs », et que le livre de Toussenel, violente polémique contre la ploutocratie triomphante sous la monarchie de Juillet, n’était pas exactement d’un antisémite. Comme le fait remarquer Léon Poliakov : « Nombreux sont les chapitres des Juifs rois de l’époque dans lesquels il n’est pas question des Juifs du tout. En réalité, le véritable propos de Toussenel était de dénoncer le règne de l’argent… » Il n’empêche que, par ses ambiguïtés, par certaines de ses formules (« Force au pouvoir ! Mort au parasitisme ! Guerre aux Juifs ! Voilà la devise de la révolution nouvelle »), Toussenel devint l’un des pères nourriciers des antisémites, à telle enseigne que Drumont définira sa « seule ambition » : se montrer digne de ce prestigieux « prophète ».

Dans ce courant, nous pouvons négliger les appréciations méprisantes de Marx sur les Juifs : encore largement méconnu en France à la sortie du livre de Drumont, il ne peut l’avoir influencé. Mais ce rappel pour mémoire d’un « antisémitisme juif » (Poliakov) nous donne la mesure de l’extension des sentiments antijuifs d’un bout à l’autre de la famille socialiste. Le développement du capitalisme financier ne pouvait que renforcer cette tendance : à la misère ouvrière, il fut aisé d’opposer – en oubliant la masse du peuple juif – la richesse qualifiée de honteuse du Juif Rothschild. Le thème est infiniment renouvelé et illustré de mille détails, de sorte que par un effet de sélection (ne parler que de la finance juive, ou à la rigueur « enjuivée ») et par un effet d’accumulation, les antisémites inculquent à leurs lecteurs la conviction que tout l’appareil bancaire est aux mains des Juifs – et qui plus est du « Juif de Francfort », du Juif allemand. Le Juif a permis et complété l’œuvre de Bismarck.


Racisme et occultisme

On doit tenir compte d’un dernier élément qui grossit encore la confluence de l’antijudaïsme chrétien et de l’antisémitisme « économique » : je veux parler de la faveur dont ont joui dans la seconde partie du XIXe siècle les thèses racistes, à fondement prétendument scientifique, et dont Drumont a usé comme d’un ingrédient supplémentaire pour l’enrichissement de sa synthèse.

Prêt à saisir tout ce qui lui tombe sous la main pour discréditer la communauté juive, il ne manque pas de reprendre à son compte les théories qui ont opposé alors, sur le plan biologique autant qu’historique, les « aryens » aux « sémites ». Dans La France juive, sans toujours donner ses sources, il évoque au moins trois auteurs : Taine, Gellion-Danglar (Les Sémites et le Sémitisme, 1882), et Renan surtout, dont l’Histoire générale et Système comparé des langues sémitiques l’a visiblement influencé. Ces auteurs et d’autres qu’il ne cite pas l’ont amené à considérer la dualité aryen/sémite comme une des clés majeures de l’histoire universelle. Il fait sienne l’idée de Renan selon laquelle « la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente éternellement une combinaison inférieure de la nature humaine12 ». D’où s’ensuit ce combat de l’Ange et de la Bête qui résume l’histoire de l’humanité :

« Dès les premiers jours de l’histoire, nous voyons l’aryen en lutte avec le sémite13. »

« Ce fut une guerre de races : aryens contre sémites, que cette guerre de Troie ; guerre de races encore : l’invasion de l’Espagne et du Midi de la France par les Sarrasins ; la revanche héroïque des croisades dont l’effort superbe dura trois siècles14. »

« De quoi se compose une vraie révolution ? Elle a toujours pour base une question de race15. »

On devine qu’au moment de l’affaire Dreyfus la culpabilité de celui-ci tombait sous le sens. On la déduisait de « sa race », comme dit Barrès ; Drumont était du même avis : « C’est une question de race et tous les raisonnements métaphysiques n’y feront rien16. »

Autour de ces deux pôles ethniques, dont les origines se perdent dans la nuit des temps, se sont fixés sous forme de stéréotypes des caractères millénaires, « observables » encore dans nos sociétés, et dont l’antagonisme se perpétue. Pour tout dire, l’aryen est l’homme de l’idéal, du dépassement, de la transcendance ; le sémite est l’homme de la réalité, du positif, de la matière. Le premier a pour milieu naturel la forêt ; le refuge du second est le désert.

Entre l’homme de la forêt et « l’homme de proie des sables d’Arabie », entre « le fils du ciel, sans cesse préoccupé d’aspirations supérieures » et l’éternel errant seulement soucieux de « la vie présente », il n’est rien de commun : « Le sémite est mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé ; l’aryen est enthousiaste, héroïque, chevaleresque, désintéressé, franc, confiant jusqu’à la naïveté17. »

La physionomie des Juifs n’en est que mieux repérable, tandis que leur physiologie présente des caractères propres :

« Les principaux signes auxquels on peut reconnaître le Juif restent donc : ce fameux nez recourbé, les yeux clignotants, les dents serrées, les oreilles saillantes, les ongles carrés, le pied plat, les genoux ronds, la cheville extraordinairement en dehors, la main moelleuse et fondante de l’hypocrite et du traître ; ils ont assez souvent un bras plus court que l’autre18 » ; « il sent mauvais19 » ; « il est sujet à toutes les maladies qui indiquent la corruption du sang20 » ; mais, « par un phénomène que l’on a constaté cent fois au Moyen Âge et qui s’est affirmé de nouveau au moment du choléra, le Juif paraît jouir vis-à-vis des épidémies d’une immunité particulière, il semble qu’il y ait en lui une sorte de peste permanente qui le garantit de la peste ordinaire21 ».

On pourrait continuer longtemps cette anthologie burlesque ; bornons-nous pour en finir au principal, qui explique tout scientifiquement : « Ces gens n’ont vraiment pas le cerveau conformé comme nous ; leur évolution est différente de la nôtre, et tout ce qui vient d’eux est exceptionnel et bizarre22. »

Toutefois, si le racisme de cette seconde moitié du XIXe siècle se prévaut de la science – l’anthropologie, la biologie, la linguistique… –, l’œuvre de Drumont qui en diffuse les « découvertes » trempe aussi (mais est-ce bien contradictoirement ?) dans le climat fin de siècle où d’autres sciences, occultes celles-là, connaissent un regain d’éclat. « Entre 1885 et 1890, écrit Victor-Émile Michelet, un initié, deux mouvements d’esprit, proches par les tendances sinon par leurs points d’appui, s’élancèrent pour bousculer les délétères croyances alors à la mode, soit le matérialisme scientifique, et son succédané, le naturalisme littéraire. Ces deux mouvements parallèles [étaient] le symbolisme et l’occultisme23. » C’est en 1884 qu’était publié Le Vice suprême, premier roman du Sâr Péladan, qui fit sensation : « Il éclatait comme une bombe, nous dit Victor-Émile Michelet, au-dessus de la marécageuse littérature naturaliste d’alors, et répandit au-dehors les vapeurs exaltantes du monde occulte. » Comme le disait Papus, pseudonyme du Dr Encausse, dans son Occultisme contemporain, datant de 1887 : « La science ne repose sur aucun fondement véritable… » Une autre science doit être retrouvée : la science du caché, réservée aux initiés. Au rationalisme qui est au pouvoir, il convient d’opposer une connaissance supérieure des choses ; à la physique, une métaphysique ; à la chimie, l’alchimie ; à la négation de Dieu, l’affirmation des correspondances entre l’homme et l’univers. Ce retour en force de l’occultisme est accompagné d’une ferveur publique pour tout ce qui a trait au spiritisme, au satanisme, à toutes ces pratiques étranges et sulfureuses, dont le roman de Huysmans, Là-bas, a superbement illustré la vogue.

Or Drumont, à ce sujet, garde une attitude ambiguë. D’un côté, il réprouve cette « sorcellerie », œuvre des cabalistes, des talmudistes, des Juifs par excellence qui, depuis des siècles, perpétuent « d’abominables mystères » dans leurs ghettos. D’un autre côté, il résiste mal à la fascination. S’il lui arrive de faire tourner les tables, c’est – nous dit-il – seulement « par hasard24 ». En revanche, il déclare nettement : « J’avoue croire, dans une certaine mesure bien entendu, à cette chiromancie, que Dumas appelait “la grammaire des sociétés à venir” ; j’y crois non comme à la bonne aventure, mais comme à une science25. » Mais surtout il croit aux maléfices diaboliques : « Remarquez qu’il y a cent ans à peine que le Démon est affranchi de toute surveillance et déjà les suicides ont décuplé, les maisons de fous sont pleines, on ne parle que de la “grande névrose”. Tous les Jotums scandinaves, tous les Cabires de l’Afrique, tous les thaumaturges, tous les faiseurs de philtre, tous les trouble-cervelles de la Rome impériale ou d’Alexandrie sont déchaînés sur Paris26. » Or Drumont est lui-même un initiateur, un révélateur, celui qui, derrière la science sociale officielle, décrypte le Mal juif. « La vérité est que nous sommes enveloppés de mystère, que nous vivons dans le mystère27 », dit-il ; du moins lui, Drumont, peut-il percer celui de notre décadence. Il sait. Il a trouvé l’explication. Il connaît le Secret.

Ce goût du secret, du caché, du souterrain – dont tout son antisémitisme est nourri –, Drumont le cultive aussi par la lecture des romans populaires. « J’ai toujours eu un faible, je ne le cache pas, pour ces individualités exceptionnellement organisées qui nous transportent dans un monde d’idées différentes de celui dans lequel nous vivons, qui parfois soulèvent le voile de l’avenir sur des horizons inattendus28. » Et il dit de manière plus explicite : « Figurez-vous ce que penseront nos fils en constatant que les aventures imaginaires de Rocambole ne sont rien à côté de ce que nous avons vu se passer réellement depuis que les Juifs sont les maîtres chez nous29. »

Drumont, à son insu, situait le niveau de sa littérature : dans cette catégorie du rocambolesque où Ponson du Terrail avait gagné son opulente notoriété. Ses livres ressortissent tous par quelque côté au roman-feuilleton, où les Juifs invariablement malfaisants tiennent les rôles de méchants, dont l’âme populaire dans les chaumières exige le châtiment.

Ainsi, La France juive associe-t-elle les formes anciennes et modernes de l’antisémitisme, le religieux et le profane, la science et la sagesse des nations, le rationnel et l’irrationnel : elle en fait un tout qui a réponse à tout. C’est une idée simple par sa nature univoque, étayée par une profusion d’illustrations présentées comme autant de preuves.


Sociologie de la réception ou l’antisémitisme comme doctrine

Toutes ces influences éparses, voire contradictoires, prouvent que le terrain de l’antisémitisme comme doctrine politique était préparé ; les années qui précèdent La France juive devaient créer les conditions de sa naissance. D’un côté, le triomphe idéologique et politique des républicains renforce le public catholique dans sa conviction qu’il existe une alliance perverse entre Juifs, francs-maçons et républicains ; simultanément, le krach de la catholique Union générale, dont on rend la banque juive responsable, va échauffer l’antisémitisme « économique », dont la flamme pouvait être entretenue par les débuts d’une longue période de crise et de chômage… N’y avait-il pas là l’occasion de rassembler le peuple catholique et le peuple ouvrier sous une même bannière ? Ce que l’on voit s’ébaucher sous le boulangisme, cette esquisse de réconciliation, contre la République opportuniste, entre classes populaires et conservateurs catholiques, il appartenait à Drumont d’en fixer dans ses ouvrages le principe directeur pour l’avenir : c’était l’antisémitisme.

C’est Drumont qui, par la fonte de tous les éléments antijudaïques, judéophobes et antisémitiques, exprimés avant lui, a su élever le mythe juif à la hauteur d’une idéologie et d’une méthode politique. Son œuvre est « un carrefour dans l’histoire de l’antisémitisme, le point d’aboutissement de deux courants, le catholique et le socialiste » (Pierrard). De fait, sur des positions fondamentalement réactionnaires, débordant de sympathies monarchistes, Drumont tenta, sans doute avec plus de naïve sincérité que de machiavélisme, d’ébranler le régime républicain avec la complicité des troupes révolutionnaires socialistes. Cette alliance contre nature qu’il espérait avait alors apparemment quelque chance de réussite : l’antisémitisme devait justement la sceller. Drumont, de livre en livre, manifesta un sentimentalisme social, un « vague socialisme » de plus en plus accentué, sans abandonner pour autant son antisémitisme. Ainsi, après la fusillade qui avait eu lieu à Fourmies, lors de la manifestation du 1er mai 1891, il publia un ouvrage fracassant qui, pour ne pas infirmer la tradition de cette historiographie contre-révolutionnaire selon laquelle tout événement est le fruit d’une conspiration, porte le titre significatif : Le Secret de Fourmies. Quel est donc ce « secret » de Fourmies ? C’est, révèle Drumont, que le préfet et les sous-préfets du département du Nord, que les responsables donc de la fusillade du 1er mai sont… vous l’aviez deviné ? des Juifs.

D’une pierre deux coups : Drumont


propose de régler conjointement


la question juive et la question sociale.

« Sur qui pèse le plus durement le régime actuel ? Sur l’ouvrier révolutionnaire et sur le conservateur chrétien. L’un est atteint dans ses intérêts vitaux ; l’autre est blessé dans ses croyances les plus chères.

Pour l’ouvrier, la Révolution sociale est une nécessité absolue… Je suis convaincu, pour ma part, qu’ils ne réussiront pas ; ils mettront très facilement la main sur Paris, mais ils ne pourront se saisir de la France… Ce but, que poursuivent les ouvriers, et qu’ils n’ont pas tort de poursuivre à leur point de vue, ne pourrait-il pas être atteint pacifiquement ? Pourquoi un prince chrétien, un chef aux conceptions fermes et larges qui, au lieu de voir les questions des lieux communs, les regarderait en face, ne confisquerait-il pas les biens des Juifs ? » (La France juive, op. cit., t. 1, p. 517 sq.) Drumont fixe à cinq milliards le montant de ce capital juif à confisquer. Se présentant aux élections municipales de Paris en 1890, dans le quartier du Gros-Caillou, dans le VIIe arrondissement, il déclare dans sa profession de foi : « Avec cinq milliards, demain, nous nous chargeons de résoudre la question sociale, sans secousse, sans violence. »

La majorité des votants resta sceptique. Pour se venger de son échec, Drumont rédigea incontinent son Testament d’un antisémite, où il dit : « Les conservateurs n’ont pas eu le courage de s’unir à nous pour essayer de reconstituer la société française sur les bases de la justice ; ils ont préféré associer leur cause à celle de la Juiverie moribonde ; ils s’effondreront avec elle. »

L’idée, pourtant, comme on sait, avait de l’avenir.

Tout aussi remarquable est la vision de la Commune de Paris qu’a peu à peu élaborée Drumont. Hostile à la révolution parisienne au long des 72 jours de son existence, il se montre au fil de son œuvre de plus en plus « compréhensif » à l’égard des communards. Cette sympathie tardive a pour but d’utiliser le souvenir de la Commune, les couches populaires qui y sont attachées, contre la mauvaise République, celle qui, grâce aux francs-maçons, aux Juifs, aux opportunistes, s’est imposée contre le sceptre de la République sociale autant que contre le sceptre de la monarchie restaurée. « À la prochaine Commune, écrit-il, comptez sur nous, m’ont dit les officiers traînés dans la boue par les journaux juifs pour avoir été à la messe. Nous ne toucherons plus à nos ouvriers, et, quand ils auront les mains noires de poudre, nous ne nous en apercevrons pas. Nous savons maintenant sur qui frapper et quels sont les vrais fauteurs des guerres civiles » (La France juive devant l’opinion). On voit la fécondité d’une pareille entente cordiale entre l’armée française et le peuple révolutionnaire. L’ennemi à abattre leur est désormais commun : c’est la République juive, capitaliste et anticatholique. Dans La Fin d’un monde, il s’emploie à glorifier l’honnêteté des ouvriers communards ; s’il y a eu « férocité » dans les rangs de la Commune, elle est toute d’origine bourgeoise : « L’école des Frères, où la plupart des ouvriers avaient été élevés, produisit moins d’instigateurs de tueries que l’Université. » On saisit le dessein d’une affirmation aussi piquante : le rêve de l’unité des catholiques et des ouvriers contre la République libre penseuse, juive et bourgeoise. Immanquablement, le lecteur a le droit de connaître le « secret » de la Commune. Pourquoi tant de Français se sont-ils battus contre tant de Français ? Encore une fois, on l’avait deviné, c’est en raison du double jeu des banquiers juifs : « À Versailles, ils affichaient des sentiments d’indignation ; à Paris, ils subventionnaient l’insurrection afin de satisfaire leur haine contre les prêtres et, en même temps, de compliquer la situation politique pour se faire payer plus cher leur concours financier. »

On pourrait prendre d’autres exemples : comment Drumont parle de Jules Guesde, quelle sympathie il témoigne aux blanquistes, comment il va jusqu’à encenser le Molochisme juif de Tridon, dont la thèse anticatholique est aux antipodes de la sienne, justifier les attentats anarchistes… Telle est l’astucieuse nouveauté : ameuter contre l’œuvre de la Révolution française (personnalisée par le Juif) les forces populaires qui s’en réclament encore.

Dans cette entreprise, Drumont n’a pas toujours été compris des siens. Les conservateurs pressentis se sont bien vite effarouchés du caractère social que prenait son antisémitisme : son anticapitalisme juif risquait d’atteindre au rebond les bastions du capitalisme catholique. Ils surent finalement trouver leur compte à l’épouvantail sémitique, lors de l’affaire Dreyfus, tout en se riant des rêveries socialisantes de Drumont. « Ces milieux-là, en effet », dit M. Beau de Loménie des milieux d’affaires, « n’avaient eu que fort peu de goût pour l’antisémitisme de réformes économiques et sociales du Drumont des débuts, qui risquait de menacer dangereusement leurs privilèges. Mais ils étaient prêts maintenant à accueillir le nouvel antisémitisme orienté vers la lutte contre le sémitisme antimilitariste, anticlérical et marxisant. »

Que de nombreux conservateurs fussent séduits par « une thèse qui tendait à accuser de tous nos maux les Juifs seuls » n’est pour étonner qu’un naïf comme Drumont, ou comme son biographe. Telle est bien au contraire la véritable fonction politique de l’antisémitisme : dès lors qu’on désigne aux yeux des foules indigentes, aux petits commerçants et aux artisans victimes de l’évolution économique, aux ouvriers exploités et aux paysans contraints à l’exode rural, les Juifs responsables de tous leurs maux, on offre une arme inestimable à la conservation sociale qui, forte de son contrôle sur la presse, va orchestrer le développement du mythe à son propre usage. Les conflits de classes s’envolent : il ne reste plus qu’une minorité de profiteurs juifs écrasant l’immense majorité de leurs victimes aryennes et catholiques.

Un problème résolu :


le secret de Fourmies.

Énoncé : Le 1er mai 1891, Fourmies, petite ville textile du Nord, est le théâtre d’un affrontement sanglant entre l’armée et les ouvriers grévistes. Bilan : dix morts et des dizaines de blessés. Parmi les victimes, la ville pleure un enfant de douze ans. Ce drame douloureux a nécessairement une raison cachée puisque, à Fourmies, tout le monde est gentil. « Une population de tisseurs et de fileurs […] douce comme les moutons dont elle peigne et travaille la laine » ; « des rapports très cordiaux entre ouvriers et patrons » ; « un humble curé » à « l’âme héroïque », un « bon pasteur » veillant sur son troupeau, bref une petite ville de la chrétienté française, où l’on se chamaille bien de temps en temps, mais sans gravité. Comment expliquer que nos braves soldats aient pu tirer dans ce bon peuple ?

Solution : Des socialistes ont parlé de la responsabilité du maire, un négociant en laines, qui, poussé par les industriels – ses clients –, a fait appel à la troupe. Non ! Drumont a saisi tout de suite d’où venait le drame. Le 4 mai, il adresse ce télégramme au député Albert de Mun : « Le sous-préfet juif Isaac, fils d’un naturalisé de Crémieux, a fait essayer le Lebel sur des ouvriers français. Ceux qui vous aiment toujours espèrent que c’est vous qui prononcerez les paroles vengeresses pour flétrir l’assassin. Le préfet Vel-Durand est juif aussi, ils sont tous juifs là-dedans » (AN F7 12527, tél. intercepté). Son siège étant fait, Drumont n’a plus qu’à partir faire… son enquête. Il en publie les résultats dans son livre, Le Secret de Fourmies, en 1892. C’est bien une histoire juive. « Peut-être Isaac a-t-il voulu simplement célébrer à sa façon le centenaire de l’émancipation des Juifs en 1791 que certains journaux toute honte bue ont eu l’aplomb de rappeler comme une date glorieuse ? »

Conclusion morale et politique : « Le Juif, qui est devenu notre maître en faisant battre les Français entre eux, verra un jour tous les Français se réconcilier sur sa peau. »

CQFD.

Mais si l’antisémitisme est, comme le disait Bebel, « le socialisme des imbéciles », il pouvait se révéler à l’occasion une excellente formule politique capable, de manière affective et irrationnelle, de concilier les contraires, de rapprocher les extrêmes opposés et de fanatiser les masses en vue de la conquête du pouvoir. Pour inconséquent qu’il fût, on peut tenir l’antisémitisme de Drumont comme la sincère tentative d’un bourgeois révolté par les effets sociaux de l’essor capitaliste pour rassembler le petit peuple et l’ancienne France contre le monde moderne. Idéologiquement, on sait que cette entreprise ne fut pas sans lendemain : de Maurice Barrès à Drieu La Rochelle, les thèmes de la décadence unis à ceux du misonéisme eurent l’antisémitisme comme dénominateur commun. Mais, surtout, au-delà des sensibilités littéraires, Drumont avait mis au jour une méthode d’action. En établissant l’antisémitisme comme système d’explication universelle, il faisait du Juif le pôle négatif des mouvements nationalistes : c’est par rapport au Juif, c’est contre le Juif, que le nationaliste va définir son identité française ou allemande, fier qu’il sera d’appartenir à une communauté et de connaître clairement l’adversaire qui en menace l’unité et la vie. Comme le dit Maurras : « Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie. Si l’on n’était antisémite par volonté patriotique, on le deviendrait par simple sentiment de l’opportunité30. » C’est par le truchement de ce mythe protéiforme, l’antisémitisme, que l’on peut rêver, en effet, d’unir les forces populaires anticapitalistes aux capitalistes eux-mêmes ; les catholiques aux athées ; les petits commerçants aux actionnaires de monopoles ; les ouvriers aux patrons… S’il est abusif de faire de Drumont un prénazi, il n’est pas exagéré de dire, en revanche, que son expérience et ses idées ont été une des sources françaises du national-socialisme.


De la théorie à la pratique

Le philosophe et historien allemand Ernst Nolte, dans son étude sur le fascisme, a placé Drumont, aux côtés de La Tour du Pin et de Barrès31, sous la bannière du « conservatisme radical », qui apparaît comme une des préfigurations de la démarche fasciste : « Dans les conditions politiques de la République, le conservatisme radical tend […] à capter la force qui pousse le mouvement ouvrier en combattant lui-même avec énergie le monde bourgeois et en substituant, à l’image détestable du capitaliste, l’image détestable du Juif. Étant donné sa tendance, le conservatisme radical doit chercher à soulever les masses populaires, et il est antisémite. C’est précisément son radicalisme qui le rend plus moderne que les autres formes de conservatisme32. » Or, si Drumont, promoteur du mythe, n’a pas été homme d’action, il n’a pas manqué de disciples prêts à mettre en pratique les plus dynamiques de ses idées, notamment le singulier marquis de Morès, que son biographe américain, Robert F. Byrnes, a désigné non sans témérité comme le « premier national-socialiste33 ».

Ce fringant cavalier, saint-cyrien démissionnaire, gendre d’un richissime Yankee, prompt à dilapider une bonne partie de la fortune de ses beaux-parents en multiples projets successifs (ranch dans le Dakota du Nord, coopérative à New York, chemin de fer au Tonkin), bagarreur éternel, infatigable batteur de fer, chasseur de tigres au Népal, découvre en 1888 dans La France juive l’explication de tous ses déboires : la main du Juif y a trempé. Au moment du boulangisme déclinant, il bat la campagne politique avec la même audace et la même imprévoyance qu’il avait manifestées dans l’élevage et le commerce des bovins. Du moins a-t-il une idée, celle de la fusion nécessaire entre le nationalisme et le socialisme, entre l’« ouvrier révolutionnaire » et le « conservateur chrétien ». Impatient, impétueux, Morès clame son avidité d’action : « La vie n’a de valeur que par l’action », et – ce que Drumont n’avait jamais conçu – ce marquis dévoyé qui s’était jadis acoquiné dans le Middle West avec les vagabonds et les voleurs de bétail décide de fonder, à l’indignation de sa respectable famille, une étonnante association, « Morès et ses amis », qu’on peut considérer comme une sorte de modèle, sur le mode mineur, des futures sections d’assaut : on trouve sous les ordres du preux chevalier, revêtus d’une chemise rouge de cow-boy et couverts d’un large sombrero, une bande hétéroclite d’antisémites, d’anarchistes, d’anciens boulangistes, de chômeurs, d’hommes sans foi ni loi, auxquels s’adjoint le renfort de bouchers de la Villette séduits par le Mousquetaire depuis qu’il a fustigé une firme juive coupable d’avoir vendu de la viande avariée à l’armée… Avec sa troupe, il organise des coups de main qui visent à effrayer les financiers de la Bourse ; bat la grosse caisse dans les campagnes électorales ; claironne qu’« au temps de la Commune on a tué 35 000 hommes [et qu’]il suffira, cette fois, que l’on tue 200 ou 300 usuriers », serre publiquement Louise Michel sur son cœur ; en appelle à l’armée pour lui demander de se ranger du côté des ouvriers en chômage ; écope de trois mois de prison ferme pour ses provocations ; dès sa remise en liberté apporte son suffrage aux grévistes ; lâche ses troupes contre les manifestations juives ; rédige des programmes de félicité universelle en pillant Louis Blanc et Proudhon, tout en jurant fidèle respect à « la religion, la patrie, la famille et la propriété » ; dénonce bientôt au nom du « socialisme » les socialistes français, tous vendus à l’Allemagne, à l’Angleterre ou à la juiverie ; déclare bien haut que la nouvelle société aura pour base la paysannerie, la classe ouvrière et l’armée ; rêve d’une alliance avec les Arabes pour contrecarrer l’expansion anglaise ; bref, en tous lieux et à toute occasion, se déchaîne, jusqu’à ce qu’il commette l’erreur de s’en prendre à Clemenceau, accusé par lui d’être un « espion anglais » – ce qui déclenche, primo, une contre-attaque foudroyante du leader radical incriminant ce champion de l’antisémitisme d’être le débiteur de Juifs notoires ; secundo, une brouille avec Drumont ; tertio, son départ pour l’Algérie, à la fin de l’année 1893. Là, il tente d’intéresser des bailleurs de fonds à ses rêves de conquête, n’y parvient pas, monte alors étourdiment une expédition suicidaire vers le Sud, où il trouve la mort au cours d’un combat avec les Touaregs.

Lors de ses obsèques, le 19 juillet 1896, Drumont réconcilié prononce l’oraison funèbre, dans laquelle il dit notamment : « Il voulait que tous les enfants de cette Patrie redevenue grande fussent heureux, qu’ils aient le droit à la vie, qu’ils ne fussent pas condamnés à nourrir de leur travail une poignée d’exploiteurs, de parasites et de mercantis. Voilà pourquoi il a combattu la juiverie. […] Il a rêvé comme Boulanger de rendre à lui-même le pays, qui se noie dans la boue parlementaire, de substituer l’activité saine de la vie à ce régime qui exhale une odeur de corruption et de décomposition et sous lequel la France étouffe34. »

On voit, d’après le résumé de cette vie de Morès, que ce qu’on a pris l’habitude d’appeler le « proto-fascisme », l’Allemagne n’en a pas été le théâtre exclusif. Nolte, à ce propos, s’il a tort de négliger quelque peu les racines proprement allemandes du national-socialisme, a raison en revanche de faire grief à Shirer (Le IIIe Reich) de « considérer l’Allemagne isolément » et « le national-socialisme comme l’inévitable résultat de toute l’histoire de l’Allemagne35 ». Norman Cohn, de son côté, nous montre que, à l’époque où un Morès achevait ses prouesses en France, dans la Russie de Nicolas II on voyait à l’œuvre les membres de ces Centuries noires, qui ne manquaient pas d’avenir non plus : tout aussi attachés que les disciples de Drumont au trône et à l’autel, ces « aventuriers politiques lancés dans l’agitation antisémite et le terrorisme […] faisaient un large appel à la démagogie extrémiste […], se servaient de criminels de droit commun pour perpétrer [dépassant en cela Morès] des assassinats et pour provoquer des pogromes36… ».

Une nouvelle droite est bien née à la fin du XIXe siècle, parallèlement à l’essor de l’industrie et du mouvement ouvrier, une extrême droite restée attachée aux thèmes réactionnaires fondamentaux, mais qui a tenté d’emprunter quelques-uns des mots d’ordre ou des caractères du socialisme montant, en les assimilant à l’antisémitisme, ce lieu géométrique introuvable des aspirations contradictoires et des classes antagonistes. La personnalité d’un Morès indique aussi l’importance du rôle que peuvent jouer certains individus déclassés, d’une vitalité aussi effrénée que leur démagogie, habiles à se servir du mythe.

L’antisémitisme moderne est un phénomène complexe, dont les nombreuses causes, religieuses, économiques, sociales, psychologiques, sont difficiles à hiérarchiser. Notre propos était seulement, ici, de montrer une des fonctions politiques du mythe juif, qui apparaît comme le principe fédérateur de forces diverses, voire contradictoires, mises au service de la contre-révolution. Drumont, Morès et leurs successeurs n’ont cependant pas réussi dans leur dessein. La fin du XIXe siècle semblait pourtant devoir favoriser l’entreprise : les milieux socialistes et les classes populaires étaient loin d’être débarrassés de leur antisémitisme « économique », comme l’attestent, par exemple, les écrits d’un Lafargue37 ou les exemplaires de La Revue socialiste des années 1885-1890 ; le parti monarchiste divisé et vaincu ne savait plus à quel saint se vouer ; de plus, à partir de 1882, la crise économique qui atteint la France provoque une longue période de difficultés sociales… Arme universelle, l’antisémitisme visait la République (juive par origine et par nature), la défense du catholicisme (attaqué par la franc-maçonnerie juive), la défense du peuple contre le capitalisme (usuriers juifs, Banque juive). Mais l’affaire Dreyfus paraît, en France, décisive : tandis que l’antisémitisme achève de se fixer à l’extrême droite, le mouvement socialiste semble nettoyé de ses dernières séquelles antijuives. L’Action française ne fut jamais, malgré qu’elle en eût, un mouvement populaire ; dans les années 1936-1944, c’est Drieu La Rochelle et Doriot qui paraissent avoir repris la leçon de Drumont, mais sans plus de succès que leur maître. Le régime républicain, qui s’était imposé et consolidé par un combat continu avec les forces contre-révolutionnaires, semble avoir sécrété des contrepoisons efficaces. Mais il convient d’observer que, si le mouvement ouvrier et socialiste international a su dénoncer les pièges de l’antisémitisme dans les rangs de la classe ouvrière, les autres fractions des couches populaires ne furent pas aussi bien immunisées. Sans véritables organisations de classe, sans idéologie propre, les « classes moyennes », menacées par l’évolution économique et la concentration capitaliste – petits patrons, petits commerçants, rentiers ruinés par l’effondrement des monnaies, etc. –, purent trouver dans l’antisémitisme cette nostalgie d’un âge d’or détruit par l’« invasion juive ».

L’antisémitisme n’est pas mort en France. Certes, les effets de la décolonisation, et particulièrement la guerre d’Algérie, le conflit israélo-arabe ont brouillé les cartes : l’extrême droite française, dans son ensemble, découvrant que les Juifs, à l’occasion, peuvent être aussi de bons défenseurs de « l’Occident », a pu mettre en veilleuse sa passion antisémite. Mais si l’extrême droite prend désormais ses précautions avec les Juifs, le lecteur attentif de ses feuilles hebdomadaires sait bien que ce « philosémitisme » est tout d’opportunité et que le vieux mythe est toujours prêt à renaître de ses cendres chaudes – comme l’attestent quelques « petites phrases », calembours et autres formules d’un Jean-Marie Le Pen, devenu depuis 1984 un chef populaire, captant une forte minorité du corps électoral (voir première partie : « Le retour du national-populisme »). Par ailleurs, on a vu le conflit du Proche-Orient redonner vie à un certain antisémitisme de gauche dont n’est pas toujours exempt l’« antisionisme38 ». De l’existence et de l’évolution d’un État israélien, l’antisémitisme de droite lui aussi peut tirer de nouveaux prétextes.

C’est dans la minorité arabo-musulmane, cependant, que le conflit du Proche-Orient inspire, au début du XXIe siècle, des agissements antisémites comme la France n’en avait pas connu depuis l’Occupation, et qui défient gravement le pacte républicain – comme si la vieille et monstrueuse passion n’en finissait pas de renaître39 et 40.


Notes

1. Édouard Drumont et Cie, Éd. du Seuil, coll. « XXe siècle », 1982.

2. Voir Pierre Sorlin, L’Antisémitisme allemand, Flammarion, 1969.

3. Jeannine Verdès-Leroux, Scandale financier et Antisémitisme catholique. Le krach de l’Union générale, Éd. du Centurion, 1969.

4. É. Parinet, La Librairie Flammarion 1875-1914, IMEC, 1992, p. 256.

5. Pierre Pierrard, Juifs et Catholiques français, Fayard, 1970.

6. Voir Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1956.

7. Voir Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « conspiration juive » et les « Protocoles des Sages de Sion », Gallimard, 1967.

8. Pierre Sorlin, « La Croix » et les Juifs, Grasset, 1967.

9. Cité par Pierre Perrard, op. cit.

10. La France juive, op. cit., t. 2, p. 443.

11. Voir Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, t. 3, 1968.

12. Ernest Renan, Histoire générale et Système comparé des langues sémitiques, 1855.

13. La France juive, op. cit., t. 1, p. 7.

14. « Guerre de races », La Libre Parole, 7 décembre 1898.

15. Ibid., 27 septembre 1900.

16. Ibid., 2 novembre 1897.

17. La France juive, op. cit., t. 1, p. 9.

18. Ibid., p. 34.

19. Ibid., p. 104.

20. Ibid., p. 103.

21. Ibid., p. 104.

22. Édouard Drumont, De l’or, de la boue, du sang, 1896.

23. V.-É. Michelet, Les Compagnons de la hiérophanie, 1937, p. 31.

24. Édouard Drumont, La Dernière Bataille, 1890, p. 512.

25. Lettre à Jules Mery, citée par Byrnes, Antisemitism in Modern France, New Brunswick, Rutgers University Press, 1950.

26. La Dernière Bataille, op. cit., p. 513.

27. Ibid., p. 517.

28. La Libre Parole, 10 mai 1894.

29. Ibid., 4 mai 1893, cité par Stéphane Khémis, Les Juifs selon Édouard Drumont, Université de Paris-VIII, 1972 (mémoire de maîtrise).

30. L’Action française, 28 mars 1911. Cité par Colette Capitan-Peter, Charles Maurras et l’Idéologie d’Action française, Éd. du Seuil, 1972.

31. Sur Maurice Barrès, voir Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le Nationalisme français 1884-1902, Colin, Fondation nationale des sciences politiques, 1972. On y lit ceci, entre autres : « Dans l’antisémitisme moderne Barrès découvre le moyen d’intégration par excellence du prolétariat dans la communauté nationale. »

32. Ernst Nolte, Le Fascisme dans son époque, t. 1, L’Action française, Julliard, 1970.

33. Robert F. Byrnes, « Morès, The First National Socialist », article paru dans The Review of Politics, 1950. Cet article est en fait un des chapitres du livre de R. F. Byrnes, Antisemitism in Modern France, op. cit.

34. Édouard Drumont, Les Héros et les Pitres, 1900.

35. Ernst Nolte, op. cit.

36. Norman Cohn, op. cit.

37. Voir Claude Willard, Les Guesdistes (Éditions sociales, 1966), qui montre les ambiguïtés des rapports qu’ont entretenus les guesdistes avec l’antisémitisme.

38. Voir plus loin, « La gauche et les Juifs ».

39. Union des étudiants juifs de France / SOS Racisme, Les Antifeujs. Le Livre blanc des violences antisémites en France depuis septembre 2000, Calmann-Lévy, 2002. Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie, Mille et Une Nuits, 2002.

40. Depuis la publication de cet ouvrage a paru la riche biographie d’Édouard Drumont de Grégoire Kauffmann (Perrin, 2008).



5

Jeanne d’Arc et les Juifs

Jeanne d’Arc n’a pas quitté l’histoire sur le bûcher de Rouen. Comme quelques-unes des grandes figures de notre passé national, elle survit au long des siècles non seulement grâce aux poètes et aux historiens mais encore, et peut-être surtout, parce que le sujet historique qu’elle était est devenu symbolique, un enjeu dans la guerre partisane que se livrent les idéologues français, tout particulièrement depuis la fin du XIXe siècle1.

Le titre de ce chapitre peut surprendre : qu’y a-t-il de commun à l’histoire de Jeanne et à l’histoire des Juifs français ? Tout simplement la place de choix, le tout premier rôle, que nos antisémites ont réservé par prédilection à la « Bonne Lorraine ». Celle-ci, vouée au culte patriotique par les républicains modérés, désireux d’utiliser l’image de Jeanne comme un instrument de consensus dans un pays profondément divisé, a été captée finalement – au moins en partie – par cette lignée de journalistes et d’écrivains qui se sont employés à diffuser le mythe du Juif en France ou plus tard à y naturaliser les délires nazis. Jeanne et les Juifs ? Disons plutôt : Jeanne contre les Juifs.

L’exaltation de Jeanne d’Arc comme héroïne nationale est d’abord plutôt de gauche comme en témoigne l’œuvre de Michelet. La défaite de 1871 consommée et l’échec confirmé des tentatives de restauration monarchique, c’est un député républicain, Joseph Fabre, qui, en 1884, défend l’idée d’une fête nationale consacrée à Jeanne. Fabre, devenu sénateur, récidive dix ans plus tard devant l’assemblée du Luxembourg, qui approuve son projet. La conjoncture est particulière : les républicains modérés viennent de gagner les législatives de 1893 mais l’extrême gauche devient inquiétante. Plus encore que les émotions provoquées par les attentats anarchistes, l’arrivée massive d’une cinquantaine d’élus socialistes au Palais-Bourbon donne à penser. Or voici que, menacés par leur gauche, les modérés peuvent espérer un renfort décisif sur leur droite grâce à l’attitude politique du pape Léon XIII, qui a préconisé aux catholiques français leur « ralliement » au régime républicain. Dès lors, la fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc, dont Fabre s’est fait l’inusable propagandiste, apparaît comme un de ces ferments de l’unité nationale, dont les extrémistes de gauche et de droite doivent faire les frais. Le président du Conseil, Charles Dupuy, soutient le projet de Fabre à la Chambre, le 8 juin 1894 : « Il n’y aura, dit-il, qu’une chose nous dominant tous : le patriotisme sous le nom de Jeanne d’Arc. » La fête nationale du 14 juillet répugnant encore aux catholiques, en raison de son estampille révolutionnaire, une fête nationale, complémentaire, offerte à Jeanne d’Arc, pouvait sceller, dans l’univers affectif des symboles, la réconciliation des centres (gauche et droit) dans la République des honnêtes gens. Jeanne la chrétienne ayant eu le bon goût d’être condamnée par un homme d’Église, elle pouvait plaire également aux cléricaux et aux anticléricaux, chacun y reconnaîtrait la sienne. Les Juifs ne manqueraient pas à cette unanimité : ne comparaient-ils pas Jeanne à Déborah, à la reine Esther ou à Judith ? Voilà ce qu’on avait entendu, en 1890, à la synagogue de Nancy, lors d’une cérémonie en l’honneur de Jeanne d’Arc, dont une statue avait été offerte à la municipalité par un certain Osiris. Alphonse de Rothschild fit un présent semblable, deux ans plus tard, au musée de Cluny2.

Las ! le zèle clérical, aiguillonné par l’extrême droite, le disputa en tapage au zèle anticlérical, excité par l’extrême gauche, de sorte que l’estimable projet centriste de fraternisation derrière l’étendard de la Pucelle échoua sous les feux croisés de la loge et de la chapelle. « Est-ce que l’on va continuer de se battre autour de la statue de Jeanne d’Arc, à coups de couronnes et d’emblèmes ? », demandait l’éditorialiste du Jour (1er juin 1894). De fait, celle que l’Église venait de déclarer Vénérable (décision de la Sacrée Congrégation des Rites de janvier 1894) n’était plus pour la gauche qu’un agent idéologique au service des prêtres et des réactionnaires3.

L’anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc n’ayant pas été voté par les deux assemblées comme fête nationale, la droite cléricale et nationaliste s’en empare. Chaque mois de mai devient une occasion d’affrontement entre nationalistes et républicains libres penseurs. Très vite, les manifestants d’extrême droite qui se pressent devant la statue de l’héroïne, place des Pyramides, associent dans leur enthousiasme la ferveur pour Jeanne d’Arc et la haine des Juifs. Les antisémites parisiens ont ainsi trouvé un lieu saisonnier de pèlerinage. La presse et les rapports de police relatent les échauffourées annuelles. Le slogan « Mort aux Juifs ! » se confond avec les « Vive Jeanne d’Arc ! » ; les manifestants de droite ne se contentent pas de le scander : munis de timbres de caoutchouc, ils l’impriment sur les murs, y compris « sur les parois des chalets de nécessité » (L’Événement, 19 mai 1896).

L’affaire Dreyfus achève de structurer le nationalisme français autour du mythe « Juif ». Les cérémonies de mai 1898 en faveur de Jeanne portent au plus haut point la complémentarité des deux cris : « Vive Jeanne d’Arc ! », « À bas les Juifs ! » À Alger, Édouard Drumont est élu député le 8 mai. Le lendemain La Croix d’Alger écrit : « Le 8 mai, fête de Jeanne d’Arc, la libératrice de la France, le soleil s’est levé radieux dans un ciel d’azur, nos âmes ont tressailli d’un noble enthousiasme, comme au matin d’une bataille où l’on va défendre, contre la souillure étrangère et cosmopolite, les trois couleurs de notre drapeau. Etc. » (signé « Le Croisé »). Par un processus d’identification, les antidreyfusards font de la haute figure de Jeanne un archétype du nationalisme français, l’antipode de Dreyfus. La libératrice du territoire et le traître juif s’apparient désormais comme deux pièces antagoniques d’un même système.

L’affaire Thalamas, en 1904, offre un nouvel exemple de fusion entre les deux mythes – celui, positif, de Jeanne et celui, négatif, du Juif. Les suites de l’affaire Dreyfus ont conduit au pouvoir Émile Combes. La droite nationaliste se déchaîne contre le général André, le ministre des « fiches ». Au mois de mai, les fêtes de Jeanne d’Arc ont donné lieu à de nouveaux incidents. Laurent Tailhade, dans L’Action, a traité Jeanne d’Arc d’« idiote ». Le détournement de l’héroïne par les nationalistes a provoqué en effet les injures des anticléricaux contre la « Pucelle clérico-militaire », contre la « Mascotte militaire », contre « l’idole clérico-laïque dangereuse à toute pensée libre » (L’Action, 23 avril 1904). La localisation du symbole à droite et à l’extrême droite explique l’affaire Thalamas qui éclate en novembre. Mince affaire, à l’origine, d’un professeur de seconde du lycée Condorcet, pris à partie par ses élèves pour avoir douté du caractère sacré de la vierge lorraine. Mais l’incident est savamment exploité par les nationalistes jusqu’à faire l’objet d’une discussion à la Chambre des députés, le 1er décembre 1904. Occasion de quelques échanges colorés entre la gauche et la droite, au cours desquels Jaurès, notamment, est accusé de proférer « des paroles d’Anglais ».

Nationalistes et antisémites ont trouvé une noble cause à défendre contre un régime qui a livré « le pays aux Juifs et aux francs-maçons » (La Libre Parole, 25 novembre 1904). Le 29 novembre, Drumont, y allant de ses objurgations courantes, déclare : « Ils sont toute une bande dans les établissements d’enseignement, dans les sociétés savantes, dans les revues, dans les académies, tous Juifs, protestants, francs-maçons, qui se sont fait, mutuellement, la courte échelle et qui ont réussi à faire croire qu’ils avaient régénéré, transformé, rénové la Littérature, l’Histoire et la Science. »

Les jours suivants, La Libre Parole brode sur la liaison complice du régime en place avec les francs-maçons et les Juifs. La relation : Thalamas = franc-maçon = Anglais = Juif, inspire, par exemple, un article de Gaston Méry, De « Cauchon à Thalamas » (2 décembre 1904). Le 5 décembre, lors d’un meeting, François Coppée est applaudi avec frénésie et salué par le cri : « À bas les Juifs ! » Le journal de Drumont fait ce commentaire : « C’est comme un signal, toute la salle répète ce cri, véritable signe de ralliement. » Sur ces entrefaites, on apprend la mort de Gabriel Syveton, celui qui avait osé gifler le général André, le ministre de Combes. Lors de ses funérailles, les nationalistes entonnent : « Vive Jeanne d’Arc ! » et « À bas Thalamas ! » Enfin, le 15 décembre, a lieu la grande réunion que tiennent, salle des Horticulteurs, les différents chefs du nationalisme français « contre les insulteurs de Jeanne d’Arc ». Plus que Thalamas, c’est Dreyfus qui est traîné au banc d’infamie. Un message de Drumont lu à la tribune soulève, à propos de Jeanne d’Arc, les cris rituels : « Vive Drumont ! À bas les Juifs ! »

Cette association entre la religion de Jeanne et l’antisémitisme ne prend pas fin avec la Grande Guerre et l’Union sacrée. La victoire du Front populaire et la fin des années trente vont mêler de nouveau ces cris d’amour et de haine dans les publications et dans les rangs d’un nationalisme français, attiré de plus en plus par l’exemple fasciste. De Dreyfus, on était passé à Blum. Que le chef du Front populaire fût juif, il n’en fallait pas plus pour que l’extrême droite y vît la source des malheurs nationaux. Tout est prétexte, par exemple, à Je suis partout, pour faire un mauvais parti au leader socialiste. Le 15 mai 1937, Jean-Jacques Brousson doit y reconnaître que « M. Léon Blum n’a pas osé supprimer la fête nationale de Jeanne d’Arc » – ce qui ne l’empêche pas d’affirmer : « Visiblement la sainte de la patrie n’est pas en odeur chez les fanatiques de la Pasionaria. Une vierge qui croit à Dieu et à la patrie ! Ah ! s’il y avait eu une manifestation en faveur de cette Judith qui se glissa dans la tente d’Holopherne, et lui trancha gentiment le col ! Mais une héroïne qui offre la paix avant la bataille… »

Comme le constatait avec jubilation Rebatet, dans le même journal, le 1er avril 1938 : « L’antisémitisme renaît en France avec une singulière vigueur. » Il appartint au régime de Vichy de le rendre légal. Le culte rendu à Jeanne d’Arc fut simultanément des rites ordinaires du régime pétainiste. Jamais peut-être notre sainte nationale ne fut si bien traitée qu’au temps où les Juifs étaient persécutés au nom de la loi. Car par un paradoxe singulier, le régime de « la Grande Culbute », comme l’appelait Bernanos, s’ingénia à faire de l’épopée de Jeanne l’allégorie de sa légitimité. L’imposture s’achevait en point d’orgue : le symbole de la Résistance était l’objet du plus inique des détournements par le régime de la Capitulation : « Si les moyens diffèrent, avec Pétain comme avec Jeanne, le combat reste identique4. »

Ceux qui, abusant du nom de Jeanne d’Arc, avaient décrété le statut des Juifs mettaient un point final à cette singulière entreprise de récupération. La France libre et la Résistance intérieure trouvèrent des raisons plus fondées d’exproprier les antisémites de la Bergère héroïque.


L’Anti-Juive

En un demi-siècle, cette Jeanne d’Arc des nationalistes antisémites s’est donc imposée dans leurs écrits comme un mythe d’identification, opposable au mythe juif de répulsion. Les qualités, les attributs et les emblèmes de Jeanne sont, en effet, exactement inverses de ceux que l’antisémite réserve aux Juifs. Jeanne incarne la francité, la quintessence de la civilisation française, son point de sublimation, là où le Juif, quels que soient ses avatars historiques – Dreyfus ou Blum –, cristallise les éléments de rejet sous la figure inquiétante de l’Autre, de l’Étranger introduit dans le cercle de famille dont il va s’acharner à la destruction. Il suffit d’indiquer sous la forme d’un bref échantillonnage quelques correspondances entre les deux mythes pour prendre la mesure de leur complémentarité.


LE MYTHE JEANNE D’ARC

LE MYTHE JUIF   


1. La Terre, les racines

1. L’Errance, la ville

• La paysanne

• Le nomade

« C’est une terrienne, fille de laboureurs… Elle est élevée en paysanne, en bonne paysanne de France, vigoureuse, de sens solide et d’humeur gaie5. »

« Ils [les Juifs] sont spéculateurs, usuriers, brocanteurs, syndics de faillite, ergoteurs, politiques6… »

« C’est une race de nomades et de bédouins7. »

• Le travail, l’effort

• La spéculation, le capitalisme

« Non. Jeanne n’appartient pas aux capitalistes internationaux.

» Jeanne appartient au nationalisme français dans ce qu’il a de plus réaliste, de plus profond et de plus attaché à la terre. Au petit peuple des villages, à ses fêtes, à ses fées, à ses travaux […].

» Jeanne n’appartient pas à l’argent, aux idéologues, aux faux défenseurs d’une civilisation pourrie, puisqu’elle appartient à la jeunesse éternelle et à la vivacité créatrice8. »

« Jeanne était une fille du vrai peuple travailleur9. »

« Les immenses fortunes juives ne sont le fruit d’aucun labeur effectif, d’aucune production10. »

« C’est lui [le Juif] qui a donné à la féodalité internationale du capitalisme sa forme la plus inhumaine et la plus tentaculaire11. »  

• La vie saine et naturelle

• Un monde morbide

« Elle fut amenée à partager les simples et fortes émotions de cette vie des champs. […]

 » Un milieu populaire sain à l’âme et au corps12. »

« Ils [les Juifs] se plaisent dans les détritus et les lamentations, comme Job sur son fumier13. »

« Elle a aimé les choses naturelles d’une passion qu’on ne retrouvera pas, jusqu’à Jean-Jacques14. »

« Il [le Juif] est sujet à toutes les maladies qui indiquent la corruption du sang15. »

• Le peuple

• Les intellectuels

« C’était une enfant du peuple16. » « Si comme elle le déclarait…, elle ne savait “ni A ni B”, elle était par contre animée de cette foi ardente, de cette foi agissante qui soulève les montagnes17. »

« La plus frivole des Juives vous jette à la figure la Bourse et la Sorbonne18. »


2. La Patrie

2. L’Anti-France

• L’unité nationale

• L’agent de la décomposition

« Suivant la forte expression du maréchal, Jeanne d’Arc est […] l’héroïne de l’unité nationale19. »

« Le Juif, qui est l’être antisocial par excellence, ne peut être qu’un dissolvant ; il a recommencé son éternel rôle de destructeur ; il a mis le feu à la nouvelle Patrie qu’on lui avait faite, comme il avait mis le feu à Jérusalem20. »  

« Tout Juif est de nécessité un traître pour le pays où il a dressé sa tente de nomade21. » « Israël trahit forcément comme le bœuf rumine et comme l’éléphant a une trompe22. »

• La servante de la royauté

• Le profiteur de la Révolution

(Par définition.)

« Le Juif a confisqué la Révolution à son profit, il en a été le seul bénéficiaire23. »

• Contre les Anglais

• Juifs-Anglais

« On comprend que les partisans d’un Juif qui rêvait de livrer la France à l’étranger [Dreyfus] aient gardé rancune à la jeune et touchante créature qui nous a délivrés du joug de l’Angleterre24. »

« Vous savez de quel nom nous appelons l’Ennemi qui a remplacé chez nous l’Anglais envahisseur du XVe siècle et qui essaie de nous asservir par la puissance corruptrice de l’or, comme l’Angleterre voulait nous asservir par la force brutale du fer. Cet Ennemi s’appelle pour nous le Juif et le franc-maçon25. » « Les Anglais plus encore peut-être qu’au XVe siècle veulent la destruction de la  

France en tant que nation unie, grande et libre26. »


3. La Spiritualité

3. Le Matérialisme

• La Sainte catholique

• Le déicide

« La figure de Jeanne d’Arc apparaît comme un point noir dans l’azur immaculé du matérialisme triomphant27. »

« Le Juif fit mourir le Rédempteur et depuis le jour où ce forfait fut consommé, le peuple déicide, sur qui pèse la malédiction du ciel, est dispersé sur la terre, odieux à tous, maudit de tous28… »

• Le surnaturel

• L’utilitarisme

« Le cauchemar du rationalisme et de la libre pensée29. »

« Le sémite est mercantile […] ne voyant guère rien au-delà de la vie présente30. »

• La virginité

• La prostitution

« Messieurs, avez-vous observé ceci : que de toutes les héroïnes qui ont paru sous l’Ancien Testament, aucune n’était vierge. Déborah était la femme de Lapidoth… Judith était veuve. Esther avait remplacé Vasthi auprès d’Assuérus… »

Quelle supériorité dans Jeanne d’Arc !

« Ce sont les Juives qui fournissent le plus fort contingent à la prostitution des grandes capitales31. »

» Elle est vierge, et cette fois l’amour de la patrie n’est plus contraint de se faire aider des artifices d’un amour inférieur32. »  


4. La race supérieure

4. La race inférieure

« Le premier jet du sang gaulois33. » « On supplie les Français de ne pas faire du plus haut symbole de leur race une bien-pensante héroïne de patronage34. » « C’est une Celte que Jeanne d’Arc, qui sauva la Patrie35. »

« Elle a su communiquer son ardeur guerrière aux meilleurs soldats de son époque36. »

« Je suis le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente une combinaison inférieure de la nature humaine37. »

« Ce n’est que depuis quelques années que l’on s’aperçoit que le Juif est un être très particulier, organisé d’une façon distincte de la nôtre, fonctionnant tout à fait en dehors de notre fonctionnement à nous, ayant des aptitudes, des conceptions, un cerveau qui le différencient absolument de nous38… »

« … Sans aucun courage militaire39. »

« Encore Jeanne seule a-t-elle ce clair génie inimitable, qui est celui de sa race, la beauté naïve40… »

« Après des siècles, les Juifs portent sur leur figure les stigmates de l’infamie de leur sang41… »


Cet antagonisme essentiel entre Jeanne d’Arc et les Juifs devait inspirer une hypothèse audacieuse qui ne manque pas de lien logique avec ce qui précède. Un harangueur de droite, M. de Kerohant, la formula en 1894, au moment où les républicains modérés, nous l’avons vu, tentaient de faire de Jeanne un symbole réconciliateur. Il s’agit de l’évêque Cauchon. De l’encombrante mémoire de l’évêque Cauchon. Vous ne voyez pas ? Bon sang ! mais tout s’explique ! Il aurait été… Juif42 !


Notes

1. Michel Winock, Édouard Drumont et Cie, Éd. du Seuil, coll. « XXe siècle », 1982.

2. Voir Michael R. Marrus, Les Juifs de France à l’époque de l’affaire Dreyfus, Calmann-Lévy, « Diaspora », 1972, p. 142-143.

3. Sur tout cet épisode, voir Rosemonde Sanson, « La fête de Jeanne d’Arc en 1894. Controverse et célébration », Revue d’histoire moderne et contemporaine, XX, juill.-septembre 1973.

4. Brochure anonyme, Jeanne d’Arc, sa mission, son exemple, Paris, 1942.

5. J.-J. Brousson, « Rétablissez l’Édit de Nantes en faveur des chrétiens », Je suis partout, 20 novembre 1937.

6. H. de Sarrau, La Leçon de Jeanne d’Arc, 1941.

7. Drumont, La France juive, op. cit., t. 2, p. 16.

8. Robert Brasillach, « Devant l’avenir », Je suis partout, 12 mai 1941.

9. Georges Valois, Le Fascisme, 1927, p. 82.

10. Drumont, La France juive, op. cit., t. 1, p. 2.

11. Lucien Rebatet, « Le fait juif », Je suis partout, 14 janvier 1944.

12. J.-J. Brousson, art. cité.

13. Abbé J. Ygouf, Panégyrique de Jeanne d’Arc, 21 mai 1905.

14. J.-J. Brousson, « La fête nationale de Jeanne d’Arc, de Voltaire à Léon Blum », Je suis partout, 15 mai 1937.

15. Édouard Drumont, La France juive, op. cit., t. 1, p. 104.

16. Abbé J. Ygouf, art. cité.

17. H. de Sarrau, art. cité.

18. Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, Le Livre de Poche, 1962.

19. H. de Sarrau, art. cité.

20. Édouard Drumont, La Libre Parole, 7 mars 1893, et préface à Octave Tauxier, De l’inaptitude des Français à concevoir la question juive, Paris, 1900.

21. Jules Soury, Campagne nationaliste 1899-1901, cité par L’Action française, 1er janvier 1904.

22. Léon Daudet, L’Action française, 6 mars 1908.

23. Édouard Drumont, préface citée.

24. Henri Rochefort, « La non-pucelle d’Orléans », L’Intransigeant, 27 novembre 1904.

25. Édouard Drumont, lettre citée par L’Action française, 15 décembre 1904.

26. Dorsay, « Toute la France derrière Pétain contre l’Anglais », Je suis partout, 13 mai 1944.

27. Édouard Schuré, L’Âme celtique et le Génie de la France, 1921.

28. P. Bellet, « L’invasion juive », Revue du monde catholique, t. IX, 1er janvier 1887.

29. Jean-Baptiste Ayroles, M. Thalamas contre Jeanne d’Arc, 1905 (à propos du procès de réhabilitation).

30. Édouard Drumont, La France juive, op. cit., t. 1, p. 9.

31. Ibid., p. 90.

32. Abbé J. Lémann, Jeanne d’Arc et les Héroïnes juives, 1873.

33. Agathon, « Béatification de Jeanne d’Arc », La Revue, 15 avril 1894.

34. Robert Brasillach, « Pour une méditation sur la raison de Jeanne d’Arc », Je suis partout, 13 mai 1938.

35. Édouard Drumont, La France juive, op. cit., t. 1, p. 427.

36. Henri Rochefort, art. cité.

37. Ernest Renan, Histoire générale et Système comparé des langues sémitiques, 4e éd., p. 4, repris par Jules Soury et Maurice Barrès, voir Zeev Sternhell, Maurice Barres et le Nationalisme français, op. cit.

38. Édouard Drumont, La Libre Parole, 2 août 1893.

39. Lucien Rebatet, art. cité.

40. Robert Brasillach, art. cité.

41. Raoul Bergot, L’Algérie telle qu’elle est, 1890, cité par Jeannine Verdès-Leroux, op. cit.

42. Agathon, art. cité.



6

La gauche et les Juifs1

La Dépêche de Toulouse est un journal républicain, un quotidien de gauche. En 1895, Jaurès y donne des articles toutes les semaines. Au mois de décembre précédent, l’ex-capitaine Dreyfus a été condamné à la déportation, pour fait d’espionnage. Ce n’est pas encore une affaire ; ce n’est pas encore « l’Affaire ». À la date du 13 mars, le regard est attiré par la déclaration d’un député radical-socialiste de la Dordogne, Raymond Gendre, qui s’exprime sur « les Juifs ». Tiens donc ! les députés de la gauche sont ainsi tenus de donner leur « avis » sur les Juifs, en ce temps-là ? Mais l’étonnement redouble quand on lit sous la signature de l’honorable parlementaire : « J’estime que la juiverie politique et financière qui nous ronge est la plus grande plaie sociale du jour. » Qui est ce Gendre-là ? Le Dictionnaire des parlementaires signale que Gendre a bien été élu à Sarlat contre un candidat conservateur ; il se réclame de « l’idéal républicain ». Précisément, dans sa lutte « pour une République honnête, économe et populaire », il dénonce la collusion au pouvoir de l’opportunisme (le centre gauche) et de « la juiverie ». Quel est le commentaire de La Dépêche ? Aucun. Pas un mot d’objection.

Le rejet de l’antisémitisme par les hommes de gauche n’a donc pas toujours été une évidence, un impératif catégorique. Les préjugés « de race » n’ont pas seulement été le monopole de la droite ou de l’extrême droite. Mais on ne peut s’en tenir à cette constatation générale qui ramènerait l’antisémitisme au parterre des lieux communs. Il s’agit de savoir plus précisément quels ont été, depuis 1789 – c’est-à-dire depuis que la gauche existe –, les rapports de celle-ci avec la communauté juive en France. C’est en prenant la mesure de cette longue durée qu’on y verra peut-être plus clair.

Si l’on utilise d’abord une grosse lunette pour balayer prestement quelque deux siècles d’histoire française, trois reliefs successifs émergent comme autant de moments de solidarité entre la gauche et les Juifs : la Révolution, l’affaire Dreyfus et la lutte antihitlérienne. Au cours de ces trois « crises » de nature différente, la gauche, en affirmant et en développant ses idéaux, a été amenée à trancher dans ce qu’il a été tôt convenu d’appeler la « question juive ». Toutefois, si l’on troque les jumelles contre une loupe d’historien, on doit vite convenir que cette bonne intelligence entre la gauche et les Juifs, proclamée trois fois avec éclat, est loin d’épuiser le problème. La réalité n’a pas toujours été aussi lumineuse que les grands principes. Les grands principes eux-mêmes n’ont pas été sans effets pervers.


L’ère nouvelle de la Liberté

Au début de cette histoire donc, un monument glorieux : l’émancipation des Juifs par l’Assemblée constituante, le 28 septembre 1791. Dès les premières semaines de l’Assemblée, en 1789, l’abbé Grégoire, un des membres les plus en vue de la gauche, attire l’attention de ses collègues sur la question. Dans sa Motion en faveur des Juifs, il affirme : « Les Juifs sont membres de cette famille universelle, qui doit établir la fraternité entre les peuples ; et sur eux comme sur vous la Révolution étend son voile majestueux. Enfants du même père, dérobez tout prétexte à la haine de vos frères, qui seront un jour réunis dans le même bercail ; ouvrez-leur des asiles où ils puissent tranquillement reposer leurs têtes et sécher leurs larmes ; et qu’enfin le Juif, accordant au Chrétien un retour de tendresse, embrasse en moi son Concitoyen et son Ami. »

Ces paroles généreuses n’étaient pas du goût de tous les députés. À côté d’un Mirabeau, d’un Clermont-Tonnerre, d’un Robespierre, qui mêlèrent leurs voix à celle de l’abbé Grégoire, la droite réussit à retarder l’événement. L’abbé Maury, tout en se proclamant hostile à toute « oppression », dénia aux Juifs la qualité de Français, et partant de citoyens. C’était aussi l’idée du député alsacien Reubell, qui fut l’adversaire le plus acharné de l’émancipation. Depuis le début de la Révolution, l’Alsace, où résidaient la majeure partie des Juifs français, était le théâtre de véritables pogromes à l’occasion du mouvement agraire. Reubell introduisait dans la discussion une contestation qui n’était pas celle d’un homme de droite – mais d’un futur Montagnard. Il n’y eut donc point d’unanimité de gauche en faveur des Juifs. Toutefois, le décret de 1791 scellait l’alliance de la Révolution et du judaïsme2. Il « libérait, écrivit plus tard Bernard Lazare, tous ces parias d’une séculaire servitude ; il rompait tous les liens dont les lois les avaient chargés ; il les arrachait aux ghettos de toute sorte où ils étaient emprisonnés ; de bétail qu’ils étaient, il en faisait des hommes3 ».

Aux 50 000 Juifs français émancipés par la Révolution allaient être ajoutés les centaines de milliers d’autres Juifs européens, émancipés par les armées de la République et de l’Empire. En Hollande, en Italie, en Allemagne… Henri Heine a raconté comment les armées de Napoléon sont entrées dans les villes d’Europe sous les acclamations des Juifs. « La France », avait dit Samuel Lévy, dans une lettre à l’Assemblée constituante, « la France […] est notre Palestine, ses montagnes sont notre Sion, ses fleuves notre Jourdain… La liberté n’a qu’une langue, et tous les hommes savent son alphabet. La nation la plus asservie priera pour elle qui a délié les chaînes des esclaves. La France est le refuge des opprimés. »

Ces noces sublimes de la Révolution et de la Liberté, la gauche en a gardé la gravure émouvante dans son album de famille. D’autant plus qu’après cette vague émancipatrice les Juifs devaient subir de rudes retours de bâton. D’abord, en France même, quand Napoléon prit en 1806 des mesures restrictives concernant les Juifs. Puis, dans la plupart des pays d’Europe repris en main après 1815 par la contre-Révolution, une législation antijuive fut rétablie. Ce fut la gloire d’une autre révolution française, celle de 1848, que de donner le signal d’une nouvelle libération, dont profitèrent notamment les Juifs d’Allemagne et d’Autriche. À la fin du XIXe siècle, seules la Roumanie et la Russie maintenaient dans leurs frontières un antijudaïsme légal.

Le mouvement contre-révolutionnaire avait dénoncé très tôt cette « collusion » des Juifs et de la Révolution. En 1806, Bonald écrivait : « Les Juifs ne peuvent pas être et ne deviendront jamais, quelques efforts qu’ils fassent, des citoyens d’un pays chrétien, tant qu’ils ne seront pas devenus chrétiens eux-mêmes. » L’antisémitisme d’extrême droite en viendra à dénoncer dans les Juifs, émancipés par la Révolution, la raison secrète de la Révolution même4. À sa manière, il consolidait les liens entre la gauche et les Juifs.


Rothschild brouille les cartes

La Révolution avait donc été émancipatrice, point de doute là-dessus. Cependant, par ses proclamations universalistes et le culte de la Raison qui l’illustra quelque temps, elle pouvait faire renaître une « question juive » – celle d’un particularisme rebelle à l’assimilation et, de surcroît, d’un particularisme religieux contraire à la nouvelle religion nationale. Au moment de la fête de la Fédération, les députés des provinces rivalisèrent de professions de foi unitaires. Il n’y avait plus ni « Bretons » ni « Auvergnats » ni « Provençaux », mais des Français d’une même nation. L’année suivante, Clermont-Tonnerre, lors des débats de l’Assemblée sur la citoyenneté active, avait clairement affirmé : « Aux Juifs, en tant que nation, il faut tout refuser ; mais aux Juifs, en tant qu’hommes, il faut tout accorder […] ; il ne peut y avoir de nation dans la nation. » On voit qu’en poussant un peu loin ce précepte, en soi légitime, on pouvait s’acheminer vers l’alternative suivante : ou les Juifs perdent leurs particularités – ils s’assimilent complètement (renoncent au sabbat, à l’alimentation cawchère, etc.) –, et dès lors ils sont pleinement français car ils ont cessé d’être juifs ; ou bien ils gardent leurs coutumes et leurs lois, et dès lors ils doivent être « expulsés ». Tandis que la droite (l’abbé Maury notamment) disait : respectons les convictions religieuses des Juifs mais n’en faisons pas des citoyens, la gauche, elle, pouvait, en offrant la citoyenneté aux Juifs, leur interdire à terme ce qu’on n’appelait pas encore le droit à la différence.

Cette tendance hyper-assimilatrice prit un tour terroriste en 1793. L’athéisme militant des sans-culottes ne livra pas seulement combat à l’Église catholique. La Convention dut résister aux mandements des sections populaires qui réclamaient qu’on interdît la circoncision, la célébration du sabbat, et l’on vit dans certaines villes des marchands juifs tenus par la pression populaire d’ouvrir leurs magasins le samedi.

Un antijudaïsme de « gauche », à fondement antireligieux, venait ainsi compléter le séculaire antijudaïsme catholique. Déjà Voltaire, dans son zèle à « écraser l’Infâme », s’en était pris maintes fois à la Bible et aux Juifs. Dans son Dictionnaire philosophique, il avait écrit à l’article « Juifs » : « … vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition… » C’est le caractère irréductible de la religion juive qui perpétuait le Juif dans les nations, en empêchant son assimilation. Diderot l’avait dit clairement : « La religion des Juifs et celle des peuples chez lesquels ils habitent ne leur permettent pas de s’incorporer avec eux ; ils doivent faire une nation à part5. »

Les tendances les plus irréligieuses de gauche continuèrent au XIXe siècle à stigmatiser la religion juive, coupable notamment d’avoir enfanté le christianisme. À la fin du Second Empire, les étudiants révolutionnaires militant dans les rangs blanquistes et se désignant comme « hébertistes » furent des plus acharnés contre Dieu en général, et contre les Juifs en particulier. C’est à ce milieu révolutionnaire qu’appartenait Gustave Tridon, dont le livre posthume publié en 1884, Du molochisme juif, lui valut, malgré son antithéisme, l’éloge d’Édouard Drumont. Il s’agissait d’une déclaration de guerre au monothéisme judéo-chrétien, auquel Tridon opposait l’antique Hellénie païenne et la science moderne.

Toutefois, cet antisémitisme antireligieux (visant le « sémitisme et son produit immédiat, le christianisme6 ») a occupé moins d’esprits « progressistes » qu’une autre forme d’hostilité aux Juifs, d’origine plus ancienne mais renforcée par les progrès mêmes des Juifs dans les sociétés modernes une fois acquise leur émancipation. Le régime de la monarchie de Juillet fut le moment d’une ascension sociale de bon nombre de familles juives, entre lesquelles celle des Rothschild prit une dimension quasi mythologique.

Louis-Philippe fut un des monarques les plus favorables à la communauté juive. Le 1er février 1831, la Chambre des pairs confirmait à une large majorité un projet de loi de la Chambre des députés, plaçant la religion juive au rang des autres confessions émargeant au budget des Cultes. Comme dit Bernard Lazare : « C’était l’écroulement définitif de l’État chrétien7… » De manière plus sensible à l’opinion, des noms juifs apparaissaient désormais aux premiers rangs. On en vit à la Chambre (Crémieux, notamment, élu en 1842), à la scène (Rachel), à l’affiche des concerts (Meyerbeer), et surtout dans les affaires financières, dans la banque, à la Bourse. James de Rothschild, le plus jeune de la célèbre famille francfortoise, y avait acquis une position de puissance indiscutable. La fortune colossale que les Rothschild accumulent ne se fait pas discrète. Les journaux sont bientôt pleins de leurs splendeurs. En 1836, Henri Heine dépeint d’une phrase l’hôtel des Rothschild de la rue Saint-Florentin : « C’est le Versailles de la souveraineté absolue de l’argent8. » Ce luxe ostentatoire favorise un antisémitisme populaire qui, de Rothschild, passe aisément à l’ensemble des Juifs, tous plus ou moins « Rothschild ». De sorte que la haute finance, dont l’ascension est remarquable sous la monarchie de Juillet, devient bientôt un synonyme de « finance juive » malgré les noms bien chrétiens de Casimir Perier, Laffitte ou Schneider.

Aussi dans les années 1840, un antisémitisme « socialiste » va enrichir l’antisémitisme de gauche. Ce ne fut pas le fait des saint-simoniens, prophètes de l’industrialisme ; de nombreux Juifs furent même de ce « nouveau christianisme ». Mais les autres écoles y donnèrent de la voix ou de la plume, peu ou prou. En 1844, Marx, dans La Question juive, avait écrit, entre autres : « L’argent est le dieu jaloux d’Israël, devant qui nul autre dieu ne doit subsister. » Mais nul n’était besoin de Marx. Les disciples de Fourier trouvèrent dans l’œuvre de leur maître défunt quelques formules encourageantes, que l’un d’eux, Alphonse Toussenel, développa dans un livre publié en 1845, Les Juifs rois de l’époque. Ouvrage fort confus au demeurant, faisant du terme « Juif » la notion la plus élastique, mais bourrée de formules à ravir Drumont, qui voyait en ce livre un « chef-d’œuvre impérissable ». « Les Juifs, y lisait-on, sont une nation dans la nation, quoi qu’ils fassent et qu’ils disent, et ils y seront la nation conquérante et dominatrice avant peu. » Sans doute Toussenel entendait-il par « Juif » « tout trafiquant d’espèces » et visait-il avant tout la « féodalité financière », mais ses attaques contre la Bible et le fait d’assumer la confusion langagière généralisée de « Juif » et d’« usurier » le classent bien parmi les antisémites ; les citations qu’il fait de Fourier indiquent la filiation et la continuité du phénomène. Des contemporains de Toussenel, eux aussi adversaires du capitalisme, l’illustrèrent. À l’antisémitisme du jeune Marx, en Allemagne, faisait écho celui qui allait devenir son rival et adversaire en France, Joseph Proudhon. Dans ses Carnets posthumes, on tombe sur des sentences qui ressemblent à des appels au pogrome.

Ainsi, devant l’élévation sociale des Juifs émancipés, dont certains occupent des positions de tout premier rang, et quand bien même il ne s’agit que de quelques-uns, une hostilité nouvelle s’exprime. À côté d’un antijudaïsme contre-révolutionnaire, dont on suit la trace continue sous la monarchie de Juillet et le Second Empire, des voix se font entendre dans ce que l’on peut appeler, au sens large, la famille révolutionnaire et socialiste. Un discours antijudaïque s’y donne libre cours, sur deux registres, bien souvent confondus : hostilité à la religion juive, hostilité à la haute finance – entendons la Banque juive, la partie étant ici prise pour le tout. D’autre part, relayant la Révolution qui les avait émancipés, des régimes politiques fort peu de gauche, ceux de Louis-Philippe et de Napoléon III, se montrent favorables aux Israélites. La solidarité entre la gauche et les Juifs y perd sa nécessité première ; il faut attendre l’affaire Dreyfus pour la revoir s’affirmer dans l’éclat d’un drame national.


L’effet Drumont

Jusqu’aux années 1880, il n’y a pas véritablement de « question juive » en France. Les dix premières années de la IIIe République sont tout occupées par le conflit central entre monarchistes et républicains. Bon nombre de Juifs français, quatre-vingt-dix ans après leur émancipation, ont quitté la religion de leurs aïeux. Ils sont en voie de s’assimiler complètement à la nation française. Alfred Naquet – qui avait épousé une catholique – pouvait ainsi dire dans un discours à la Chambre, en mai 1895 : « Pendant plus de trente ans, je n’ai fréquenté à peu près que des non-Juifs. » Cette intégration totale de la communauté juive avait été théorisée par les Juifs eux-mêmes sous le nom de « franco-judaïsme ». Certains auteurs, comme Théodore Reinach, allaient jusqu’à imaginer l’extinction du judaïsme par l’assimilation complète : « Que l’émancipation, l’égalité pénètrent partout, non seulement dans les lois, mais dans les mœurs et dans les idées, le sentiment juif perdra de plus en plus de son âpreté, et finira sans doute par s’éteindre complètement9. » Cette tendance à l’assimilation a cependant été arrêtée par deux faits concomitants : les mouvements d’immigration des Juifs venus de l’Est et le développement en France d’un antisémitisme de combat.

Plusieurs facteurs, au début des années 1880, ont contribué à nourrir un courant antisémite. Ainsi, après l’attentat perpétré contre Alexandre II, la Russie connaît une période de violente répression, au cours de laquelle les pogromes se trouvent légalisés par des mesures antijuives officielles. Des milliers de Juifs russes gagnent alors l’Occident, et notamment la France. L’année suivante, un millier de Galiciens, fuyant l’Autriche-Hongrie à la suite de persécutions, trouvent refuge à Paris. De 1881 à 1939, la composition de la communauté juive française va, en plusieurs vagues successives, se trouver bouleversée. Ces immigrés d’Europe orientale exercèrent, selon l’expression de Pierre Vidal-Naquet, une « constante pression antiassimilationniste10 ».

Ce phénomène ne fait que s’amorcer au début des années 1880. D’autres facteurs, plus décisifs, ont joué. Premièrement, le triomphe définitif des républicains sur leurs adversaires monarchistes et cléricaux. En 1883, on voit paraître un hebdomadaire au nom sans vergogne : L’Anti-Sémitique, portant en épigraphe une formule aussi claire que son titre : « Le Juif, voilà l’ennemi !!! » Journal sans audience considérable, qui cesse de paraître dès 1884, mais qui exprime déjà une bonne partie des thèmes que développera Drumont, avec un succès retentissant, dans sa France juive en 1886. Transformé en principe d’explication universelle, le Juif est accusé par Drumont d’avoir détruit l’ancienne chrétienté, mis en place la République franc-maçonne, affamé le prolétariat et dirigé de manière occulte les destinées de la France. Le signal de départ du mouvement antisémite est véritablement donné. Vont suivre la création de la Ligue antisémitique de Jules Guérin, le lancement de La Libre Parole, quotidien auquel fait écho La Croix des assomptionnistes.

Devant cet antisémitisme d’extrême droite, que fait la gauche ? Quand on lit la presse de gauche de cette époque, et notamment les journaux socialistes des années 1890, on est frappé par le peu d’intérêt qu’il suscite. Pis : un certain nombre de personnalités, socialistes ou radicales, peuvent avancer des opinions antijuives sans susciter apparemment aucune indignation. Car il s’agit bien d’« opinion » : on peut être ou ne pas être antisémite ; cela ne semble pas tirer à conséquence.

Nous avons vu plus haut comment un député radical pouvait faire des déclarations antijuives dans La Dépêche de Toulouse sans s’attirer les foudres. Mais les socialistes ? Leurs positions théoriques sont en principe contraires à l’antisémitisme. Ainsi, l’hebdomadaire guesdiste Le Socialiste explique à ses lecteurs, le 26 juillet 1892 : « Il s’agit de sauver l’exploitation capitaliste en amusant les travailleurs avec les “youtres”, comme on dit, devenus des boucs émissaires… Quel répit pour la société actuelle si, au lieu de se poursuivre entre possédés et possédants pour l’expropriation de ces derniers, la lutte pouvait être déplacée, limitée entre “sans prépuce” et “avec prépuce” ! »

Le vocabulaire de cette mise au point laisse déjà subodorer une certaine complaisance pour un antisémitisme vulgaire. De fait, les journalistes socialistes reprennent sans problème de conscience les injures populaires et les brocards éculés sur les Juifs. Le mot de « Juif » lui-même, comme l’attestent les dictionnaires du temps, est entendu généralement comme une insulte. C’est pourquoi certains dreyfusards, un peu plus tard, préconiseront de rayer « le vocable “Juif” » du langage, et de ne garder le terme d’« Israélite » que pour évoquer le culte et la religion11. En termes clairs, on ne prend pas de gants pour parler des Juifs, même si tous les socialistes n’usent pas du terme de « youpins » que l’on note régulièrement dans le journal anarchiste d’Émile Pouget, Le Père Peinard.

Avec habileté, Drumont et ses disciples font de leur mieux pour flatter socialistes et syndicalistes sur le dos des Juifs. Face au capitalisme (forcément juif pour Drumont !), même combat ! Cette espèce de complicité est notable lors de certaines réunions publiques, y compris celles des marxistes du Parti ouvrier12. Elle est même redoutée par certains observateurs, tel Anatole Leroy-Beaulieu.

Le 27 février 1897, Leroy-Beaulieu, catholique, républicain libéral, donne une conférence à l’Institut catholique de Paris sur le thème de l’antisémitisme. Devant un auditoire largement noyauté par des militants antisémites qui l’interrompent tout au long, il démontre l’inconsistance intellectuelle de l’antisémitisme. Mais l’un de ses arguments est notable du point de vue qui nous occupe. Ce défenseur de la société libérale dénonce dans l’antisémitisme son anticapitalisme, son « socialisme ingénu ». Et plus loin : « Une sorte de socialisme sui generis, socialisme de droit, si vous voulez, socialisme déguisé sous de vagues formules chrétiennes » mais « travaillant, qu’il le veuille ou non, au profit de l’autre socialisme, du socialisme athée, du socialisme révolutionnaire13 ».

Certains socialistes ont perçu cette convergence comme profitable à leur projet politique. Ces foules populaires que Drumont entraînait derrière lui, au nom du « socialisme ingénu », on pourrait peut-être les suivre jusqu’à un certain point, profiter de leur dynamique, les amener ensuite au « vrai » socialisme. De là résultent d’étonnantes rencontres. Naquet, dans le débat à la Chambre de 1895 évoqué plus haut, avait ainsi attiré l’attention de ses collègues sur ce qu’il appelait « la politique de la trouée » de certains socialistes pensant : « Quand les antisémites auront ouvert la brèche, nous y passerons. » Or la sténographie du débat note des « marques d’assentiment sur divers bancs à l’extrême gauche », et le député socialiste Rouanet de dire clairement, lui qui n’est pourtant pas antisémite : « C’est pour cela que j’approuve la campagne de M. Drumont. »

Édouard Drumont, au moins jusqu’à l’affaire Dreyfus, ne jouit donc pas d’une trop mauvaise réputation parmi les socialistes. L’année même de la publication de La France juive, Benoît Malon lui avait consacré dans sa Revue socialiste un important compte rendu. Malon, faisant la part des « injustices » contenues dans La France juive, n’en déclarait pas moins que « ce livre mérite […] d’être discuté ». Et, tout en faisant observer que le capitalisme « tout entier » et pas seulement le capitalisme juif était coupable, Malon se laissait aller à des commentaires sur la « haute juiverie » et sur la « noble race aryenne » qui étaient des signes du temps.

En 1890, Albert Regnard, collaborateur de la même Revue socialiste, publiait un ouvrage intitulé Aryens et Sémites. S’inscrivant dans la même perspective que le blanquiste Tridon, dont il se réclamait explicitement, il renouvelait l’antimonothéisme de gauche, le mêlant à des considérations « scientifiques » désormais répandues sur les idées raciales. Or cet homme d’extrême gauche reconnaissait à Drumont un « immense mérite » et lui savait gré – nonobstant ses erreurs – d’avoir réaffirmé une « éclatante vérité ». Laquelle ? L’infamie du capitalisme ? Certes, mais mieux encore : « La réalité et l’excellence de la race aryenne, de cette famille unique à laquelle l’humanité doit les merveilles du siècle de Périclès, la Renaissance et la Révolution – les trois grandes époques de l’histoire du monde – et qui seule est en mesure de préparer et d’accomplir l’achèvement suprême de la rénovation sociale. »

Voilà ce qu’un socialiste pouvait imprimer quelques années avant l’affaire Dreyfus, sans convaincre peut-être la majorité de ses camarades mais sans soulever davantage la protestation.

Sur les « races », on devisait, on ergotait, on se livrait à des classements. Les Juifs eux-mêmes admettaient comme les autres cette distinction entre une « race sémite » et une « race aryenne ». Répétons-le : avant Hitler, rares sont ceux qui voient dans l’antisémitisme une doctrine de mort. Pour bien des gens de gauche, les antisémites étaient des imbéciles ; ils n’étaient pas des bourreaux en puissance.


Et Jaurès ?

Dans cette confusion il est important d’observer le comportement de Jaurès. Lui est un intellectuel, qui ne se laisse pas dominer par les passions et sait faire les distinctions doctrinales qui s’imposent. Or lui, le « pur », le « clairvoyant », plus attaché que d’autres aux principes immortels de la Révolution et de la République, converti au socialisme depuis 1892, et qui devient un des ténors de l’extrême gauche à la Chambre, il faut bien convenir que sa vigilance antiraciste n’est pas évidente. Il est même « quelque peu effleuré, nous dit Madeleine Rebérioux, par le courant antisémite populaire où il lui était arrivé de déceler “un véritable esprit révolutionnaire”14 ».

Certes, à plusieurs reprises, Jaurès se défend d’être antisémite. « Je n’ai pas de préjugé contre les Juifs », écrit-il en 1889. Mais, au moment de l’affaire du Panama, dont se saisit Drumont pour en faire une affaire « juive », on le voit plus attentif aux thèses de l’antisémitisme. Ses rapports avec Drumont, jusqu’à l’affaire Dreyfus, sont de bonne compagnie, Drumont ne tarissant pas d’éloges sur ce socialiste de terroir. Mêmes relations cordiales avec le marquis de Rochefort, ancien communard, ancien boulangiste, qui trempe de plus en plus dans le nationalisme, l’antisémitisme, avant de devenir un des champions de l’antidreyfusisme.

En avril 1895, Jaurès va passer quelques courtes vacances en Algérie. Il y découvre l’existence d’un antisémitisme virulent. Loin de le réprouver, il va en rendre raison dans La Dépêche de Toulouse. Dans deux articles, publiés les 1er et 8 mai 1895, il explique que « sous la forme un peu étroite de l’antisémitisme se propage en Algérie un véritable esprit révolutionnaire ». Et Jaurès de reprendre à son compte les arguments du lobby antisémite contre « la puissance juive ». Que la majorité des Juifs d’Algérie, émancipés par le décret Crémieux de 1870, appartiennent aux couches pauvres de la société n’est pas connu de Jaurès : il n’a vu que « l’usure juive » qui réconcilie contre elle « l’Européen » et « l’Arabe ».

Résumons-nous. Jusqu’en 1898, l’antisémitisme n’est perçu par l’ensemble de la gauche – et particulièrement par les socialistes – ni comme un opprobre ni comme une menace sérieuse. Lors du Congrès international socialiste de Bruxelles, en 1891, un délégué juif américain avait demandé la condamnation ferme de l’antisémitisme. Le Congrès, ne jugeant pas « nécessaire » la discussion, se contenta d’une motion, où l’on flétrit également « les excitations antisémitiques et philosémitiques » – ce dernier adjectif ayant été rajouté au texte initial à la demande de deux délégués français, Regnard et Argyriadès.

Dans les années qui suivent, rien ne vient frapper d’interdit l’antisémitisme dans les rangs de la gauche. Les plaisanteries sur les Juifs sont monnaie courante dans tous les secteurs politiques. Le mouvement antisémitique, dont les socialistes se démarquent sur le plan théorique, apparaît à beaucoup d’entre eux néanmoins comme riche de virtualités révolutionnaires. Socialistes et antisémites se rencontrent en certaines réunions et en certaines batailles électorales face à un adversaire commun : la République opportuniste, la République affairiste, la République du Panama, dans laquelle on stigmatise la présence « juive ». Allant plus loin, certains socialistes n’hésitent pas à reprendre à leur compte les théories racistes sur la supériorité des « aryens » sur les « sémites ». À des degrés divers, comme on le voit, l’antisémitisme a eu droit de cité au sein de la gauche.


La « révolution dreyfusienne »

Point de rupture dans cette histoire des relations entre la gauche et les Juifs, l’affaire Dreyfus va avoir pour effet de couper net les relations semi-complices entre la gauche et les antisémites. Au demeurant, cette coupure nous paraît plus évidente par le recul dont nous disposons ; à l’heure des choix, on a longtemps tergiversé. Du reste, ce ne fut pas un homme politique qui le premier se dressa avec éclat contre la guerre nouvelle que l’on faisait aux Juifs. L’initiative en revint à Émile Zola, avant même qu’il fût convaincu de l’innocence de Dreyfus par Bernard Lazare. Le 16 mai 1896, Le Figaro publie son article, « Pour les Juifs », où Zola exprime sa « surprise » et son « dégoût croissant » devant la campagne qui se développe contre les Juifs ; il dénonce le « fanatisme » et en appelle à l’« universelle fraternité ».

C’est le même Zola, soutenu par Clemenceau, qui, en lançant son « J’accuse » dans L’Aurore, le 13 janvier 1898, deux jours après l’acquittement d’Esterhazy par le Conseil de guerre, déclenche ce qu’on appellera la « révolution dreyfusienne ». La gauche est loin d’être unanime. À côté d’un Clemenceau, entré dans la bataille depuis le mois d’octobre 1897, et qui jusqu’en décembre 1899 va accumuler article sur article en faveur de la révision ; qui trouve le titre simple mais génial donné à la lettre de Zola : « J’accuse » ; qui fait de la cause dreyfusienne une ultime bataille de la Révolution française ; à côté de lui, la tendance est plutôt de ne pas remettre en cause la chose jugée et de préserver l’Armée de tout soupçon. Le 19 janvier, après que les poursuites ont été lancées contre Zola, un manifeste est publié par 32 députés socialistes qui se déclarent au-dessus de la mêlée.

Les élections législatives doivent avoir lieu au mois de mai 1898. Or les socialistes parlementaires sont sensibles à la pénétration des mots d’ordre nationalistes et antisémites dans les couches populaires. La popularité d’un Rochefort est significative à cet égard. Lui, l’ancien communard, l’ancien évadé de la Nouvelle-Calédonie, le « marquis rouge », est resté une des « idoles » du peuple parisien, quoiqu’il soit devenu nationaliste (le mot vient d’être inventé) et antisémite.

C’est moins du côté du Parlement qu’on trouve le premier foyer de résistance au nationalisme et les premiers bataillons dreyfusards, que dans les tendances antiparlementaires du mouvement ouvrier : dans le groupe allemaniste et dans les colonnes de son journal Le Parti ouvrier, et chez les anarchistes qui entourent Sébastien Faure et Le Libertaire. Dès la fin de l’année 1897, ils ont fait leur choix et bravent Rochefort sans complexe. Le 17 janvier, Jules Guérin ayant organisé une réunion antisémite au Tivoli-Vauxhall, les anarchistes de Faure et les allemanistes prennent d’assaut l’estrade et dispersent la réunion.

Ces groupes antiparlementaires avaient perçu avant les députés socialistes le péril antisémite. Tout ce mois de janvier résonne, après l’article de Zola, des manifestations antijuives. Dans toutes les grandes villes, on brise les devantures de magasins juifs, on assiège les synagogues, on porte la main sur des particuliers. De Rennes à Grenoble, de Lille à Marseille, les mêmes slogans retentissent : « Mort aux Juifs ! Mort à Zola ! Mort à Dreyfus ! » Le comble est atteint en Algérie où, à partir du 18 janvier, la chasse aux Juifs est lancée à Alger. Quatre jours durant, une foule excitée par Max Régis, suggérant « d’arroser de sang juif l’arbre de la liberté », se déchaîne contre les boutiques juives, fracturées, dévastées, pillées, tandis que bientôt Constantine et Oran suivent l’exemple.

Jaurès, dès lors, ne voit plus dans l’antisémitisme cet « esprit révolutionnaire » un peu fruste qu’il avait cru discerner trois ans plus tôt en Algérie. Au cours de ce mois de janvier, il entre dans la bataille dreyfusienne. Le procès d’Esterhazy auquel il a assisté, le cri accusateur de Zola, l’influence de quelques amis comme Lucien Herr et de jeunes normaliens comme Charles Péguy, et, brochant sur le tout, cette violence antisémite de la rue concourent à le lancer dans le combat, après des mois d’hésitations15.

L’article de Zola a agi comme un détonateur. Son courage a donné du courage. Une pétition circule en faveur de la révision du procès Dreyfus. Véritable acte de naissance d’une gauche intellectuelle, elle rassemble plusieurs milliers de signatures. Quelque chose a changé dans la vie de la plupart des signataires. « L’affaire Dreyfus, écrira Julien Benda, m’a fait passer de l’intellectualisme à l’action intellectuelle, de la pensée fière et lointaine à celle qui descend dans la rue16. »

C’est au moment du procès Zola, entre le 7 et le 25 février 1898, qu’est fondée la Ligue des droits de l’homme, sur l’initiative du sénateur Trarieux. Le 4 juin, au cours de sa première assemblée générale à l’hôtel des Sociétés savantes, Trarieux en trace le programme : « Défendre contre des menaces sourdes de contre-révolution les principes fondamentaux de la Déclaration des droits de l’homme, sur lesquels repose depuis cent ans l’égalité de la patrie. » Entre la Révolution et l’affaire Dreyfus, la continuité était de nouveau proclamée.

Cependant, il est notable que bien des hommes de gauche renâclent au dreyfusisme, même après les élections de mai 1898, qui ont permis à 26 nationalistes et antisémites, Drumont en tête, élu par Alger, d’entrer à la Chambre. Dans le camp socialiste, les guesdistes vont garder tout au long de l’Affaire un quant-à-soi qu’ils justifient par la lutte de classe. Le 9 juillet 1899, Paul Lafargue se gausse encore dans Le Socialiste des « dreyfusards bourgeois qui nous ont tant embêtés avec leur Justice imprescriptible ». Toutefois, en leur congrès de septembre 1898, les guesdistes ont affirmé le caractère réactionnaire de l’antisémitisme – « misérable contrefaçon » et « piège à travailleurs » que « Bebel a pu justement appeler le socialisme des imbéciles ».

Qu’elle est longue à aboutir, cette « Vérité » qui s’est mise « en marche » ! L’antisémitisme, progressivement, se fixe à l’extrême droite. Entre l’anticlérical Rochefort et les assomptionnistes de La Croix, entre Drumont et Déroulède, quel plus efficace dénominateur commun pourrait-on imaginer en dehors de l’antisémitisme ? C’est l’appel à la guerre contre les Juifs, si apte à entretenir les passions populaires, qui soude leur nationalisme autant que la défense sacrée de l’Armée. Il ne fait plus de doute que l’antisémitisme est bien une arme de la « réaction ». Oui, mais… Tout en combattant la démagogie nationaliste, maints socialistes éprouvent encore bien de la peine à se débarrasser de leurs présomptions contre les Juifs. Encore une fois, Jaurès est un bon révélateur. Lui, qui est entré avec tout le poids de son influence, avec tous les dons de son esprit et les feux de son éloquence dans cette mêlée, où il s’agit de défendre un homme et un principe, on le surprend encore, en juin 1898, à déclarer dans un discours au Tivoli : « Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre, par la fièvre du gain quand ce n’est pas par la fièvre du prophétisme, nous savons bien qu’elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d’extorsion. Mais nous disons, nous : Ce n’est pas la race qu’il faut briser ; c’est le mécanisme dont elle se sert, et dont se servent comme elle les exploiteurs chrétiens17. »

Tout de même, en 1899, il semble bien que les jeux soient faits. Le peuple républicain, appelé à plusieurs reprises à descendre dans la rue pour défendre le régime, s’oppose désormais aux ligueurs de Guérin et aux imprécations de Rochefort. Péguy a raconté la grande manifestation du 11 novembre 1899, pour le « Triomphe de la République ». Il dit bien comment « l’acclamation au nom de Dreyfus, l’acclamation publique, violente, provocante » fut « la plus grande nouveauté de la journée, la plus grande rupture, la plus grande effraction de sceaux de ce siècle18 ». Ce « Vive Dreyfus ! » poussé par le peuple parisien, soumis depuis une dizaine d’années à la propagande de haine des antisémites, marquait effectivement une étape : la gauche se nettoyait des préjugés racistes.

Et pourtant, car jamais rien en histoire n’est totalement consommé, les attaques contre les Juifs n’y auront pas complètement disparu entre la fin de l’Affaire et 1914. Les suites politiques de la grande bataille autour de Dreyfus amenèrent la victoire du Bloc des gauches et du combisme. Le socialisme, derrière Jaurès, parut aux yeux de l’extrême gauche s’abîmer dans les délices parlementaires. C’était une nouvelle trahison de la lutte des classes ! En 1906, l’arrêt de la Cour de cassation réhabilitant Dreyfus provoque un article de Robert Louzon dans Le Mouvement socialiste : « La faillite du dreyfusisme ou le triomphe du parti juif », où l’on apprend « qu’il existe un parti dont le judaïsme, grâce à sa puissance d’argent, à son activité commerciale et intellectuelle, est le chef »…

On connaît le dérapage de Georges Sorel, ancien dreyfusard, collaborateur à la même revue, où il avait publié en 1906 ses Réflexions sur la violence à la gloire de la CGT. Son antiparlementarisme et le déclin du syndicalisme révolutionnaire le poussèrent vers 1910 dans les bras tendus des théoriciens de l’Action française. S’il n’y reste que l’espace de quelques années, du moins son évolution indique-t-elle la fragilité d’une certaine extrême gauche aux tentations renouvelées de l’antisémitisme. S’il en fallait un autre exemple, moins célèbre, on pourrait évoquer celui d’Émile Pataud. Un rude gaillard, secrétaire du Syndicat des électriciens, qui avait subitement plongé dans la nuit noire la ville de Paris en mars 1907, par une grève surprise. Attiré lui aussi par les militants de l’Action française, on le voit en 1911 devenir l’orateur principal d’un meeting antisémite ; son Syndicat des électriciens refuse de l’exclure en dépit des protestations. Ce n’est qu’en 1913 que la CGT peut le rejeter, à la suite d’une agression qu’il a lancée avec des amis sur des rédacteurs de La Bataille syndicaliste. Un chiendent d’antisémitisme restait donc accroché aux organisations syndicales.

En gros, cependant, l’affaire Dreyfus avait purgé la gauche de cet antisémitisme plus ou moins ordinaire qu’on avait pu y observer au début des années 1890. Sans doute l’affaire Dreyfus n’a-t-elle pas opposé face à face antisémites et philosémites. L’enjeu de la bataille était plus complexe, à la fois moral et politique. Sur le plan moral, les dreyfusards avaient défendu les causes universelles de la Justice et de la Vérité contre la cause particulière de la Raison d’État. Sur ce terrain, tous les dreyfusards n’étaient pas de gauche, même s’ils étaient plus nombreux du côté des libres penseurs que du côté des catholiques. Sur le plan politique, il s’était agi de préserver les institutions républicaines, les libertés démocratiques, contre un mouvement nationaliste décidé à jouer son va-tout. Mais sur ces deux plans la question juive interférait. La condamnation unique de Dreyfus et l’acquittement d’Esterhazy n’étaient pas indépendants du fait que le premier fût juif. Quant au nationalisme, dont les fièvres et les audaces ont fait trembler le régime, il avait privilégié l’antisémitisme comme l’un de ses thèmes fédérateurs et mobilisateurs. À cette droite extrême qui hurlait contre les Juifs, la gauche répondit bientôt en faisant la guerre aux « curés ». Émile Combes en fut le général en chef ; la séparation des Églises et de l’État, l’aboutissement. Jamais, depuis la crise du 16 mai 1877, on n’avait vu un tel corps à corps entre la gauche et la droite. Du même coup, les centristes et autres catholiques dreyfusards ou démocrates-chrétiens se trouvaient coincés : l’anti-antisémitisme s’imposant d’autant mieux à gauche.

Dans le légendaire de la gauche, la victoire dreyfusiste occupe une place de choix. Les funérailles d’Émile Zola, en octobre 1902, y figurent comme des nobles scènes du théâtre républicain. Anatole France, libre penseur et dreyfusard, prononça au cimetière Montmartre l’oraison funèbre du grand écrivain. Après avoir rappelé ce que Jules Guesde avait désigné comme « le plus grand acte révolutionnaire de ce siècle » – il parlait du « J’accuse » –, Anatole France finit par ce cri de fierté : « Il n’y a qu’un pays au monde dans lequel ces grandes choses pouvaient s’accomplir. Qu’il est admirable, le génie de notre patrie ! »


L’accusé Blum

Une troisième séquence de notre histoire contemporaine a noué entre 1933 et 1945 des liens plus étroits entre la gauche et la communauté juive : la lutte commune qui les engagea contre le nazisme.

C’est au cours de cette période que la France a connu un second déchaînement d’antisémitisme. La Grande Guerre, la « solidarité des tranchées », la prospérité retrouvée n’avaient pu abolir tous les préjugés antisémites dans les années vingt. À tout le moins ne faisaient-ils pas le fond des éditoriaux ordinaires ; ils ne présidaient même pas à la formation du premier fascisme français – ce Faisceau, dont le fondateur Georges Valois avait pourtant donné sa voix avant 1914 aux thèses antijuives. Rabi y voyait un « antisémitisme de bonne compagnie » par rapport à celui qui sévit dans les années trente19.

La recrudescence de racisme s’inscrit dans un contexte général de xénophobie, suscitée par la crise économique20. En décembre 1931, un député peut déclarer à la Chambre : « Nous ne souffrons pas d’une crise de chômage national mais d’une crise d’invasion étrangère. » Cette explication simpliste exprime une idée largement reçue. L’Humanité ne reconnaît-elle pas les ravages qu’elle fait jusque dans les rangs communistes21 ? L’extrême droite entonne tous les couplets de la chanson que Drumont a mise au goût du jour : « La France aux Français ! » Toutefois, cette hostilité clamée contre l’étranger a l’occasion de monter de plusieurs tons, après l’avènement de Hitler au pouvoir en 1933. Par dizaines de milliers, des proscrits gagnent la France. Les Juifs, victimes désignées du nouveau régime, en représentent le plus fort contingent. Une entraide française est organisée ; des personnalités de tous milieux et de toutes convictions offrent leur soutien. On doit à Camille Chautemps, ministre de l’Intérieur, l’affirmation solennelle et rassurante d’avril 1933, selon laquelle la France resterait « fidèle à [s]es traditions généreuses d’hospitalité ». Ce qui n’empêche point le gouvernement français de mettre en garde les départements sur l’« extrême circonspection » avec laquelle on doit laisser introduire en France « des israélites chassés d’Allemagne22 ».

Cette prudence officielle dans l’accueil à réserver aux premières victimes du nazisme est déjà peu flatteuse pour le centre gauche au pouvoir. Mais que dire du flot de haine raciale dont la presse d’extrême droite, fort prospère en ces années-là, fait déborder ses colonnes ? On voit même reparaître le titre du journal de Jules Guérin : L’Anti-Juif ; cette fois, son directeur s’appelle Louis Darquier de Pellepoix. Quant à La Libre Parole de feu Drumont, elle reprend vie sous la responsabilité d’Henri Coston. D’une manière générale, au moins jusqu’au décret-loi du 20 mars 1939 qui interdit en France toute propagande raciste, ce fut un concours d’antisémitisme dans les grands journaux dits nationaux, tels que L’Ami du Peuple, L’Action française, Je suis partout et Gringoire, dont l’écho était démultiplié par une séquelle de publications plus obscures et plus acharnées.

La victoire électorale du Front populaire et bientôt la guerre civile en Espagne sont l’occasion de nouvelles véhémences. Pour la première fois, un fils d’Israël, Léon Blum, devient président du Conseil – ce qui est dénoncé à la Chambre même, par Xavier Vallat, comme une honte infligée à ce vieux pays « gallo-romain ». L’extrême droite transfère toute sa haine sur Blum. Jean-Pierre Maxence la résume d’une phrase : « M. Léon Blum par toutes ses fibres représente l’étranger. » Discours, articles, caricatures, livres mêmes s’accumulent contre le « Juif Blum ». En 1938, paraît encore aux Éditions Baudinière l’ouvrage d’un certain Laurent Viguier, Les Juifs à travers Léon Blum, dont le sous-titre précise : Leur incapacité historique de diriger un État. En substance, ce pamphlet expose le « diagnostic » énoncé dès la première page : « Le mal vient du Juif. » Ce n’est là qu’un exemple de cette rhétorique de la violence, de ce pogrome qui n’était encore que de papier.

En tout cas, le Front populaire se trouvait accusé par les plus virulents de ses adversaires non seulement de faire cause commune avec les « Juifs » mais d’être l’expression politique de ceux-ci, la nouvelle étape dans leur conquête du pouvoir universel. Quelle que fût sa timidité (notamment dans sa politique d’immigration23), le Front populaire représentait en France le pôle politique de la résistance au nazisme et s’affirmait comme la sauvegarde des communautés juives menacées. Cependant, au crépuscule du Front populaire, en mai 1938, les radicaux au pouvoir n’hésitèrent pas à promulguer des décrets-lois visant l’immigration, ce qui amena socialistes et communistes à additionner leurs protestations contre « ces textes draconiens ».


La « solution finale » et ses lendemains

Après une première période d’incertitude24, la Seconde Guerre mondiale prit l’aspect d’un affrontement planétaire entre les « démocraties » et les « fascismes ». L’alliance précieuse de l’Armée rouge valait bien aux yeux des alliés occidentaux cette approximation. Le procès de Nuremberg en 1945 confirma solennellement la victoire du Bien sur le Mal. La lutte contre le nazisme et la cause juive s’étaient confondues ; elles étaient inséparables ; elles étaient également sacrées. Le Juif était l’antipode du nazi. Qui avait lutté contre celui-ci avait lutté pour celui-là. Les « collabos », ceux qui avaient pris le parti du bourreau, monopolisaient alors officiellement l’antisémitisme. Le régime de Vichy, qui se défendait d’être pronazi, n’en était pas moins le régime du Statut des Juifs et de la Milice. La France résistante – dans sa réalité et dans son mythe – portait l’étendard de l’antiracisme. Certes, toute la droite n’avait pas été collaboratrice – de Gaulle en était la preuve vivante –, ni toute la gauche résistante. Mais ce sont les communistes et les socialistes qui cueillent les fruits politiques de l’après-guerre et de l’après-Vichy.

Le parti communiste, devenu le plus fort des partis de gauche, ne ménage pas ses déclarations d’amitié à l’égard des survivants d’Auschwitz et des autres camps de la mort. Tout comme la diplomatie soviétique, les communistes français apportent leur soutien à l’État d’Israël qui naît dans la douleur. Les Juifs français sont nombreux dans « le parti des fusillés ». En mai 1948, Florimond Bonté s’écriait devant une foule rassemblée au Vélodrome d’Hiver : « Au nouvel État juif, surgi au milieu des plus pénibles souffrances de l’enfantement et au cœur des combats héroïques des meilleurs fils d’Israël, j’apporte ici le chaleureux salut de bienvenue du parti communiste français, toujours solidaire des combattants de la liberté, de la démocratie et de l’indépendance. » Ce fut sans doute l’apogée de la solidarité entre la gauche et les Juifs.

Plus encore qu’après l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme était condamné par la gauche. L’horreur des charniers nazis paraissait devoir refouler à tout jamais la haine du Juif dans tous les secteurs de l’opinion. Mais la gauche, revendiquant l’héritage de la Résistance, se trouvait des raisons supplémentaires pour aimer et protéger les rescapés de ce qu’on appellera l’Holocauste.


Les ambiguïtés de l’antisionisme

Il faut en convenir : cette idylle de l’après-guerre a passé. Si aujourd’hui l’ensemble des organisations de gauche restent intransigeantes sur les principes, on doit constater qu’entre un certain nombre d’entre elles et les Juifs un contentieux s’est créé.

La crise a été entamée dès 1949. Staline lance alors en URSS la première d’une série de campagnes dont les Juifs vont faire principalement les frais. On assiste d’abord à une dénonciation du « cosmopolitisme » – grossier camouflage des nouvelles purges auxquelles sont exposés les Soviétiques « d’origine juive ».

Cet « anticosmopolitisme » est relayé assez vite par l’« antisionisme », autre manière d’éclaircir les rangs des communistes d’URSS et des démocraties populaires et de tenir en sujétion les communautés juives, en les privant notamment de leurs moyens d’expression propres. Le procès Slansky, à Prague, en 1952, est l’acte le plus connu de ce nouvel assaut. Entre autres indignités, l’épouse d’un accusé – Lise London – réclame au tribunal le châtiment « le plus rigoureux25 » pour son conjoint ; un fils, la mort pour son père, devenu son « pire ennemi26 ».

Quelles sont alors les réactions de la presse de gauche ? L’Humanité, dépourvue de toute curiosité journalistique quant aux ressorts de ce procès truqué, souscrit sans rechigner aux explications officielles : « C’est contre leur pays et son régime de démocratie populaire que de prétendus nationalistes juifs – des sionistes – qui sont purement et simplement des espions, se sont mis au service des États-Unis où sévit l’antisémitisme » (25 novembre 1952). Le ton est donné. Le thème du complot, repris de la presse soviétique, fleurit de nouveau. Mais si des observateurs ont le mauvais goût de suspecter de l’antisémitisme dans ce procès d’un prétendu « sionisme » où une majorité de communistes juifs sont mis en cause, le parti communiste retourne incontinent l’accusation : les antisémites, ce sont les autres !

Est-ce l’avis du reste de la gauche ? De fait, écrit François Honti, dans un article du Monde : « L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme. » Tout de même, nous dit-il, « le président [du tribunal] n’a […] pas manqué une occasion pour faire ressortir comme une tare, ou du moins comme une circonstance aggravante, cette origine Israélite en même temps qu’il qualifiait le sionisme de “pire ennemi de la démocratie populaire” » (29 novembre 1952). La distinction entre antisionisme et antisémitisme n’est pas dans les faits aussi évidente que l’affirment les communistes. Peu de jours après, Le Monde revient sur la question. Dans un article beaucoup plus fouillé que le précédent, Georges Penchenier démontre que les régimes communistes, « sous couvert d’antisionisme », font « bel et bien de l’antisémitisme » (3 décembre 1952). Les mêmes avis contradictoires se retrouvent dans les colonnes de L’Observateur, hebdomadaire de la gauche intellectuelle et neutraliste. Tandis que Claude Bourdet dénonce « l’excitation systématique de la passion antisémite » à l’occasion du procès de Prague, Gilles Martinet rédige un contrepoint rassurant : « L’antisionisme ne doit pas être confondu avec l’antisémitisme. »

L’année suivante éclate à Moscou l’affaire du « complot des blouses blanches ». Des médecins, juifs en majorité, comptant parmi les autorités médicales de l’URSS, auraient été stipendiés par les services israéliens et américains pour attenter à la vie des dirigeants soviétiques. La mort de Jdanov leur serait due. Le scénario est rocambolesque mais la nature antisémitique des attaques staliniennes n’échappe à personne, communistes mis à part. L’Humanité publie glorieusement, le 27 janvier 1953, une déclaration de dix sommités médicales françaises (au rang desquelles quelques communistes juifs) selon laquelle « la mise hors d’état de nuire, en URSS, du groupe de criminels a rendu un très grand service à la cause de la paix ». Une nouvelle fois, le PCF entérine les aberrations staliniennes sans l’ombre apparente d’un doute. L’antisémitisme est impossible en URSS, parce que impensable : « Les criailleries sur le châtiment mérité de quelques criminels sionistes attachés aux services d’espionnage américains ne peuvent faire oublier que, dans notre pays, les principaux pourvoyeurs des charniers hitlériens sont en liberté et se préparent à reprendre du service lorsque ce n’est déjà fait. » Ainsi conclut François Billoux, dans L’Humanité du 18 février 1953.

Alexander Werth, journaliste progressiste britannique, qui a vécu plusieurs années en URSS, écrit de son côté dans L’Observateur : « Que les autorités soviétiques soupçonnent gravement les Juifs, notamment ceux qui se proclament Juifs avant tout, c’est l’évidence même. La suppression du seul journal yiddish de Moscou, le Einheit, la liquidation de la maison d’édition juive, du “Comité juif antifasciste” et du théâtre juif en sont la preuve » (29 janvier 1953).

Seul donc le parti communiste, jusque-là, semble donner prise au soupçon, par les silences et les justifications dont il gratifie l’antisémitisme stalinien. La suite des événements devait faire sortir le PCF de son isolement.

La fin des années cinquante et les années soixante sont marquées par les phases successives et accélérées de la décolonisation. En France, la guerre d’Algérie met la gauche au pied du mur. Le gouvernement socialiste de Guy Mollet assume la responsabilité de la répression des « rebelles algériens ». Pour atteindre leur principal soutien extérieur, le colonel Nasser, il lance à l’automne 1956, en accord avec les conservateurs britanniques, l’expédition de Suez. Cet épisode militaire et diplomatique est condamné par l’ensemble de l’opinion internationale, Américains et Soviétiques en tête. Du moins, le gouvernement israélien, impliqué dans cette affaire douteuse, se trouve-t-il complice du gouvernement Mollet. Socialistes français et israéliens resteront toujours en bons termes, pour le meilleur et pour le pire.

Cette guerre de 1956 est lourde de conséquences sur les relations entre Israël et le reste de la gauche. L’idée qu’on avait de l’État hébreu s’est brusquement modifiée. Le couple que formaient la gauche et le Juif en est troublé.

À côté des communistes, qui condamnent l’expédition et le comportement du gouvernement Ben Gourion, une nouvelle gauche, surtout intellectuelle, définie par ses positions anticolonialistes, découvre l’État juif avec d’autres yeux. Il n’est plus la terre d’asile promise aux victimes des persécutions et aux rescapés des camps mais un allié du colonialisme. Comme l’a écrit François Furet : « L’Israélien vainqueur [prend] dans la configuration nouvelle la place qu’occupait le ploutocrate juif dans l’imaginaire de droite ou de gauche au XIXe siècle27. » C’est un dilemme difficile à éviter pour les Juifs de la Diaspora : ou ils restent solidaires d’Israël, mais en assumant volens nolens cette figure du « colonialiste juif » ; ou ils refusent de se laisser confondre avec l’Israélien conquérant, mais c’est au prix des liens de communauté qui les rattachent aux autres Juifs.

Une dizaine d’années plus tard, la guerre des Six-Jours achève la métamorphose. Le thème de l’impérialisme, succédant à l’anticolonialisme, unifie les militants et les intellectuels d’une gauche dont la guerre du Viêt-nam a du reste aggravé l’antiaméricanisme. Israël est désigné comme le complice – « objectif » dans le meilleur des cas – de l’impérialisme américain. La cause palestinienne a relayé la cause algérienne. L’antisionisme prend en France une ampleur sans précédent.

De l’antisionisme à l’antisémitisme, il n’y a pas de pente fatale – l’expression d’antisionisme se référant à des attitudes politiques fort diverses28. Mais à partir de la fin des années soixante, l’hostilité déclarée à Israël est soupçonnée à plusieurs reprises d’être un « néo-antisémitisme29 ».

Pour les maos de La Cause du Peuple, il faut dénoncer « le complot impérialiste et sioniste » (février 1969). Pour ceux de L’Humanité nouvelle, « le sionisme [est] le fer de lance de l’impérialisme au Moyen-Orient » (25 mai 1967). Pour ceux de L’Humanité rouge, « le sionisme, c’est le fascisme » (4 janvier 1973). Pour les trotskistes de Rouge, « la nature fondamentale du projet sioniste [est] expansionniste, raciste, colonialiste » (24 août 1973). Cette presse gauchiste, tout en refusant « la confusion entre antisionisme et antisémitisme », dénie à l’État d’Israël le droit d’exister : « C’est l’existence même de l’État d’Israël qui est la source du conflit qui ravage le Proche-Orient. Et derrière Israël, c’est avant tout l’aigle américain qui est responsable. C’est l’impérialisme américain qui arme ce gendarme de ses intérêts économiques dans la région, qui soutient cette enclave créée de toutes pièces, qui est prêt à nourrir Israël jusqu’à la dernière goutte de pétrole arabe » (Rouge, 12 octobre 1973).

De L’Humanité à L’Humanité nouvelle, de Rouge à L’Humanité rouge, une évidence en forme d’équation s’impose : Israël = impérialisme américain. Le dilemme auquel les Juifs de la Diaspora se trouvent confrontés se resserre. S’ils ne s’affichent pas clairement en faveur de la cause palestinienne, ne risquent-ils pas d’être mis au banc des accusés par la gauche antiimpérialiste ? Ceux qui, sans accepter les yeux fermés les choix politiques d’Israël, veulent néanmoins défendre son droit à l’existence contestée ne risquent-ils pas d’être suspects ipso facto ?

Le glissement de l’antisionisme déclaré à l’antisémitisme de fait – notamment au moment de la guerre du Kippour en 1973 – est moins repérable en France que dans d’autres pays30. Toutefois, on peut être troublé par l’analogie des structures entre le complot sioniste/impérialiste, dénoncé aussi bien par le Parti communiste français que par de nombreux groupes gauchistes, et le vieux complot juif universel. Simple coïncidence ? Pour Alain Finkielkraut, « l’antisémitisme change parfois de nom, mais jamais d’intrigue31 ».

Quoi qu’il en soit, il est désormais fini, le temps où la gauche unanime et les Juifs chantaient à l’unisson. La rencontre entre l’antisionisme et les luttes anti-impérialistes a mis à mal les anciennes solidarités.


La barbe de Marx et des Prophètes

Pouvons-nous tirer quelques conclusions ?

1o Si l’on veut bien accepter l’idée – discutable – selon laquelle la vie politique en France est principalement organisée autour de ces pôles qu’on appelle la droite et la gauche, on doit tenir pour établie la tradition philosémite de celle-ci : la Révolution émancipatrice, l’affaire Dreyfus et la Résistance ont rythmé l’histoire d’une alliance aux couleurs républicaines. La communauté juive française en a bien conscience s’il faut en juger par un sondage de l’IFOP publié par Le Point du 30 janvier 1978. Celui-ci faisait apparaître que 56 % des Juifs « pratiquants » votaient à gauche. Remarquons cependant la très nette préférence de cet électorat pour le parti socialiste. Cela ne saurait étonner, vu l’attitude du parti communiste et de l’URSS face aux problèmes du Proche-Orient. Il n’existe pas pour autant de « vote juif ». Une forte minorité donne ses voix à la droite. Outre que les Juifs ne se déterminent pas seulement en tant que Juifs, qu’ils appartiennent à des classes sociales différentes et ont des idées et des intérêts variés comme les autres Français, il convient d’observer que, depuis la monarchie de Juillet, un courant de la droite modérée a entretenu un philosémitisme durable. Représentatif surtout d’une certaine bourgeoisie libérale, d’abord orléaniste puis républicaine, il s’est trouvé souvent pris entre les feux croisés de la gauche et de l’extrême droite. Une minorité de catholiques, républicains libéraux notamment, ont été de cette famille traditionnellement à l’abri des préjugés antisémites32. Il n’y a donc jamais eu de coïncidence exacte entre la gauche et l’antiantisémitisme.

2o La vigilance face à l’antisémitisme n’a pas été indéfectible à gauche. Les préjugés antijuifs, avoués jusqu’à l’affaire Dreyfus, plus discrets par la suite et interdits après Hitler, n’en ont pas moins été toujours décelables33. D’autre part, il est patent que, jusques et y compris lors de la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme a rarement été pris pour ce qu’il était, c’est-à-dire un danger en soi. Voici des exemples, entre autres, de cette carence répétée de l’analyse.

En 1942, au moment des grandes rafles, la résistance communiste répand un tract : « À bas l’antisémitisme ! » On y proclame la solidarité du peuple français avec les Juifs, « nos frères » : « Ripostez aux mesures barbares et sadiques des boches et vichyssois en manifestant en toute circonstance votre sympathie et votre solidarité aux Juifs persécutés et en entourant leurs enfants d’une chaude affection. » Compassion et action. C’est impeccable. Mais de quelle manière le tract communiste apprécie-t-il les raisons de cet antisémitisme ? En fait, les thèses racistes de Hitler sont réduites au rang de simples procédés : « De même qu’en Allemagne les campagnes antisémites ont eu pour objet de masquer au peuple allemand ses véritables ennemis : les ploutocrates et leurs chiens de garde nazis, de même les hitlériens voudraient déchaîner la haine du Juif pour faire disparaître la haine du boche34. » Déjà, le 11 novembre 1938, au lendemain de la « Nuit de cristal », L’Humanité avait expliqué à ses lecteurs les raisons cousues de fil brun du déchaînement raciste : « M. Hitler avait besoin d’un prétexte [l’assassinat du nazi von Rath par un Juif à Paris] pour faire retomber sur les Juifs les fautes et les erreurs de son régime. » Mein Kampf n’a jamais été considéré, du point de vue communiste, que comme l’idéologie fumeuse des « chiens de garde » du grand capital allemand.

Si l’on prend en compte cette longue histoire, on peut considérer que le marxisme, dont une bonne partie de la gauche se réclame, a sous-estimé le problème du racisme en vulgarisant la primauté de l’économique sur le culturel et en ramenant l’histoire à une seule de ses intrigues, celle de la lutte des classes. De même que les guesdistes reléguaient l’antisémitisme au rang des accessoires idéologiques de la réaction capitaliste, de même le Comité de vigilance antifasciste a interprété le nazisme comme une variante germanique du fascisme, lequel n’était qu’un produit du grand capital « aux abois ». Dans cette vision « matérialiste » de l’histoire, où banquiers et P.-D.G complotent nos destins, les cultures, les religions et les mentalités font figure de comparses, transitoires superstructures et décors idéologiques promis à l’évaporation, sous la chaleur rayonnante du socialisme vainqueur.

Cette représentation simplifiée de la tragédie humaine, L’Humanité en exprimait clairement les conséquences sur la question juive, au moment de la guerre des Six-Jours : « La discrimination raciale, l’antisémitisme sont le fait de la réaction, des classes sociales exploiteuses – et non pas le fait de tel ou tel peuple en tant que tel […]. Les massacres d’Auschwitz, de Buchenwald, etc., furent le fait du fascisme, c’est-à-dire de la forme la plus bestiale du capitalisme. La solidarité des victimes du racisme est donc et doit être la solidarité contre le fascisme, contre les couches sociales qu’il représente. Et elle passe par la solidarité de tous les adversaires du fascisme, et plus généralement du capitalisme qui en est “le ventre toujours fécond”, que ces adversaires soient Juifs ou non » (le 20 juin 1967).

En d’autres termes, à l’issue de ce raisonnement en forme de sorite : antisémitisme = fascisme = réaction = capitalisme, on voit que l’antisémitisme est finalement assimilable au capitalisme ; que lutter contre celui-ci, c’est lutter contre celui-là. En suivant ce raisonnement, il appert que : a) l’URSS, puissance socialiste, ne peut être en aucun cas taxée d’antisémitisme, ou ce serait une contradiction dans les termes ; b) que l’anticapitalisme peut dispenser de l’anti-antisémitisme puisque celui-ci est contenu dans celui-là ; c) que la plupart des Juifs étant, au nom d’une double fidélité à leur pays et à Israël, dans le camp de l’impérialisme, donc du capitalisme, ce sont eux les véritables antisémites.

La vérité est que les Juifs ont été persécutés depuis deux millénaires non pas en tant que capitalistes ou prolétaires mais en tant que Juifs. Il s’ensuit que le raisonnement marxiste-léniniste est à bout de souffle face aux mesures antijuives quand elles sont prises par des États « socialistes » et « impérialistes ». Nous sommes alors devant une situation dont l’impensabilité dispense de toute conjecture. Il n’y a plus qu’à donner au chat sa langue de bois.

Étiemble écrivait ceci, en 1957, qui devrait donner à réfléchir : « Si je cherche aujourd’hui la cause première des vices les plus graves de notre société, je trouve que l’esprit de classe lui-même commet moins de meurtres sans doute, en tout cas moins d’abjections que le préjugé de race. » Tant que la gauche, marxiste-marxisante, pratiquera la réduction de l’histoire à son plus simple antagonisme : bourgeoisie/prolétariat, impérialisme/anti-impérialisme, sionisme/antisionisme, il est à craindre qu’entre elle et les Juifs le malaise ne persiste. Le fait juif, dans sa tragique complexité, est absolument irréductible à l’un ou l’autre terme de cette triple alternative. Comme d’autres faits, celui-ci est têtu, pour parler comme Lénine.


Notes

1. Édouard Drumont et Cie, Éd. du Seuil, coll. « XXe siècle », 1982.

2. Il s’agit de l’émancipation des Juifs d’Alsace et de Lorraine, représentant à eux seuls les neuf dixièmes des Juifs de France ; les autres – Juifs de Bordeaux, de Bayonne, du Comtat – avaient été faits citoyens français dès 1789.

3. Bernard Lazare, L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, 1894, p. 195.

4. Voir Pierre Pierrard, Juifs et Catholiques français, op. cit.

5. Pour Voltaire, Diderot, les Encyclopédistes, voir Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, op. cit., t. 3.

6. Albert Regnard, Aryens et Sémites, 1890. Cet ouvrage avait d’abord été publié dans sept livraisons de La Revue socialiste, de juin 1887 à octobre 1889.

7. Bernard Lazare, op. cit.

8. Voir Jean Bouvier, Les Rothschild, Fayard, 1967.

9. Cité par Michael R. Marrus, op. cit., p. 137.

10. Pierre Vidal-Naquet, préface à Marrus, op. cit.

11. Voir J. Psichari, à l’assemblée générale de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 4 juin 1898.

12. Voir Claude Willard, Les Guesdistes, Éditions sociales, 1965, notamment ch. XXI, p. 410 sq.

13. Anatole Leroy-Beaulieu, L’Antisémitisme, 1897, p. 61. D’Anatole Leroy-Beaulieu a été réédité chez Calmann-Lévy, en 1983, son remarquable ouvrage datant de 1893, Israël chez les nations (préface de René Rémond, notes de Roger Errera).

14. Art. « Jaurès », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français 1871-1914, t. XIII.

15. Sur les hésitations de Jaurès, voir notamment Madeleine Rebérioux, « Zola, Jaurès et France : trois intellectuels devant l’Affaire », Cahiers naturalistes, no 54, 1980. Et aussi Erik Cahm, « Le mouvement socialiste face au nationalisme au temps de l’affaire Dreyfus », Bulletin de la Société d’études jaurésiennes, no 79, oct.-décembre 1980.

16. Julien Benda, La Jeunesse d’un clerc, Paris, Gallimard, 1968, p. 120.

17. La Petite République, 9 juin 1898.

18. Charles Péguy, « Le “Triomphe de la République” », in Œuvres en prose, 1898-1908, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 103-122.

19. Wladimir Rabi, Anatomie du judaïsme français, Éd. de Minuit, 1962.

20. Voir Ralph Schor, L’Opinion française et les Étrangers en France, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, 1985.

21. Ibid.

22. Ibid., p. 102.

23. Ralph Schor note ainsi que, contrairement à l’accusation lancée par la droite, le Front populaire dans les années 1936-1937 n’a pas augmenté sensiblement le nombre des naturalisations.

24. La résistance communiste avant l’entrée en guerre de l’URSS est un sujet de controverse mille fois abordé. Il faut rappeler ici simplement les attaques communistes de cette période contre Léon Blum, en particulier l’article signé Maurice Thorez, publié dans le journal suédois de langue allemande Die Welt en 1940, dont le caractère antisémitique a été plusieurs fois relevé. Voir Annie Kriegel, Le Pain et les Roses, « 10/18 », p. 391 sq. Sur l’attitude générale du PCF pendant la guerre face à la question juive, voir, du même auteur, « Résistants communistes et Juifs persécutés », in H/Histoire, no 3, novembre 1979, et, encore d’Annie Kriegel, « Vérité historique et mensonges politiques », Commentaire, no 12, hiver 1980-1981.

25. L’Humanité, 29 novembre 1952, et Artur London, L’Aveu, Gallimard, 1969.

26. Voir la lettre de Thomas Frejka au tribunal. Le Monde, 27 novembre 1952.

27. François Furet, « Entre Israël et la gauche française : trente ans de malentendus », Le Nouvel Observateur, no 705, 16 mai 1978.

28. On ne saurait confondre l’antisionisme des membres de la Diaspora qui refusent de reconnaître en Israël la centralité du monde juif, l’antisionisme religieux des ultra-orthodoxes, l’antisionisme des communistes qui ne remet pas en cause officiellement le droit d’Israël à l’existence, l’antisionisme de l’OLP qui se fixe pour objectif la disparition de l’État juif, etc.

29. Voir notamment Jacques Givet, La Gauche contre Israël, Pauvert, 1968, ou Léon Poliakov, De l’antisémitisme à l’antisionisme, Calmann-Lévy, 1969.

30. Voir en particulier la théorie et la pratique du terrorisme allemand, in Alain Geismar, L’Engrenage terroriste, Fayard, 1981, Hans-Joachim Klein, La Mort mercenaire, Éd. du Seuil, 1980.

En ce qui concerne la France, l’observateur soucieux d’exactitude devrait s’interdire tout amalgame entre les différents courants gauchistes des années soixante-dix. Un de mes lecteurs de L’Histoire, lorsque ce chapitre parut d’abord sous forme d’article, me reprocha de ne pas avoir suffisamment nuancé mon propos – et particulièrement de n’avoir pas distingué nettement L’Humanité rouge, des « maoïstes orthodoxes », qui « revendiquaient hautement l’héritage du “génial Staline” sans omettre les plus petites purges », de l’organe de la Ligue communiste, Rouge, où l’« on trouve au contraire l’exaltation du passé révolutionnaire juif, du ghetto de Varsovie, etc. ». J’en donne bien volontiers acte à mon correspondant. Il n’était pas question pour moi, dans un article embrassant près de deux siècles d’histoire, d’entrer dans la sociologie des groupes et sous-groupes politiques. C’est aussi la raison pour laquelle je n’ai pas voulu évoquer l’affaire Faurisson – ce négateur des chambres à gaz soutenu par des sympathisants de la Vieille Taupe, communistes libertaires ou « anarcho-marxistes », qui mérite à elle seule une étude approfondie (voir notamment à ce sujet Pierre Vidal-Naquet. « Un Eichmann de papier », Esprit, septembre 1980). J’ai simplement voulu mentionner comment l’antisionisme pouvait être facteur de néo-antisémitisme, précisant que de l’un à l’autre il n’y avait pas de nécessité.

31. Alain Finkielkraut, Le Juif imaginaire, Éd. du Seuil, 1980.

32. Voir ainsi Jean-Marie Mayeur, « Les catholiques dreyfusards », Revue historique, CCLXI/2.

33. Voir ainsi le sondage de l’IFOP publié par Le Nouvel Adam, no 5, 1966. On y observe des préjugés antisémites encore tenaces dans l’opinion de gauche.

34. Ce tract est publié in extenso dans le recueil sur La Presse antiraciste sous l’occupation hitlérienne 1940-1944, Centre de documentation de l’UJRE, 1950.



Conclusion de la deuxième partie



L’antisémitisme est un fait social total, irréductible à toute interprétation unicausale. Ses origines et les causes de son développement sont multiples ; il n’a pas été question ici d’en faire l’inventaire. À travers quelques cas français, il m’a paru important d’insister sur deux sortes – inégales – d’antisémitisme : celui qui exprime la nostalgie d’une société close, selon le concept de Popper, et celui qui se réclame de l’universel socialiste.

C’est dans la famille contre-révolutionnaire, traditionaliste, catholique que le premier s’est exprimé le plus naturellement et le plus continûment. Pour simplifier les choses, on pourrait distinguer trois étapes dans la construction idéologique de la contre-révolution ; on verra qu’à chacune d’elles, le Juif, dans son mythe, unifie les objets de la réaction.

1o La révolution politique de 1789-1793 a suscité contre elle et ses prolongements lointains une littérature qui a progressivement fait des Juifs, bénéficiaires de l’émancipation de 91, les véritables destructeurs de l’Ancien Régime. L’osmose entre les Juifs et les francs-maçons explique, aux yeux des antisémites, la suite de l’histoire républicaine : la laïcisation de la société, la séparation de l’Église et de l’État, la destruction de la famille (c’est le Juif Naquet qui fait voter le rétablissement du divorce en 1884), l’expulsion des congrégations, etc. Le « complot judéo-maçonnique » s’est appliqué avec acharnement à la destruction de la chrétienté.

2o La révolution industrielle ne s’est pas faite en France avec la brutalité qui la caractérisa en Angleterre. Toutefois, les transformations économiques, à la fois bancaires, commerciales et industrielles, qui ont marqué la période d’expansion que fut le Second Empire, ont heurté les esprits mieux disposés au train antique des choses qu’à l’accélération des changements. La guerre civile dont Paris est le théâtre sanglant à l’issue de la défaite de 1871 cause un premier effroi : les « classes dangereuses » cernent les « honnêtes gens ». Dans son rapport à l’Assemblée nationale sur l’insurrection du 18 mars, le parlementaire Martial Delpit, exprimant « la grande et honnête opinion conservatrice », a dit carrément, à propos des ouvriers révolutionnaires : « Nous sommes en présence d’une nouvelle invasion de barbares ». À cause des travaux démentiels lancés par Napoléon III, Paris les a attirés : « Grâce aux chemins de fer, à la facilité des communications et à leur bon marché, Paris est devenu le rendez-vous de tous ceux qui cherchent fortune, une Californie intérieure… » Paris est devenu Babylone, un pandémonium de vices, de crimes et d’incrédulité, aboutissement des plus inquiétantes immigrations. Drumont consacre l’un de ses premiers livres à son Vieux Paris, désormais dominé par les cosmopolites et où « bientôt, nous autres, les natifs, ne serons plus que des étrangers ». Le Juif préside nécessairement, pour l’antisémite, à la révolution urbanistique. Lui, le sans-racines, l’éternel nomade, c’est dans la Ville qu’il prospère. Il est encore ici, par le truchement de la Banque et de la Bourse qu’il contrôle, le bénéficiaire opulent du changement. Les crises économiques portent les fureurs antisémitiques à leur plus grande violence : dans les dégâts du progrès, on désigne l’éternel Juif. L’idéologie contre-révolutionnaire, entée sur le rêve d’une ancienne France, dont l’harmonie repose sur un combiné des vertus rustiques et des vertus chrétiennes, oppose les valeurs terriennes de nos ancêtres aux fausses valeurs du monde moderne. Le Juif s’impose dans cette vision bucolique comme l’anti-Paysan ; celui dont la fortune repose sur le déracinement des peuples et sur la frénésie du Progrès.

3o La révolution socialiste et communiste achève la cristallisation du mythe juif. Il n’est pas seulement l’homme du Capital ; il est aussi le Subversif révolutionnaire. Non seulement il détruit la société par le haut (banquiers, hommes d’affaires, politiciens francs-maçons…) mais il en sape les fondements. Rothschild et Marx, un seul combat : la démolition de la société occidentale. La révolution bolchevique de 1917 apparaît comme un des derniers avatars du « complot juif » pour les antisémites. Le thème du « judéo-marxisme », du « judéo-bolchevisme », sera usé jusqu’à la corde dans la presse d’extrême droite au cours des années trente, quand bien même Staline avait entrepris la liquidation des communistes juifs.

Ces trois éléments d’antisémitisme se sont relayés ou additionnés. Ils furent l’expression fantasmatique de milieux en proie, économiquement et culturellement, à des menaces, tantôt précises : la République laïque, le développement industriel, l’essor du grand commerce, la montée du mouvement ouvrier ; tantôt obscures : la crainte d’un avenir incertain, privé des bornes rassurantes dont les siècles passés ont balisé la société – une famille, une Église, une corporation, une hiérarchie. Plus profondément, l’antisémitisme a exprimé l’effroi de certaines couches sociales ou de certains milieux culturels devant le changement, l’accélération des mouvements sociaux, la mobilité géographique, « la fin d’un monde », comme dit Drumont, conçu comme celui d’un temps quasiment immobile. Toute l’œuvre d’un Drumont est sous-tendue par le sentiment douloureux de ce que Durkheim a appelé l’« anomie » – cette régulière décomposition des sociétés traditionnelles. « Tant que le lis éblouissant eut ses racines dans la forte terre des traditions et des croyances, il s’éleva majestueux et poétique sous le ciel ; aujourd’hui le sol est aride et le lis, déjà flétri sous les exhalaisons impures des envahisseurs, se penche, prend les teintes jaunâtres de ce qui va mourir1. »

Ce goût de mort et d’entropie, ce qui reste d’extrême droite en France ne l’a pas perdu, sauf à occuper son esprit des images riantes du bon vieux temps : « Moi, disait François Brigneau, éditorialiste de Minute, en 1978, j’aime la France et une certaine France, une France agricole, familiale, artisanale ; je n’aime pas la France des villes […], je suis plus près du pays des fileuses, des lavandières, des ateliers d’autrefois ; on travaillait peut-être douze heures par jour, mais on chantait dans les ateliers ; on ne chante plus. J’ai horreur des villes, j’ai horreur des cités ouvrières, j’ai horreur du mécanisme, c’est vrai2. »

Dès lors, l’antisémitisme aurait dû se fixer politiquement à droite, à l’extrême droite réactionnaire, antilibérale. Or l’antisémitisme a sévi aussi à gauche, particulièrement jusqu’à l’affaire Dreyfus. Sans doute faut-il remarquer d’emblée que, dans cette société de la fin du XIXe siècle (et aujourd’hui donc ?), il n’y a pas de cohérence interne dans la droite et dans la gauche – deux catégories trop réductrices pour rendre raison de la complexité des mentalités. De plus, les partis politiques n’en sont qu’à leur état embryonnaire. La crise boulangiste, entre autres, montre la confusion idéologique qui peut se mêler à la vie politique. Bien des sentiments partagés par les catholiques l’étaient aussi par des électeurs de gauche. La « causalité diabolique » ne manquait pas d’être utilisée par ceux-là mêmes qui ne croyaient pas au Diable. Drumont a été populaire dans l’électorat de gauche comme dans l’électorat de droite, à tout le moins jusqu’en 1898.

Outre les assimilations que l’on fait couramment entre les Juifs et les banquiers depuis la monarchie de Juillet, d’autres raisons ont pu nourrir dans certaines zones de la gauche l’hostilité aux Juifs. Le fait que ceux-ci, par leur tradition religieuse et juridique, renforcée par leur situation minoritaire, aient été constamment respectueux de l’État les a certainement rendus suspects, surtout dans les courants libertaires et anarchistes. Les bonnes relations qu’entretiennent les élites sociales de la communauté juive avec la monarchie de Juillet et avec le Second Empire ont assurément nourri ici et là de l’animosité antijuive.

Reste une autre raison, plus durable celle-là : la contradiction, au moins apparente, existant entre le projet universaliste issu des Lumières, repris par l’idéal républicain et socialiste, et la spécificité juive ; entre l’idéal laïc et le fondement religieux de cette communauté. Un moment, la gauche et bon nombre de Juifs français ont bien cru régler le problème par l’assimilation. Mais elle impliquait, de la part des Juifs, le sacrifice de leur identité, l’infidélité à leurs ancêtres et à leur foi. Là gisait la source d’un malentendu qui n’a jamais pu être réellement dépassé. L’universalisme républicain socialiste rencontrait le même écueil que l’universalisme chrétien (le catholicisme) : l’irréductibilité de la conscience juive.

Deux inverses « culturocentrismes » ont concouru à créer ou à envenimer l’antisémitisme : un ethno-culturocentrisme singulariste ou différentialiste et un ethno-culturocentrisme universaliste.

Le premier est le fait des contre-révolutionnaires. Ceux-ci, comme le dit bien Joseph de Maistre, ne croient pas à l’Homme (« Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes… ; mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. ») ; ils croient aux groupes humains particuliers – aux singularités nationales et religieuses. Pour ceux-là, le Juif existe ; il a ses attributs, ses traditions, sa culture propre. Certains diront : sa race. Dans ce courant, l’antisémitisme nourrit une aversion pour le monde moderne et défend une harmonie sociale perdue, dont la figure mythologique du Juif émancipé est le « dissolvant » perpétuel ; l’Autre, le non-pareil, l’ennemi acharné de la Norme, l’instigateur de la mobilité, l’errant, le destructeur. Ethnocentrisme exclusif : le Juif est voué au ghetto ou à l’exil.

Le second est le fait d’hommes de gauche. Son centrisme universaliste veut étendre à tous les peuples les bienfaits des Lumières à la française. Au nom de la Raison ou de la société sans classes, il tend à la négation du fait juif. La communauté juive, dans cette perspective progressiste, est appelée à se dissoudre dans la fraternité humaine comme les vieilles croyances et les superstitions sont destinées à s’éteindre. Centrisme inclusif, cette fois : le Juif est voué à l’assimilation ou au mépris3.

Bien des Juifs, on le sait, ont choisi la voie de l’assimilation. Allant plus loin, de nombreux intellectuels juifs ont participé au rêve d’une révolution annonciatrice de la société harmonieuse et de la nouvelle humanité. Sans regret pour un passé qui les avait ordinairement maltraités, beaucoup d’entre eux ont concouru à l’utopie socialiste. Mais cette identité, qu’ils avaient sacrifiée sur l’autel de la révolution, les autres se chargèrent bien de la leur rappeler. Fût-il athée ou converti, fût-il dans le mouvement ou contre le mouvement, il redevenait Juif à son corps défendant sous l’œil de l’antisémite. Le « socialisme réel », tel qu’il s’est édifié à l’est de notre continent, s’est révélé une autre société « close », où les Juifs, aussi bien que d’autres minorités, cherchaient encore leur place.

L’acceptation de l’altérité, de la pluralité, de la différence, ne va pas de soi. Quand elle existe, elle tend à hiérarchiser et à exclure. Le groupe homogène dominant impose ses normes ; il faut que les groupes marginaux les adoptent pour prix de leur existence. Seule la « société ouverte », également prémunie contre la nostalgie contre-révolutionnaire et l’utopie totalitaire, peut offrir les chances d’une véritable démocratie pluraliste, à même d’intégrer les Juifs sans les contraindre à aliéner leur être propre, leur mémoire collective, leur double solidarité (française et juive).

Penser l’universel à travers les différences ; défendre son droit à la différence dans une perspective universaliste : rien n’est plus difficile que de répondre simultanément à ce double impératif, mais c’est la condition d’une société vivable aujourd’hui.


Notes

1. Édouard Drumont, La Fin d’un monde, op. cit., p. 530.

2. Cité par André Harris et Alain de Sédouy, Qui n’est pas de droite ?, Éd. du Seuil, 1978, p. 90.

3. Depuis la première édition de ce texte, Pierre-André Taguieff a analysé de remarquable façon la double vie du racisme dans La Force du préjugé. La Découverte, 1987. D’autre part, signalons deux études stimulantes pour la réflexion sur le thème ici traité : Michel Graetz, Les Juifs en France au XIXe siècle. De la Révolution française à l’Alliance Israélite universelle, Éd. du Seuil, 1989 ; Pierre Birnbaum, « Sur l’étatisation révolutionnaire : l’abbé Grégoire et le destin de l’identité juive », Le Débat, no 53, janv.-février 1989.



III


Bonapartisme et fascisme


Dans un article, « L’ombre des Bonaparte », publié dans la presse de la France libre en 1943, Raymond Aron se prêtait à une comparaison entre bonapartisme et boulangisme d’un côté, et fascisme de l’autre, écrivant notamment :

« Le bonapartisme est […] tout à la fois l’anticipation et la version française du fascisme. Anticipation française, parce que l’instabilité politique, l’humiliation patriotique et le souci des conquêtes sociales – mêlé d’une certaine indifférence aux conquêtes politiques – de la révolution ont créé à diverses reprises une situation plébiscitaire dans le pays, au temps même du capitalisme ascendant. Version française, des millions de Français pour compenser leur hostilité coutumière à leurs gouvernants par des élans passionnels, cristallisant autour d’une personne désignée par les événements. Version française encore parce qu’un régime autoritaire, en France, inévitablement se réclame de la grande Révolution, paie tribut verbal à la volonté nationale, adopte un vocabulaire de gauche, fait profession de s’adresser, par-delà les partis, au peuple entier1. »

Dans cet article antigaulliste, Aron entendait mettre en garde ses concitoyens contre les séductions d’un pouvoir personnel qui, loin d’être contre-révolutionnaire comme celui de Pétain, s’établirait sur la volonté populaire. L’article était polémique, mais ne manquait pas de pertinence. De Gaulle démontra, par la suite, à plusieurs reprises, son attachement à la démocratie, mais, par ses préférences institutionnelles, ses méthodes de gouvernement, les moyens mêmes de son retour au pouvoir, les correspondances sont trop nombreuses pour refuser sans discussion cet apparentement du gaullisme à la famille du bonapartisme, qui indigne tant d’admirateurs du général de Gaulle. Nous avons donc tenté, dans un premier chapitre, de suivre la continuité et les ruptures dans la tradition bonapartiste, du premier empereur à Charles de Gaulle.

Dire que le bonapartisme était une anticipation du fascisme est plus discutable. Sans doute une telle analyse avait déjà eu lieu. Ainsi, certains marxistes comme Thalheimer, dans les années vingt, avaient-ils jugé que le fascisme présentait la même singularité de classe que le bonapartisme : il s’agissait d’un État qui jouissait d’une certaine autonomie, en raison de l’équilibre réalisé dans la société civile entre bourgeoisie et prolétariat. Les classes dominantes sacrifiaient leur « domination politique », afin de conserver leur « domination économique », au profit d’un « maître-sauveur2 ».

D’autres traits peuvent être comparés : la situation de crise dans laquelle un Bonaparte ou un Mussolini prend le pouvoir, l’importance du chef charismatique, le mépris des institutions parlementaires, la centralisation administrative et policière, le lyrisme étatique, les grands travaux, etc. Avec le recul, on pourra même conclure que le fascisme a eu en Italie la même fonction que le Second Empire en France… Néanmoins, l’un et l’autre phénomènes ne sont pas contemporains. Le bonapartisme est un phénomène français du XIXe siècle ; il aura été un des modes de transition entre la monarchie absolue et la démocratie libérale, composant une sorte de régime mixte – mi-monarchique, mi-démocratique – sur l’échec institutionnel de la Révolution. La question est de savoir si, mutatis mutandis, le gaullisme relève de sa tradition.

Le fascisme, dans sa réalité italienne, s’est imposé lui aussi sur l’échec d’une démocratie libérale désunie et instable. Mais cela s’est passé en 1922. Entre-temps deux événements majeurs ont eu lieu : la guerre mondiale et la révolution bolchevique. Si le fascisme est une catégorie politique nouvelle, il le doit à sa finalité totalitaire. Tout en remplissant les fonctions du bonapartisme : arbitrage entre les partis, organisation d’une dictature personnelle, unification et centralisation, initiative économique de l’État, velléités sociales vantées par la propagande, surveillance policière du territoire et des personnalités en vue, etc., le fascisme vise, de surcroît, à unifier la société selon un modèle militaire, une idéologie d’État, et finalement une volonté expansionniste. Je retiendrai comme l’une des plus denses la définition qu’en donne Philippe Burrin :

« Les éléments constitutifs de l’idéologie fasciste s’intègrent ainsi dans une structure hiérarchisée et orientée : il s’agit de former une communauté nationale mobilisée en permanence sur des valeurs d’énergie, de foi et de sacrifice ; une communauté comprimée dans une unité totalitaire excluant toute autre allégeance que la fidélité exclusive à un Chef qui décide absolument du destin collectif ; une communauté militarisée enfin, soudée en vue d’une entreprise de domination qui est à elle-même son principe et son but3. »

Pareille définition permet de saisir les similitudes entre fascisme et nazisme, plutôt qu’entre fascisme et bonapartisme. La France n’est pas pour autant complètement innocentée dans la construction de l’idéologie fasciste. Quand bien même le fascisme n’y a été qu’à l’état d’ébauche, un certain nombre de mouvements et un certain corpus d’idées ont alimenté, de l’aveu même d’un Mussolini, la contre-révolution du XXe siècle (voir le chapitre que nous consacrons au fascisme français). De là à considérer le « fascisme français » comme le plus authentique, pour la bonne raison qu’il n’aurait jamais pu être altéré par la corrosion du pouvoir, est un paradoxe insoutenable ; c’est pourtant l’un de ceux qui ont fait la réputation de Zeev Sternhell4 : on trouvera plus loin l’écho de ce débat.

Autre débat, si l’on peut dire, auquel je fais ensuite écho : Sternhell ayant mis notablement en cause un certain nombre d’hommes et de mouvements de gauche dans l’élaboration de l’idéologie fasciste, on vit au cours des années quatre-vingt, quand les socialistes furent de retour au pouvoir, d’étranges colloques faire allègrement l’amalgame entre… socialisme et fascisme. L’histoire des idées, vaste auberge espagnole5 !


Notes

1. Raymond Aron, Mémoires, Julliard, 1983, p. 185.

2. Voir Nicos Poulantzas, Fascisme et Dictature, Maspero, 1970.

3. Philippe Burrin, « La France dans le champ magnétique des fascismes », Le Débat, no 32, novembre 1984.

4. Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, Bruxelles, Éd. Complexe, 1986.

5. Nous disposons, depuis ces polémiques, d’un excellent guide – enfin ! – sur la question du fascisme en France : Pierre Milza, Le Fascisme français, Flammarion, 1988.



1

La tentation bonapartiste1

« L’idée napoléonienne consiste à reconstituer la société française bouleversée par cinquante ans de révolution, à concilier l’ordre et la liberté, les droits du peuple et les principes d’autorité. » Ainsi s’exprime en 1840, dans son exil londonien, Louis-Napoléon Bonaparte2. Retenons dans ce qu’il affirme là les deux mots clés de ce qu’il appelle « l’idée napoléonienne » et qui est pour nous le bonapartisme : peuple et autorité. Devenu Napoléon III, le même auteur publie en 1862 une vie de Jules César. Ce n’est pas par hasard. La référence romaine ne s’applique pas seulement au conquérant mais à celui qui a voulu établir son pouvoir absolu sur le consentement des plébéiens. Les deux régimes napoléoniens que la France voit s’installer au début et au milieu du XIXe siècle s’affirment pareillement des régimes forts et personnels se réclamant du peuple. Le bonapartisme est devenu le césarisme moderne.

Le bruit des armes qui est à l’origine comme à la chute des régimes césarien et bonapartiste pourrait faire croire à leur fragilité, voire à leur nature factice. En fait, le césarisme fut au principe d’un empire durable ; de même les deux empires napoléoniens furent-ils plus stables que les régimes qu’ils remplaçaient. Si l’on veut compléter cette observation par le fait qu’au XXe siècle deux républiques parlementaires ont encore laissé place, en 1940 et en 1958, à des régimes peu ou prou césariens, on peut se demander légitimement si le bonapartisme n’est pas l’une des tendances lourdes de la vie politique française.

Au départ, en 1799 (18 Brumaire) comme en 1851 (2 Décembre), c’est un régime qui prend forme sur les ruines d’une république parlementaire abattue par un coup d’État. Le maître d’œuvre a déjà conquis depuis longtemps les faveurs de l’opinion. Comme César, à la tête d’une armée prétorienne avant de franchir le Rubicon, Napoléon Bonaparte s’est imposé aux foules par la gloire militaire. La campagne d’Italie de 1797 lui a valu le surnom de « Notre-Dame des Victoires » (Lodi, Arcole, Rivoli…). Il est devenu membre de l’Institut, au siège de Carnot frappé de proscription. Mais le nouveau chef a su dessiner sa propre image de héros national : c’est avec les richesses accumulées en Italie qu’il finance la fondation de journaux qui assènent au public les récits de ses prouesses. D’emblée, sa carrière politique s’appuie sur la propagande.

Louis-Napoléon Bonaparte, lui, ne pourra pas jouir de la réputation militaire, mais le neveu qu’il est héritera des palmes reçues par l’oncle. Les lettrés, les gens à latin, les hommes politiques considèrent le surgeon napoléonide comme un « crétin » – facile à tenir en main. Ils se trompent : Louis-Napoléon n’a guère d’éloquence mais il a une culture scientifique et des connaissances en matière économique très au-dessus de la moyenne. Surtout, ils sous-estiment la ferveur populaire que la légende napoléonienne va assurer à l’épigone du vainqueur d’Austerlitz. « Napoléon le petit », comme dit Victor Hugo ? Peut-être, mais qui a su capter la charge de fascination disponible en provenance de « Napoléon le Grand ». L’élection présidentielle de 1848, consécutive à la révolution de Février et faite au suffrage universel, concrétise le magnétisme exercé par le patronyme historique : au lieu de choisir parmi les politiciens déjà connus, le peuple envoie à l’Élysée un obscur, mais d’éclatante lignée.

Voilà donc deux hommes jugés hors du commun, l’un par la réputation de ses exploits, l’autre par un nom désormais élevé à la puissance d’un mythe, qui décident ou de prendre le pouvoir ou de s’y maintenir de manière illégale. S’ils y parviennent, c’est qu’ils répondent à une apparente nécessité. Le coup d’État originel est pratiqué dans la crise d’une république en état de décomposition – « l’anarchie », dit Napoléon. Le Directoire n’arrive à se maintenir lui-même, vaille que vaille, qu’au moyen de manipulations électorales et d’élections cassées, tantôt contre les jacobins, tantôt contre les royalistes. Le système politique issu de l’échec de la monarchie constitutionnelle, voulue par les Constituants de 1789, n’a pu trouver son équilibre ; la guerre étrangère coûte cher, les finances sont délabrées ; la division religieuse reste profonde : « Lorsque je me mis à la tête des affaires, expliquera Bonaparte, la France se trouvait dans le même état que Rome, lorsqu’on déclarait qu’un dictateur était nécessaire pour sauver la République. »

L’idée d’un « sauveur » courait même les rangs de la gauche : les jacobins s’imaginèrent avant Brumaire se concilier l’alliance du soldat d’Italie et d’Égypte ; à défaut, ils songèrent à Bernadotte, autre général et récent ministre de la Guerre. Cependant, le dictateur en herbe n’entendait point se lier les mains à un parti : il était au-dessus de tous. Il sut pourtant trouver des appuis dans les gouvernants de l’heure, à commencer par Sieyès. Finalement, celui-ci tira les marrons du feu pour lui : Bonaparte, mal assuré devant l’assemblée des Cinq-Cents transportée à Saint-Cloud, abreuvé d’injures, menacé d’être mis hors la loi, ne doit finalement son salut qu’à l’intervention décidée de son frère Lucien, président de l’assemblée rebelle, et de ses fidèles soldats, Leclerc et Murat en tête. Le coup d’État parlementaire devenait un coup d’État militaire : les représentants du peuple étaient dispersés par le sabre.

Le « coup du 2 Décembre » en 1851 fut tout autre. Un président de la République, inéligible, entend se maintenir à la tête de l’État par la force. Il y réussit, mais au moyen d’une répression sanglante contre les soulèvements sporadiques, localisés mais non sans intensité, que son action déclenche. Cependant, loin d’être le résultat d’un caprice despotique, le coup d’État venait à point pour remplacer un régime républicain sans l’âme. La IIe République, en effet, était née dans un concours d’espérances populaires et d’apparente fraternisation des classes et des convictions philosophiques.

Entre-temps, les arbres de la Liberté, plantés au lendemain des journées de février 1848, avaient été déracinés. La peur des ouvriers insurgés avait établi dans le sang des journées de Juin une république conservatrice, au sein de laquelle les conservateurs patentés n’arrivaient pas à s’entendre, et d’abord sur la nécessaire « fusion dynastique » (autrement dit, la réconciliation des deux branches de la famille royale, légitimiste et orléaniste) qui leur eût permis la restauration de leurs vœux. À l’approche de l’échéance électorale, la peur des rouges a poussé une partie d’entre eux à se rallier à la solution bonapartiste, c’est-à-dire à la réforme constitutionnelle permettant à Louis-Napoléon d’être de nouveau éligible – puisqu’il était prévu à l’origine un seul mandat de quatre ans.

En vain ; ils ont échoué face à une coalition de droite et d’extrême gauche. Convaincu de représenter le sentiment général contre la résistance d’une partie de la classe politique, le président en appelle au peuple par voie d’affiche et dissout l’Assemblée au moyen de l’Armée. Le sang répandu dans les jours suivants marquera le régime d’une tache indélébile : il était né d’un « crime », comme dira Victor Hugo. Mais la violence de la répression ne doit pas masquer la réalité d’un assentiment profond dans toutes les couches de la nation : la IIe République avait massacré plus d’ouvriers en juin 1848 que d’opposants n’étaient morts sous le coup d’État de décembre 1851 ; néanmoins elle restait un danger aux yeux de ceux-là mêmes qui en avaient la direction. Ainsi, le futur Napoléon III pouvait se targuer d’offrir au peuple une revanche sur les « Burgraves » du pouvoir et aux bourgeois l’assurance d’une protection face aux révolutionnaires ; d’une part, il rétablissait le suffrage universel et, de l’autre, il assurait la restauration de l’ordre. Le bonapartisme se définira comme garant conjoint des valeurs (ou de certaines valeurs) de gauche comme de droite, dans une perspective de réconciliation et d’union nationale.


Le chef face au peuple

La force pouvait permettre provisoirement de gouverner une société en état de division endémique. Au-delà, le régime qui en résulte a besoin de légitimité. Les deux Napoléon la recherchèrent d’abord dans le principe de la souveraineté nationale. L’un et l’autre ont pu se prévaloir de s’appuyer sur les « masses », au détriment des castes et des oligarchies. Les deux dictateurs, leur coup étant fait, entendirent faire ratifier leur pouvoir par le suffrage universel.

Par trois fois, en l’an VIII (le Consulat), en l’an X (le Consulat à vie) et l’an XII (l’Empire héréditaire), Napoléon Bonaparte met au référendum le changement de Constitution, sans passer par des assemblées. La consultation populaire s’apparente à un plébiscite : il s’agit de donner ou non sa confiance à un homme. La démarche prend un tour démocratique dans la mesure où le régime directorial défunt s’établissait sur le suffrage censitaire. Le tête-à-tête entre le chef et le peuple, sans intermédiaire, est l’une des marques intrinsèques du bonapartisme. Dans le concret, ce premier essai est équivoque : on attendit deux mois les résultats de la première consultation. Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur, se « trompa » avantageusement dans ses additions : il fallait démontrer la base populaire du nouveau régime. De même, Napoléon le neveu. Il commença par faire proclamer, dans la nuit même du coup d’État, le rétablissement d’un suffrage universel, qui avait été sensiblement mutilé au détriment des pauvres par l’assemblée conservatrice3. Puis, il procéda à une consultation, d’abord en décembre 1851, pour faire ratifier la réforme constitutionnelle qui lui attribuait une présidence décennale, puis en 1852, pour faire confirmer le rétablissement de l’Empire : dans les deux cas, un triomphe.

Certes, ni l’oncle ni le neveu n’abusèrent du plébiscite : un résultat négatif ou simplement médiocre pouvait leur coûter ou entamer cette légitimité obtenue des urnes dès l’origine. Mais l’appel au peuple constitue la ressource légale dont on peut user à souhait ; tel Napoléon Ier, au retour de l’île d’Elbe, tel Napoléon III qui, contesté par les élections législatives de 1869, propose un référendum sur ses réformes en 1870 et obtient un succès qui lui permet de replâtrer son autorité. Dès 1844, Louis-Napoléon écrivait : « Aujourd’hui le règne des castes est fini : on ne peut gouverner qu’avec les masses ; il faut donc les organiser pour qu’elles puissent formuler leurs volontés et les discipliner pour qu’elles puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts4. »

La fin des « castes », c’était aussi la mise au pas des assemblées. Le bonapartisme est le contraire du parlementarisme – haine et mépris des assemblées, « trait caractéristique et fondamental de son esprit », disait Tocqueville, qui refuse de se rallier. Avec le suffrage universel au lieu du droit divin, le régime bonapartiste reprend le mouvement de la monarchie absolue : guerre aux corps intermédiaires ! plus d’égalité promise et moins de liberté offerte ! centralisation accentuée ! et des fonctionnaires partout, plutôt que des élus ! Dans ce domaine, Napoléon achève l’œuvre des Bourbons : au pouvoir des intendants, supprimés par la Révolution, il donne pour suite celui des préfets en 1800. Ceux-ci, comme autant d’empereurs délégués départementaux, tissent à travers le pays un réseau d’influence, de surveillance, d’action, aux fins d’unifier le pays sous la direction du grand homme. « La chaîne d’exécution, disait Chaptal, descend sans interruption du ministre à l’administration et transmet la loi et les ordres du gouvernement jusqu’aux dernières ramifications de l’ordre social avec la rapidité du fluide électrique. »

Tout est organisé pour donner la prépondérance absolue à l’Exécutif : l’Empereur a l’initiative des lois. L’opposition parlementaire, s’il en est, est réduite par tous les moyens – y compris les moyens « légaux » comme la candidature officielle. Le régime doit encore sa modernité au double emploi de la police et de la propagande. La censure et les images d’Épinal font bon ménage dans le régime bonapartiste. Quant à l’Université, d’où pourraient venir des objections, elle tombe, elle aussi, sous la férule du maître, au moyen du monopole. « Il n’y aura pas d’état politique fixe, déclare Napoléon, s’il n’y a pas un corps enseignant avec des principes fixes. »

Les étudiants ne sont pas les seuls visés : dès l’enfance les petits Français doivent apprendre obéissance et reconnaissance. Ainsi, Napoléon avait fait introduire dans le catéchisme une question flatteuse : « – N’y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon Ier notre empereur ? – Oui, car il est celui que Dieu a suscité dans les circonstances difficiles pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos pères et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l’ordre public par sa sagesse profonde et active. Il défend l’État par son bras puissant ; il est devenu l’oint du Seigneur par la consécration qu’il a reçue du Souverain Pontife, chef de l’Église universelle. »

Néanmoins, le bonapartisme n’est pas un simple régime démagogique et policier. Napoléon Ier et Napoléon III n’ont pu créer ou restaurer l’Empire que dans la mesure où ils répondaient à une demande forte. Le premier eut le mérite aux yeux des Français de stabiliser la vie politique après dix années de déchirements, de guerre civile et de guerre extérieure. Le Concordat de 1801, qui posait les bases de la réconciliation religieuse, et la paix d’Amiens, mettant fin en 1802 à la coalition étrangère, furent les actes initiaux sur lesquels Napoléon pouvait bâtir sa puissance. Lui et son neveu, se plaçant au-dessus des partis, au-dessus des classes, claironnaient n’avoir qu’un but : la grandeur nationale. De fait, les deux régimes bonapartistes en produisirent à foison.

Cette grandeur impliquait le dynamisme économique et la paix sociale. Un volontarisme d’État est notable en ce domaine sous le Premier, et plus encore sous le Second Empire. De la création de la Banque de France à la politique des grands travaux (assèchement des Landes, routes internationales, lignes de chemin de fer…), du traité de libre-échange avec l’Angleterre, en 1860, au percement de l’isthme de Suez, achevé en 1869, les signes abondent de l’impulsion économique venue d’en haut. Le succès dans tous les domaines devait corroborer le plébiscite.

Parmi toutes les œuvres de gloire, dont le bonapartisme nourrit son auto-exaltation, la plus grande reste celle de la puissance militaire. Dans un premier temps, l’Empire « c’est la paix5 ». Mais bien vite, quelles que soient les circonstances atténuantes, le nom des deux Napoléon devient synonyme de conquête. Le concept même d’Empire implique celui de guerre, car l’essence de l’Empire, c’est la puissance dominatrice. Un rêve les obsède l’un et l’autre. Le premier imagine la création d’une Europe française, le « Grand Empire » : considéré par les autres souverains comme un usurpateur, issu de la Révolution abhorrée, il passera une bonne partie de son règne et usera le gros de ses forces contre l’hydre des coalitions. En même temps, il fait souffler sur le continent le vent des idées révolutionnaires, donne le branle aux vieilles monarchies, éveille le sentiment de nationalité, construit des routes et des ponts, refait dix fois la carte de l’Europe. « Napoléon, écrit Engels, était en Allemagne le représentant de la Révolution, l’annonciateur de ses principes, le destructeur de la vieille société féodale. » Et Hegel avant lui : « De tels progrès n’ont été possibles que grâce à un homme extraordinaire, qu’il est impossible de ne pas admirer. »

Avec les bulletins de la Grande Armée, le grand homme répand à travers le pays son image de héros légendaire. Une fois Napoléon vaincu et exilé, les républicains et les libéraux verront moins en lui « l’Ogre corse » que le vaillant soldat de la Révolution défiant les dynasties séculaires, les anciens régimes restés en vie, la fédération des tyrans. Napoléon le neveu, malgré ses serments, retrouvera, lui aussi, le chemin des champs de bataille après un demi-siècle de paix. Élevés au pinacle par les noms des victoires remportées qui claquent comme des drapeaux, ils ne pourront survivre à la défaite des armes. Avant la chute finale, deux retraites lugubres préfigurent l’effondrement de l’Empire : pour l’un, la retraite de Russie ; pour l’autre, le retour du Mexique. Les grands rêves se sont dissipés, Alexandre doit rentrer à la maison. Alors, la pire des humiliations est infligée au stratège : l’invasion de sa patrie par les armées étrangères.

Pile et face : les trompettes de la gloire et le glas de la défaite. Les Français ont été enivrés, et certains le sont toujours, par l’extraordinaire épopée impériale. Le neveu, on le sait, ne pourra la recommencer, mais il touchera les dividendes du capital accumulé par le fondateur. Dans Les Déracinés, Maurice Barrès nous montre ses cinq jeunes Lorrains débarqués à Paris, se retrouvant aux Invalides : « Le tombeau de l’Empereur, pour des Français de vingt ans, ce n’est point le lieu de la paix, le philosophique fossé où un pauvre corps qui s’est tant agité se défait ; c’est le carrefour de toutes les énergies qu’on nomme audace, volonté, appétit. Depuis cent ans, l’imagination partout dispersée se concentre sur ce point. Comblez par la pensée cette crypte où du sublime est déposé ; nivelez l’histoire, supprimez Napoléon : vous anéantissez l’imagination condensée du siècle. On n’entend pas ici le silence des morts, mais une rumeur héroïque ; ce puits sous le dôme, c’est le clairon épique où tournoie le souffle dont toute la jeunesse a le poil hérissé. »

On connaît le revers de la médaille : les hécatombes et autres horreurs de la guerre. Mais aussi : la nécessité de vaincre, pour se maintenir au pouvoir. Colosse aux pieds d’argile, le régime bonapartiste ne peut survivre à la défaite militaire. Sans doute est-ce devenu le lot des nouveaux régimes et seules les vieilles monarchies pouvaient-elles se permettre les défaites à répétition. Mais, dans le cas napoléonien, tout se passe comme si le régime en place se trahissait lui-même quand il ne cherche pas la gloire sous le feu des canons. Il est comme poussé vers Austerlitz ou Magenta ; et finalement, vers Waterloo ou Sedan.

Jusque-là, nous avons pris le bonapartisme comme un bloc. En bonne rigueur, il faudrait maintenant nuancer. D’abord, le terme lui-même s’applique plus exactement au régime créé par Louis-Napoléon Bonaparte, même si les traits du modèle étaient déjà assez bien tracés sous Napoléon Ier. Les deux régimes, en fait, ont été soumis à une évolution inverse. Dans le premier cas, on a vu une dictature populaire, plébiscitaire, se transformer en monarchie impériale. Dans le second cas, on a vu une présidence de la République décennale devenir Empire, mais un Empire qui à la longue s’est sensiblement libéralisé, rendant même dans la dernière année un rôle majeur au Parlement. Malgré les différences, l’un et l’autre régimes souffrent d’une contradiction analogue – celle qui oppose le principe de la légitimité populaire et le principe d’une nouvelle dynastie héréditaire.

Dans le cas de Napoléon Ier, la contradiction a pris la forme d’une évolution caricaturale. Sa volonté de légitimation dynastique est passée par deux actes qui remettaient en cause ses origines. Le premier est son mariage avec l’Autrichienne Marie-Louise, précédé de son divorce d’avec Joséphine. En forçant la porte de la maison des Habsbourg, l’ancien général corse, l’ancien jacobin, le « Robespierre à cheval », comme disait Mme de Staël, troquait en bourgeois gentilhomme nouveau style son passé révolutionnaire pour un blason d’Ancien Régime. Le second fait a été le sacre de l’empereur par le pape le 2 décembre 1804 : c’était donc une légitimité de droit divin qui devait couronner la transformation du régime. Et l’on a vu plus haut, dans le passage du catéchisme, que Napoléon entendait effectivement être considéré par la formule de la royauté française : il était « l’oint du Seigneur ». Le modèle bonapartiste s’altérait : Napoléon perdait volontairement son originalité, qui venait du compromis réalisé entre les principes révolutionnaires et la restauration de l’autorité de l’État.

Dans le cas de Napoléon III, point de velléité de ce genre : le suffrage universel reste jusqu’au bout la vraie source de légitimité. Oui mais… lui aussi entend bien renouer avec un régime dynastique. Comment pouvait-on, dès lors, concilier le principe héréditaire et le principe plébiscitaire ? Celui-ci s’attache à une personne unique, à sa dignité propre ; celui-là, notion abstraite, se réfère à une fonction. Que d’aventure un non vienne désavouer le chef de l’État, doit-il partir ? Est-il imaginable qu’en pareil cas, un héritier, quel qu’il soit, voire un enfant, prenne sa place ? On touche ici à une borne du bonapartisme. Dans son essence, il a besoin du soutien populaire pour naître et durer ; dans son ambition, il rêve de se perpétuer à travers sa progéniture : c’est toute la bâtardise d’un régime, tiré entre sa sympathie affichée pour « les masses » et ses aspirations monarchiques.

Pour résoudre la contradiction, Napoléon Ier, on l’a dit, choisit tant bien que mal le retour au droit divin (tout au moins jusqu’aux Cent-Jours) ; Napoléon III, lui, était condamné à solliciter l’adhésion du suffrage universel. Celui-ci ne fut pas convié à un autre plébiscite entre 1852 et 1870, mais il l’était régulièrement pour les élections législatives. Du même coup, le régime devait s’armer de toutes les précautions, utiliser tous les conditionnements de l’époque, imaginer toutes les propagandes pour garder le soutien du peuple. Monarchie incomplète, l’empire bonapartiste devait éviter la crise d’impopularité. D’où résulte en grande partie son volontarisme mais aussi, pour le pire, sa fuite en avant.

Le bonapartisme s’appuie-t-il sur des couches sociales privilégiées ? Est-il la traduction politique d’une domination de classe ? De fait, des contemporains ont vu en lui la garantie d’un ordre bourgeois contre le danger révolutionnaire : la peur des jacobins en 1799, la peur des « partageux » en 1851, la demande d’autorité étatique de la part des possédants ont été maintes fois relevées. Louis Veuillot, qui a le langage dru d’un catholique d’extrême droite, écrit sans ambages au lendemain du 2 Décembre, considéré par lui comme « une véritable contre-révolution », que Louis-Napoléon est pour « les hommes d’ordre, l’homme au fouet qui rendra à la société ses fermes assises sur un prolétariat dûment maîtrisé ». Plus proche de nous, Pierre Barberis, historien de la littérature d’inspiration marxiste, présente Napoléon III comme « le chien de garde du capitalisme français forgeant son avenir ».

L’analyse de Marx était plus fine. Pour l’auteur du 18-Brumaire de Louis Bonaparte, le 2 Décembre répondait à la nécessité d’en finir avec les divisions internes de la bourgeoisie. Celle-ci était partagée entre sa fraction foncière et sa fraction industrielle. La seule entente possible entre elles deux avait été l’établissement de cette république neutre sur la défaite du prolétariat. Restaurer la monarchie eût signifié l’avantage d’une fraction sur l’autre, c’est pourquoi la fusion dynastique était impossible. Ce désaccord entraîne un courant du Parti de l’Ordre à rallier la solution napoléonienne. C’est donc de l’incapacité de la classe bourgeoise à trouver un commun langage et une politique commune que va sortir le coup d’État du 2 Décembre.

Cependant, cette solution étatique ne tombe pas du ciel. Louis-Napoléon Bonaparte est assuré d’une base sociale, qui est aussi une base électorale de granit : celle de la paysannerie « parcellaire ». Dans cette France, profondément rurale, le bonapartisme va signifier la défense de la petite paysannerie propriétaire, conservatrice, dont les membres isolés les uns des autres se trouvent dans l’incapacité de faire entendre leurs voix, c’est-à-dire leurs intérêts de classe. Déjà Napoléon Ier avait consolidé, par le Code civil, la petite propriété de plein droit fraîchement acquise par les paysans ; Napoléon III s’en fera le défenseur à la fois contre les anciens maîtres et contre les nouveaux notables citadins.

Les élections successives n’ont jamais démenti l’attachement de la petite paysannerie au régime bonapartiste. Proudhon, adversaire de Marx, confirmera l’analyse. Cela dit, Marx, fidèle à sa méthode, a tendance à subordonner la politique aux impératifs de l’économie et de la lutte des classes. Les personnages de la scène sont toujours, ou presque, l’incarnation d’un intérêt de classe. Or, si le bonapartisme a constitué un modèle politique, applicable grosso modo à d’autres époques et à d’autres conjonctures, il faut le saisir dans sa spécificité politique. Marx lui-même, dans son célèbre pamphlet, fait état des « intérêts particuliers » de tel ou tel député en contradiction avec les intérêts de sa classe : il admet donc que dans la cuisine politique les individus et leurs passions singulières mettent au moins un grain de sel qui change le goût du plat final. Les acteurs du champ politique ne sont pas sans arrêt en train de se demander ce qui vaut le mieux pour le groupe social dont ils sont issus ; quand bien même ce serait le cas, ils pourraient s’opposer à leurs collègues du même groupe, non sur la finalité de leur action, mais sur ses moyens.

Bref, la brillante analyse de Marx ne nous satisfait pas pleinement. La dictature napoléonienne, comme tout autre régime politique, ne descend pas des airs, pour parler comme lui : elle a besoin d’un enracinement dans la société. Admettons que la paysannerie en fut le terreau durable. Mais on parlerait du régime napoléonien sans utiliser un terme en « isme » si l’on n’avait pas eu l’idée qu’un certain type de régime politique avait été inventé, dont certains traits l’apparentent au césarisme de l’Antiquité, et dont les caractères fondamentaux pouvaient se retrouver en d’autres époques, sans paysannerie majoritaire. La fondation de la Ve République nous encourage dans cette voie.

Certes, les différences entre gaullisme et bonapartisme sautent aux yeux. De Gaulle n’a pas enterré le régime des libertés (les atteintes portées à la liberté de la presse pendant la guerre d’Algérie avaient commencé sous la IVe République). De Gaulle n’a jamais instauré un régime qui donnât la prépondérance à l’armée (ses adversaires les plus résolus furent même des officiers supérieurs). Surtout, de Gaulle n’a jamais voulu fonder ni un Empire ni une dynastie. Cela dit, les éléments du bonapartisme ne manquent pas dans le système qu’il achève de mettre en place en 1962.

À l’origine, de Gaulle bénéficie, peut-être pas d’un coup d’État mais en tout cas d’un coup de force – celui du 13 Mai – canalisé vers lui par les responsables de l’armée d’Algérie. Certes, plus habile que Bonaparte à Saint-Cloud, le Général obtient l’investiture du Palais-Bourbon. Mais il revient au pouvoir dans des conditions au moins aussi troubles, dans un pays qui se croit au bord de la guerre civile6. Justement, de Gaulle se place au-dessus des clans, récusant ce « système des partis » qui, à ses yeux, a fait tant de mal à la France, répétant à sa manière le mot de Lucien Bonaparte : « Le gouvernement ne veut plus, ne connaît plus de partis, et ne voit en France que des Français7. » Leitmotiv du « rassemblement », lequel n’est pas sans résultat : jusqu’au bout, une partie de l’ancien électorat de gauche lui reste fidèle !

Lui aussi, de Gaulle, est précédé d’une « légende » : celle du Patriote intransigeant, l’homme du 18 Juin, le Libérateur du territoire, celui qui a replacé la France au rang des grands, après la terrible humiliation de 1940. Héritier de sa propre gloire, homme providentiel, accueilli comme un sauveur par un pays embourbé dans les contradictions de l’heure et la lutte des factions, il va faire adopter une Constitution et établir un système où l’on retrouve, surtout après la réforme constitutionnelle de 1962, maintes caractéristiques du bonapartisme : la légitimation par le référendum-plébiscite, l’affaiblissement des assemblées, le renforcement de la centralisation administrative sous la forme technocratique, le rapport affectif qu’il entretient avec « les masses ». Les voyages en province sont un de ces moyens efficaces pour court-circuiter les assemblées intermédiaires : les plongées dans la foule, les poignées de main à la chaîne, les mots qu’il fait tomber sur des oreilles émerveillées… Ajoutons-y l’art renouvelé de la propagande. De Gaulle sait s’entourer d’écrivains fameux – Malraux, Mauriac et d’autres – qui colorent de leur style l’épopée gaullienne. La diffusion de la télévision arrive à point ; il en use bientôt en artiste, tout en ayant soin d’en faire surveiller les messages…

Quand, aujourd’hui, on rencontre quelques jeunes gens faisant le pèlerinage de Colombey, on repense aux cinq Lorrains de Barrès devant le tombeau de Napoléon : de Gaulle avait réveillé le désir de gloire nationale : il avait été le Résistant suprême ; il demeurait le farouche garant de l’indépendance française. Il pouvait bien « abandonner » l’Algérie : c’était dans le mouvement de l’histoire ; il compensait le prestige colonial perdu par la nouvelle réputation d’un grand pays moderne, dynamique, résolu à forger les armes de sa défense. La mise au point de la bombe A puis de la bombe H, la diplomatie gaullienne défiant la république impériale des États-Unis, la reconnaissance de la Chine communiste, le départ de l’OTAN… À chaque coup, les Français rendus à leur fierté par tant d’audace s’imaginaient revivre une époque héroïque. Le développement économique des années soixante, le redressement du franc, les progrès de la législation sociale8 : on retrouverait encore bien des traits de ressemblance, mutatis mutandis, avec le Second Empire.


La synthèse gaulliste : une monarchie républicaine

Le Second Empire, dans les trois dernières années de son existence, s’est libéralisé. À terme, au vu de l’évolution générale des nations industrielles d’Occident, on pourrait imaginer une évolution parallèle du système impérial vers des institutions et des pratiques voisines de celles que de Gaulle a mises en place. La grande différence reste le choix dynastique. De Gaulle a voulu fonder, non un empire héréditaire, mais une monarchie républicaine, c’est-à-dire élective. Reste que Napoléon III et de Gaulle remettent en jeu leur légitimité par le référendum-plébiscite dès que le doute s’insinue entre le guide et la nation. Dans le cas gaulliste, le modèle s’est épuré, s’est débarrassé de la contradiction mentionnée plus haut : le Chef se retire sur la volonté du peuple. La synthèse gaulliste démontra sa validité par le départ du Général au lendemain du référendum perdu de 1969. En ce sens, sa monarchie républicaine était aussi une monarchie démocratique.

Longtemps, la Révolution a laissé libre cours à une intrigue principale dans la société française : la lutte des héritiers de 1789 et des fidèles de la monarchie catholique. En fait, le double échec de la Restauration et de la monarchie constitutionnelle de Juillet laisse place, dans le champ politique, à la concurrence de deux systèmes, tous deux issus de la Révolution : république parlementaire et régime bonapartiste. Chacune des quatre républiques parlementaires, du Directoire à la IVe République, s’est achevée à l’avantage d’un sauveur suprême, pourfendeur du régime d’assemblée. Car même si le régime de Vichy échappe à la catégorie du bonapartisme, il lui prend néanmoins quelques-uns de ses caractères (tableau p. 209), à commencer par la haine des partis et la mise au rancart du Parlement. Par quatre fois, un homme chargé de gloire foudroie, sous les applaudissements des « masses », le « système des partis ». À chaque fois, il peut – au moins à ses débuts – compter sur une ferveur populaire que les républiques défuntes n’ont jamais atteinte.

La IIIe République, qui fut l’essai le plus réussi de république parlementaire, fut régulièrement l’objet des assauts néobonapartistes. Le boulangisme en a été l’épisode le plus échevelé : derrière le panache d’un général, qui électrisait les foules, les « révisionnistes » ont fait le procès d’un régime jugé par eux sans tête, sans âme, sans gloire. Le Brumaire boulangiste n’eut pas lieu ; du moins les manifestants menés par le cheval noir de Boulanger n’ont pas remisé leur passion après la défaite. Dans le nationalisme antidreyfusard comme dans les ligues des années trente, on a de nouveau entendu des cris de haine contre le parlementarisme, régime de voleurs, régime de honte, régime d’impuissance. La IVe République, quant à elle, vit sa Constitution ratifiée par une minorité d’électeurs inscrits ; les sondages entrant dans les mœurs, on peut observer que le régime était mort dans les cœurs bien avant le 13 Mai.

NAPOLÉON, PÉTAIN ET DE GAULLE

Napoléon Ier

Napoléon III

Pétain

De Gaulle

Origine du régime

Coup d’État

Coup d’État

Défaite militaire

Coup de force à Alger

Personnalité prestigieuse

Militaire (héros d’Italie et d’Égypte)

Neveu de Napoléon

Militaire (« vainqueur de Verdun »)

Militaire (Ancien chef de la France libre)

Système de légitimation

Constitution ratifiée au suffrage universel

Constitution ratifiée au suffrage universel

Vote des pouvoirs spéciaux

Investiture de l’assemblée. Constitution ratifiée au suffrage universel

Référendums-plébiscites

4

3

0

5

Rôle du Parlement

Enregistrement

Enregistrement – mais émancipation progressive

En vacance

Prééminence du pouvoir exécutif

Sort des libertés

Sous étroite surveillance

Sous étroite surveillance Évolution libérale

Confisquées

Respectées après la guerre d’Algérie

Le grand dessein

Le Grand Empire (« l’Europe-France »)

L’hégémonie française sur l’Europe des nationalités. Le Mexique

La Révolution nationale

L’hégémonie française sur l’Europe des nationalités L’indépendance militaire et diplomatique

Références positives à 1789

oui

oui

non

oui

Fin brutale du régime

Défaite militaire

Défaite militaire

Libération du territoire de l’occupation étrangère

Référendum négatif

Ce tableau suggère un certain nombre de traits communs entre bonapartisme et gaullisme. Il montre en revanche que le régime établi par le maréchal Pétain est assez nettement éloigné du modèle – même si, comme les autres, il est fondé sur l’échec d’une république parlementaire et sur un chef « charismatique ».

La république plébiscitaire, chère à Déroulède, est restée pour bien des Français le régime de leurs vœux. Un grand chef, extra- et antiparlementaire, l’enthousiasme populaire, un « grand dessein », la fin des querelles partisanes, la communion nationale… Tout cela est autrement exaltant pour eux que le parlementarisme, d’importation anglaise, qui n’est que bavardages, tripotages et faiblesse. Chez beaucoup, en effet, l’imaginaire politique s’accommode mal des formes et des lenteurs du travail d’assemblée. Surtout, les images de la représentation nationale sont perçues comme celles de la division. Une aspiration intime à l’ordre et à l’union, particulièrement dans une conjoncture de crise, pousse à intervalles répétés à réclamer l’homme fort… jusqu’au jour où l’on s’en débarrasse, ne supportant plus sa tutelle.

Notre histoire politique, depuis le milieu du XIXe siècle, paraît ainsi balancer entre un régime parlementaire qui fonctionne mal et un régime de type bonapartiste qui séduit mais finit dans le drame. Serions-nous en passe d’en sortir ?


Notes

1. L’Histoire, no 124, juill.-août 1989.

2. Louis-Napoléon Bonaparte, Des idées napoléoniennes, Plon et Amyot, 1860.

3. Par la loi électorale du 31 mai 1850, proposée par Thiers, la majorité de l’Assemblée fait obligation aux électeurs d’avoir trois ans de domiciliation dans le canton, ce qui écarte une bonne partie de « la vile multitude » (environ un tiers d’électeurs en moins).

4. Cité par Alain Plessis, « Napoléon III, un dictateur ? », in Dictatures et Légitimité (sous la direction de Maurice Duverger), PUF, 1982.

5. Allusion au mot prononcé à Bordeaux par le prince Louis-Napoléon Bonaparte au printemps 1852 : « Certaines personnes disent : l’Empire, c’est la guerre ; moi je dis, l’Empire, c’est la paix. »

6. Michel Winock, L’Agonie de la IVe République : 13 mai 1958, Gallimard, « Les journées qui ont fait la France », 2006.

7. Cité par Jean Tulard, « Les dictatures de l’époque libérale : Napoléon Ier », in Dictatures et Légitimité, op. cit.

8. Une législation sociale qui reste néanmoins en deçà des velléités affichées – notamment dans la théorie de l’association Capital-Travail. Le thème de la « participation » aurait pu être l’axe d’une politique sociale, mais de Gaulle s’en avisa trop tard : la grandeur extérieure avait eu la priorité ; la crise de Mai-68 révéla l’erreur. Le bonapartisme veut être populaire mais ne se donne pas les moyens de l’être jusqu’au bout.



2

L’ébauche d’un fascisme français1

Combien de monde contient la salle Wagram à Paris ? 3 000, 4 000, 5 000 places ? Les avis divergent dans les reportages. En tout cas, en ce 11 novembre 1925, elle est pleine à craquer, d’un public attentif, de gens très comme il faut : ingénieurs, voyageurs de commerce, employés des assurances. La date de la réunion n’a pas été choisie au hasard : la salle est décorée de drapeaux tricolores et les anciens combattants sont en majorité. L’un d’eux, Georges Gressent, qui depuis longtemps signe des articles et des livres « Georges Valois », domine la tribune, flanqué d’un ancien officier, Jacques Arthuys, et du fils d’un écrivain célèbre mort depuis peu, Philippe Barrès.

Dans la foule, les indicateurs du préfet de Police enregistrent consciencieusement les thèmes des discours. Le gouvernement en place, celui du Cartel des gauches, et présentement le troisième cabinet Paul Painlevé – un mathématicien, ce Painlevé, mais aussi impuissant que ses prédécesseurs à enrayer la chute du franc ! –, subit les foudres des orateurs. Le régime parlementaire au rancart ! Les vieux partis à la décharge ! Ils ont trahi la paix ! Ils entraînent le pays dans le naufrage monétaire et économique ! Il est temps de réagir !

Ce jour-là était fondé dans l’enthousiasme et accueilli par une vibrante Marseillaise le premier parti fasciste français : le Faisceau des combattants et des producteurs. Il s’assignait un but tout simple : créer, au-dessus des partis et des classes, un véritable État national.


Origines françaises du fascisme

Un commentaire s’imposait le lendemain : le fascisme italien, au pouvoir depuis l’automne 1922, avait trouvé un client en France pour ses exportations idéologiques. Le mouvement de Valois ne s’appelait-il pas le Faisceau ? Quant aux chemises noires, les « légionnaires » les troquaient contre des chemises bleues (comme la ligne bleue des Vosges). Du reste, Valois ne cachait pas son admiration pour Mussolini : « À l’Italie, écrivait-il le 3 décembre 1925, reviendra l’honneur d’avoir donné un nom au mouvement par lequel l’Europe contemporaine tend à la création de l’État moderne2. »

Toutefois, comme Valois devait l’écrire quelques années plus tard : « À l’origine du Faisceau, en France, il y a une foule de malentendus3. » Retenons-en deux :

1o Le fascisme que Valois et ses amis voulaient donner à la France n’était pas un mouvement d’extrême droite de plus, à la manière des Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger, destiné à protéger les intérêts de la bourgeoisie face au péril rouge. Non seulement Valois affirmait son fascisme « antiploutocratique », ce qui pouvait ne faire de mal à personne, mais il se montrait partisan résolu d’un syndicalisme ouvrier « absolument libre » et en appelait aux producteurs, sans lesquels – disait-il – il n’y avait rien à espérer ;

2o Loin d’imiter Mussolini, Valois eut à cœur de rappeler à plusieurs reprises que c’était au contraire les précédents français qui avaient inspiré le fascisme italien. Mussolini avait inventé le mot ; l’idée était née en France, avant 1914. Georges Valois lui-même avait contribué à son accouchement. « Nos emprunts au fascisme italien se réduisent au choix de la chemise comme pièce caractéristique de l’uniforme, et à une conception de l’opération révolutionnaire inspirée de la marche sur Rome […] c’est tout. Pour le reste, conception de la structure de l’État moderne, c’est nous les inventeurs, et c’est nous que l’on copiait en Italie4… »

Dans un livre qu’il publie en 1927, Valois définit le fascisme par la fusion de deux courants jusqu’alors contradictoires : le nationalisme et le socialisme. Le nationalisme et le socialisme ne doivent plus se faire la guerre mais se réconcilier ; ils ont le même ennemi, l’individualisme triomphant du XIXe siècle et ses corollaires, le libéralisme et le régime parlementaire. Cette fusion eût été imaginable dans le socialisme français, blanquiste ou proudhonien, mais, dit Valois, « le marxisme l’a rendue impossible ». La synthèse désirée doit donc être opérée dans un nouveau mouvement : telle est la vocation du fascisme5.

En d’autres termes, le fascisme est défini comme étant « à la fois à gauche et à droite ». À gauche, parce qu’il a pour objectif de satisfaire aux « besoins du peuple » et de « défendre celui-ci des grands et des puissants » ; à droite, parce qu’il en appelle à l’autorité d’un État restauré.

Dans la genèse de l’idée fasciste, Valois insiste sur la dette qu’il a contractée envers Maurice Barrès. Le Barrès boulangiste, le député « révisionniste » élu en 1889, le journaliste franc-tireur : « Sa Cocarde, faite avec des républicains, des royalistes, des socialistes, c’était la préface de notre œuvre6. »

Le mot, donc, n’existait pas, en cette fin du XIXe siècle – mais l’idée, oui. Mais qu’est-ce qu’une idée, si elle ne sort pas des livres, des journaux ou des salons où quelques esprits distingués l’échangent contre une tasse de thé ou un petit four ? Or le « préfascisme » – ainsi qu’on appelle de façon bien discutable ces mouvements divers qui avant la Grande Guerre concouraient à rassembler des forces apparemment hétérogènes venues et de gauche et de droite contre le régime en place –, ce « préfascisme » ne resta pas dans le monde des idées pures ; il prit forme, se métamorphosa, échoua finalement, mais non sans laisser des traces durables et des germes que l’ébranlement de la guerre et de l’après-guerre fit croître. Zeev Sternhell a étudié7 ces racines françaises du fascisme, où s’enchevêtrent, à moins qu’ils ne se succèdent, le boulangisme, les ligues, les syndicats jaunes, voire les convergences inattendues entre des nationalistes de l’Action française et des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire.

L’événement provoque généralement ces alliances contre nature : les crises épisodiques, en relançant les attaques contre la République parlementaire et contre la République bourgeoise (c’est tout un !), les favorisent. Mais il leur faut un catalyseur, faute duquel la formule « fasciste » (socialisme + nationalisme) reste inopérante. Ce fut la trouvaille de cette fin de siècle, le sésame de cette nouvelle droite qui se constitue dans les années 1880 : à ces bourgeois et à ces prolétaires qu’on voulait unir, il fallait un ennemi commun ; en 1886, Édouard Drumont le leur offrit dans un gros livre frénétique, qu’on dévora à pleines dents : La France juive. Le 20 octobre 1889, Henri Rochefort dénonçait « le triomphe de la juiverie ». C’était dans Le Courrier de l’Est, le journal de Barrès. Une longue et sinistre histoire commençait. Jusqu’en 1914, toutes les aventures « préfascistes » repérables en France eurent recours à l’antisémitisme. Georges Valois ne fait pas exception à la règle.

Il a pourtant appris le b.a.-ba politique dans les feuilles anarchistes. À vingt ans, il est dreyfusard. Mais, précisément, il va faire partie de cette petite cohorte d’intellectuels dreyfusards qui sont bientôt déçus par l’œuvre de la gauche parlementaire accédant au pouvoir, sous les auspices de Combes et avec l’appui de Jaurès. Selon le mot de Péguy, qui est un de ces dreyfusards dépités, la « mystique » dreyfusarde est tombée en « politique ». L’intrigue, la brigue et le sectarisme ont fait leur lit dans celui de la justice. Toutefois, à partir de 1906, un fait nouveau pourrait bouleverser les données de la politique : la montée en force de la CGT révolutionnaire, dont Georges Sorel, autre combattant désabusé du dreyfusisme, se fait le théoricien contre le « socialisme parlementaire ».

Ce sont ces deux hommes, Georges Valois et Georges Sorel, qui vont certainement compter le plus dans la genèse doctrinale du fascisme. Sorel, tout nourri de Marx et de Proudhon, futur admirateur de Lénine et de Mussolini, se rapproche des nationalistes à partir de 1910. Valois, lui, tout monarchiste qu’il est devenu depuis 1906, ne s’estime pas moins solidaire de la classe ouvrière. Il formule même l’idée d’une « monarchie ouvrière » dans laquelle le syndicalisme, organisation de classe authentique, défendrait « la vie ouvrière » sous l’autorité du roi, conservateur de « l’énergie nationale ». Le second dira du premier : « Le père intellectuel du fascisme, c’est Georges Sorel8. »

Les deux hommes et leurs amis finissent par se rencontrer. En définitive, cela ne donne lieu qu’à quelques projets avortés et à quelques revues (L’Indépendance, les Cahiers du Cercle Proudhon), mais cette convergence insolite d’hommes et d’idées si différents est virtuellement destructrice du régime établi : l’antidémocratie de gauche et l’antidémocratie de droite, l’une inspirée de la révolte ouvrière et l’autre de l’activisme monarchiste, tel est, sans oublier le catalyseur antisémitique, le nouveau mélange explosif. Édouard Berth, disciple de Sorel, résume ainsi cette rencontre : « Deux mouvements synchroniques et convergents, l’un à l’extrême droite, l’autre à l’extrême gauche, ont commencé l’investissement et l’assaut de la démocratie ; pour le salut du monde moderne et la grandeur de notre humanité latine9… »


L’illusion de Valois

Quand Valois fonde son Faisceau, ce passé est encore vivant mais la guerre a provoqué une nouvelle donne. Trop d’hommes jeunes sont morts pour la patrie ; les survivants n’ont pas le droit de trahir leur sacrifice. La victoire oblige. Or le régime en place, surtout depuis le Cartel des gauches, révèle jour après jour son impuissance. Valois est resté à l’Action française, mais l’économiste et l’organisateur qu’il est prend des initiatives. En 1922, il lance la formule des États généraux, qui doivent représenter l’ensemble des intérêts de la nation. Il ne parle plus de monarchie. Un chef responsable, oui, mais qui pourrait rallier les différentes familles politiques. Un État dans lequel la bourgeoisie garderait sa fonction de gestionnaire économique (contrairement à ce qu’a fait Lénine) mais serait chassée de la direction politique ; une classe ouvrière organisée ; un État arbitre, responsable, au-dessus des classes. Et comment réaliser cet État national ? Grâce à une élite qui a fait ses preuves : celle des combattants qui ont placé la patrie au-dessus de leurs intérêts propres.

En février 1925, il lance un hebdomadaire, Le Nouveau Siècle. C’est là qu’est publié son « Appel aux combattants ». Avec ceux qui viennent à lui, il crée des « légions » destinées à militer contre le parlementarisme. Caillaux et le banquier Horace Finaly sont ses cibles favorites au cours de ses campagnes pour le franc. Mais l’antisémitisme n’est plus de ses discours, comme si les souffrances et les souvenirs des combattants de la Grande Guerre étaient devenus le nouvel élément unificateur.

La fondation du Faisceau provoque les attaques du parti communiste. Valois, cependant, ne cesse d’appeler à lui les militants ouvriers. Des communistes, il dit : « Il n’y a pas de différence très profonde entre eux et nous. Ils sont comme nous en rébellion contre le règne de l’argent » (Le Nouveau Siècle, 19 mars 1925). En mars 1926, Valois est payé de ses efforts d’une manière éclatante : le maire communiste de Périgueux, Delagrange, qu’il a affronté naguère en réunion publique, donne son adhésion au Faisceau.

Victoire plus symbolique que substantielle. Peu d’ouvriers s’engagent au Faisceau dont la composante bourgeoise prédomine10. Malgré ses désirs de dépasser l’opposition gauche/droite, le fascisme de Valois reste embourbé à droite. C’est aussi de la droite qu’il reçoit les coups les plus durs. Principalement ceux de l’Action française, qui, après quelques semaines de neutralité, passe à l’offensive verbale, puis à l’action de commando.

Pendant les premiers mois suivant la fondation, Valois obtient cependant quelques beaux succès. S’inspirant de la marche sur Rome, il met au point une marche sur Paris – en plusieurs mois et en plusieurs étapes : Verdun, d’abord, et puis Reims, Meaux… Les premières réunions attirent un grand public. Trains spéciaux et autocars drainent les fascistes dans les hauts lieux. Ils sont sans doute alors 25 000, mais le mouvement s’affaiblit en se divisant. L’arrivée de Delagrange et les discours ouvriéristes de Valois déplaisent à la plupart des adhérents. Georges Valois, malgré ses qualités intellectuelles et son sens pratique, n’est pas et ne veut pas être le chef « charismatique » qui semble indispensable au succès des fascistes. Enfin Poincaré vient, rétablit la droite au pouvoir en 1926 et le franc sur ses bases en 1928. À la même date, Valois est exclu de son propre mouvement. Son évolution personnelle vers la gauche est alors entamée.


Le deuxième souffle des années trente

Le monde, un moment stabilisé comme le franc Poincaré, est de nouveau menacé du chaos par la grande crise économique partie des États-Unis en 1929. En France, la victoire électorale de la gauche en 1932 agit comme un déclic : les ligues de droite renforcent leurs effectifs et l’on voit naître de nouvelles organisations de type fasciste. La victoire de Hitler, qui prend le pouvoir en janvier 1933, suscite à droite des comparaisons vengeresses contre le régime parlementaire et l’alliance radicalo-socialiste, incapables de remettre de l’ordre dans les finances et l’économie du pays. Ces premières années de la décennie voient éclore une série de petites revues, Réaction, Esprit, Ordre nouveau, etc., autant d’expressions d’une nouvelle génération intellectuelle qui, en dépit de ses différences, communie dans la même aversion de la République parlementaire et bourgeoise.

Le 6 février 1934, après un mois de campagne de presse et de manifestations provoquées par l’Action française et les ligues de droite, qui se servent de l’affaire Stavisky comme d’un bélier contre le gouvernement et le régime en place, la Chambre des députés se trouve investie au cours d’une journée d’émeute assez confuse, dont le résultat le plus clair est la démission d’Édouard Daladier de la présidence du Conseil et la formation d’un nouveau cabinet d’Union nationale sous la direction de Gaston Doumergue.

Les commentateurs ont souvent vu dans cette journée fameuse comme la tentative avortée d’un putsch fasciste. Ce fut en fait une manifestation d’intimidation réussie par les ligues contre un gouvernement de gauche qui doit finalement laisser la place. Si quelques-uns des meneurs du 6 février espéraient le putsch, le manque total de coordination des différents groupes manifestants aussi bien que le refus délibéré de certains d’entre eux, comme les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, de forcer les barrages fragiles de la police, montrent assez bien le caractère classique de cette « journée ». Comme en 1926, la gauche doit, malgré sa victoire électorale deux ans plus tôt, passer les rênes du pouvoir à la droite, les radicaux assurant cette nouvelle majorité, en échangeant leurs alliés socialistes d’hier contre de nouveaux alliés « modérés », sous couvert d’« union nationale11 ».

Mais, loin de perpétuer la droite au pouvoir, la journée du 6 février provoque un sursaut des organisations de gauche qui, malgré leurs querelles, lancent une contre-attaque et des manifestations qui préfigurent le Rassemblement populaire et sa victoire aux élections du printemps 1936. Cette victoire des forces de la gauche un moment réconciliées grâce à une révision tactique de l’Internationale communiste a été remportée au nom de l’antifascisme. Les menaces fascistes étaient surtout visibles à l’extérieur : conquête de l’Éthiopie en 1935 par Mussolini, renforcement de la dictature hitlérienne et remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936 par l’Allemagne, pronunciamiento lancé en juillet de la même année contre la République espagnole et début de guerre civile de l’autre côté des Pyrénées, sans compter en mai les succès électoraux du rexisme de Léon Degrelle en Belgique, au mois d’août le coup d’État de Metaxás en Grèce, et, en ce même été, comme une apothéose, les jeux Olympiques de Berlin. Pour bien des gens de droite, une conclusion s’impose : tandis qu’en France les grèves et les occupations d’usines laissent craindre la bolchevisation du pays, les États étrangers savent prendre les mesures d’autorité nécessaires face au « spectre du communisme » qui hante de nouveau l’Europe.


« Gringoire » et « Je suis partout »

Ce sont ces réflexes de classe assez communs qui ont certainement alimenté la diffusion en France d’un état d’esprit fasciste. Mais cette peur sociale, somme toute banale, ne suffit pas à expliquer l’espèce d’« imprégnation fasciste », selon l’expression de Raoul Girardet12, qui pénètre la France au cours de ces années-là. Car, plus que par un ensemble d’organisations, dont nous parlerons plus loin, une partie de la droite française a été conquise ou contaminée par une idéologie de guerre civile, que la puissante presse de droite de l’époque porta jusqu’au fond des départements.

Une école de violence existait à droite depuis longtemps : l’Action française et le quotidien du même nom, que dirigeait Charles Maurras, auréolé en 1936 par sa condamnation à huit mois de prison pour ses appels au meurtre. L’Action française n’est pas spécifiquement fasciste mais elle constitue depuis longtemps une école de pensée extrémiste qui, par le mépris des institutions libérales et des traditions républicaines, l’exaltation du « coup de force » et des pouvoirs autoritaires, et peut-être plus encore par l’apprentissage d’un certain style, fait d’invective, d’outrance, de calomnie, d’attaques ad hominem, a largement contribué à former des « têtes » fascistes. Ce sont les maurrassiens de la nouvelle génération qui, derrière leur aîné Pierre Gaxotte, animent Je suis partout : Robert Brasillach, Maurice Bardèche, Pierre-Antoine Cousteau, Lucien Rebatet, Georges Blond, Alain Laubreaux… À côté, les grands hebdomadaires Gringoire et Candide, dont le tirage dépasse plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, distillent une violence, sinon fasciste à proprement parler, du moins, selon leur expression, « anti-antifasciste » (« le fascisme est pour beaucoup une réaction vitale, une sorte d’anti-antifascisme13 », écrit Brasillach en 1938). Gringoire, en particulier, journal fondé par Horace de Carbuccia, où collaborent Henri Béraud, Philippe Henriot, Jean-Pierre Maxence, etc., s’illustre en 1936 par la campagne qu’il déchaîne contre le ministre de l’Intérieur socialiste Roger Salengro, acculé au suicide.

La véhémence, mêlée au vieil antisémitisme resurgi, est tout spécialement dirigée contre le chef du Front populaire, Léon Blum, que Maurras avait appelé « détritus humain » et que Gaxotte résume par ces mots : « Il incarne tout ce qui nous révulse le sang et nous donne la chair de poule. Il est le mal, il est la mort14. »

Ce « bréviaire de la haine » que composent jour après jour la presse et la littérature d’extrême droite est balancé par l’éloge des grandes réalisations des dictatures. Au fil des discours fascistes ou fascisants de l’époque, la France du Front populaire est peinte sous les couleurs sombres de la décadence : chute démographique, alcoolisme, « invasion juive », intellectualisme… Bagatelles pour un massacre, de Céline, comme plus tard Les Décombres de Rebatet, exprime ce dégoût physiologique pour un peuple avili ; à la même époque, les livres de Drieu La Rochelle et de Brasillach, qui diagnostiquent le même délabrement physique et moral du pays, en appellent à l’idéal héroïque du guerrier, chantent l’exaltation du corps, du plein air, du sport, de l’action. Ce qui donne ainsi, sous la plume de Brasillach, des morceaux « antibourgeois » du genre : « De graves personnes, pleines de leur droit, de ce-qui-est-à-moi-est-à-moi, protestèrent contre l’auto-stop, que pratiquaient depuis vingt ans les Allemands, les Américains. Ils n’avaient évidemment pas l’esprit fasciste15. » Pour ces intellectuels, le fascisme défiait sur son propre terrain le communisme qui prétendait incarner « la jeunesse du monde ».


Uniformes et grandes manœuvres

Cet état d’esprit fasciste où le romantisme juvénile, l’esthétique aristocratique le disputent à l’antimarxisme, à l’antisémitisme le plus haineux et à l’exaltation des pouvoirs hiérarchiques s’est donc répandu à doses plus ou moins fortes dans la droite du pays. On ne peut pas dire que les gens de gauche en furent complètement préservés, comme en témoigne la scission des « néo-socialistes » qui sortent de la SFIO derrière Marcel Déat en 1933. L’un de ceux-ci, Montagnon, avait déclaré au 30e Congrès du Parti socialiste, en juillet 1933, à la Mutualité : « La naissance du fascisme, la force du fascisme, vient de la nécessité qui semble évidente partout d’un État fort, d’un État puissant, d’un État d’ordre. » Le pacifisme intégral et l’anticommunisme viscéral amenèrent aussi un certain nombre de syndicalistes ou de personnalités de gauche sur des positions assez proches des formules fascistes ; l’échec du Front populaire qui se désagrège en 1938 ne fait que les encourager. De ce point de vue, est significative l’évolution d’un Gaston Bergery et de son hebdomadaire La Flèche, dont l’anticapitalisme pouvait ainsi s’exprimer en 1939 : « Il est certain que Léon Blum faisant la pause en 1937 accomplissait un geste de soumission que n’aurait accompli ni M. Hitler ni M. Mussolini. » Ce fut enfin un ancien communiste, Jacques Doriot, qui créa la formation fascisante la plus notoire : le Parti populaire français.

Entre 1933 et 1936, on assiste à la création d’au moins cinq organisations fascistes ou de type fasciste :

– La Solidarité française, fondée en 1933 par François Coty, parfumeur, qu’on trouve jusqu’à sa mort, en 1934, à l’origine de multiples financements de journaux et d’organisations de droite. Bernanos disait joliment de lui : c’est un Birotteau qui se prend pour un César. Grâce à L’Ami du Peuple, quotidien populaire et xénophobe qu’il avait lancé en 1928, il avait acquis de l’audience. À sa mort, c’est le commandant Jean Renaud qui prend la tête de la Solidarité française, dont les membres sont des plus actifs lors du 6 Février. Les milices de la SF portaient la chemise bleue de rigueur, des bottes, un ceinturon et saluaient « à l’antique ». Une panoplie de grades, d’écussons, de brassards ajoutait encore à l’allure martiale qu’on voulait imprimer à ces corps d’élite. La Solidarité française n’a guère survécu à la mesure de dissolution qui la frappe en même temps que les autres ligues en juin 1936.

– Le Francisme est créé en septembre 1933 par Marcel Bucard, ancien combattant et blessé de guerre, qui avait été du Faisceau de Valois, et collaborateur de Gustave Hervé à La Victoire. Admirateur de Mussolini, Bucard est reçu par le Duce à Rome en septembre 1935. Il réunit quelques milliers de fidèles, dont les plus actifs défilent avec la chemise bleue, la cravate marine, le ceinturon baudrier et le béret basque. Le parti est dissous en juin 1936 mais le 11 novembre 1938 Bucard, qui entre-temps a fait un séjour en prison, fonde le Parti unitaire français d’action socialiste et nationale, dont le manifeste annonce le double objectif de combat : « À la fois contre la réaction ploutocratique et contre le judéo-marxisme. » En 1941, Bucard lui redonnera vie sous le nom de parti franciste.

– Le Parti populaire français : la dérive de Jacques Doriot du communisme au fascisme s’est faite en plusieurs étapes16. Précurseur du Front populaire au moment où il est exclu du Parti communiste, Doriot, grâce à la popularité acquise à Saint-Denis, dont il est le maire, tente d’abord de s’imposer entre communistes et socialistes par le biais du « Rayon majoritaire de Saint-Denis ». Mais le rapprochement et l’accord final entre communistes, socialistes, puis radicaux, vont l’exclure du Rassemblement qu’il souhaitait à l’origine. En avril 1936, il est élu contre le candidat du Front populaire. Fort de son succès, il fonde le 28 juin le Parti populaire français qui, pendant deux ans, va conquérir une certaine audience. La base ouvrière de Saint-Denis donne à son parti une assise prolétarienne tandis que son éloquence de tribun le désigne, lui, comme le nouveau Mussolini. Des intellectuels, séduits, le rejoignent, les uns après être passés par le communisme comme Henri Barbé, ou Paul Marion passé aussi par le Parti socialiste ; d’autres sont issus de l’Action française comme Claude Jeantet ; les adhérents les plus connus restant Alfred Fabre-Luce, Ramon Fernandez, Bertrand de Jouvenel et Drieu La Rochelle. Grâce, notamment, à Pierre Pucheu, directeur du service d’exportation au Comptoir sidérurgique de France, Doriot bénéficie de l’aide financière d’industriels et d’associations patronales, que complètent les subsides de l’Italie fasciste.

Contrairement aux deux formations précédentes, le PPF réussit à devenir un parti de masse. On estime généralement à 100 000 ses effectifs, quand bien même ses vrais militants sont sensiblement moins nombreux. Ceux-ci n’ont pas à porter d’uniforme ; il leur suffit d’un insigne ; du reste, leur parti ne se déclare pas fasciste. Ils saluent toutefois « à la romaine » – geste qui s’oppose au poing levé du Front populaire. Ils ont un hymne, France, libère-toi ; ils prêtent serment. Sans oublier, dans toutes les réunions, le portrait géant de Doriot.

En 1938, les accords de Munich et la découverte des liens financiers avec l’Italie provoquent des dissensions au sein du PPF ; c’est le début d’une crise durable, à laquelle le parti de Doriot ne pourra survivre qu’à la faveur de la guerre et de la collaboration.

– Le CSAR (la Cagoule). Le Comité secret d’action révolutionnaire, fondé en 1936, appartient à l’histoire des sociétés secrètes plus qu’à celle du fascisme. Mais bien de ses membres adhèrent aux idées fascistes. Il fut créé au lendemain de la victoire du Front populaire par des transfuges de l’Action française décidés à l’action, notamment Eugène Deloncle et Jean Filliol. Administrateur de sociétés, polytechnicien, ancien combattant plusieurs fois cité, Deloncle est particulièrement à l’aise dans l’univers des complots, des serments, des mystères… Pour lui, il importe de lutter par l’action clandestine contre les trois ennemis désignés : le bolchevisme, le Juif et la franc-maçonnerie17.

Disposant de fonds, d’armes et de munitions, la Cagoule met à son compte un certain nombre d’activités : sabotages sur les avions en transit en France destinés aux républicains espagnols, exécution des frères Rosselli, militants antifascistes réfugiés en France. Mais le but ultime est le coup d’État. À cette fin, la Cagoule doit nécessairement entraîner une partie de l’armée. En mars 1937, le maréchal Franchet d’Esperey s’entremet afin d’unir les projets de Deloncle avec les activités du commandant Loustanau-Lacau. Celui-ci avait créé un « réseau Corvignolles », qu’on appela aussi la « Cagoule militaire », destiné à surveiller et faire expulser de l’armée les communistes. Mais Loustanau refuse de participer à tout mouvement putschiste. Sans se décourager, la Cagoule – après quelques attentats provocateurs (par exemple contre le siège de la Confédération générale du patronat français le 11 septembre 1937) – décide le coup de force pour la nuit du 15 au 16 novembre. Mais, faute du soutien de l’armée escompté jusqu’au bout, l’opération est finalement annulée. Les dirigeants de la Cagoule sont arrêtés peu de temps après. La guerre va les faire libérer. L’un de ces « cagoulards » se fera particulièrement connaître sous Vichy : Joseph Darnand, chef de la Milice.

– Un « fascisme paysan » : les Chemises vertes de Dorgères. Henri d’Halluin, fils de petits commerçants, journaliste dans la presse agricole sous le pseudonyme d’Henry Dorgères, se fait vraiment connaître en mars 1935, au cours d’une campagne électorale, à l’issue de laquelle il est battu de peu pour le siège que Camille Chautemps venait de laisser après son élection au Sénat. En quelques mois il devient le chef éloquent d’une Défense paysanne, où il sait regrouper des comités de défense paysanne régionaux, dont l’origine remonte à 1929, et qui étaient alors dirigés contre les assurances sociales. Propagandiste de la mythologie terrienne contre la « tyrannie des villes », violemment antiétatiste (« le fonctionnaire, voilà l’ennemi »), antimarxiste, xénophobe, le mouvement de Dorgères se donne des allures fascistes avec la création des Jeunesses paysannes. Vêtus de la chemise verte, décorés d’un insigne (une fourche et une faux entrecroisées sur un faisceau de blé), ils sabotent les réunions des adversaires et se préparent à établir une « Dictature paysanne », par laquelle la France retrouverait ses antiques vertus.

L’apogée du mouvement se situe entre 1936 et 1938. L’Ouest, le Nord, la région parisienne, la région de Nice, l’Algérie furent les plus touchés par le dorgérisme qui put compter sur plusieurs dizaines de milliers d’adhérents, dont 10 000 environ réellement actifs. Il est à noter que son influence dépassa le monde des notables et des petits exploitants, le dorgérisme réussissant à intégrer bon nombre de salariés agricoles18.


Caporalisme et corporatisme

Ces mouvements fascistes, avoués ou non, reprennent tous à leur compte la synthèse de Valois (fascisme = nationalisme + socialisme), en lui donnant un contenu variable mais avec cependant des constantes assez nettes. Ces organisations sont nées dans la crise générale des années trente ; elles prétendent faire sortir la France de la décadence. En face des menaces externes (restauration de l’Italie, de l’Allemagne, danger soviétique), elles dénoncent les faiblesses du pays : le régime parlementaire, la lutte des classes, la menace communiste… Changer de régime, mettre en place un État fort, à même de se faire respecter à l’extérieur, de rétablir et de maintenir l’ordre à l’intérieur, tel est le but commun de leur nationalisme. Un nationalisme qui, tôt ou tard, reprend à son compte la panacée antijuive.

Si pour Jean Renaud, de la Solidarité française, la « race aryenne » ne repose que sur des « hypothèses invérifiées », il dénonce en revanche les « puissances occultes de l’Internationale juive », « l’emprise de l’esprit, de la pensée, du travail de la nation par le Juif », car, « de la littérature pornographique au scandale financier ou au meeting révolutionnaire, on trouve au moins un Juif19 ». Si l’antisémitisme n’apparaît qu’en 1936 dans la propagande franciste, Marcel Bucard comble vite son « retard » : « chasser les Juifs » devient chez lui un impératif obsessionnel. Le Franciste du 4 juin 1936 déclare que « le Front populaire est une invention juive » ; en 1938, Bucard publie sa déclaration de guerre : L’Emprise juive. Jacques Doriot, au début du PPF, ne professe aucun antisémitisme. La guerre d’Espagne venue, son journal, L’Émancipation nationale, se met à parler de « judéo-bolcheviks ». Insensiblement, l’organe du PPF se mêle au chœur antisémite, d’abord mezza voce, puis fortissimo. Le 23 juillet 1938, Drieu La Rochelle y publie un article, « À propos de l’antisémitisme », où il est dit : « Nous ne pouvons admettre que, dans l’insuffisance actuelle des mœurs et des lois, tant de Juifs tiennent les leviers de commande de l’administration et de la politique. » Dans les mois qui suivent, les expressions « judéo-marxisme » ou « clan juif » deviennent monnaie courante. Entre Le Droit de vivre de Bernard Lecache, président de la LICA, et L’Émancipation nationale de Doriot, la guerre est décidément entamée20. Quant aux écrivains de Je suis partout, qui se déclarent ouvertement fascistes, ils illustrent leur virulence antisémitique de vieille date par l’accueil qu’ils réservent aux Bagatelles pour un massacre de Céline : « La démocratie, partout et toujours, écrit Céline dans son [livre] éblouissant, n’est jamais que le paravent de la dictature juive21. » Ces journalistes, dans la droite ligne de Drumont, déposent une couronne au mur des Fédérés, pour l’anniversaire de la Semaine sanglante, tout en rivalisant d’agressions verbales contre les Juifs. Tout se passe comme si, en France, un courant fasciste devait nécessairement se jeter à un moment ou à un autre dans les marécages de l’antisémitisme.

Chaque organisation fasciste se proclame anticapitaliste, mais leur « socialisme » ne va pas jusqu’à condamner la propriété privée. L’idéologie sociale des fascismes est très nettement orientée en direction des classes moyennes : pour la Solidarité française, il faut « faciliter [au travailleur] dans la plus large mesure possible l’accession à la propriété » ; le PPF, lui, propose « le maintien et la défense de toutes les activités moyennes, paysannes, artisanales, commerciales et industrielles, qui constituent l’essence même de la nation »… Ces thèmes préindustriels sont complétés souvent par la nostalgie de la France villageoise. Le francisme préconise le « retour à la terre », le « repeuplement des campagnes », la « réorganisation de la vie rurale », tandis que Dorgères fait de ce retour le grand mythe de son mouvement.

Alors, le socialisme ? La solution au problème social, c’est pour tous le corporatisme. Il faut en finir avec la lutte des classes, l’affrontement entre syndicats et patronat, les idéaux collectivistes. Le corporatisme, c’est sur le plan économique l’unité nationale réalisée par la collaboration harmonieuse des classes dans la profession organisée. L’État doit avoir la faculté d’arbitrage. Il doit aussi veiller aux réalisations sociales d’intérêt général : hygiène sociale, sports, urbanisme, logements – « de façon, dit le PPF, à engendrer une race plus forte, plus saine… ».

Si diverses organisations fascistes récupèrent encore le terme de socialisme, celui-ci n’a plus grand-chose à voir avec les conceptions de Sorel et de Valois. Eux défendaient les principes d’un syndicalisme ouvrier resté libre. Les fascistes des années trente rêvent, pour leur part, de tenir en respect la classe ouvrière dans des institutions corporatistes d’où ses organisations propres seraient chassées. L’Italie et l’Allemagne sont devenues des modèles : « Là-bas, il n’y a plus de grèves ! » L’équation fasciste : nationalisme + socialisme n’est plus que de l’algèbre publicitaire.


Et les Croix-de-Feu ?

Nous n’avons pas parlé jusqu’ici d’un mouvement qui symbolisait, plus encore que les précédents, le danger fasciste en France aux yeux des militants de gauche des années trente : les Croix-de-Feu. Celles-ci, devenues, après leur dissolution de juin 1936, le Parti social français, furent de très loin, au sein des nouvelles formations politiques de l’époque, les plus nombreuses, le PSF comptant jusqu’à 1 000 000 de membres. Mais, quelles que soient les velléités de tel ou tel de ses adhérents – qui passèrent souvent du reste à des groupes plus « musclés » –, le parti de La Rocque ne saurait être considéré comme fasciste puisqu’il avait le souci de se tenir dans une stricte légalité et défendait un programme plus conservateur que « révolutionnaire ».

Au départ, ce n’était qu’une association d’anciens combattants comme tant d’autres. C’est lorsque le comte François de La Rocque, fils du général Raymond de La Rocque, et lui-même militaire à la retraite, devient président des Croix-de-Feu en 1931, que l’association se transforme peu à peu en mouvement de masse, ouvert à tout le monde à partir de 1933 par la création de la Ligue des volontaires nationaux. Après la journée du 6 Février, au cours de laquelle les Croix-de-Feu refusent de franchir les barrages policiers – La Rocque s’opposant, dira-t-il, « aux contagions de la folie » –, le mouvement attire les volontaires dont le nombre ne va pas cesser de s’élever.

« Fascistes ! » dira-t-on des Croix-de-Feu, parce qu’ils constituent bientôt l’organisation anticommuniste la plus puissante ; parce qu’on y pratique la mystique du Chef ; parce qu’on y trouve aussi ces groupes de choc – les Dispos – organisés militairement, à la fois service d’ordre et bataillons de défense contre la subversion bolchevique.

Le PSF constitué le 10 juillet 1936 sous la présidence de La Rocque et la vice-présidence de Jean Mermoz, qui devait se tuer peu de temps après dans un accident d’avion, garde les mêmes caractéristiques que le mouvement Croix-de-Feu, à ceci près qu’il se déclare désormais décidé à la conquête du pouvoir par les urnes, alors que la Ligue n’avait pas présenté de candidats officiels aux élections de 1936.

Virtuellement, tout se prêtait à faire du PSF un parti fasciste français : sa clientèle de classes moyennes, l’appui financier que La Rocque aurait pu obtenir de grands industriels, son anticommunisme et son antisocialisme militants. Mais le colonel de La Rocque, éduqué dans un milieu chrétien social, imprima à l’idéologie et à la pratique de son parti une marque beaucoup plus traditionaliste que fasciste. Son refus de la violence (même si, au cours de certaines manifestations, des bagarres, comme à Clichy en mars 1937, provoquent des blessés et des morts), son refus de l’antisémitisme (même si, dans les rangs, maints Croix-de-Feu de la base partagent le même racisme que les fascistes), son catholicisme fervent et les thèmes de la droite conservatrice, seulement retrempés par l’esprit militaire et la mystique ancien combattant qu’il prône, font de son organisation ce qu’on pourrait appeler un parti conservateur de masse22. Car telle était la nouveauté du temps par rapport à la droite de naguère : ne pas laisser aux états-majors et aux politiciens l’avenir du pays ; le peuple devait y être activement associé. Mieux : il devait être mobilisé et se tenir toujours prêt. La Rocque comme Mermoz désiraient naïvement appliquer à la vie politique des recettes militaires, ce qui a amené René Rémond à qualifier leur mouvement de « scoutisme politique ».

Cependant, La Rocque joua un rôle appréciable dans l’échec du fascisme en France, dans la mesure où, polarisant la plus grosse partie des opposants de droite (voire d’extrême droite) au Front populaire, il garda une complète autonomie et fit de son mieux pour protéger ses ouailles de la contamination par les mouvements fascistes. On le vit nettement en juin 1937, lorsqu’il refusa d’adhérer au Front de la Liberté que Doriot avait créé pour contrecarrer le Parti communiste et le Front populaire. Au cours d’un meeting tenu à l’époque, La Rocque déclara clairement : « Notre entrée dans le Front de la Liberté signifiait la fermeture de nos portes au recrutement populaire. Et nous étions classés fascistes – ce dont nous ne voulons à aucun prix23. » Doriot avait escompté attirer les Croix-de-Feu pour les noyauter : la victoire du fascisme passait sans doute par là. Mais La Rocque tint ferme et le PPF se désagrégea.


Épilogue

Ainsi, à la fin de 1938, passé la vague de peur sociale déclenchée par le Front populaire, les mouvements fascistes battent de l’aile. La France de Daladier, à la veille de la guerre, a retrouvé une certaine stabilité politique. La rupture du Front populaire suffirait-elle pour autant à expliquer l’échec du fascisme en France ? Elle y a certes contribué mais l’exemple de l’Italie, qui a vu la montée et la victoire du fascisme après et non pas contre la vague révolutionnaire de 1920-1921, inclinerait à quelque circonspection.

En fait, si le fascisme en France n’a pas su s’imposer, c’est que la droite française pouvait rester forte à l’intérieur de la légalité républicaine. La clientèle habituelle des fascismes – les classes moyennes, artisans, commerçants, employés, exploitants agricoles – était numériquement considérable en France. Mais ces classes moyennes adhéraient, dans une large mesure, à ces traditions républicaines, que le Parti radical et aussi la Fédération républicaine de Marin incarnaient encore puissamment à l’époque. Économiquement, ces couches sociales étaient atteintes par la crise ; socialement, elles étaient aussi hostiles au pouvoir des « trusts » qu’aux solutions « collectivistes », mais ce double refus s’est exprimé à travers une grande diversité de choix politiques. Selon les régions et les milieux culturels, les membres de ces classes moyennes étaient soit attirés par les solutions autoritaires (mais La Rocque plutôt que Doriot), soit fidèles à une certaine idée de la République, celle de leurs pères ou de leurs instituteurs.

Un témoignage, saisi au cours d’une enquête, illustrera ce propos. Voici un épicier de la banlieue parisienne ; il lisait La Victoire de Gustave Hervé (celui qui publie en 1936 la brochure prémonitoire C’est Pétain qu’il nous faut) ; il voue Blum aux gémonies, etc. On lui demande s’il a été Croix-de-Feu, comme son voisin le boucher. « Ah ! non ! monsieur, dit-il, moi, j’ai toujours été républicain ! » Ledit boucher, s’il avait été présent, aurait juré ses grands dieux que, pour lui aussi, la République, c’était sacré.

Or, ni en Italie ni en Allemagne ceux qui ont été sollicités par le fascisme ou le national-socialisme ne pouvaient avoir de ces réflexes. S’il y avait des influences marxistes – au demeurant circonscrites aux milieux ouvriers et intellectuels –, il n’existait pas ce que nous appelons des traditions démocratiques. La République de Weimar avait été d’emblée rejetée par une grande partie de l’opinion, accusée d’être un produit du Diktat étranger. Quant à l’Italie, le suffrage universel venait tout juste d’être instauré en 1919.

Depuis les années 1890, la droite française, vaille que vaille, s’était accommodée de la République parlementaire ; elle l’avait en partie colonisée. C’est dans ce cadre politique que les hommes d’affaires avaient pu prospérer ; la petite-bourgeoisie, protéger ses intérêts contre les « gros » ; les ouvriers, défendre leurs organisations de classe ; les employés, espérer par les vertus de l’école laïque la promotion sociale de leurs enfants…

Il est vrai que l’industrialisation du pays, l’essor des grands magasins, l’exode rural, la déstructuration progressive de la société villageoise commencèrent, à la fin du XIXe siècle, à remettre en question l’harmonie républicaine. La Grande Guerre, la révolution bolchevique et la crise des années trente achevèrent de la bouleverser. Mais pas au point de remettre en question un cadre politique qui, malgré ses faiblesses et ses corruptions, laissait aux différentes couches sociales au moins l’illusion de vivre dans un pays libre et pacifique.

Or, le fascisme porte en lui l’impérialisme. Il porte en lui la guerre, comme moyen de gouvernement, comme éthique collective, comme mythe national. La nation fasciste, c’est la nation militarisée. Les escouades françaises n’étaient guère destinées à la guerre – comme les squadristes, les sections d’assaut ou les phalangistes. La France n’avait plus de conquêtes à faire depuis 1918 ; le fascisme français avait beau se déclarer nationaliste : il était pacifiste – du moins face à l’Allemagne d’où venait le danger. Ce n’est pas là la moindre de ses contradictions.

Seule la guerre, imposée d’ailleurs et perdue, remet les fascismes en selle. Deloncle crée le MSR (Mouvement social-révolutionnaire), qui s’affirme « national », « socialiste », « raciste » et déclame contre les Juifs, « banquiers internationaux dont la guerre est la principale source de profits ». Déat lance le RNP (Rassemblement national populaire), au moyen d’une brève entente avec Deloncle, en janvier 1941 ; il s’applique à donner à son mouvement une certaine cohérence doctrinale, ce qui l’amène à publier en 1942 Le Parti unique. L’ancien normalien, l’agrégé de philosophie, l’ancien socialiste, est désormais entré carrément dans la carrière de l’antisémitisme fasciste : « Le problème, l’unique problème, est donc de faire comprendre au peuple français la nécessité d’une défense systématique et résolue contre les infiltrations juives24. » Les Français, dit-il encore, « feront aussi cette réflexion fort opportune que notre peuple, plus que d’autres, a besoin de se refaire biologiquement, qu’il lui manque à la fois le nombre et la qualité, que les précautions prises par les éleveurs de bétail seraient utilement appliquées à l’élevage des petits d’hommes, et d’hommes français, et que la pureté de la race est la condition première de tout redressement démographique25 ». Doriot, lui, relance le PPF et rivalise avec Déat dans la fuite en avant collaborationniste, faisant siens non seulement les idées hitlériennes mais jusqu’à l’uniforme allemand. Le francisme de Bucard se nazifie sans retenue. Dans le numéro du 27 décembre 1941 de son hebdomadaire, Le Franciste, on peut lire : « En 1939, 300 000 Juifs vivaient sur le territoire français ; 5 000 ont déjà été déportés. Quand se décidera-t-on à coffrer et à éliminer les 295 000 restants ? » Ce fanatisme est loin d’être isolé ; c’est aussi celui de l’équipe de Je suis partout, dont fait partie Rebatet. On lit dans Les Décombres, que celui-ci publie en 1942, au moment des rafles et des déportations : « La juiverie offre l’exemple unique dans l’histoire de l’humanité, d’une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste26. »

Ce ne sont plus là que des fascismes d’imitation, sécrétant leur fiel et ourdissant leurs menues intrigues sous l’aile tutélaire de l’aigle allemand.

Tous ces nationalistes se mettent par la logique implacable de la situation au service d’un nationalisme étranger, celui – ô ironie ! – de l’« ennemi héréditaire ». Or Hitler, à ces avatars de fascismes vaincus, préfère la collaboration du maréchal-patriarche, qui a reçu les pleins pouvoirs en juillet 1940. Pétain reprend la formule lancée naguère par La Rocque : « Travail, Famille, Patrie. » Mais le régime du maréchal n’a pas les mêmes prudences que le parti du colonel. Il fait entrer l’antisémitisme dans la loi, ce qui apparaît, entre autres mesures contre-révolutionnaires, comme une rupture avec 1789. En 1943, alors que La Rocque est déporté en Allemagne après avoir fourni des renseignements à l’Intelligence Service, Pétain laisse créer la Milice française, dont le futur chef Darnand déclare bientôt sa « volonté de voir instaurer en France un régime autoritaire national et socialiste, permettant à la France de s’intégrer dans l’Europe de demain ».

Nous avons dit plus haut ce qu’était devenu le « socialisme » des fascistes français ; c’est dans l’épreuve de 1940-1944 qu’on a pu mesurer leur « nationalisme ». Lucien Rebatet, formé à l’école du nationalisme intégral, en exprimait la toute relativité dans un article de Je suis partout du 28 juillet 1944 : « J’admire Hitler. Nous admirons Hitler, et nous avons pour cela de très sérieuses raisons… C’est lui qui portera devant l’Histoire l’honneur d’avoir liquidé la démocratie. »

La formule de Valois n’était décidément plus de saison. Mais Valois lui-même, à la veille de sa mort dans le camp de déportation de Bergen-Belsen, avait cessé d’être « fasciste » depuis longtemps.


Le fascisme est intimement lié à la Grande Guerre et aux bouleversements dont elle fut l’origine, jusqu’à la crise des années trente. Il est remarquable cependant que la formule politique, sinon linguistique, en a été élaborée avant 1914 ; qu’en France un certain nombre de tentatives ont été faites pour allier une classe ouvrière révolutionnaire aux couches sociales et aux familles d’esprit contre-révolutionnaires ; que l’antisémitisme a été utilisé comme le détonateur de ce mélange. Les feux ainsi allumés ne furent, en France, que de paille, et les violences restèrent le plus souvent verbales. Le système politique français demeura solidement organisé autour des familles idéologiques qui s’étaient mises en place tout au long du XIXe siècle.

Si la menace fasciste devint plus sérieuse entre les deux guerres, et surtout dans les années trente, en raison notamment des difficultés réelles et des appréhensions vagues éprouvées par les classes moyennes – c’est un fait que la France y résista victorieusement ; que le fascisme y fut surtout un état d’esprit dans une partie de l’opinion ; que les organisations qui en avaient suivi peu ou prou le modèle demeurèrent plutôt marginales.

On a pu dire que les formes atténuées que la crise économique prit en France ont épargné à celle-ci la tentation fasciste. C’est possible mais seulement dans une certaine mesure car les exemples de l’Angleterre et des États-Unis, où la crise fut violente sans menacer les institutions démocratiques, nous montrent bien que d’autres facteurs ont agi, qui ressortissent en particulier aux héritages et aux habitudes culturels des différentes nations. Le succès des fascismes s’est appuyé socialement sur deux masses de manœuvre : la petite-bourgeoisie appauvrie et apeurée, et les ouvriers chômeurs ou en passe de l’être, dans des États tardivement unifiés et sans habitudes démocratiques enracinées. Il n’est pas douteux qu’en France cent cinquante ans d’« esprit républicain » et de résistance périodique aux tentatives contre-révolutionnaires ont mithridatisé dans une large mesure le corps social. D’autre part, l’enthousiasme belliqueux, l’esprit conquérant, l’agressivité impérialiste qui sont au fond des fascismes n’avaient plus cours en France – où le pacifisme de gauche et de droite finit par dominer l’opinion. Cependant, par un effet pervers, contre lequel le pacifisme n’est jamais prémuni, celui-ci devait en définitive faciliter la guerre, la défaite et ainsi la chute de la démocratie. C’est une autre histoire.

Toutefois, quand bien même le fascisme intérieur n’a jamais sérieusement menacé les institutions françaises (la dictature pétainiste n’eut droit à l’existence que par la défaite militaire, elle s’évanouit du moment que la France fut libérée), on doit remarquer que dans notre pays presque toutes les tentatives qu’on peut qualifier de « fascistes » ont repris à leur compte l’idéologie antisémite qui, elle, ne manquait pas de continuité. Le Faisceau mis à part, qui fit long feu, toutes les autres figures du fascisme français ont réactivé d’une manière ou d’une autre les formules de Drumont. Pendant une soixantaine d’années, moyennant une accalmie due à la Première Guerre mondiale, l’antisémitisme en France n’a pas désarmé. Il aura fallu précisément la défaite des fascismes pour lui arracher ses dernières prétentions de légitimité27.


Notes

1. « Le fascisme en France », Édouard Drumont et Cie, Éd. du Seuil, coll. « XXe siècle », 1982.

2. Cité par Pierre Milza, L’Italie fasciste devant l’opinion française 1920-1940, Colin, « Kiosque », 1967.

3. Georges Valois, L’Homme contre l’argent, Librairie Valois, 1928, p. 179.

4. Ibid., p. 264-265.

5. Georges Valois, Le Fascisme, 1927.

6. Georges Valois, L’Homme…, op. cit., p. 184.

7. Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire, op. cit.

8. Georges Valois, Le Fascisme, op. cit., p. 5.

9. Édouard Berth, Les Méfaits des intellectuels, Rivière, 1914, p. 325.

10. Voir Zeev Sternhell, « Anatomie d’un mouvement fasciste en France. Le Faisceau de Georges Valois », Revue française de science politique, février 1976.

11. Serge Berstein, Le 6 février 1934, Gallimard, « Archives », 1975.

12. Raoul Girardet, « Notes sur l’esprit d’un fascisme français, 1934-1940 », Revue française de science politique, juill.-septembre 1955.

13. Cité par Pierre-Marie Dioudonnat, Je suis partout 1930-1944 ; les maurrassiens devant la tentation fasciste. La Table ronde, 1973, p. 418.

14. Pierre Gaxotte, « L’homme maudit », Candide, 7 avril 1938.

15. Robert Brasillach, Notre avant-guerre, Grasset, 1941, p. 193.

16. Voir Jean-Paul Brunet, « Doriot, du communisme au fascisme », L’Histoire, no 21, mars 1980, et Dieter Wolf, Doriot, du communisme à la collaboration, Fayard, 1970. Et surtout Philippe Burrin, La Dérive fasciste, Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, Éd. du Seuil, 1986.

17. Voir Philippe Bourdrel, La Cagoule, Albin Michel, 1970.

18. Voir Pascal Ory, « Le dorgérisme », Revue d’histoire moderne et contemporaine, avr.-juin 1975 et surtout Robert Paxton, Le Temps des chemises vertes. Révoltes paysannes et fascisme rural 1929-1939, Éd. du Seuil, 1996.

19. Jean Renaud, La Solidarité française attaque, 1935.

20. Voir Patrice Hollemart, L’Idéologie de « L’Émancipation nationale », 1936-1939, Institut d’études politiques de Paris, 1980 (mémoire de DEA).

21. Pierre-Antoine Cousteau, cité par P.-M. Dioudonnat, op. cit., p. 224.

22. Voir l’étude approfondie de Jacques Nobécourt, Le Colonel de La Rocque 1885-1946, Fayard, 1996. Et plus loin…

23. Cité par Philippe Machefer, « L’union des droites, le PSF et le Front de la Liberté, 1936-1937 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, janv.-mars 1970.

24. Marcel Déat, Le Parti unique, 1943, p. 129 (recueil d’articles publiés dans L’Œuvre, du 18 juillet au 4 septembre 1942).

25. Ibid., p. 131.

26. Lucien Rebatet, Les Décombres, Denoël, 1942, p. 566.

27. Voir la mise au point de Pierre Milza, Fascisme français, passé et présent, op. cit.



3

Fascisme à la française ou fascisme introuvable ?1

Depuis longtemps, l’historiographie de la France contemporaine avait diagnostiqué notre allergie nationale au fascisme. Ce produit d’importation avait pu faire quelques adeptes – mais beaucoup moins que le yo-yo ou le charleston. On avait usé et abusé du mot, c’était une injure commode pour flétrir l’adversaire conservateur ou réactionnaire ; en fait, on n’avait jamais connu qu’un fascisme larvé, des imitations groupusculaires, au pire un fascisme de gendelettres sans conséquence directe sur notre destinée politique. Or, depuis quelques années, nous ressentons l’impression toute contraire, que la patrie de Jaurès et de Clemenceau aurait offert aux idées fascistes leur plus fertile terrain de culture ; c’est là qu’elles seraient nées ; c’est de là qu’elles auraient gagné l’Italie et le reste de l’Europe. Plus que toute autre, l’œuvre de Zeev Sternhell nous a sommés de dissiper une illusion, fruit probable d’une autocensure2.

Ainsi, Zeev Sternhell a remis en question l’étude classique de René Rémond sur Les Droites en France3. Celui-ci avait montré la naissance, la coexistence et la continuité de trois droites distinctes : légitimiste (ou traditionaliste), orléaniste (ou libérale), bonapartiste – trois courants qui pouvaient, au fil des ans, entremêler leurs eaux, mais dont on repérait continûment l’identité. Pour Sternhell, ce schéma acceptable jusqu’aux débuts de la IIIe République ne fonctionne plus à partir du boulangisme. Car, et voici sans doute ce que l’historien de Jérusalem a démontré avec le plus de force, dans l’avant-dernière décennie du siècle, une nouvelle droite émerge, dont les premières manifestations sont l’antisémitisme populaire, animé par Drumont, et le mouvement plébiscitaire, incarné par Boulanger.

Des conditions nouvelles ont concouru à l’éclosion de cette droite nouveau style, dont on peut suivre les avatars jusqu’à la guerre de 1914 : la victoire définitive des républicains contre les monarchistes et les cléricaux, le régime des libertés publiques, les débuts réels du mouvement ouvrier, les difficultés économiques et les inquiétudes existentielles de la petite bourgeoisie… L’ère des masses commence. Le jeu politique n’est plus circonscrit à la société des notables et à la vigilance des préfets. Le journal quotidien devient un produit de consommation courante. La politique s’affiche, passionne et descend dans la rue. L’opinion est à prendre. Les « honnêtes gens », comme on disait sous Thermidor, sont la minorité ; la « populace » a le droit de vote. Aussi, pour Sternhell, les trois droites de René Rémond ne sont plus que deux, à la fin du siècle dernier : il reste une droite conservatrice, plus ou moins libérale, ralliée aux institutions parlementaires, appuyée sur les solidarités traditionnelles, et cette nouvelle droite, aux aspirations révolutionnaires, une droite encanaillée, antibourgeoise, voire prolétarienne, qui rêve d’abattre la République parlementaire, au nom des vertus patriotiques et plébéiennes.

Cette nouvelle droite a eu, on n’ose pas dire son théoricien, mais son poète en la personne du jeune Barrès – non le conservateur en habit vert du temps de l’Union sacrée – mais le député boulangiste, le journaliste de La Cocarde (fondée en 1894), celui qui déclarait aux électeurs de Nancy : « Il s’agit d’avoir une République soucieuse des intérêts démocratiques des Travailleurs, des malheureux, en place de cette oligarchie de bourgeois. »

Cette nouvelle droite a eu ses organisations de combat : la Ligue des patriotes de Déroulède, éloigné de ses origines gambettistes ; les « Amis de Morès », ces bouchers de la Villette en uniforme qui perturbent les réunions de gauche ; la Ligue antisémitique de Jules Guérin… Elle a eu ses organisations syndicales : les Jaunes, de Biétry, qui, pendant quelques années, défendent la collaboration de classe sur une base ouvrière authentique. Elle a eu ses tribuns : un Drumont, consacré député d’Alger en pleine affaire Dreyfus, et mieux encore un Rochefort, vieil adversaire de Badinguet, ancien communard, rallié au nationalisme antisémite, faisant de ses calembours, à la une de L’Intransigeant, le bonheur peu exigeant du peuple antidreyfusard.

Si l’on y ajoute la combinaison des idées nouvelles que représentent le déterminisme raciste et les divers succédanés du darwinisme, qu’illustrent un Vacher de la Pouge, un Jules Soury ou un Gustave Le Bon, les attaques contre le positivisme et la vogue de Bergson, on découvre à quel point le panorama des idées courantes est bouleversé depuis le Second Empire. Les thèmes du sang, de la race, de l’instinct investissent le discours politique de cette droite qui rejette tous les « cosmopolitismes » d’Ancien Régime.

Mais – et voici peut-être l’endroit précis où l’on saisit la fécondation de l’idéologie fasciste – cette nouvelle droite ne se contente pas de disputer son public populaire à la gauche ; la voici qui tente un rapprochement, une union inattendue, qui doit sceller son alliance avec ce que Sternhell appelle une nouvelle gauche, et qu’il convient mieux de nommer une ultra-gauche, dans la mesure où celle-ci se refuse précisément au jeu de la gauche et de la droite, où elle méprise les enjeux électoraux et parlementaires, où elle se proclame (syndicaliste) révolutionnaire. L’Action française née de l’affaire Dreyfus a effectivement tenté une « OPA » sur la CGT, au moment où ses militants en grève affrontaient les troupes de Clemenceau, sur les chantiers de Draveil et du côté de Villeneuve-Saint-Georges. OPA qui échoue mais qui laisse quelques traces. Sternhell s’est attaché à suivre surtout l’opération qui lui paraît de la plus haute portée : les rencontres et les projets communs de Georges Sorel, d’Édouard Berth, théoriciens de l’héroïsme syndical, et de Georges Valois, économiste de l’AF, un moment encouragé par Maurras, à la recherche d’une caution ouvrière. L’idée d’une revue commune, La Cité française, « antidémocratique et anticapitaliste », ne dépasse pas les premières ébauches, mais un Cercle Proudhon, animé par Valois et Berth, tient sa première réunion en décembre 1911 ; il édite des Cahiers, dont le premier numéro sort en janvier 1912, à propos de quoi Valois dira en 1927 : « Ce fut la première tentative fasciste en France. » Publiant, en 1914, Les Méfaits des intellectuels, Berth écrit de son côté : « Deux mouvements synchroniques et convergents, l’un à l’extrême droite, l’autre à l’extrême gauche ont commencé l’investissement et l’assaut de la démocratie ; pour le salut du monde moderne et la grandeur de notre humanité latine4… »

La lecture de ces Cahiers et d’un certain nombre d’écrits contemporains de Sorel et de Berth nous incite effectivement à identifier ce qu’on peut appeler approximativement un préfascisme. On y rencontre l’exaltation des vertus guerrières et du nationalisme, la condamnation de la philosophie des droits de l’homme, le mépris du parlementarisme, l’anticapitalisme, l’antisémitisme, et, plus encore, une insurrection éthique contre la décadence et l’appel à l’héroïsme : « L’humanité, écrit Berth, toute confite en amour et douceur – ce sont généralement d’ailleurs les époques de grande corruption –, va tomber en quenouille ; il faut alors que la violence et la guerre la rappellent à un sentiment plus sain et plus viril de la réalité. » Et Berth de préciser le programme : « Mais la violence appelle l’ordre, comme le sublime appelle le beau ; Apollon doit compléter l’œuvre de Dionysos5. »

Ces tentatives, qui ont eu leur répondant en Italie6, où Sorel compte de nombreux admirateurs, sont restées en France, comme le reconnaît Sternhell lui-même, au stade des expériences de laboratoire. Il n’empêche – et quelles que soient les variations postérieures d’un Sorel (célébrant Lénine avant de mourir), d’un Berth (revenant au syndicalisme révolutionnaire après être passé par le communisme) ou d’un Valois (mourant dans un camp de déportation nazi) –, la France a connu les signes réels et a formulé quelques-unes des premières théories d’un fascisme avant la lettre. Aussi, lorsque Georges Valois crée son Faisceau en 1925, il est fondé à dire, lui mieux que personne, qu’il n’est pas en train d’imiter Mussolini, qu’au contraire c’est Mussolini qui a pris à la France l’idée – sinon le mot – du fascisme : « Le père intellectuel du fascisme, dit-il, c’est Georges Sorel7 », et encore : « Avant la guerre, bien avant, il y a quelqu’un qui a pressenti le fascisme, qui lui a donné sa première expression, c’est Maurice Barrès8… » Valois, chemin faisant, définissait ainsi « la grande originalité du fascisme » : « Réaliser la fusion des deux grandes tendances, le nationalisme et le socialisme, qui, au XIXe siècle, ont été la première réalisation anti-individualiste des nations européennes9. »

Le Faisceau a la vie brève ; il ne résiste pas au retour de Poincaré au pouvoir. Zeev Sternhell, dans l’excellent chapitre qu’il consacre au « fascisme naïf » de Valois, en analyse la raison principale : là, en France notamment, où la droite conservatrice a suffisamment de poids, la nouvelle droite fasciste « ne passe pas ».

Pourtant, tout n’est pas joué. Au contraire. Et quand bien même la République parlementaire saura résister à la crise générale des années trente, c’est au cœur de cette crise que les idées fascistes, sans dire leur nom, vont proliférer et imprégner profondément tous les courants de pensée en France. Toute l’originalité du travail de Sternhell est de passer vite sur le fascisme vulgaire – celui des manuels : groupuscules bottés, PPF de Doriot, écrivains de Je suis partout, cagoulards, sans parler de l’épouvantail Croix-de-Feu – pour s’arrêter longuement aux ravages du fascisme inconscient, des fascistes-sans-le-savoir. Tour à tour, notre auteur passe à l’étamine les idées du socialiste belge Henri De Man, introduites en France par André Philip ; le développement du courant néo-socialiste derrière Marcel Déat ; l’idéologie planiste qui prend forme à la SFIO et surtout à la CGT, et de nous révéler l’une des sources aussi vive que méconnue du fascisme : le révisionnisme. Non pas la révision de Marx façon Bernstein ou façon Jaurès, car ce révisionnisme-là est resté démocratique – mais la révision du marxisme, soit par la gauche (jadis Sorel), soit par la droite (De Man ou Déat), qui aboutit à un socialisme sans prolétariat et sans démocratie. À cette source de gauche, il faut ajouter cette source de droite qu’a été la révision symétrique du nationalisme conservateur, entreprise par les dissidents de l’Action française, appelant de leurs vœux la révolution spirituelle contre la France bourgeoise et décadente – cet « au-delà du nationalisme » se trouvant exprimé de la manière la mieux élaborée dans la revue Combat, où collaborent Thierry Maulnier, Maurice Blanchot, Pierre Andreu et quelques autres intellectuels représentatifs de la nouvelle droite. Ici et là, l’idéologie fasciste avance masquée : Sternhell la traque et la débusque jusque dans les revues faisant profession d’anti-fascisme, tel Esprit, la revue de Mounier, qui, par ses attaques contre la démocratie parlementaire, contre le libéralisme bourgeois et, simultanément, contre le marxisme stalinien, se trouve accusée d’avoir sapé d’avance la résistance au monstre.

Vérification par l’année 1940 : les révisionnistes de gauche – néos, planistes et autres transfuges du socialisme et du radicalisme (Déat, Marion, Marquet, Bergery, etc.) – rejoignent les néo-nationalistes de droite dans leur ralliement au vichysme, voire dans la Collaboration. Plus démonstratif encore : Emmanuel Mounier demande au censeur pétainiste l’autorisation de faire reparaître sa revue – ce qui lui est provisoirement accordé –, et notre philosophe personnaliste, dans la satisfaction qu’il éprouve de voir à terre le parlementarisme bourgeois et l’individualisme libéral, de donner ainsi sa caution à la Révolution nationale. Ces défaillances de l’an 40 sont aux yeux de Sternhell comme autant de preuves a posteriori du travail de la révolution/contre-révolution, qui est à l’œuvre dans la pensée et la société française depuis la fin du XIXe siècle : faute de mieux, la convergence de la gauche révisionniste et de la droite radicale a fini par accoucher de l’État français.


C’est à grands traits que je viens de résumer le propos de Zeev Sternhell ; je précise que ce Ni droite ni gauche représente un travail substantiel, dû à un remarquable chercheur, s’appuyant sur d’immenses lectures et des sources de première main. Ce n’est pas sur ce terrain professionnel qu’on lui cherchera querelle : son information est méticuleuse. Certains lecteurs, qui ont été jadis des acteurs, y sont allés de leur protestation indignée : « Non ! nous n’étions pas fascistes. » Émotion inutile, puisque Sternhell se propose justement de démontrer que le fascisme n’était pas ou n’était qu’accessoirement là où il était dit ; qu’il était surtout actif sous ses formes inconscientes – dans son impensé fasciste. Aussi je ne crois pas que ce soit ni par une querelle des sources ni par des souvenirs d’anciens combattants qu’on peut entamer l’argumentation de l’auteur. C’est sur un autre plan qu’il me paraît nécessaire d’engager le débat : celui tout à la fois de la méthode et de l’interprétation.

Une première remarque touche à la question des proportions. Il ne me semble pas douteux que les « idées fascistes » ont circulé en France ; il est plus discutable d’en exagérer l’importance. Si le principe unifiant de l’idéologie fasciste est bien, selon la formule de Georges Valois, la synthèse du nationalisme et du socialisme, on doit se demander quels ont été concrètement les lieux de cette synthèse. À juste titre, Zeev Sternhell nous parle du Cercle Proudhon, du Faisceau de Valois, de la revue Combat… Au total, des entreprises de médiocre influence ou de vie brève. Cette brièveté même ou leur nature confidentielle n’ont-elles pas au moins autant de sens que leur existence ? Tout spécialiste a naturellement tendance à valoriser sa partie, à en amplifier la portée, en la détachant d’un tout, où elle n’occupe objectivement qu’une place secondaire. C’est ainsi qu’on peut dire que l’antisémitisme a pris dans notre histoire contemporaine un poids spécifique plus élevé que le fascisme, dans la mesure où La France juive, La Libre Parole ou La Croix parlaient à des millions d’individus – au lieu que les Cahiers du Cercle Proudhon ou le Combat de Thierry Maulnier n’atteignaient que quelques centaines d’initiés. Question de proportions encore quand, dans l’étude d’un auteur, on privilégie outrancièrement ce qui va dans le sens de la thèse, au préjudice du reste de l’œuvre qui va d’un autre côté. À ce sujet, les objections faites jadis à Zeev Sternhell par Raoul Girardet à propos de Barrès10, je ne doute pas que d’autres les lui feront à propos de Sorel ou d’Henri De Man. Je n’insiste pas sur ce point mais ne tenons pas pour négligeable cet effet de grossissement optique du sujet par le travail et le talent mêmes de l’auteur.

De la même manière, je me demande si Sternhell n’a pas mis trop de cohérence sur beaucoup de confusion. Recensant les cas de révisionnisme, de droite et de gauche, les critiques tous azimuts du libéralisme, du système parlementaire et du marxisme, notre auteur en arrive à formuler cette conclusion : « Le fascisme […] possède un solide cadre conceptuel […]. Il constitue un système d’idées organisé pour diriger l’action politique, pour commander des choix concrets et pour façonner le monde » (p. 297). Or cette « solidité » du cadre conceptuel est bien ce qui laisse le plus à désirer dans le cas du fascisme, même quand celui-ci se trouve canalisé dans un courant unifié comme en Italie. Autant le racisme nazi et le marxisme soviétique sont repérables à leur vulgate idéologique, autant le fascisme a cultivé et entretenu le flou. S’adressant à des clientèles diverses, il a tenu les discours les plus contradictoires. Comme le dit Sergio Romano : « Nous avons tendance à imaginer le fascisme comme un système cohérent, né, un peu comme Athéna, de la cuisse de Jupiter… C’est une erreur. C’est un système conditionné par les événements11. » Sans doute une fois au pouvoir le fascisme italien s’est-il cherché une légitimité culturelle et donné une légitimité idéologique. Les œuvres de Benedetto Croce, de Giovanni Gentile, de D’Annunzio, du Français Sorel, sont apparues par leur antipositivisme et leur néo-idéalisme comme autant de jalons dans la marche triomphale du Duce. Au pays de Gramsci, on ne peut dénier au mouvement des idées un rôle actif dans le processus historique, du moins doit-on noter le caractère très éclectique de cette culture préfasciste, qui ne prend ce sens-là que par rétrodiction.

À lire Sternhell, on a l’impression que toute pensée, toute publication, tout individu, qui, dans la France des années trente, se refuse aux idées reçues et aux structures héritées, contribue peu ou prou à l’imprégnation du fascisme. En fait, il convient de se demander si les antirévisionnistes de tous les camps, si toutes les vestales du temple républicain et du temple marxiste, n’ont pas été, à leur manière, coresponsables du drame final. J’y reviendrai. Pour le moment, tout en sachant que la fonction de l’historien est de mettre du rationnel dans l’apparence chaotique du passé, je conteste la cohérence d’un fascisme français, laquelle ne saurait être qu’une construction a posteriori, à partir d’éléments épars et hétérogènes, qu’aucun mouvement politique n’a jamais pu rassembler ni unifier durablement.

Cette cohérence cristallisée, l’auteur ne la met pas seulement dans la structure ; il la fixe aussi dans la durée. Tout se passe, en effet, comme si le fait de rompre avec les lignes établies engageait nécessairement sur la voie du vichysme ou du collaborationnisme. Ainsi, quand Henri De Man, en 1940, prononce la dissolution du Parti ouvrier belge et découvre dans l’occupation allemande une sorte de divine surprise, une telle attitude ne serait que la suite naturelle de ses positions théoriques antérieures. En somme, les jeux sont faits dès 1927, l’année de son Au-delà du marxisme ; De Man est déjà dans le camp fasciste. De même pour Marcel Déat : qu’il fonde le RNP fasciste en janvier 1941 n’est que l’aboutissement logique des propositions avancées dès 1930 dans ses Perspectives socialistes et, a fortiori, lors de la crise « néo » de 193312. Ainsi de suite. Cette interprétation téléologique souffre malheureusement de toutes les exceptions qui en contredisent le sens. D’une part, elle néglige tous les autres itinéraires qui des divers « révisionnismes » ont mené à la Résistance – comme c’est le cas d’un André Philip, d’un Robert Lacoste, voire d’un Mendès France. Pourquoi ces cas individuels, aux yeux de l’auteur, ne « changent[-ils] rien » ? Ils sont d’autant plus intéressants et significatifs que toute une part de l’idéologie de la Résistance s’abreuve aux sources de la critique antilibérale et antiparlementaire13. Inversement, il faudrait nous donner la preuve a contrario que la fidélité aux principes de la République parlementaire aurait préservé ses défenseurs du ralliement à la Révolution nationale en 1940-1941 – période que privilégie Sternhell. Ce n’est pas cette preuve-là que les historiens de l’année 40 nous fournissent14.

En fait, l’objection la plus nette qu’on peut faire au livre de Sternhell tient au genre historiographique dont il relève : une pure histoire des idées, censée suivre son mouvement propre et conséquent, hors de portée de l’évolution générale et sans relation directe avec les événements. Ceux-ci ne sont pourtant pas à prendre comme simples révélateurs ou catalyseurs d’idées en puissance ; ils sont aussi producteurs de changement et redistributeurs d’enjeux politiques et sociaux. De ce point de vue, il est frappant de constater la place ténue qu’attribue Sternhell à la Première Guerre mondiale dans la genèse du fascisme. Ce sont pourtant ces quatre années et demie de guerre qui provoquent l’un des plus grands bouleversements de l’Histoire : comment imaginer le triomphe du fascisme en Italie sans la guerre et la crise qu’elle provoque dans tous les rangs de la société civile et de l’État ? Et, tout autant, la naissance et la montée du nazisme ? Faut-il croire que tout était décidé avant la conflagration générale de 14-18 ? Ce qui est en place (et à une place encore modeste) avant la Grande Guerre, c’est une contestation culturelle de la philosophie des Lumières ; ce sont quelques formules dont les mouvements fascistes feront leur miel. Peu de chose encore en comparaison de la rupture sismique que représente le cortège de la guerre et de la « paix » qui suit : la fin des libertés publiques, l’ébauche des dictatures totalitaires, la libération des pulsions de mort, les souffrances inouïes, les espérances entretenues puis déçues, l’effondrement des monnaies, la révolution bolchevique, l’incendie révolutionnaire qui embrase l’Europe en 1919, la peur du communisme, l’essor de la contre-révolution, particulièrement dans ces pays d’ancien régime où s’instaurent des démocraties libérales sans racines… Et, devant l’amoncellement des cadavres, ce doute qui grandit sur la raison occidentale, ce pessimisme qui s’aggrave sur l’avenir de l’Europe, cette montée de l’irrationnel sur les ruines d’un continent suicidaire… La continuité de certains courants d’idées peut être observée ; elle semble dérisoire en comparaison de cette violence d’État déchaînée et des convulsions sociales qu’elle provoque, tout particulièrement dans ces classes moyennes qui seront en Italie et en Allemagne la proie désignée du fascisme et du national-socialisme.

Le fascisme a partie liée avec la guerre. Non seulement ses protagonistes en sont sortis imprégnés d’agressivité nationaliste, irrédentiste, impérialiste – mais le style de la guerre est le style du fascisme, qui en a pris les uniformes, les attitudes et les discours. « La véritable chance du fascisme, écrit René de Lacharrière, est venue d’une conjonction parfaite, alors réalisée, entre la militarisation de la politique intérieure qui le caractérise et la guerre internationale qu’il se préparait à affronter. Cette conjonction impliquait la popularité d’une politique étrangère agressive15. » Il n’y a pas de fascisme pacifiste. Ce qui fait le plus défaut au fascisme français est justement ce manque d’agressivité martiale. Dans la France de Giraudoux, qui n’a pas d’ambition territoriale, qui a récupéré au prix le plus fort ses provinces perdues et qui est fière de son Empire colonial, il est entendu pour tout le monde que « la Guerre de Troie n’aura pas lieu ».


Une pure histoire des idées se révèle décevante, en ce qu’elle suit la logique des mots, sans pénétrer la résistance des choses ni la force des émotions individuelles et collectives devant l’événement. Histoire idéaliste aussi impuissante que le matérialisme marxiste à rendre raison du phénomène fasciste. Là, on réduisait celui-ci au simple produit de la stratégie défensive du grand capital. Ici, on veut en faire un système d’idées qui vivrait de sa vie propre et suivrait mécaniquement son destin déductif.

Si, dans le cas français, les seuls événements dignes de considération sont ceux de 1940-1941 – la chute de la IIIe République, l’instauration de l’État français, la proclamation de la Révolution nationale –, alors il faut se demander s’ils trahissent seulement le fascisme – vrai ou supposé – qui minait la société et l’intelligentsia françaises depuis Barrès et Sorel. Outre que l’adhésion massive au maréchal Pétain tient moins – encore une fois – aux idées que celui-ci défend sous l’enseigne de la Révolution nationale qu’à une situation de faits catastrophiques : la défaite, l’exode, l’armistice, le recours au Chef providentiel, il convient, dans le souci légitime de faire aux idées leur part, de les inventorier sans exclusive. L’esprit de l’armistice découle en partie des courants de pensée répertoriés par Sternhell – et le nouveau régime qui s’ensuit s’inspire bien de l’idéologie antidémocratique et antilibérale, sans prendre la forme résolument « fasciste » que la défaite et l’occupation lui interdisent. Mais, dans cette crise de la conscience républicaine, il faudrait faire leur part aux autres facteurs intellectuels. La résistance au fascisme, au cours des années trente, ne se confond pas avec la seule résistance à l’idéologie subreptice du fascisme intérieur ; elle est aussi, elle est peut-être surtout, résistance aux entreprises conquérantes des États fascistes. De ce point de vue, on peut s’étonner que Sternhell fasse si peu cas de la politique extérieure et de la vigilance variable démontrée par les divers groupes politiques français face à la véritable montée du fascisme – celui qui s’est déjà incarné dans un appareil d’État et aspire à plier les autres sous son empire.

Sous cet angle, les positions antérieurement définies se trouvent bousculées. N’est plus si « fasciste » qui le paraissait à première vue. Inversement, dans l’effondrement de la République parlementaire, on découvre des entrepreneurs en démolition que rien ne désigne comme fascistes. Autrement dit, il me paraît fondé que la politique défendue face au danger hitlérien a eu plus d’effet que les critiques du libéralisme et du marxisme ; que la résistance au nazisme dès 1933 défendait plus efficacement le régime républicain que la résistance aux divers révisionnismes.

Ainsi, parmi les agents de l’imprégnation fasciste, Sternhell cite Gustave Hervé et Emmanuel Mounier. Rien en commun. Mais tous deux ont été les censeurs, parmi d’autres, et de la démocratie parlementaire et du socialisme marxiste. Le premier, ancien champion de l’antimilitarisme révolutionnaire, évolue à partir de 1912 vers ce qu’il appelle lui-même le « socialisme national ». Tant dans La Victoire, son journal, qu’à travers les petits partis sans lendemain qu’il fonde entre les deux guerres, il flétrit « le régime des assemblées politiques », il prêche la collaboration des classes et la restauration de l’autorité… En 1935, il lance un appel en faveur de Pétain, le héros national « qu’il nous faut ». Or, malgré le coefficient élevé de profascisme qu’on est tenté de lui attribuer, force est de reconnaître la lucidité et la fermeté qu’il manifeste face au nazisme. Autant Hervé s’élève contre la politique intraitable que Poincaré inflige à la République de Weimar, autant il dénonce les entreprises extérieures de Hitler et le racisme de l’État nazi. En juillet 1940, Hervé se rallie à Pétain, qu’il avait appelé de ses vœux, mais apparemment sur un malentendu : en mai 1941, il se réfugie dans le silence16.


Rien n’est donc simple dans cette guerre des idées. Voir Esprit, la revue de Mounier. On peut y relever maintes ambiguïtés – et assurément un discours hostile à la démocratie (bourgeoise) et au parlementarisme (radical-socialiste) –, hostilité qui a pu contribuer, admettons-le, au moins dans l’univers des symboles, à la déstabilisation du régime. Mais, malgré ce discours, il serait judicieux de noter ce que fut l’attitude d’Esprit devant la guerre d’Éthiopie, face à la guerre d’Espagne, au moment du renoncement de Munich, contre la vague de xénophobie et d’antisémitisme dont la France est le siège en ces années de crise. Sur tous ces problèmes concrets, la revue de Mounier a pris position dans un sens qui engageait à la résistance au fascisme. Certes, Mounier n’évite pas le faux pas de 1940 ; il croit habile une politique « de présence » au sein de la Révolution nationale, à un moment où il s’imagine comme tant d’autres le sort de la guerre décidé. Encore faudrait-il mentionner qu’Esprit est frappé d’interdiction en juillet 1941 ; et que son directeur est incarcéré par la police de Vichy : sont-ce là des détails insignifiants ?

Non, rien n’est si simple. Pour compléter le tableau, il faudrait en venir aux défaillances propres, face au fascisme, des démocrates fidèles, des libéraux sans contestation et des marxistes orthodoxes. Examiner l’attitude de la droite libérale ou conservatrice qui, dans sa majorité, au moment du Front populaire, a préféré sauvegarder ses intérêts de classe plutôt que de rester fidèle à sa vocation nationale, face à Hitler. S’arrêter aux puissants courants pacifistes qui ont fait l’esprit munichois de la gauche non communiste. Sans oublier de prendre en compte aussi ce qui revient aux communistes : la guerre incessante qu’ils ont menée contre les socialistes jusqu’en juin 1934 et puis, au bout de cinq années d’antifascisme résolu, l’approbation qu’ils ont donnée au pacte germano-soviétique et la dénonciation de la guerre commencée contre l’Allemagne nazie comme « guerre impérialiste » : ce sont là aussi des mots et des actes qui ne contribuaient guère à la « défense républicaine ».

Ce ne sont pas Pareto ou Croce, Mosca ou D’Annunzio qui ont été en Italie les fourriers du fascisme. Assurément, leurs œuvres ont offert des justifications à la révolution/contre-révolution mussolinienne. Mais le fascisme ne s’est pas développé sur des livres ; il a pris forme sur les retombées de la grande vague révolutionnaire de 1919-1920. Il a fini par triompher en remplissant le vide laissé par un État libéral en voie de décomposition avancée, sans tuteurs légitimes, sans défenseurs décidés.

Au fond, Zeev Sternhell a déplacé le problème central du fascisme : sa conquête du pouvoir et la nature de l’État qu’il installe. À la recherche de l’idée platonicienne du fascisme, il s’interdit d’analyser les conditions de son avènement éventuel en France. Et pour cause, puisqu’il ne se produit pas. Tout le paradoxe de l’historien des idées est qu’il étudie l’idéologie fasciste dans ce pays où précisément elle ne triomphe pas, et donc où elle ne peut être altérée par les compromissions du pouvoir : là le fascisme est à l’état pur puisqu’il ne gouverne pas. Originalité de la démarche, limites de l’entreprise. Car aux origines du fascisme n’est pas le verbe mais, comme dit Mussolini, « l’action ». L’historien a renversé la perspective ; c’est son droit. C’est aussi peut-être son illusion.


Notes

1. Le Débat, no 25, mai 1983.

2. Notamment : Maurice Barrès et le Fascisme français, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1972 ; La Droite révolutionnaire, 1885-1914, Éd. du Seuil, 1978 ; Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, Éd. du Seuil, 1983.

3. René Rémond, Les Droites en France, Aubier, dernière éd. 1982.

4. Édouard Berth, Les Méfaits des intellectuels, Rivière, 1914, p. 325.

5. Ibid., p. 329.

6. Voir E. Santarelli, « Le socialisme national en Italie : précédents et origines », Le Mouvement social, no 50, janv.-mars 1965.

7. Georges Valois, Le Fascisme, Nouvelle Librairie nationale, 1927, p. 5.

8. Ibid., p. 6.

9. Ibid., p. 24.

10. Préface de Raoul Girardet à l’étude de Zeev Sternhell sur Barrès, op. cit.

11. Sergio Romano, « Le fascisme », in Dictatures et Légitimité, op. cit.

12. Voir Georges Lefranc, « Une scission malencontreuse : la scission “néo-socialiste” de 1933 », in Georges Lefranc, Visages du mouvement ouvrier français, PUF, 1982, p. 117-138.

13. Sans évoquer de Gaulle, on sait que Léon Blum lui-même écrivait dans À l’échelle humaine, en 1941 : « Ce qui ne survivra probablement pas à l’expérience bourgeoise prolongée pendant plus d’un siècle, c’est le régime représentatif proprement dit, c’est-à-dire la délégation intégrale de la souveraineté populaire à la Chambre élue et sa concentration dans les assemblées législatives. » Voir d’autres textes dans Henri Michel et Boris Mirkine-Guetzévitch, Les Idées politiques et sociales de la Résistance, PUF, 1954.

14. Voir notamment les remarques d’Yves Durand sur certains instituteurs laïques et la Révolution nationale in Vichy 1940-1944, Bordas, 1972, p. 89-90.

15. René de Lacharrière, La Divagation de la pensée politique, PUF, 1972, p. 261.

16. Voir le mémoire de DEA de Catherine Grunblatt, Le Socialisme national de Gustave Hervé et de « La Victoire » 1916-1940, Institut d’études politiques de Paris, 1982.



4

Retour sur le fascisme français1

La question du fascisme français est une pomme de discorde que l’on croyait depuis longtemps digérée. Il n’en est rien. Deux ouvrages viennent de réactiver la dispute. L’un, Fascisme français ? 1933-1939 de Robert Soucy, connu sous le titre anglais de French Fascism. The Second Wave, 1933-1939, a été traduit en français et, de surcroît, préfacé par Antoine Prost ; l’autre, intitulé Le Mythe de l’allergie française au fascisme, est un ouvrage collectif dirigé par le sociologue Michel Dobry2. Coup sur coup, ces livres entendent faire la leçon aux historiens qui, à l’instar de Philippe Machefer, René Rémond, Pierre Milza, Serge Berstein, Jacques Julliard ou Philippe Burrin, et quelques autres dont l’auteur de cet article, ont commis la faute de minimiser, voire de nier le phénomène fasciste en France, bien réel pourtant. Soucy regroupe ces historiens dans une « école du consensus » ; Dobry résume leurs convergences dans la « thèse immunitaire », leurs travaux tendant à démontrer que la France des années trente, la France tout court, était « immunisée contre le fascisme ».

M. Dobry a une hypothèse inspirée par la sociologie de Bourdieu, selon laquelle l’« acharnement » de ces historiens pourrait s’expliquer par des positionnements dans le « champ », autrement dit des intérêts de carrière. Dobry, usant de la prétérition, ne veut pas s’attarder sur cette motivation, mais ne se retient pas de l’exposer aux fins de disqualifier leurs travaux. Allant plus loin, il suggère que les mêmes auteurs pourraient avoir des raisons idéologiques de « laver l’essentiel de la droite radicale de tout soupçon de parenté ou de voisinage avec les “fascismes authentiques” ». Cette accusation, que le polémiste serait bien en peine de démontrer, fait fi de la diversité des membres supposés de cette école, de leurs cursus universitaires (Philippe Burrin est professeur à Genève, Jacques Julliard directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, à côté de Serge Berstein, Pierre Milza, de Sciences Po…). Me trouvant inclus dans cette chapelle pour avoir fait la critique de Ni droite ni gauche de Zeev Sternhell, je mets au défi notre censeur de me prouver une quelconque allégeance. Mais M. Dobry a grand-peine à débattre, il insulte : « étranges bévues », « vision essentialiste », « obsession classificatoire », etc. La dispute universitaire, si légitime, si nécessaire, se transforme trop souvent en France en pugilat : M. Dobry en administre une nouvelle preuve.

Comment ne pas le regretter ? Les arguments de l’auteur méritent considération et discussion. Le problème du « fascisme français » n’est pas simple, et le concours des interprétations est ouvert depuis longtemps. Voici les quelques objections que je ferai pour ma part à l’éreinteur :

M. Dobry s’est emparé des mots allergie et immunité3 pour fustiger ses adversaires qui feraient de la France une terre impénétrable au fascisme. L’un des premiers historiens à s’être intéressé à la question, Raoul Girardet, a écrit, voilà cinquante ans, un article pionnier qui s’intitulait « Note sur l’esprit d’un fascisme français, 1934-1940 »4 et qui formulait la notion d’une « imprégnation fasciste ». Aucun des historiens visés par Dobry n’a remis en cause ce phénomène de contagion qui a traversé maint courant politique, atteint des écrivains importants, gagné de nombreux journaux et encouragé la naissance d’un certain nombre d’organisations5. Restait à évaluer correctement cette « imprégnation » ; restait aussi à répondre à la question : pourquoi la France a-t-elle pu, en ces années trente, échapper au fascisme et rester une république parlementaire jusqu’à la défaite militaire de 1940. Ce maintien du régime n’est pas un fantasme, mais une réalité. D’où résulte la question légitime de cette résistance que se sont posée les historiens visés, lesquels ont pu donner des explications variées.

L’objection de M. Dobry porte sur le mot « fasciste ». Les mauvais historiens sont pris, selon lui, d’une « obsession classificatoire ». En donnant une définition du fascisme à partir des modèles réalisés du fascisme italien et du national-socialisme, ils en déduisent la fameuse « allergie », puisque les adeptes de Mussolini et de Hitler n’ont été en France que des marginaux. L’erreur méthodologique, nous expose-t-il, vient en premier lieu de cette démarche réductrice, de cette volonté de classer. Étrange objection, à vrai dire : dans quelle science rejette-t-on la classification ? De la zoologie à la nosologie, la systématique (ou taxinomie) est une pratique nécessaire. Suggérer que classer n’est pas penser, c’est jeter Aristote et Montesquieu au rebut : s’il existe un semblant de science politique, c’est bien parce que des auteurs aussi variés que Max Weber, Hannah Arendt ou Raymond Aron se sont donné la peine d’établir des catégories, des idéal-types, des typologies. Certes, la classification n’épuise pas l’analyse, et la discipline historienne ne peut se limiter à forger ces distinctions, mais elle tend à éviter la confusion et l’amalgame. Au demeurant, la classification en sciences sociales n’est jamais d’une science certaine, elle varie d’un auteur à l’autre, mais elle sous-tend l’essai de définition qui reste un objectif d’intelligibilité des phénomènes sociaux et politiques. Cerner le phénomène fasciste, tenter de saisir sa nouveauté, préciser ce qui le distingue des autres mouvements autoritaires, dans le temps et dans l’espace, je ne vois pas là matière à mépris.

Pour en revenir au fascisme français, il est amusant de constater que M. Dobry nous donne quelques bonnes raisons de son improbabilité – ce que, sous d’autres plumes, il fustige sous le nom de « thèse immunitaire ». Les droites autoritaires en France, écrit-il, séduites par les « solutions » mussolinienne et hitlérienne, ne pouvaient pas reprendre « les formulations idéologiques des fascistes italiens » et, bien moins encore, « celles élaborées par les nationaux-socialistes allemands ». L’auteur, qui vient sans le vouloir nous servir une des explications des limites de l’imprégnation fasciste, aurait pu approfondir la réflexion sur ce point, à propos du pacifisme des droites autoritaires. Le pacifisme de droite n’est pas une vocation, mais le fruit d’une situation. Il est vrai que M. Dobry ne veut pas prendre en compte le bellicisme du fascisme italien et du nazisme. À mon sens, il s’agit d’une différence de taille entre la France et ses deux pays voisins : à ce moment-là (dans les années trente), le nationalisme français n’a ni programme de revanche, ni programme de conquête. La France n’est pas immunisée contre le fascisme par nature mais par conjoncture. Pays vainqueur, ayant récupéré les « provinces perdues », forte du deuxième empire colonial au monde et, en même temps, affaiblie dans ses profondeurs depuis la Grande Guerre, la France n’est ni dans le cas de l’Allemagne vaincue ni dans le cas de l’Italie frustrée par les traités de paix.

M. Dobry voudrait, néanmoins, rattacher les droites autoritaires et radicales françaises aux fascismes. La solution consiste à refuser de définir le fascisme. Ou bien on élargit la notion de fascisme à tous les mouvements réactionnaires de l’entre-deux-guerres (régimes de Salazar, Horty, Franco, etc.) ; c’est le panfascisme. Ou bien, comme le suggère Gilbert Allardyce, on limitera « son usage à la désignation d’un phénomène particulier saisi dans sa singularité historique, c’est-à-dire du seul fascisme “originel”, le fascisme italien » ; c’est l’unifascisme. M. Dobry évoque cette dernière solution pour la repousser, au bénéfice de la première : « Dans de tels cas, la qualité la plus notable d’une définition peut résider dans sa sobriété – elle peut tenir en une phrase – et son effet le plus remarquable est dans l’extension extrême [c’est nous qui soulignons] de la population des mouvements, cercles ou courants idéologiques qu’elle découpe dans la réalité historique. »

M. Dobry a raison de rappeler, après tout le monde, « les formidables poussées autoritaires et antidémocratiques qui [dans les années trente], inégalement et sous des formes variables, ont affecté alors l’essentiel des pays européens ». Si l’on sacrifie, comme le fait l’auteur, la particularité des histoires nationales aux traits communs des mouvements réactionnaires, on pourra désigner ces « poussées » comme un seul et même phénomène – et ce fascisme protoplasmique en vient à annuler la question du fascisme, puisque celui-ci est partout ; il devient, comme dans le langage et les slogans des militants (« Le fascisme ne passera pas ! »), une manière simple, générique, et injurieuse, de nommer l’adversaire. Au contraire, si l’on veut comprendre les contradictions entre ces diverses « poussées antidémocratiques », leurs particularités respectives, leurs implications situationnelles, il me paraît légitime de définir avec quelque précision le fascisme. Et d’y confronter le cas français.


La plupart des auteurs s’accordent pour faire des Croix-de-Feu, devenus en juillet 1936 Parti social français, le nœud de la question. En raison de leur importance numérique, les CDF/PSF (je reprends ici l’abréviation utilisée par Robert Soucy) sont en effet le meilleur test pour évaluer la pénétration du fascisme en France6.

Robert Soucy, qui ne prend pas les mêmes gants que l’auteur précédent, lance, avant même de développer ses arguments, que François de La Rocque était « un fasciste bon teint » (p. 165). Soucy s’inscrit, en cela, dans une lignée qui a la vie dure. Parti de masse antiparlementaire, parti de classes moyennes bien organisé, voilà soixante-dix ans que les CDF/PSF sont traités de fascistes, leur chef avec eux, ce que la plupart des historiens français de la période ont réfuté. Reprenons les termes du débat, en suivant l’argumentation de Robert Soucy.


L’esprit paramilitaire

« Ce qu’il y a d’hitlérien [sic] chez La Rocque en 1931, c’était son insistance pour que ses troupes de choc lui obéissent aveuglément » (p. 165) – « Entre 1933 et 1936 les CDF brandirent à de nombreuses reprises la menace d’un coup d’État contre le régime parlementaire » (p. 245).

La Rocque, devenu président des CDF en 1932, organisa le service d’ordre de ses « dispos » (disponibles) de manière quasi militaire : stricte discipline, mobilisations qui ressemblent à des grandes manœuvres, défilés martiaux… C’est bien cet aspect-là qui a accrédité l’appartenance « fasciste » des CDF aux yeux des partis de gauche. Dans le rapport de la commission d’enquête sur les événements du 6 février 1934, Laurent Bonnevay concluait que, tout en affichant son légalisme, le colonel de La Rocque « organise, dans le secret, sur tous les points du territoire de véritables mobilisations suivies d’importantes concentrations de ses troupes, comme s’il préparait une marche sur Rome ». Il est vrai que ce même rapport rappelait que, lors du 6 février, La Rocque ne s’était engagé qu’à la dernière heure, « en se gardant de toute compromission avec les émeutiers et de tout appel à la violence ». Attitude qui, rappelons-le, fut aussi celle des anciens combattants communistes de l’ARAC, participant de manière autonome à la journée de protestation. Le radical Pierre Cot, sur le coup, se prête néanmoins à la comparaison : « Comme les fascistes italiens au temps de la marche sur Rome ou comme les bandes hitlériennes avant 1932, [les CDF] étaient organisés en formations militaires ou paramilitaires7. »

La comparaison pourtant ne tient guère après l’examen des faits. Quelle commune mesure y a-t-il entre les squadre de Mussolini, les SA hitlériennes et les « dispos » de La Rocque ? Les « Chemises noires » se sont livrées en 1920-1921 à une véritable conquête territoriale de la Vénétie julienne, de la vallée du Pô et de la Toscane au moyen d’expéditions punitives et armées, en usant de toutes les violences contre les communes rurales « rouges ». Bastonnades, mises à sac, incendies, tortures et assassinats ont émaillé cette offensive fasciste8. Les SA (Sections d’assaut), de leur côté, furent un instrument de terreur dans l’Allemagne de Weimar, une véritable armée politique multipliant les affrontements sanglants avec les troupes socialistes et, plus encore, communistes. En août 1932, cinq membres des SA sont condamnés à mort pour le meurtre d’un mineur communiste. Hitler, malgré son choix tactique de légalité, fait connaître publiquement sa solidarité avec les assassins : « Mes camarades : face à ce verdict monstrueux et sanglant, je me sens lié à vous dans une loyauté sans limites. À partir de ce moment, votre libération est pour nous une question d’honneur. » Au cours de l’année 1932, les affrontements sanglants se multiplient en Allemagne avec les communistes, et les obsèques des SA tombés dans ces combats deviennent autant de manifestations nazies. Peut-on assimiler les CDF à ces organisations criminelles ?

Pour La Rocque, ses « dispos » sont d’abord un service d’ordre voué à protéger les réunions CDF, tout comme les socialistes et les communistes avaient le leur. Ils ont aussi une fonction plus stratégique, provoquer un effet de puissance. Formé au Maroc à l’école de Lyautey, l’ancien officier n’a pas oublié sa formule : « Montrer sa force, pour n’avoir pas à s’en servir. » Rien de plus impressionnant, en effet, que ces mobilisations massives à une heure donnée secrètement, à Chartres ou à Chantilly, où les militants arrivent en voiture ou à moto, ou que ces défilés en ordre qui s’opposent à ceux du Front populaire, comme celui du 14 juillet 1935, sur les Champs-Élysées. Enfin, les « dispos » ont pour vocation de défendre, non pas le régime, mais la société, en cas de tentative de révolution communiste. Montrer sa force, c’est aussi, dans le contexte de guerre civile larvée que connaît la France, montrer à l’adversaire, qui lui aussi fait défiler des dizaines de milliers de personnes, qu’il devra compter sur la riposte des CDF s’il veut s’imposer par la violence. Pas grand-chose à voir avec les coups de main des squadristes italiens ou les sévices des sections d’assaut nazies9.

S’il y a bien mobilisation de masse, les CDF/PSF ne cherchent pas l’affrontement physique. Reprenons un épisode sanglant qui a plus que tout autre identifié, aux yeux de leurs adversaires, les CDF/PSF comme un mouvement fasciste : « l’affaire de Clichy », en mars 1937. La section locale du PSF avait organisé un « gala cinématographique », où serait projetée La Bataille de Claude Farrère. Environ quatre cents hommes, quatre-vingts femmes et une dizaine d’enfants se rendront ainsi au cinéma l’Olympia de Clichy, sur carte d’invitation. Le bruit courait que La Rocque y viendrait. Un appel à la contre-manifestation, signé du maire socialiste et du député communiste, est alors affiché. Le soir du 16 mars, alors que les sirènes de la ville sont mises en action, une attaque des militants de gauche décidés à pénétrer dans le local de la réunion provoque de la part de la police mal dirigée et débordée une fusillade qui fait cinq morts et plus d’une centaine de blessés parmi les militants de gauche, tandis que les forces de police en compteront deux cent cinquante-sept. Le Parti communiste français demande alors la dissolution du PSF. La tenue de cette réunion avait été dénoncée comme « provocation », mais les hommes de La Rocque pouvaient invoquer la liberté de réunion, comme le firent observer nombre de journaux. L’instance du Parti communiste fut rejetée, mais cet épisode dramatique n’en a pas moins constitué, aux yeux de la gauche, une nouvelle « preuve » du caractère fasciste des troupes de La Rocque, alors que celles-ci n’avaient participé à aucun moment à l’affrontement sanglant10.

Accuser les CDF, comme le fait Robert Soucy, de menace de coup de force n’est guère probant. L’attitude des CDF lors du 6 février est significative d’un respect de la légalité, d’une volonté de se distinguer des autres associations protestataires, notamment des extrémistes qui veulent pénétrer dans le Palais-Bourbon. Le témoignage de Léon Blum devant la commission d’enquête est formel : « Si […] la colonne qui s’avançait sur la rive gauche, aux ordres du colonel de la Rocque, ne s’était pas arrêtée devant le mince barrage de la rue de Bourgogne, nul doute que l’Assemblée aurait été envahie par l’insurrection. »

Même la tenue vestimentaire différencie les CDF/PSF des forces paramilitaires fascistes : les CDF défilent sans uniforme, les uns portant le chapeau mou, les autres le béret ou la casquette. Le magazine Vu du 8 février 1934 interroge La Rocque à ce sujet : « Dans notre organisation, répond-il, on a voulu imposer un uniforme ou du moins un commencement d’uniforme. Quand on m’a parlé du béret, j’ai dit : “À quand le pas de l’oie ?” Non. J’aime bien mieux que mes bonshommes défilent en rigolant un peu, qui en chapeau melon et qui en casquette. C’est plus touchant et c’est plus français ! Les Croix-de-Feu, voyez-vous, c’est une grande amitié. »

Robert Soucy nous dira que tout cela n’est que ruse, qu’il ne faut prendre à la lettre aucune déclaration politique de La Rocque : ses dénégations ne sont qu’un leurre. Derrière la façade de légalité proclamée, le fasciste se tient prêt : « Qu’il n’ait pas lancé une attaque suicide en 1935 ou en 1936 n’en fait pas pour autant un personnage moins fasciste que Hitler, qui, après le putsch de Munich, choisit aussi le parti de la prudence » (p. 252). Toutes les déclarations de La Rocque, mais aussi toutes les instructions internes au CDF/PSF, mais encore tous les faits notables des années trente n’y feront rien : La Rocque était un fasciste dissimulé.


L’antimarxisme

D’autres éléments encouragent, selon Soucy, la comparaison avec les fascistes italiens et les nazis. L’antimarxisme d’abord. Ou plus exactement (comment un mouvement de droite ne serait-il pas « antimarxiste » ?) « la solution socio-économique que le parti proposait à la place du marxisme » – et qui est, elle, « typiquement fasciste : conciliation au lieu de lutte des classes, corporatisme au lieu de socialisme, syndicats “maison” au lieu de “syndicats révolutionnaires”, paix sociale au lieu de grèves sur le tas, hiérarchie au lieu d’égalité, paternalisme bourgeois au lieu de pouvoir de négociation de la classe ouvrière ». En gros, l’analyse est exacte ; conduit-elle à conclure au fascisme ?

Dans leur aspirations à la « réconciliation nationale », La Rocque et les CDF/PSF utilisent la formule : « Social d’abord ! », en opposition au « Politique d’abord ! » de Maurras. Dans l’immédiat, c’est l’œuvre d’entraide qui mobilise le PSF, et notamment les femmes, chargées des distributions de vivres et de vêtements11. Ce sont aussi des revendications : le « minimum de salaire », une durée du travail « déterminée dans le cadre de la profession et de la région », le droit aux « congés annuels payés » dans des conditions toujours négociées « professionnellement et régionalement », etc. Pour l’avenir, il s’agit de rétablir « l’harmonie entre les différentes catégories de la société, améliorer les conditions morales et matérielles du travail, rendre à la famille sa place primordiale, restaurer le patrimoine, réhabiliter la terre ». Cette réconciliation se fera-t-elle par le « corporatisme » ? Oui, mais dans une interview du Journal, La Rocque précise : « Quant au corporatisme, nous ne le concevons pas comme la corporation d’autrefois, ni comme celui de M. Mussolini. Nous avons adopté le terme de “profession organisée” auquel nous ajoutons le sens et de la corporation et du régionalisme et de la coopération12. »

« Organiser la profession, explique-t-il ailleurs, c’est, dans le plan local, régional, national, réunir entre elles les différentes catégories de travailleurs, depuis l’ouvrier manuel jusqu’au patron, pour une même branche de production. C’est associer entre elles les catégories de productions similaires et complémentaires. C’est juxtaposer, combiner sur l’initiative concertée des intéressés eux-mêmes, les différents éléments humains, techniques, industriels de cette production. C’est provoquer, protéger leur rencontre suivant des modalités une fois établies. Et, au sommet, c’est doter le pays, l’État, leurs gouvernements d’un organe de conseil économique dont les avis seront à la fois obligatoires et librement émis13. »

Dans cette perspective, le PSF ne veut pas abolir les syndicats, mais les veut « exclusivement professionnels et régionaux » : « Les hommes d’ordre et de réconciliation ne souhaitent point la disparition des syndicats. Ils les tiennent pour d’indispensables artisans de la renaissance attendue. Ils ne pourraient se passer de leur collaboration. Ils les exigent indépendants des alliances politiques, révolutionnaires, électorales. Ils veulent les rendre à leur destination véritable14. »

Certes, ce n’est pas du marxisme. Ce n’est même pas une vision de gauche non marxiste. La Rocque, en bon militaire et en bon catholique, a en horreur la lutte des classes qui divise la nation et entretient la haine sociale. Il est de droite, il est bien de droite. Est-il fasciste pour autant ? Tout comme les papes, il condamne « les excès du capitalisme » et rêve d’un système de « coopération » généralisé, dont l’État définira le cadre, « mais à l’abri de son ingérence directe ». Déjà, dans Rerum Novarum, Léon XIII, dénonçant simultanément capitalisme et socialisme, prônait le rapprochement du Capital et du Travail à l’intérieur des corporations, en précisant que celles-ci devaient être encouragées par l’État, sans que celui-ci s’immisce « dans leur gouvernement intérieur ». Cette doctrine sociale, réaffirmée par les successeurs de Léon XIII, valorise les corps intermédiaires contre l’étatisme. L’encyclique Quadragesimo Anno adressée par Pie XI en mai 1931 coïncide largement avec la doctrine CDF/PSF : défense de la propriété privée, garantie des droits de l’« individu », condamnation formelle du socialisme et du communisme, lutte contre la misère et contre le libéralisme hostile à l’intervention de l’État, rejet de la lutte des classes, de la grève et du lock-out, et apologie du corporatisme où doivent concourir syndicats ouvriers et patronaux… Le corporatisme d’association préconisé par le PSF s’en inspire, en se démarquant en cela du corporatisme étatique à la Mussolini.

Jacques Nobécourt a éclairci précisément ce point dans sa biographie de La Rocque et observé : « ces idées se retrouvaient alors dans toute la mouvance du catholicisme social » : c’était le thème d’études des Semaines sociales d’Angers, au printemps de 193515. Pourquoi Soucy refuse-t-il de considérer à ce sujet les sources d’inspiration catholique dans le programme de La Rocque ? Pour lui, cette inspiration chrétienne n’est que clientélisme et ne vaut guère mieux que la défense opportuniste de l’Église par les fascistes : « Même Doriot se rendit compte en 1938 qu’il était nécessaire de glorifier la spiritualité des cathédrales de France » (p. 428). On appréciera la force de l’argument.

Autre chose est de défendre à bon escient, en telle ou telle circonstance, les intérêts de l’Église catholique, autre chose est l’inspiration « catholique sociale » dont La Rocque et ses idées sont profondément imprégnés. Notre auteur paraît plus raisonnable en écrivant : « Il [La Rocque] s’opposait au catholicisme de gauche (celui, disons, d’Emmanuel Mounier) et se présentait comme une forme de catholicisme politiquement autoritaire et socialement conservateur » (p. 281). Dont acte. Mais aucun historien sensé n’a jamais prétendu faire du chef des Croix-de-Feu un catholique de gauche – le catholicisme de gauche étant, du reste, dans les années trente, une mouvance assez modeste.


L’antilibéralisme et l’antidémocratisme

Pour Robert Soucy, « La Rocque considérait le libéralisme, qu’il soit politique ou culturel, comme partie intégrante d’une menace générale pesant sur l’autorité : autorité sociale, économique, religieuse, parentale et maritale » (p. 283).

Il n’est pas douteux que La Rocque est un homme d’ordre. « Travail, famille, patrie », telle est la devise inventée par le PSF que reprendra – sans lui demander son avis – le régime de la Révolution nationale, devenue par là même infamante. Faire de la famille « la trame élémentaire de la collectivité sociale » n’est plus aujourd’hui de saison, mais c’était une idée courante du conservatisme politique : autorité parentale, défense du chef de famille, place « éminente » de la mère au « foyer légal », ne sont que des idées reçues, admises, défendues par toute la mouvance chrétienne. Au registre institutionnel, une politique familiale passe par le vote des femmes, encore inexistant, et le vote familial, l’électeur ayant plus ou moins de voix en proportion du nombre de ses enfants. Aucune originalité de la part des CDF/PSF : le vote féminin (redouté par la gauche anticléricale, repoussé par le Sénat) aussi bien que le vote familial font partie du programme du PDP (Parti démocrate-populaire) démocrate-chrétien. Remettre à l’honneur la natalité, les familles nombreuses, va dans le même sens.

Que La Rocque soit un adversaire de l’« hédonisme », un partisan de la « tradition », soit ! Mais, contrairement aux fascistes, il ne préconise pas la primauté de l’État sur la famille et sur l’éducation. Partisan de la liberté de l’enseignement, il serait plutôt un libéral, comme on disait au XIXe siècle des catholiques hostiles au monopole. Mais Soucy n’en a cure : « les nazis eux-mêmes prétendaient être de farouches partisans de la famille traditionnelle avant d’arriver au pouvoir. Ce n’est qu’après avoir consolidé son pouvoir que Hitler remit en question l’autorité des parents sur leurs enfants » (p. 287).

Telle est la méthode de notre auteur. Il récuse toutes les déclarations, tous les programmes et manifestes de La Rocque et du CDF/PSF, quand ils ne vont pas dans le sens du « fascisme » : ce n’est que propagande, artifice, leurre, derrière quoi se cache, ténébreuse, la préparation à l’avènement d’un régime fasciste. Tout ce qui pourrait échapper à la référence fasciste doit être interprété comme autant d’éléments dilatoires ou de ruses : on n’est encore qu’avant la prise du pouvoir. Et comme le PSF n’a jamais pris le pouvoir, l’historien Soucy n’hésite pas à prendre à témoin ce qui s’est passé en Italie et en Allemagne après l’avènement au pouvoir de Mussolini et de Hitler !

Reprenons. La Rocque n’était ni républicain ni démocrate, nous dit-on. Est-ce si simple ? La Révolution, d’abord. L’homme n’a certes pas le culte de la Révolution mais, lors du 150e anniversaire de 1789, il s’efforce de l’analyser sans œillères, sur le thème : « Cette Révolution qui sut ensanglanter notre sol, profaner nos valeurs spirituelles et, tout à la fois, libérer le territoire, sauver l’unité de la patrie ». Combien de prélats français allaient alors jusqu’à cette reconnaissance ? « Il est injuste de prétendre que la Révolution soit la cause des drames qu’elle a entraînés, pensait-il, elle n’a été qu’une conséquence. » Assurément, les « hommes de la Révolution » n’eurent pas le don du réalisme et le souci de la « réforme progressive », mais cela ne doit pas cacher qu’elle est à l’origine d’un événement décisif : « l’entrée en scène du Tiers État, des classes populaires ». Et l’article se termine par l’exaltation de la France de Valmy16. Certes, ce n’est pas la version des historiens communistes, mais ce n’est pas non plus la vulgate contre-révolutionnaire, toujours défendue par l’Action française.

La République, ensuite. Le programme CDF de 1935 est formel : « Le mouvement Croix-de-Feu ne met pas en cause le régime républicain. » Ni monarchie ni dictature. Deux témoignages contemporains, issus de la mouvance démocrate- chrétienne, distinguent nettement le PSF des formations d’extrême droite. Le premier est un article de Robert Cornilleau, un des dirigeants du PDP (qui avait fait scandale quelques années auparavant pour avoir prôné l’alliance des démocrates-chrétiens et des socialistes) ; il date de novembre 1937, à un moment de la violente campagne de l’extrême droite contre La Rocque, après que celui-ci a refusé d’entrer dans le Front de la liberté de Doriot : « En refusant de mettre la grande force morale et numérique, dont il détient les leviers de commande, écrit-il, au service de la conjuration soi-disant anticommuniste, le colonel de La Rocque se montre humain, se montre sage, se montre un vrai Français de la vieille France. Les républicains qui aiment encore la liberté doivent lui en être reconnaissants17. »

De manière moins conjoncturelle, en février 1938, le philosophe catholique Gabriel Marcel entend démontrer l’accord manifeste qui existe entre les positions du PSF et celles de Temps présent18, hebdomadaire catholique républicain qui a succédé à Sept, condamné notamment pour ses positions face à la guerre d’Espagne : « Je le répète encore une fois, je n’engage ici que moi-même, mais j’en suis quant à moi persuadé, le climat spirituel d’amitié, d’entente concrète et virile au ras des choses quotidiennes que le PSF, avec une persévérance indéfectible, s’applique à faire régner dans notre pays dévasté par la méconnaissance réciproque, par les slogans de haine, et avant tout peut-être par une doctrine étrangère à notre génie et également contraire aux enseignements de l’expérience et aux exigences de la raison et de la foi, ce climat humain au plus beau sens constitue le milieu vital où pourra prendre racine la pensée à la fois nationale, universaliste et chrétienne que se sont attaché à formuler les collaborateurs de Temps présent19. »

Quel régime politique veut donc instaurer le PSF ? À ses détracteurs, La Rocque répète son hostilité radicale à toute dictature. L’ordre du jour du congrès national du PSF de décembre 1936 rappelle qu’il est « fermement attaché aux libertés républicaines qui forment l’aboutissement de la glorieuse histoire de France, qui excluent la dictature fasciste, l’absolutisme hitlérien et l’esclavage inhumain du marxisme soviétique ». Évidemment, aux yeux de Robert Soucy, le dictateur en herbe ne fait preuve là que de son machiavélisme. Lisons tout de même cet article qu’il intitule « Pas de fascisme ! » dans Le Flambeau du 1er mai 1937 : « La France n’a que faire d’aventures. Ses institutions doivent être réformées, afin surtout qu’elles ne dégénèrent plus. Les pouvoirs ont besoin d’être reclassés, dotés de leurs moyens assujettis à leurs responsabilités suivant les principes du régime républicain. Aucun homme de bonne foi et soucieux d’information ne pourrait mettre en doute notre hostilité devant les éventualités dictatoriales20. »

Plutôt que du fascisme attrape-tout, il serait plus opératoire sans doute de rapprocher le projet institutionnel des CDF/PSF du grand courant de critique antiparlementaire qui n’a cessé de s’amplifier en France depuis 1919, pour ne pas remonter au temps du boulangisme. « L’exécutif est dominé par le facteur “responsabilité”, étayé par le facteur “durée”, écrit La Rocque. Un chef de la nation, mandaté pour une période portant au moins sur deux législatures successives, nanti du droit de dissolution, est responsable du choix des ministres ; il ne quitte ses fonctions avant terme que par démission ou après un verdict d’une Assemblée nationale, convoquée à la majorité des deux tiers, par exemple, de l’une et de l’autre Chambre. Un Premier ministre pourvu du droit de contreseing ordonne, coordonne le travail de ses collègues ; il est outillé à cet effet. Six ou sept ministres au maximum individuellement responsables… »

Restauration d’un exécutif, mais aussi, à l’autre bout, « décentralisation vigoureuse et prospère ; la France fraternelle, dispensatrice de libertés, compensatrice d’inégalités ; la France généreusement, intelligemment libérale, mais débarrassée des indisciplines du “libéralisme”…21 ».

Rappelons que de la gauche à la droite mille voix s’élèvent alors contre le fonctionnement du régime parlementaire en France. Les réformistes réclament le relèvement du pouvoir exécutif, garant d’une stabilité gouvernementale devenue impossible. Même Léon Blum, chef du Front populaire, adversaire désigné des CDF/PSF, après un premier essai sur La Réforme gouvernementale réédité en 1936, écrira avec le recul de l’expérience, en 1941, une critique du parlementarisme tel qu’il était pratiqué sous la IIIe République, allant jusqu’à dire : « le régime parlementaire ou représentatif ne constitue pas la forme de gouvernement démocratique exactement adaptée à la société française », et encore, tout en réaffirmant les principes de la démocratie : « le parlementarisme n’est pas la forme unique, exclusive et nécessaire de la démocratie ». Lui aussi faisait de la décentralisation administrative et « surtout [de] la déconcentration des pouvoirs » un impératif22. Il ne s’agit pas de réunir Blum et La Rocque sous le même étendard, mais d’observer à quel point les critiques des institutions de la IIIe République, du fonctionnement de la démocratie parlementaire, ont été convergentes. On sait comment de Gaulle, partageant ces analyses, s’est opposé en 1945-1946 aux projets constitutionnels de la IVe République ; c’est le projet de sa « Constitution de Bayeux » et, finalement, la Constitution de la Ve République : on ne peut isoler La Rocque et les CDF/PSF de cette histoire de la critique antiparlementaire, qui dépasse de très loin les cercles et les organes de la droite autoritaire.

Une brochure de 1935, « Programme du mouvement social français des Croix-de-Feu », résumait leurs objectifs :

« Nous ne pratiquerons jamais la religion de l’État, mais nous voulons un État tuteur, un État qui serve, contrôle, sanctionne.

« Le mouvement Croix-de-Feu est aussi loin de la conception totalitaire, à la mode italienne, allemande, où l’enfant dès sa naissance est voué à l’État, que de la conception marxiste où l’individu devient un numéro anonyme, écrasé sous la tyrannie collective d’une poignée de dictateurs. L’épithète fasciste convient à d’autres. Pas à nous.

« Nous ne travaillons ni pour des partis, ni pour un parti, ni pour des hommes, ni pour un homme, mais pour le peuple de France.

« Le mouvement Croix-de-Feu ne met pas en cause le régime républicain. »

Un autre point mérite qu’on s’y arrête. Dans l’histoire de François de La Rocque et des CDF/PSF, Robert Soucy tient pour négligeables les ruptures qui se sont produites entre les extrémistes et le chef, ainsi que les attaques violentes et répétées contre La Rocque en provenance de l’extrême droite. Pourtant, ces attaques sont riches d’enseignements. Marcel Bucard, fondateur du Francisme, puis du Parti unitaire d’action socialiste et nationale, avait déjà quitté les Croix-de-Feu, dont il fut un des fondateurs, quand La Rocque en devint le président. Admirateur de Mussolini, reçu en personne par le Duce, Bucard, lui, défendit un véritable programme fasciste, auprès duquel les idées de La Rocque prennent l’aspect d’un boy-scoutisme.

Joseph Pozzo di Borgo, qui participa lui aussi à la fondation des Croix-de-Feu, démissionna du mouvement en 1936, en raison de la modération inacceptable de son chef et de ses mots d’ordre, et participa aux tractations de la Cagoule. Son pamphlet, La Rocque, fantôme à vendre, met lui aussi en lumière la différence qui pouvait exister alors entre un activiste et le colonel. En 1937, Maurice Pujo, au nom de l’Action française, publiait Comment La Rocque a trahi, dont le titre suffit à donner le ton. La même année, Jean Renaud, dirigeant de la Solidarité française, écrit dans un autre pamphlet, J’accuse La Rocque : « Aujourd’hui, il n’est plus possible de se taire, de cacher. De partout, j’écris de partout, tous les nationaux de partis insultés, moqués ou dindonnés par La Rocque, crient : “Assez, allez devant, cet homme est plus dangereux pour la cause nationale que les maçons ou que les Juifs profiteurs dont d’ailleurs son nouveau parti est farci ! Il est plus notre ennemi que le communiste lui-même ! Il faut en finir : c’est lui qui a torpillé et torpillera les élections ; c’est lui qui crée la division… »

Les mises en garde de La Rocque contre les « groupes d’autodéfense » n’empêchèrent pas, quand les hommes de la Cagoule firent l’objet d’une action judiciaire, divers organes de presse de semer la confusion entre le PSF et le Comité secret d’action révolutionnaire (dit la Cagoule). Henri de Kérillis publia dans L’Œuvre du 5 février 1938 un article sur la campagne contre La Rocque, dont l’origine était la Cagoule23.

D’autres faits démontrent la volonté de La Rocque de préserver l’indépendance de son parti et de se démarquer des autres leaders de la droite fascisante. Il refuse en 1937 de participer au Front de la liberté, lancé par Doriot, après l’affaire de Clichy. « L’histoire même du lancement du Front de la liberté met en évidence qu’il tendait, dès le début, vers la constitution d’un bloc fortement axé à droite. La seule existence de ce bloc aurait ressoudé les éléments du Front populaire, au moment même où des tiraillements de plus en plus sérieux se manifestaient parmi eux ; elle aurait cristallisé dans le pays une inimitié de l’extrême droite contre l’extrême gauche au-dessus de la foule des autres groupements et du peuple lui-même, qui en auraient été les premières victimes ; un parti aussi nouveau que le nôtre s’y serait décisivement marqué d’une formule périmée24. » Face à Henri Dorgères et à ses Chemises vertes, il précise sa position à la demande de ses « amis », refusant de cautionner le Front paysan qui s’abstenait « de toute déclaration de loyalisme vis-à-vis de la forme républicaine », rappelant le caractère « républicain et démocratique » du PSF25. Jusqu’au bout, la guerre comprise, La Rocque voulut défendre l’indépendance de son parti, le protéger de toute immixtion et de toute alliance suspecte. Comme le PSF était, de très loin, le parti le plus puissant de la droite, on comprend l’hostilité et la haine que pouvait susciter son attitude. « Comment La Rocque a trahi », devint le leitmotiv de tous les protagonistes de la droite autoritaire, dont les plus virulents et les plus systématiques furent Xavier Vallat et Philippe Henriot.


Antisémitisme

L’antisémitisme n’entre pas nécessairement dans la définition du fascisme, et les historiens débattent du tournant pris par le fascisme italien, dont il n’est pas en tout cas une composante originelle, contrairement au nazisme. Mais Robert Soucy, qui a décidé du caractère « hitlérien » des CDF/PSF, ne s’encombre pas de ces nuances, affirmant qu’en 1937 « le PSF était devenu de plus en plus antisémite », non seulement en Algérie mais « en France aussi » (p. 231) : une façon d’aggraver le cas de La Rocque et de ses troupes, en les montrant pires que les fascistes italiens puisqu’ils n’ont pas attendu d’accéder au pouvoir pour manifester leur passion antijuive. Qu’en est-il ?

Il est avéré que certains militants CDF/PSF ont été d’authentiques antisémites, notamment en Algérie. Mais La Rocque lui-même n’a cessé de réitérer l’affirmation selon laquelle « le problème ethnique ne se pose pas en France » : « Le “racisme” n’appartient qu’aux nations restées primitives »26. On est loin des propos que l’on rencontre sous la plume des chefs et des écrivains de ligue, de Marcel Bucard aux intellectuels de Je suis partout.

Au demeurant, La Rocque n’est pas insensible aux protestations de la xénophobie qui emplit la France de la crise. Ses troupes appartiennent principalement aux classes moyennes, dont les différentes organisations corporatives dénoncent régulièrement les méfaits d’une immigration abusive et de naturalisations trop faciles qui créent une concurrence professionnelle déloyale. On trouve, notamment dans Service public (un titre de livre qui ne connote guère le fascisme), un écho de cette xénophobie, visant particulièrement les Juifs réfugiés d’Allemagne et d’Europe centrale suite à l’avènement de Hitler au pouvoir. Après avoir affirmé son antiracisme et son rejet de l’antisémitisme (« La race française est une magnifique synthèse, disciplinée, cultivée, équilibrée. Elle forme un tout ; nulle recherche linguistique, nulle analyse d’hérédité ne peut prévaloir contre ce fait »), La Rocque déclare qu’il est nécessaire de « protéger notre loyale hospitalité contre le déferlement abusif des étrangers venus pour déposséder notre main-d’œuvre, transporter parmi nos concitoyens le germe de l’émeute et de la révolution, vicier l’expression de la pensée nationale ». Et Robert Soucy de reproduire ces mots qui sonnent si mal : « Et voici que le racisme hitlérien, combiné avec notre folle sensiblerie, nous condamne à héberger une foule grouillante, virulente d’outlaws que rien ne garantit ; et voici que parmi ces derniers de nombreux îlots se constituent pour lesquels la persécution nazi[e] n’est qu’une couverture d’espionnage et de conspiration27. »

Ne cherchons pas à La Rocque des excuses : il reprend ici une des antiennes de l’époque, qui n’est pas seulement originaire de droite ou d’extrême droite – qu’on songe aux phrases à peu près similaires que l’on trouve dans Pleins pouvoirs de Jean Giraudoux28, et que l’on songe aussi à ce que l’on est capable d’écrire aujourd’hui sur des immigrés assimilés à des délinquants. En 1932, au 7e congrès du Parti communiste, Maurice Thorez, de son côté, avait fustigé « le courant xénophobe qui existe dans [ses] rangs ». L’originalité de la Rocque est ailleurs : précisément dans son refus de suivre une certaine doxa antijuive de la droite et de l’extrême droite, non seulement en paroles mais en actes.

Rappelons que les CDF/PSF sont ouverts à tous « les hommes de bonne volonté », quelles que soient leur race et leur religion. En 1933, La Rocque et cinq cents CDF assistent au service religieux célébré à la synagogue de la rue Notre-Dame-de-Nazareth, à la mémoire des soldats français de toutes confessions tombés pendant la Grande Guerre. Chaque année, la présence des CDF/PSF est notée dans la même cérémonie. Le grand rabbin Kaplan, après les troubles du 6 février 1934, fait l’éloge de La Rocque, « chef héroïque », et déclare : « Sans avoir l’honneur d’être inscrit à votre association, je ne puis m’empêcher de me considérer comme l’un des vôtres29. »

Les militants juifs des CDF/PSF ne manquaient pas. Cela, bien sûr, n’a pas empêché l’antisémitisme d’y sévir, surtout après la victoire du Front populaire. En Alsace et en Moselle, une poussée d’antisémitisme est observable au PSF, en 1938, surtout. Selon le préfet du Bas-Rhin, un changement d’attitude des dirigeants strasbourgeois du PSF est perceptible en avril 1938 depuis « le retour au pouvoir de M. Léon Blum ».

Mais ce n’était pas le cas des dirigeants nationaux. La Rocque et le PSF subissaient alors les attaques des partis et officines antisémites, depuis qu’ils avaient refusé délibérément d’adhérer au Front de la liberté de Doriot. Une brochure d’un antijuif professionnel, Henri Coston, était publiée en 1937 sous le titre : La Rocque et les Juifs, un nouveau scandale ! Il reprenait des articles du Petit Oranais, organe furieusement antisémite et hostile à La Rocque, et le libelle se terminait par cette invective : « Le 21 mai 1937, à la salle des Ambassadeurs, M. Barrachin, directeur du bureau politique du PSF, exposa la position du PSF et sa doctrine politique en présence des événements actuels. Il rappela notamment que son parti reconnaissait l’égalité de toutes les croyances et déclara “que sans La Rocque, la France aurait peut-être connu l’inutile développement de l’Antisémitisme”. M. de La Rocque, confirmerez-vous les déclarations de votre lieutenant ? Les Juifs ont-ils raison de se réjouir de votre attitude ? » D’autres pamphlets circulent alors, comme celui que le préfet de la Moselle transmet au ministre de l’Intérieur, sous le titre : La Rocque et l’emprise juive30. La Rocque ne manqua pas de réagir dans un éditorial du Petit Journal du 7 avril 1938, pour « réprimer énergiquement » les cris antisémites et prescrire « la plus grande méfiance à l’égard de tous les individus qui s’adonneraient à cette campagne antijuive et surtout vis-à-vis de ceux qui approcheraient les instances du parti ». Des exclusions suivirent31, et la ligne anti-antisémite fut maintenue vaille que vaille. On peut ainsi se demander, en reprenant la formule de Barrachin, si La Rocque ne fut pas un rempart moral et politique contre la vague antisémite de l’époque, particulièrement dans cette Alsace travaillée par la propagande allemande et dans un temps où tant de publications, de livres, d’organisations, reprennent à leur compte l’antisémitisme, le divulguent dans tous les rangs de la société. Doriot, fondateur du PPF (Parti populaire français) en 1936, n’était pas au départ antisémite, mais il entonne ce grand air lorsqu’il conçoit son efficacité politique. La résistance de La Rocque à ce sujet est donc assez remarquable, malgré ses concessions à la xénophobie ambiante.

Y a-t-il eu une évolution de sa part après l’instauration de la Révolution nationale, et en particulier au moment du Statut des juifs d’octobre 1940 ? Peut-être. Mais ici encore le dossier mérite examen. Georges Wormser, dans sa biographie de Georges Mandel, rapporte que le général Mordacq, apprenant la future promulgation des lois raciales, avait déclaré au chef de l’État : « Monsieur le Maréchal, vous allez déshonorer notre uniforme. » Pétain répond : « Je m’en f… ! » La chose étant connue, Wormser ajoute : « Un de ceux qui se montrèrent le plus indignés de la réponse du Maréchal fut le colonel de La Rocque32. » Le Cri du peuple de Doriot, lui, se félicite que La Rocque n’ait pu empêcher le statut : « Nous avons montré l’autre jour comment M. de La Rocque s’était précipité dans son Petit Journal au secours des Juifs, sans succès, puisque le statut a été promulgué, mais non sans profit pour ses caisses33. » Cela n’empêche pas La Rocque de s’accommoder en apparence de l’antisémitisme du nouveau régime. Il se distingue cependant des antisémites et néo-antisémites qui peuplent les rues de Vichy ou font de la surenchère dans la presse parisienne. Il détourne ses flèches en direction de la franc-maçonnerie : « En chaque lieu, en chaque occasion, écrit-il dans le Petit Journal du 5 octobre 1940, où une purulence juive s’est manifestée, la franc-maçonnerie a été introductrice, protectrice, conspiratrice. Régler la question juive sans briser à jamais les Loges et toutes leurs antennes serait faire œuvre chimérique. Si le fait d’être franc-maçon est vice rédhibitoire, le fait d’avoir été franc-maçon comporte disqualification formelle34. »

Dans la bonne tradition de la droite catholique, La Rocque, dans son nouvel ouvrage doctrinal Disciples d’action, en 1941, n’hésite pas à affirmer que la franc-maçonnerie est à l’origine de tous les maux dont souffre la France. Du moins n’emploie-t-il pas le terme de « judéo-maçonnerie » usité chez les antisémites. En revanche, fidèle à l’Union sacrée, à la fraternité des tranchées, l’ancien chef de guerre réaffirme : « Rien de cela n’empêche que des Juifs patriotes aient versé leur sang mélangé avec le nôtre sur les champs de bataille de 1914-1918, sur les champs de bataille de nos théâtres extérieurs d’opérations, sur les champs de bataille de 1939-1940 : l’adoption et la fraternité françaises leur sont acquises35. » C’est le moins ! Les antisémites de Vichy et de Paris, à la même époque, ne s’embarrassent pas de semblables précautions ; c’est à eux qui l’appellent « l’enjuivé » qu’il est toujours en butte.

« L’influence juive sur le PSF » continue à être dénoncée par les antisémites, qui occupent désormais le pouvoir. À titre d’exemple, une note émanant du Service des sociétés secrètes de la Haute-Garonne, datée du 2 février 1942, donne les noms de personnalités juives qui se trouvent dans l’entourage immédiat du colonel, qu’elle complète par ce commentaire : « Le fait que l’entourage du chef du PSF finance d’une façon importante Le Petit Journal pourrait expliquer les sentiments amicaux que M. de La Rocque a toujours manifestés vis-à-vis des israélites. Les déclarations suivantes ont en effet été décrites ou prononcées par lui au cours de ces dernières années : “Nos camarades israélites sont assurés de notre affection fraternelle…” (Le Flambeau du 13 février 1937). “Nos camarades israélites, dans les rangs desquels je compte plusieurs de mes plus chers amis…” (Bulletin du XVIIIe arrondissement). “Je fais appel à tous les israélites, et Dieu sait si nous en avons de très nombreux et de très chers dans nos rangs…” (discours à Lyon). D’ailleurs, l’adhésion du PSF a été vivement conseillée à tous les Juifs par les diverses organisations israélites, comme le meilleur moyen de défense [contre] les campagnes antisémites, le parti de La Rocque étant essentiellement national. L’Univers israélite ne dissimulait pas ces sentiments, puisqu’il écrivait en 1937 : “Le colonel de La Rocque ne nourrit pas de mauvaises intentions à notre égard ; mieux, j’affirme qu’il est le meilleur rempart contre l’antisémitisme36.” »

Textes et témoignages qui, au total, rendent bien difficile de faire de La Rocque un antisémite « bon teint ».


Collaboration

La pire accusation reste à venir : « En 1941, écrit Robert Soucy, aucune des critiques que La Rocque avait pu adresser antérieurement au régime hitlérien ne l’empêcha de demander une “collaboration continentale” avec les Allemands. Considérer sa rupture avec Vichy en 1942 et son arrestation par la Gestapo en 1943 comme des preuves qu’il n’était pas fasciste signifie seulement que l’on ne tient pas compte de sa collaboration active avec le nazisme entre octobre 1940 et décembre 1941 » (p. 214).

Reprenons le dossier. En 1940, La Rocque se rallie à Pétain, dont la « Révolution nationale » paraît s’inscrire dans le droit fil de ses idées. Le nouveau régime n’a-t-il pas emprunté sa devise aux Croix-de-Feu, qui l’avaient inventée en 1934 : « Travail, famille, patrie » ? Cette adhésion ne le rapproche que faiblement du pouvoir, détesté qu’il est par l’entourage de Pétain. Dans une circulaire datant du 16 septembre 1940, il recommande : « a) discipline formelle derrière le maréchal Pétain, b) réserve absolue à l’égard de son gouvernement37 ». La Rocque accepte d’entrer au Conseil national, créé en janvier 1941, mais en démissionne assez vite, dès le 28 juillet de la même année. Il accepte d’envoyer un délégué à des discussions sur un projet de fondation d’un « parti unique », mais rompt sans tarder avec Marcel Déat qui en est le théoricien38. Il transforme son propre parti, dont il garde le sigle, en Progrès social français, dont l’activité est orientée vers l’entraide sociale. Maréchaliste de bonne volonté, il reconnaît la légitimité de Pétain « comme le chef de l’État désigné en ces heures tragiques », ajoutant : « Mais ce livre n’est pas un dithyrambe. J’ai averti que toute adulation serait exclue. » De fait, on ne lit rien dans Disciplines d’action qui ressemble aux encensoirs de la presse et de l’édition de l’époque.

L’accusation portée par Soucy est ailleurs ; elle concerne la « collaboration » avec l’Allemagne nazie. Or la preuve qu’il en donne est une citation falsifiée. Je ne ferai ici que reproduire le rectificatif dû à Jacques Nobécourt, qui eut l’occasion de lire l’édition anglaise de Robert Soucy juste avant d’achever sa biographie de La Rocque : « Ainsi, l’historien américain Robert Soucy a-t-il développé toute une théorie à partir d’une invention. Il affirme à plusieurs reprises que, dans Disciplines d’action, La Rocque a plaidé pour la “collaboration continentale avec les Allemands”. Moyennant quoi, il en déduit sa “collaboration active avec le nazisme jusqu’en décembre 1941”, qui lui aurait valu son inculpation en 1945. Or l’indication “avec les Allemands” ne figurait pas dans cet ouvrage de La Rocque où “collaboration continentale” appartenait à un contexte exactement opposé : le mot “continental” concernait l’Europe dans son ensemble après les hostilités ; tout au plus aurait-on pu comprendre que La Rocque envisageait une alliance atlantique. Quant à l’accusation de “collaboration antérieure avec les Allemands”, elle ne fut jamais formulée par le gouvernement de la Libération39. » De son côté, Jean-Paul Thomas note : « Soucy cite les mots “collaboration continentale” dans un livre de La Rocque en 1941 en ajoutant hors guillemets un “avec les Allemands” qui en viole délibérément le sens : la phrase et le chapitre où elle s’insère évoquent en fait une reconstruction d’après-guerre, que le colonel envisageait en termes européens dès 193940. »

Au sujet de la prétendue collaboration de La Rocque, il n’est pas inutile de lire la notice du Dictionnaire de la politique française, de Henry Coston, qui lui est consacrée. On lit notamment sous la plume de cet antisémite obsessionnel et fasciste autoproclamé : « Pendant la guerre, La Rocque galvanisa la résistance de ses amis. Il écrivit même, dans son journal, un article qui portait ce titre (“Résistance”, in Le Petit Journal, 16 juin 1940). Après l’armistice, rallié au maréchal Pétain et nommé par lui membre du Conseil national (1941), il n’en rejetait pas moins la politique de collaboration pratiquée par le gouvernement. Il était de ceux qui, à l’instar du général Weygand, attendaient la revanche. Pour lui, comme pour la majeure partie de ses lieutenants, l’armistice n’était qu’un répit ; il fallait souffler et reprendre des forces. Contrairement aux autres organisations politiques nationales autorisées ou tolérées par le pouvoir et par l’occupant, le PSF – Progrès social français depuis 1940 – était nettement hostile à l’Europe [hitlérienne]41. »

La suite de l’histoire ne concerne plus notre sujet, même si l’entrée dans la Résistance (il crée en France en accord avec l’Intelligence Service le réseau Klan, dont il est le chef depuis le 1er juin 1942), la dissolution du PSF le 30 octobre 1942 par le général Oberg42, l’arrestation par la Gestapo en 1943, la détention à Fresne et au Cherche-Midi de mars à septembre 1943, ensuite la détention dans les prisons allemandes d’Eisenberg et Itter, pourraient fournir d’autres pièces au dossier. Mais cet itinéraire ne trouble pas le diagnostic du docteur Soucy : La Rocque, tout fasciste qu’il était, était un fasciste « français », ergo il se bat contre les occupants en nationaliste français. C’est oublier le parcours de ceux qui se sont réclamés du fascisme, voire du nazisme, en France. S’il y eut effectivement un certain nombre d’anciens cagoulards et militants d’extrême droite passés à la Résistance, on constate que Bucard, Doriot, Déat, Darnand, aussi bien que les écrivains fascistes Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Rebatet ou Châteaubriant, restèrent fidèles jusqu’au bout au collaborationnisme, allant parfois jusqu’à revêtir l’uniforme de la LVF (Légion de volontaires français).

La Rocque aura été un maréchaliste déçu, distant par rapport à la Révolution nationale, dont il a pu espérer l’avènement de ses idées après le 10 juillet 1940, mais sans excès d’illusion43. Patriote, fidèle au « vainqueur de Verdun », il entra néanmoins dans la Résistance, sans adhérer à la France libre du général de Gaulle. Selon lui, le combat était à mener sur le territoire français et non à Londres. En 1957, lors d’une visite de Gilles de La Rocque, fils du colonel, le général de Gaulle lui déclara : « Je savais que La Rocque mènerait le bon combat et serait du même côté de la barrière sous une forme différente, mais pourquoi n’est-il pas venu avec moi44 ? » Les explications sont nombreuses, et je renvoie encore une fois à la biographie de Jacques Nobécourt. Il me semble que, même si les contingences ont eu leur rôle, le plus important réside dans l’antagonisme politique entre le chef des anciens Croix-de-Feu et les hommes et organisations politiques qui entouraient de Gaulle. Le contentieux des années trente n’était pas effacé.

*

La définition du fascisme a certes varié, depuis les heures chaudes de la lutte antifasciste jusqu’aux approches des historiens d’aujourd’hui. Pour couper court à toute polémique inutile, je partirai de la définition qu’en donne un des spécialistes italiens qui fait autorité, Emilio Gentile, dans Qu’est-ce que le fascisme ? : « Le fascisme est un phénomène politique moderne, nationaliste et révolutionnaire, antilibéral et antimarxiste, organisé en parti-milice (partito milizia), avec une conception totalitaire de la politique et de l’État, avec une idéologie activiste et antithéorique, avec des fondements mythiques, virilistes et antihédonistes, sacralisée comme une religion laïque, qui affirme le primat absolu de la nation, entendue comme une communauté organique ethniquement homogène, hiérarchiquement organisée en un État corporatiste, avec une vocation belliqueuse à la politique de grandeur, de puissance et de conquête, visant à la création d’un ordre nouveau et d’une civilisation nouvelle45. »

Définition trop précise, pas assez « sobre », dirait M. Dobry. Mais il s’agit de savoir de quoi l’on parle. Si le fascisme désigne indistinctement les réactions politiques anticommunistes, antilibérales, antiparlementaires, organisées en formations plus ou moins militarisées, visant à établir un régime d’autorité, le débat, comme je l’ai dit plus haut, n’existe plus. Si c’est cela, le fascisme, nous nous mettrons facilement d’accord avec Dobry et Soucy : oui, la France a connu le fascisme et, s’il n’a pas pris le pouvoir dans les années trente, il a menacé réellement de le prendre. Mais, quand on étudie le mouvement ouvrier et socialiste d’origine marxiste, il va de soi qu’on ne confond pas en France la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), le Parti communiste, les groupes trotskistes ou maoïstes : l’historien qui engloberait ces différentes formations sous le terme de « mouvements socialistes » ou « mouvements marxistes » ne serait pas tenu pour bien sérieux.

Hitler, Mussolini, Salazar, Franco, Horthy, voire Pilsudski, Pétain, seraient-ils tous fascistes ? Distinguer, classer, définir, ne serait-ce qu’un raffinement intellectuel, suspect de toutes les compromissions ? Essayons donc de dire pourquoi le fascisme, phénomène politique du XXe siècle, consécutif à la Grande Guerre et contemporain de la révolution bolchevique, autre radicale nouveauté du siècle, ne peut pas s’appliquer à tous les mouvements réactionnaires ou à tous les mouvements nationalistes de « rassemblement ».

Dans le cas français, toute la problématique tourne autour du CDF/PSF, la ligue puis le parti le plus fort, le plus nombreux, le plus redoutable pour la gauche : si les Croix-de-Feu sont fascistes, il n’existera plus le moindre doute sur l’importance d’un fascisme français.

Une dimension du fascisme scelle son originalité, par rapport aux autres mouvements d’extrême droite. Ce ne sont pas l’antimarxisme, l’antilibéralisme, l’antiparlementarisme, ajoutés au nationalisme et au corporatisme, qui suffisent à faire d’un mouvement d’extrême droite un mouvement fasciste : l’originalité du fascisme est que, tout en étant un mouvement réactionnaire, il est aussi un mouvement « révolutionnaire ». Il ne veut pas simplement changer un régime parlementaire par un régime de pouvoir personnel, il veut créer un « homme nouveau ». C’est le but d’un régime qui sera totalitaire et belliciste.

Si le totalitarisme46 est une des caractéristiques du fascisme et si la notion est diffusée dans les années trente, il demeure que la réalité totalitaire ne peut s’observer pleinement que dans le fascisme-régime et ne présenter que des signes plus ou moins perceptibles dans le fascisme-mouvement. Les CDF/PSF n’ayant pas exercé le pouvoir, on peut toujours imaginer le pire de leur part s’ils y avaient accédé. Au demeurant, ceux qui voudraient que La Rocque préparât la dictature totalitaire seraient bien en peine de nous révéler les signes annonciateurs d’un tel régime, aussi bien dans sa doctrine que dans sa conduite. La brochure-programme du PSF est ornée au dos de sa couverture d’un dessin représentant Marianne repoussant hors de France la croix gammée, le faisceau fasciste et la faucille et le marteau. On pourra lire et relire les articles de ce programme, bien malin celui qui y trouverait les ébauches d’un projet totalitaire. Le refus de remettre en cause le « régime républicain » est réaffirmé, et le renforcement voulu de l’exécutif au détriment du législatif trouve ses limites dans la préservation du Parlement et de la liberté du vote (rendu obligatoire).

La volonté fasciste de créer l’homme nouveau a pris d’emblée un caractère belliciste. Le fascisme exalte la guerre : sans vocation impérialiste, sans esprit de conquête, sans idéal guerrier, il n’y a pas de fascisme. Hitler parle, dans Mein Kampf, de la « loi d’airain de la nécessité et du droit à la victoire du meilleur et du plus fort ». Et encore : « Tout être tend vers l’expansion, et tout peuple vers la domination mondiale. » Mussolini, dans Le Fascisme. Doctrine, institutions, affirme que « le fascisme est une volonté de puissance et de domination ». On chercherait en vain dans le programme du PSF un projet militariste/expansionniste. Rien n’est plus opposé à la volonté de puissance fasciste que sa vision des relations internationales : « La France, lit-on dans le même programme du PSF, doit rester fidèle à sa tradition et à sa mission pacificatrice en recherchant avec ténacité tous les moyens propres à acheminer le monde civilisé vers une conception pratique de la sécurité collective. » On croirait lire du Léon Blum.

Quelles que soient, du reste, les intentions, la situation de la France invitait tous les partis à l’esprit de paix. On connaît la formule : « Les vainqueurs sont toujours pacifistes. » La France, victorieuse en 1918 et forte d’un empire colonial, n’avait, répétons-le, plus d’ambition territoriale. De surcroît, c’est une nation vieillie, en décroissance démographique à partir de 1935, encore meurtrie par une guerre mondiale qui s’est déroulée sur son sol et qui l’a laissée exsangue, marquée à jamais. Ce n’est pas un contexte favorable à la naissance et à l’essor d’un nationalisme expansionniste, agressif, guerrier. Les fascistes français font la guerre par procuration, aux côtés des Italiens en Éthiopie ou à côté des phalangistes en Espagne. Gilles, le héros de Drieu La Rochelle, exprime au mieux l’impuissance d’un fasciste français, qui n’a plus finalement qu’à fuir son pays et à aller se battre dans l’armée franquiste.

Si les CDF/PSF ne sont pas fascistes, comment les qualifier ?

La nouveauté, l’originalité, qui a frappé les contemporains de son évolution, c’est qu’il est un parti de masse de droite. On connaît la distinction, devenue classique, faite par Maurice Duverger, entre partis de cadres et partis de masse. En dehors des ligues, plus ou moins éphémères, la droite n’avait, jusqu’au CDF/PSF, que des partis de cadres, c’est-à-dire de notables influents et de notables financiers – des états-majors sans troupes, mais non sans électeurs. Les partis de masse sont une création du mouvement socialiste, à la fin du XIXe siècle. En France, la SFIO est le premier parti à compter plus de cent mille adhérents, au lendemain de la Première Guerre mondiale. D’après les indications du Flambeau, les Croix-de-Feu, qui n’étaient pas plus de treize mille en 1930, sont environ trente mille en 1934, et entre sept cent et neuf cent mille à la veille de la dissolution de 1936. En juin 1936, le nombre d’abonnés au Flambeau atteint cinq cent douze mille. Le PSF, quant à lui, a eu des effectifs encore supérieurs. Certaines évaluations, exagérées, ont avancé le chiffre de trois millions d’adhérents. Les historiens de la période et du mouvement s’accordent aujourd’hui sur le chiffre de un million47. C’est en tout état de cause considérable, supérieur au nombre des militants additionnés des partis socialiste et communiste.

D’autre part, les CDF/PSF sont capables de tenir des réunions publiques, d’organiser des cortèges et des rassemblements, qui peuvent rivaliser avec ceux du Front populaire. Les évaluations, celles de la police comme celles des organisateurs, sont toujours douteuses, soit minimisées, soit exagérées. Contentons-nous de relever que La Rocque peut entraîner ou rassembler des dizaines de milliers de participants. Les salles louées étant généralement trop petites, il organise des meetings simultanés, assez près les uns des autres, pour lui permettre de prendre la parole de l’un à l’autre. Ainsi, le 28 janvier 1935, une quadruple réunion salle Wagram, au Bullier, au Magic City et à la Mutualité, rassemble trente-cinq mille personnes. Les défilés rue de Rivoli (fête de Jeanne d’Arc, en mai) ou sur les Champs- Élysées (14 juillet 1935) sont suivis par plus de cinquante mille personnes, et certaines années davantage encore. Succès analogues lors des grands rassemblements en province. Même exagérés, ces chiffres donnent la mesure de ce que fut la puissance politique des CDF/PSF – chiffres qui ont pu laisser penser que, si les élections de 1940 avaient eu lieu, le PSF eût été le grand vainqueur à droite.

Tout naturellement, La Rocque et ses troupes sont devenus l’adversaire le plus visible, le plus fort, le plus dangereux, des partis du Front populaire. Ce dernier ayant été cimenté par l’antifascisme, le PSF, en raison même de sa force numérique, avait vocation à être désigné comme le parti fasciste à vaincre. En voici une illustration caractéristique : l’attentat perpétré contre Léon Blum, le 13 février 1936, lors des obsèques de Jacques Bainville. L’épisode est significatif du mécanisme d’amalgame et de focalisation. Alors que les CDF n’étaient pour rien dans ce lynchage, à la fois improvisé et conditionné de longue date par les articles haineux de L’Action française, L’Humanité, appelant à la riposte dans les jours suivants, publie à la une, non la photo de Charles Maurras, mais celle de La Rocque, présenté comme « chef factieux ». Les CDF étaient, par ses effectifs, un ennemi autrement sérieux et crédible que l’Action française. Lorsque, le 4 octobre 1936, le PSF organise une contre-manifestation à la sortie du meeting communiste qui se tient au Parc des Princes, ce sont des dizaines de milliers de participants qui répondent à l’appel. Aucun parti de droite, aucune ligue nationaliste, et pas même le PPF de Doriot (qui put compter cent quatre-vingt mille adhérents), ne peuvent rivaliser. L’effet de puissance a donc été une des raisons de l’identification du CDF/PSF au fascisme. Le Front populaire y trouvait son mobile d’unité, compensant ses divergences internes : l’ennemi fasciste désigné, les rangs de l’antifascisme pouvaient être plus serrés. Bien des dirigeants du Front populaire savaient que la formation de La Rocque n’était pas fasciste (la « main tendue » de Thorez aux militants Croix-de-Feu avant les élections de 1936 montre au moins que bien des Croix-de-Feu étaient récupérables48), mais le colonel était à la tête de la force la plus structurée opposée au Front populaire : il devait apparaître, suivant une logique de l’action, comme l’incarnation du fascisme français.

Ce que ce parti de masse partage avec les mouvements fascistes, c’est l’anticommunisme, l’antiparlementarisme49, l’antimaçonnisme. Ce qui pourrait l’en rapprocher, c’est la volonté de La Rocque de n’être « ni de droite ni de gauche », par quoi il reprend un slogan fasciste. L’inspiration est cependant différente. Nationaliste et chrétien, La Rocque a la nostalgie de l’Union sacrée. Son projet n’est pas de muscler la droite : il veut le rassemblement des Français, il repousse l’affrontement entre les deux blocs, de gauche et de droite. Naïf, sans aucun doute, il voudrait dépasser le vieux clivage, faire renaître les vertus d’une véritable union nationale, celle de 1914. Ses adversaires sont tout naturellement ceux qui divisent, à commencer par les communistes et les socialistes. Ce qu’il appelle de ses vœux, c’est une nouvelle République, selon une vision militaire, c’est-à-dire hiérarchique, avec un exécutif renforcé. Il ne fait du reste en cela que reprendre toutes les idées de réforme constitutionnelle qui ont sévi depuis 1919, venues de tous les horizons mais jamais réalisées. Ce qu’il remet en cause, c’est un modèle républicain qui a créé le régime d’assemblée, qu’il juge impropre à gouverner. Comment y parvenir ? Le programme du PSF l’explicite : « Par les voies légales, en usant des droits civiques et politiques accordés par la Constitution à tous les citoyens. Par la force, au cas où des partis de révolution chercheraient à employer la violence et à fouler aux pieds nos libertés pour imposer leur dictature. »

On peut toujours dire que ce ne sont là que des mots, mais on ne trouve dans les publications CDF/PSF aucune autre directive, aucun autre projet, que celui-là : nous serons assez forts pour gagner les élections, réformer la République et, au besoin, pour défendre la société contre une entreprise subversive des révolutionnaires.

Sociologiquement, on a remarqué depuis longtemps que La Rocque a trouvé sa clientèle dans les classes moyennes, et notamment dans ces classes moyennes indépendantes, non salariées, qui représentent un fort pourcentage de la population active. C’était aussi la clientèle du Parti radical-socialiste. Or on sait que l’accord Matignon suivi par la législation sociale du Front populaire a provoqué l’échec final de celui-ci, par la révolte des radicaux du Sénat. Les décrets d’application des lois sociales (en particulier la semaine des quarante heures) a entraîné la fronde des congrès radicaux, et le PSF a bénéficié de ce malaise causé par l’« ouvriérisme » du Front populaire50. On sait que la défense des classes moyennes en pleine crise économique avait fait l’objet d’un débat au sein du Parti socialiste et qu’il avait été à l’origine du néo-socialisme de Marcel Déat. Mais le seul fait d’être par excellence le parti des classes moyennes ne fait pas mécaniquement du PSF un parti fasciste. Ces classes moyennes avaient été, de longue date, un des soutiens de la République radicale. La défense de la petite propriété en était le socle dans une société qui était largement une société de petits propriétaires, paysans, artisans, chefs de petites entreprises (environ 40 % de la population active en 1936).

La comparaison qui s’est imposée à nombre d’historiens a été celle des CDF/PSF et du RPF, le Rassemblement du peuple français gaulliste de 1947. Volonté d’union au-dessus des partis de droite et de gauche, contestation de la République parlementaire, aspiration au fondement d’une République où le principe d’autorité serait restauré par le renforcement de l’exécutif, la promotion politique du président de la République, la réconciliation des classes par l’association Capital-Travail. Le RPF fut aussi, de manière plus éphémère, un grand mouvement de masse, vainqueur haut la main des élections municipales de 1947. La filiation n’est pas directe : une Seconde Guerre mondiale a eu lieu, de Gaulle n’est pas La Rocque. Cependant, à côté d’une inspiration doctrinale assez proche (nationalisme, anticommunisme, antiparlementarisme), la thèse de Jean-Paul Thomas nous montre l’importance des filiations personnelles, comment on retrouve dans les cadres du RPF des noms qui étaient ceux des cadres du PSF. Et de quelle manière qualifiait-on à gauche le Rassemblement gaulliste ? C’était évidemment un nouveau fascisme ! En décembre 1947, la revue Esprit sonne l’alarme par un numéro spécial : « La Pause des fascismes est terminée ». Les analyses qu’il contenait ne concernaient pas seulement la France, mais c’est bien la naissance et l’effet de masse du RPF qui était à l’origine de cette nouvelle résistance. Dans l’éditorial de Paul Fraisse, il y avait un mot qui est au cœur de notre débat : « Fascisme est un mot étranger. En français, il se traduit littéralement par : rassemblement. » Mais les partis de rassemblement sont-ils nécessairement des partis fascistes ? Dans le même numéro, Jean-Marie Domenach n’avait aucun mal à pourfendre « le mythe du rassemblement national ». Car il s’agit bien d’un mythe, qui entraîne de Gaulle à répudier « le système des partis » au nom d’une nouvelle union sacrée, qui ne peut exister, en fait, que sous l’autorité d’un chef. La Rocque comme de Gaulle après lui, anciens combattants de 1914-1918, ont rêvé, sinon d’éradiquer, du moins d’atténuer au maximum les conflits qui affaiblissent la nation – en particulier la lutte des classes. Ce mythe du rassemblement a été à l’origine de la Ve République et d’une Constitution que l’on peut dire étrangère – surtout dans sa version 1962 avec l’élection du président de la République au suffrage universel – à la tradition républicaine. Nous pouvons exercer toutes nos critiques là-dessus, il ne nous viendrait pas à l’esprit aujourd’hui de qualifier le régime gaullien de régime fasciste. La crise de la IVe République, toutes choses égales d’ailleurs, avait en commun avec la crise de la IIIe des années trente ce que Domenach explicite bien : « Les institutions parlementaires que nous subissons sont tellement privées de sens qu’elles ne peuvent plus servir de plate-forme de résistance. » La guerre d’Algérie devait confirmer cruellement le diagnostic, et il faut bien avoir en tête la crise du système parlementaire, aussi bien dans les années trente que dans les années cinquante, pour comprendre les succès de La Rocque et de De Gaulle.

D’anciens adversaires de La Rocque sont revenus, après la bataille, sur leurs jugements initiaux. Daniel Mayer (socialiste), parlant du 6 février en 1962 : « Il apparaît que le colonel de La Rocque n’a pas eu, dans les journées qui ont précédé et ce soir-là même, le même but que ceux auxquels notre légitime passion l’associait et dont il voulait, semble-t-il, se différencier51. » Étienne Borne (démocrate-chrétien) : « Lorsque La Rocque survient, il semble faire trop de concessions au train nouveau du monde, mais en réalité il répudie le vertige de l’extrémisme auquel n’est que trop sensible le nationalisme français, il refuse hautement les moyens de l’insulte, de la calomnie, de l’illégalité, son “social d’abord”, outre qu’il prépare les esprits timides à accueillir de nécessaires réformes, contredit directement le “politique d’abord” de la faction maurrassienne. […] La Rocque, s’il n’a pu trouver l’insertion proprement politique d’une pensée en elle-même généreuse, a du moins tenu, à l’abri des mauvais bergers, le troupeau qui lui était confié et qui aurait pu, sans lui, ne leur être que trop disponible52. » Un dernier témoignage, celui que l’écrivain Gilles Perrault présente dans une lettre à Gilles de La Rocque, le 2 juillet 1985 : « J’ai été de ceux qui ont méconnu le vrai visage du colonel de La Rocque. Et je n’étais certes pas le seul. […] L’homme infiniment digne d’estime qui naquit voici cent ans n’a pas eu la chance de rencontrer son destin historique. Les circonstances l’ont voulu ainsi. Comment ne pas être frappé, à présent que les décennies écoulées mettent les choses et les gens en bonne perspective, par les traits gaulliens de sa démarche politique ? Mélangé trop hâtivement en son temps à la cohorte des chefs de l’extrême droite, il me semble que les historiens mettront La Rocque à sa juste place, c’est-à-dire parmi ceux qui, démocrates et républicains, voulaient une France régénérée, indépendante, dotée d’institutions la rendant capable de tenir la barre. Ce rôle échut au général de Gaulle. Nul doute que le colonel de La Rocque aspirait de tout son être à s’en faire l’instrument53. »

J’emprunterai, avant de conclure, la mise au point de l’historien Philippe Machefer qui, en France, avait fait un travail pionnier sur les ligues, avait préparé sa thèse de doctorat d’État sur le PSF à partir de 1970, que ses obligations de sénateur (socialiste) et une mort prématurée ont empêché de soutenir. À la demande de Gilles de La Rocque, Machefer lui adressa un résumé de ses travaux, dans une lettre datée du 10 août 1981. On y lit :

« Le PSF s’efforce d’être le défenseur des classes moyennes, à la place des radicaux-socialistes. Il cherche à gagner les éléments modérés du Front populaire, c’est-à-dire les électeurs radicaux-socialistes.

« Daladier dans ses notes manuscrites écrit à Itter en 1944-1945 : “Au fond, je crois que La Rocque voulait créer un mouvement national ayant pour but la conquête légale de la majorité.”

« La conclusion de cette analyse s’efforce de montrer que La Rocque a su comprendre que le fascisme répugnait à la mentalité française et qu’il fallait renforcer l’autorité du pouvoir exécutif dans la fidélité aux institutions de la République.

« Cela et sa volonté de réconciliation nationale annoncent ce que sera plus tard le RPF du général de Gaulle, auquel La Rocque prépare en quelque sorte le terrain par son action dans les masses catholiques jusqu’alors dépolitisées. […]

« Le catholicisme social, le vieux fond bonapartiste français, le jacobinisme d’un Clemenceau, ont exercé une plus ou moins forte influence sur la pensée de La Rocque, pensée politique à vrai dire assez peu formée, sans que cette observation marque une critique visant un homme pour lequel, de métier et de tempérament, l’action était la principale valeur.

« Cela signifie-t-il un fascisme ? On songe à la glorification de l’action pour l’action chez des hommes comme Mussolini ?

« Il est évident que cette interrogation a été au cœur de ma recherche. Nul doute qu’il n’y ait eu dans le mouvement Croix-de-Feu, chez certains de ses membres, une imprégnation fasciste. On constate que ces éléments ont quitté l’association, notamment en 1935, pour soutenir Doriot dont le PPF sera, lui, la grande tentative d’organisation du fascisme français.

« Lorsque, en 1936, La Rocque refuse de réagir par la force contre la dissolution des ligues prononcée par Léon Blum, Pozzo di Borgo et les éléments les plus durs des Croix-de-Feu refusent de rejoindre les rangs du Parti social français, preuve évidente qu’ils n’y voient pas la reconstitution de la ligue hostile aux institutions de la République qu’ils souhaitaient.

« En 1937, c’est le refus d’adhésion du colonel de La Rocque qui fait échouer la tentative de constitution d’un vaste rassemblement hostile à la gauche sous la direction de Jacques Doriot autour du PPF.

« Les attaques les plus vives et les chantages les plus odieux, ceux que la presse de l’époque a mis en lumière et qui, de ce fait, relèvent du domaine public, du fait public, sont venus non pas des adversaires “naturels” du PSF, je veux dire des socialistes et des communistes, mais de l’extrême droite réactionnaire ou fascisante.

« On en arrive à estimer que, loin d’être en France le vecteur du fascisme, les formations du colonel de La Rocque ont été, bien au contraire, parmi d’autres facteurs, un obstacle au développement d’un puissant parti fasciste, tel que le Francisme de Bucard ou le PPF de Doriot.

« Quelles que soient mes options politiques et sans doute précisément à cause d’elles, je dois à la vérité historique de dire que ma profonde conviction, après tant d’années de recherche sur ce sujet, est que le colonel de La Rocque n’était pas fasciste et que, au contraire, il a contribué à barrer la route au fascisme dans les années trente54. »

On peut évidemment spéculer sur ce que fût devenu le CDF/PSF s’il était arrivé au pouvoir. Régime de type bonapartiste (compromis entre dictature et héritage républicain) ? Régime de type salazariste (dictature réactionnaire avec lien étroit entre l’État et l’Église) ? Régime fasciste (totalitaire à l’intérieur, agressif à l’extérieur) ? Mais rien ne présuppose dans le mouvement CDF/PSF et son programme l’installation de la dictature. Dans un document intime – une lettre écrite à son fils Jean-François le 17 octobre 1939 –, La Rocque affirme son refus de « toute secousse intérieure » : « Il convient de faire mûrir aussi vite que possible l’évolution nécessaire dans les domaines politiques et sociaux et non pas de l’imposer par la force55. » La Rocque, au pouvoir, était aussi susceptible d’engager le processus de réforme constitutionnelle dans le cadre républicain, comme le fit le général de Gaulle en 1958. Enfin, le PSF vainqueur aux élections pouvait aussi complètement échouer à réformer le régime, tout comme Gaston Doumergue en 1934, et se contenter de reconstituer une droite plus homogène.

Trop de variables existent pour trancher : la conjoncture économique, le rapport des forces dans le champ politique, le contexte international, la guerre, bien sûr, etc. Par ailleurs, les régimes autoritaires autant que les régimes fascistes labellisés ont évolué : le régime mussolinien des années vingt, régime de compromis avec la droite réactionnaire, a précédé le virage totalitaire de la seconde moitié des années trente. En France, le régime gaullien instauré à la suite du 13 mai 1958 s’est lui aussi transformé à partir des années soixante-dix. On n’épuisera jamais le nombre des possibles, et nous ne pouvons juger que sur ce qui fut, non sur ce qui aurait pu être.

Les Croix-de-Feu, puisant aux sources du christianisme social, avaient peut-être vocation à fonder un régime échappant aux catégories du fascisme ou même de la dictature traditionnelle, plus ancré dans l’histoire nationale, où l’héritage de la Révolution et l’héritage du bonapartisme pesaient lourd, comme le régime de la Ve République, si peu conforme à la tradition républicaine parlementaire, l’atteste encore56.


Notes

1. Vingtième siècle. Revue d’histoire, no 90, avril-juin 2006.

2. Robert Soucy, Fascismes français ?, Autrement, 2004 ; Michel Dobry, Le Mythe de l’allergie française au fascisme, Albin Michel, 2004.

3. L’article de Serge Berstein sur Ni droite ni gauche de Zeev Sternhell s’intitulait « La France des années trente allergique au fascisme » (Vingtième siècle. Revue d’histoire, no 2, avril 1984).

4. Revue française de sciences politiques, juillet-septembre 1955.

5. Qu’il me soit permis de mentionner mon propre article : « Une parabole fasciste : Gilles de Drieu La Rochelle », repris dans ce livre (partie 4, chap. 8), ainsi que ce titre explicite : « L’ébauche d’un fascisme français » (partie 3, chap. 2).

6. La principale source de cet article appartient aux archives du Centre d’histoire de l’Europe au XXe siècle (CHEVS) à la Fondation nationale des sciences politiques, « Fonds La Rocque 1885-1946/Croix-de-Feu – Parti social français (PSF) : 1929-1946 ». La référence en abrégé sera CHEVS, LR (suivi du numéro du carton).

7. Pierre Cot eut l’occasion de revenir sur ce jugement abrupt à la suite d’une émission radiophonique, « La Tribune de l’Histoire » du 12 octobre 1973 : « Avec le recul du temps, des historiens, des auteurs éminents révisent leurs jugements sur le colonel de La Rocque et son action civique. La lettre que m’a adressée son fils, le 19 mai, me fournit l’occasion d’agir de même. Les faits et les détails qu’il donne sont véridiques. Je rends hommage à l’antifascisme dont témoigne la déportation de La Rocque et reste, non sans respect, son irréductible adversaire politique » (cité par Georges Lefranc, Histoire du Front populaire, Payot, 1974, p. 514-515).

8. Voir Angelo Tasca, Naissance du fascisme, Gallimard, 1967, p. 129 et suiv.

9. Maurice Grimaud, préfet de police de Paris qui s’est illustré par sa modération en mai 1968, a été aussi un témoin des années trente. Il écrit dans une lettre à Hugues de La Rocque du 27 octobre 2004 : « Les jugements portés sur cette époque ignorent généralement trop la violence des combats politiques, violence verbale ou écrite (l’Action française y excellait). Chaque mouvement se devait d’avoir son service d’ordre, mais tandis qu’il était avant tout défensif dans les formations “responsables”, comme chez les Croix-de-Feu, il était un moyen systématique d’expression publique et d’action chez celles qui visaient à la prise du pouvoir » (CHEVS, LR, 107).

10. Voir le rapport de l’inspecteur général Imbert au ministre de l’Intérieur, le 23 mars 1937, Arch. nat. F7 13985. Léon Blum pour sa part, et malgré les affirmations du Populaire qui avait accrédité l’accusation de « provocation », déclara à la Chambre des députés, le 23 mars 1937 : « N’y a-t-il pas quelque chose de disproportionné, quelque chose de blessant, de dangereux à appeler une ville entière, pour protester autour de cette réunion inoffensive et presque familiale ? » Sur la question, un colloque s’est tenu à l’université de Nanterre les 30 et 31 mars 1973 (CHEVS, LR, 12). On doit aussi une mise au point à Jacques Nobécourt, « La fusillade de Clichy et l’apparition de la “réalité PSF” », Le Monde, 15-16 mars 1987.

11. Voir le témoignage de Suzanne Fouché, fondatrice de la Ligue pour l’adaptation du diminué physique au travail, in J’espérais d’un grand espoir, Cerf, 1981, p. 141-142. Elle écrit notamment : « De 1935 à 1940, j’ai connu dans ce milieu d’immenses joies. Dans plus de quarante villes de France, en dix jours, à raison de quatre cours par jour, j’ai pu donner à des milliers d’hommes et de femmes une connaissance pratique des lois sociales, du bienfait qu’elles pouvaient être pour la justice à instaurer. À coups d’exemples pris dans la vie de tous les jours, je montrai ce qui devait être fait pour l’enfant, pour la famille, pour le malade ignorants de leurs droits. »

12. Le Journal, 28 novembre 1935.

13. François de La Rocque, Service public, Grasset, 1934, p. 144-145.

14. Ibid., p. 147-148.

15. Jacques Nobécourt, Le Colonel de La Rocque, Fayard, 1996, p. 346.

16. François de La Rocque, « 150e anniversaire de la Révolution », Le Petit Journal, 14 juillet 1939.

17. Article du Petit Démocrate, reproduit in PSF, Bulletin d’informations, no 57, 19 novembre 1937.

18. Pierre-Henri Simon écrivait dans Temps présent du 26 novembre 1937 : « Il existe en France une certaine droite qui, par une espèce de faux intégrisme patriotique, souhaite l’extirpation violente de ses adversaires et prépare, plus ou moins consciemment, les esprits à la guerre civile. Après avoir, semble-t-il, quelque temps hésité, débarrassé aujourd’hui de ses premières illusions, M. de La Rocque a franchement opté contre cette politique sanglante des deux fronts et pour un rassemblement plus large, pour une sorte d’arbitrage national des hommes et des partis décidés à barrer la route aux dictatures violentes et guerrières. »

19. Gabriel Marcel, « France, espoir du monde », Le Petit Journal, 28 février 1938.

20. François de La Rocque, « Pas de fascisme », Le Flambeau, 1er mai 1937.

21. Service public, op. cit., p. 213-214.

22. Léon Blum, À l’échelle humaine, Gallimard, 1971, p. 59-60.

23. PSF, Bulletin d’informations, no 67, 14 février 1938.

24. Supplément au Bulletin d’informations, no 40, 26 juin 1937.

25. Supplément au Bulletin d’informations, no 72, 30 mars 1938.

26. François de La Rocque, Service public, op. cit., p. 160.

27. Ibid., p. 159. J’ai rétabli le texte exact, car les traducteurs ne se sont pas donné la peine de s’y reporter, pratiquant la traduction de traduction, au lieu de reproduire l’original.

28. Gallimard, 1939. Sur le climat de xénophobie des années trente, je renvoie à la thèse de Ralph Schor, L’Opinion française et les étrangers en France, 1919-1939, op. cit., et accessoirement à mon étude La France et les Juifs, de 1789 à nos jours, Éd. du Seuil, 2004.

29. David H. Weinberg, Les Juifs à Paris de 1933 à 1939, Calmann-Lévy, 1974, p. 105-106.

30. Voir la thèse multigraphiée de Jean-Paul Thomas, Droite et rassemblement du PSF au RPF, 1936-1953, IEP de Paris, 2002, p. 714. Je m’inspire de cette thèse pour évoquer la crise alsacienne.

31. Dans le cas de la fédération de la Moselle, on estima que l’opposition de La Rocque aux antisémites aurait fait perdre environ mille cinq cents membres (ibid., p. 734, note 11).

32. Georges Wormser, Georges Mandel, Presses de la Cité, 1967, p. 279.

33. « Coups de balai », Le Cri du Peuple, 23 octobre 1940. On lisait dans le numéro du 20 octobre du même journal : « On peut voir que pour empocher son salaire [sic], M. de La Rocque, si chatouilleux sur les questions d’honneur national, n’a pas hésité à se mettre en opposition formelle avec la politique du maréchal Pétain sur une question capitale pour l’assainissement et le relèvement de la France. »

34. Jean-Paul Thomas : « Si quelques formules de La Rocque ou du Flambeau qu’il dirigeait furent très critiquables, son attitude publique et privée, ambiguïté comprise, fut immuable sur le fond, en dernière instance hostile à l’antisémitisme institutionnel de Vichy. Son éditorial sur “La question juive”, dans Le Petit Journal du 5 octobre 1940, demande une lecture attentive, mais surtout un examen minutieux du contexte : il montre une désapprobation délibérée du Statut des juifs non encore publié mais connu d’un milieu informé. La forme du propos peut justifier le jugement d’antisémitisme modéré porté par Philippe Machefer, mais la conclusion fondamentale à l’égard des Juifs était le rejet de “sanctions préventives auxquelles la plus exacte vigilance nationale n’aurait pas recouru avant notre défaite” » (thèse citée, p. 290). Il est notable que Léo Hamon, adversaire de La Rocque, ait déclaré dans une interview donnée à Jacques Nobécourt à quel point La Rocque fut courageux en prenant position publique dans Le Petit Journal d’octobre 1940 contre le Statut des juifs (CHEVS, LR, 50).

35. François de La Rocque, Disciplines d’action, Éditions du « Petit Journal », 1941, p. 96-99.

36. Arch. nat. F7 15345. Jacques Nobécourt, Le Colonel de La Rocque, op. cit., p. 803-804.

37. CHEVS, LR, 33.

38. Note pour les fédérations du 24 juillet 1940 : « Nous ne voyons pas très bien à quoi peut répondre ce “parti unique” en un moment où nul ne doit faire de politique. La politique, même au sens le plus respectable du terme, ne saurait reprendre avant que le mode de formation des Assemblées nouvelles ait été codifié. […] Si un parti unique a porté, en Italie et en Allemagne, un homme et un régime au pouvoir, on conçoit mal la création d’un parti unique après l’accession au pouvoir d’un nouveau régime issu de nos malheurs, à moins que ce parti unique n’ait pour but d’amener au pouvoir un nouveau régime, un nouveau ou de nouveaux hommes, à l’insu du pays. Ce deviendrait alors, bien vite, une opération douteuse ou factieuse » (souligné dans le texte).

39. Jacques Nobécourt, Le Colonel de La Rocque, op. cit., p. 780.

40. Revue historique, no 632, octobre 2004.

41. Henry Coston, Dictionnaire de la politique française, Publications Henry Coston, 1967, p. 596-598.

42. L’ordonnance d’interdiction et de dissolution du PSF par le général Oberg, commandant de la Police de sûreté et des SS en France, date du 2 novembre 1942. On y lit : « Cette mesure d’interdiction sera appliquée avec une rigueur absolue et chaque infraction fera l’objet d’une sanction. L’interdiction s’étend aussi bien à l’organisation du parti qu’aux associations qui dépendent de lui […]. En même temps, j’interdis au colonel de La Rocque de pénétrer et de séjourner en territoire occupé. » Cette mesure a été notifiée à Noël Ottavi, adjoint de La Rocque, par René Bousquet, secrétaire général de la police (CHEVS, LR, 34).

43. Dans la note du 24 juillet 1940 déjà citée, La Rocque émet des doutes sur la composition du Conseil des ministres et des secrétariats généraux : « Les principes et les formules mêmes que j’ai le premier publiquement préconisés sont devenus principes et formules d’État, sans que nous puissions en contrôler effectivement l’application. “Nos idées sont au pouvoir” sans que nous possédions un gage certain de leur exécution. »

44. Cité par Jacques Nobécourt, Le Colonel de La Rocque, op. cit., p. 813.

45. Emilio Gentile, Qu’est-ce que le fascisme ?, Gallimard, « Folio Histoire », 2004, p. 16-17.

46. Voir plus haut, chap. 3, « Fascisme à la française ou fascisme introuvable ? ».

47. Voir notamment Jean-Paul Thomas, thèse citée, p. 258 et suiv. : « La fin des années trente : l’émergence d’un parti millionnaire ».

48. « Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant, devenu Croix-de-Feu, parce que tu es un fils de notre peuple, que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux, comme nous, éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe » (Maurice Thorez, « Pour une France libre, forte et heureuse », discours prononcé le 17 avril 1936 au micro de Radio-Paris, cité in Fils du peuple, Éditions sociales internationales, 1937, p. 117).

49. La Rocque ne veut pas la suppression du Parlement, mais il met en cause le système parlementaire de la IIIe République qui laisse le pouvoir au législatif aux dépens de l’exécutif.

50. Voir Serge Berstein, Histoire du Parti radical, t. 2, Presses de la FNSP, 1982, p. 486 et suiv.

51. Daniel Mayer, « Portrait d’un adversaire », Témoignage chrétien, 2 mars 1963.

52. Étienne Borne, « La Rocque, cet inconnu », Forces nouvelles, 21 mars 1963.

53. CHEVS, LR, 71.

54. CHEVS, LR, 84. Voir aussi Philippe Machefer, « Le Parti social français », in Actes du colloque « Daladier ». La France et les Français en 1938-1939, Presses de la FNSP, 1978, p. 307-326.

55. CHEVS, LR, 32.

56. Robert Soucy a défendu ses positions dans un article, « Réponse à Michel Winock sur le fascisme français », Vingtième siècle. Revue d’histoire, no 95, juillet-septembre 2007. Dans le même numéro, ma réplique a paru sous le titre : « En lisant Robert Soucy » (voir plus bas, chap. 5).



5

En lisant Robert Soucy1

Le siège de Robert Soucy est fait depuis des lustres : La Rocque est un fasciste, il n’en démordra pas. Il n’est pas dans mes intentions de reprendre mon argumentation topos par topos, ce serait éprouvant pour mes éventuels lecteurs. Qu’il me suffise d’insister seulement sur quelques faits et dits qui fondent l’assurance de mon interlocuteur et sur quelques exemples qui mettent en cause sa méthode.

Bien que l’antisémitisme ne soit pas un élément constitutif nécessaire du fascisme (il y a des antisémites qui ne sont pas fascistes et des fascistes qui ne sont pas antisémites), Soucy tient beaucoup à faire figurer La Rocque dans la meute antijuive. En témoignerait son opposition à Léon Blum, dans la citation qu’il fait du Petit Journal du 7 avril 1938. Dans cet exemple comme en d’autres, Soucy isole un morceau de texte sans tenir compte de ses autres parties. Or nous lisons dans le même article : « Une vague d’antisémitisme est actuellement menaçante. Deux propos attribués par les journaux d’hier matin à un député de droite et à M. Marx Dormoy illustrent pleinement ce danger. Celui-là aurait crié : “Les Juifs au ghetto !” Celui-ci aurait répondu : “Les Juifs valent bien les Bretons.” De telles apostrophes illustrent le dérèglement de nos mœurs politiques. Voudrait-on introduire dans notre pays un racisme hitlérien ? Et que signifie dans la bouche d’un ministre de l’Intérieur cette opposition d’une religion respectable comme toute croyance à une province glorieuse ? Verrait-on la solution de nos difficultés dans le déclenchement d’un pogrom ou dans une guerre confessionnelle ? Cette combinaison meurtrière ne servirait-elle pas plutôt les tentatives destructrices, impérialistes, de Moscou et de Berlin ? » Et plus loin : « La France est, par nature, assimilatrice et le racisme est contraire à son génie. »

La Rocque réitère dans ses écrits l’idée que la nation française, contrairement à la « doctrine allemande », ne subordonne pas « la qualité nationale à une notion d’origine raciale ». Il écrit dans Service public : « Pénétrons-nous de cette vérité philosophique, religieuse, essentiellement française. Toutes les âmes sont égales ; elles ont d’identiques aspirations, des joies identiques, des douleurs identiques, des récompenses identiques2… »

Quant à la position de La Rocque sous Vichy, il est notoire que les antisémites en exercice l’ont tenu comme un défenseur des Juifs, « l’homme des Juifs », « l’enjuivé » : « Le 20 mai 1941, le journal L’Appel fit paraître un article sous la signature de Pierre Constantini intitulé “Le vieil ami des youtres” et dans lequel il était indiqué que le colonel de La Rocque avait voulu, à une certaine époque, épargner les israélites » (Rapport des Renseignements généraux de Vichy du 16 août 19413). Les Renseignements généraux de la Libération précisent quant à eux : « Il est juste de souligner que les lois frappant les israélites et la loi sur le STO [Service du travail obligatoire] furent accueillies par La Rocque avec hostilité. Cette attitude, jointe au refus d’associer l’action de son parti à celle des partis pro-allemands, amena son arrestation et sa déportation en Allemagne » (Rapport des Renseignements généraux du 27 juin 19454).

Dans sa note numéro 10, Robert Soucy mentionne l’adhésion aux Croix-de-Feu de Louis Darquier de Pellepoix en 1934. Il oublie de dire que celui-ci « a quitté les Croix-de-Feu en décembre 1935, parce que le colonel de La Rocque était, à son avis, un “dictateur à l’eau de rose”5 ». Mieux : le même Darquier est celui qui consacre, comme directeur de La France enchaînée (15-30 septembre 1938), un article en première page dénonçant « Le PSF et les Juifs », où il s’emploie à répertorier les Juifs qui entourent La Rocque : « Oui ou non, mon colonel, avez-vous du sang juif dans les veines ? »

Donner à l’appui de ses accusations la place de telle ou telle personnalité d’extrême droite dans les rangs CDF/PSF, sans jamais tenir compte de leur itinéraire postérieur à leur adhésion, fait partie de l’arsenal. On a vu le cas de Darquier, voici celui de Loustau : « Dans les années trente, Loustau était un conseiller de premier plan de Doriot et de La Rocque ». Or, si Robert Loustau a été dans un premier temps un des orateurs des Volontaires nationaux, il démissionna en juillet 1935, au même titre que les futurs pétainistes Pierre Pucheu et Bertrand de Maud’huy, déplorant l’abstention de La Rocque dans toute tentative de prise du pouvoir, avant d’adhérer au PPF de Doriot en 1936.

À propos de La Rocque et Hitler, Robert Soucy ne veut rien connaître des positions du premier face au danger hitlérien. Pourtant, dès le 22 octobre 1930, celui-ci déclarait, salle Wagram : « Nous voyons d’un bout à l’autre du Reich et dans tous les domaines des manifestations de haine contre nous. Nous avons lu récemment une déclaration de Hitler qui décide tout simplement d’anéantir la France6. » De même, le 1er mai 1933, La Rocque attire l’attention de ses lecteurs, dans Le Flambeau, sur les « paroles clairvoyantes » de Churchill et de Chamberlain : « Voici que nos amis d’outre-Manche eux-mêmes semblent s’inquiéter devant les prouesses barbares des bandes hitlériennes […]. Ce sont des faits nouveaux sur lesquels on a observé une discrétion incompréhensible. Nous avions le devoir de les signaler. Dans la sagesse, dans la fermeté, dans la raison, souhaitons qu’il en soit tiré parti. ».

Sur La Rocque et les élections : le chef des CDF n’est nullement hostile aux élections. En première page du Flambeau d’avril 1932, il rappelle que « s’abstenir est une trahison ». Le même principe est répété dans les livraisons de juillet et octobre 1933 : « Rassemblement non sur une base encore inexistante, mais sur celle de la Constitution existante : base de départ inévitable, vers les refontes extérieures. » La Rocque aurait-il une « véritable répugnance pour les élections » ? On ne trouvera pas dans l’éditorial du 11 mai 1935, auquel Soucy fait allusion, la formule selon laquelle « la seule vue d’un isoloir le déprime », mais une idée plus complexe : « Mes amis savent à quel point je pratique peu la religion des scrutins. Loin de considérer ces derniers comme une fin ou un moyen supérieur, j’y vois tout au plus un instrument désué [sic], faussé. Le seul aspect des foires où l’on pipe des bulletins me soulève le cœur… » Mais La Rocque écrit ensuite : « Le vote sincère et indépendant représente l’accomplissement d’un devoir au même titre que le paiement de l’impôt, que l’obligation militaire. La souveraineté doit commencer lorsque les représentants nommés entreprennent leurs missions. »

La Rocque à plusieurs reprises dénonce, sans prononcer le mot peu courant à l’époque, le populisme ou à tout le moins la démocratie d’opinion : « Si l’idée du peuple souverain s’accommode en principe de consultations électorales rationnellement, objectivement organisées, elle ne saurait s’incliner devant la Nation-Roi qu’aux jours de vote. Elle interdit cette dictature de chaque heure qui s’appelle surenchère et qui, après des scrutins sophistiqués, accorde à chacun des citoyens, dans l’intervalle entre ses actes électoraux, une possibilité de chantage constant sur son mandataire désigné. » Cette formulation est située juste après le paragraphe suivant où La Rocque plaide pour une décentralisation qui n’a vraiment rien de fasciste : « Pour une nation telle que la nôtre, où le régionalisme latent et vivace ne comporte nulle idée d’autonomie, de séparatisme, où le sens des disciplines, toujours prêt à se réveiller, n’oblitère en rien la vigueur d’individualismes féconds, la notion d’État ne saurait revêtir l’aspect totalitaire et revêche d’une manière de tyrannie organisée. Ainsi le principe crucial de la Constitution fasciste est-il absent de notre credo politique et de nos tendances7 » (c’est nous qui soulignons).

Sur La Rocque et Mussolini : Soucy s’abstient de citer notamment l’éditorial de La Rocque (Le Flambeau du 19 octobre 1935), « Égoïsme sacré », à propos de l’Éthiopie : « Rome lance une expédition sur la côte d’Afrique et requiert notre neutralité bienveillante, dussent les derniers vestiges de l’Entente cordiale et des velléités locarniennes y sombrer définitivement. Avons-nous le droit, quelles qu’aient été les fautes des pacifistes du Quai d’Orsay, d’oublier l’appui prêté naguère par le gouvernement fasciste aux agitations du nazisme, aux campagnes révisionnistes, à certaines menées contre nos Alliés d’Europe orientale ? » Nous sommes ici loin de la complaisance des partis d’extrême droite et des intellectuels signataires de la pétition favorable à l’entreprise mussolinienne de la conquête de l’Éthiopie et des appels au meurtre de Maurras8.

La Rocque et la démocratie : je ne suis pas de ceux qui font de La Rocque un parangon du système démocratique. Il a son idée de la démocratie qui n’est certes pas celle du système parlementaire de la IIIe République ; il n’est pas le seul et tous les contempteurs dudit système ne sont pas nécessairement fascistes. Cependant, il faut rappeler que La Rocque a formulé et répété son respect de la légalité, son attachement aux institutions républicaines (voir le premier éditorial de La Rocque dans Le Petit Journal du 14 juillet 1937). La fondation du PSF amène La Rocque à exposer dans Le Flambeau du 11 juillet 1936 la conception du parti qu’il entend organiser : « Nous créons le Parti social français. D’ici quelques jours, nos statuts seront notifiés à tous les secrétaires provisoires… À la base, on trouvera des sections, des fédérations départementales. C’est la subdivision habituelle de la SFIO comme dans n’importe quel organisme similaire. Nous y ajouterons l’échelon national. Au centre, le Parti dépendra d’un congrès annuel, d’un Comité directeur prolongeant ce congrès, se réunissant tous les trimestres et comportant une représentation des provinces : en permanence, un comité exécutif analogue à la commission administrative dont parlent si souvent Le Populaire et les procès-verbaux socialistes. Ainsi sera largement décentralisée la conduite de notre œuvre. » Construire un parti nouveau sur le modèle de la SFIO, curieuse façon d’être fasciste ! C’est pourtant ce que laisse entendre Soucy qui se contente de citer dans cet article la seule formule d’un État qui servirait les citoyens « sans être esclaves de leurs caprices ». Quel démocrate, quel républicain pourrait dire le contraire ?

La Rocque et la violence : le rejet de la violence par La Rocque est une constante. Adversaire résolu du Front populaire, qu’écrit-il après la victoire de celui-ci ? « Le pays ne comprendrait pas que le mouvement Croix-de-Feu se lançât dans des bagarres contraires à la volonté apparemment exprimée aux derniers scrutins. Il réprouverait une aventure fatale aux espoirs dont il nous entoure : rétablissement de la moralité, réconciliation des patriotes de bonne volonté. Car l’afflux des électeurs vers les rangs révolutionnaires s’est incorporé à une vague de mécontentement légitime. L’argent des Soviets, l’inorganisation, l’égoïsme des “bien-pensants” ont fait le reste… L’expérience imminente démontrera l’incapacité des prophètes marxistes ; elle sera sans doute probante. Alors apparaîtra la formule de salut : rapprochement des hommes de bonne volonté, d’énergie, sociaux débarrassés de Moscou comme d’Amsterdam, conservateurs sortis de leurs autoclaves, modérés devenus audacieux9… »

Cette idéologie du rassemblement, issu en droite ligne de l’Union sacrée, a aussi chez La Rocque un fondement religieux et apolitique. On peut le juger naïf, irréaliste, voire dangereux. En faire une preuve du fascisme de La Rocque est une extrapolation : toutes les idéologies du rassemblement ne sont pas fascistes (voir le gaullisme).

Contrairement à l’allusion de Soucy, La Rocque n’a jamais voulu « supprimer » le Front populaire. Il écrit encore, dans Le Petit Journal du 14 juillet 1937 : « Au mois de juin 1936, la France était à deux doigts de l’émeute : j’ai refusé de lancer mes amis dans les mouvements de rue. Ceux-ci, non seulement n’auraient pas empêché la violence, mais l’auraient suscitée, aggravée : ils auraient déterminé la guerre civile. J’ai obtenu de ces amis que chacun d’entre eux assurât fermement l’exercice de ses droits légaux dans la rue, à l’atelier, au bureau, chez lui. Car le devoir de la collectivité consiste à maintenir le propre exercice des droits de chacun des individus qui la composent. C’est sous cette forme que, respectueux de la légalité, attachés aux institutions républicaines [c’est nous qui soulignons], décidés à protéger la grande famille nationale, comme leurs propres familles, les innombrables adhérents, sympathisants du PSF ont su et sauront écarter la subversion ou, si cette dernière intervient, la briser. »

La Rocque et la Collaboration : Soucy avoue, mais pouvait-il faire autrement ? qu’il a ajouté de sa main les mots : « avec les Allemands », dans sa phrase concernant la future Europe. Bien sûr, il tente de s’en justifier. Mais quel historien digne de ce nom peut se permettre d’« ajouter trois mots » pour mieux servir sa thèse sans se disqualifier ? Sur le fond, rappelons quelques textes. Le 17 décembre 1940, La Rocque donne cette directive : « Aucune collaboration avec l’Allemagne ne sera possible si elle s’accomplit entre les représentants de la puissance victorieuse et des Français abdiquant leur dignité, se transformant en esclaves ou en valets. Ce serait pour nous une abdication, une déchéance définitives10. » Les rapports des préfets de Vichy confirment nettement cette orientation : « La Rocque a fait part de son refus d’une collaboration tant que les Allemands occuperont le territoire, y compris l’Alsace-Lorraine11. » La police allemande de Dijon (Geheimpolizei) résume ainsi l’attitude de La Rocque vis-à-vis de Vichy : « Pour le colonel de La Rocque, toutes les mesures prises par Vichy ne sont que l’application des directives de l’occupant12. »

Ajoutons que La Rocque n’a pas attendu très longtemps, comme le suggère Soucy, pour transmettre des renseignements militaires aux Anglais : dès la fin de 1940, il le fait par l’entremise des Artisans du devoir patriotique (ADP), constitutif d’un réseau de relais sociaux d’aide aux réfugiés et aux persécutés, avant son action dans le réseau Klan qui n’est opérationnel qu’en juin 1942.

Mais en voilà assez pour les citations, je m’en voudrais d’être trop long. Que mon lecteur sache que je me suis limité, n’ayant pas voulu reprendre l’une après l’autre les assertions de Robert Soucy, ce qui aurait tourné à la scène moliéresque. Pour finir, je voudrais tout de même dire à quel point la méthode de mon honorable collègue me laisse souvent perplexe. Car, si j’admets que nous ne soyons pas d’accord sur ce qu’est le fascisme, j’ai quelque doute sur sa façon de faire dire aux textes ce qu’ils ne disent pas, voire de leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent. Je donnerai un dernier exemple, assez extravagant, de la méthode.

Soucy décrit à juste titre l’hostilité foncière de La Rocque envers les francs-maçons. Une aversion largement répandue dans la droite française et dans les milieux catholiques. Soucy croit en donner une preuve accablante en citant Le Flambeau du 27 avril 1941 où, selon lui, « il compare les francs-maçons à un “bacille” ». Le vocabulaire de la morbidité est constamment employé par les antisémites, au moins depuis Drumont : que La Rocque le reprenne à propos des francs-maçons n’est pas insignifiant. Je me reporte donc au billet signé La Rocque du 27 avril 1941 dans Le Flambeau. Je lis, je relis, je ne trouve à aucune ligne le mot « bacille ». En revanche, je découvre un mot latin qui lui ressemble, dans la courte typologie que La Rocque fait de la franc-maçonnerie : « Il y a plusieurs sortes de francs-maçons. Celui qui “marche” encore. Celui qui vacille, tâtonne ainsi que le bâton d’un aveugle. Celui qui s’est arrêté. En termes latins, nous les appellerions le viator, le bacillans, le stator. » Je consulte mon vieux Gaffiot, je vois que bacillans est le participe présent du verbe bacillo (ou vacillo) qui signifie « vaciller », « chanceler », « trébucher ». Je me frotte les yeux, comment un « vacillant » a-t-il pu devenir un « bacille » ? Y aurait-il eu erreur de traduction ? Non, Soucy écrit bien, en anglais : bacilllus. Où sommes-nous donc ? Non content d’ajouter « trois mots » de son invention dans une citation accusatrice, notre disputator (le latin s’impose), jamais à court de ruses argumentatives, n’hésite pas à pratiquer le contresens à charge. Je doute que le bacille de Soucy devienne aussi célèbre que la dent d’or de Fontenelle, mais il mériterait bien de passer en proverbe.

Rangé par Soucy dans le groupe des « historiens du consensus » – appellation d’autant plus risible que lui-même adhère à un autre consensus, celui du « panfascisme » –, je rappelle le sens de ma démarche : de ma part, nul souci apologétique, nulle sympathie rétrospective pour le colonel de La Rocque et le PSF, mais un désir d’exactitude, un refus des slogans cristallisés et de l’indifférenciation taxinomique (« L’Ennemi est unique »). Je rejette le brouillage sémantique par lequel on invente un « fascisme » fourre-tout, qui, au lieu d’éclairer le phénomène, l’obscurcit complètement. La Rocque et son mouvement, La Rocque et son parti, doivent être mieux analysés qu’en démonologue, si l’on veut un peu comprendre la France des années trente.


Notes

1. Vingtième siècle. Revue d’histoire, no 95, juillet-septembre 2007.

2. François de La Rocque, Service public, op. cit., p. 134.

3. Arch. nat. F7 15287.

4. Arch. nat. F7nl 1499.

5. Robert Paxton, La France de Vichy, Éd. du Seuil, 1997, p. 224.

6. Le Flambeau, novembre 1930.

7. Le Flambeau, 9 novembre 1935.

8. Je me permets de renvoyer au chapitre 28, « Sur le front éthiopien », de mon Siècle des intellectuels, Éd. du Seuil, 1997.

9. François de La Rocque, « Ténacité », Le Flambeau, 30 mai 1936.

10. Fonds La Rocque, CHEVS.

11. 3 octobre 1942, préfet de l’Eure-et-Loire, F1/CIII-1153.

12. 22 janvier 1941, AJ 40/927.



6

Socialisme et fascisme1

Les 26 et 27 novembre 1983, le Club de l’Horloge réunissait un colloque sur un thème… comparatif : Socialisme et Fascisme : une même famille2 ? Cette parenté suggérée, même sous la forme dubitative, signalait d’entrée la nature de l’entreprise : attaquer l’idéologie gouvernante sur le terrain où elle se croit le plus assurée : « Ne dites pas que vous êtes antifascistes, parce qu’avec le fascisme vous avez beaucoup plus de points communs que nous, ceux de la droite libérale. » Ce qu’il fallait démontrer.

Laissons de côté la question de savoir si le Club de l’Horloge était aussi libéral qu’il veut apparaître, et depuis quand3 : on y est à l’heure, par définition, et l’heure, comme on sait, est au libéralisme triomphant. Contentons-nous de signaler la présence des historiens appelés à apporter leur concours : François-Georges Dreyfus et Alain-Gérard Slama. Ils n’étaient pas à l’unisson.

Le premier a intitulé sa communication : « Les sources socialistes du fascisme ». C’était sans détour, sans nuances, mais non sans à-peu-près. La démarche polémique ne s’embarrasse pas de distinguos subtils. « Socialisme », pour notre collègue, n’est pas un terme polysémique, aux référents aussi variés que la Suède d’Olaf Palme ou la Russie de Staline : tout, à ses yeux, est dans tout, et en particulier le socialisme dans le national-socialisme. Comme dans cette « famille » socialiste, tout s’est dit, on puise chez les uns et chez les autres au gré de l’argumentation, autant de preuves comme autant d’éléments d’une source unique et d’une pensée homogène. Cet usage modulé, différencié et approprié des auteurs socialistes, permet une grossière généalogie du fascisme, dont la découverte la moins contestable est que le socialisme l’a précédé : le délit de paternité s’en trouve fondé. Il suffit pour cela d’établir une courte liste des composantes du fascisme et de pécher dans la culture « socialiste » les analogies qui ne manquent pas. Exemple : si vous voulez démontrer que le fascisme tout comme le socialisme sont des super-étatismes, vous vous garderez de faire référence à Proudhon, prenez Déat ; en revanche, ledit Proudhon sera utilisé au chapitre de l’antisémitisme. Et ainsi de suite.

La communication d’Alain-Gérard Slama, quant à elle, détonne étrangement dans le concert. Pour lui, le socialisme n’est pas d’un bloc : il suffit d’examiner la question de l’État pour mesurer la complexité des réponses données. On pourrait ajouter : la question du parti, la question de la démocratie, la question de la révolution, et tant d’autres. De plus, Alain-Gérard Slama souligne à quel point il est fallacieux d’induire la source socialiste du fascisme à partir des parcours individuels de certains hommes politiques, dont le propre est justement le double caractère de transfuges et de marginaux ; il dit bien aussi que, par un paradoxe apparent, s’il y a du socialisme dans la genèse des fascismes, celui-ci n’est pas de la famille « marxiste » mais de la famille « libertaire », dans son opposition radicale à la démocratie parlementaire. Bref, cette communication laissait planer un doute sur les équations trop simplistes des autres orateurs.

Si l’on veut bien oublier toute l’arrière-pensée politique et se maintenir sur le territoire de l’historien, la question des rapports entre socialisme et fascisme peut être intéressante, à condition de ne pas tout mélanger. D’un point de vue macroscopique, et en se tenant dans la sphère des idées pures, loin de toute pratique sociale et politique, on peut détecter des germes de totalitarisme dans la pensée utopique. Vivre dans les perfections sociales rêvées par Morelly ou Cabet ne répond pas à l’idée que nous nous faisons de la liberté ! En ce sens, un certain volontarisme intellectuel, le projet de révolutionner une société imparfaite, de la remodeler du tout au tout, bref de créer l’homme nouveau, oui ce projet-là, utopique et millénariste à la fois, participe bien du rêve totalitaire. De même le régime qu’on appelle par antiphrase « soviétique » – qui n’est pas sorti casqué du cerveau de Lénine (L’État et la Révolution est-il un traité préfasciste ?), mais d’un processus historique échappant largement à la volonté du fondateur –, ce régime donc, et particulièrement ce qu’il devient sous Staline, présente des traits communs avec ce qu’on a appelé les régimes totalitaires ; il devient même, les autres s’écroulant, l’État totalitaire s’il en est, incontestable et durable. Là-dessus, une littérature abondante existe, et la réflexion n’a fait que s’enrichir au long des années soixante-dix. Je ne sache pas que le Colloque du Club de l’Horloge visait cette homologie. C’est un autre sujet. Le communisme, c’est tout de même autre chose que le socialisme, l’un et l’autre eussent-ils des ancêtres communs.

Si l’on veut bien revenir au socialisme, à son histoire – et pas seulement à quelques-unes de ses inspirations initiales –, il faut admettre qu’il a été, en France comme ailleurs, un instrument efficace de la démocratisation de la vie politique. Le socialisme s’est coulé, en France, dans la forme républicaine ; Guesde aussi bien que Jaurès ont accepté la compétition électorale ; mieux : au moment où un danger nationaliste menace les institutions de la République parlementaire, le socialisme de parti s’en fait le garant, dût-il s’allier avec les représentants de la bourgeoisie républicaine contre la démagogie populiste, antisémite et antiparlementaire. Pour ne pas entrer dans les détails d’une histoire connue, disons que le socialisme démocratique, dont Jaurès a été le porte-parole privilégié, a favorisé l’intégration de la classe ouvrière dans le système de la démocratie libérale. Dans les autres pays européens, le socialisme, de ce point de vue, n’a pas fait moins : il a contribué de façon décisive à créer les institutions démocratiques élémentaires, à commencer par l’établissement du suffrage universel, ce qui était déjà fait en France. En Autriche, un des tout premiers objectifs du Parti social-démocrate, fondé en 1888, a été l’établissement du suffrage universel, ce qui est atteint, à la suite d’un long combat, couronné par une grève générale en 1905. Ce n’est qu’un exemple : dans la plupart des pays européens, les partis socialistes, d’idéologie marxiste ou non, ont travaillé à l’instauration d’un régime démocratique libéral : suffrage universel et libertés, publiques et individuelles. On prendra l’habitude par la suite, au moment de la IIIe Internationale, d’appeler ces mouvements « social-démocrates » dans un sens péjoratif ; ils sont « révisionnistes », peu (en théorie) ou prou (en pratique), par rapport à l’idéologie marxiste. Soit ! Ils n’en sont pas moins socialistes, dans leur formation comme dans leurs intentions. Or ces socialistes ont été, dans la plupart des pays européens du XXe siècle, les soutiens constants des régimes parlementaires et du régime des libertés, face à la montée des dictatures – même si leur efficacité a été parfois douteuse. Grosso modo, le socialisme est devenu dans les démocraties européennes un des éléments vitaux du système : il a été l’agent du compromis entre les classes sociales, facilitant un équilibre institutionnel entre l’interventionnisme étatique et la libre entreprise. Suggérer une filiation entre ce socialisme-là et le fascisme, parce qu’un Déat ou un De Man sont devenus fascistes, équivaut à faire de l’Église catholique une des sources directes du radical-socialisme, sous prétexte qu’Émile Combes sortait du séminaire. Passons…

L’autre socialisme d’avant 1914, le libertaire, l’antiautoritaire, le syndicalisme d’action directe, le socialisme « par en bas », c’est vrai qu’il a été mentionné par Mussolini dans la genèse du fascisme italien. C’est en France surtout qu’on peut noter quelques convergences entre lui et le radicalisme de droite avant 1914. En commun, la « droite révolutionnaire » et le syndicalisme révolutionnaire partageaient l’antidémocratisme. Leur critique, cependant, n’avait pas le même fondement : l’une dénonçait la démocratie en soi ; l’autre, un système pseudo-démocratique, établi au profit de la classe dirigeante et au préjudice des producteurs. Mais l’alliance pouvait être imaginable. Elle fut imaginée, contre l’ennemi commun : la démocratie parlementaire. Alliance imaginable, alliance imaginée (voir les tentatives d’un Valois et du Cercle Proudhon) mais restée à l’état symbolique : le gros des troupes comme le gros des dirigeants de la CGT se sont révélés foncièrement fidèles à la IIIe République malgré ses gouvernements prétendus « briseurs de grève ».

Évidemment, on a fait grand cas d’auteurs comme Sorel dans la genèse du fascisme : son antidémocratisme, son antisémitisme (mais on sait que le fascisme italien n’a pas été fondamentalement antisémite), son anti-intellectualisme visant la carrière des intellectuels socialistes, son exaltation nietzschéenne de l’héroïsme, qui en avait fait un des champions de la grève générale, oui, sans doute Sorel a-t-il été une des inspirations du premier fascisme italien, de l’aveu de Mussolini. Mais que représente Sorel dans le socialisme français ? De formation marxiste, il n’exerce pourtant aucune influence réelle sur le mouvement ouvrier ; qui plus est, il rompt avec le projet du syndicalisme révolutionnaire au moment où il se rapproche, provisoirement, de Maurras.

La nouveauté du fascisme a été de faire l’assaut de la démocratie libérale avec des idées prises à gauche et à droite. De fait, un certain nombre d’anarcho-syndicalistes furent des premiers faisceaux de combat ; de fait, Mussolini était lui-même un ancien socialiste de gauche. Il reste que la filiation entre syndicalisme révolutionnaire et fascisme est pour le moins douteuse : ce ne sont pas quelques « déviants » qui peuvent impliquer l’ensemble de la CGT dans la naissance du fascisme. Le syndicalisme révolutionnaire est aux antipodes du corporatisme fasciste. Une communauté d’adversaires (la démocratie libérale) ne fonde pas une même visée politique. Si le socialisme – pris dans son ensemble – a des responsabilités certaines dans l’instauration du fascisme italien, c’est par l’incapacité dont il a fait preuve de s’y opposer : le maximalisme et les divisions intestines du PSI ont affaibli la défense d’un régime que l’oligarchie libérale et l’abstentionnisme catholique avaient contribué à désarmer.

Il faudra donc remettre l’ouvrage sur le métier : la nature totalitaire du socialisme – dont le communisme n’est pas une simple variante – reste à démontrer. Dans le cas français, les marginaux étant laissés à leur place marginale, il est patent que le socialisme a été une des forces peu à peu intégrée du mouvement démocratique. Le syndicalisme révolutionnaire a maintenu la critique de la démocratie parlementaire, mais sa parenté est mieux établie avec le naissant Parti communiste (pas au-delà de 1924) qu’avec les avatars du fascisme français.

En conclusion, dire tranquillement comme François-Georges Dreyfus : « On pourrait presque [sic] dire que le socialisme est intellectuellement à la source du fascisme », c’est se livrer au plaisir du brouillage idéologique, car c’est laisser entendre une communauté de nature entre deux systèmes rigoureusement antagoniques. Bien sûr, le fascisme – dont le corps doctrinal s’est constitué peu à peu, et de façon très éclectique – n’a pas manqué d’emprunter des formules et des auteurs qui ont pu appartenir à la culture socialiste. Mais c’est bien contre cette culture même qu’il a tenté de produire sa propre culture : autoritarisme, anti-égalitarisme, nationalisme, bellicisme… Surtout, le fascisme a voulu résoudre dans la construction de l’« État éthique » la contradiction des classes : « Ni individus, ni groupes (partis politiques, associations, syndicats, classes) en dehors de l’État, écrit Mussolini. Le fascisme s’oppose donc au socialisme, qui immobilise le mouvement historique dans la lutte des classes, et ignore l’unité de l’État qui fond les classes en une seule réalité économique et morale ; et de même il est contre le syndicalisme de classe4. » On ne saurait mieux dire que Mussolini l’opposition centrale du fascisme et du socialisme et les limites de l’influence syndicaliste révolutionnaire sur les idées du Duce. Mais il ne s’agit pas seulement d’idées : le parti de Giacomo Matteoti en a fait la douloureuse expérience.

Il y a une crise de la pensée socialiste ; ce n’est pas récent. La présente « expérience » du socialisme gouvernemental l’a approfondie. Ce n’est pas une raison pour s’autoriser à dire sur le socialisme n’importe quoi.


Notes

1. Inédit, décembre 1983.

2. Le Club de l’Horloge, Socialisme et Fascisme : une même famille ?, Albin Michel, 1984.

3. Sur les relations entre le Club de l’Horloge et la Nouvelle Droite, voir Pierre-André Taguieff, « La stratégie culturelle de la Nouvelle Droite en France (1968-1983) », in Vous avez dit fascisme ?, ouvrage collectif, Arthaud/Montalba, 1984.

4. Mussolini, Le Fascisme, doctrine, institutions, Denoël et Steele, 1934, p. 20 et 21.



IV


Figures et moments



1

Boulanger, l’homme providentiel1

Il y a cent ans, au lendemain du 14 juillet 1886, la France entière a été prise d’engouement pour un jeune général, dont le nom très roturier est devenu un symbole : Boulanger a donné le boulangisme, et le boulangisme est, depuis cette époque, une des catégories de notre univers politique. On serait tenté de le diagnostiquer comme une des maladies honteuses et endémiques de la France moderne – celle qui est née de la culture de masse démocratique. Il représente d’abord le recours à l’homme providentiel, comme ultime solution d’un pays trop souvent déchiré en lui-même et qui s’en remet de manière irrationnelle à un Sauveur d’occasion. Cependant, « l’âme des foules », comme disait Barrès, n’est pas entièrement dupe de ses chimères car le boulangisme est aussi un mouvement de revendication en faveur d’une autre démocratie – plus directe –, qu’on oppose à la république des députés. Il faut donc y regarder de près avant d’estampiller trop vite un mouvement dont le sens, à le bien prendre, est ambigu.


Nouvelle République et Ancien Régime

Le dimanche 27 janvier 1889, la fièvre monte à Paris. Chacun a mesuré l’enjeu de l’élection législative partielle, à laquelle, selon la loi électorale en cours, l’ensemble du département de la Seine – la capitale et sa banlieue – est en train de participer. À un comparse près, le citoyen Boulé, présenté par une partie de l’extrême gauche socialiste, les électeurs doivent choisir entre le général Boulanger et le président du Conseil général Jacques, qui est aussi conseiller municipal radical de Paris. Que le premier l’emporte, et qui pourra répondre de l’avenir immédiat du régime parlementaire ? Qu’inversement il soit battu, et l’on sera autorisé à pronostiquer le déclin et la chute de ce flambant mouvement d’opinion qu’aura été le boulangisme. Nul ne sait, au moment où les citoyens se pressent devant les urnes, ce qui doit en sortir : une ville si capricieuse, si nerveuse, et sur laquelle pèsent tant de souvenirs vivants, bien malin qui pourrait en sonder la raison et le cœur !

Georges Boulanger, ancien ministre de la Guerre, échappe aux classifications ordinaires de la politique parlementaire. Depuis l’établissement laborieux de la IIIe République, on a vu s’affronter deux France : les tenants de la nouvelle République et les partisans des diverses formules d’Ancien Régime ; bref la gauche et la droite. Or Boulanger n’entre pas dans cette dualité trop simple ; il est à la fois de gauche et de droite ; à moins qu’il ne soit ni de gauche ni de droite, désireux de se placer au-dessus de cette mêlée où la gauche et la droite échangent leurs coups et qu’il entend dissoudre.

Dans cette ville de légende révolutionnaire, où les pavés qu’on foule ont servi moins de vingt ans plus tôt à la construction des barricades ; où les votes, également hostiles à Napoléon III et à l’Ordre moral de Mac-Mahon, ont installé le radicalisme à l’Hôtel de ville, que peut espérer un général, ouvertement soutenu par la droite bonapartiste et, mezza voce, par tous les vœux de la famille conservatrice, monarchiste et catholique ? Justement, malgré les faveurs venues de la droite, minoritaire dans la capitale, Boulanger bénéficie du soutien de journaux populaires, dont L’Intransigeant de Rochefort, qui élargit de façon notable l’horizon de ses espérances. Du reste, en d’autres élections partielles, aussi bien dans des départements industriels comme le Nord que dans des départements agricoles comme la Charente-Inférieure, on a vu s’additionner des suffrages habituellement contraires. Néanmoins, le président du Conseil, le radical Floquet, n’émet pas l’ombre d’un doute sur la victoire de Jacques, soutenu à la fois par les radicaux et les républicains modérés, unis dans la résolution de combattre le césarisme et forts de défendre simultanément les principes républicains et l’ordre public. À Paris, le boulangisme risque de frapper à la borne de sa réussite.


Une carrière fulgurante

Pendant ces longues heures d’attente, Georges Boulanger est calme. Il mesure sans doute, maintenant qu’il capitalise tant d’espérances, le chemin qu’il a parcouru depuis sa naissance, à Rennes, cinquante-deux ans plus tôt. Ayant choisi la carrière des armes, il avait été reçu à l’École de Saint-Cyr à dix-sept ans. Frais émoulu sous-lieutenant, il avait été envoyé prendre son baptême du feu en Algérie où, en 1857, le maréchal Randon entreprenait la conquête de la Grande-Kabylie, encore rebelle. Cette campagne offrit à Boulanger une première occasion de manifester sa bravoure, moyennant deux blessures légères. Deux ans plus tard, il participait à la campagne d’Italie contre les Autrichiens ; non loin de Magenta, il reçut une balle dans la poitrine, ce qui lui valut Légion d’honneur et grade de lieutenant. En 1861, Boulanger s’embarquait pour la Cochinchine : à peine guéri de sa blessure autrichienne, il prit dans la cuisse une balle annamite. Résultat : un grade de capitaine, pour son retour au pays en 1864.

Le guerrier cède provisoirement la place à l’instructeur : pendant une demi-douzaine d’années, Boulanger exerce ses talents de meneur d’hommes auprès des élèves de Saint-Cyr. Selon les témoignages récoltés au temps de sa gloire ultérieure, le jeune capitaine tranchait sur les autres chefs par son entrain et sa mansuétude. Bientôt commandant, il est nommé lors de la guerre franco-allemande de 1870 lieutenant-colonel du 114e de ligne. À Champigny, nouvelle blessure par balle, à l’épaule droite cette fois : le voilà promu officier de la Légion d’honneur en décembre 1870 ; mieux : à la suite des combats devant Paris, auxquels il participe, on le fait colonel en janvier 1871. Quelques mois plus tard, à la fin de la guerre civile qui oppose la Commune à Versailles, c’est une nouvelle blessure – une balle qui l’atteint au coude gauche, alors qu’il est entré avec ses hommes dans Paris – qui non seulement lui vaut une nouvelle promotion dans l’ordre de la Légion d’honneur mais surtout lui permet de ne pas prendre part à l’impitoyable répression de la Semaine sanglante. En ce dimanche 27 janvier 1889, bien des anciens communards qui s’apprêtent à voter pour lui mettent à son actif de n’avoir pas les mains tout à fait sales. Ce grand cicatrisé aura connu le bon usage des blessures.

Tout de même, colonel et commandeur de la Légion d’honneur à trente-quatre ans, c’est beaucoup, c’est trop. Du moins est-ce l’avis de la Commission de révision des grades qui, à la fin de 1871, faisant le ménage dans les promotions trop rapides des temps de guerre et de révolution, ramène Georges Boulanger au rang de lieutenant-colonel. Fureur du rétrogradé ! Et lettre de démission sur-le-champ au ministre de la Guerre, le général de Cissey. Celui-ci convoque le jeune officier, atténue sa rancœur et finit par lui faire accepter de reprendre sa démission. Mais l’épisode n’a fait qu’aviver l’ambition d’un homme qui se juge victime d’une affreuse injustice.

Boulanger n’attendit pas trop pour retrouver son grade de colonel : c’était chose faite en 1874. Mais alors, finie l’aventure… Boulanger doit se résigner à la vie de garnison et, en ces temps d’Ordre moral, lui, qui n’a pas de sentiment religieux, accepte de tenir le sabre à côté du goupillon. Appartenant au 7e corps, il fait des pieds et des mains pour obtenir les faveurs de son chef, le duc d’Aumale. C’est à celui-ci, devenu inspecteur de corps d’armée, que Boulanger s’adresse, en janvier 1880, pour être promu au grade de général de brigade. Mais, tout en flattant le prince pour gagner son appui, Boulanger n’en professe pas moins des sentiments républicains et sait, à l’occasion, traîner ses bottes chez Gambetta. Recevant en mai 1880 le grade escompté, Boulanger remercie avec une égale gratitude ses deux protecteurs.

Ce sens de l’opportunisme ne fera jamais défaut à l’ambitieux Boulanger. En 1884, il est le plus jeune général de division de sa promotion. On l’envoie alors commander les troupes françaises de Tunisie, à laquelle la France, depuis 1881, a imposé son protectorat.

En Tunisie, Boulanger va laisser libre cours à son goût débridé de l’ostentation, du panache et de la provocation. Il s’affiche en tous lieux, d’une oasis à l’autre, fraternisant avec les caïds, invitant à sa table les sous-officiers, forçant l’admiration des foules par ses grands airs, son escorte de spahis, etc. Ce pouvoir militaire en grand arroi ne pouvait qu’agacer le résident civil Paul Cambon. Entre les deux hommes le conflit devient manifeste.

La présence en Tunisie d’une grosse colonie italienne entretenait des causes incessantes de frictions entre Italiens et militaires français. Or, à la suite d’un incident au théâtre italien, Boulanger, plus capitan que jamais, fait publier un ordre du jour enjoignant à ses hommes de faire usage de leurs armes en cas d’agression. On évitera de peu l’incident diplomatique. Mais le conflit entre les deux pouvoirs et entre les deux hommes ramena Boulanger à Paris, tandis qu’une enquête était décidée. En fait, en janvier 1886, Boulanger sut qu’il ne retournerait pas en Tunisie : il était, si l’on peut dire, promu ministre de la Guerre dans le nouveau ministère Freycinet. Comment expliquer pareille faveur ?


Le boulangisme ministériel

Depuis plusieurs années déjà, l’industrieux Boulanger avait su se tisser un réseau de relations dans les milieux politiques. Cela avait vraiment commencé en 1882, lorsqu’il avait été nommé à la Direction de l’infanterie. Dans ce poste, comme jadis à Saint-Cyr, il avait su faire apprécier son zèle réformateur ; en même temps, il ne perdait pas une occasion pour prononcer des discours républicains bien sentis, qu’il s’ingéniait à faire reproduire dans les journaux. Ce sens de la publicité l’avait entraîné dans la familiarité de certains journalistes, de sorte que La Lanterne, L’Événement, La France, La Nation étaient des journaux radicaux sur lesquels il pouvait compter au service de sa gloire. Le milieu parlementaire lui avait été ouvert ; entre autres, Georges Clemenceau, son cadet de trois ans, ancien élève comme lui du lycée de Nantes, et son ami Félix Granet, député radical, avaient sympathisé avec lui.

Dès lors, il n’est plus étonnant que Boulanger obtienne un portefeuille de ministre. Depuis les élections de 1885, il n’existe plus à la Chambre que des majorités de coalition, dans lesquelles les radicaux exercent désormais leur arbitrage. Clemenceau, soucieux de la républicanisation de l’appareil d’État, entend notamment faire voter une réforme militaire. Boulanger avait cette qualité, encore peu répandue dans l’armée, d’afficher des convictions républicaines. Le chef radical réussit à convaincre Freycinet d’en faire son ministre de la Guerre.


Une armée nationale

Boulanger ministre avait deux missions : d’une part, réaliser la réforme en cours, et en particulier créer une véritable armée nationale par le service obligatoire ; d’autre part, nettoyer les rangs de l’armée des ennemis du régime. Si la première partie du programme ne fut réalisée qu’après le départ de Boulanger, en revanche, dès son arrivée au ministère, celui-ci procéda à quelques mutations qui provoquèrent les protestations des conservateurs. Ce n’était qu’un début.

En juin 1886, à la suite d’une réception trop voyante donnée par le comte de Paris dans les salons de l’hôtel Galliéra, une loi expulsa les chefs de famille ayant régné sur la France et leurs héritiers directs. Un article de ladite loi interdit aux membres de ces familles d’entrer dans les armées de terre ou de mer. Boulanger interpréta cet article de la façon la plus restrictive, en rayant des cadres de l’armée le prince Murat, les ducs de Chartres, d’Alençon, de Nemours, et jusqu’au duc d’Aumale, son ancien protecteur. Protestation du duc auprès du président de la République ! Réplique de Boulanger, qui fait procéder à l’expulsion du prince ! Interpellation des royalistes à la Chambre ! Un peu plus tard, en août, Le Figaro publiera une lettre que le farouche républicain Boulanger adressait une demi-douzaine d’années plus tôt au duc d’Aumale, auquel il servait du « Monseigneur » et disait sa « vive reconnaissance » pour le grade de général obtenu. D’autres lettres suivirent en différents journaux, qui nuancèrent pour le moins la figure de ce gardien du temple républicain. Mais Boulanger avait acquis alors un capital d’admiration suffisant pour braver de telles révélations.

Cette ferveur, qui s’était attachée à sa personne, avait eu pour cause un certain nombre de mesures qu’il avait prises en faveur de l’armée et des soldats : amélioration de l’ordinaire, autorisation du port de la barbe, adoption du fusil Lebel… Mais certaines paroles et certaines attitudes avaient eu encore plus d’effet. Ainsi, lors de la grève des mineurs de Decazeville, où un ingénieur nommé Watrin avait été défenestré, Boulanger avait été interpellé à la Chambre sur le rôle de l’armée. Loin de tenir le discours de la répression, il prononça celui de la paix civile : « Peut-être, à l’heure qu’il est, chaque soldat partage avec un mineur sa soupe et sa ration de paix. » Le ministre avait tendu la gamelle aux grévistes : image saisissante, pour longtemps gravée dans l’esprit populaire. « Dans ce mot-là, écrira Maurice Barrès, les principes d’humanité, de fraternité, si flottants et tout abstraits à l’ordinaire, simples morceaux de bravoure, pénétraient la vie réelle. »


Le « général Revanche »

Le général Boulanger devenait la coqueluche du peuple en mal de héros. L’apothéose eut lieu le 14 juillet 1886. Lors de la revue, organisée à Longchamp, le cabotinage du soldat s’en donna à cœur joie. Bicorne à plumes, culotte blanche et palefroi noir, il fit sensation en s’immobilisant impeccablement devant la tribune présidentielle. Au retour, du champ de courses à l’Élysée, le président de la République fut éclipsé par le glorieux ministre vers qui monta une immense ovation. Le soir même, le chansonnier Paulus créait la chanson qui allait tant faire pour le lustre du général : En revenant de la revue. Gais et contents, on commença à parler du boulangisme.

Parmi ceux qui s’employèrent à créer une effervescence favorable à Boulanger, Paul Déroulède joua un rôle majeur. Ce poète à la lyre martiale était à la tête, depuis 1882, de la Ligue des patriotes, un mouvement bien organisé, comprenant de nombreux militants susceptibles d’une mobilisation rapide. Très républicaine au début, se donnant pour but de préparer les esprits et les corps à la Revanche, dans un esprit gambettiste, la Ligue avait évolué au fur et à mesure que son chef acquérait la conviction d’une nécessaire révision constitutionnelle, à laquelle il fallait subordonner la Revanche. L’instabilité ministérielle, la débilité du pouvoir exécutif, la division des Français : autant de handicaps pour la grande cause. Déroulède en conçut le projet d’une république plébiscitaire, à même de rendre simultanément toute sa souveraineté au suffrage universel et toute sa puissance à la direction de l’État. Telle était l’idée, dont Boulanger, fort opportunément, devenait l’incarnation. Appelé par les radicaux pour son républicanisme, il était désormais acclamé pour son patriotisme. L’affaire Schnaebelé devait achever la légende du « général Revanche », comme on l’appela.

Au début de 1887, alors que Boulanger était toujours ministre de la Guerre dans un cabinet Goblet constitué en décembre 1886, la tension monte soudain entre la France et l’Allemagne. Bismarck, pour défendre son projet de budget militaire devant le Reichstag, évoque le danger représenté par Boulanger. En avril, un commissaire français, Schnaebelé, tombe dans un piège tendu par les Allemands près de la frontière, peut-être même sur le territoire français. Le gouvernement français exige des explications qui ne viennent pas ; la presse s’émeut ; on parle déjà d’une guerre probable… Ce n’est qu’au bout d’une dizaine de jours, après enquête, que Bismarck annonce la libération du fonctionnaire français.

Boulanger avait manifesté une certaine impatience mais il n’était pour rien dans la décision du chancelier. Pourtant, celle-ci fut jugée comme une reculade entièrement due à la fermeté du ministre de la Guerre. Ce ne fut qu’un cri : Boulanger avait fait peur à Bismarck ; le général Revanche devenait le général Victoire, les rimailleurs n’hésitant pas à présenter leurs rêves pour des réalités :

« Regardez-le là-bas ! Il nous sourit et passe :

Il vient de délivrer la Lorraine et l’Alsace. »

Ce général-ministre commençait à déranger. Jules Ferry se fit le porte-parole des opportunistes – les républicains modérés –, en prévenant Jules Grévy, président de la République, qu’il fallait se débarrasser du matamore. L’idée d’un changement de ministère pour changer de ministre de la Guerre parcourut ainsi les couloirs du Palais-Bourbon. Rochefort agita les colonnes de L’Intransigeant : « Le soir où Boulanger serait renversé, vingt mille hommes parcourraient les boulevards en criant : “À bas les traîtres !” et “vive Boulanger !” Est-il bien établi que la troupe, si on voulait les mettre à la raison, ne passerait pas de leur côté ? »

Cependant, le 18 mai 1887, Goblet donnait la démission de son ministère. L’opération envisagée par Ferry était déclenchée. Il y eut toutefois quelques ratés. Ainsi, comme une élection partielle était prévue à Paris pour le 23 mai, Rochefort eut l’idée de recommander à ses lecteurs, mécontents de cette nouvelle crise ministérielle, d’ajouter le nom de Boulanger sur les bulletins du candidat radical. Le mot d’ordre du tribun remporta un franc succès : près de 39 000 bulletins de vote furent marqués du nom de Boulanger. Alors, certains amis du général, notamment le sénateur radical Alfred Naquet, lui préconisent le coup de force. Boulanger récuse le conseil et n’acceptera jamais l’idée. Néanmoins, l’Élysée s’alarme. Maurice Rouvier, chargé d’un nouveau cabinet excluant l’importun, s’entend alors secrètement avec la droite conservatrice pour s’assurer de sa neutralité, moyennant quoi il promet d’arrêter la laïcisation en cours. Le 30 mai, le nouveau ministère est constitué, tandis que la foule entonne sur les boulevards :

« C’est Boulange, Boulange, Boulange,

C’est Boulanger qu’il nous faut,

Oh ! Oh ! Oh ! »


Le syndic des mécontents

Le boulangisme est désormais un mouvement d’opposition. Venu de la gauche, porté encore quelque temps par les radicaux, appuyé par la presse populaire, exalté par le tribun Rochefort, défendu par les ligueurs de Déroulède, le boulangisme est aussi une des premières réussites des méthodes de promotion qui inaugurent l’ère des masses. Ce terme de masses, Barrès, qui a fait entrer le boulangisme dans la littérature, l’emploie avec gourmandise : Boulanger est né du « désir des masses ». Mais, puisque ce désir compte désormais, il faut bien le faire naître, il faut bien l’exciter. À cet effet, tous les moyens de communication sont mis à contribution : placards, dessins, almanachs, chansons, lithographies, pipes à gueule de général, cartes à jouer boulangères, boîtes de camembert, bouteilles d’apéritifs, cendriers et autre bimbeloterie qui diffusent partout son effigie comme autant de médailles miraculeuses. Tout se simplifie aux yeux des vaincus, des déçus, des opprimés : un sauveur leur est né. On en prend conscience le 8 juillet 1887.

Le gouvernement avait décidé d’éloigner Boulanger de Paris avant le 14 juillet. Aussi le général est-il nommé au 13e corps, à Clermont-Ferrand. C’est une véritable brimade ; Rochefort parle d’une « déportation ». Le départ est prévu de la gare de Lyon, le 8 juillet. À l’appel de L’Intransigeant, et derrière les hommes de Déroulède mobilisés, une foule de Parisiens envahit la gare en chantant des refrains boulangistes. À l’arrivée du général, l’enthousiasme est à son comble. On crie : « À l’Élysée ! », on entonne La Marseillaise, on prend son train d’assaut ; certains se couchent sur les rails, tandis que d’autres collent des affiches sur la locomotive. C’est finalement grâce à une ruse conçue dans l’entourage du préfet de police Lépine que Boulanger parvient à s’arracher aux mains de ses fidèles : monté, plus loin, dans une locomotive qu’on a préparée au bout d’un quai, et qu’il escalade coiffé de son haut-de-forme, le général peut gagner Villeneuve-Saint-Georges et, de là, reprendre son train pour Clermont.

Pareilles scènes, propres à multiplier les partisans du boulangisme, ont déclenché la rupture des radicaux : elles ne sont pas compatibles avec « la doctrine républicaine », dit La Justice. Deux jours plus tard, à la Chambre, Clemenceau confirme les distances qu’il a prises avec la nouvelle idole des foules : « La popularité du général Boulanger est venue trop tôt à quelqu’un qui aimait trop le bruit. »

Cet amour-là interdisait à Boulanger de se laisser étouffer dans sa retraite auvergnate. À l’automne 1887, alors qu’éclatait au grand jour le scandale des décorations accablant le gendre de Grévy, Daniel Wilson – qui avait trafiqué de la Légion d’honneur pour faire subventionner son entreprise de presse –, Boulanger s’avisa de donner une interview au Gil Blas sans demander d’autorisation. Le ministre de la Guerre, le général Ferron, pris à partie, infligea à son subordonné trente jours d’arrêt de rigueur.

Cependant, il apparaît vite que Grévy, dans son malheur d’avoir un gendre, doive donner sa démission ; on parle d’une candidature Jules Ferry. Or ce nom excite des haines violentes. Bête noire des radicaux, incarnation de la république opportuniste qui affame le peuple et s’aplatit devant l’Allemagne ; également odieux aux conservateurs en raison de son œuvre scolaire, il rappelle encore aux Parisiens les mauvais souvenirs du Siège et de la Commune. Le 2 décembre, jour de la démission de Grévy, Séverine écrit : « À bas Ferry, au nom de ceux qui ont enduré les douleurs et les misères du siège […] À bas Ferry-Famine ! À bas Ferry qui trompa les Parisiens le 31 octobre, qui les fit mitrailler au 2 janvier ! À bas Ferry-Tueur-de-Peuple ! À bas Ferry, au nom de toutes celles qui ont là-bas au Tonkin un pauvre cadavre qui pourrit, mutilé, au fond des rizières. À bas Ferry-la-Défaite, Ferry-Mensonge, Ferry-la-Honte ! » Le lendemain, alors que le Congrès se réunit à Versailles, une manifestation antiferryste agite Paris. Finalement, sur l’avis de Clemenceau, députés et sénateurs ont donné pour successeur à Grévy Sadi Carnot. Mais la vague antiparlementaire va porter de nouveau Boulanger au premier plan.


L’exilé de Clermont

Au mois de janvier, un journaliste bonapartiste, Georges Thiébaud, s’attache aux guêtres de l’exilé de Clermont et lui propose d’utiliser toutes les élections partielles pour s’imposer à l’opinion. Le 26 février 1888, il doit y en avoir dans sept départements. Boulanger n’est pas éligible mais Thiébaud distribue des bulletins à son nom. Partout le général obtient, sans avoir fait campagne, des résultats encourageants. Le ministère réagit en plaçant Boulanger en non-activité, le 14 mars. Cette décision entraîne une protestation, orchestrée par les journaux acquis à la cause boulangiste. Un « Comité républicain de protestation nationale » est constitué, avec Rochefort. S’imaginant pouvoir couper l’herbe sous le pied des protestataires, le ministère met Boulanger en retraite d’office, le 26 mars. Mais, rendu à la vie civile, voici le général devenu éligible. Du coup, la manœuvre imaginée par Thiébaud devient réalisable. Justement, une élection partielle est prévue pour la Dordogne le 8 avril suivant. Boulanger n’est pas encore candidat officiellement, et pourtant il l’emporte de manière écrasante, conjuguant les votes conservateurs et les votes d’extrême gauche. Le dimanche suivant, autre élection partielle dans le Nord. Cette fois, Boulanger est candidat. Son programme tient en trois mots : « Dissolution, Révision, Constituante. » Triomphe : Boulanger obtient 173 000 voix contre 76 000 à son adversaire opportuniste et 9 700 au radical. Deux jours auparavant, Boulanger avait remis sa démission de député de la Dordogne. Le steeple-chase électoral – mot de Barrès – était lancé : de département en département, Boulanger obtiendrait un véritable plébiscite national qui devait lui ouvrir les portes du pouvoir.

Autour du général, qui sont ces hommes qu’on voit désormais l’œillet rouge à la boutonnière, en signe de reconnaissance ? D’abord les représentants d’une extrême gauche qui s’est démarquée de Clemenceau : le sénateur radical Naquet ; les députés Laguerre, Laisant, Francis Laur et quelques autres. Des directeurs de journaux, comme Rochefort, Portalis, Eugène Mayer. Paul Déroulède, bien sûr. Et Thiébaud, le bonapartiste. Que voulaient les radicaux ? La révision constitutionnelle, la suppression du Sénat, le retour aux principes républicains, enterrés par le compromis de 1875. Que voulait Déroulède ? Fonder une république plébiscitaire, redonner tout son prestige et toute sa puissance à un chef d’État appuyé sur le suffrage populaire.

Cependant, Boulanger avait beau siéger à l’extrême gauche et être entouré par des militants venus du même horizon, bientôt les monarchistes s’avisèrent que cet adversaire du régime parlementaire pourrait bien être ce que Mac-Mahon avait refusé de devenir : l’auxiliaire de la restauration monarchique, – un Monck2 français. Un des leurs, le comte Dillon, s’entremit avec Boulanger et lui offrit une aide financière. Boulanger, pour qui l’argent n’avait pas d’odeur, se montra gourmand. Dillon sut vaincre les hésitations de ses amis et l’argent commença à affluer, sous la bienveillance du comte de Paris, dans les caisses du mouvement. On sut plus tard que la duchesse d’Uzès mit sa fortune, qui était considérable, au service de la cause. Dans cette intrigue royaliste, restée secrète, Alfred de Mun fut de ceux qui allaient dîner chez Boulanger affublés de fausses barbes, rêvant de faire du général un connétable, ouvrant la voie au roi.

Quant à Thiébaud, il travaillait pour le prince Napoléon. Il espérait qu’au cas où Boulanger ne saurait pas « tirer parti de la force qui s’était créée autour de son nom », on pourrait la capter en faveur du prince. Entre celui-ci et Boulanger, Thiébaud organisa une rencontre secrète qui eut lieu, en Suisse, le 1er janvier 1888. Sans rien promettre, Boulanger laissait entendre aux uns et aux autres qu’il était leur homme.

Le mouvement socialiste lui-même, encore faible à l’époque mais déjà divisé en multiples tendances, ne parvint pas à échapper tout à fait à l’attrait boulangiste. Les plus révolutionnaires, guesdistes et blanquistes, espéraient au moins capter, eux aussi, le mouvement et le faire dériver vers la révolution sociale ; en tout cas, ils se refuseraient à aider « les républicains » dans la défense d’un régime d’exploiteurs. Seuls les possibilistes (c’est-à-dire les réformistes de l’époque), derrière Brousse et Allemane, entreront carrément dans l’antiboulangisme. Cette attitude d’une partie des socialistes venait de ce que la république parlementaire se montrait incapable de résoudre les problèmes les plus urgents provoqués par la crise économique ; que dans ses conceptions libérales elle se refusait à toute intervention de l’État : le boulangisme était ainsi l’expression maladroite d’une véritable colère ouvrière, on ne pouvait pas en faire fi, on pourrait l’utiliser.


La marche triomphale

Ainsi, la personne du général était devenue le lieu géométrique des espérances et des chimères les plus contradictoires. Mais, en définitive, ce n’étaient là que contradictions d’états-majors. Ceux-ci avaient mis Boulanger sur le devant de la scène mais, en dernier ressort, c’est le peuple qui le porterait au pouvoir. Et le peuple n’avait pas de programme ; le peuple se moquait des programmes : « Qu’importe son programme, dit encore Barrès, c’est en sa personne qu’on a foi […]. On veut lui remettre le pouvoir, parce qu’en toute circonstance il sentira comme la nation. »

Le 19 août 1888, une triple élection partielle doit se tenir en Charente-Inférieure, dans la Somme et dans le Nord encore une fois. Entre-temps, Boulanger a subi un échec, le 22 juillet, dans le département de l’Ardèche. Était-ce une conséquence de son duel avec le président du Conseil Floquet ? À la suite d’un échange injurieux à la Chambre, l’avocat et le soldat s’étaient retrouvés, l’épée au poing, dans la propriété du comte Dillon, à Neuilly. L’homme de robe avait eu le dessus, embrochant le général par le cou et le laissant plusieurs jours entre la vie et la mort. Barrès dira de l’Ardèche : « Ce département se détourna d’un Messie alité. » On enterrait déjà, sinon Boulanger, guéri, du moins le boulangisme, jugé moribond. Avant la consultation, La Croix, assez réservée jusque-là, demanda au général « s’il voterait la liberté de la religion, de l’association, de l’enseignement, et s’il ne persécuterait jamais, comme beaucoup le redoutaient » ? Protestation de Boulanger : « Je réponds sans difficulté : je ne ferai jamais, quoi qu’il arrive, de persécution religieuse. » Le soutien des catholiques à Boulanger s’en trouva encouragé.

Après une campagne fort active, au cours de laquelle les millions de la duchesse d’Uzès tombèrent à propos, Boulanger fut triplement réélu par les trois départements consultés. Ouvriers, bourgeois, paysans, chacun paraissait trouver son compte en votant pour lui. Qu’allait faire le héros de cet appel populaire ? Les mieux informés en reçurent la confidence : pendant près de six semaines, Boulanger quitta ses fidèles pour un voyage d’intérêt personnel en Espagne et au Maroc. Joli cœur, affligé d’une épouse ennuyeuse, Boulanger n’avait cessé de collectionner les aventures dites sentimentales. Mais, cette fois, il avait rencontré le « grand amour » dans les bras de Marguerite de Bonnemains. Ainsi, au moment même où la France parlait de Boulanger en termes de destin national, le général travaillait à son bonheur individuel. Pareille escapade a laissé Barrès indulgent : « Acceptons-le avec ses défauts à la française. » Dans son entourage, on était plus sévère : « Ce qu’il y a de plus faible dans le boulangisme, c’est Boulanger. »

À son retour, les intrigues autour de lui reprennent de plus belle ; le mouvement risque d’éclater en miettes. Cependant, le 24 décembre, on apprend la mort d’un député de Paris, le radical Hude. C’est une aubaine : Boulanger va pouvoir, d’un seul coup, ressouder les différents éléments du boulangisme, tout en portant celui-ci au sommet.

Tous les adversaires de Boulanger – radicaux, opportunistes et modérés de tout poil – ont fait campagne pour Jacques. Celui-ci a été soutenu par un bataillon de journaux : La Justice, de Clemenceau, mais aussi Le Parti ouvrier des socialistes possibilistes, mais aussi Le Temps qui a des sympathies pour Jules Ferry, Le Journal des débats, qui est proche de la grande bourgeoisie d’affaires… En face, même disparité, même coalition d’intérêts hétéroclites : on trouve L’Intransigeant, mais aussi La Croix, Le Soleil qui est monarchiste, L’Autorité, qui est bonapartiste – et même Le Figaro, où toute la rédaction n’est pas d’accord…

Le soir du 27 janvier 1889, dans l’attente des résultats. Boulanger en habit, l’œillet rouge à la boutonnière, a dîné dans un salon du restaurant Durand. Il est entouré de tout l’état-major boulangiste. D’heure en heure, des agents électoraux apportent des résultats partiels ; d’heure en heure, le triomphe se dessine ; une foule grossissant aux abords du restaurant commence à scander : « Boulanger-à-l’Élysée ! » Ses proches, Laguerre, Déroulède, Rochefort et les autres, le pressent d’agir : il a pour lui le peuple, le suffrage universel, l’armée, la police sans doute… Qu’il dise un mot, qu’il donne un ordre : qui pourrait l’arrêter dans sa marche triomphale ?

Boulanger, pourtant, ne l’entend pas de cette oreille. Il demeure pénétré par la conviction qu’il ne faut pas entreprendre un coup d’État. Un moment, il s’esquive. On dira qu’il est allé voir Marguerite, dans un salon contigu ; que celle-ci l’aurait confirmé dans sa résolution de ne pas tenter l’aventure. Vers onze heures et demie, les chiffres définitifs sont connus : plus de 245 000 voix pour Boulanger contre 162 000 pour Jacques et 17 000 au socialiste Boulé. Le succès écrasant encourage Déroulède et les autres partisans du coup de force ; ils pressent de nouveau Boulanger ; qu’il ordonne, ils sont prêts ! Peine perdue : rien ne peut le convaincre.

« Minuit cinq, messieurs, déclare Thiébaud. Depuis cinq minutes, le boulangisme est en baisse ! » Aux dernières supplications de Déroulède, plus pâle que jamais, Boulanger rappelle le souvenir du Second Empire, « mort de ses origines ». Son père lui a récité, jadis, les imprécations de Victor Hugo contre l’homme du Deux-Décembre. Et puis, à quoi bon ? Les élections générales auront lieu à l’automne : dans quelques mois, c’est en toute légalité que le mouvement portera Boulanger au pouvoir.

Les défenseurs du régime en ont eu pour leur frayeur. Sur le coup ils étaient réduits à l’impuissance. Toujours sûr de lui, Floquet avait prédit la défaite écrasante de Boulanger : Paris n’était-il pas aux mains des radicaux depuis 1873 ? Floquet n’avait pas prévu que l’électorat populaire, tant d’anciens communards, tant d’électeurs radicaux allaient plébisciter Boulanger, en même temps que les conservateurs. On le voit dans l’analyse des résultats : aussi bien les quartiers bourgeois que les arrondissements ouvriers et la banlieue ont soutenu « la Boulange ».


Une victoire à la Pyrrhus

Cette fois, mesurant le danger, tous les adversaires du mouvement césarien vont coaliser leurs volontés et user de tous les moyens, légaux et extra-légaux, pour liquider le boulangisme avant les élections de septembre-octobre. Le ministre de l’Intérieur Constans, du nouveau ministère Tirard, s’emploie à creuser des contre-sapes. Condamnation de la Ligue des patriotes. Chantage. Intoxication, qui provoque la fuite de Boulanger en Belgique, puis en Angleterre. Constitution du Sénat en Haute Cour de justice et condamnation de Boulanger par contumace. Rétablissement du scrutin d’arrondissement. Interdiction des candidatures multiples… Tout est mis en œuvre, y compris l’ouverture, le 6 mai 1889, de l’Exposition universelle à Paris, sous la houlette de la toute jeune tour Eiffel.

Aux élections de septembre-octobre, les boulangistes n’obtiennent que 44 sièges, Boulanger étant lui-même élu à Clignancourt. Une petite minorité était composée de conservateurs ; le reste – dont était Barrès, élu à Nancy – allait siéger à l’extrême gauche, aux côtés de socialistes. Le boulangisme était retombé, il se morcelait, mais il avait semé une nouvelle graine dans la vie politique et dans la société française : celle du nationalisme.

Boulanger lui-même, malgré son esprit manœuvrier, n’avait pas été à la hauteur du rôle d’homme providentiel que l’opinion lui avait imparti. Il se suicida sur la tombe de Marguerite de Bonnemains, à Ixelles, en Belgique, le 30 septembre 1891, ce qui fit dire à Clemenceau : « Il mourut comme il vécut : en sous-lieutenant. » Un autre observateur, l’abbé Mugnier, avait un commentaire différent mais tout aussi lapidaire, qu’il confiait à son Journal : « Ce coup de revolver dans le cimetière d’Ixelles est un nouveau triomphe pour la République3. »

Le boulangisme est né de trois facteurs de crise concomitants : économique, parlementaire, nationaliste. La dépression économique a provoqué un profond malaise dans les campagnes et dans les villes depuis le début des années 1880. Le régime républicain – dominé par les opportunistes – se révèle incapable de répondre aux vœux du suffrage populaire qui en espérait tant. Convaincus des bienfaits de la non-intervention de l’État, les modérés n’envisagent pas de législation sociale. Qui plus est, le régime parlementaire fonctionne en vase clos, selon des règles d’initiés et avec des apparences de désordre qui provoquent l’antiparlementarisme. Celui-ci provient d’une séparation de fait entre la classe politique – les hommes du sérail – et un suffrage universel dont la convocation régulière est sentie comme une attente toujours leurrée. Une petite moitié du peuple français se trouve exclue : celle dont les représentants, catholiques, monarchistes, bonapartistes, sont privés de la légitimité républicaine. L’autre moitié, dans l’impossibilité de se rallier à un parti dominant, distribue ses voix entre radicaux et opportunistes qui, pour être solidaires face aux ennemis du régime, n’en sont pas moins incapables de gouverner ensemble. Depuis les élections de 1885, les forces respectives de l’opposition de droite et de l’arbitrage radical conduisent à une instabilité ministérielle, dont l’image, plus encore que la réalité, est insupportable.

Or le système parlementaire, pour bien des républicains, n’est qu’un héritage de l’orléanisme. C’est précisément la crise et l’échec boulangistes qui imposeront l’assimilation entre république et régime parlementaire. Pour beaucoup d’hommes d’extrême gauche, il existait au contraire une incompatibilité entre les deux – la république requérant la démocratie la plus directe. Mais tout se passe comme si les fondateurs de la IIIe République, formés sous le Second Empire, tenaient le peuple pour un mineur, auquel on ne peut accorder que des libertés étroitement contrôlées : tout ce qui s’apparente à la législation directe fleure le plébiscite bonapartiste. Il y a confiscation de la souveraineté populaire au profit d’une « démocratie gouvernée » (Georges Burdeau), dont les députés sont les maîtres querelleurs.

La crise nationale, quant à elle, paraît n’être qu’un adjuvant. En fait, l’exaltation de l’idéal patriotique n’est qu’une autre manière de contester une classe politique jugée byzantine, concussionnaire et impuissante. Le nationalisme naissant touche le cœur des foules ; il leur offre cette part de poésie dont le système en place les a sevrées. C’est à travers ce troisième élément de crise que l’on comprend mieux, positivement, la ferveur boulangiste.

Nous voilà entrés dans l’ère de la communication de masse. Depuis 1881, la presse est devenue libre et bon marché. Or l’entrée en force de l’opinion dans la politique se heurte à la complexité d’un système qui frustre l’entendement du citoyen. Face à ces députés qui font et défont les cabinets, sans tenir compte de l’avis populaire, tandis que le président de la République n’est plus qu’un soliveau, le général Boulanger exerce d’autant plus d’attrait qu’il représente la simplification de la règle commune. On l’exalte parce qu’on espère des réformes, sans doute, mais aussi parce qu’on en attend une transposition dans le champ politique du système de références de la vie quotidienne : on fait confiance à sa personne, c’est un rapport direct d’homme à homme. S’il faillit, on saura encore à qui s’en prendre. La ferveur pour le grand homme est en proportion inverse du dégoût qu’on éprouve pour l’opacité du régime parlementaire – sur lequel on ne peut avoir prise.


Un vieux sédiment d’idolâtrie

Ajoutons-y un autre facteur. Eugène Fournière, dans une étude de la Revue socialiste de 1888, évoquait « la foule, en qui reste un vieux sédiment d’idolâtrie ». L’histoire du XXe siècle nous suggère l’épaisseur de cette sédimentation. En fait, la démocratie est un système exigeant, difficile, voire ingrat. Montesquieu la pensait peu praticable car il la fondait sur la vertu. Et de ce fait, ce qu’on a appelé le wilsonisme – autrement dit la corruption – est bien plus intolérable dans un régime démocratique que dans un régime mono- ou aristocratique. Mais la démocratie repose aussi sur une culture de la rationalité. Elle suppose que les citoyens, égaux entre eux, sont à même de traiter des problèmes de la Cité en connaissance de cause – ce qui ne peut être qu’un idéal, sans doute stimulant mais inaccessible. Or cette culture de la rationalité doit affronter la culture de la croyance – beaucoup mieux partagée. Celle-ci offre à la non-compétence autant d’explications que de solutions aux malheurs du temps. La société française a connu l’antagonisme dramatique des deux cultures lors de la Révolution. La culture rationnelle l’a, en principe, emporté. En fait, tout le XIXe siècle est soumis à une recharge de croyance : superstitions en tout genre, relance du merveilleux chrétien, apparitions répétées de la Vierge, prédictions apocalyptiques, profusion d’intersignes, goût de l’occulte, etc.

C’est aussi à travers le prisme de ces attitudes qu’il faut considérer le phénomène Boulanger. De lui, on attend le miracle parce que l’histoire de la France est entendue comme une suite miraculeuse, depuis Clovis et la bataille de Tolbiac4. Cette culture de la croyance déborde la famille proprement catholique, elle investit jusqu’à l’extrême gauche socialiste qui, en ces années, est dans l’état d’esprit des premiers chrétiens attendant l’imminente parousie. La démocratie invite les citoyens à chercher les solutions de la vie collective en eux-mêmes ; le providentialisme leur promet des solutions imposées d’ailleurs – et généralement d’En-Haut.

De sorte que le boulangisme peut apparaître comme la conjugaison de deux mouvements contradictoires : 1o une exigence de démocratie gouvernante, le désir d’une véritable souveraineté populaire, le besoin de transparence dans le système politique ; 2o une attente de l’imaginaire collectif, qui s’incarne dans un Sauveur et dont la mission sera de chasser les imposteurs en place (dissolution) et d’affirmer, à travers sa personne sacrée, la volonté générale (révision). Ces deux tendances se combinent dans la personne même de chaque partisan de Boulanger à des doses variables. La communication de masse fait le reste : la démocratie à peine née devra – en se reformant elle-même – relever le défi de la démagogie toujours renaissante.


Notes

1. L’Histoire, no 92, septembre 1986.

2. Général anglais, devenu maître du pays après la mort de Cromwell, qui assura la restauration des Stuarts en 1660.

3. Journal de l’abbé Mugnier (1879-1939), Mercure de France, 1985, p. 63.

4. Voir notamment Jacqueline Freyssinet-Dominjon, Les Manuels d’histoire de l’École libre 1882-1959, Colin, 1969.



Repères chronologiques

1882

19 janvier

Krach de l’Union générale.

1885

30 mars

Chute du cabinet Ferry.  

14-18 octobre

Élections législatives.

1886

7 janvier

Boulanger ministre de la Guerre.  

13 mars

Interpellation sur la grève de Decazeville.  

14 juillet

Revue de Longchamp.  

11 décembre

Boulanger, pour la deuxième fois, ministre de la Guerre.

1887

20-30 avril

Affaire Schnaebelé.  

30 mai

Ministère Rouvier sans Boulanger.  

8 juillet

Manifestation à la gare de Lyon.  

2 décembre

Démission de Grévy.  

3 décembre

Manifestation antiferryste à Paris. Carnot président de la République.

1888

14 mars

Boulanger mis en non-activité.  

8 avril

Boulanger élu député de la Dordogne.  

15 avril

Boulanger élu député du Nord.  

22 juillet

Échec de Boulanger dans l’Ardèche.  

19 août

Triple victoire électorale de Boulanger.

1889

27 janvier

Élection de Boulanger à Paris.  

22 février

Deuxième ministère Tirard, Constans devient ministre de l’Intérieur.  

1er avril

Fuite de Boulanger en Belgique.  

6 mai

Inauguration de l’Exposition universelle.  

22 sept.-6 oct.

Élections législatives.



2

Jules Guérin, du Fort Chabrol1

« Il est un homme dont la silhouette caractéristique reparaît, chaque fois que l’esprit public est profondément troublé, chaque fois que des manifestations violentes se produisent. Il se plaît dans le désordre comme certains oiseaux de mer se plaisent, dit-on, dans les tempêtes.

» Il s’appelle Jules Guérin.

» Qui racontera la vie de cet homme étrange ? Pareil récit pourrait prendre place au rez-de-chaussée de nos journaux, entre Les Pirates de Paris et les Mémoires de Mandrin. On y verrait souvent Jules Guérin flanqué de quelques douzaines de “tueurs” et exerçant sur nos rues une sorte de dictature. »

C’est le 9 octobre 1898 que le Voltaire fait ainsi cas d’un singulier cabotin politique, dont le jour de gloire est proche. Nous sommes en pleine affaire Dreyfus. Depuis le mois d’août, Guérin a doté la Ligue antisémitique, dont il est le délégué général, d’un organe de presse officiel au titre franc et massif : L’Anti-Juif. L’argent vient du prétendant à la couronne, le duc d’Orléans, qui s’est publiquement rallié à la cause antisémite et s’imagine, en subventionnant Guérin, gagner les faveurs du peuple.

Guérin se flatte en effet de recruter ses fidèles, non pas chez les bourgeois comme Édouard Drumont, auteur de La France juive et directeur de La Libre Parole, mais dans les rangs ouvriers et anarchistes. En 1897, il a réorganisé la Ligue antisémitique ; on en compte désormais des sections dans chaque arrondissement de la capitale et dans les grandes villes de province. Usant son éloquence sur toutes les estrades, il défend le petit commerce contre le grand « bazar juif », les ouvriers contre la haute finance « étrangère » et soutient les « doctrines révolutionnaires les plus violentes ». Dans son XIXe arrondissement, il a lancé un journal local, puis recruté une véritable garde prétorienne, parmi les chevillards, les servants d’échaudoirs et les garçons bouchers des abattoirs de la Villette, qui donnent à qui mieux mieux du nerf de bœuf dans les manifestations nationalistes.

En cette année 1898, Guérin transforme sa Ligue en « Grand Occident de France » (rite antijuif) et, face aux « menées » des « révisionnistes » et des « dreyfusards », il met le tapage à l’ordre du jour. Aux élections législatives du mois de juin, il a tant fait pour que Drumont soit élu à Alger qu’il a écopé huit jours de prison ferme. Mais il est sorti enivré sous les vivats algérois : « Vive Guérin ! Vive Drumont ! À bas les Juifs ! »

L’homme porte beau, jouant de la prunelle entre son feutre gris et ses moustaches mousquetaire. Le torse bombé, muni d’une canne plombée dont il ne se départait jamais, toujours un ou deux pistolets dans les poches, Guérin pose devant le petit peuple qui raffole du miles gloriosus. Parfois, il s’abandonne à se faire tâter les biceps par les garçons bouchers, qui apprécient en connaisseurs.

Le 30 août, il a un duel – un de plus – avec un journaliste, Philibert Roger, qu’il blesse d’une balle dans la mâchoire. Mais, furieux de voir sa victime récrire des articles contre lui, il le fait assommer quelques jours plus tard par une demi-douzaine de voyous, choisis dans ses « brigades de marche ». Or Guérin sort toujours impuni de ses mauvais coups. Quand il passe en octobre en correctionnelle pour avoir frappé un commissaire au cours d’une échauffourée, il s’en tire superbement avec 100 francs d’amende pour « port d’armes prohibé ». Quand, en janvier 1899, il est jugé aux assises pour l’affaire Roger, il est tout simplement acquitté. Les jurés (petits propriétaires, commerçants et employés) représentent assez bien une opinion parisienne de plus en plus acquise au nationalisme : Guérin lui plaît.

L’Anti-Juif redouble donc d’imprécations contre Zola, contre Picquart et tous les complices du « traître ». Mieux : il en appelle carrément au coup d’État. C’est un sauveur qu’il nous faut, un homme honnête et énergique, qui nettoiera la République des Juifs et des francs-maçons.

À ce moment, Guérin est devenu plus qu’un simple « hercule de foire », comme le présentent ses adversaires. Il a des troupes, dont la jonction peut se faire avec celles de Déroulède et des autres ligues. Le régime en place est menacé. Or voici qu’on apprend, le 16 février 1899, la mort subite du président de la République Félix Faure. L’élection d’Émile Loubet, deux jours plus tard, est prétexte à de nouvelles manifestations de rue. Le 23 février, jour des obsèques du président défunt, voulant profiter de la foule, Déroulède tente d’entraîner sur l’Élysée le général Roget avec son régiment, mais en vain, le coup d’État est bien dans l’air. Or le jury de la Seine, devant lequel Déroulède comparaît le 31 mai, prononce l’acquittement du factieux. La température de l’opinion monte encore lorsque, le 3 juin, on apprend que la Cour de cassation vient d’annuler le premier jugement qui avait condamné Dreyfus, et qu’un nouveau conseil de guerre doit se tenir. En trois jours, l’indignation a pris le relais de l’enthousiasme chez les antidreyfusards. Le lendemain, aux courses d’Auteuil, Loubet, mal protégé, doit laisser son haut-de-forme se faire aplatir par un coup de canne. Le 11 juin, la gauche dreyfusarde réplique, envahit les rues, de la Concorde à Longchamp ; la République saura se défendre.

Dans ces journées de fièvre, le ministère Dupuy a manqué de nerf. À la place, c’est un ministère de défense républicaine, dont la direction est confiée, le 22 juin, à Waldeck-Rousseau. Celui-ci a nommé Lépine à la tête de la Préfecture de police ; tous deux sont décidés à venir à bout des ligues séditieuses qui tiennent le haut du pavé et comptent des sympathies au sein des forces de l’ordre. Persuadé qu’un complot est en train de s’ourdir contre l’État, le préfet Lépine procède à l’arrestation préventive des meneurs, dont Paul Déroulède est le plus populaire. Jules Guérin est bien sur la liste, lui aussi, mais il échappe aux agents qui, au lieu de venir chez lui, s’étaient rendus chez sa mère. Tandis que les autres conjurés présumés sont écroués à la prison de la Santé, en attendant la Haute Cour, Guérin embouche la trompette ; il ne se rendra pas, il va s’enfermer avec ses braves au siège du Grand Occident de France, et que la police l’assiège, si elle ose ; elle trouvera à qui parler !

Ainsi commence l’épisode du « Fort Chabrol ».

Depuis le mois d’avril 1899, Guérin avait installé les bureaux du Grand Occident et de L’Anti-Juif au 51, rue de Chabrol. Il y avait fait faire des travaux considérables et payait un loyer rondelet. Mais Guérin s’était accoutumé à mener sa vie à grandes guides, roulant voiture, régalant ses fidèles dans les endroits chics, faisant assaut de toutes les élégances : l’or du prétendant parait à ses fastes. Dans cet hôtel particulier de la rue de Chabrol, il avait installé une salle de réunion, disposait d’une salle d’armes… Bref, l’antre d’un somptueux condottiere.

Le 12 août, l’antre devient le « Fort Chabrol ». Guérin et une quinzaine de ses ligueurs s’y barricadent, après avoir stocké une charretée de conserves livrées par un magasin du quartier. Première réplique du gouvernement : on lui coupe le téléphone. Puis on concentre des policiers et des gendarmes aux abords. Mais Lépine ne donne pas l’assaut. Il piaffe, le bouillant Lépine. Il voudrait bien forcer la porte du drôle, lui, mais Waldeck-Rousseau a interdit l’effusion de sang. Faute de siège, on aura donc un blocus.

Guérin est d’abord soutenu par une bonne partie de l’opinion. Des badauds applaudissent. Mais le dimanche 20 août, les amis de Guérin, au premier rang desquels les bouchers de la Villette, se réunissent en nombre imposant boulevard Magenta, non loin de la rue Chabrol. Bientôt les agents de Lépine sont agressés à coups de boulons de fer ; plusieurs s’affaissent sur le trottoir. Les bouchers vont-ils délivrer Guérin ? Le sang de Lépine ne fait qu’un tour, comme on dit dans les romans-feuilletons. Mais le mieux est de laisser la parole à notre héroïque préfet, qui a écrit ses Mémoires :

« Mes hommes étaient ébranlés, sinon démoralisés… J’appelai mes réserves et à la tête de tout ce qui se trouva sous ma main, je fonçai sur ces sauvages, je crevai leurs rangs, et quand la débandade commença, je les poussai sabre au clair jusqu’à la grille de la gare de l’Est d’abord, jusqu’aux bâtiments ensuite, et jusqu’aux quais. Là, ayant de l’espace devant eux, ils se dispersèrent, et on ne les revit plus. »

Dès lors, il n’y a plus qu’à attendre que la faim et la soif fassent leur œuvre. Cependant, les vaillants assiégés essaient toutes les façons de communiquer avec l’extérieur. Louis Guérin, le frère du matamore, armé d’une paire de jumelles, lit les instructions que son frère lui écrit, à partir d’un appartement situé dans l’immeuble vis-à-vis. Des vivres passent par les toits. On fait même des trous dans les murs des immeubles contigus…

Les sympathisants tentent d’apporter leur aide. Les bruits les plus funèbres courent. On entend en effet des coups de pistolet. Mais non ! ces messieurs s’entraînent. Une mère éplorée finit par obtenir le droit d’entrer voir son fils prétendument à l’agonie. Le brouhaha ne cesse pas rue de Chabrol. D’autant que des chanteurs de rue ont pris le temps de rimer l’épopée du grand Jules et les voici entonnant leurs couplets sur l’air de La Paimpolaise et autres. Un matin de septembre, c’est une bonne âme de Château-Gonthier qui adresse aux assiégés un panier… d’oies vivantes. La fermière n’avait sans doute jamais entendu parler des oies du Capitole, mais la police, plus experte en lettres latines, comme on sait, retourne les volatiles à l’envoyeuse. Le drame n’ayant pas éclaté, la comédie occupe désormais la scène.

Au bout de six semaines, les esprits s’étant ramollis et l’opinion fatiguée, Lépine obtient de Waldeck-Rousseau l’autorisation de forcer la porte. Les amis de Guérin, alertés, négocient la reddition du Vercingétorix des abattoirs. Le 20 septembre 1899, Lépine-César peut triompher ; l’ordre règne dans le Xe arrondissement.

Le héros de Chabrol devait connaître une fin moins glorieuse. Condamné à la prison, puis au bannissement, il entreprend en 1902 une campagne contre ses alliés de la veille, le groupe de Drumont et de La Libre Parole, dont la concurrence en antisémitisme l’énervé. Mais un des anciens co-enfermés de la rue Chabrol, un dénommé Spiard, publie un ouvrage, Les Coulisses du fort Chabrol, dans lequel il peint Guérin sous les traits d’un chevalier d’industrie, au service du gouvernement. Pis : un ami de Drumont, Gaston Méry, dévoile le pot aux roses pour les lecteurs de La Libre Parole. Pendant plusieurs semaines, il narre la vie peu édifiante du sieur Guérin, un failli, un escroc, un incendiaire, un trafiquant de l’antisémitisme, et finalement un agent provocateur du préfet de police.

Guérin a beau faire, envoyer ses témoins, proférer des menaces, Méry, sans débrider, accomplit jour après jour son travail de sape et finit par convaincre ses lecteurs que le fort Chabrol n’a été qu’une « grande mystification rémunératrice ».

Jules Guérin resta en exil jusqu’en 1905, vivant de la pension que lui versait toujours le duc d’Orléans. Mais il était déconsidéré. Amnistié, revenu en France, il fit oublier son nom, avant de mourir à l’âge de cinquante ans, en 1910. Avec Guérin, l’antisémitisme de combat avait trouvé un champion ; avec l’antisémitisme, Jules Guérin, qui avait commencé dans les pétroles, avait trouvé une affaire flambante. Mais, comme a dit Napoléon, on peut donner une première impulsion aux affaires ; après, elles vous entraînent.


Note

1. Le Matin Magazine, 21 novembre 1981.



3

Paul Déroulède et la république plébiscitaire1

Maurice Barrès rapporte dans ses Cahiers, en 1899, une phrase mémorable d’Ernest Renan à Paul Déroulède : « Jeune homme, jeune homme, la France meurt ; ne troublez pas son agonie. » On ne sait pas quelle fut la réponse de l’ancien sous-lieutenant de turcos qui s’était couvert de gloire en 1870 sous les ordres du général Bourbaki. On peut tout de même supposer que le diagnostic du vieux Renan n’était pas le sien. La France avait perdu une guerre, soit ! Mais elle n’avait pas perdu l’avenir. Déroulède n’a jamais douté de la « revanche ». Il s’employa à la préparer, d’abord par la plume, alternant les vers2 et le théâtre, du moment qu’un accident de cheval lui eut interdit de poursuivre une carrière militaire. Il compléta son ouvrage par la fondation, avec quelques autres, de la Ligue des patriotes, en 1882, année même où Gambetta formait son « grand ministère » avant de disparaître prématurément de la scène. Il n’y avait alors aucun désaccord entre Déroulède et la République des modérés. La Ligue était apolitique, ouverte à tous les cœurs purs, aux fins de préparer les corps et les esprits à la grande cause nationale, la reconquête des « provinces perdues ».

Pourtant, l’apolitisme de Déroulède ne dure qu’un temps, et sa Ligue devient même l’organisation militante du boulangisme, avant de s’affirmer au temps de l’affaire Dreyfus comme le fer de lance du nationalisme. La transformation d’une sorte d’association d’anciens combattants en ligue subversive, Déroulède en a expliqué à plusieurs reprises les raisons, tout en en précisant la date.

Ainsi, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la Ligue des patriotes, le 22 mai 1907, au Cirque d’Hiver : « Rappelez-vous cette journée de janvier 1886 où à l’anniversaire de la bataille de Buzenval, à la fête funèbre célébrée en l’honneur des enfants de la France tombés sous le drapeau tricolore, apparut tout à coup, au milieu du cortège, tout un déploiement de drapeaux rouges. À notre refus de les laisser figurer à nos côtés, à notre menace de les enlever de force, un commissaire de police qui intervint répondit par l’autorisation officielle de laisser flotter et de laisser circuler les bannières sanglantes. La Ligue des Patriotes se retira, mais la politique, l’odieuse politique venait d’entrer pour jamais dans nos esprits comme elle venait de se glisser dans nos rangs. Nous n’étions pas allés la chercher, elle était venue nous sauter aux yeux. Il nous fallut bien voir ce que nous ne regardions pas : l’anarchie en marche, la démagogie en liberté, le gouvernement complice ! Le lendemain, mon parti était pris. La Ligue des Patriotes devait faire et allait faire de la politique3. »

Ainsi Paul Déroulède s’avise d’entraîner ses ligueurs dans l’aventure boulangiste. Car, si la finalité de la Revanche n’est pas oubliée, il a désormais acquis la conviction qu’elle ne saurait avoir lieu sans la condition préalable d’un changement de régime. Nourri d’histoire républicaine, pénétré des grands principes de la Révolution, refusant toutes les formes de monarchie héréditaire, il se sépare néanmoins des républicains qui tiennent le pouvoir par la conception même qu’il se fait de la République. Dans la personne de Boulanger il voit le démiurge par lequel sera renversée la mauvaise république et instaurée la bonne. La mauvaise ? C’est le régime parlementaire, qui boite à cause de l’inégalité de ses deux jambes, le législatif dominant l’exécutif, la France toujours en passe de se retrouver sans gouvernement au moment du danger extérieur, une instabilité qui nuit à la cohérence du pays, à la continuité de sa politique, et affaiblit ses forces armées.

Le 8 juillet 1887, la manifestation de la gare de Lyon visant à empêcher le départ du général Boulanger, ancien ministre de la Guerre expédié à Clermont-Ferrand, ouvre la crise boulangiste : les manifestants qui houspillent la police, se couchent sur les rails, et transforment la gare en champ de bataille, sont pour une grande part des militants de la Ligue. Déroulède tient désormais son champion, le « brav’ général », coqueluche des Parisiens depuis le grand défilé à Longchamp du 14 juillet de l’année précédente. Il a aussi ses ennemis désignés : le président de la République Jules Grévy, compromis indirectement par son gendre Wilson, trafiquant de légions d’honneur ; et plus encore Jules Ferry, ancien président du Conseil, incarnation du régime parlementaire désormais abhorré, et qui ambitionne de remplacer Grévy à l’Élysée, après la démission de celui-ci le 2 décembre 1887.

Au moment où le Congrès se réunit à Versailles pour élire le successeur de Jules Grévy, à Paris une violente manifestation se déchaîne contre la candidature de Ferry. Tandis que Déroulède s’affaire avec l’état-major du boulangisme en train de se constituer et surtout fait de radicaux, ses troupes manifestent place de la Concorde au coude à coude avec les militants blanquistes. La défaite de Ferry et l’élection de Sadi Carnot, le 3 décembre, mettent fin au début d’émeute.

Dans toute la suite du boulangisme, Déroulède et la Ligue des patriotes – sauf une minorité qui a fait scission – sont au premier rang du parti « révisionniste ». Ils font leur le programme clair comme de l’eau de roche du général, élu dans plusieurs élections partielles et porté par un profond courant populaire : dissoudre la Chambre, élire une Constituante, réviser la Constitution, en finir avec un parlementarisme débilitant. Si bien que, dans la guerre qu’il mène aux boulangistes, le ministre de l’Intérieur Constans finit par interdire la Ligue des patriotes en mars 1889.

On sait comment se termine la tentative de Boulanger lui-même, par la fuite sous la menace policière en avril 1889, le procès par contumace devant la Haute Cour quatre mois plus tard, et enfin le suicide sentimental du héros le 30 septembre 1891 sur la tombe de sa maîtresse. Mais l’esprit du boulangisme, lui, n’était pas mort. Déroulède, opiniâtre, en portera le flambeau jusqu’à la fin de sa vie.

En septembre 1889, il est élu député en Charente, en même temps que quelques dizaines d’autres révisionnistes, dont Barrès à Nancy. Au cours de cette législature, il montre son souci du mouvement social et explicite son programme constitutionnel : « Le mouvement social est en marche, dit-il à la Chambre en juillet 1891, et, croyez-moi, vous ne l’arrêterez pas par les portes des prisons et les verrous des cachots. » La cause ouvrière est une autre manière pour lui de confondre ses adversaires qui, « nés de la Révolution et de la République [ont] méconnu et la République et la Révolution4 ».

Surtout, le député Déroulède milite contre le régime parlementaire. Le scandale de Panama lui donne l’occasion de prononcer un violent réquisitoire contre Clemenceau – malgré ces « trois choses » qu’on redoute de lui : « son épée, son pistolet, sa langue » –, qu’il accuse d’avoir reçu pour son journal La Justice 400 000 francs de Cornelius Herz, présenté à la fois comme un financier véreux et comme un espion allemand. Une allusion antisémite, peu courante dans ses discours, lui échappe à ce propos : « Quel deuil et quelle tristesse ! Un étranger, un cosmopolite de race hostile, d’origine germanique5… » Clemenceau se défend et accuse Déroulède de mensonge. La querelle est vidée par un inévitable duel, à Saint-Ouen, le 22 décembre 1892 : on échangea six balles en vain. L’accusation était sans preuves, mais Clemenceau en perdit son siège à la Chambre aux élections de 1893.

Le 23 décembre 1892, Déroulède expose en détail à la Chambre son projet de révision constitutionnelle. Pour lui, la République ne se confond pas avec le parlementarisme ; elle se définit par « la suppression de l’hérédité des fonctions », point final. Le régime en place a des origines fort peu démocratiques, les lois constitutionnelles de 1875 n’étant qu’un compromis entre républicains et orléanistes : « Le résultat en a été ce qu’il devait être : un déséquilibre entre les pouvoirs publics, jetés ensemble pêle-mêle dans une organisation sans contrepoids ; une incohérence perpétuelle dans la direction des affaires ; une quasi-impossibilité de tout fonctionnement régulier de la machine gouvernementale. »

En même temps, Déroulède, à l’adresse de la droite, entend réaffirmer son esprit républicain : « On peut être antiparlementaire et rester républicain. » La faiblesse du régime vient de ce que le président de la République n’est point un élu du peuple, mais « le Président honoraire des deux Chambres » : « Le chef de l’État élu par la nation toute entière, pour une période de quatre ou cinq ans ; c’est seulement ainsi qu’une politique nationale sera substituée à une politique parlementaire, c’est ainsi seulement que pourra vivre et marcher sous son impulsion le progrès que cherche en vain à faire la démocratie et qui est et restera constamment enrayé par l’oligarchie de Chambres omnipotentes. »

Le régime qu’il veut, c’est la « République nationale », appuyée sur le suffrage universel. Il en donnera bientôt un nouveau qualificatif : c’est la République plébiscitaire, qui rendra au suffrage universel, à tous les échelons, son plein droit. Cependant, Déroulède démissionne de la Chambre en juin 1893, sa bonne foi et sa naïveté ayant été surprises dans une affaire de faux qui mettait une nouvelle fois en cause Clemenceau. Il ne se représente pas aux élections législatives de la même année. Retiré dans sa propriété de Langély, en Charente, il se consacre un temps à ses vignes et à la littérature, composant notamment ses Chants du Paysan. En 1895, il fait représenter à la Porte Saint-Martin Messire Duguesclin, drame en cinq actes et en vers. La fibre nationale vibre toujours en lui. Alexandre Dumas commente ainsi sa pièce : « C’est une messe patriotique. » Derechef, en 1897, il présente La Mort de Hoche. C’est l’affaire Dreyfus qui l’arrache au théâtre pour une autre scène, la politique à nouveau.

Dans l’émotion soulevée par une autre espèce de « révisionnistes » – ceux qui veulent faire réviser le procès Dreyfus, injustement condamné par le Conseil de guerre de décembre 1894 –, Paul Déroulède n’a vu et ne verra jamais qu’un attentat préparé par « l’étranger » contre l’outil de la revanche et la glorieuse armée française, dans la personne de ses chefs. Au lendemain de l’acquittement d’Estherazy, il traite les dreyfusards de « canailles » : « Le mot n’est pas trop vif, écrit-il, puisqu’il s’applique à la clientèle tarée de Cornelius Herz et des Reinach6. »

Au lendemain du « J’accuse » de Zola, il se jette à fond dans la bataille antidreyfusarde, au nom d’une seule cause : la défense de l’Armée, injuriée, trahie, abaissée, car à ses yeux ceux « qui criaient Vive Zola ! criaient aussi À bas la France ! À bas les chefs de l’Armée !7 ».

En vue des élections législatives de mai 1898, il écrit une lettre ouverte à toutes les municipalités de France, afin que tous les élus patriotes empêchent l’invasion du Parlement par « les cosmopolites ». C’est pourquoi de tous les solliciteurs de mandats, il faut partout exiger, dit-il, la formelle déclaration : « Le candidat prend l’engagement de s’opposer à toute révision directe ou indirecte du procès Dreyfus. » Lui-même se représente en Charente, où il est élu dès le premier tour avec une avance confortable sur ses rivaux.

Déroulède est alors plus que jamais persuadé de la nécessité d’en finir avec le régime parlementaire. Fort de la montée en puissance du mouvement nationaliste, dont la Ligue des patriotes devient la colonne vertébrale, il envisage les diverses solutions de la réforme constitutionnelle. La solution légale ? Ce serait aux deux Chambres réunies en Congrès de l’assumer. Il n’y croit guère. Voit-on des parlementaires voter la fin du parlementarisme ? Deux autres solutions – illégales celles-là, mais profondément légitimes à ses yeux, étant donné le délabrement de la République – consisteraient soit dans le coup d’État (par exemple, un président de la République qui reprendrait par la force ses pouvoirs perdus depuis la crise de 18778), soit dans un coup de force, une révolution menée conjointement par le peuple et l’armée :

« Dans la conviction de Déroulède, écrit Barrès en 1899, la révolution de l’ordre contre l’anarchie ne doit se faire qu’avec le double concours du peuple et de l’armée. Il ne faut pas être, vis-à-vis des troupes, les émeutiers qu’elles ont à combattre ; il faut se montrer ostensiblement, bruyamment, leur allié et leur défenseur9. »

Ce programme, Déroulède le défend sans désemparer tout au long de l’affaire Dreyfus. De réunion en meeting, d’éditorial en manifeste, d’intervention à la Chambre en discours dans les diverses salles de réunion parisiennes et provinciales, il fustige les dreyfusards et en appelle au renversement du régime en place, à la tête d’une Ligue des patriotes reconstituée, réorganisée, et enfiévrée par les outrances du mouvement nationaliste. La mort subite du président de la République Félix Faure, acquis à la cause des antidreyfusards, le décide à l’action. On est alors en février 1899. Le poète patriote jouit d’une immense popularité dans une capitale conquise par la ferveur nationale et populiste. Chacune de ses productions publiques, salle Wagram ou salle Charras, auprès de la statue de Jeanne d’Arc rue de Rivoli ou sur les Champs-Élysées, provoque des acclamations effrénées. À la nouvelle de l’élection à l’Élysée d’Émile Loubet – « le nougâteux de Montélimar » comme l’appelle Henri Rochefort –, sa décision est prise. Secondé par son fidèle et double Marcel Habert, il réunit son état-major et convoque ses troupes pour le 23 février, jour des funérailles du président défunt.

Au jour dit, les ligueurs sont répartis en trois groupes, l’un place de la Bastille, un autre place de l’Hôtel-de-Ville, le troisième à la Nation. Barrès raconte : « Là, Déroulède attendait, prêt à paraître. Il savait, depuis quelques jours, que la dislocation des troupes aurait lieu en ce point. C’était l’endroit où il pourrait prendre contact avec une colonne d’infanterie, général en tête. Seulement, il ne se doutait pas qu’il se trouverait en présence du général Roget. Il attendait le premier général qui viendrait. Il pensait que sa présence seule, après tous les services qu’il avait rendus à l’armée, aurait une éloquence convaincante et qu’alors même qu’il ne se serait pas concerté avec des officiers, il serait compris. Il imaginait qu’un général, quel qu’il fût, indigné des outrages faits à l’armée, souffrant du mal fait à la France, comprendrait et se laisserait entraîner par son appel, par l’ardeur de la foule, par la possibilité d’un Quatre-Septembre militaire et d’une “délivrance nationale”10. »

On connaît la suite. Roget refuse l’invite de Déroulède, qui a saisi la bride de son cheval et qui se retrouve finalement dans la cour de la caserne de Reuilly, où il brûle des papiers compromettants qu’il avait sur lui, notamment une proclamation au pays. Le naïf est arrêté et jugé en cour d’assises. Mais, au grand scandale de la gauche, le 31 mai, le jury populaire, malgré ses déclarations bravaches, acquitte le putschiste impénitent, ce qui en dit long sur l’état d’esprit des Parisiens. Le soir même, Déroulède triomphant prend la parole lors d’une réunion organisée en son honneur au Manège Saint-Paul. Le voilà relancé : meetings, banquets, propagande répétée en faveur de la République plébiscitaire à travers la France. Cependant, Waldeck-Rousseau, à la tête du gouvernement de Défense républicaine, a pris son parti d’en finir avec les factieux, avant la tenue du nouveau procès Dreyfus à Rennes. Au prix d’une procédure de légalité douteuse, il décide le Conseil des ministres, le 10 août 1899, à faire procéder à l’arrestation des principaux meneurs nationalistes. Le Sénat est constitué en Haute Cour par un décret du 4 septembre, en vue de « statuer sur les faits d’attentat contre la sûreté de l’État et autres faits connexes relevés à la charge de MM. Déroulède, Habert, Buffet, Guérin et autres ». Le dossier est fragile. Déroulède a déjà été jugé et acquitté. N’importe ! Waldeck-Rousseau n’hésite pas à faire établir un rapport concluant à l’existence du complot. Le procès est irrégulier, la condamnation est sévère. Pour leur part, les deux amis Déroulède et Habert sont condamnés à dix ans de bannissement11.

Dans son exil de Saint-Sébastien, Déroulède n’a pas baissé la garde. En mai 1901, il parvient à transformer son bimestriel Le Drapeau en quotidien, Barrès acceptant d’en être le rédacteur en chef. Le nouveau journal, qui devient un des organes de ralliement des nationalistes, vivra jusqu’au 9 décembre, date à laquelle il redevient hebdomadaire, faute de moyens financiers. D’Espagne, Déroulède envoie ses articles, où il développe son programme constitutionnel, au caractère populiste de plus en plus marqué :

« Le Peuple, écrit-il le 17 mai, lui, le vrai peuple a bien l’instinct que tous ces parlementaires le trompent ; il se rend vaguement compte que cette perpétuelle façon de le mettre en garde contre ce qu’on appelle ses propres entraînements indique tout au moins quel intérêt il y aurait pour lui à se laisser entraîner ; il sent bien, il devine bien que cet acharnement à l’endoctriner contre un plébiscite qui ne sera jamais, somme toute, que ce qu’il voudra qu’il soit, n’est inspiré par aucune passion démocratique ; que tout cela doit cacher et cache certainement quelque chose… »

Il expose sa théorie sur le plébiscite – oui, « plébiscite » ! et non « référendum », il n’a pas peur des mots ! –, en le distinguant du bonapartisme qui, lui, est dynastique, héréditaire, au lieu que Déroulède veut l’appel au peuple permanent, pour élire son chef, mais aussi pour arbitrer entre le pouvoir exécutif restauré et un pouvoir législatif, lequel garderait une part de l’initiative des lois. Il préconise un régime présidentiel, avec séparation des pouvoirs, président rééligible et vice-président à la tête du Conseil d’État.

Autorisé à rentrer en France après la loi d’amnistie de 1905, Paul Déroulède, dans la nouvelle conjoncture internationale créée par les tensions successives qui conduiront l’Europe à la guerre, ne se fait plus le factieux de l’affaire Dreyfus mais, de nouveau, le chantre de la patrie en danger, le poète de l’Armée, le gardien du souvenir national. Il est l’homme d’une pensée unique, comme le dit encore Barrès, son ami, son admirateur, son compagnon de combat, au moment de sa mort, par cette anecdote prise dans une très belle oraison funèbre :

« Un soir d’été qu’il était assis auprès de sa sœur à la campagne, une étoile filante glissa dans le ciel, si vite que Mlle Jeanne dit :

– Je n’ai pas eu le temps de faire un vœu.

– C’est, dit-il, que tu ne vis pas toujours avec le même vœu dans le cœur. »


Pour finir, on doit tenter de répondre à quelques questions de fond concernant Déroulède et son nationalisme. Et d’abord, sur la nature de ses convictions républicaines. On l’a vu, Paul Déroulède s’est toujours affirmé républicain, sachant à l’occasion retourner le souvenir de la Grande Révolution contre le régime en place. Sa république, il voulait la construire contre l’oligarchie parlementaire. En ce sens, il se déclare plus démocrate que la démocratie officielle. Il dénonce la confiscation du pouvoir par huit cents députés et sénateurs et veut redonner la parole au peuple par l’usage tous azimuts du suffrage universel : élection du Président, référendum avec initiative populaire, arbitrage par les urnes des conflits éventuels entre Président et Parlement.

Cependant, le projet de Déroulède se heurtait à des convictions profondes entretenues dans les familles républicaines depuis le coup d’État du 2 décembre 1851 et le Second Empire : le refus viscéral du pouvoir personnel, la méfiance entretenue d’un suffrage universel qui serait manipulé par un exécutif abusif sachant en jouer à sa guise comme Napoléon III. L’aventure du boulangisme avait été lancée par des radicaux, soucieux d’une révision constitutionnelle dans le sens d’une démocratisation (notamment par la suppression du Sénat élu au suffrage indirect). Mais le tour pris par le boulangisme, le ralliement qu’il reçut de presque tous les clans monarchistes ou bonapartistes, incitèrent ces mêmes radicaux à se résigner à la République parlementaire telle qu’elle était. Le thème de la révision des institutions devint dès lors un thème de la subversion antirépublicaine. Déroulède comptait ses meilleurs alliés parmi les nationalistes de tout poil dont bon nombre ne partageaient nullement ses principes républicains.

Dans l’impossibilité de faire promouvoir légalement la réforme, Déroulède n’hésita pas à se lancer dans l’action illégale. Or, en se hasardant dans l’idée d’entraîner l’armée, alliée au « peuple », en vue d’une action contre le régime parlementaire, il rompait avec une tradition républicaine bien établie depuis le premier Bonaparte confirmé par le second, et qui exige de l’Armée sa soumission au pouvoir civil, ainsi que son détachement des passions politiques. Lui est délibérément putschiste, pourvu que le putsch soit le fait, non d’un état-major purement militaire, mais le résultat d’une action concertée entre le mouvement populaire et l’armée. Lui dit-on qu’il préconise un pronunciamiento ? Loin de s’en émouvoir, il rappelle l’issue heureuse des pronunciamientos espagnols : « Il est peu de progrès libéraux, écrit-il, qui n’aient été dus à l’intervention de ces militaires répudiés par tous12. »

Ses principes républicains ont été aussi mis en question sur un autre plan : celui de ses alliances. Au cours de l’affaire Dreyfus, il n’a pas craint de marcher à côté des royalistes et des antisémites. Était-il lui-même antisémite ? Apparemment la haine des Juifs n’est pas la passion qui l’anime. Un compte rendu de réunion par un indicateur de police, en septembre 1898, mentionne que, d’après lui, « l’antisémitisme était une question de religion et qu’un Juif antidreyfusard était deux fois français », ce qui n’est pas du goût de son auditoire selon le même rapport13. Il lui arrive cependant de parler de la « race hostile » comme on l’a vu. Dans un article du Drapeau du 29 août 1901, il s’en prend vigoureusement aux deux piliers qui constituent à ses yeux l’« internationalisme », d’abord les collectivistes au drapeau rouge, et aussi « tous ces cosmopolites de naissance, pour qui la terre entière est la terre promise, qui, eux, ont réellement des frères à Vienne et à Berlin, à Londres et à Pétersbourg, et qui, avant d’être Allemands ou Anglais, Français ou Russes, sont avant tout et partout des Juifs ». Ses collaborateurs du Drapeau et de la Ligue, comme Marcel Habert, tissent des couronnes de laurier à Drumont, qu’il arrive à Déroulède lui-même de présenter comme un « philosophe prophétique », un homme « qui n’est […] pas bien loin de nous, s’il n’est pas encore tout à fait avec nous ». Au fond, dans les années de l’affaire Dreyfus, il y a comme une division du travail, ainsi que l’explique Marcel Habert : « Les antisémites combattent dans les Juifs les maîtres et les tyrans de la France, les antiparlementaires veulent briser, dans les mains des dominateurs du jour, l’instrument même de leur domination, qui peut servir à d’autres qu’à eux pour la même besogne. »

Sans être un antisémite déclaré, résistant souvent aux appels du pied des professionnels de la cause antijuive, Déroulède ne se relève donc pas complètement blanc de l’accusation. Sur ce terrain, on suivra volontiers Zeev Sternhell, qui parle de lui comme d’« un opportuniste de l’antisémitisme14 ».

En définitive, Déroulède a-t-il été un fasciste avant la lettre ou un annonciateur de la Ve République ? On voit bien les éléments qui invitent à la première définition : son goût de la nation armée, le refus de la république parlementaire, l’exaltation nationaliste, la volonté du coup de force… Mais le fond du discours reste celui d’un patriotisme républicain, soucieux de créer un régime fort sans doute, mais appuyé sur – et contrôlé par – le suffrage universel. Les sections de la Ligue des patriotes sont-elles, par ailleurs, l’ébauche des Faisceaux de combat ou des sections d’assaut ? L’analogie paraît forcée et la généalogie bien incertaine.

En 1965, un ouvrage d’un ancien résistant, Armand Plat, consacré au chef de la Ligue des patriotes, paraissait sous le titre : Paul Déroulède, héros national et précurseur de la Constitution de la Ve République15. À y regarder de près, il y a bien une filiation entre le projet constitutionnel de Déroulède et quelques aspects majeurs de la Constitution gaullienne, notamment l’élection du président de la République au suffrage universel. De ce point de vue, Charles de Gaulle serait comme un Paul Déroulède qui aurait réussi, moyennant le coup de force interposé du 13 mai 1958 en Algérie, qui vit l’alliance d’une partie de l’armée avec les manifestants civils. Sans nous attarder au jeu des comparaisons, soulignons simplement pour finir que la Ve République a bien marqué une rupture (surtout depuis la réforme de 1962) avec la tradition des deux républiques précédentes, en redonnant à l’exécutif un pouvoir qu’il avait perdu depuis 1877. De sorte qu’on pourrait inverser la célèbre formule de Marx selon laquelle l’histoire se répète, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Cette fois, la farce – c’est-à-dire le rimeur malgré Minerve, l’enfileur de grands mots à l’interminable redingote, le gaffeur efflanqué de Reuilly… – aura précédé la tragédie – c’est-à-dire l’avènement de la figure gaullienne aux heures les plus noires de notre histoire, et son retour aux affaires au cœur du drame algérien. Alors, Déroulède brouillon de De Gaulle ? Peut-être, mais nous ne sommes plus ici dans le domaine des faits : à chacun son interprétation.


Sources et bibliographie :

Outre les nombreux cartons d’archives consacrés à Déroulède et à la Ligue des patriotes (Archives nationales, F7 12449, 12450, 12451, 12452, 12462, et Archives de la Préfecture de police, BA 1032, 1033, 1034, 1037, 1038, 1039, 1040), voir :

P. Déroulède, Qui vive ? France ! « Quand même ! », Bloud et Cie, 1910. (Indispensable.)

M. Barrès, Mes Cahiers (1896-1923), Plon, 1963. (Un précieux index.)

Z. Sternhell, La Droite révolutionnaire 1885-1914. Les origines françaises du fascisme, Éd. du Seuil, 1978.

J.-B. Duroselle, Clemenceau, Fayard, 1988. (Pour les relations orageuses entre Déroulède et Clemenceau.)

Depuis la rédaction de cet article, la thèse de Bertrand Joly, Déroulède l’inventeur du nationalisme, Perrin, 1998.


Notes

1. L’Histoire, no 152, fév. 1992.

2. Particulièrement Les Chants du soldat. Dans l’enquête de J. Ozouf, Nous les maîtres d’école (Julliard) : « Quel enfant, dit un témoin, n’a pas chanté à l’école Le Clairon ? Ma génération a été élevée dans le souvenir de 1870 et la pensée d’une revanche nécessaire […] On chantait en classe les chants de Déroulède, on récitait des textes patriotiques. »

3. Variante du récit cité plus haut, p. 17 ; P. Déroulède, op. cit., p. 290.

4. P. Déroulède, op. cit., p. 139.

5. Ibid., p. 161.

6. Le Drapeau, 16 janvier 1898.

7. Ibid., 1er mars 1898.

8. Voir M. Winock, « Le 16 Mai », La Fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques 1871-1968, Éd. du Seuil, « Points Histoire », 1987.

9. Le Drapeau, 9 avril 1899.

10. M. Barrès, Le Drapeau, art. cité.

11. Sur les irrégularités de ce procès, voir J.-P. Machelon, La République. Contre les libertés ?, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1976, p. 317 sq.

12. Le Drapeau, 3 août 1901.

13. Archives de la Préfecture de police, BA 1032.

14. Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire, Éd. du Seuil, 1978, p. 129.

15. Chez Jean d’Halluin éditeur.



4

Henri Rochefort, communard et antisémite1

Henri Rochefort, sa vie privée et sa carrière politique intéresseraient un romancier par sa singularité ; l’ancien communard devenu antidreyfusard mérite l’attention de l’historien par son exemplarité.

Henri de Rochefort-Luçay, malgré son titre de marquis, fut surtout un chevalier – un chevalier d’industrie. Sa carrière d’écrivain raté mais de polémiste réussi ne fut jamais que la quête effrénée de gloire personnelle, et des moyens financiers nécessaires à assouvir ses passions pour les courses, le jeu, les femmes, et une vie menée à grandes guides. Ses idées n’ont jamais eu de consistance, ses retournements de veste furent innombrables, ce qui lui valut de son vivant une abondance de sobriquets, entre autres « bouffon populacier », « amuseur de la racaille », « gugusse faubourien », « vieux pitre », « vieux paillasse », « vieux clown »2… Deux portraits tracés par des alliés antidreyfusards le résument ainsi sans ménagement :

« Peut-être, écrit Jules Lemaître, ancien président de la Patrie française, a-t-il des moments où il est las de ce rôle d’insulteur et d’énergumène, où il voudrait bien se reposer, où lui-même ne croit plus guère à ses haines, où l’envie le prend d’être équitable ou simplement indifférent, comme tout le monde, d’être tout bonnement de l’opinion des honnêtes gens et des femmes aimables chez qui il fréquente. Mais l’indifférence ou l’équité c’est le tirage de son journal qui baisse, c’est sa popularité qui décroît, c’est sa signature qui se déprécie. Or, il a besoin d’argent, de beaucoup d’argent, et non pas seulement pour lui. Il a des devoirs onéreux à remplir. Donc, à la tâche ! La démagogie est une galère dont il est le forçat. Il reprend la plume, il insulte par habitude, il calomnie sans y trouver le moindre plaisir, parce qu’il faut vivre. Horrible métier, bien digne de compassion3 ! »

L’autre texte est tiré d’une affiche du Parti intransigeant socialiste révolutionnaire de France annonçant sa rupture avec Rochefort :

« Les pires instincts de la foule, je veux dire ceux qui lui font le plus de mal à elle-même, l’envie, la défiance, la haine, l’appétit de jouir à son tour, il [Rochefort] n’a jamais manqué une occasion de les exciter, de les exaspérer, de les pousser à la curée. Toute âme un peu douce, un peu tendre, un peu soucieuse de l’équité, un peu pitoyable à ce peuple dont on n’a guère le droit d’exciter les appétits quand on a rien à lui donner, sera effrayée et scandalisée de l’œuvre de M. Rochefort4. »

Ajoutons que les rapports des indicateurs de police donnent d’amples détails sur la vie et les mœurs de cet histrion peu commun. L’intérêt pour nous est ailleurs. Rochefort, l’ancien adversaire de Napoléon III, l’ancien déporté de la Nouvelle-Calédonie, est devenu antidreyfusard en compagnie d’un certain nombre de révolutionnaires et, surtout, en même temps qu’un nombre appréciable de lecteurs de son journal, L’Intransigeant, fondé à son retour d’exil, en juillet 1880, après avoir bénéficié de la loi d’amnistie.

L’Intransigeant a été un journal populaire d’extrême gauche, se réclamant de la Commune de Paris, soutenant les candidatures socialistes aux élections, et particulièrement les candidats du Comité révolutionnaire central des blanquistes.

La ligne politique du journal, au vu des éditoriaux de Rochefort, a été foncièrement anti-« opportuniste » (contre les républicains modérés). Les motivations personnelles de Rochefort sont manifestes : sa haine de Gambetta, de Grévy, de Ferry, de Joseph Reinach et autres, a ses origines dans l’histoire de la Commune et de l’amnistie5. Mais le polémiste rencontrait l’approbation de l’extrême gauche radicale et ses calembours et ses coq-à-l’âne dont faisait les frais la majorité opportuniste plaisaient à un public de petites gens restés fidèles au souvenir de la Commune, hostiles aux anciens membres du gouvernement de la Défense nationale, républicains sans doute mais sans tendresse pour les modérés, dont Jules Ferry devient, après la mort de Gambetta en 1882, le chef incontesté. La mentalité des anciens « trente sous » de la Commune, socialisants, antiprussiens, volontiers antiparlementaires, explique pour une bonne part le succès de Boulanger à Paris, lors de l’élection partielle de janvier 1889.

Rochefort, dans cette même logique d’anti-opportunisme, adhéra au boulangisme, dont il devint un des camelots les plus tonitruants. Tandis que Déroulède en représentait l’aile droite, conservatrice, surtout soucieuse de révision constitutionnelle, Rochefort en exprima le courant anticapitaliste – notamment sur le mode de l’antisémitisme6. Un certain nombre de socialistes furent de l’aventure boulangiste, les uns par tactique – profiter de la mobilisation populaire pour la canaliser vers la révolution –, les autres par sentiment national. Rappelons la scission alors du petit parti blanquiste et comment Ernest Roche et Ernest Granger, soutenant le général Boulanger contre Édouard Vaillant, sont élus députés, en septembre-octobre 1889, dans les XVIIe et XIXe arrondissements.

Après l’élection triomphale de Boulanger à Paris en janvier, ces deux élections de dissidents blanquistes pro-boulangistes dans des circonscriptions populaires annoncent l’évolution de l’électorat parisien. Paris, ville des révolutions, administré par un Conseil municipal de gauche (socialistes et radicaux ont la majorité en 1896), devient bientôt la ville la plus nationaliste de France, comme l’attestent les résultats des élections municipales de 1900 et des législatives de 1902. Or Paris reste sociologiquement une ville d’ouvriers et d’employés. C’est dire si l’anticlérical Rochefort tout comme le catholique Drumont, tous deux attachés à la cause antidreyfusiste et rivalisant de démagogie, jouissent d’une audience certaine. S’ils ne sont pas de la même famille, ils ont un ennemi commun : la République parlementaire, devenue la « République juive ».

Rochefort, menacé d’arrestation par la Haute Cour tout comme Boulanger, avait pris le chemin de l’exil. Les révélations de Mermeix sur le financement royaliste du boulangisme l’émurent assez peu. De Londres il continua à mener campagne dans L’Intransigeant contre les opportunistes. Le scandale de Panama lui fut pain bénit. Son antisémitisme s’exprime alors avec plus de netteté, mais il ne se départit pas d’une fidélité affichée à la Commune de Paris. Il est vrai qu’à la même époque Édouard Drumont fait l’éloge des braves communards et multiplie les gestes à l’égard des socialistes.

Amnistié, Rochefort rentre en France en février 1895. En novembre 1897, il entre en campagne contre les Juifs, en rappelant Panama. Il s’en prend particulièrement à Joseph Reinach, lequel lui intente un procès en diffamation qu’il gagne contre son insulteur. Aux élections de mai 1898, L’Intransigeant défend ses candidats, menés par Rochefort : les noms de socialistes voisinent avec ceux de cléricaux. En février 1899, il se rend en Algérie, sur l’invitation de Max Régis, l’ancien maire d’Alger, et chef du parti antisémite. La réception de Rochefort à l’hôtel de ville d’Alger est plutôt tiède. Au balcon, l’ancien communard crie : « Vive l’Algérie ! À bas les Juifs !7 » À son retour, il écrit plusieurs articles contre le décret Crémieux et, de manière plus générale, contre les Juifs d’Algérie. Jusqu’au bout, le nationalisme de Rochefort s’efforcera de mêler son passé révolutionnaire et l’antisémitisme.

Ce n’était pas une exception. Ernest Roche, dissident blanquiste, laissait diffuser par son comité électoral de 1898 un appel où on lit : « N’oublions pas […] que dans l’abominable conspiration dreyfusarde qui paralyse les affaires, tue le travail et déshonore la patrie, le citoyen Ernest Roche a, par deux fois, à la tribune de la Chambre, démasqué et flétri les traîtres et tous ceux qui, à la solde de la juiverie et de l’Allemagne, visent à affaiblir la France et la République8. »

Outre des raisons très personnelles, la démarche de Rochefort, passé de la Commune au boulangisme, du boulangisme à l’antidreyfusisme, est représentative d’un courant révolutionnaire français, qui a pu s’exprimer dans le blanquisme le moins doctrinal, le plus activiste, le plus populiste : « Notre tradition, écrivait E. Roche, est de marcher avec le peuple, surtout le peuple de Paris, à l’avant-garde de ses bataillons, ne prétendant jamais lui en remontrer, car il porte dans son cerveau, inné, l’intérêt sublime de la justice9. » Au-delà de la dissidence blanquiste, Rochefort était encore représentatif d’une grande partie de ces électeurs parisiens, séduits par Boulanger, et donnant leurs voix une dizaine d’années plus tard aux candidats nationalistes dans les circonscriptions populaires. Le « social » et le « national » faisaient pour eux bon ménage, à l’encontre des doctrines internationalistes du socialisme dominant. Certains y verraient les origines du fascisme ; on peut aussi y discerner une fidélité dévoyée au vieux blanquisme et aux insurgés de 187110.

Après l’affaire Dreyfus, Rochefort s’abîme dans le journalisme « alimentaire », écrivant sur tout, sans aucune cohérence dans les idées. La popularité de l’histrion n’était plus de saison. Barrès rapporte ses obsèques en 1913 : « Hier, cet enterrement fut miteux. […] Un seul incident fut intéressant. La jeunesse blanquiste voulait à tout prix apporter une couronne rouge, dérangeant tout le monde. Enfin, les porteurs s’approchèrent si bien que l’un d’eux tomba dans le caveau ; il fallut aller chercher des treuils pour le remonter, on appela un médecin, on l’emporta, etc. »

À son insu, Rochefort faisait encore rire.


Notes

1. Mille neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, no 11, 1993.

2. Je reprends ici les expressions d’un pamphlet, « Boubourochefort », dans Pour la République !, Revue politique mensuelle, février-mars 1900.

3. J. Lemaître, Les Contemporains, 3e série, p. 315.

4. « Scission nationaliste », Le Radical, 30 avril 1904.

5. Rochefort, notamment, ne put supporter que la presse dévoilât les démarches qu’il avait entreprises au lendemain de la guerre civile, auprès de Gambetta et de Thiers, pour échapper à la condamnation. Voir Roger L. Williams, Le Prince des polémistes : Henri Rochefort, Paris, Trévise, 1970, p. 191-221.

6. C’est ainsi que Rochefort publie le 20 octobre 1889 dans Le Courrier de l’Est, journal de Barrès, un article intitulé « Le Triomphe de la Juiverie », où il explique l’échec du boulangisme aux élections législatives de 1889 par l’action des Rothschild, organisant une immigration massive de Juifs, vite naturalisés français, pour sauver les gouvernementaux à Paris.

7. « Henri Rochefort à Alger », La Libre Parole, 6 février 1899.

8. Arch. Ass. nat., citées par J. Raymond, Dictionnaire du Mouvement ouvrier français (dir. J. Maitron), t. 15, p. 72.

9. Le Blanquiste, 25 mai 1890.

10. Tous les anciens communards passés au boulangisme puis à l’antidreyfusisme n’étaient pas blanquistes. Voir ainsi les Souvenirs d’un insurgé de Paul Martine, Préface et notes de Jacques Suffel, Librairie académique Perrin, 1971.



5

Georges Sorel : un « fasciste » de gauche ?1

On a beaucoup entendu parler de Georges Sorel, ces temps derniers. Le débat, relancé par Zeev Sternhell, sur le « fascisme français », a remis sur la place publique le nom de ce théoricien politique dont l’influence a été marquante en Italie, où un Mussolini s’était déclaré débiteur à son égard. Pour Zeev Sternhell, Sorel représentait, en France même, le type de ces intellectuels venus de la gauche qui, sans être nommément « fascistes », avaient largement contribué au phénomène d’imprégnation fasciste de l’entre-deux-guerres : n’était-il pas à la fois un révisionniste du marxisme et un antidémocrate résolu ? Du reste, Sorel n’avait pas seulement offert au fascisme quelques-unes de ses idées maîtresses, indirectement, à son insu ; il avait lui-même, vers 1910, opéré son rapprochement vers l’extrême droite, allant jusqu’à collaborer avec Georges Valois et autres maurrassiens, et sacrifier, lui l’ancien dreyfusard, au démon de l’antisémitisme.

De bons connaisseurs de Sorel se sont alors émus de ce réductionnisme. S’il est vrai que les variations politiques de l’auteur des Réflexions sur la violence laissent encore perplexe, on ne saurait pour autant négliger l’imposant travail théorique auquel il s’est adonné toute sa vie et qui fait de lui, entre autres originalités, l’un des meilleurs connaisseurs français de la pensée de Marx, ou celui dont Gramsci disait : « Il est compliqué, décousu, incohérent, superficiel, sibyllin ; mais il fournit ou il suggère des points de vue originaux, il trouve des liens auxquels on n’avait pas pensé et qui pourtant sont vrais, il oblige à penser et à approfondir. » Aussi vit-on les défenseurs de Sorel passer à la contre-attaque. La revue Esprit en fut le premier instrument, qui publia une critique du Ni droite ni gauche de Zeev Sternhell, sous la signature d’un autre universitaire israélien, Shlomo Sand, un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Georges Sorel2. De manière moins polémique, Jacques Julliard mettait en garde Zeev Sternhell, dans les Annales, contre la confusion, fréquente sous sa plume, entre Georges Sorel et le « syndicalisme d’action directe » de l’ancienne CGT3.

C’est dans ce contexte de controverse intellectuelle, mais sans que celui-ci en ait été la cause, que de nouvelles recherches sur Sorel viennent enrichir la connaissance de ce qu’on est tenté d’appeler ce caméléon de la pensée sociale. Jacques Julliard, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et éditorialiste du Nouvel Observateur, a lancé en 1983, en compagnie de Shlomo Sand et de quelques autres, les Cahiers Georges-Sorel, devenus Mille neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle4. Entreprise scientifique, qui devrait être complétée par l’édition progressive des œuvres complètes de Sorel, dont l’état d’éparpillement rend d’autant plus difficile l’interprétation. Et puis, Shlomo Sand a fait paraître une étude érudite, L’Illusion du politique Georges Sorel et le Débat intellectuel 19005. Bref, le brouillard est en train de se dissiper autour de cette espèce d’hippogriffe de la pensée politique.

Né en 1847, polytechnicien, Georges Sorel a d’abord travaillé comme ingénieur d’État, jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans. Après quoi il se consacre à son œuvre écrite, multipliant les articles et les livres. De cette première « vie », il y a peu à dire, sinon que par ses origines Sorel, on le devine, ne fait pas partie des réseaux intellectuels habituels et se démarque en particulier du milieu universitaire qu’il détestera moins que cordialement toute sa vie. Autre chose aussi : ce fils de bourgeois normands (il a vu le jour à Cherbourg) est tombé amoureux d’une fille de paysans pauvres, Marie-Euphrasie David. D’abord ouvrière, elle travaille dans un hôtel à Lyon. C’est là que, à vingt-huit ans, il fait sa connaissance : elle le soigne, alors qu’il est malade. Ils ne se quitteront plus, jusqu’à la mort de Marie, en 1897. Sorel écrit alors à Benedetto Croce : « J’ai perdu ma chère et dévouée femme qui avait été la compagne de vingt-deux ans de travaux et à qui j’étais lié per la forza del primo amore. Son souvenir, je l’espère, restera la meilleure partie de moi-même et la vraie âme de ma vie6. »

Or cette femme tant aimée ne fut jamais l’épouse légitime de Sorel, ce qui étonne d’un homme extrêmement rigoureux sur les mœurs, toujours prompt à dénoncer la décadence morale. Il semble bien que Sorel, respectueux de ses parents, ne voulut jamais contrarier leur veto, y compris après leur mort. Toujours est-il que la présence à ses côtés d’une femme sortie du peuple, quasiment illettrée, eut pour effet de marginaliser Sorel dans son propre milieu et l’entraîna à connaître la classe ouvrière mieux que par les livres.

En 1893, il entame sa carrière de penseur socialiste. Portant sur son époque et sur le régime de république bourgeoise un regard méprisant de moraliste (c’est le temps du scandale de Panama), épris d’un souci d’absolu, il croit trouver chez Marx les outils scientifiques d’une philosophie sociale. Il devient alors, pendant cinq ans, comme le dit Shlomo Sand, « une espèce de compagnon de route du parti guesdiste ». Il collabore à ces deux premières revues marxistes qu’ont été, en France, L’Ère nouvelle, puis Le Devenir social, en compagnie de Lafargue, Deville et autres intellectuels proches du Parti ouvrier français. Mais, en 1898, premier coup de barre à droite : à la suite d’Édouard Bernstein, Sorel va entrer dans le révisionnisme du marxisme, planter là ses amis guesdistes, et, l’affaire Dreyfus explosant en janvier, se faire le militant de cet autre révisionnisme, également abhorré des guesdistes : la révision du procès qui a expédié à l’île du Diable le capitaine juif.

Au cours de cette phase « dreyfusienne », Sorel, qui a toujours conçu le plus grand dédain pour le socialisme démocratique, porte Jaurès aux nues et soutient même la participation de Millerand dans le gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau : « La conduite admirable de Jaurès est la plus belle preuve qu’il y a une éthique socialiste. » Contre la réaction, redevenue si dangereuse, les socialistes doivent prendre leurs responsabilités et ne pas hésiter à soutenir la gauche. Mais, en 1902, coup de barre à gauche et adieu Jaurès ! Après les élections qui portent Émile Combes à la tête du gouvernement, le spectacle d’une république radicale, à la mesquinerie de laquelle Jaurès donne la caution socialiste, l’éloigné des dreyfusards et autres intellectuels socialistes, partis à la « curée » : de 1903 à 1908, il va se faire le praticien d’un autre compagnonnage de route, celui du syndicalisme révolutionnaire, nouvelle chance de ce « socialisme prolétarien », dont les partis marxistes et les pratiques parlementaires des réformistes se sont révélés de si piètres interprètes.

Au cours de cette nouvelle séquence quinquennale (c’est Sand qui observe ce rythme quinquennal dans l’évolution de Sorel), notre auteur fait entendre la voix des déçus du dreyfusisme. Parmi ceux-ci, Charles Péguy a été le plus éloquent. Du reste, Sorel et Péguy ont fait un bout de chemin ensemble. Le premier fréquentait la boutique des Cahiers du second et le second appelait le premier, par un hommage de cadet à aîné : « Notre bon maître M. Sorel ». Un autre cénacle exprime alors cette critique du dreyfusisme politique : Le Mouvement socialiste, revue dirigée par Hubert Lagardelle et dans laquelle Sorel va se trouver un moment en communion d’esprit. C’est au cours de cette période, en 1906, qu’il publie son livre resté le plus célèbre, Réflexions sur la violence, réputé comme une sorte de théorie officieuse du syndicalisme révolutionnaire.

Le syndicalisme de la CGT séduit Sorel, en ce qu’il se maintient dans la lutte des classes, contrairement à la démocratie qui « mêle les classes ». Aspirant à un idéal d’héroïsme, rien ne répugne tant à Sorel que ces scènes de compromis, dont la Chambre est le théâtre, entre la bourgeoisie et les socialistes parlementaires. La violence prolétarienne doit rappeler « les bourgeois au sentiment de leur classe » ; au syndicalisme révolutionnaire, nul adversaire n’est plus enviable qu’un capitalisme de combat ! Sorel n’a nullement en vue l’amélioration de la vie des ouvriers au moyen de réformes légales – ce qu’il appelle « un arrangement des appétits sous les auspices des avocats politiciens » : ce à quoi aspire cette âme cornélienne, c’est au « sublime » ; ce n’est pas la « société future » qui l’intéresse – il déteste l’utopie –, c’est la grandeur morale acquise dans et par la lutte. Voilà pourquoi il fait l’apologie de la grève générale, mythe générateur de l’esprit combattant et moissonneur de gloire : « Dans la ruine totale des institutions et des mœurs, il reste quelque chose de puissant, de neuf et d’intact, c’est ce qui constitue, à proprement parler, l’âme du prolétariat révolutionnaire ; et cela ne sera pas entraîné dans la déchéance générale des valeurs morales, si les travailleurs ont assez d’énergie pour barrer le chemin aux corrupteurs bourgeois, en répondant à leurs avances par la brutalité la plus intelligible7. »

C’est aussi au cours de cette période rouge que Sorel commence à distiller un antisémitisme d’autant plus curieux chez lui qu’il l’avait dénoncé antérieurement comme une duperie pour la classe ouvrière et qu’il avait vanté la culture et l’histoire juives. Dans une excellente mise au point, publiée dans la dernière livraison des Cahiers Georges-Sorel (preuve que ceux-ci ne tombent pas dans la célébration), Shlomo Sand a suivi avec précision cet étonnant dérapage de la pensée sorélienne. Il n’était, du reste, pas unique en son genre. En juillet 1906, Le Mouvement socialiste publie un article de Robert Louzon intitulé « La faillite du dreyfusisme ou le triomphe du parti juif ». Sorel l’approuve, au point, nous dit Sand, de suggérer à Lagardelle d’adresser l’article à… Drumont.

En 1909, après les événements de Villeneuve-Saint-Georges8, Sorel en vient à diagnostiquer la faillite du syndicalisme révolutionnaire. Et nouveau coup de barre à droite ! Mais cette fois très à droite, infiniment plus à droite que le socialisme de Jaurès ou même de Millerand. Son antidémocratisme viscéral, il en cherche désormais le point d’application dans les courants d’extrême droite influencés par Maurras. Petits pas d’un rapprochement : en septembre 1909, Sorel donne une interview à L’Action française ; en 1910, Maurras y consacre un article à Sorel ; en avril de la même année, Sorel donne un article au journal monarchiste. Sorel entretient alors un commerce d’idées avec Georges Valois, lequel préconise, dans les publications du « nationalisme intégral », le rapprochement de la classe ouvrière et de la monarchie. Les deux hommes conçoivent le projet de La Cité française, « revue antidémocratique et anticapitaliste ». Le projet avorte mais Sorel va avoir le loisir de développer ses nouvelles positions dans la revue L’Indépendance, tandis que son ami Édouard Berth va concrétiser le rapprochement avec Valois par la création, en 1912, des Cahiers du Cercle Proudhon, dont Valois dira plus tard : « Ce fut la première tentative fasciste en France. » Au cours de cette période blanche, Sorel s’abandonne à un antisémitisme « plus primaire que théorique » (Shlomo Sand), dont il ne départira plus jusqu’à la fin de sa vie.

Va-t-il pour autant emboucher, en 1914, les clairons du patriotisme ? Eh bien, pas du tout ! L’année précédente il a rompu avec les milieux d’extrême droite et le voici, au moment des grands héroïsmes qu’il appelait de ses vœux, tournant les talons à l’Union sacrée. Là on ne comprend plus très bien. On avait cru que Georges Sorel était avant tout un moraliste, un philosophe social anxieux face à ce qu’il considère comme la décadence de la civilisation, cherchant l’agent historique de la régénération, ce qui explique la contradiction entre sa cohérence éthique et son incohérence politique, mais alors pourquoi se retire-t-il sur l’Aventin au moment même où la force des choses jette des millions d’hommes dans la vie héroïque, celle de Verdun et des tranchées quotidiennes ? Lui, qui voyait dans la violence l’instrument de la grandeur morale, la violence de la guerre lui est-elle trop étrangère ? En tout cas, il condamne dans sa correspondance la « soif de carnage » des gouvernants et « la servilité » des peuples.

C’est le nouveau, c’est le dernier coup de barre à gauche de Sorel, que confirme l’enthousiasme dont il fait montre dans les dernières années de sa vie pour Lénine et la révolution bolchevique. Sa haine des « orgueilleuses démocraties bourgeoises » se concilie avec sa demande de sublime, à laquelle répond la geste de la Révolution russe. On vivait dans Feydeau et voici que Corneille nous revient du froid. Là-dessus, Sorel ne changea plus d’avis, puisqu’il mourut avant Lénine, dans un état de pauvreté qui avait été de toute sa vie.

Et Mussolini ? direz-vous. N’a-t-on pas dit que Sorel, à la fin de sa vie, avait non moins admiré Mussolini que Lénine ? Sur ce point, Shlomo Sand est formel : ça, c’était un bobard, une prétendue confidence qu’il aurait faite à Variot, personnage douteux, avec qui il s’était brouillé entre-temps. Mais doit-on suivre Sand sur ce terrain ? Il reste tout de même quelques phrases de sa correspondance qui nous montrent notre Sorel perméable à l’action des fascistes. Ainsi écrit-il, le 26 août 1921, à Benedetto Croce : « Les aventures du fascisme sont peut-être à l’heure actuelle le phénomène social le plus original de l’Italie : elles me semblent dépasser de beaucoup les combinaisons des politiciens9. » Disant cela, Sorel restait fidèle à son antidémocratisme. Admirer conjointement le futur Duce et le créateur du parti bolchevique n’était qu’une contradiction politique ; ce n’est pas sur ce terrain-là, on l’a dit, qu’il faut chercher la cohérence de la pensée sorélienne.

« Éveilleur d’idées », « type hors série », comme dit Boris Souvarine10, Sorel a distribué à tous vents : les fascistes italiens, les fascistes français (les vrais et les faux) se sont réclamés de ses idées ; les partisans du socialisme ouvrier, opposés au socialisme étatique, au socialisme « des intellectuels » et au socialisme parlementaire, peuvent toujours y prendre des leçons. D’autres, au bout de la traversée, fatigués de virer de bord, confesseront plus prosaïquement… un léger mal de mer.


Notes

1. L’Histoire, no 78, mai 1985.

2. Esprit, août-septembre et décembre 1983.

3. Jacques Julliard, « Sur un fascisme imaginaire », Annales ESC, juill.-août 1984.

4. Cahiers Georges-Sorel, 2, Société d’études soréliennes, 1984.

5. Shlomo Sand, L’Illusion du politique Georges Sorel et le Débat intellectuel 1900, La Découverte, 1984.

6. Cité par Pierre Andreu, Notre maître, M. Sorel, Grasset, 1953.

7. Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Rivière, 10e éd., 1946.

8. Voir Jacques Julliard, Clemenceau briseur de grèves, Julliard, « Archives », 1965.

9. Cité par Pierre Andreu, op. cit.

10. Lettre de Boris Souvarine publiée dans les Cahiers Georges-Sorel, 2, p. 187-198.



6

Péguy : préfasciste ou insurgé ?1

Charles Péguy, poète français, né le 7 janvier 1873 à Orléans, mort au front (au double sens du mot : à la guerre et à la tête) le 5 septembre 1914, ne finit pas d’entretenir sur sa vie et sur son œuvre une bataille d’experts en tout genre : en littérature, en socialisme, en catholicisme, en nationalisme, et autres. C’est que Péguy, comme quelques autres « monstres sacrés » de son pays – un Proudhon, un Sorel, par exemple –, appartient à une espèce d’hommes et d’auteurs dont l’unité est difficile à cerner, sinon insaisissable. Des partis contraires s’en réclament : et l’État français de Vichy et la Résistance. On l’aime à gauche et à droite ; on le déteste ici et là. Bien peu pourraient se vanter d’avoir lu son œuvre complète qui a dû attendre les années quarante pour être publiée. Chacun se fait son idée, bonne ou mauvaise ; le plus souvent, avec passion. En 1973, Jean Bastaire publiait ainsi un Péguy tel qu’on l’ignore2. C’était une anthologie tout à fait remarquable d’un certain point de vue, disons « péguyste de gauche ». L’auteur nous en prévenait : « Péguy est un auteur dangereux, car il dérange les idées reçues, menace les conformismes… La droite l’a réduit aux dimensions d’un petit soldat en pantalon garance mourant pour son pays, un crucifix à la main. La gauche a fait mieux encore : elle l’a escamoté. » Et le recueil qui suivait, sans oublier le Péguy patriote et chrétien, de nous restituer le Péguy « révolutionnaire », « socialiste », « anarchiste ». Deux ans plus tard, Jean Bastaire récidivait par son essai : Péguy l’insurgé3.

Un pareil titre attire le rire moqueur d’Henri Guillemin, qui, après une enquête d’une « vingtaine d’années », publie en 1981 son Charles Péguy4, où il rappelle avec un malin plaisir qu’en 1942 Brasillach faisait de Péguy « un très grand sociologue digne d’être l’inspirateur de la France nouvelle, bref un national-socialiste français ». Mussolini avait écrit bien avant lui : « Dans le grand fleuve du fascisme, vous trouverez les courants… de Sorel, de Péguy, de Lagardelle5. » Bernard-Henri Lévy, dans sa fracassante Idéologie française, avait jugé que la question : Péguy nationaliste ou Péguy socialiste, n’avait pas grand intérêt, dans la mesure où il annonce, comme Barrès, « un national-socialisme à la française6 ». Pas moins !

Fort heureusement pour l’hygiène de nos lettres, toutes ces passions croisées ne découragent pas la critique et la recherche patientes, desquelles se dégage peu à peu la figure tragique d’un Péguy simultanément arrachée à ses « fans » inconditionnels et à ses agresseurs posthumes. Il convient ainsi de signaler les travaux de Simone Fraisse et tout particulièrement son excellent Péguy, de la collection « Écrivains de toujours », destiné à tous ceux qui veulent s’initier à la vie et à l’œuvre du fondateur des Cahiers de la quinzaine7. Il faut surtout recommander le livre que Géraldi Leroy a consacré à sa philosophie et à son itinéraire politiques : Péguy entre l’ordre et la révolution8. Dans une langue sobre et précise et en puisant aux meilleures sources – en particulier celles détenues par le Centre Charles-Péguy à Orléans –, cet auteur a fait preuve de ces deux qualités conjointes qu’on demande à l’historien : la sympathie et l’esprit critique.

Immuable ou changeant, fidèle ou transfuge, Péguy a-t-il été un prophète intemporel ou une girouette passée du socialisme anticlérical au nationalisme catholique ? L’un des grands mérites du livre de Leroy est d’avoir analysé et replacé les écrits de Péguy dans leur chronologie. Quoi qu’en dît l’intéressé lui-même en son temps, qui mettait rétrospectivement du catholicisme (récent chez lui) dans son dreyfusisme de jeunesse, à preuve de son invariabilité, Géraldi Leroy a distingué les étapes de son évolution politique. Comment le fils de la rempailleuse de chaises, le boursier d’Orléans, a d’abord été républicain et patriote. Comment entre 1891 et 1898, il s’est « converti » à un socialisme d’essence morale, sous l’influence de la trilogie normalienne Jaurès-Andler-Herr ; comment, en 1898, il devient un des sublimes agitateurs de l’affaire Dreyfus, réchauffant les tièdes, entraînant les prudents, harcelant tous les pontes du socialisme pour qu’ils s’engagent dans la bataille de la justice, stratège du Quartier latin mobilisant ses troupes entre la rue d’Ulm et la Sorbonne pour contrer les bandes nationalistes… Comment la déception l’atteint, en 1899, au congrès socialiste de la salle Japy, quand il découvre que Jaurès, le grand Jaurès qu’il admire, sacrifie quelques-unes de ses convictions sur l’autel de l’unité avec les guesdistes. Le libertaire qui est en lui se cabre contre le dogmatisme et le sectarisme dont le parti est menacé par la domination marxiste : « J’ai trouvé le guesdisme dans le socialisme comme j’ai trouvé le jésuitisme dans le catholicisme. » Comment il fait paraître dans des conditions héroïques d’acharnement et de pauvreté ces Cahiers de la quinzaine, qui, de 1900 à 1914, portent la marque de sa rupture progressive avec le socialisme officiel, de sa sympathie pour le syndicalisme révolutionnaire, puis de sa rupture avec lui, du choc décisif qu’il reçoit du « coup de Tanger » en 1905, à partir duquel il considère que tout doit être subordonné à la défense de la patrie menacée. Comment, partant, il se marginalise du mouvement ouvrier, restant sans un mot devant les violents affrontements de classes de 1906-1909. Comment il devient dans les dernières années de sa vie un catholique à part, un nationaliste à part, un homme seul, rompant avec ses amis les uns après les autres, emplissant ses Cahiers d’une colère aveugle contre le « monde moderne » et d’une fureur méchante contre les hommes qui l’incarnent – un Lavisse ou un Seignobos à la Sorbonne, un Marc Sangnier dans le catholicisme, un Jaurès dans le socialisme… Restant néanmoins, malgré toutes les attaques ad hominem, qui ont tant desservi sa mémoire (celles lancées contre Jaurès étant les plus célèbres), l’un de nos grands écrivains dans l’ordre de la pauvreté. Il écrit ainsi, en 1913, dans L’Argent Suite : « Je ne veux rien savoir d’une charité chrétienne qui serait une capitulation constante devant les princes, et les riches, et les puissances d’argent. Je ne veux rien savoir d’une charité chrétienne qui serait un constant abandonnement du pauvre et de l’opprimé. Je ne reconnais qu’une charité chrétienne, mon jeune camarade, et c’est celle qui procède directement de Jésus (Évangiles, passim, ou plutôt ubique) : c’est la constante communion, et spirituelle, et temporelle, avec le pauvre, avec le faible, avec l’opprimé. » Péguy s’était rallié à Poincaré, mais il faisait un drôle de poincariste, répétant : « Je suis un vieux révolutionnaire » et magnifiant le souvenir de la Commune de Paris.

Géraldi Leroy nous dit : « La conjoncture a fait de lui un homme de gauche qui marche à droite. À une phraséologie qui se veut toujours révolutionnaire, il juxtapose désormais une pratique conservatrice. Cette contradiction, ces oscillations entre un présent bloqué et conservateur, auquel il n’arrive pas, malgré tout, à s’identifier, et un passé militant, dont il ne peut ni ne veut se détacher tout à fait, expliquent le malaise d’une prose qui essaie de surmonter le hiatus par des outrances unilatérales, des antithèses forcées, des affirmations aussi péremptoires que discutables. »

Malgré l’indiscutable évolution politique de Péguy, l’homme et l’œuvre gardent une unité secrète. Socialiste, il n’adhère pas à la lutte de classe ; proche des syndicalistes révolutionnaires, il ne dit jamais un mot en faveur de la grève générale ; devenu nationaliste, il reste jusqu’au bout fermement opposé à toute forme d’antisémitisme et témoigne de son admiration constante pour Israël : « Il y a chez Péguy, écrit Edmond-Maurice Lévy, une résonance juive, absolument unique dans la littérature française. » Péguy n’a jamais été un homme de parti. Dans le dreyfusisme, il a épousé une cause sainte qui mêlait des hommes de toutes les classes dans un combat d’essence morale. La suite du dreyfusisme a été pour lui trahison parce que, d’une « mystique », le dreyfusisme est devenu une « politique ». Son dégoût du parlementarisme, son moralisme, tout comme sa défiance de la lutte de classe, révèlent finalement chez lui une répugnance pour la politique, qui doit bien avoir son explication quelque part. Pour Géraldi Leroy, il faut chercher la clé de Péguy dans son enfance, dans l’enseignement qu’il a reçu ; il a été le « trop bon élève » de l’école républicaine, le fils respectueux des tabous d’une mère autoritaire : il « a beaucoup trop intériorisé les impératifs de la morale sociale et familiale pour pouvoir les liquider complètement, fût-ce au prix de spectaculaires manifestations. Aussi leur obéira-t-il sous forme déguisée ».


Quoi qu’il en soit, Péguy n’est pas seulement un moralisateur de notre vie politique, c’en est un de nos meilleurs prosateurs. Chez lui, il ne faut pas chercher la « cohérence doctrinale » mais des cris de ferveur et d’indignation splendides ; les plus beaux hymnes à la justice, à la vérité, à la pauvreté, à côté des traits polémiques les plus injustes ; le sens de la formule lapidaire dans une prose qui marche au pas des bœufs… Voilà pourquoi on parle encore de lui aujourd’hui. Reste à savoir s’il n’est pas destiné à rester un auteur de morceaux choisis – la meilleure et la pire des postérités.


Notes

1. L’Histoire, no 52, janvier 1983.

2. Jean Bastaire, Péguy tel qu’on l’ignore, textes choisis et présentés par Jean Bastaire, Gallimard, « Idées », 1973.

3. Jean Bastaire, Péguy l’insurgé, Payot, 1975.

4. Henri Guillemin, Charles Péguy, Éd. du Seuil, 1981.

5. Ibid.

6. Bernard-Henri Lévy, L’Idéologie française, Grasset, 1981.

7. Simone Fraisse, Péguy, Éd. du Seuil, « Écrivains de toujours », 1979.

8. Géraldi Leroy, Péguy entre l’ordre et la révolution, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981.



7

Gustave Hervé, de la guerre sociale à la guerre1

Gustave Hervé ne paie pas de mine. Mais il n’a pas la mine de tout le monde. Petit, dodu, le cheveu très court, laissant négligemment végéter quelques poils à son menton, l’œil myope derrière son lorgnon : on prendrait volontiers sa flaccidité pour celle d’un personnage de Courteline, s’il n’avait l’idée de la comprimer dans une veste étroite à col militaire, qu’il a fait tailler dans une ancienne tunique d’officier. C’est sans doute en raison de cette tenue martiale qu’on l’appelle familièrement « le Général ».

Il est effectivement général, mais d’une armée singulière : celle des antimilitaristes et des antipatriotes. Il peut se vanter, vers 1910, au moment où il dirige l’hebdomadaire La Guerre sociale, de pouvoir compter sur des milliers de « bons bougres », qui n’attendent que son signal pour se jeter dans l’insurrection. Gustave Hervé est alors, pour une minorité fiévreuse du Parti socialiste et bon nombre d’« anars », un vrai révolutionnaire qui ne fait pas carrière à la Chambre, comme les « blablateurs » et les « bourgeois » du parti. Certains l’appellent le « Blanqui moderne » : il croit au coup de force plutôt qu’aux urnes et il passe une bonne partie de son temps en prison – tout comme l’Enfermé.

Le département de l’Yonne a été la circonscription de ses premiers faits d’armes. Hervé est pourtant un vrai Breton ; il vient de Brest. Bénéficiant d’une bourse, il a pu faire ses études à Paris. Et puis, à force d’entêtement, de privations, de travail solitaire, il est devenu, de pion, professeur, réussissant l’agrégation d’histoire en 1897. Il se fixe à Sens, en pleine affaire Dreyfus ; c’est de là que commence sa carrière publique.

Sa carrière de professeur, quant à elle, ne va pas s’éterniser puisqu’il est révoqué assez vite par le Conseil supérieur de l’Instruction publique. Car, malgré l’impression débonnaire qu’il laisse de lui, Hervé est un violent. Socialiste, et de l’espèce extrémiste, il prend au pied de la lettre les couplets de L’Internationale. Un article explosif, publié le 6 juillet 1900, dans Le Travailleur socialiste de l’Yonne, est à l’origine de sa gloire. Hervé y célébrait l’anniversaire de la bataille de Wagram à sa façon : « Wagram, journée de honte et de deuil ! » La fin du texte retenait particulièrement l’attention : « Tant qu’il y aura des casernes, pour l’édification et la moralisation des soldats de notre démocratie, pour déshonorer à leurs yeux le militarisme et les guerres de conquête, je voudrais qu’on rassemblât, dans la cour principale du quartier, toutes les ordures et tout le fumier de la caserne et que, solennellement, en présence de toutes les troupes en tenue no 1, au son de la musique militaire, le colonel, en grand plumet, vînt y planter le drapeau du régiment. »

L’article est signé « Un Sans-Patrie », mais on a tôt fait, dans l’émotion qu’il a suscitée, de retrouver le véritable auteur. Le général André, ministre de la Guerre, porte plainte.

Traduit devant la cour d’assises d’Auxerre, en novembre 1901, Hervé est défendu par Aristide Briand. Les jurés, apparemment pas trop émus par l’opprobre jeté sur les trois couleurs ou charmés par la voix caressante d’un avocat qui en séduira d’autres, acquittent le sacrilège. Mais on ne voue pas impunément le drapeau au fumier aux yeux des vigilants patriotes de l’Instruction publique : le 6 décembre 1901, Gustave est flanqué à la porte de son lycée.

Qu’à cela ne tienne ! Le pédagogue, chez Hervé, ne sommeillera pas pour autant. Sa vocation de professeur, il lui donne libre cours toute sa vie. Et pas seulement dans les journaux. Il rédige de vrais manuels d’histoire et d’instruction civique, non officiels évidemment, qu’il signe fièrement : « Gustave Hervé, agrégé de l’Université, professeur révoqué. » Des manuels qui ne sont pas dans le goût de l’alma mater. Hervé y professe sa foi socialiste avec des images fortes et des mots simples : « Les socialistes considèrent que, par-dessus les frontières, tous les travailleurs exploités ont les mêmes intérêts ; qu’ils doivent s’entendre pour empêcher leurs classes dirigeantes de les jeter les uns contre les autres dans des guerres internationales fratricides, etc. »

Qu’on imagine le scandale de ces manuels à une époque où tous les petits Français s’allaitent aux mamelles patriotiques d’Ernest Lavisse, et où les grands, seraient-ils de gauche, considèrent encore l’armée comme une « arche sainte ».

Gustave Hervé, au demeurant, n’a guère d’idées personnelles. Il ne fait que reprendre la doctrine de la gauche socialiste en matière d’armée et de patrie. Mais c’est un tempérament. Il a, en provocateur-né, l’art de concentrer ces idées-là en formules chocs. Sa fameuse Histoire populaire est l’objet d’un débat à la Chambre, qui lui vaut la solidarité de Jaurès et un vote d’hostilité écrasant.

Professeur déchu, Hervé prépare sa licence de droit pour devenir avocat. Encore une carrière vite écourtée ! À peine inscrit au barreau de Paris en 1905, il est radié du Conseil de l’Ordre avant d’avoir pu sauver la tête du moindre voleur de pommes. Car les concessions ne sont pas de ses habitudes et il continue sa campagne antimilitariste, se signalant une nouvelle fois, en cette année 1905, par la signature qu’il donne à une affiche rouge « Aux conscrits », qui soulève les protestations, jusqu’aux rangs socialistes.

Décidément, il n’y a plus pour lui qu’une tribune, d’où il pourra continuer à jeter ses pétards en toute indépendance : le journal. En décembre 1906, il lance, avec quelques amis, un hebdomadaire révolutionnaire, La Guerre sociale. C’est l’organe, dira-t-il, des socialistes antiparlementaires et antiréformistes ; des syndicalistes d’action directe ; des communistes libertaires qui se préparent à entraîner les masses pour la future insurrection ; bref, « un organe de concentration révolutionnaire ».

Le succès ne les boude pas. Le journal est bien fait, vivant. Almeyreda, qui en est le secrétaire de rédaction, a le chic pour improviser les titres qui font mouche. Les articles et les caricatures réjouissent toute cette extrême gauche, qui se moque des « socialos-de-rose ». Hervé et ses compagnons entretiennent l’esprit insurrectionnel, antimilitariste, anticolonialiste, à coups de déclarations tonitruantes et de reportages à effets. La crise marocaine leur donne l’occasion de fustiger le « brigandage » de la conquête et de prendre parti pour les Marocains. Les inculpations pleuvent, les condamnations s’accumulent, la Santé et la Conciergerie deviennent les résidences secondaires d’Hervé. Rien ne paraît l’arrêter. Pourtant, le journaliste outrancier donne, hors de ses articles, toutes les apparences d’un homme tranquille. Il ne « sort » pas, il déteste les brasseries, il dort comme un enfant, on ne lui connaît pas de maîtresse… Il n’a guère qu’une faiblesse – pour les petits plats cuisinés et, de temps en temps, les bonnes bouteilles de bourgogne, qu’il a appris à apprécier dans sa province d’adoption. Il entre en prison et sort de prison avec la quiétude d’un fonctionnaire qui se rend à son bureau. Ce vociférateur n’aime ni les gros mots ni les mauvaises manières. Sous son verbe orageux, une âme paisible veille.

Entre deux séjours à la Santé, il mène l’agitation dans les congrès socialistes, où il est suivi par une fraction « insurrectionnaliste ». Sa spécialité est de pourfendre l’action parlementaire et il peut se vanter que l’hervéisme gagne du terrain. Pas seulement avec des mots. C’est lui qui organise, en octobre 1909, la manifestation devant l’ambassade d’Espagne, à la suite de l’exécution de Francisco Ferrer. Une nuit entière de bataille rangée, au cours de laquelle l’inévitable préfet de police Lépine manque d’être tué. Mieux encore, Hervé, en 1910, lance ses troupes pour arracher à la guillotine un autre condamné, Liabeuf, qu’on disait innocent. Naturellement, après cette bataille-là, Hervé se retrouve encore en prison.

Mais la prison finit par lui mettre de l’eau dans son bourgogne.

Quand Gustave Hervé sort une nouvelle fois de la Conciergerie, en juillet 1912, il publie dans La Guerre sociale le produit de ses méditations carcérales. Il est resté le même, Hervé, il le dit, il le proclame, il est toujours le socialiste révolutionnaire qu’on a toujours connu. Mais il a réfléchi. Il faut changer de tactique, dit-il, sur trois points. Primo, on doit cesser d’attaquer l’activité parlementaire, parce que c’est affaiblir le parti. Secundo, un « désarmement des haines » est nécessaire, face au danger de césarisme et de guerre ; seul un bloc soudé entre Parti socialiste et CGT barrera la route à un nouveau boulangisme. Tertio, et voici le plus nouveau, Hervé demande à ses amis de reconsidérer le problème militaire. Si l’on veut faire la révolution, il nous faut compter sur l’appui de l’armée, ou d’une partie de l’armée ; donc, fini l’antimilitarisme, vive le « militarisme révolutionnaire ». Il s’agit désormais de faire pénétrer nos idées socialistes dans les casernes, transformer les bleus en rouges, et même gagner à la Sociale les sous-offs mal payés et ces intellectuels pauvres que sont la plupart des officiers.

Le lecteur ordinaire de La Guerre sociale en reste bouche bée. Le « Général », qui mérite décidément son surnom, vient s’expliquer lors d’une grande réunion, salle Wagram (un nom qui le poursuit !), le 25 septembre 1912. Il y a foule, mais l’orateur est chahuté par les anars de la Fédération communiste. Coups de poing et coups de revolver rivalisent. Hervé, protégé par des jeunes gardes musclés, reste maître de la salle. Il peut clamer son nouveau mot d’ordre, qu’il emprunte à Napoléon : « Une révolution, c’est une idée qui a trouvé des baïonnettes. »

Quand la guerre éclate en 1914, Hervé veut s’engager, mais le ministre de la Guerre le juge trop précieux à la tête de son journal. Certes ! Comme Hervé en fait toujours trop, il va désormais en rajouter dans le patriotisme. Dès le 9 août, La Guerre sociale reproduit à la une… Le Clairon de Déroulède, avec portrait photographique du poète ligueur en prime.

Le néo-hervéisme indispose, tout autant que le primo-hervéisme, les instances de la SFIO. Le 1er janvier 1916, Hervé le poilu troque sa Guerre sociale contre un quotidien, dont le titre – La Victoire – est plus approprié aux circonstances. Au fil de ses éditoriaux, il développe l’idée d’un « socialisme national », qu’il oppose à la lutte des classes et à l’internationalisme. Le 22 octobre 1916, Hervé est exclu du Parti socialiste.

La guerre a achevé la métamorphose de l’ex-insurgé. Dans les années vingt et trente, il garde la même passion, mais il a changé de foi. Hier, la Révolution ; aujourd’hui, la Patrie. Pendant vingt années encore, il va se dépenser en faveur de son « socialisme national », fondateur de groupuscules éphémères, éditorialiste toujours désintéressé et toujours véhément de La Victoire. En 1935, il en appelle à une République autoritaire et plébiscitaire. Après la victoire de la gauche en 1936, il publie une brochure au titre tristement prémonitoire : C’est Pétain qu’il nous faut. Pourtant, Hervé cesse toute activité politique, au moment même où, dans le lit de la défaite, le maréchal dictateur, qu’il avait appelé de ses vœux, s’installe.

Histoire d’un transfuge, histoire d’une girouette, dont notre XXe siècle abonde, la vie de Gustave Hervé est à la fois touchante et dérisoire. Mais on a vu des itinéraires semblables tourner de façon plus dangereuse. Mussolini, lui aussi, avait été un champion de l’antimilitarisme. Il faut toujours se méfier des champions.


Note

1. Le Matin Magazine, 19 décembre 1989.



8

Une parabole fasciste : « Gilles » de Drieu La Rochelle1

Malgré leur échec politique en France, les idées fascistes ont pu y trouver un terrain fertile : une famille d’esprits formés par les œuvres de Drumont, de Barrès, de Maurras y inclinait naturellement. La démarche d’un Drumont et d’un Morès, le « socialisme » d’un Barrès, la convergence d’un Valois et d’un Sorel : autant d’étapes dans la genèse du fascisme, c’est-à-dire l’alliance théorique du nationalisme et du socialisme contre la démocratie libérale et parlementaire. Quoi qu’il en advînt par la suite, le fascisme a été durablement pensé, en effet, par ses adeptes intellectuels français comme le résultat de cette synthèse voulue avant 1914 par la gauche de l’Action française (Valois) et les transfuges du syndicalisme révolutionnaire (Berth, Sorel) : « Ce sont deux mouvements qui semblent, et qui sont, en effet, aux antipodes l’un de l’autre ; et, néanmoins, c’est de leur libre opposition que jaillira le nouvel équilibre social2. » Parallèlement à ce qui se passe en Italie à la même époque – la rencontre d’une extrême gauche et d’une extrême droite nationaliste autour de la Lupa, revue dirigée par Paolo Orano3 –, on observe en France un semblable creuset, ainsi décrit par Drieu La Rochelle :

« Sans doute quand on se réfère à cette époque, on s’aperçoit que quelques éléments de l’atmosphère fasciste étaient réunis en France vers 1913, avant qu’ils le fussent ailleurs. Il y avait des jeunes gens sortis des diverses classes de la société, qui étaient animés par l’amour de l’héroïsme et de la violence et qui rêvaient de combattre ce qu’ils appelaient le mal sur deux fronts : capitalisme et socialisme parlementaire, et de prendre leur bien des deux côtés. Il y avait, je crois, à Lyon, des gens qui s’intitulaient socialistes-royalistes ou quelque chose d’approchant. Déjà, le mariage du nationalisme et du socialisme était projeté. Oui, en France, aux alentours de l’Action française et de Péguy, il y avait la nébuleuse d’une sorte de fascisme4. »

Passons sur l’à-peu-près d’une telle évocation ; l’important est ici la définition du fascisme, tel qu’on y crut (et non point tel qu’il fut réalisé), cette alliance explosive de deux « absolus » – comme disait encore Berth – que pouvait tenter de structurer Georges Valois en fondant le Faisceau en 1925, sur le modèle mussolinien :

« L’opposition du nationalisme et du socialisme, écrit-il, a paru irréductible dans le régime parlementaire […]. L’opération salvatrice du fascisme est d’annuler le caractère irréductible de celle opposition5. »

Le Faisceau a fait long feu, comme on sait, mais non l’idée qui le sous-tendait – cette fameuse synthèse opératoire. Ce qu’on a parfois appelé « l’esprit des années trente6 » avait bien pour dénominateur commun : le refus de la démocratie bourgeoise et parlementaire, et la volonté, pour édifier un « ordre nouveau », de réunir les énergies de droite et de gauche contre la molle République de concentration. Après février 1934, les « non-conformistes des années trente7 » durent choisir leur camp, qui la droite, qui la gauche : décidément, il était difficile de changer la règle du jeu politique en France. C’est à ce moment-là pourtant que Pierre Drieu La Rochelle est saisi d’un nouvel espoir : n’a-t-on pas vu, dans la manifestation du 6 février, des ouvriers communistes marcher du même pas que des bourgeois nationalistes ? Peu de temps plus tard, il se déclare fasciste et publie une série d’articles recueillis bientôt sous le titre de Socialisme fasciste8. En 1936, Drieu pense avoir découvert l’expression politique de ses idées dans le PPF de Doriot – ce maître d’œuvre enfin trouvé de la synthèse fasciste. Pendant deux ans, il va s’affirmer comme un des porte-plume les plus remarqués de L’Émancipation nationale, l’organe du PPF, jusqu’à sa rupture avec Doriot en octobre 1938.

À la même époque, un autre écrivain fasciste, Robert Brasillach, suivit un itinéraire parallèle sinon identique. Pour lui aussi, la « grande recherche » était de réaliser « l’idée fasciste ou nationale-socialiste », savoir « l’union d’une doctrine sociale forte et de l’intelligence nationale9 ».

Si telle est bien, en ses débuts, l’originalité du fascisme, on peut légitimement conclure à son échec : dans les régimes mussolinien et hitlérien montrés en exemple par les écrivains fascistes français10, on sait à quel point le nationalisme a complètement étouffé le « socialisme ». Mais à rester dans l’œuvre des fascistes français, on peut mesurer la pauvreté de leur propre socialisme : si Valois restait encore proche des conceptions soréliennes, Drieu et moins encore Brasillach ne prenaient au sérieux les fondements les plus communs du socialisme. Le mot était pratique, on en jouait abusivement. Dans le cas de Drieu, on peut même se demander jusqu’où allait son nationalisme : n’était-ce pas le drame des fascistes français, que d’avoir cru voir, au lendemain du 6 février, « l’aube du fascisme se leve[r] sur la France11 », et d’avoir eu à subir la victoire du Front populaire deux ans plus tard ? Douter de la France (« est-ce que vraiment on nous fera croire que désormais les grands sentiments sont incompréhensibles à la France12 ? ») conduisait à espérer dans l’Europe – une Europe qui, en de notables parties, échappait déjà à la décadence libérale. Le nationalisme de Drieu, impraticable dans le cadre français, débouchait logiquement sur un « nationalisme européen » qui annonçait déjà l’impasse « collaborationniste » des années d’Occupation.

Si le socialisme de Drieu est plus que suspect, si son nationalisme est sujet à caution, que reste-t-il de la synthèse fasciste et de la nouveauté fasciste ? Peu de chose, en vérité, comme en témoigne Gilles, ce roman-bilan, ce roman autobiographique, que Drieu écrit à la veille de la guerre.

Ce roman s’impose en effet à l’historien des idées politiques. Mieux que la plupart des écrits théoriques, il présente dans le désordre apparent de l’intrigue mais selon une logique propre à l’idéologie de l’auteur, qui avait été pendant deux ans le penseur du PPF, un riche catalogue des idées fascistes, telles qu’elles ont pu s’exprimer dans le cadre français.

Gilles a été publié en octobre 1939 : la censure de guerre avait alors supprimé maints passages du roman ; c’est en 1942 que devait paraître la version intégrale, enrichie d’une préface rédigée par l’auteur au cours du mois de juillet de la même année.

De ce récit qui retrace à sa façon une vingtaine d’années d’histoire – de la Grande Guerre à la guerre d’Espagne –, rappelons les grandes lignes :

La première partie du roman, « La permission », narre le retour du front à Paris d’un jeune combattant, Gilles Gambier, qui vient d’être blessé. Sans famille, à l’exception d’un tuteur impécunieux retiré en Normandie, sans argent, mais désireux de jouir au maximum des délices de l’arrière, il parvient à vivre dans l’aisance grâce aux femmes, sur lesquelles il exerce un universel attrait. L’une d’elles réussit à le retenir, Myriam Falkenberg, sœur de deux compagnons d’armes « morts au champ d’honneur ». Elle est jolie, intelligente ; elle est riche surtout. Ce « bon parti » le décide au mariage, malgré ses préventions, cependant qu’à la faveur des relations de sa future épouse il obtient un poste au Quai d’Orsay. À la suite de ce mariage bénéfique mais immoral, un sursaut de dignité renvoie Gilles au front, où de nouvelles amours consomment sa rupture avec une épouse qu’il n’a jamais aimée.

La deuxième partie, « L’Élysée », a pour cadre chronologique les années vingt. Gilles mène à Paris une vie légère, distraite et – malgré ses fonctions au ministère – dépourvue d’ambition. Après avoir divorcé d’avec Myriam, il semble enfin connaître la réussite sentimentale auprès de Dora, jeune femme américaine, mère de deux enfants, jusqu’au jour où, mis l’un et l’autre devant un choix décisif, il éprouve la douleur de perdre sa maîtresse avec la conviction d’avoir été puni pour médiocrité. Une médiocrité qui le dépasse, une médiocrité proprement française, qui tient aussi à son entourage : fréquentant un groupe de littérateurs révolutionnaires dirigé par Caël, il place en ces nouveaux amis l’espoir de détruire ou d’aider à la destruction d’une société bourgeoise qui lui fait horreur. Mais il a tôt fait de s’apercevoir du caractère pusillanime de ces révolutionnaires de café : le complot qu’ils méditent contre l’honneur du président de la République se termine de la façon la plus piteuse et la plus inavouable pour eux.

La troisième partie, « L’Apocalypse », nous transporte dans les années trente et particulièrement en 1934. Quittant le Quai d’Orsay, optant délibérément pour la pauvreté – une pauvreté qu’il avait toujours redoutée –, Gilles va faire retraite dans le désert algérien d’où il ramène Pauline (qu’il épousera plus tard) et de mâles résolutions. De retour à Paris, il fonde L’Apocalypse, journal d’opinion, qui lui permet de gagner modestement sa vie et celle de Pauline : c’est un pamphlet contre la France radicale-socialiste ; c’est aussi, dit-il, une « prière ». Entré désormais dans le jeu politique, Gilles attend le salut pendant quelque temps, d’une fructueuse alliance des forces vives qui restent à la France : l’extrême droite et l’extrême gauche. Un moment, il croit l’occasion venue lorsqu’il pressent chez Clérences, jeune-Turc radical, des intentions voisines des siennes. Mais le 6 février le porte en quelques heures de la plus grande exaltation au plus profond abattement. Suivi en effet du fol espoir que tout devient possible, Gilles somme Clérences d’agir, mais le caractère décidément velléitaire de son ami le renforce dans le sentiment, menacé l’espace d’une émeute, de l’irrémédiable décadence de la France. C’est à l’occasion de ces journées dramatiques, dernière chance de sursaut finalement gâchée, qu’il se déclare ouvertement « fasciste ».

La guerre d’Espagne est le théâtre de l’« Épilogue ». Gilles y participe du côté de Franco. L’âpre discipline de la guerre le sauve personnellement à ses propres yeux de la chute où son pays est entraîné. L’ascétisme militaire, le goût de l’action, la morale du risque le préparent à tout le moins à une mort héroïque qu’il attend le fusil à la main.

Remarquons, sans nous y attarder longuement, la nature indiscutablement autobiographique de ce roman. Gilles a plus d’un trait caractérologique de Drieu, mais, si l’on s’en tient aux seules ressemblances factuelles entre la vie du romancier et celle de son personnage, nous pouvons noter des coïncidences évidentes. Le romancier qui publie Gilles en 1939 a quarante-six ans ; il est de la classe d’âge de son héros, ancien combattant comme lui, blessé comme lui au combat. L’un et l’autre épousent une jeune fille juive en premières noces ; l’un comme l’autre divorcent. Drieu fréquente les dadaïstes puis les surréalistes comme Gilles s’intègre au groupe Caël – caricature reconnaissable d’André Breton. Et combien d’autres traits communs encore : on sait que le désespoir de Gilles après que Dora l’eut quitté est un épisode authentiquement vécu par son père littéraire en 1925 ; que Drieu a été le collaborateur de Bergery comme Gilles l’ami de Clérences ; qu’il s’est reconnu fasciste enfin en 1934, tout comme son héros… Ces exemples suffisent : sous le masque de la création artistique, un écrivain doublé d’un homme politique se confesse et, du même coup, nous fait prendre la mesure d’une « vocation » fasciste.

Gilles est sans doute d’abord l’analyse, ou l’auto-analyse, d’un cas singulier, celui de Pierre Drieu La Rochelle. Dans une étude récemment parue, Robert Soucy nous montrait qu’on pouvait expliquer les options politiques et idéologiques de Drieu à partir de ce que l’on peut bien appeler son « complexe d’infériorité13 ». Ce n’est point là notre propos ; nous voudrions déceler, au contraire, ce que Gilles, au-delà de Drieu, contient de plus général ; en quoi les idées, les images, les mythes véhiculés par ce roman ressortissent à une idéologie qui, tout en étant celle de Drieu, est commune, en de multiples aspects, à toute une intelligentsia de droite de son époque. Que la psychanalyse, ou toute autre psychologie, nous permette de mieux comprendre la démarche de Drieu paraît incontestable, mais elle ne peut expliquer à notre sens l’option finalement fasciste de Drieu : les prédispositions à la névrose acquises dans la petite enfance, l’application à vaincre sa peur, la volonté de surmonter son angoisse peuvent décider de tout autres choix. Autrement dit, l’analyse des « idées politiques » ne nous paraît pas superfétatoire : si ces « idées » n’existent pas en elles-mêmes, elles ne sont pas nées pour autant des seuls fantasmes d’un individu isolé ; elles participent d’un milieu et d’un temps ; par là même, elles dépassent celui qui s’en est fait le propagateur. C’est le caractère spécifique de ce roman de Drieu que nous avons voulu retenir, ce qu’il charrie parfois de moins personnel : en quoi il témoigne du fascisme français intellectuel. Tel qu’il apparaît dans ce livre, le fascisme fut un violent refus de la France contemporaine, une nostalgie avouée d’un âge d’or révolu, et le rêve moins précis d’un ordre nouveau. C’est dans cette économie secrète que la leçon de Gilles se dévoile ; c’est celle-là que nous allons suivre.

Une ultime remarque de méthode s’impose au préalable. Le discours de Drieu se laisse entendre sur trois registres ; c’est d’abord le discours direct, l’auteur exposant sa pensée de manière explicite ; c’est ensuite le discours indirect, symbolique ou parabolique, par lequel l’auteur, en toute connaissance, veut compléter sa leçon par l’exemple et l’image, laissant au lecteur le soin de conclure ; c’est enfin, malgré l’auteur, ce que son récit contient d’aveux inconscients. Dans notre présentation, nous mêlerons ces trois registres par souci de synthèse, ce qui nous conduira à faire simultanément la traduction idéologique du roman telle que Drieu l’eût vraisemblablement acceptée et l’interprétation personnelle à laquelle nous nous risquerons – interprétation d’où la critique ne sera évidemment pas exclue.


La décadence

Dans la préface de Gilles, Drieu enracine son roman – et toute son œuvre même – dans le fumier de la décadence française : « Je me suis trouvé comme tous les autres écrivains contemporains devant un fait écrasant : la décadence14. » Le mot (ou l’idée) est le leitmotiv de Gilles : il n’est pas de fait ni de personnage qui n’en rende compte à sa manière. Qui plus est, cette décadence paraît « irrémédiable15 », à tout le moins aux yeux de Carentan, le vieux tuteur de Gilles, que Drieu nous présente comme une manière de Mage, retiré sur ses terres normandes, qu’on vient consulter de temps à autre comme la Pythie à Delphes : « Voici, dit l’oracle, les derniers jours de cette fameuse “civilisation”. L’Europe qui n’a pas croulé en 1918 s’en va lentement en ruine16. »

« La France se meurt », de maladies multiples et incurables. Il n’est besoin que de visiter un village normand pour mesurer les ravages de la dépopulation et de l’alcoolisme ; il y a eu les morts de la Grande Guerre, les blessés, les mutilés, survivants sans progéniture, ou ceux qui ont eu des enfants, « tous morts en bas âge ; alcoolisme et syphilis17… », et puis tous ceux qui sont partis pour la ville. Le tableau soulève le cœur. La France ne s’est pas remise de la grande saignée, et ceux qui y ont survécu sont abîmés dans l’éthylisme et l’infécondité. Quand la décadence a corrompu jusqu’au village, on imagine dans quelle turpitude la ville se putréfie. « Les cinémas et les cafés, les maisons de passe, les journaux, les bourses, les partis et les casernes18 », autant d’attributs infamants du monde moderne. Au nadir, Paris est devenu une concentration d’intellectuels débraillés (qui ont perdu « la dignité des anciennes mœurs19 »), de noceurs, d’homosexuels (« Il y en a partout. Avec la drogue, c’était la maladie qui lui avait le plus déchiré le cœur à Paris20 ») ; la peinture de Picasso, les music-halls, les romanciers catholiques, les Juifs, « les cauteleux radicaux francs-maçons21 »… On jauge la profondeur du mal.

Les prétendues élites donnent d’elles-mêmes un spectacle dégradant ; qu’il se tourne vers les hommes au pouvoir, qu’incarnent les radicaux, ou vers ceux qui représentent la révolte, comme les jeunes gens qui se groupent autour de Caël (i.e. les surréalistes), Gilles éprouve la même nausée. Sous la plume mordante de Drieu, le radicalisme est mis en pièces. Herriot, parangon du parlementarisme, pilier de la République bourgeoise, facilement reconnaissable sous les traits caricaturaux de Chanteau, exprime toute l’obésité morale et physique du radicalisme déclinant : ce n’est qu’un paquet de graisse22 (substantif répété avec délectation comme mot clé), incapable d’un sursaut viril, mais roué et satisfait, engoncé dans ce régime républicain dont le personnel « était vraiment un monde d’héritiers, de descendants, de dégénérés et un monde de remplaçants23 ». Le style de la satire fasciste utilise avec prédilection l’image et le vocabulaire de la sexualité, Drieu n’échappe pas à la règle. Ainsi, entre l’orateur radical et son public, « au lieu d’une saine et féconde rencontre sexuelle, on voyait deux onanismes s’approcher, s’effleurer puis se dérober l’un à l’autre24 ». Et si ces hommes-là peuvent être au pouvoir, c’est qu’« il y a une puissance de syphilis dans la France25 ». À l’opposé des radicaux, les petits-bourgeois de la revue Révolte ont beau contester la France bourgeoise, ils en sont les parasites. Le portrait que Drieu trace d’eux est souvent d’une honnêteté intellectuelle douteuse : par l’amalgame de faits vrais et notoires (telle phrase publique de Breton, par exemple), pour que nul ne s’y trompe, et d’inventions romanesques où ceux qu’il attaque figurent ignoblement, l’auteur se fait le plaisir de vitupérer ses ennemis au vu de tous mais à l’abri de la fiction. Les surréalistes (qui ne sont jamais appelés par leur nom) sont des révoltés qui tremblent devant les gendarmes ; quand ils se battent, c’est à méchants petits coups de pied, et non à coups de « grande patte fauve26 », comme font les braves avant de bourrer tranquillement leur pipe. Caël, alias Breton, n’est qu’un « grand Inquisiteur de café27 » ; autour de lui, ce n’est qu’un monde de bourgeois veules, de femmes, et d’impuissants qui, malgré leurs propos bravaches contre les nantis, finissent par s’entendre avec ces radicaux précédemment éreintés, par opportunisme politique : le cercle est bouclé, les jeunes bourgeois sont revenus épauler leurs flatulents géniteurs. Politiciens professionnels et révoltés de Montparnasse sont de la même famille.

Deux figures du roman personnifient la décadence française : c’est Gilles lui-même, le premier Gilles, celui qui fait un mariage d’argent, celui qui approuve Carentan, son vieux maître, professant la suppression des maisons closes, mais qui ne peut se résoudre à ne les plus courir ; le Gilles désœuvré, nihiliste, fréquentant la bande de Caël, participant à ses mascarades, pour le plaisir de la destruction, seule force qui lui reste. Un Gilles sans enfant, souffrant du péché d’« avarice ». La seconde figure symbolique est Pauline, ancienne « poule » devenue la compagne de Gilles : elle ne manque pas de vertus, comme la France, mais comme elle, elle est frappée à mort : « Il s’en approchait maintenant comme d’un temple foudroyé, délabré, où régnait un air troublant de désastre, de ruine, de stérilité28. » Comme Gilles a perdu foi en la France, « il ne croyait plus en Pauline, stérile, marquée par la mort, mais surtout devenue bourgeoise29 ». Et plus loin, pour que l’allégorie soit claire : « La France mourait pendant que Pauline mourait30. »

De cette décomposition, quel est le secret ? À y regarder de près, il faut en chercher l’explication la plus profonde dans une sorte de « déterminisme physiologique31 » : la France meurt de la race. Outre la présence multipliée d’étrangers en France, bicots, Tchèques, Polonais, la preuve insigne de la décadence française est l’omniprésence et la puissance occulte des Juifs. Selon Robert Soucy, qui se réfère à un article sur « la question juive » de Drieu, celui-ci, en 1938, « n’était toujours pas converti au racisme » : « Ce n’est qu’après la défaite de la France et après que Drieu se fut rallié à la collaboration » que cette conversion se serait faite32. La lecture de Gilles ne confirme pas cette conclusion : le racisme de Drieu s’y affirme tout au long. Non seulement les Juifs y sont dénoncés comme produits culturels, mais – déjà en tant que race biologiquement distincte des autres – comme facteurs de dégénérescence naturels.

Le Juif, selon Drieu, c’est le monde moderne qui s’est fait chair : « Moi, dit Carentan, je ne peux pas supporter les Juifs, parce qu’ils sont par excellence le monde moderne33. » Ou bien : « Le Juif, c’est horrible comme un polytechnicien ou un normalien34. » Ou encore : « La plus frivole des Juives vous jette à la figure la Bourse et la Sorbonne35. » Cette modernité de Juif, Drieu ne manque pas d’en rappeler l’explication que l’on trouve dans la tradition antisémitique de droite : « Les Juifs restent stérilement fidèles à 89 qui les a sortis du ghetto36. » Nomade, déraciné, le Juif est l’insecte parasite dans le ventre de la nation ; lorsqu’un pays a perdu la sagesse de s’inspirer de ses propres traditions, de s’abreuver à la source de ses vertus séculaires, le Juif, produit de la Révolution, du Capitalisme et du Scientisme, surgit du périmètre réservé où nos ancêtres avaient eu la sagesse de le contenir et, par la ruse et l’argent, s’insinue dans le corps social affaibli : « Il doit y avoir, dans le rôle des Juifs, une nécessité biologique pour qu’on retrouve ainsi toujours leurs mots dans la salive des décadences37. » Cette allusion à la biologie n’est encore qu’un trope ; de l’image à l’explication « scientifique », le pas est cependant bientôt franchi.

Le Juif est l’antiphysique, l’esprit désincarné, la valeur fiduciaire prétendant se substituer à la monnaie métallique ; bref, une personnalisation de l’abstrait. De Myriam, Drieu donne cette clé : « Dans son milieu, on ignorait toute expérience physique : que ce fût le sport, l’amour ou la guerre38. » Ce qui n’est pas une tare familiale, mais bien raciale puisqu’on la retrouve chez les autres Juifs, par exemple chez Cohen, que Gilles rencontre en Espagne lors d’un quiproquo dramatique : alors qu’ils sont réunis dans le même avion en détresse, « Cohen était abominablement exaspéré de ne pouvoir en ce moment rien faire pour ajouter à la chance. Il se heurtait à la nécessité et à la simplicité de l’action physique […]. Il aurait voulu lui communiquer [au pilote] son astuce, son art de se retrouver dans la vie. Mais comment changer cette monnaie de papier dans l’or d’un travail d’homme39 ? ». La Bourse et la Sorbonne restent inopérantes dès que l’action physique s’impose ; revanche de la vieille race, de la civilisation paysanne : quand la ruse devient impuissante, la « voix du sang » parle.

C’est qu’en effet les défauts des Juifs ne sont pas exclusivement des phénomènes de culture ; ils sont congénitaux, héréditaires et inévitables. Si Gilles met en scène une galerie de Juifs, l’existence de chacun d’eux est subordonnée à une essence supérieure : ils sont consubstantiellement de la Juiverie, autant d’hypostases d’une idée pure ; quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, ils sont de la race maudite. Car Gilles-Drieu ajoute foi explicitement à la théorie des races : « Oh ! races, races. Il y a des races, j’ai une race40. » Une race qui doit se préserver du métissage si elle veut sauvegarder ses qualités intrinsèques ; l’instinct sur ce point ne trompe pas. Gilles épouse la Juive Myriam, parce qu’il a besoin de son argent, mais, en dépit de sa bonne volonté, ce n’est qu’à grand renfort de courage qu’il parvient à remplir ce qui s’appelle strictement ici son devoir conjugal, à telle enseigne que le jour de ses noces il va se redonner du cœur chez une prostituée de ses connaissances ; jamais il ne guérit de son dégoût épidermique, tant qu’à la longue il divorce. Drieu illustre ainsi la prétendue « loi de répulsion » imaginée par Gobineau, qui postule l’opposition instinctive aux croisements41. Pour se purifier du commerce sexuel entretenu avec la représentante de la race interdite, Gilles, son divorce prononcé, « s’était précipité en Scandinavie42 ». L’allusion est claire, Drieu La Rochelle accrédite déjà le mythe aryen. De même que physiquement Myriam répugne à Gilles malgré qu’il en ait, de même Dora (c’est-à-dire la Dorique, l’Indo-Européenne, l’Aryenne) l’attire et le retient victorieusement. « Cette Américaine, avec son mélange de sang écossais, irlandais, saxon, croisait et multipliait plusieurs caractères des peuples nordiques. Or, c’était de ce côté-là que se rassemblaient toutes les émotions de Gilles43. » Avoir épousé une Juive est bien, pour Gilles-Drieu, « la tare ineffaçable44 » ; le « terrible silence de la chair45 » qui s’est établi entre Gilles et Myriam est dans la nature des choses, on ne peut impunément attenter à la « parenté de sang ». Sans faire appel à la Blutsverwandschaft de Büchner qui est devenue un dogme du régime hitlérien, Drieu exprime là des idées puisées dans sa culture française – notamment et principalement chez Barrès dont il est le fervent admirateur46.

Dans cette description de « l’hiver du peuple47 », il n’est pas difficile, en effet, de déceler l’influence récurrente de Barrès. Roman de la décomposition, Gilles multiple les images de la mort, du néant et de la pourriture. La France y est décrite comme une prostituée moribonde, autour du lit de laquelle des « vieillards débiles et pervers48 », des « petits intellectuels, dernières gouttes de sperme arrachées à ces vieillards49 » et des charlatans juifs dessinent une danse macabre grotesque. Le romantisme funéraire de Barrès, sa « hantise du périssable50 », son obsession de la mort se renouvellent dans ces pages d’un Drieu encore plus persuadé que son maître de l’incurable maladie dont la France est atteinte. Si nous retrouvons décrites sous la plume de celui-là les mêmes images funèbres de la décadence française dont celui-ci était prodigue, nous pouvons y lire aussi la même déception de ne pouvoir compter sur une race française, sur une race « pure » en qui placer l’assurance du redressement national : « Hélas ! écrivait Barrès, il n’y a point de race française, mais un peuple français, une nation française, c’est-à-dire une collectivité de formation politique51. » Et Gilles-Drieu, considérant avec la même inquiétude la différence lourde de conséquences entre la « pureté » aryenne de Dora et les caractères aléatoires de sa « race latine », s’interroge : « Que savait-il de sa race ?52 », ce bâtard on ne sait de quelle origine, ce produit on ne sait de quels croisements, tout comme la nation française. Nous pensons voir là certainement une des raisons de l’européanisme de Drieu : de la France métisse, « enjuivée », déclinant « au niveau de la mort53 », il en appelle à une Europe où l’élément nordique aurait la prééminence – garantie de force et de résistance à la « pétrification ».


Le mythe de l’âge d’or

Le monde contemporain est un univers défruité auquel le héros fasciste ne trouve que la saveur morbide du néant, car c’est un nostalgique des temps révolus d’avant-la-décadence. Les prémices douces-amères du Déclin peuvent avoir été cueillies en des printemps plus ou moins anciens : tel regrette « le siècle de Louis XIV », tel autre « l’âge d’or de la noblesse » qu’il situe entre la guerre de Cent Ans et les débuts du XVIIe siècle ; en général, on s’accorde à penser que la décadence est définitive avec le triomphe de la démocratie. Pour Drieu, l’époque lumineuse, c’est le Moyen Âge. Le mythe de l’âge d’or est de tous les lieux et de tous les temps ; déjà les poèmes homériques décrivent le passé de manière enchanteresse : c’est l’âge où les mortels vivaient tous comme des dieux, « le cœur exempt de soucis, écrit Hésiode, à l’abri de la fatigue et de l’infortune ». « Et, comparant la misère présente au bonheur dont son imagination colore le passé, le poète oppose avec désespoir les jours sombres de l’âge de fer aux jours ensoleillés de l’âge d’or54. » On sait que la conception du Moyen Âge a varié selon les siècles : méprisé par les contemporains de Boileau et, plus tard, par ceux d’Émile Combes, le Moyen Âge est progressivement devenu, dans l’idéologie de la droite française (et chez de grands écrivains catholiques, que l’on songe à Bloy et à Bernanos), une référence constante. Drieu reprend le mythe à son compte : dans Gilles, le monde moderne, contre lequel il n’a pas assez de flèches, a pour antipode rayonnant le temps des Capétiens, époque d’authenticité foncière, opposé à la fausseté mobilière du monde contemporain. Car la France vraie n’est pas le produit de ces valeurs douteuses : Bourse, Sorbonne, Normale, Polytechnique, Franc-Maçonnerie, Juiverie, etc., mais bel et bien celui « [d]es montagnes et [d]es rivières, [d]es arbres et [d]es monuments […]. La pierre construite, cela l’émouvait et le retenait comme encore si proche de la pierre dans la gangue de la terre55 ». Et la suite, qui nous rappelle encore davantage Barrès : « Il avait entendu son pas résonner solitaire dans toutes les églises de France, les grandes et les petites […]. Les Français avaient fait des églises et ils ne pouvaient plus les refaire ni rien de semblable : toute l’aventure de la vie était dans ce fait, la terrible nécessité de la mort56. » Gilles, périodiquement, se replonge dans la forêt, dans le village, dans la province, pour y retrouver « la valeur d’or », « la valeur primitive, avant toute altération57 ». La religion fasciste a des aspects nettement chthoniens : on rend un culte à la Terra Mater, par lequel on retrouve la source perdue de la Sagesse et de la Race.

Le symbole qui n’est pas nouveau de cette religion qui n’est pas nouvelle est par excellence l’arbre. Symbole d’une prodigieuse fécondité dans la littérature traditionaliste française, l’arbre a pris force de signification avec le platane de M. Taine : malheur aux hommes, démontre son disciple Barrès, qui, arrachés à leur milieu naturel, deviennent des déracinés. On sait, en effet, que « fils de la terre, l’arbre est ordre, fidélité, tradition. Non liberté, mais nécessité biologique. Non progrès, mais pérennité58 ». Quand Gilles entraîne Dora en promenade, c’est « toujours vers les forêts59 ». Pourtant : « Il n’avait jamais osé auparavant emmener une femme parmi les grands arbres60. » Cette dernière observation est lourde de sens : le héros de Drieu perçoit bien la communication qui s’établit spontanément entre la forêt sacrée et la représentante des grandes vertus « nordiques » ; car elle aussi « sen[t] [s]es racines61 ». Quand Gilles vient prendre conseil auprès de son vieux tuteur normand, celui-ci lui désigne tout naturellement un hêtre comme détenteur d’éternité : « Ce que dit ce hêtre sera toujours redit, sous une forme ou sous une autre, toujours62. » Et lorsque Gilles, dans la forêt avec Dora, pose ses mains sur le tronc d’un hêtre (encore !)63, il trouve « drôle de voir de telles mains [de longues mains blanches, déliées] sur cette écorce64 » : la ville l’a efféminé et perverti ; Dora qui comprend le sens de sa réflexion s’empresse de le rassurer : « Vous auriez dû avoir une autre vie65 », dit-elle. Une vie d’enraciné.

Dans Gilles, complainte d’un homme nostalgique sur la « ruine des derniers piliers médiévaux66 », Drieu chante mélancoliquement le temps des épopées, des cathédrales, des enluminures et des croisades. Quand son héros s’adonne au journalisme, c’est, d’une voix égale, pour déclamer contre le monde moderne et faire, selon sa propre expression, « l’éloge extatique des vérités oubliées dans leur tombe67 ». Jadis, la vertu avait de préférence les sabots crottés ; la naïveté, la spontanéité l’emportaient sur l’argutie des cuistres. Ce monde viril était en effet guidé par la sensibilité, en quoi il faut voir un des secrets du Moyen Âge. « Les Français avaient été des soldats, des moines, des architectes, des peintres, des poètes, des maris et des pères. Ils avaient fait des enfants, ils avaient construit, ils avaient tué, ils s’étaient fait tuer68. » Tels sont les héros vrais de la « raison française » qui était tout le contraire du rationalisme : « Oui, il y avait eu une raison française ; mais si vive, si dure, si naïve et si large, embrassant tous les éléments de l’être. Pas seulement le raisonnement mais l’élan de la foi69. » Évidemment, la Sorbonne détestée par l’auteur ne fait pas partie de ce Moyen Âge rêvé : Thomas d’Aquin est de peu de poids au regard d’un seul croisé. Car le catholicisme était « mâle70 » (s’opposant probablement à un christianisme femelle, d’origine sémitique) : c’était plutôt celui de Simon de Montfort que celui du Poverello ; le catholicisme chez Drieu tend le sabre de préférence à la joue gauche.

Son idée du Moyen Âge, Gilles-Drieu ne l’a pas demandée aux historiens, mais aux « fervents de l’Anti-Moderne, depuis de Maistre jusqu’à Péguy71 ». C’est dans leurs livres qu’il cherche la règle divine d’une sagesse et d’un ordre perdus. Et si, d’aventure, les hasards de la vie lui offrent, en province (toujours sous le toit de l’auguste Carentan), une réincarnation touchante de l’ancien monde où chacun était à sa place, le voilà qui s’attendrit : « La servante était partie en fermant la porte, en leur jetant un long regard d’orgueil : elle était fière de servir72. » Tel est le fondement du Moyen Âge : c’était une aristocratie, un monde hiérarchisé, établi sur la force et l’hérédité des vertus viriles. À lire Drieu, le Moyen Âge n’a que des charmes. Violences, famines, épidémies, superstitions, guerres, tout cela n’est que broutilles. Une terre, un roi, une foi, un peuple : voilà le paradis perdu et pleuré.

C’est Carentan, évidemment, qui incarne dans Gilles les valeurs médiévales. Il est une manière de revenant, le spectre d’un homme du XIIIe siècle, taillé dans la matière brute, égaré dans la France de M. Doumergue. Il emploie son temps à étudier l’histoire des religions : de l’une à l’autre, il procède comme un alchimiste qui, de distillation en distillation, quête la sagesse éternelle. En France, il est le seul Français – ou à peu près. Parfois, Drieu accorde encore des vertus ancestrales aux paysans qu’il rencontre, mais ils lui semblent « l’arrière-garde hargneuse d’une armée en déroute73 » ; un instant, il croit subodorer dans les rangs communistes des « hommes sains et vigoureux74 », fourvoyés certes ! mais descendant du vieux peuple révolté… Tout compte fait, les vrais Français ont passé l’Atlantique : au Canada, on peut voir « des Français, sur qui n’est pas passé 1789, ni le XVIIIe siècle, ni même somme toute le XVIIe, ni même la Renaissance et la Réforme, c’est du Français tout cru, tout vif75 ». Rome n’est plus dans Rome, la France est à la semelle des souliers du Québec.

La représentation artificielle du passé français est de toutes les idéologies ; dans la vision de Drieu, le Moyen Âge atteste la perfection des origines de la France, ce temps premier d’harmonie avant le déluge. Il est de bonne logique que Gilles-Drieu, son poète, aspire à restaurer un « Nouveau Moyen Âge76 ».


Un ordre nouveau

Gilles est un roman de la grâce, le récit du cheminement moral d’un homme qui, né au temps de la décadence et nourri de ses fruits amers, tente de transcender son époque qu’il méprise. Dans cette tentative, c’est aux femmes d’abord qu’il est demandé de jouer le rôle médiateur, de permettre d’échapper à la médiocrité contemporaine et de retrouver la trace du paradis perdu. Mais les femmes, à bien considérer, se révèlent paradis artificiels : Gilles, qui use d’un grand nombre d’entre elles, ne parvient pas, malgré le temps, l’affection et l’amour parfois qu’il leur prodigue, à émerger par leur entremise de la décadence ; même, à l’image de Pauline, elles sont trop souvent les vivants symboles de la Chute. Le salut de Gilles, homme de la quête, chevalier errant et nostalgique, c’est, en définitive, la politique. En elle, Gilles-Drieu découvre enfin le moyen de se dépasser, l’espoir tangible de s’arracher au Déclin, et par-dessus tout sa religion : « Ce serait sa façon de prier77. »

La maturation politique de Gilles est lente. De naissance, d’éducation, il dit qu’il est de droite. Mais la droite française, immodérément modérée et bien-pensante, n’a pas plus d’attrait pour un homme d’absolu que le radicalisme. Gilles a d’autres exigences que de défendre la prospérité des notables. Il donne sa sympathie à tout ce qui dans un pays sénile comme la France a l’ardeur de la jeunesse, à ceux qui, quel que soit leur drapeau, crachent à la face du vieux monde de la décadence. C’est la raison qui le pousse aux côtés des surréalistes dont l’agressivité verbale et le nihilisme le séduisent par leur énergie suicidaire. Il se sépare d’eux lorsqu’il discerne derrière leur masque le même visage honni des bourgeois débiles (autre mot clé). De la même façon, Gilles, qui n’a aucun goût pour le marxisme, n’en témoigne pas moins du respect pour les militants communistes, nous l’avons vu, trompés par les théoriciens, mais capables de la violence qu’il appelle de ses vœux contre le monde moderne. À tout prendre, se demande Gilles à une étape de son évolution, « pourquoi ne pas se jeter dans le communisme78 ? ». Que la France soit balayée par la destruction. C’est vivre que de hâter la destruction de la mort. « Il voyait dans le communisme non pas une force, mais une faiblesse qui pouvait coïncider avec celle de la France79. » Mais ce n’est pas seulement la politique du pire qui attache Gilles-Drieu aux communistes ; à vrai dire, il n’a cessé de rêver à l’union de tous les vaillants, de tous les révoltés, de tous les entrepreneurs de démolition. Ce rêve de renverser « la dictature franc-maçonne […] par une coalition des jeunes bourgeois et des jeunes ouvriers80 » n’est pas neuf : Drumont, Morès, Barrès avaient déjà en leur temps conçu un tel projet ; c’est dans la dernière décennie du siècle passé qu’on avait assisté à la naissance de ce conservatisme radical appelant les ouvriers et les catholiques contre la « République juive ». Mais ce rassemblement des forces vives – jusque-là séparées arbitrairement par les idéologies – a été aussi, d’une autre manière, une des illusions de cet « esprit des années trente » qu’il serait erroné d’assimiler au fascisme : on rencontre largement exprimées dans Gilles ces diverses aspirations à dépasser les traditionnelles oppositions entre la droite et la gauche, pour faire surgir, qui le néo-marxisme, qui le néonationalisme. D’un côté, chez les hommes de la tradition, on veut rompre avec les compromissions capitalistes, de l’autre, on veut « fonder un nouveau marxisme en France qui ne [soit] ni dans l’obédience russe ni dans la routine parlementaire des socialistes81 ». Gilles se joint à ces hommes, venus de tous les azimuts, qui veulent faire table rase ; ils jettent leur dévolu sur un politicien qui pourrait devenir leur chef ; il est encore au parti radical, mais il veut lui aussi sortir du cloaque : c’est Clérences (un composé caricatural de Bertrand de Jouvenel, de Bergery et d’autres radicaux aux idées neuves). Gilles stimule l’énergie de Clérences, participe aux activités de son groupe, avant de se décourager enfin : « Tous ces gens étaient des gens de robe, des clercs comme dit l’autre, tout à fait stériles. Décidément, la vie n’est pas en France82. »

Mais sur son chemin de Damas, Gilles est soudain jeté de son cheval par le coup de tonnerre du 6 février 1934. Jusque-là, les orages tant désirés s’étaient tous levés au-delà du Rhin et des Alpes ; le ciel français demeurait terne. Joie ! Le 6 février, la Révolte enfin submergeait Paris : « La France recevait enfin la pensée de toute l’Europe, du monde entier en mouvement83. » Le vieux Palais-Bourbon tremble de tous ses piliers ; Gilles crie à Clérences : « Si un homme se lève et jette tout son destin dans la balance, il fera ce qu’il voudra. Il ramassera dans le même filet l’Action française et les communistes, les Jeunesses patriotiques et les Croix-de-Feu, et bien d’autres84. » Gilles-Drieu nous offre alors une parfaite description de la genèse d’un mouvement fasciste, les premiers éléments de la technique du coup d’État : « Attaque Daladier ou défends-le, mais par des actes qui soient tout à fait concrets. Envahis coup sur coup un journal de droite et un journal de gauche. Fais bâtonner à domicile celui-ci ou celui-là. Sors à tout prix de la routine des vieux partis, des manifestes, des meetings et des articles et des discours. Et tu auras aussitôt une puissance d’agrégation formidable. Les barrières seront à jamais rompues entre la droite et la gauche, et des flots de vie se précipiteront en tout sens. Tu ne sens pas cet instant de grande crue ? Le flot est là devant nous : on peut le lancer dans la direction qu’on veut, mais il faut le lancer tout de suite, à tout prix85. »

Encore faut-il un Mussolini, c’est-à-dire, selon Malaparte qui trace ce portrait du Mussolini d’octobre 1922 : « Un homme moderne, froid, audacieux, violent et calculateur86. » Las ! La France ne trouve pas son guide et le 6 février n’a été qu’une journée des dupes. La vieille gueuse reprend vite le dessus et Gilles « regrettait d’être sorti le 6 février, pendant un instant, de son incroyance prophétique. Après ce dernier spasme sans issue, la France ne pouvait plus que descendre au niveau de la mort87 ». Dès lors, le fascisme de Gilles-Drieu prend ses caractères les plus nets : il s’agit de retrouver, vaille que vaille, malgré ce « peuple de France aux artères asséchées88 », ce que sa génération a appris de la guerre : l’idée émouvante de la vie forte89.

Le culte de la force physique, l’obsession de la virilité, le mépris des intellectuels sont les expressions multiples d’une apologie de l’instinct. Là encore, Drieu n’invente rien, ne faisant qu’illustrer la leçon de ses maîtres, Barrès avant tout. Ainsi, dans le fascisme de Drieu, s’épanouit la nostalgie de la guerre, du front, du danger : la guerre est l’épreuve de l’homme ; tout y est simple, l’exercice n’est jamais truqué ; face au danger, l’homme est dépouillé, vêtu de sa seule peur et de ses seules forces : nerfs, cœur et muscles : « La Guerre, c’est ma patrie90 », dit Gilles. Jules Soury, qui a tant appris à Barrès, ne disait-il pas : « La guerre, heureuse ou malheureuse, la guerre éternelle, source de toute vie supérieure, cause de tout progrès sur la terre91… » Cette force que la guerre révèle est avant tout celle du corps, car le corps est le tabernacle des principes les plus essentiels, ceux de l’instinct et de la race. À preuve que lorsqu’un Juif, fût-il intelligent et habile, se trouve aux prises avec le danger physique, tel Cohen que nous avons vu précédemment au-dessus de l’Espagne, il doit s’avouer impuissant.

À l’idée de force corporelle est liée celle de santé. « Il savait que lui seul dans leur milieu représentait la santé92. » Même quand il ne fait pas d’alpinisme, le fasciste est un homme sain, au regard clair, à l’inverse de ces hommes de bibliothèques, cacochymes et myopes : « Tout ce petit monde de bourgeois intellectuels, tremblotant et flageolant, fit grimacer de mépris les agents93. » Nous retrouvons ici la même opposition que chez Barrès entre le peuple et les intellectuels. « Le peuple », disait-il, « m’a révélé la substance humaine et, mieux que cela, l’énergie créatrice, la sève du monde, l’inconscient94 » ; les intellectuels, au contraire, perdus par le kantisme et toutes les autres formes d’abstraction, sont proprement désincarnés, ils n’ont plus corps. Le procès de Burdeau-Bouteiller est continué par Drieu : au culte de la raison, il faut substituer celui de l’énergie et de l’action. Dans les années trente, Drieu éprouve le même sentiment que Barrès dans les années quatre-vingt-dix ; celui-ci, méprisant les doctrines, s’écriait : « C’est l’élan que je goûte95 », et celui-là, rêvant de dissoudre les idées dans la pureté de l’action, s’exclame de dépit devant la France inerte : « Il ne manque qu’une chose : l’élan vital96. »

L’anti-intellectualisme de Drieu a pour corollaire la glorification incessante de la virilité. Les intellectuels sont des « impuissants » ; à plusieurs reprises, Drieu les vêt d’une robe (« misérables petits clercs, des petits moines en robe97 »). Comme dans l’ancienne noblesse, à ces gens de robe s’opposent les gens d’épée. « Penser, c’était finalement donner ou recevoir un coup d’épée98 », et ceci, plus loin, qui ne laissera plus de doute sur le symbole phallique : « Oui, songeait Gilles, en entrant dans une maison de passe, ce sont des hommes sans épée99. » De sorte qu’on peut comprendre qu’entre l’intellectuel de gauche et le fasciste, ce qui les sépare d’abord, c’est la virilité : « Tous ces garçons m’en veulent, dit Gilles, parce que je plais aux femmes100. »

Deuxième idée maîtresse : refaire une aristocratie. La décadence prend sa source dans la démocratie. Il faut recréer un monde hiérarchisé où les chefs pourront à nouveau commander, les chevaliers et non plus les chevaliers d’industrie. « Gilles n’avait jamais cru une seconde qu’il fût possible de croire à l’égalité, au progrès101. » Ces idées pernicieuses ont été répandues au XVIIIe siècle : « Il fallait en finir avec toutes ces prétentions absurdes du rationalisme, de la philosophie des Lumières102. » Gilles croit davantage aux forces obscures, aux dons mystérieux qui consacrent un chef. « Je veux, dit-il, détruire la société capitaliste pour restaurer la notion d’aristocratie103. » Le meilleur, le chef, ce ne sera plus le riche ni le plus intelligent (l’intellectuel, pour sa part, est tout juste bon à faire un président), ce sera l’Homme d’Action, l’Anti-Juif par excellence – le Juif étant, lui, l’Homme de la Transaction et de la Tractation. Comment ne pas évoquer ici encore le Maître Barrès : « Un peuple, une région qui manquent d’aristocratie n’ont plus de modèle, de direction vers laquelle se perfectionner104. »

Troisième idée-force : « Le nationalisme est périmé105. » Lorsque, après le 6 février, le café du Commerce et les loges ont liquéfié la révolte, Gilles a compris qu’il n’y avait plus rien à espérer de la « France seule ». Gilles a admiré Maurras, mais il le juge désormais « petit et impuissant dans l’immédiat106 ». Le nouvel ordre doit être européen ou il ne sera pas. Drieu dépasse ici la perspective barrésienne : c’est du fascisme international que va sourdre l’ordre nouveau. Dans ce nouvel ordre, l’Église a son rôle à jouer ; elle doit redevenir l’Église médiévale, et le catholicisme viril devra être le ciment de la nouvelle Europe. « Pour moi, je me suis retiré d’entre les nations. J’appartiens à un nouvel ordre militaire et religieux qui s’est fondé quelque part dans le monde et poursuit, envers et contre tout, la conciliation de l’Église et du fascisme et leur double triomphe d’une nation sur les autres nations107. » Quelle que fût son attitude politique après l’invasion allemande, Drieu envisage clairement, en 1939, une guerre fasciste contre l’Allemagne et l’Italie fascistes – n’a-t-il pas rompu avec Doriot après la capitulation de Munich ? Mais, voyant au-delà, c’est « l’invasion de l’Europe par l’armée russe » qui est prévue ; c’est contre elle que l’Allemagne doit fédérer les patries (non les dissoudre) et faire naître « un esprit de patriotisme européen108 ». La vocation de l’Allemagne est donc clairement établie : « Par sa force et par la tradition du Saint-Empire romain-germanique, il lui appartient de diriger la ligne européenne de demain109. »

Au total, le fascisme de Drieu apparaît comme une volonté de refaire une Europe unie et aristocratique, où les mâles et les chefs commanderont à nouveau aux clercs, aux femmes, aux Juifs et aux manants. Restituer la foi contre le rationalisme, réestimer l’instinct contre l’intellect, la force contre l’argent, noyer le machinisme et le scientisme sous les vertus agraires, tel est le programme.

Le second Gilles – Gilles converti – est le personnage symbolique de cet ordre nouveau, qui plante là Paris pour le service de Franco et du fascisme européen, qui se retrouve dans la simplicité de la guerre, loin des femmes, loin des illusions, à nouveau combattant, et cette fois moine-soldat. La dernière image du livre est particulièrement suggestive : Gilles est seul dans une arène ; il tire au fusil sur les républicains qui approchent. Le lieu de la fin n’est pas choisi au hasard : « Il fallait, écrit Drieu, défendre le lieu des taureaux110. »

Dans cet étonnant catalogue des idées fascistes que constitue Gilles, il est en vérité bien peu de nouveautés. Nous avons cru déceler une influence centrale sur Drieu, celle de Barrès : tous les thèmes principaux de celui-ci, ou peu s’en faut, sont ici transcrits sous des couleurs à peine différentes. Le sentiment aigu de la décadence française, l’explication raciste qui en est donnée, la nostalgie des valeurs ancestrales, les aspirations aristocratiques, le culte de l’instinct, l’anti-intellectualisme… la filiation est claire. D’autres influences apparaissent, qui déjà avaient convergé en Barrès, nous pensons particulièrement à Nietzsche, évoqué à plusieurs reprises dans Gilles : l’hostilité de Drieu contre la « morale d’esclaves » qui est « essentiellement une morale de l’utilité111 » ; le goût d’une aristocratie de la force et de la volonté de puissance ; l’aspiration, au-delà du nationalisme, à voir naître « l’Européen de l’avenir112 »… Mais plus que ces influences, ce qui nous paraît distinctif du discours fasciste, c’est, à travers Gilles, son caractère mythologique. En compagnie de Drieu, nous voilà assez loin des prétentions positivistes d’un Maurras, loin de la mesure gréco-romaine : c’est des peuples du Nord qu’il s’inspire et c’est la démesure qu’il vante. S’agissant d’un intellectuel, c’est de propos délibéré que le mythos est préféré au logos car la critique de la France moderne va de pair avec celle du rationalisme dont elle est issue. Sans doute, Drieu n’a-t-il pas tort de dénoncer le mépris de la force répandu chez ses contemporains, la primauté des valeurs intellectuelles dans le système d’éducation français ; sans doute ne manque-t-il pas d’arguments dans son procès de la France de l’entre-deux-guerres. Emmanuel Mounier, en rendant compte de Gilles, notait lui-même « que la France d’avant-guerre avait besoin de muscle et d’un peu de sauvagerie113 ». Mais Drieu juge du déclin français autant sur des billevesées que sur des réalités : à la preuve de la décadence, il apporte sur un même plateau la dénatalité et l’exode rural, soit un trait de déclin et un trait de modernisme ; du même élan : l’alcoolisme et la peinture de Picasso ; la drogue et les écrivains catholiques, etc. Refusant d’analyser sérieusement les maux réels et profonds dont souffre la France, Drieu par magie résume tous ses malheurs dans la personnalité parabolique du Juif, qui représente tout d’un coup l’antiguerrier, le citadin, le banquier, le ratiocinateur, le sorbonnard, le marxiste, bref une épure de tout ce qu’il abhorre. Plus qu’un symbole de la décadence, le Juif est la décadence même, son incarnation : il est l’Homme Moderne comme Dreyfus chez Maurras était la République. Cette mutilation volontaire de l’intelligence, cette inclination à l’irrationnel, ce refus, en un mot, du monde réel – dont la complexité exige assurément moins d’explications hâtives que de rigueur et d’humilité intellectuelles – entraînent Drieu dans le rêve : sa conception du Moyen Âge n’est rien d’autre qu’un songe doré, le refus, une fois encore, de la réalité (historique, cette fois). À défaut de science, le fasciste préfère s’abandonner au délire d’un prétendu âge d’or (incertain, au demeurant, selon les auteurs) à restaurer, plutôt que de prendre le monde tel qu’il est pour tenter, pas à pas, de le transformer. Nous sommes ici en présence d’une vision eschatologique du monde : il faut faire table rase du présent pour retrouver, recréer, par un retour aux sources, la perfection des origines. « N’importe quoi, pourvu que cette vieille baraque là-bas au bord de l’eau craque114 », dit Gilles du Palais-Bourbon ; l’important, le nécessaire est en effet, par tous les moyens, de « détruire la société actuelle115 ». Sur cette tabula rasa, on prépare une nouvelle naissance du monde. Comme dans la pensée archaïque décrite par Mircea Eliade, « il s’agit toujours, en définitive, d’abolir le temps écoulé », de « revenir en arrière » et de « recommencer l’existence avec la somme intacte de ses virtualités116 ». Si l’on veut compléter cette analogie entre le comportement de Gilles et la pensée archaïque, on est alors tenté de définir le fascisme comme un rituel plus que comme une politique. Le culte de l’arbre, auquel se livre notre héros, n’est-ce pas ce « retour à l’origine » – « seul moyen que la pensée archaïque croyait efficace pour annuler l’œuvre du temps117 » ?

L’action glorifiée est moins une action en vue de qu’une action pour l’action : défendre Daladier ou non, n’importe ! mais agir avec fureur, penser avec un pistolet-mitrailleur, « donner, comme dirait Nietzsche, libre cours à sa force », c’est là retrouver le principe même de la vie.

L’incohérence doctrinale et la nature mythologique des idées fascistes étaient autant d’atouts pour servir la réussite de leurs défenseurs dans des sociétés en crise. Là où le fascisme n’a pas su s’imposer, il est resté dans une large mesure – comme c’est le cas en France – une esthétique, une façon de vivre, une façon de ne pas pouvoir vivre hic et nunc et, finalement, comme on sait, une façon de mourir. Vivre dans « l’incroyance prophétique », lutter pour une « cause perdue », choisir sa mort, telle apparaît à travers Gilles la destinée altière du héros fasciste. Ce qu’il croit faire pour une cause extérieure, il ne le fait en réalité que pour lui-même118. Le « Moi » reste l’objet sacré du « culte ».


Notes

1. Édouard Drumont et Cie, Éd. du Seuil, coll. « XXe siècle », 1982.

2. Emmanuel Berth, cité par Pierre Andreu, Notre maître, M. Sorel, Grasset, 1953, p. 88.

3. Voir E. Santarelli, « Le socialisme national en Italie », Le Mouvement social, janv.-mars 1965. L’auteur mentionne l’influence sorélienne dans ce rapprochement.

4. Les Nouvelles littéraires, 2 février 1934.

5. Le Nouveau Siècle, 25 janvier 1926.

6. Voir Jean Touchard, « L’esprit des années 1930 », in Tendances politiques dans la vie française depuis 1789, Hachette, 1960.

7. Jean-Louis Loubet Del Bayle, Les Non-Conformistes des années trente, Éd. du Seuil-Gallimard, 1969.

8. Socialisme fasciste, 1934.

9. Robert Brasillach, Notre avant-guerre, op. cit., p. 30.

10. Voir Paul Sérant, Le Romantisme fasciste… ou l’œuvre politique de quelques écrivains français, Fasquelle, 1960.

11. Henri Béraud dans Gringoire, cité par Robert Brasillach, op. cit., p. 151.

12. Robert Brasillach, op. cit., p. 271.

13. Dr R. Soucy, « Le fascisme de Drieu La Rochelle », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, avril 1967, p. 61-84.

14. Gilles, p. 111. Nos références se rapportent à l’édition intégrale de 1949.

15. Ibid., p. 94.

16. Ibid., p. 179.

17. Ibid., p. 342.

18. Ibid., p. 340.

19. Ibid., p. 384.

20. Ibid., p. 455.

21. Ibid.

22. Ibid., p. 391.

23. Ibid., p. 386.

24. Ibid., p. 390.

25. Ibid., p. 343.

26. Ibid., p. 211.

27. Ibid., p. 330.

28. Ibid., p. 400.

29. Ibid., p. 408.

30. Ibid., p. 425.

31. Nous empruntons cette expression à Zeev Sternhell, Maurice Barrès…, op. cit.

32. Dr R. Soucy, art. cité, p. 68.

33. Gilles, p. 99.

34. Ibid., p. 100.

35. Ibid., p. 100.

36. Ibid., p. 401.

37. Ibid., p. 387.

38. Ibid., p. 29.

39. Ibid., p. 447.

40. Ibid., p. 91.

41. Voir Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, 1867, p. 208.

42. Gilles, p. 182.

43. Ibid.

44. Ibid., p. 38.

45. Ibid., p. 64.

46. Drieu : « Barrès est évidemment le prince de la littérature contemporaine et, chaque année, je relis un cycle de ses livres. » Cité par Jean-Pierre Maxence, Histoire de dix ans, 1927-1937, Gallimard, 1939, p. 41. Sur le racisme de Barrès et sur l’influence jouée dans celui-ci par Jules Soury, voir la thèse de Zeev Sternhell sur Barrès, citée plus haut.

47. Gilles, p. 340.

48. Ibid., p. 403.

49. Ibid., p. 338.

50. Jean-Marie Domenach, Barrès par lui-même, Éd. du Seuil, 1954, p. 74.

51. Barrès, Scènes et Doctrines du nationalisme, Plon, 1925, p. 74.

52. Gilles, p. 89, ou encore : « Je suis bien latin, mêlant la sentimentalité à la cochonnerie. Et moi qui avais joué au Nordique avec elle… », p. 276.

53. Ibid., p. 426.

54. Gustave Glotz, Histoire grecque, PUF, 1938, t. 1, p. 152.

55. Gilles, p. 393.

56. Ibid.

57. Ibid., p. 204.

58. Louis Bodin et Jean-Marie Royer, « Vocabulaire de la France », Esprit, décembre 1957.

59. Gilles, p. 200.

60. Ibid.

61. Ibid., p. 203.

62. Ibid., p. 341.

63. Le hêtre n’est pas pour rien homonyme du verbe être : le jeu de mots n’est sans doute pas involontaire, il est significatif que dans une même phrase de Carentan, à trois lignes d’intervalle, on évoque tour à tour ce hêtre et l’être (p. 341). La valeur du symbole ontologique du hêtre se trouve ainsi doublée par la phonétique.

64. Gilles, p. 201.

65. Ibid.

66. Ibid., p. 402.

67. Ibid., p. 364.

68. Ibid., p. 393.

69. Ibid., p. 392.

70. Ibid., p. 463.

71. Ibid., p. 364.

72. Ibid., p. 102.

73. Ibid., p. 339.

74. Ibid., p. 402.

75. Ibid., p. 101.

76. Ibid., p. 340.

77. Ibid., p. 358.

78. Ibid., p. 398.

79. Ibid.

80. Ibid., p. 422.

81. Ibid., p. 378.

82. Ibid., p. 408.

83. Ibid., p. 418.

84. Ibid., p. 420.

85. Ibid., p. 421.

86. Curzio Malaparte, Technique du coup d’État, 10/18, 1964, p. 158.

87. Gilles, p. 426.

88. Ibid., p. 340.

89. Ibid., p. 423.

90. Ibid., p. 76.

91. Jules Soury, Campagne nationaliste, p. 185, cité par Zeev Sternhell, Maurice Barrès…, op. cit., t. 2, p. 49.

92. Gilles, p. 241.

93. Ibid., p. 322.

94. Barrès, Le Jardin de Bérénice, Plon, 1891, p. 183.

95. Barrès, Du sang, de la volupté et de la mort, Plon, 1959, p. 49.

96. Gilles, p. 422.

97. Ibid., p. 338.

98. Ibid., p. 339.

99. Ibid.

100. Ibid., p. 337.

101. Ibid., p. 367.

102. Ibid., p. 368.

103. Ibid., p. 365.

104. Barrès, Mes cahiers, Plon, 1917, t. 10, p. 74.

105. Gilles, p. 475.

106. Ibid., p. 398.

107. Ibid., p. 475.

108. Ibid.

109. Ibid., p. 476.

110. Ibid., p. 484.

111. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 10/18, 1962, p. 213.

112. Ibid., p. 203.

113. Esprit, avril 1940.

114. Gilles, p. 417.

115. Ibid., p. 365.

116. Mircea Eliade, Aspects du mythe, Gallimard, « Idées », 1971, p. 106. Maurice Bardèche, écrivain « fasciste », écrit, quant à lui : « Tout fascisme est réaction par rapport au présent et toute réaction fasciste est résurrection » (Qu’est-ce que le fascisme ?, Les Sept Couleurs, 1960, p. 175).

117. Aspects du mythe.

118. Nous décalquons ici une phrase de Montherlant qui illustre dans le Solstice de juin (NRF, Gallimard, 1943, p. 424) une « morale de l’Ordre » voisine de la morale de Gilles.



9

Le scandale Céline1

Décembre 1937 : Denoël publie Bagatelles pour un massacre de Céline. Ce pamphlet antisémite est d’une telle outrance qu’André Gide l’interprète comme une farce, une explosion d’ironie, un « à-la-manière-de »… Par exemple, celle de Swift : Modeste proposition pour l’extermination des enfants pauvres d’Irlande et l’utilisation de leurs cadavres comme viande de boucherie. « Il fait de son mieux, écrit Gide, pour qu’on ne le prenne pas au sérieux. » Il suffit de savoir que Céline fait entrer parmi les Juifs de son « massacre » tous les noms célèbres qui ne lui reviennent pas : Cézanne, Picasso, Maupassant, Racine, Stendhal, Zola… Donc, une plaisanterie – de mauvais goût, sans doute ! – mais une plaisanterie tout de même. À moins que ce ne soit l’ouvrage d’un cinglé ? André Gide lui-même jugeait que si Bagatelles n’était pas un jeu, alors Céline aurait été « complètement maboul ». Pierre Loewel, qui émet, dans L’Ordre, quelques doutes sur les facultés mentales de l’auteur, écrit encore : « C’est aussi exactement le type d’ouvrage dont un antisémite intelligent se demanderait si, au fond, il n’a pas été payé par les Juifs2. »

Cependant, du côté des antisémites – même « intelligents » –, la gêne qu’on éprouve est très supportable. Lucien Rebatet a même raconté la course de vitesse qu’il avait engagée avec Robert Brasillach pour faire paraître le premier article sur Bagatelles pour un massacre. Certes, le délicat Brasillach n’appréciait qu’à demi les gros mots céliniens, mais il n’en concluait pas moins : « Ayez toutes les opinions que vous voudrez sur les Juifs et sur M. Céline. Nous ne sommes pas d’accord avec lui sur tous les points, loin de là. Mais on vous le dit : ce livre énorme, ce livre magnifique, c’est le premier signal de “la révolte des indigènes”3. » Céline, en effet, exprimait à sa manière, unique, excessive, torrentielle, bon nombre de peurs et de fantasmes courants dans la France du Front populaire. La surprise pour beaucoup venait de ce que cet n-ième avatar de La France juive (1886) d’Édouard Drumont avait pris forme sous la plume d’un écrivain anticonformiste, dont les premiers livres ne laissaient apparemment rien prévoir.

Néanmoins Céline avait déjà étonné, indigné et provoqué autant de colère que d’admiration. En 1932, il avait publié Voyage au bout de la nuit, morceaux d’autobiographie transposés dans un romanesque apocalyptique et qui jetait d’un seul coup une chape de vétusté sur le reste du roman français. Son succès de librairie relatif avait été dû surtout au conflit public qui avait déchiré l’Académie Goncourt. En son sein, Lucien Descaves, homme de gauche, et Léon Daudet, polémiste d’Action française, s’étaient faits les champions de ce bouquin terrible, qui dénonçait pêle-mêle la boucherie de la Grande Guerre, le colonialisme français en Afrique, la robotisation des ouvriers dans l’industrie américaine taylorisée et la misère atroce de la banlieue parisienne où le héros de l’épopée Bardamu-Céline avait échoué comme médecin des pauvres. Donné comme vainqueur une semaine avant l’attribution du prix chez Drouant, Céline s’était vu préférer au jour « J » un aimable tâcheron de l’écurie Gallimard, soutenu à fond par le distributeur Hachette. Le Voyage avait eu les faveurs de consolation du prix Renaudot, mais Céline, se sentant lésé, avait mal digéré le tour de passe-passe. Lucien Descaves avait juré ne plus remettre les pieds dans l’antre du Goncourt. Tout ce tintamarre avait finalement servi au mieux les intérêts du livre.

La critique, de son côté, malgré quelques couacs, ne se méprit pas sur le chef-d’œuvre : un grand écrivain était né, qui avait un style – sauvage –, une vision du monde – ténébreuse –, un souffle – celui de la tempête… Cependant, Céline reçut alors ses meilleurs soutiens de la gauche. En particulier, il fit un véritable « tabac » dans les milieux libertaires et antimilitaristes. Pierre Seize, dans Le Canard enchaîné, ne fut pas chiche d’enthousiasme en faveur du réfractaire nouveau-né : « Nous le lisons et nous l’aimons tout de suite. Nous ? C’est-à-dire tous ceux qui ont gardé quelque rage au ventre, quelque fiel dans le cœur. Nous qui n’acceptons ni le monde comme il va, ni la société où nous sommes, ni les hommes tels qu’ils sont » (14 décembre 1932). Les communistes – notamment Paul Nizan et Henri Lefebvre – avaient été moins favorables. Pourtant, dans Monde, la revue dirigée par Henri Barbusse, Georges Altman avait décerné à Céline un véritable brevet d’homme de gauche : « On aura compris, dit-il, que Louis-Ferdinand Céline est des nôtres. »

Cette faveur venue de la gauche reposait sur un malentendu. De ce point de vue, Trotski se révéla plus sagace. Il avait loué le Voyage mais en avait précisé les « limites » : « Céline montre ce qui est. Et c’est pourquoi il a l’air d’un révolutionnaire. Mais il n’est pas révolutionnaire et ne veut pas l’être. […] Le “célinisme” est un antipatriotisme moral et artistique. En cela résident sa force, mais aussi ses limites4. » Cette observation parut encore plus pertinente lorsque fut publié en mai 1936 Mort à crédit. Ce roman – toujours très approximativement autobiographique et dramatisé à l’extrême – peut passer aujourd’hui pour le chef-d’œuvre de Céline. À l’époque, il fit véritablement scandale, au point que bien des défenseurs du Voyage – à commencer par Léon Daudet et Lucien Descaves – gardèrent un silence prudent après l’éruption de ce nouveau volcan des lettres. Les débordements de cette lave argotique sur les coteaux paisibles de l’Hexagone littéraire provoquèrent stupeur et colère dans les rangs d’une critique résolue à défendre aux créneaux le beau langage et les bons sentiments.

L’écriture de Céline, on n’y trouvait pas la « petite musique » que l’auteur s’efforçait de composer ; on n’y voyait pas le rythme haletant ; on n’en comprenait pas l’invention. On croyait y percevoir seulement l’intromission du langage parlé le plus grossier dans la littérature. Méprise totale, à vrai dire : qui donc, dans la vie, parle comme écrit Céline ou comme Céline fait parler ses personnages ? Non ! André Rousseaux du Figaro et autres critiques patentés, de gauche comme de droite, y dénoncèrent le caractère abject, monstrueux, ignoble… qui appelait sous presque toutes les plumes la dénonciation de l’« ordure ». Non seulement le vocabulaire utilisé était celui des « égouts », mais la langue française, sa syntaxe étaient mises en charpie par ce singulier entrepreneur en démolition. À Rousseaux du Figaro répondait en écho Paul Nizan de L’Humanité. Cependant, Nizan était sensible au contenu. Après Trotski, il mettait en relief le pessimisme radical de Céline, son nihilisme, son manque de solidarité avec les masses. Nous n’étions plus sur le terrain de la lutte des classes, comme chez Ford dans le Voyage au bout de la nuit. Les pauvres eux-mêmes étaient des brutes et des salauds. Une vision à désespérer tous les prolétariats ! La contradiction, aux yeux de Céline, n’était pas au cœur de la condition humaine, elle se trouvait dans la nature de l’homme, le plus vil des animaux. Simone de Beauvoir affirmera plus tard qu’elle et Sartre changèrent alors d’idée sur Céline, passant de l’admiration à la défiance : « Mort à crédit nous ouvrit les yeux. Il y a un certain mépris haineux des petites gens qui est une attitude préfasciste5. »

Un marginal, un homme solitaire, un écrivain qui ne signait pas de pétition, qui ne faisait pas partie du sérail, qui gagnait sa vie comme médecin de dispensaire, un original, une sorte d’anarchiste forcené, broyant du noir, vociférant, irrécupérable par quelque bord que ce soit. Dans la France divisée des années trente, personne ne savait à quel camp appartenait Céline. À aucun, sans doute. Au sien, rien qu’au sien ! Vandale ou génie, il ne s’alignait pas ; dans la guerre idéologique, il était l’insoumis ; dans le combat politique, il était celui qui se vante de ne jamais voter, jamais signer, jamais applaudir. Un rebelle, oui ! Un inclassable ! Il avait des admirateurs et des négateurs dans tous les camps. Mais voici que surgit Bagatelles pour un massacre. Cette fois, le doute n’est plus permis. À l’heure de la persécution antijuive en Allemagne et du Front populaire en France, Céline a écrit : « Je le dis tout franc, comme je le pense, je préférerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent. Hitler encore je pourrais le comprendre, tandis que Blum c’est inutile, ça sera toujours le pire ennemi, la haine à mort, absolue6. »

Il serait pourtant contraire à la vérité de dire que le Céline de Bagatelles fit un véritable scandale. En un sens, Mort à crédit avait provoqué une secousse autrement violente. Si, aujourd’hui, le pamphlet antisémite de 1937 paraît avoir marqué Céline au fer rouge, jeté sur son œuvre – pourtant si neuve et si puissante – un tombereau d’indignité, il faut admettre le caractère rétrospectif de cette honte. Céline lui-même, après la guerre, poursuivi par les tribunaux de l’Épuration, protestera contre cette espèce d’anachronisme dont il était victime : c’est pour Bagatelles, datant de 1937, qu’on voulait sa peau, et non pour des faits de collaboration qu’il jugeait (on en reparlera plus loin) inexistants. Certes, la Ligue internationale contre l’antisémitisme protesta et la presse de gauche renia celui qu’elle avait cru naguère des siens. Mais ce qui étonne aujourd’hui est plutôt la modération de la critique à la sortie du brûlot de Céline. Pourquoi ? Parce que, dans la France des années trente, l’antisémitisme jouit d’un statut respectable ; il appartient à une tradition culturelle et politique qui a le verbe haut ; il fait partie des passions banales. Céline, dans son livre débridé, ne fait preuve que d’une seule originalité : celle d’un écrivain qui maîtrise parfaitement son art – l’art de la vocifération rythmée, de l’imaginaire déchaîné, l’art du délire7.

Cette banalité peut être perçue dans les sources utilisées par Céline. La revue Esprit avait déjà noté l’absence de toute observation personnelle et le pillage – sans références – d’un ouvrage de De Vriès, Israël, son passé, son avenir, et de deux petites brochures de propagande. Le Règne des Juifs et La Prochaine Révolution des travailleurs : « La façon dont il a reproduit les statistiques, en les faussant pour en amplifier l’effet, est à cet égard symptomatique. » La revue d’Emmanuel Mounier en donnait quelques exemples éclairants. Cinquante ans plus tard, une chercheuse américaine, Alice Yaeger Kaplan, s’appliquant à décrypter les sources de Bagatelles, démontrait que les emprunts non avoués de Céline étaient en fait innombrables. La petite bombe célinienne n’était, à vrai dire, qu’une grosse fusée dans un feu d’artifice déjà passablement nourri depuis la fin du XIXe siècle. Surtout, Céline avait utilisé la littérature la plus fraîche sur le sujet, tout au moins quant à l’encre sinon quant à l’inspiration, celle des années 1936-1937.

L’antisémitisme de Céline suscite d’abord l’interprétation sociologique. L’auteur de Mort à crédit s’est moqué du discours accusateur de son père, modeste employé de bureau, époux d’une non moins modeste boutiquière du passage Choiseul à Paris : à l’en croire, ses parents, travaillant comme des bêtes, étaient toujours à deux doigts de la faillite. Dans la tourmente de ses mauvaises affaires, le père en rendait les Juifs et les francs-maçons responsables. Exactement comme les lecteurs de Drumont, les fidèles de Rochefort, ceux – et son père en avait été – qui allaient applaudir Jules Guérin, enfermé dans son « fort Chabrol », au moment de l’affaire Dreyfus. Le Juif, désigné comme l’agent universel de leurs malheurs, l’homme des banques anthropophages, des grands magasins vampiresques, l’homme qui tient la Bourse et la Chambre, qui règne sur la presse et le théâtre, toute une petite-bourgeoisie inquiète s’était rassurée en comprenant la source de ses peines. À vrai dire, tous les petits-bourgeois ne tombaient pas dans la débine et ne finissaient pas leurs jours à l’usine. Les biographes de Céline nous ont bien montré l’écart qui existait entre la version donnée par Céline sur les tribulations de ses parents et la réalité telle qu’elle a été vécue par eux. Un écart sensible qui réduit notamment la faillite omniprésente dans la mémoire à son spectre. Disons-le : c’était moins, de la part du père de l’auteur, Fernand Destouches, la réalité objective d’une condition sociale empirante qui était à l’origine de la dénonciation antisémite que l’hallucination créée par la peur du lendemain. Un ennemi était dans les murs, s’acharnant à la perte des braves gens, on le lui avait répété : c’était le Juif et ses alliés francs-maçons. Des dizaines et des dizaines de livres, depuis La France juive, avaient prétendu en faire la démonstration8.

L’antisémitisme de Bagatelles pour un massacre ne date pas du Front populaire. Ceux qui connaissaient l’œuvre de Céline savaient qu’avant même le Voyage, son auteur avait composé une pièce de théâtre, L’Église, dont un des actes était une charge contre la SDN, dépeinte comme une association juive à prétention universelle. Le vieux fonds antijuif de son milieu familial, Céline ne l’avait pas renié, quand bien même il lui était arrivé d’en sourire. Cependant, des éléments nouveaux avaient contribué à consolider ses préjugés, à les faire sortir de leur état latent – en quoi, une fois encore, Céline se révélait bien plus l’expression d’une maladie sociale que le producteur d’une pensée originale : « Je n’ai rien découvert, écrira-t-il dans L’École des cadavres. Aucune prétention. Simple vulgarisation, virulente, stylisée. »

En effet, on peut passer rapidement sur les raisons personnelles du genre : Céline est devenu antisémite sur le tard parce qu’il a été victime d’un certain nombre de Juifs. Son échec au Concourt, le mauvais accueil de Mort à crédit par la critique, son antipathie pour le médecin juif d’origine lituanienne Grégoire Ichok dirigeant la clinique de Clichy… Étant donné les excellentes relations qu’il a eues avec d’autres Juifs tout au long de sa vie, la tendance à la généralisation l’eût conduit plus certainement au philosémitisme9. Il est possible que tel ou tel événement de sa vie personnelle ait servi de déclencheur dans la rédaction de Bagatelles pour un massacre, mais là n’est pas l’important. Le sûr est que Céline écrit son méchant livre au moment où la France connaît une nouvelle poussée antijuive : cette fois, loin d’être à contre-courant, le voilà du côté de ceux qui donnent le ton.

La victoire électorale du Front populaire et les grèves déferlantes qui s’ensuivent avivent deux passions, souvent mêlées : l’anticommunisme et l’antisémitisme (« Juifs et communistes sont pour moi synonymes », écrit Céline). Le Voyage au bout de la nuit ayant été traduit en URSS, Céline y était allé faire un séjour en 1936, tout comme Gide. Ou plutôt, tout comme Gide (à son deuxième voyage), il en avait rapporté une vue négative qu’il avait exprimée dans un texte publié, Mea culpa. Mais, contrairement à Gide, comme à tant d’autres intellectuels invités et choyés par les maîtres staliniens aux frais du Prolétariat au pouvoir, Céline y était arrivé sans comité de réception : il payait avec les roubles inexportables de ses droits d’auteur. De cette visite, Céline avait tiré une conclusion qui dissonait avec les hymnes du Rassemblement populaire : ce n’est pas l’exploitation de classe qui rend l’homme abruti et malheureux ; le malheur de l’homme, c’est l’homme. Vision antihumaniste, radicalement pessimiste, et de surcroît catastrophiste : faire confiance à l’homme, l’animal le plus proche de l’ordure, lui faire entrevoir la possibilité du bonheur, c’est dorer la pilule à chacun en même temps que préparer le pire. Or qui règne sur ce marché d’illusions ? Les Juifs ! car ce sont eux – voyez les noms – qui ont fait la révolution bolchevique… En France, les communistes ont aidé à mettre en place pour la première fois un gouvernement présidé par un Juif. Pourtant – remarquons-le –, dans la haine portée contre Léon Blum, Céline ne sera pas le plus virulent : une bonne partie du « vieux pays gallo-romain » (comme disait Xavier Vallat) voue alors le chef socialiste aux enfers et dans un langage souvent ignoble.

Le Front populaire ne provoque pas la seule peur sociale. Aux yeux des antisémites, il représente un autre type de danger, auquel Céline est particulièrement sensible : celui d’un nouveau conflit international, que la guerre d’Espagne préfigure à partir du 18 juillet 1936. Plus tard, au moment des règlements de comptes, Céline reviendra vingt fois sur son explication de Bagatelles : c’est un acte de paix, une volonté d’arrêter un nouveau carnage, le cri d’un ancien combattant qui veut épargner ses concitoyens. De fait, le pacifisme de Céline était devenu viscéral. Le jeune cuirassier de la classe 1914, engagé volontaire de 1912, qu’il avait été, n’était devenu antimilitariste qu’après coup. Mais ce fut le cas de la plupart des combattants : leur patriotisme de la Grande Guerre s’était mué en pacifisme10. Céline, à travers son héros Bardamu, n’avait fait qu’exagérer, avec son exaltation hyperbolique, un sentiment largement répandu. Or qui voulait la guerre en 1937 ? Qui voulait, autrement dit, faire la leçon à Hitler ? Réponse évidente dans l’esprit de ceux qui, de tous temps, dénonçaient le pouvoir occulte des Juifs : ceux que le Führer mettait alors au pas, dans l’Allemagne rénovée, ceux qui sortaient de leurs ghettos et venaient envahir les démocraties, pour pousser celles-ci contre Hitler ! « Une guerre pour la joie des Juifs », écrit Céline. C’est le même raisonnement que l’on trouve dans la presse profuse d’extrême droite, depuis les journaux à grand tirage comme Gringoire jusqu’aux revues intellectuelles et doctrinales comme Combat.

Dans cette dernière publication, on pouvait lire en avril 1936, au lendemain de la remilitarisation de la Rhénanie : « Il y a dans le monde, en dehors de l’Allemagne, un clan qui veut la guerre et qui propage insidieusement sous couleurs de prestige et de morale internationale les cas de guerre. C’est le clan des anciens pacifistes, des révolutionnaires et des Juifs émigrés qui sont prêts à tout pour abattre Hitler et pour mettre fin aux dictatures. » Plus loin, l’auteur évoquait les « Juifs déchaînés dont la fureur théologique exigeait contre Hitler toutes les sanctions tout de suite ». Céline n’avait rien inventé.

Un autre ingrédient entrait dans la composition de l’antisémitisme célinien : la défense de la race. Le médecin Louis-Ferdinand Destouches est un hygiéniste. Il ne fume pas, il ne boit pas. Exerçant en banlieue, il a tout le loisir d’observer la misère ouvrière, en particulier les ravages de l’alcoolisme. Dans l’interprétation délirante de l’antisémitisme, le raisonnement par analogie fait du Juif le microbe qui s’est attaqué au corps sain et qui le mine peu à peu. Le « Roi Bistrot » n’est qu’un vassal de la puissance juive. Des preuves ? C’est le gouvernement Blum qui a fait voter la semaine de 40 heures. Et que fait l’ouvrier de ces nouveaux loisirs ? Il s’alcoolise un peu plus dans l’un des 350 000 débits qui « livrent le peuple aux Juifs ». Or cette réflexion sur la dégénérescence de la race (alcoolisme mais aussi malthusianisme, absence d’habitudes sportives, maladies vénériennes, etc.), elle est celle d’une partie de l’intelligentsia française, qui n’hésite pas à mêler dans ses observations un certain nombre d’allusions, voire d’arguments, carrément racistes. Certes, on connaît l’admiration d’un Brasillach pour cette Allemagne hitlérienne qui veut « une nation pure, une histoire pure, une race pure » ; les obsessions biologiques d’un Drieu La Rochelle (voir son roman Gilles)… Eux, du moins, se proclamaient « fascistes ». On s’étonne davantage d’un Giraudoux, auteur modéré et libéral, utilisé bientôt par un gouvernement républicain au service de la propagande. Qu’écrit-il dans Pleins Pouvoirs, à la veille de la guerre ? Qu’il faudrait se protéger de « la cohorte curieuse et avide de l’Europe centrale et orientale », autrement dit « refouler tout élément qui pouvait corrompre une race qui doit sa valeur à la sélection et à raffinement de vingt siècles ».

On l’a compris : Bagatelles pour un massacre n’est à aucun moment une œuvre brillant par la nouveauté. Inspiré par toutes les élucubrations antijuives connues depuis Édouard Drumont, reprenant la mythologie des Protocoles des Sages de Sion, ce faux célèbre qui a désormais son historien11, et qui établissait les pseudo-preuves d’un complot juif destiné à soumettre l’univers, repérant dans tous les malheurs du monde la main cachée des fils du Talmud, le pamphlet de Céline ajoutait ses effets incantatoires à ceux d’une abondante production raciste, revivifiée par la conjoncture internationale. Néanmoins, Céline payait à la cause antisémite un immense tribut : il lui offrait son rare talent d’écrivain, c’est-à-dire de créateur de langue. Bagatelles célébrait les noces de la littérature la plus avancée avec les préjugés les plus rétrogrades. Telle est bien, finalement, la réalité du scandale : le contenu du livre ressortissait au racisme ordinaire, mais sa manière était celle d’un grand écrivain.

Il y avait plus, ou plus grave. Dans un pays, qu’il prétendait servir, et qui avait à accumuler son énergie face aux entreprises de l’impérialisme nazi, Céline, qui disait n’être d’aucun parti, allait devenir ce qu’on appelle un agent d’influence de l’Allemagne hitlérienne. Non que Céline, comme Sartre l’affirmera plus tard, fût devenu antisémite pour de l’argent. Il n’était, il ne sera jamais un « vendu ». Il mettra même son point d’honneur, toujours, à ne dépendre de personne, ni d’un parti ni d’un État. Mais, embarqué par son obsession antisémite, il va se retrouver bientôt sur les positions les plus insoutenables de l’échiquier politique.

Pour commencer, il avait largement utilisé, en vue d’écrire Bagatelles, les multiples brochures de la propagande nationale-socialiste. Alice Kaplan, déjà mentionnée, a bien mis en lumière l’influence de la Welt-Dienst, service de propagande subventionné par les nazis, et son bulletin Service mondial, publié en France depuis 1933. En février 1937, ce bulletin avait recommandé l’ouvrage du Belge De Vries, Israël, son passé, son avenir, une des sources principales, comme on l’a dit plus haut, du pamphlet de Céline. Ce service allemand, d’autre part, soutenait et subventionnait un certain nombre d’officines antisémites bien françaises, ainsi que leurs publications : Le Siècle nouveau d’Henry Coston (où avait paru La Conspiration juive en 1937), Le Grand Occident de Lucien Pemjean (ancien boulangiste et collaborateur de Drumont à La Libre Parole), Le Réveil du Peuple de Jean Boissel, interrompu pendant l’été 1937 mais bientôt remplacé par le titre plus explicite de L’Anti-Juif (ainsi s’était appelé le journal de Jules Guérin pendant l’affaire Dreyfus)… Outre les noms cités, ceux d’Henry-Robert Petit et de Darquier de Pellepoix complètent le tableau. Le premier, secrétaire du second, auteur de plusieurs ouvrages, collaborait au Centre de Documentation et à La Libre Parole de Coston. Sous des intitulés divers, ce petit monde colportait le b.a.-ba de la propagande antijuive et antimaçonne, avec la bénédiction des Allemands. Or Céline, qui jusque-là n’avait jamais participé à leurs activités, fut amené à prendre langue avec certains de ces propagandistes. C’est ainsi que dans une lettre à Henry-Robert Petit, Céline lui fait cet aveu : « Bien sûr je ne me cache point de vous avoir compulsé, trituré, pompé au petit bonheur12. » On verra même notre auteur très apolitique, très allergique aux réunions, pétitions et autres agitations publiques, se rendre le 3 décembre 1938 à une réunion organisée par La France enchaînée, journal faisant suite à L’Anti-Juif, organe officiel du « Rassemblement anti-juif » de France. Céline ne redoutait donc pas de s’afficher désormais avec les militants avancés de la cause nationale-socialiste en France. De là à conclure que Céline était devenu lui-même un nazi est tentant. H.-E. Kaminski franchit le pas, en cette même année 1938, dans un ouvrage au titre dépourvu d’équivoque : Céline en chemise brune. « Pour rendre Céline inoffensif, écrivait-il, il suffit de le démasquer. Ce qui est inadmissible, c’est qu’il vende sa camelote nazie pour de la littérature originale. Ce qui est nécessaire, c’est de mettre en lumière qu’il ne s’agit pas ici d’art ou de psychologie, mais de propagande hitlérienne. » En fait, Céline paraît alors prisonnier de l’engrenage pacifiste. Éviter la guerre à tout prix, voilà le but proclamé. Et puisque la guerre sera une guerre « juive » contre Hitler, alors il ne voit plus de salut que dans la dénonciation du judéo-communisme et dans l’alliance avec l’Allemagne.

Munich avait cru rassurer les peuples. La paix pour mille ans : tel était le refrain de l’automne 1938. Au printemps suivant, il fallut déchanter. Piétinant allègrement les accords de la célèbre conférence, Hitler achevait d’avaler ce qu’il restait de la Bohême et s’assurait le contrôle de la Slovaquie. Cette fois, le traité de Versailles et ses iniquités n’étaient plus en cause : Hitler se révélait un conquérant insatiable. S’il continuait, la guerre devenait inévitable. Les plus ardents des néo-pacifistes de droite reconsidéraient la question : l’Allemagne était sur le point de redevenir à leurs yeux longtemps myopes l’ennemi principal. Or Céline, tenaillé dans le terrible mécanisme où il avait mis sa plume et sa vie, s’était avisé de publier en novembre 1938 L’École des cadavres – nouveau pamphlet entièrement consacré à la glorification d’une entente avec l’Allemagne de Hitler. Il n’en démordait pas : « Je suis pas très partisan des allusions voilées, des demi-teintes. Il faut tout dire ou bien se taire. Union franco-allemande. Alliance franco-allemande. Armée franco-allemande. C’est l’armée qui fait les alliances, les alliances solides. Sans armée franco-allemande, les accords demeurent platoniques, académiques, versatiles, velléitaires… Assez d’abattoirs ! Une armée franco-allemande d’abord ! Le reste viendra tout seul. L’Italie, l’Espagne par-dessus le marché, tout naturellement, rejoindront la Confédération. Confédération des États aryens d’Europe. »

Céline n’était sans doute pas stricto sensu un nazi. Il était pour le moins, dans les mois qui précèdent la guerre, un des tout premiers collaborationnistes avant la lettre. Même un Rebatet en éprouvait quelque gêne : « Céline continuait à exagérer13. » En fait, Céline avait suivi la logique du pacifisme intégral, celui qu’il n’était plus très opportun de proclamer au printemps 1939 mais qui, de nouveau, précipitera dans les bras allemands tant de publicistes et de vrais écrivains qui, depuis 1935, dénonçaient le danger de guerre comme le fruit d’un complot judéo-maçonnique, acharné à écraser le Chef allemand qui avait résolu de « nettoyer » son pays. Céline restait un solitaire. En quoi il n’était pas un vrai nazi. Mais cet esprit anarchiste, désespérant de l’humanité, s’était senti brusquement investi, dira-t-il, d’une lueur d’espoir : il devait contribuer à épargner aux hommes un nouveau 14-18, un nouveau « massacre »… Ayant « compris » d’où venait le Mal, il s’était mis à vulgariser sa connaissance. Avec ses moyens propres : « J’aurais pu donner dans la science, la biologie où je suis orfèvre. J’aurais pu céder à la tentation d’avoir magistralement raison. Je n’ai pas voulu. J’ai tenu à déconner un peu, beaucoup, pour demeurer sur le plan populaire14. » Céline, qui doutait de tout, s’était mis à prêcher. Des années plus tard il s’en voudra de ce fugace retour… d’optimisme !

Évidemment, la défaite de 1940 l’installe dans la certitude d’avoir eu raison. Réformé à cause de ses blessures de la Grande Guerre, Céline a voulu néanmoins offrir ses services de médecin, ce qui l’entraîne dans quelques pérégrinations aussi dangereuses que pittoresques au cours de la « drôle de guerre » et au moment de l’exode – qu’il fait en blouse blanche et en compagnie de sa future femme Lucette, infirmière improvisée, et de deux nouveau-nés et de leur grand-mère, le tout dans l’ambulance municipale de Sartrouville qu’on lui avait confiée. Nouveau chapitre des mésaventures de Bardamu dans la jungle humaine.

L’Occupation venue, Céline n’en devient pas pour autant l’un des collaborationnistes les plus en pointe. Il n’adhère à aucun parti fasciste, et fréquente encore moins les allées de Vichy. Le style de la Révolution nationale est trop boy-scout pour admettre l’auteur de Mort à crédit dans la liste des écrivains recommandables. Tout de même, Céline, comme à l’ordinaire, ne se laisse guère inspirer par la prudence. Lui, pourtant modeste mangeur, que la peur du manque habite, au point qu’il passe une bonne partie de son temps à quémander du beurre et du lard de ses relations bretonnes ou normandes, n’a – en revanche – certainement pas conscience des risques qu’il prend en sortant du silence et de ses fonctions médicales. Celles-ci, du reste, ont changé. Il est désormais responsable du dispensaire de Bezons – toujours la banlieue ! Mais pour obtenir ce poste, il n’a pas hésité à agiter ses droits d’« Aryen » contre l’encombrement de la médecine française par les Juifs. Il y a des convictions qui parfois se révèlent fort opportunes. En mai 1941, il publie son dernier pamphlet. Les Beaux Draps. L’ouvrage paraît aux Nouvelles Éditions françaises, qui ne sont qu’une filiale de Denoël – une succursale bien spécialisée : on y trouve Comment reconnaître le Juif, du Dr Montandon, La Médecine et les Juifs, du Dr Querrioux, La Presse (sous-entendu : juive), de Lucien Pemjean, et, de Lucien Rebatet, Les Tribus du cinéma et du théâtre. Dans son nouveau libelle, Céline racontait la défaite militaire française sans faire – contrairement aux discours officiels de Vichy – la moindre concession aux responsables des armées : « Faudrait peut-être d’abord s’entendre… Qui c’est qui doit défendre la France ? Les civils ou les militaires ? Les tanks de 20 tonnes ou les vieillards ? Les tordus, les gnières en bas âge, les lardons morveux, les prudents affectés spéciaux, ou les régiments mitrailleurs ? Ah ! c’est pas bien net dans les propos… On arrive pas à bien se comprendre. Y a de la confusion, de l’équivoque, on dit pas toute la vérité… »

Néanmoins, cet accès de bon sens n’est pas le fond du livre. Dans la France allemande, dans la France du statut des Juifs, son obsession antisémite n’a pas désarmé. À ceux qui supportent mal la présence allemande, il réplique : « Et la présence des Juifs alors ? » Il les voit encore partout : dans la presse, au barreau, en Sorbonne, en médecine, au théâtre, à l’Opéra, dans l’industrie, dans les banques… C’est évident : « La France est juive et maçonnique, une fois pour toutes. » C’était aussi pour Céline, il est vrai, une façon métaphorique d’exprimer son dépit, sa honte, son dégoût pour un peuple français qu’il jugeait avachi, bassement matérialiste, alcoolisé jusqu’à la moelle. Cependant, quand on personnifie tout le négatif du monde dans un groupe ethnique bien précis, voué de surcroît à la haine systématique de la puissance conquérante, la « métaphore » devient un appel au meurtre. Reste que le ton de l’ouvrage était si peu officiel que la censure de Vichy finit par interdire Les Beaux Draps en zone non occupée. D’où ce jugement de l’auteur sur la capitale maréchaliste : « Vichy… ce chef-clapier des bourbiers juifs ! » On y revenait toujours. Médecin moliéresque, Céline répétait : « Le poumon ! Le poumon, vous dis-je ! », sous un autre nom.

Resté indépendant de tout groupe politique et de tout journal, de toute administration et de toute mission, Céline n’hésite pas, néanmoins, à laisser publier des lettres de lui à des journalistes qui pèseront lourd dans son dossier. Par exemple à Jean Lestandi, du Pilori, le 2 octobre 1941 : « Pour recréer la France, il aurait fallu la reconstruire entièrement sur des bases racistes-communautaires. Nous nous éloignons tous les jours de cet idéal. » Antiaméricain, antisoviétique, antigaulliste, plus antisémite que jamais, Céline est à classer indiscutablement du côté des forces morales qui ont soutenu l’Allemagne nazie. Tout en gardant son quant-à-soi et ses contradictions. Le médecin Destouches n’hésitera jamais à signer des certificats de complaisance pour épargner le STO à des jeunes gens ; les Juifs en bénéficiaient aussi. Jamais il n’eut l’idée de dénoncer ses voisins du dessous, Robert Chamfleury et Simone Mabille, rue Girardon, dont les activités de Résistance lui étaient parfaitement connues15. Quand il se rend à Berlin en 1942, ce n’est pas à une invitation du gouvernement national-socialiste mais pour s’occuper de ses avoirs, placés en Hollande et au Danemark. Invité, cependant, à prononcer quelques mots au Foyer des ouvriers français de Berlin, il se venge des Allemands qui lui ont volé son magot en déclarant froidement : « Ouvriers français, je vais vous dire une bonne chose, je vous connais bien, je suis des vôtres, ouvrier comme vous, ceux-là [les Allemands] ils sont moches. Ils disent qu’ils vont gagner la guerre, j’en sais rien. Les autres, les Russes, de l’autre côté, ne valent pas mieux. Ils sont peut-être pires ! C’est une affaire de choix entre le Choléra et la Peste ! C’est pas drôle ! Salut ! » Imprévisible Céline.

Cependant, il se sent à juste titre trop compromis pour rester en France au lendemain du débarquement. Quelques jours avant la libération de Paris, il s’enfuit, avec sa femme Lucette et son chat Bébert, pour Baden-Baden. Commence alors une longue dérive, cahotique, burlesque, dramatique, qui conduira finalement Céline au Danemark, via Sigmaringen, où il approchera la cour du roi Pétain. La prison danoise, l’exil, la condamnation par contumace, l’amnistie, le retour en France en 1951, l’installation définitive à Meudon… De ce nouvel exode, Céline a tiré d’autres «